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Le plus libre est le seul qui le soit

La nation la plus libre du monde
(n’est pas la France et ne l’a jamais été)

« Nous vivons dans la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde, et pourtant trop de nos concitoyens ne croient pas que leur vie ait un sens ou une valeur. »

Cette citation est tirée du livre de George W. Bush, A Charge to Keep (1999), ridiculement traduit en français (à moins qu’il ne s’agisse d’une intention malveillante de ridiculiser l’auteur) Avec l’aide de Dieu.

La première partie de la citation est tout ce qu’il y a de plus vrai : les États-Unis d’Amérique sont la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde. Ce pays doit selon moi sa grandeur suprême à son éminente liberté, et principalement à son droit du Premier Amendement relatif à la liberté d’expression. C’est le seul pays qui ait tiré, et ce très tôt dans son histoire, les conséquences de cette liberté et ne lui oppose pas comme les autres démocraties, ou prétendues telles, de fallacieuses considérations d’ordre public qui ne visent en réalité qu’à protéger les classes dirigeantes de toute forme de véritable contestation.

Les magistrats américains méritent l’hommage du monde entier pour la constance avec laquelle ils défendent l’exception américaine du droit de la liberté d’expression, une exception qui devrait être la règle. Je ne connais pas de libre penseur qui ne soit d’accord avec cela. Je ne connais ici, dans mon pays, que de lâches mercenaires de la plume, qui feraient mieux de la poser une fois pour toutes puisqu’ils se contentent désormais le plus souvent de vitupérer contre des opinions que le juge est de toute façon chargé de réprimer, et il n’a pas besoin d’eux pour le faire ; en voilà qui ne risquent pas d’être contredits (vu, par ailleurs, qu’on parle de moins en moins français dans le monde et que ce déclin doit être vrai aux États-Unis également) ! Je ne discute pas avec ceux qui se réjouissent de voir des opinions condamnées par la justice et se félicitent de ce genre de lois ; je ne veux pas non plus les appeler mes amis, même quand nos convictions seraient les mêmes sur la plupart des sujets importants.

Par la sanctuarisation du Premier Amendement, les juges américains ont fait davantage pour l’émancipation de l’humanité que tous les politiciens des autres démocraties, ou prétendues telles, réunies, et sans doute des politiciens de leur propre nation, puisque cette sanctuarisation qui est leur œuvre s’oppose le plus souvent au vote des législatures des États, qui semblent souffrir autant que dans les autres pays d’une inextinguible soif de répression.

Ces derniers temps, comme une traînée de poudre, comme une épidémie foudroyante, vingt-sept États ont adopté des lois « anti-boycott », forçant leurs fonctionnaires à prêter serment de ne pas boycotter un certain État étranger qui le mérite pourtant compte tenu de son mépris du droit international et des droits de l’homme, l’État sioniste, ou refusant tous contrats publics aux entreprises soutenant un tel boycott. Trois de ces lois ont été déjà déclarées inconstitutionnelles, contraires au Premier Amendement, par le juge américain, et je ne doute pas que c’est le sort réservé aux vingt-quatre autres dans les plus brefs délais.

Également, aujourd’hui même [31 juillet 2019] une cour fédérale américaine vient de rejeter les poursuites à l’encontre de Wikileaks, indiquant que la publication de ces documents est protégée par le Premier Amendement, et ce malgré les infamantes accusations portées par les personnalités les plus influentes et de tous les bords contre cet homme, cet étranger (Julian Assange est citoyen australien), cet « espion » à la solde des forces du mal…

Aucune pression, aucune menace ne semble pouvoir atteindre ces juges incorruptibles animés par la conviction que le Premier Amendement de la Constitution américaine est le bien le plus précieux de l’humanité, et qu’en faire une coquille vide, comme est le droit de la liberté d’expression dans les autres pays, serait une régression vers la barbarie dont l’humanité pourrait ne jamais se relever.

L’énorme poids qui pèse sur leurs épaules ne les rend que plus admirables, que plus augustes et vénérables, le fait qu’ils soient seuls contre tous les autres pouvoirs : pouvoirs des nations étrangères, pour lesquels l’exception américaine sera toujours un affront, comme la vertu est un affront au vice, et pouvoirs constitutionnels des États-Unis eux-mêmes, en proie trop souvent aux convulsions de la démagogie.

The day the First Amendment is an empty shell will have ceased God to bless America. May He prevent such a day from ever happening. And God bless America.

(Pour une présentation plus juridique, voyez mon essai Droit comparé de la liberté d’expression x)

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« Un drogué, apparemment une loque, paraissant n’avoir rien appris (étant incapable de le dire), voit quand même les autres, fussent-ils savants ou grands personnages, comme des étriqués. » (Henri Michaux, Misérable Miracle)

C’est donc sans doute en ce qui concerne les savants et les grands personnages que le drogué est le plus lucide.

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« The Rasta’s motto is ‘Peace and Love’ – this is the manner in wich they greet each other. » (Leonard Barrett Sr, The Rastafarians, 1997)

This very motto being better known as the hippies’, who took it from anti-Vietnam war protest chants in the late sixties, it should be acknowledged that the rastafarians were already using it long before, as they have been an identified group in Jamaica, other Caribbean islands, and the States from the fourties/fifties onwards.

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i

« Imam [Wallace] Muhammad ‘pointed out that the Constitution of the United States is basically a Qur’anic document. Its principles were presented to the world over 1,400 years ago by the Prophet Muhammad (PBUH). » (Mattias Gardel, Louis Farrakhan and the Nation of Islam, 1996)

God bless America.

Louis Farrakhan and the Nation of Islam Source

ii

Dans la même veine, d’après le Français Christian Cherfils (1858-1926), disciple d’Auguste Comte converti à l’islam, dans son livre Bonaparte et l’Islam d’après les documents français et arabes (1913), le code civil de 1804 ou code Napoléon (qui reste le fondement du droit français à ce jour) serait inspiré de la Charia.

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« Les Croisés ont combattu quelque chose devant quoi il leur aurait mieux convenu de se prosterner dans la poussière – une culture face à laquelle notre dix-neuvième siècle lui-même paraît très indigent, très ‘en retard’. » (Nietzsche, L’Antéchrist) (Die Kreuzritter bekämpften später Etwas, vor dem sich in den Staub zu legen ihnen besser angestanden hätte, – eine Cultur, gegen die sich selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte.)

Un philosophe que les actuels paladins de la volonté de puissance ne peuvent, on le voit, rien tirer…

(N.B. La traduction française dont je me suis servi (GF Flammarion) écrit « à laquelle notre dix-neuvième lui-même pourrait paraître très indigent » pour « selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte », en raison de dürfte, mais ce dernier terme a clairement ici le sens emphatique de « à bon droit » plutôt que celui d’une atténuation comme le suggère la timide traduction française, atténuation qui ne peut d’ailleurs nullement se comprendre dans le contexte. C’est d’autant plus regrettable que « lui-même » (selbst) devient alors une forme de compliment, c’est-à-dire quelque chose « notre cher dix-neuvième lui-même pourrait, éventuellement, peut-être, à la rigueur (haussement d’épaules), selon certains (mais qui, au fait ?) paraître indigent », alors que l’expression « lui-même » n’est là que pour indiquer ce que les Occidentaux croient avoir fait de mieux à ce jour. Cette atténuation, cette euphémisation qui tend au contre-sens quasiment volontaire trahit la réticence intellectuelle du traducteur, employé de l’Éducation nationale, devant la pensée intransigeante du philosophe, et son peu de capacité à rendre un esprit fort, massif et franc. Le traducteur introduit de l’ambiguïté où il n’y en a pas et où même il ne peut y en avoir.)

D’autres – pas tout à fait du même acabit – ne pourront guère mieux servir à nos paladins :

« Quand l’Islamisme semble se désagréger au contact des doctrines étrangères, c’est qu’il travaille à se les assimiler, pour se renouveler. On peut prédire à coup sûr d’étranges réveils de la foi musulmane. » (Bernanos, Textes non rassemblés)

Bien vu.

« Quand le catholicisme ne devrait pas reconquérir son hégémonie d’autrefois, il ne serait pas démontré qu’une autre doctrine ne pût rallier les esprits et suggérer une unité de conscience toute nouvelle. Il y aurait l’Islam, si le positivisme n’existait pas. » (Charles Maurras, Quand les Français ne s’aimaient pas, 1916)

Ainsi, le père du « nationalisme intégral » dit que l’Islam pourrait servir à une nouvelle unité de conscience en France ! L’Islam le pourrait « si le positivisme n’existait pas ». Mais le positivisme existe-t-il ? Qui sait ce que c’est ?

Et cette autre alors, non mais c’est incroyable :

« On appelait la France le paradis des femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté, mais cette liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait d’elles. Le Turc qui renferme sa femme prouve au moins par là qu’elle est nécessaire à son bonheur : l’homme à bonnes fortunes, tel que le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes pour victimes de sa vanité ; et cette vanité ne consiste pas seulement à les séduire, mais à les abandonner. » (Madame de Staël, De l’Allemagne)

Une femme qui préfère le Turc au séducteur français, la moutarde me monte au nez, bougre de bougre !

Et même en Suède :

« Nous avons beaucoup à apprendre d’eux [les Musulmans] : ils n’ont pas honte d’afficher leurs convictions, alors que nous, nous cachons les nôtres. » (Strindberg, Un livre bleu)

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« Nous voyons les grands esprits de tous les temps attacher le plus grand prix au loisir ; car, tant vaut l’homme, tant vaut le loisir. » (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

Mais de petits hommes, politiciens souvent, nous rappellent sans cesse à la « valeur travail ». Alors même que la politique peut difficilement passer pour un « travail », sauf à considérer que discuter au comptoir après le travail, par exemple, est encore du travail.

En outre, on cherche à présent à nous faire passer les politiciens pour des experts. Mais où a-t-on vu que les experts devaient se faire élire au terme de campagnes électorales ?

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Pygmées néolithiques

« À la fin du siècle dernier, on a découvert au Schweizerbild [sic, lisez Schweizersbild], près de Schaffouse, en Suisse, les restes osseux d’hommes de taille minuscule, véritables pygmées de l’âge de la pierre récente. Kollmann, qui les a examinés, considère comme certain que leur nanisme ne peut être attribué à des causes pathologiques. ‘Il est possible, comme le suggère Nüesch, que la légende très répandue relative à l’existence passée de nains et de gnomes, qui hantaient, disait-on, des cavernes ou des retraites cachées dans les montagnes, pourrait être une réminiscence de ces pygmées néolithiques (James Geikie, géologue écossais).’ » (Bernard Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées, 1955)

&

« À l’examen des faits, les anthropologues ont acquis depuis de nombreuses années la certitude que les caractéristiques que l’on a toujours prêtées aux elfes proviennent de la mémoire collective plutôt que de l’imagination mythologique. C’est-à-dire que l’elfe, le troll, le gnome, le kobold, le leprechaun, le brownie, le lutin ou le fardadet de la tradition ne sont pas à proprement parler des démons nocturnes de la tradition aryenne mais une synthèse de ce personnage et d’une authentique race d’hommes nains ou pygmées que les Aryens chassèrent à une époque ou à une autre et qu’ils obligèrent à se réfugier dans des retraites souterraines … réduits au troglodytisme … Avec le temps, il est certain que de nombreux Aryens renégats passèrent dans leurs rangs – de la même façon qu’aujourd’hui les hommes adoptent le mode de vie indigène des contrées sauvages qu’ils habitent –, et qu’ils réussirent à inculquer leur répugnant système de culte de la fertilité à une catégorie d’Aryens décadents, donnant ainsi naissance au furtif culte des sorcières » (H.P. Lovecraft, Quelques origines du royaume des fées [Some Backgrounds of Fairyland], 1932)

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Polygamie féministe ?

« Les femmes nordiques n’ont commencé qu’au XVIIIe siècle à prendre le nom de famille de leur mari [elles portaient avant le nom de leur père : -dottir, « fille de », par exemple Jonsdottir]. À ce point de vue, l’héritage des Vikings s’est conservé en Scandinavie dans une large mesure ; aussi lorsqu’eut lieu l’émancipation de la femme au XXe siècle, les femmes nordiques avaient déjà sur les autres une avance considérable. » (Eric Oxenstierna, Les Vikings, 1956)

On voit cependant que les femmes nordiques portaient le nom de leur père et non de leur mère. Par ailleurs, la polygamie était connue des Vikings. Selon certains, elle était limitée aux cercles dynastiques :

« En Scandinavie, la polygamie était un privilège des maisons royales. » (Borges, Essai sur les anciennes littératures germaniques)

Mais selon Carolus Lundius (1638-1715), dans son livre en latin sur Zamolxis et les Gètes (1687), elle était répandue dans toute la population de Scandinavie, sauf en Suède :

« The Scandians, but not the Swedish, yet are not satisfied with one spouse, they being surrounded with many a wife, officially wedded, like in the past, too (see Tacit., De mor. Germ., chap.XVIII) more frequent in the villages than in towns; the Swedish were the single ones to be satisfied with one spouse. … Polygamy is still a habit, especially in villages. » (Traduction Honorius Crisan)

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« A Swede wants to be capable and industrious – and not only in the context of work, since the duktighet [ability, industry, sedulity] ideal encompasses the whole person. The situation is complicated by another notion, namely, that you are nothing by virtue of being an individual. … This cultural trait, called the ‘Law of Jante’ (Jantelagen), is also a significant component in Norwegian and Danish culture. Personal worth is gained not least as a reward for being duktig, industrious, hard-working, but one is admonished not to forget that ‘pride goes before a fall’. Such is the Scandinavian attitude. » (Åke Daun, Swedish Mentality [Svensk mentalitet], 1989)

I should think the ‘cultural trait’ here described is typical smalltown mentality no matter the country. This mentality will always be one of the causes that rush enterprising people into cities, or emigration when a country’s population is so small as to be pervaded by smalltown mentality. Scandinavians who migrated in great numbers to the United States knew of no Jantelag in their new surroundings and adopted as a matter of course the live-and-let-live, flaunt-it, individualistic mindset that has made America the first country in the world.

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Mystère de l’hymen

« Ambroise Paré, Du Laurens, Graaf, Pinæus, Dionis, Mauriceau, Palfyn et plusieurs autres anatomistes aussi fameux … soutiennent au contraire que la membrane de l’hymen n’est qu’une chimère, que cette partie n’est point naturelle aux filles, et ils s’étonnent de ce que les autres en ont parlé comme d’une chose réelle et constante. » (Buffon, Histoire naturelle)

Ces naturalistes éminents sont peut-être excusés par le fait que la membrane de l’hymen n’existe que chez la seule espèce humaine. À quoi s’ajoute que la biologie même la plus récente ne peut fournir aucune explication à l’évolution de cette partie chez notre espèce, et l’avoue. Autrement dit, il existe un mystère de l’hymen ; quand on l’aura percé, quelques corrections majeures sans doute s’ensuivront.

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« La transmission des caractères acquis est contraire aux dogmes actuels. Cependant elle seule peut rendre possible l’évolution » (Alexis Carrel, Jour après jour, 1956)

Je ne me prononce pas sur le fond, simplement Carrel semble justifié quand il parle ainsi de « dogmes », quand il dénonce le dogmatisme de la faculté. Or qui est à l’origine de ce dogmatisme ? Ce n’est certainement pas Darwin, bien que la faculté dise que le darwinisme a invalidé la transmission des caractères acquis théorisée par Cuvier. Ce n’est certainement pas Darwin lui-même puisque :

« Nous devons nous rappeler surtout que des modifications acquises, qui ont continuellement rendu des services dans le passé, ont dû probablement se fixer et devenir héréditaires. … La sélection naturelle a été l’agent principal, bien qu’elle ait été largement aidée par les effets héréditaires de l’habitude, et un peu par l’action directe des conditions ambiantes. » (Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle)

*

Il y a dans Un livre bleu de Strindberg un texte intitulé Les Lumières noires (Den svarta upplysningen) qui se conclut ainsi :

« La jeune France est christianisée par les païens, et le dernier apôtre du bon sens paysan [il est indiqué, en note des commentateurs, qu’il s’agit de Zola] se retrouve isolé, comme un vieil épouvantail, persuadé dans son aveuglement satanique d’être le seul homme éclairé au monde. Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? – Espérons-le ! » (Traduction des éditions de L’Herne)

Seulement voilà, le texte original de la dernière phrase est en réalité :

« Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas. »

C’est-à-dire qu’il n’est pas question, dans la conclusion de ce texte, des « Lumières noires » mais des Lumières. On comprend alors, en suédois, que les Lumières noires et les Lumières, la philosophie des Lumières, ne sont qu’un. Cela ne peut être compris dans la traduction française, fautive, infidèle, que j’ai reproduite, car elle ne parle, faussement, que des « Lumières noires » et non des « Lumières », ce qui fait que le titre reste obscur et n’est pas éclairé par la conclusion. Il s’agit, comme pour la traduction de L’Antéchrist de Nietzsche citée plus haut, d’une révolte du traducteur devant l’évidence. Le traducteur se refuse à suivre le penseur dans une détestation aussi franche et massive des Lumières et il la voile, y mêle sa pusillanimité, sa sournoiserie d’homme « éclairé », et ce faisant la rend impure.

Le Diwân : Poèmes

Série de six poèmes publiés dans différents recueils dans des versions antérieures et d’inspiration arabo-musulmane, un thème qui a toujours fasciné les grands poètes, du Divan de Goethe aux Orientales de Victor Hugo, en passant par le Pèlerinage de Childe Harold de Byron et bien d’autres.

Les Roses d’Izmir et Permadani Terbang ont été publiés dans le recueil Les Pégasides (EdBA 2011). Le second a également été publié, sans titre, dans le numéro 168 de la revue Florilège (septembre 2017).

Le sonnet La Luxure de l’Alhambra a été publié dans Opales arlequines (EdBA 2012). Il faut rendre à César ce qui est à César, le titre est directement inspiré, si ce n’est pompé, du titre du roman du prolifique et néanmoins relativement peu connu Maurice Magre (1877-1941), La Luxure de Grenade, roman que je n’ai toutefois pas lu.

Enfin, les trois autres poème sont tirés de La Lune Chryséléphantine (EdBA 2013).

C’est à vrai dire ici une sélection de mes poèmes relevant de cette veine d’inspiration orientaliste. Le Rescapé d’Oman, déjà publié sur ce blog (ici), en relève aussi, de même assurément que La Chute des Arabes du Congo (), ainsi que d’autres qui resteront pour le moment confinés dans les pages imprimées de leurs recueils.

Une terrasse au bord du Nil, par Etienne Giraud

***

Les Roses d’Izmir

 

Quel poète n’a point, pour les roses d’Izmir,
Embaumant les jardins du sérail aux princesses
Où, le long des bassins, vont leurs dives paresses
Se contempler dans l’onde et parfois s’endormir,

Quel poète, bravant les foudres de l’émir,
N’a-t-il point enduré de poignantes détresses,
L’esprit à chaque instant occupé de tendresses,
Depuis qu’une chanson, tel soir, l’eut fait frémir ?

Oui, le poète aimant plus que tout, ô mon âme !
Son cœur est débordant, il sanglote, il s’exclame,
Il vole à l’aventure et n’a point de repos ;

Supportant tous les sorts dans l’espoir d’heures douces,
Pour les roses d’Izmir défiant ces suppôts,
Il court, tout un palais d’eunuques à ses trousses !

 

***

Permadani Terbang, ou Le Tapis volant

 

Le soir, dans la nuée aux pourpres miroitantes,
Comme l’oiseau qui plane entouré de rayons,
Ouvrant sur l’infini ses ailes palpitantes,
L’esprit s’élève au seuil des constellations.

Vers vous, ma belle amie, au cœur du crépuscule,
Vont mes pensers brûlants par l’amour dirigés,
Soupirs et vœux tremblants que l’encens véhicule
D’autels silencieux pour l’extase érigés.

C’est dans la nuit profonde et pleine de mystère
Que je parviens au but du périple d’amour ;
Ce sentiment très pur qui jamais ne s’altère
En appelant votre âme a grandi tout le jour.

Votre grâce aux baisers, tendre, ne songe-t-elle,
Sur le balcon, au son de ce luth amoureux ?
Dans mon sein douloureux qu’un cœur ardent martèle,
D’être si près de vous passe un frisson heureux.

Venez ! de tant de fleurs la nuit est embaumée ;
La lune danse avec le flot étincelant ;
Et pour toute la nuit, je veux, ma bien-aimée,
Vous serrer dans mes bras sur le tapis volant !

 

***

La Luxure de l’Alhambra

 

Élégants échansons, beaux comme du jasmin,
Dans les coupes d’argent savamment ciselées
Répandez les rubis en flambantes coulées,
Versez le malaga, le zébibi carmin !

Les joueuses de luth à l’envoûtante main
Ramageant de leurs voix de sources étoilées,
Nos âmes trouveront, en longues envolées,
Vers des rêves nouveaux un propice chemin.

Et viendront des ballets, des joutes poétiques,
Où les plus inspirés, les plus brillants distiques
À leurs auteurs vaudront des baisers en hommage.

Qu’aux narguilés d’airain les spirales du kif
Dans l’étincellement de leur mouvante image
Nous rendent le contour des montagnes du Rif !

 

Le « zébibi » est, avec le malaga, un mystérieux vin d’Al-Andalûs que j’ai rencontré dans l’Histoire d’Espagne (1932) de l’académicien Louis Bertrand.

 

***

Les Mystères de Bandar Seri Begawan

 

Brunei Darussalam, Alhambra des tropiques,
Floribond sultanat de l’archipel malais,
Les vasques des jardins obombrant les palais
Chantent la paix des jours après les temps épiques.

Le muezzin gravit les degrés de la tour ;
Quand vient le vendredi, dans la grande mosquée,
La foi mahométane en commun pratiquée
Rend un pieux hommage au Dieu de tout amour.

Les femmes, dans les plis de leurs voiles candides,
Semblent, sur les tapis damassés de rosiers,
Un amoncellement de fleurs de cerisiers
Que l’automne porta sur des brises languides.

Les fontaines de marbre, en prismatiques jets,
Sur le miroir des eaux les feux versicolores
Des dômes scintillant dans les pâles aurores,
L’image dans le ciel des minarets légers,

Les quartiers érigés en bordure de plage,
Gourbis sur pilotis dans le soleil couchant,
La barque du pêcheur, le praho du marchand,
Dérivant sur des jeux d’opalescent nuage,

À l’horizon sans fin les mirages dansants,
Spirales d’opium, lumières d’alchimie,
La marine caverne où suinte l’huile amie
Et qui souffle dans l’air son or, comme un encens,

Diadème royal des gloires séraphiques,
Perles, jades, saphirs, nacre, rubis balais,
Floribond sultanat de l’archipel malais,
Brunei Darussalam, Alhambra des tropiques !

*

Compulsant les Corans de cuir enluminés,
De vieux sages chenus, fléaux de l’hérésie,
Sourient au califat éternel de l’Asie,
Au djihad dans la jungle, aux temples calcinés…

 

***

L’Union mystique

 

L’insigne Aboul Kacem, Shîa de Wasseypur,
Découvrant en son âme un reste d’injustice
Qui le rendait aux yeux d’Allah trois fois impur,
Blessé, se retira dans l’ombre rédemptrice.

Tant de nuits à veiller, de lamentations
Parmi les flagellants, sous la bannière noire,
Et son sang répandu dans les processions
En l’honneur des martyrs, pour Sa plus haute gloire,

Lui conféraient partout l’estime et le respect,
Grâce à la sûreté de sa forte doctrine.
Tel un juge, il était profond et circonspect,
L’amour du Dieu de vie habitait sa poitrine.

Et comme sa vertu rayonnait hors de lui,
Que ses regards jetaient de séraphiques flammes,
Qu’il parlait doucement, qu’il n’avait jamais nui,
Bien qu’il ne fût point riche il avait quatre femmes.

Il n’éprouvait d’ailleurs point d’orgueil en cela ;
Mais, elles, le servaient avec la diligence
Qu’inspire au cœur ému le cœur qui l’appela,
Elles étaient amour, dévotion, silence,

Comme lui-même était pour l’Unique son Dieu.
Parce que le plaisir non prescrit est barbare,
L’humble recueillement qu’il avait en tout lieu
Accusait le seigneur chez cet homme si rare.

Et c’est ce front viril et sage, noble front,
Que l’on vit s’incliner un jour : une pensée
D’indignité complète et de coupable affront
Accablait durement son âme, terrassée.

Ainsi, toujours le cœur épris de pureté,
Quand il voit un reflet de la Miséricorde
Se languit du seul bien qu’il aura convoité :
L’union, au-delà même de la concorde.

 

Wasseypur est une ville du nord-est de l’Inde, dans l’État du Jharkhand, avec une forte population chi’ite (Shîa). Mon attention a été appelée sur cette ville par le film indien Gangs of Wasseypur (2012), qui décrit bien, par moments, l’atmosphère de cette communauté chi’ite indienne.

 

*

Mina de Batavia

 

Te souviens-tu, Mina, d’Amsterdam en hiver ?
La glace des canaux entre les ponts de brique,
Quand le soleil parfois dardait un bref éclair
Sur les pignons chaulés, rayonnait, phosphorique.

Dans ta chambre d’enfant, avant de t’endormir,
Tu regardais tomber la neige de la nue ;
Sur la manne que rien n’aurait pu contenir,
La lanterne jetait une flamme ténue.

Mina, te souviens-tu du village frison,
Ce hameau de pêcheurs qu’habitait la grand-mère,
Sur une plage blanche où courait l’horizon
Si vaste, nébuleux, parsemé de lumière ;

La maisonnette basse, où l’on vivait de peu,
Le sombre intérieur, avec la cheminée
Où craquaient les fagots agités par le feu ?
Le chat y réchauffait sa tête illuminée.

Te souviens-tu, Mina, du printemps revenu,
Quand les fous tulipiers semaient sur la campagne
Des arcs-en-ciel de fleurs où de ton pas menu
Tu promenais ta joie, avec une compagne ?

Traversant ses éclats d’opale girasol,
La brise caressait ta chevelure blonde ;
Tu passais, souriant, comme un blanc tournesol.
Sans le savoir – ou bien ? – vous régniez sur le monde.

Tu quittas le pays des jours heureux, Mina,
Pour grandir sous des cieux lointains et légendaires,
Où diables, où héros, tout le Ramayana
Déclame, aux flexions des jeunes bayadères.

Tu découvris là-bas, par l’éclatant azur,
L’archipel verdoyant baigné d’ondes si claires
Qu’on en peut voir le fond, et, à Borobudur,
Sous des ylangs-ylangs, les Bouddhas tutélaires.

Tu visitas la cour des sultans de Johor ;
Chacun t’y souriait, un peu par politique,
Beaucoup par déférence, et, dans les palais d’or,
On déploya pour toi la pompe asiatique.

Tel est de ton pays le clair rayonnement
Qu’il t’emporta, Mina, jusqu’en Papouasie,
Où quelques Hollandais avec acharnement
Cultivent loin de tout des vergers d’ambroisie.

Contemplant les versants des hauts monts inconnus
Tapissés de forêts, bruissants de ramage,
Tu cherchais, grand ouverts tes yeux bleus ingénus,
L’oiseau de paradis au chatoyant plumage.

Car tu vis dans l’empire aimé du Stathouder,
Ce monde que soutient l’altière République.
Te souviens-tu, Mina, d’Amsterdam en hiver,
La glace des canaux entre les ponts de brique ?…

 

Les « fous tulipiers » sont une allusion à la passion dont se prirent les Hollandais pour la culture des tulipes quand ces bulbes d’Anatolie commencèrent à être introduits en Europe. L’expression est consacrée.

***

 

Diérèses s’écartant de la prononciation courante (par ordre d’apparition)

dé-fi-ant (3 syllabes)

cons-tel-la-ti-ons (5)

si-len-ci-eux (4)

jou-euses (2) (les-jou-eu-ses-de-luth, à lire de cette manière, forment les six syllabes de l’hémistiche)

mu-e-zzin (3)

o-pi-um (3)

di-a-dème (3) (di-a-dè-me-ro-yal : six syllabes)

Shî-a (2)

la-men-ta-ti-ons (5)

pro-ce-ssi-ons (4)

dé-vo-ti-on (4)

u-ni-on (3)

in-té-ri-eur (4)

sou-ri-ant (3)

fle-xi-ons (3)

sou-ri-ait (3)

a-si-a-tique (4)

bru-i-ssants (3)