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Poésie palestinienne : Asmaa Azaizeh

Vi kan inte längre örfila de människor som vi måste vända andra kinden till.

Asmaa Azaizeh (traduction suédoise par Jasim Mohamed) : « Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue. »

*

Asmaa Azaizeh est une poétesse palestinienne, qui fut aussi la première directrice du Musée Mahmoud Darwich à Ramallah lors de sa création en 2012.

Les poèmes suivants sont traduits de son recueil de 2019 Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre dans la traduction suédoise de Jasim Mohamed parue aux éditions Rámus la même année : Tro inte på mig när jag talar om kriget. Je n’ai pas une connaissance suffisante de l’arabe pour pouvoir traduire depuis l’original.

Le recueil a été traduit en suédois mais aussi en néerlandais. J’ai en outre trouvé sur internet des traductions anglaises éparses de cinq de ces poèmes (sur les onze ici présents) ; les traductions anglaise et suédoise diffèrent plus ou moins dans le détail et j’ai suivi la version anglaise dans un nombre limité de passages quand je trouvais cette version plus claire.

Ce travail s’inscrit dans le prolongement de mon recueil poétique Je baise les pieds de la Palestine (x).

Couverture de l’édition originale du recueil d’Asmaa Azaizeh, 2019

*

Psycho

N’allez pas croire que j’exprime ici mon moi,
cette idée qui vaut à peine une pelure d’oignon
Mon moi est une cave loin sous la terre
Mais l’escalier de paroles qui y mène
a été rongé par d’énormes souris
il n’en reste que des miettes

La fois où je suis tombée, j’entendis un rire retentissant dans mon ventre plein de tout ce que j’aimerais vous dire, de toutes les métaphores insignifiantes et tous les mots dont je voudrais à toute heure du jour emplir vos oreilles quand je travaille au bureau, par les néons éclairé : la nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.

Cette fois-là ma tête était pleine d’un sifflement ininterrompu. Je me bouchai les oreilles et me dépêchai de monter en haut écrire un poème sur
l’humanité, les horreurs de la guerre,
les dimensions existentielles de la solitude
et l’amour que des corbillards emportent de-ci de-là

Là en bas cette poésie riait sardoniquement
les yeux exorbités dans un crâne peint
comme une offrande dans une épopée d’où sort ma voix tuée :
Au nom de Dieu le clément le miséricordieux
La nuit, le jour, l’arbre, l’oiseau, le nuage, l’herbe, le soleil, etc.
Les cous des mots mis à nu sont prêts pour l’immolation

*

The Dance of the Soma

Note de l’éditeur : Texte pour une musique composée par Rasha Hilwi.

Mon amie, je me suis réveillée
mais ne me sentais pas bien joyeuse

Je voulais louer la chanson que tu m’as envoyée mais la seule chose digne d’être louée en était le rythme pareil aux bombardements. L’introduction sifflante à la flûte double ressemblait à ma chute dans le sommeil profond où les événements sont plus cruels que dans la vie. La vérité, c’est que notre moi est plus mauvais que la guerre. N’est-il pas certain que le langage est plus infirme que nos pensées et que les larmes ne peuvent jamais être aussi profondes que notre tristesse ?

Comment puis-je être joyeuse alors que l’oreiller est une porte vers un royaume de terreur ?

Mon village est aussi paisible qu’une colombe qui dort
et désorienté comme l’agneau à l’abattoir
Mais vois comme chez moi il s’est changé
en répétition générale
de ce qui arriverait à un village syrien
Vois comme c’est devenu un trait de feu
Aussi n’est-ce point Freud qui pèse sur mon sommeil
La conscience use dans mon antre ses crocs et ses griffes
Alors laisse tomber les théories sur l’inconscient

Le bruit des explosions remplit les poumons. Je vois des gens anesthésiés à leurs fenêtres, comme un motif dans des tableaux encadrés, ou bien qui se jettent de haut. Mais je préfère détourner le regard quand ils se crashent comme des pierres sur le sol de ma poitrine

C’est le cas de Farid le professeur d’arabe
Quel idiot ! me dis-je. S’il avait attendu un moment pour se réveiller le matin, il aurait peut-être entendu la chanson, aurait été plus joyeux et de cette façon aurait pu continuer à nous raconter comment les langues sont aussi belles que les peuples qui les parlent, comment elles sont faites d’exceptions plutôt que de règles, à nous enseigner que le but des études est de parvenir à comprendre la grande signification de la guerre comme norme.

Tandis que je me promenais entre les ruines on me dit
que la guerre n’avait jamais tué personne
que ceux qui meurent ont simplement renoncé à la vie de leur plein gré
en offrande à la peur

Mon amie de toujours, je me suis réveillée dans des circonstances favorables
La musique que tu as choisie a un bon rythme
La chambre était aussi grande qu’un champ labouré
La guerre n’avait pas encore pris ma vie
Mais je ne pouvais danser de joie

*

Asmaa

Ton amour aveugle ne lâche point ma chair
Il creuse jusqu’à la moelle osseuse

Des os… des os

Ce linceul
vide comme la chambre que le bien-aimé ferme derrière lui
mais aussi plein du silence qui nourrit ta main
il peint des portraits déformés de lui-même
et module la serrure avec des clés brisées

Alors on voit
mes bras et ceux des autres, que Rabin
a brisés sur les vallons
On les voit
se transformer en monticules de farine

Ce linceul
un fœtus
Des lettres me frappent d’une encre aiguisée comme un adieu
C, H, A, G, R, I et N se révoltent contre l’alphabet
et me chassent telle une sorcière
Quand je me recroqueville pour me protéger tu viens
avec tes pelleteuses et déclares
que mes blessures sont
des sites d’excavation archéologique

Alors ne ferme pas la porte
avant que j’aie chanté cette chanson
qui me soulève du sol

Ne ferme pas la porte
Mon nom est suspendu à la poignée

Les chants ont perdu leur musique
Bientôt les hommes perdront aussi leur nom
Alors garde le mien en mémoire : Asmaa

En moi se trouve le nom de ma grand-mère maternelle, Tamam, morte avant ma naissance. Tamam. Je le prononce pour moi-même depuis que la vie m’a appris à ne pas accabler mon cœur même d’un seul mot. Tamam veut dire tout va bien… mais ne ferme pas la porte. Le nom de mon grand-père paternel, Abbas, tombera dans l’oubli et avec lui son fusil ottoman qui me brutalisait chaque fois que j’apprenais un peu d’histoire. Mais mon nom me fait rire. Mon rire aussi tombera dans l’oubli. Tamam… tamam. Le nom de ma mère, Ilham –inspiration–, tombera dans l’oubli comme ce qui inspire nos bourreaux quand ils cherchent de nouvelles manières de nous tuer

Mon nom si lourd se traîne derrière moi quand je vais de-ci de-là
comme un vieux marchand de pain fatigué
Mais ce n’est pas pour avoir un peu de votre nourriture
ni pour rabaisser votre nom
que je vous confie les noms que je porte
Voici mon bras à casser si vous le souhaitez
quand vous verrez aussi le nom de Rabin
englouti par l’oubli des vallons
et quand Tamam à la vie reviendra
Tout est tamam à présent
Laissez-moi seulement chanter cette chanson

*

Moi et Houlagou (Jag och Hülegü)

NdT : Houlagou Khan, petit-fils de Gengis Khan, détruisit le califat abbasside de Bagdad au XIIIe siècle.

Je suis résolue à effacer de vos visages
l’effrayant sourire que j’y ai mis
Mais ne croyez pas à cette bonté dont j’ai malgré moi hérité de paysans
Je n’en veux pas aux parents qui jettent leurs enfants dans des fours
Pour moi c’est seulement la petite correction d’une erreur
Je n’en veux pas à Houlagou
car je crois qu’il était juste un peu trop curieux
Je n’en veux pas aux tyrannies car elles ressemblent aux jupes
des gitanes qui mendient dans les pays scandinaves

Je ne t’en veux pas. C’est sans le vouloir que tu as vidé la salière sur mes plaies en passant comme un aigle au-dessus de ma poitrine. Je ne t’en veux pas d’avoir dilacéré mes agneaux avec tes serres, que tu prétends laisser pousser pour mieux jouer de ton instrument, et de les avoir dévorés. Tu as seulement faim
Et pas plus que toi je ne suis tendre avec eux

Ma colère est négligée comme un quartier de la vieille ville de Jérusalem,
comme nos photos qui ne sont d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir
et que j’ai le droit de détruire comme un lent moustique qui n’est d’aucune utilité pour le passé ou pour l’avenir

Parfois je pense à la mort qui n’est d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir,
la mort que Houlagou dessinait à l’âge de cinq ans
À cet âge je dessinais des cordes de potence
et des missiles volants, comme des oiseaux mythologiques

J’ai grandi
Et quand je regardais les missiles
tomber doucement à la manière d’oiseaux parmi mes amis
mon imagination cruelle
me causait une angoisse toujours plus grande et qui n’était d’aucune utilité
pour le passé ou pour l’avenir

*

Invitation à une plaisanterie au cirque (Inbjudan till ett skämt på cirkus)

Dans ce cirque magnifique il est interdit d’écouter la bouche ouverte, de se souvenir et de caresser des bêtes à fourrure, interdit aux gens de pisser debout, interdit de tomber amoureux au premier regard, de pleurer sur le passé, de rire de manière contagieuse, de faire des acrobaties qui causent l’hilarité des singes, interdit de nourrir le moindre espoir, comme celui qui coule de votre cœur ainsi que du lait périmé

Dans ce cirque plus abandonné qu’un corps de nonne il se forme des événements qui pour une raison obscure n’ont jamais eu lieu, un développement que les pieds endurcis de la réalité ont écrasé dans ses langes. Ici les semences faibles de cœur et sans volonté se lèvent. Ici vient se produire ce que notre création a stoppé net

SCÈNE 1
Cirque / Intérieur / une longue nuit qui cherche à imiter l’éternité

Tu marches sur une corde distendue
et t’écroules comme un château de sable
lorsque tu te retournes espérant
que je t’appelle

Le clown regarde de derrière le rideau

Cut

SCÈNE 1, encore une fois

Tu crois être le clown et que tu fus créé
par manque de massacres
Je te flagelle et te sermonne. Tu es toi-même un massacre,
une bête sauvage qui marche en costume pailleté sur une corde
et puis t’efface comme les yeux d’Œdipe

Des léopards affamés sortent de leurs cages

Cut

Ah, Seigneur ! Même la faim est interdite dans ce cirque
Ici la faim signifie la nostalgie du temps pour le cours des choses qui a pris fin comme nos souvenirs, la nostalgie de l’herbe dans notre jardin dévasté, rempli de larmes,
la nostalgie de mon rire sonore à tes plaisanteries sur la vie,
la nostalgie du rire qui ouvrit grand pour moi la porte et puis s’enfuit
enfin la nostalgie de notre espoir auquel nous avons tant grimpé
qu’il a pourri comme du cuir

Cut

La poésie est interdite dans ce cirque magnifique

SCÈNE 1, encore une fois

Tu t’en vas chaque fois que t’appelle une femme
Tu es affamé comme les léopards,
Tu oublies ce que tu as appris et cherches du lait maternel
Tu n’entends plus ma voix
La nuit s’étend sur mon bain sanglant
comme un lézard insignifiant
Les clowns me regardent et se clignent de l’œil les uns aux autres
Je vois ton visage parmi eux, toi aussi tu clignes de l’œil
Alors entendons-nous
Comprenons que nous n’existons pas, n’avons jamais existé
Continuons comme lors d’une répétition sans fin
de la première scène
tandis que la vie passe hors de ce cirque où nous sommes enfermés
Regardons le singe qui saute en nous
et rions jusqu’à ce qu’une voix crie :
Il est interdit de rire !

*

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre (Tro inte på mig när jag talar om kriget)

Je pense à la guerre. Mais j’ai honte d’écrire là-dessus. Je fouette mes métaphores pour avoir ensuite pitié d’elles. La peine me pousse à décrire une balle de fusil mais je préfère parler des sentiments qui nous giflent. J’ouvre le ventre des mots et réveille toutes les victimes d’harakiri qui me fendent alors le ventre

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Je parle de sang en buvant du café, de tombeaux en cueillant des oranges à Marj Ben Amer, de crimes en pensant aux fous rires de mes amis, d’un théâtre réduit en cendres dans Alep tandis que je suis devant vous sur cette scène climatisée

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre

Chaque fois que je bombarde les rues de la ville avec un poème, le goudron dort, les lampadaires brillent et les prophètes se promènent paisiblement
Chaque fois que j’imagine mon père écorché vif je le retrouve tout entier dans un embrassement
Chaque fois que je pense aux larmes de ma mère j’entends la façon dont elle me calmait avec une vieille berceuse jusqu’à ce que je dorme comme un ange

Mais les rêves sont des chèques en blanc
signés par une femme du Hauran dont je ne reconnais plus les traits du visage, mais je reconnais le couteau qui manqua la feuille de salade et l’odeur du groupe sanguin que mon grand-père paternel a transmis à nos corps

Les rêves sont des chèques en blanc
signés par les habitants du mont Qasioun, cette montagne dont j’ai oublié pourquoi elle porte ce nom et qui murmure à mon oreille quand je suis endormie

CHÈQUE 1 :
Au milieu d’une foule confuse je suis saisie par une clairvoyance diabolique
Au milieu d’une construction parfaite de vacarme géographique
une balle entre silencieusement dans mon dos
La foule devient floue, mes oreilles se bouchent de l’intérieur
Le trou me fait l’effet d’une source d’eau fraîche. Le sang est chaud
comme la voix de ma mère quand elle chante et doux comme la peau de mon père

CHÈQUE 2 :
J’étais assiégée dans le lieu le plus saint du monde. Les balles pleuvaient sur moi comme les paroles de Dieu sur les prophètes
Je ramassai une pierre mais elle me tomba de la main. Je m’échappai hors de la portée des soldats mais le temps s’échappa hors de ma portée
Là où Jésus dormait enfant avant qu’il ne grandît et nous portât sur son dos, je me pelotonnai comme un chat effrayé

CHÈQUE 3 :
Un brin de peur à Damas

Ne croyez pas ce que je dis quand je parle de la guerre
Je n’ai jamais entendu le moindre coup de feu à part ceux que mon père tire contre les pigeons à Marj Ben Amer
Je n’ai jamais senti l’odeur du sang à part celle que ma mère et moi connaissons depuis que j’ai eu mes premières règles

Je n’ai pas de compte à la banque de la guerre
Mais une femme du Hauran m’a rassurée en confirmant que mes chèques étaient valides

*

U-bahn

Je porte une veste d’homme avec une poche intérieure
où je cache la cigarette qui doit être ma dernière à Berlin
J’aime les vestes d’homme avec des poches intérieures
plus que les gens qui rapiècent les trous dans leurs vêtements
pour cacher leur honteux manque d’amour

Un jour je me noyai dans tes poches intérieures
et fus engloutie dans leur trou noir
jusqu’à ce que la vie me prenne en pitié
Je fus soulevée de la même manière que je vais lever la cigarette qui me donnera un moment de repos pour penser une dernière fois au tragique d’être née dans le sud
et de marcher à reculons sans le savoir
le cordon ombilical autour du cou
comme une guirlande de fleurs

Je marche à reculons et souffle sur la lumière de Cavafy
pour former comme lui l’horizon noir du passé
Il ne dit rien
Il ne dit rien de la fumée par exemple
de sa couleur grise
de ce qui s’y trouve
de la couleur sur ton visage qui se transforma d’abord en moment présent puis en moment passé
et puis en un temps plus lointain avant de redevenir un présent à l’apparence de peau de lézard
Il ne dit rien de la fumée de ma cigarette
qui dans un moment, quand à la dernière station le métro s’arrêtera, sera ma dernière cigarette

Mais je me trouve encore sous terre
Non, nous sommes tous sous terre

Sous
terre
on trouve aussi le vendeur de journaux monologuant,
le compositeur endurci qui se répète comme un disque rayé et s’introduit dans mon oreille et dans celle de tous ces étrangers avec une fréquence harmonique
Sur
terre
sa voix se fondra dans la foule
et deviendra peut-être dans deux cents ans une balade populaire

Sous
terre
se trouvaient des femmes esclaves de la soie qui ne voyaient jamais le soleil
et de qui maintenant deux cents ans plus tard
je lis l’histoire également sous terre

Sur
terre
la soie est un tissu ridicule
Sur terre nous ne sommes rien d’autre que des êtres humains
sans conflits ni peines
Notre immense abondance nous rend l’idée de suicide moins étrange

Sous
terre
il y a cette voix allemande anonyme qui répète
à chaque arrêt du métro :
Merci de veiller à
Veuillez attendre que

Imagine comme cette voix paraît familière
après l’avoir entendue tant de fois
Imagine comme elle semble proche

Sur
terre
ma voix va disparaître, la voix qui t’a dit Je t’aime autant de fois que les gens appuient sur les boutons verts de leurs téléphones portables

L’amour se perdra en ténèbres de nuit sans
laisser la moindre trace sauf dans les plumes des corbeaux

Nous les habitants de l’inframonde
jetons du sel sur nos voix pour les protéger de la chaleur
préserver nos chansons et les corps de nos bien-aimés

Nous autres corbeaux qui éternellement croassons dans cette vie

Nous entendez-vous ?

*

Je croyais que j’étais seule dans la forêt (Jag trodde att jag var ensam i skogen)

Je croyais que j’étais seule dans la forêt, comme le mal dans l’amour
guérie de l’humain en moi et changée en animal
Devant un miroir j’effile mes crocs de bête sauvage sans penser à une proie
et garde les yeux mi-clos pour retenir mes larmes
Je dresse mon odorat à ne plus sentir la mort de façon à pouvoir être triste comme un humain au sujet des victimes dont parlent les informations

Ma famille m’a rejetée quand mon sourire s’est transformé en cri étouffé, quand je vis une proie dans le cœur de l’homme et dévorai mes enfants avant qu’ils naissent

L’enfant des cartes modernes m’a rejetée quand je cherchai à le convaincre que notre mort était nécessaire à l’existence de la terre, que l’occupation n’était rien d’autre qu’une chasse heureuse. Tu m’as percée à jour, introduite dans mes rêves, quand tu me vis indifférente pendant qu’un lion te déchirait

Les vieux philosophes m’ont rejetée quand j’ai dit que la morale était une invention, que je refusai de béer aux fusils israéliens et déclarai que je ferais de même à leur place

Quand nous nous rencontrâmes pour la première fois, je fus étonnée que les villes civilisées t’eussent dépouillée de ta nature de bête, que les commis de banque eussent retiré tes crocs et l’exil redressé ton dos. Mais je t’ai percée à jour à l’aéroport. Quand tu m’as dit au revoir, j’ai vu la meute en toi ainsi que tes crocs de bête

Je croyais que j’étais seule dans la forêt lorsque je te trouvai en train de train de tailler une corne d’antilope au ciseau de l’exil et nourrir des louveteaux avec le lait de la solitude

Toi et moi nous avons fièrement gravi ensemble la montagne de la peur
et sommes redescendues en catimini comme deux soldats kamikazes

Les gens mettent fin à leur vie
quand l’incertitude se noue autour de leur cou
et qu’ils ne savent pas s’ils doivent hisser ou baisser le drapeau de la victoire

Moi je me tiens à distance de toute victoire
en particulier sur le mal
La seule chose que je ne veux pas c’est mourir
Depuis que les langues sémitiques ont transporté leurs conjonctions dans ma langue arabe et les leçons d’histoire ma pitié en même temps que les victimes de l’anéantissement je suis à nouveau une bête
n’ayant peur de rien si ce n’est de mon propre cuir

L’amour déchire ma peau en lambeaux
et la guerre la tienne
Les organisations humanitaires, les amis des animaux et de l’environnement nous rejettent
Nous allons dans la forêt pour ne pas mourir parmi eux, pour ne pas nous laisser embobeliner par leur philanthropie de dictionnaire qui serait la bonté tandis que la guerre serait un crime plutôt qu’un combat pour la survie

Ô humains !
Je vous suivrai comme un loup sincèrement repentant
comme un serpent qui mue sans douleur
comme une terre qui garde sa plainte pour soi

L’amour a labouré mon visage
et la guerre le tien
Je croyais que j’étais seule dans la forêt mais je te rencontrai lorsque ton sang se desséchait dans le nord, quand le Tigre s’évaporait et le mont Sinaï s’égalisait avec la surface de ton visage, quand le ciel de ton exil se posa sur mon visage, quand Marj Ben Amer se contracta sur ton visage, quand les charrues firent bouillir l’asphalte pour au lieu d’eau le verser en goudron sur les fleurs de notre jardin

Le beau jardin devient une jungle
et la jungle un ventre de mère

J’évitai de retomber amoureuse mais suis pourtant retournée dans un ventre de louve où je te trouvai criant longuement au fond d’un puits dans le nord, trahie par tes frères

Ma corde était distendue
mon seau avait des trous

Ô humains !
Nous vous suivons les yeux fermés et muets comme des fœtus
Nous sommes nés hurlant de vos ventres

J’entends ton cri semblable aux chansons d’amour et me souviens comment tes hordes claquaient dans mon ciel. Quand je pense aux louveteaux que tu allaitais, mon désir d’enfanter meurt et j’éprouve de la haine pour toutes les banques. Je ferme mes comptes et me sépare de ma voix en toi, cette voix dont certains disent que c’est la voix d’un homme. Je la laisse couler au fond du trou que des bombes barils ont creusé dans ton journal intime et piétine tes souvenirs qui s’aplanissent comme des sépultures sous mes pieds

L’amour a supprimé ma voix
et la guerre la tienne
Mais nous n’avons pas triomphé

Tu me tends un piège à ta table et attend des heures le moment fatidique. Tu m’emprisonnes quand je te regarde avec un regard humain, alors que la tension se relâche et que je deviens lourde

C’est seulement une chasse heureuse

L’amour a séquestré ma vie
et la guerre la tienne

Les jours se multiplient comme des lapins dans les almanachs des hommes. Dans le calendrier de la forêt ils deviennent des arbres. J’espère que tes jours s’entremêleront, que l’avenir et le passé se confondront si bien en un même tronc que ne te séduira ni le passé par la paresse du souvenir ni le présent par sa présence excessive

Ta mémoire est paresseuse. Mes rêves une tante timide
Ton exil est un réveil par seau d’eau froide sur le visage
J’espère que tes cisailles se transformeront en pâte dans mes mains, que ton lait acide deviendra sucré dans mes seaux percés dont j’ai comblé de ma considération pour toi les trous

L’amour a engourdi mes mains
la guerre les tiennes

Nous ne pouvons plus gifler ceux à qui il nous faut tendre l’autre joue
Nous faisons tourner la terre mais elle veut plus de sang
Nous retournons les miroirs et nous voyons plus humains dans leur envers
Nous ouvrons des puits mais ils prétendent à ton corps
Nous retournons les conjonctions mais elles se changent en points d’exclamation
Nous appelons la forêt et la forêt rampe vers nous
Nous entrons en elle
silencieuses comme des matrices, belles comme l’amour, patientes comme la parole, courageuses comme la forêt
mais

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*

Libellules (Trollsländor)

Il y des millions d’années il n’existait aucune créature ailée
Nous rampions sur nos ventres et ne parvenions jamais à aucun lieu d’importance

La peau de nos ventres était calleuse du fait de la friction avec le sol rugueux.
Des bras et des jambes nous poussèrent, grands comme des montagnes. Chaque fois que nous voyions un arbre, quelqu’un disait : Nous sommes arrivés. Mais c’était une illusion plus grande qu’une montagne.

Il y a des millions d’années quelques libellules rampèrent hors de petits ruisseaux. L’eau était aussi lourde sur leur dos qu’une douleur dans le cœur. Elles voulurent des ailes pour contempler la peine aussi facilement que l’on contemple des pierres au sol.

Depuis lors nous volons tous
des millions d’ailes et d’avions obscurcissent le ciel
et bourdonnent comme des sauterelles affamées
Mais à personne n’est encore donné de vouloir
se déprendre de l’illusion que nous soyons arrivés
Nos cœurs restent serrés

*

Piqûre d’abeille pour l’anniversaire de la chute du mur de Berlin (Bistick på årsdagen av Berlinmurens fall)

« Les feuilles tombent » ?
Vois comme la nature a de part dans les mauvais poèmes !

C’est seulement dans l’imagination des chercheurs en sciences naturelles que les feuilles tombent en automne
Je ne crois pas que les feuilles qui tombent de l’autre côté de la fenêtre du café dans cette folle ville européenne tombent pour de vrai

Je ne sais pas pourquoi les gens en Allemagne allument des lumières en plein jour et décorent leurs tables avec du muguet comme si c’étaient des cercueils à réserver
Ta voix calme qui me parvient à travers la technologie
dans ce temps d’automne semble triste comme un requiem
ou comme un chapitre dans une étude sur l’Orient

C’est aujourd’hui l’anniversaire de la chute du mur de Berlin
Comme les Allemands je me souviendrai
que je me suis cognée au mur de l’amour sans jurer : Diable !
que ma collision avec le mur de la solitude ressemblait à l’amour non partagé
qu’en me heurtant contre le mur de la douleur j’aurais voulu que ce fût mon père
et que j’ai glorifié le mur des vieilles histoires quand je me suis heurtée contre lui
Glorifier quelque chose signifie dans certains folklores savoir quels chemins on a pris dans sa vie antérieure

C’est la route maritime
dans le sac d’un archéologue allemand depuis Babylone
jusqu’au Musée de Pergame
dont la façade tremble comme les poils d’un chameau dans une tempête de neige

Alors pourquoi supposer que la chute des feuilles et des murs
la mort que ta voix conjura
et l’abeille vidant sous ma peau sa haine immémoriale
sont abstraites

Les ancêtres de la grande porte que l’archéologue a mis dans son sac ne haïssaient personne
Ishtar non plus, à qui la porte appartenait

Je me rends à son enterrement en chameau
et me plains du froid en silence
Froide aussi est la poésie
comme nos rêves quand s’y montrent des amours passées

Les feuilles qui tombent des arbres
ne sont rien d’autre que le souvenir qui s’immole en protestation
contre notre tentative incessante d’insuffler la vie en lui
Je ne crois pas qu’elles soient réelles
et l’abstraction ne prévaut pas non plus sur elles
Aussi n’ai-je même pas cherché à ranimer
le sourire que tu m’adressas quand tu fermas la porte
Je l’ai laissé mourir sur un banc
Je n’ai même pas cherché à ranimer
l’expression féroce de ton visage quand tu réduisis la porte en morceaux
La honte dans mon cœur est nue depuis que je suis une pierre

Je suis une pierre
L’amour a jeté de la boue sur moi et m’a aveuglée

J’étais un chameau
La paille dans la moisson que fut mon attente de toi m’a brisé le dos

J’étais un champ
Sous ma peau l’abeille a trouvé une tente de réfugié

Un jour
je me changerai en arbre
pour que ce poète d’Orient
n’ait plus besoin de se consacrer à de grandes questions comme
être piqué par une guerre
ni de me jeter des regards suspicieux

*

La guerre soulève les robes jusqu’aux genoux (Kriget lyfter upp klänningarna till knäna)

À Bassel al-Araj, [Note de l’éditeur : écrivain et chercheur palestinien tué par les forces d’occupation en 2017]

Voilà, j’ai vaincu la guerre et gonflé mes plumes

Dehors les gens juraient avec des mots plus durs que des combats
tandis que je regardais le chemin et ses clous
Je me demandais s’il existait des similitudes biologiques entre nous
Or la paupière de ma fenêtre est coulée dans le béton
et ressemble à une femme croyante
revêtue d’une longue robe de soirée couvrant
tout jusqu’au sol

La guerre m’abrite et fait de moi son propre sol
J’ai abaissé le sol de la guerre mais le soleil m’abandonne
J’ai protégé le visage de la guerre mais il est devenu plafond

Le jour où une balle traversa la tête de Bassel al-Araj j’étais occupée à discuter la question brûlante : quel public pour la poésie

mon plafond
les clous sur le chemin
le matériel génétique
le visage de la guerre
les robes de soirée
et l’orgie de meurtre dehors

Des corps calcinés comme du papier
De mon corps s’élevait une vapeur gelée
Quand mon cœur pompait des glaçons
je le jetai aux cochons gémissant de faim
à la clôture entourant mon jardin et me protégeant de la guerre,
cette guerre qui soulève les robes jusqu’aux genoux
et brise ma fenêtre en éclats

À présent je sens un goût acide
sur ma langue qui jusqu’alors
pouvait dissoudre toute amertume en inoffensives ténèbres
Je m’habille comme une baronesse avant le bal
observant le plafond que l’humidité vorace érode en marmonnant
De mon visage se détachent des bêtes froides sans esprit

Je danse pour affiner mon pas
La tristesse frappe à ma porte
J’ai le vertige
Mes bras et mes jambes sont froids et lourds
Je n’arrive pas jusqu’à la poignée de la porte
cherchant en vain dans ma mémoire le chemin jusque-là
Je n’arrive même pas à vos sentiments
quand la guerre vous dévore comme si vous étiez des cochons sauvages
ni à la peur que je suis censée éprouver
quand son matériel génétique se fait sentir dans mon corps

Je baise les pieds de la Palestine: Poèmes

En guise d’introduction : Note sur un portrait

Cet émir inquiétant… D’abord, il y a quelque chose de dyslexique dans sa composition, une partie du keffieh est noire et le bisht couleur chair, du moins de la couleur de la partie claire du visage. Ensuite, il y a cette ombre sur la figure, une plaque grise qui fait l’effet d’une lèpre ou bien du mécanisme mis à nu d’un cyborg, mi-homme mi-machine. Le caractère clivé est renforcé par les lunettes, dont un verre est noir comme la nuit et l’autre réfléchit des lumières étranges. L’aspect de lèpre, voire de décomposition post-mortem commençante est accentué non seulement par les taches à l’éponge mais aussi par la quasi-imperceptibilité des traits du visage, à peine marqués, en contraste avec la bouche livide. Le nez paraît manquer au premier regard mais il est droit et indique la volonté. Ce mage lépreux ou cette momie aux pouvoirs magiques ressort sur un fond ondoyant dont quelques bavures d’encre annoncent la décomposition prochaine. De ces ferments de pourriture physique et mentale se dégage pourtant l’éternelle jeunesse dont parle le philosophe danois et qu’il attribue à ceux qui restent sûrs d’eux-mêmes quoi que leur inflige le sort.

Portrait du poète en émir Abdoullah, par Marc Andriot

*

TABLE DES MATIÈRES

1/ Le dictateur et les poètes
2/ Émir
3/ Éléphant noir
4/ Je baise les pieds de la Palestine et autres poèmes

*

Or quant à l’antiquité de ces vers que nous appelons rimés, et que les autres [langues] vulgaires ont emprunté de nous, si on ajoute foi à Jean le Maire de Belges, diligent rechercheur de l’antiquité, Bardus V, roi des Gaules, en fut inventeur : et introduisit une secte de poètes nommés bardes, lesquels chantaient mélodieusement leurs rimes avec instruments, louant les uns et blâmant les autres, et étaient (comme témoigne Diodore Sicilien en son sixième livre) de si grande estime entre les Gaulois que si deux armées ennemies étaient prêtes à combattre, et lesdits poètes se missent entre eux, la bataille cessait, et modérait chacun son ire.

Joachim du Bellay, La Défense et Illustration de la langue française

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LE DICTATEUR ET LES POÈTES

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Le premier de ces poèmes est le LV du recueil Le zircon et le nard (ici), qu’il conclut en annonçant le présent chapitre.

Le dictateur tuait chaque jour un poète
De sa main, pénétrant dans la prison secrète,
Exact, à la même heure en fin d’après-midi.
On avait ficelé sur un siège, étourdi,
Insulté, bâillonné l’espion communiste
Dans une chambre sombre où, le visage triste,
Ce dernier attendait de connaître son sort.
C’est alors que, rompant le silence de mort,
Entrait, majestueux, le Président à vie
En personne : un honneur qu’en principe on envie.
Le dictateur voulait, un pistolet en main,
Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin,
Tenir quelques propos lui dévoilant son âme
–Il fallait cependant être homme, et non point femme,
Le sexe étant la chose afférente aux geôliers.
Ensuite il remontait la paire d’escaliers
Et pressait son chauffeur de le conduire en ville,
Au dîner de gala de quelque lâche édile.

Un copiste inconnu, pour la postérité
A retranscrit un choix de cette cruauté.

*

I

Qui peut être poète et des Muses veillé
Quand, dénué de goût, il flâne débraillé ?
Regarde-moi plutôt, regarde cette coupe
Du manteau dont chacun de mes pas se chaloupe,
Laissant voir la tunique aux nuances feldgrau
Que saura distinguer un vrai caballero,
Le baudrier, l’éclat des médailles sans nombre
Sur la poitrine mâle, et l’élégance sombre
De la toile de drap brodé de fil d’argent,
Le ceinturon de cuir et d’acier réfulgent,
Les plis du pantalon à l’exorde des bottes
Qui, si tu les couvrais d’instances idiotes,
Te feraient un miroir où contempler ton groin
Car mon sergent les cire avec le plus grand soin,
Et sur le front saillant la casquette juchée
Obombre mon regard de pierre panachée.
Quel peut être le goût d’un inné loqueteux,
Et quels relents sinon de fiel eczémateux
Sortira du caquet bègue de ce paillasse ?
Ce nez que je te vois encor, seule la crasse
Le séduit-il ? Ces yeux mornes, ces yeux glacés
Que mes geôliers bénins jusqu’ici t’ont laissés,
Ne goûtent que l’aspect sordide des guenilles ?
Tu chantes la Beauté, les pieds en espadrilles ?
Vois donc ce révolver, mon loyal Beretta :
Crosse de nacre et d’or, en étui magenta.
Les effets martiaux, le fuselé des armes
Te sont indifférents, tu ne vois point leurs charmes
Et tu te crois poète ? Arrête, où sommes-nous ?
L’art est aux seuls clochards, dans ce monde de fous ?
Et c’est en soprano que l’anarchiste braille,
En ténor du futur ?

                               Va, meurs !

                                                 Ah, la canaille !

*

II

Mouvement littéraire, autant dire une école,
Ses cahiers, ses bons points, sa sotte gloriole,
Ses blagueurs dont le mot d’ordre est la Liberté,
Ces délires prévus, un transport concerté,
Une école de clowns qui déclament leurs rôles
D’un air très convaincu, sérieux, et pas drôles,
Et que l’on canonise à la fin en donnant
Leurs noms à des dortoirs de cafard lancinant…

Comme ces histrions nomment dans leurs poèmes
Les produits dernier cri de France, parfums, crèmes
À bronzer, pantalons, fourrures, chapeaux mous,
Tes compagnons et toi, métis à demi fous,
Vous criez à l’extase, à l’art pour l’art, au rêve
Quand vous lisez des mots exempts de toute sève
Sur le papier glacé d’un imprimé bourgeois,
Mais c’est le mannequin nu de la page trois
Qui parle à vos instincts, plus que ces mornes pitres !

Mes paroles te font mal et tu récalcitres.
Or je n’ai pas fini. Tout cela serait bon,
Ferait d’un loqueteux studieux un mouton
À mon goût, mais voilà, l’ignoble communisme
Attire ces crapauds d’un pressant magnétisme ;
Se regarder en face est pour eux trop cruel
S’ils ne peuvent raser gratis, être du ciel
Quand ils vendent leur kif, avoir des ailes d’ange
En jetant autour d’eux une fétide fange.
Il faut à ces clampins sublimer le travail
Comme il faut des complots aux muets du sérail,
Il faut à ces pervers des lendemains qui chantent
Car la haine, l’envie et le crime les hantent.

Quand le marchand d’oignons n’aura plus besoin d’eux,
Leurs bronzes lèveront des fronts bas vers les cieux.
Quand nous n’entendrons plus le latin de leurs messes,
On lancera des prix en hommage à leurs fesses.
Quand des bouffons nouveaux, plus jeunes, surgiront,
Les siècles de leur voix grêle se souviendront.
Quand perdront leur impur pouvoir leurs sodomies,
On les embaumera dans des académies.
Mais jamais, moi vivant, sur leurs corps élevé,
On ne verra l’État nuire au contrat privé.

*

III

Pourquoi ne pas entendre, un jour au moins, Platon ?
Si tu n’écrivais pas des vers de mirliton
Mais une œuvre tout feu tout flamme, impérissable,
Un monument plutôt que des pâtés de sable,
Tu n’aurais pas encore ici droit de cité.
Le doigt du Philosophe est contre vous pointé,
Poètes, vous croyez être l’intelligence
Mais elle vous bannit sans la moindre indulgence.
Le canon de mon arme est son bras séculier,
Mettre fin à tes jours pour elle est régulier.
L’intelligence abhorre et blâme, énergumènes,
La bouche qui répand des paroles malsaines.
Vous êtes si certains de l’arrêt du futur
Mais l’avenir vomit votre labeur impur,
C’est moi qu’il couvrira de lauriers enviables
Pour vous avoir chassés de nos murs vénérables,
Et pour chacun de vous dont j’éteindrai la voix,
Une palme m’attend au ciel sur un pavois.
Tu m’appelles tyran, ta clique me défie,
Or je tiens mon pouvoir de la Philosophie.
L’esprit vous a maudits, qu’êtes-vous, imposteurs ?
Arrêtez d’insulter le Vrai.

                                           Maintenant, meurs.

*

IV

Quoi de plus saugrenu qu’étudier la rime
Et les inversions d’un sonnet pousse-au-crime ?
Voyez ce connaisseur en ponctuation
Étaler longuement sa délectation
Devant les hiatus novateurs d’un bigame
Célébrant l’esclavage, au bordel, de la femme :
Est-ce un homme ou bien est-ce un pantin magistral,
Ce phraseur dénué de sentiment moral ?
Que fait au genre humain l’audace virtuose
D’un froid technicien au bord de l’overdose,
S’il chante pour flatter la bestialité ?
Sous son aspect chétif, c’est la brutalité
La plus écœurante qui grogne, et le peuple s’écrie
Là-contre durement, veut que je pilorie
Cette canaille obscène et demande sa mort,
Pour apaiser la Loi morale, sans déport.
Voilà pourquoi je viens te voir en ta cellule,
De ce digne courroux étant le véhicule ;
L’Homme, que tu disais libérer par tes vers,
T’expulse comme un pou hors de son univers.

*

V

En écrivant des vers tu te vois à Paris,
Tu vas dans les cafés, c’est la fête, et tu ris,
Tu fais rire, surtout, une blonde compagne,
On te sert des cocktails d’absinthe et de champagne,
D’élégants inconnus te tirent leur chapeau,
Tout le monde te dit que le teint bistre est beau,
Que l’on n’a jamais vu de plus brillant métèque
Depuis Heredia dépeindre l’âme aztèque
D’un ton si précieux et si français aussi :
« Merci de nous singer, vraiment c’est réussi.
Je suis ému de voir comme est universelle
La plate gaudriole où moi, Gaulois, j’excelle.
Voici, Poète, au nom du baron de Feuillac,
Une invitation à jouer au trictrac.
Mademoiselle Élise en sera, c’est tout dire.
Faites-nous cet honneur, après lequel soupire
Tout Paris, alias l’Univers tout entier ! »

Je t’épargnerai donc, enfant de savetier,
La désillusion amère qui te guette
Quand là-bas sans amis, efflanqué de disette,
En fait de cotillons tu suivras dans la nuit
La soubrette d’un bouge horrible qui te fuit,
Et que son céladon, fâché par ta figure,
Saura te l’arranger dans une impasse obscure.

*

VI

Le comte de Feuillac aurait beaucoup aimé
Rencontrer, c’est certain, poète si famé
Car en homme du monde il a le goût des lettres
Et lui-même a produit quelques dodécamètres.
Mais il aurait fallu qu’il connaisse ton nom
Et cela se peut-il ? À l’évidence non.
Le faubourg Saint-Germain souffre de myopie :
Même des vers français, même une queue-de-pie
D’aussi loin ne lui font qu’un effet sans vigueur,
Il ne peut supposer dans ce smoking un cœur
Ni sous ce chapeau mou de la matière grise
Dans le goût distingué suffisamment assise.
Le comte n’eût jamais eu de temps pour ton art,
Mais l’un de ses neveux, te donnant du jobard,
T’aurait lancé son gant de suède au visage
Afin de te loger du plomb, selon l’usage,
Entre les yeux. Crois-en ma parole, ce tir
Ne t’aurait pas laissé jeter même un soupir.
Ne regrette donc point ce projet téméraire,
Mieux vaut martyr ici que là-bas pauvre hère.

*

VII

C’est Paris, tu te perds dans un grand labyrinthe,
On te sert des cocktails de champagne et d’absinthe,
Ton esprit fait valser les cœurs, ton bras les corps,
Tu voles éperdu des baisers que tu mords,
L’éternel féminin sur ton plastron se presse,
T’entendre zézayer des vers, quelle allégresse,
On n’a jamais rien vu de tel depuis Feuillet,
Si tu poudrais ton slip ça serait Rambouillet,
Ton œil flou d’Indien sagacement pétille,
Le comte de Feuillac va te donner sa fille,
Et la comtesse veut se donner, elle, à toi,
Ton désir souverain fait à présent la loi,
Qu’ai-je donc oublié ?

                                    Tout ça pour des poèmes ?
Explique à mon banquier les puissants stratagèmes
Par lesquels tu parviens à ce beau résultat,
Je te nomme aussitôt bienfaiteur de l’État.
Tu ne dis rien ? Tant pis, je m’en veux de ce rêve ;
Poète, nous comptions sur toi.
                                                 Maintenant, crève.

*

VIII

La coupe des forêts où coule la rosée (Pierre Reverdy)

Tous ces arbres détruits pour que tu souilles l’âme,
Tout ce papier couvert de muflerie infâme,
Tant d’encre dégorgée en blasphèmes bouffons,
En hystériques pleurs et farces de bas-fonds,
Vont s’économiser avec un doigt de poudre.
Vois-le comme, tombant de l’Olympe, la foudre
Qui frappe sans colère un ennemi des dieux.
Et moi, pour nos forêts, je me sentirai mieux.
Vois le faonneau téter la biche affectueuse
Dans les bosquets profonds à la mousse odoreuse,
Au chant des rossignols qui charme ses ébats ;
Tu veux y détacher les scieurs scélérats,
L’algide tronçonneuse aux hurlements sinistres
Pour qu’un livre attendu par un caveau de cuistres
Te pare de lauriers égoïstes et vains !
Que ces mesquins loisirs sont lâches. Inhumains.
N’entends-tu pas la voix des nymphes, qui m’appelle :
« Sauve-nous, sauve-nous, noble cœur, âme belle !
Sauve-nous du méchant qui va, dans son mépris,
En ravageant les bois détruire nos abris !
Diane t’a livré le fat qui nous agresse :
Ô presse la gâchette avec orgueil, ô presse ! »

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IX

Il n’y a point aujourd’hui de censure, mais c’est que nous avons perfectionné tout cela.  (Aragon)

Pourquoi donc accuser notre État de censure
Quand ton fétiche a dit qu’en France elle perdure
Sous d’autres avatars, qu’il ne veut point nommer
Et qu’il ne paraît pas non plus bien fort blâmer ?
Nous sommes fatigués de votre hypocrisie,
De l’embrigadement de votre poésie.
Mais je dois faire court car je suis en retard
Chez un vieux sénateur qui lance son bâtard.
Il se trouvera là mon ministre des cultes
Et de l’instruction, entre autres gens incultes,
Et je veux lui toucher un mot du traitement
Que doit verser l’État par son département
À notre bonne amie écrivain, la Goulue,
Dont je me doute bien que tu ne l’as pas lue.
Nous censurons, c’est vrai, tout comme tes amis
Dès que l’État leur est entièrement soumis,
Car c’est vous contre nous, et non quelque autre chose.
Ce sont nos libertés au prix de votre cause.
Quel intérêt de vivre, alors, privé de voix ?
Un oiseau doit chanter.

                                      Je vais tirer à trois.

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ÉMIR

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X

Cet amour, Abdoullah, ne finira jamais,
Tant que tu me comprends et que tu te soumets.
Quand je rejette avec horreur ta main pelue,
Cette insulte, c’est toi –toi seul– qui l’as voulue.
Quand je suis sur ton dos à chaque heure du jour,
Tu dois me divertir et me faire la cour,
Et surtout ne dis pas que le devoir t’appelle
Ou je fracasserai de nouveau la vaisselle.
Refais à mes dépens une fois de l’esprit,
Tu sais comment ma main sur ta face atterrit.
Ne rien tenir pour vrai, c’est être philosophe
Quand je me contredis à la moindre apostrophe,
Mais chercher à savoir le vrai dans mes propos,
C’est être au plus haut point borné, le roi des sots.
Et si tu veux entendre un serpent qui crécelle,
Tu n’as qu’à me parler en bien d’une pucelle.

Tant que tu me comprends et que tu te soumets,
Abdoullah, cet amour ne finira jamais.

*

XI

Abdoullah, je souris de ton désir souffrant.
Si loin, tu n’es pas là. Je marche en t’adorant.
J’ai vu le rossignol ce soir dans les ramures
Mais en moi n’entendais que tes aimants murmures.
J’aime les souvenirs dont mon cœur est comblé
Car je vis avec eux un rêve, ensorcelé :
Je parle à chaque objet familier en silence
Et redis tous les mots de notre connivence ;
Chacun de tes regards, illuminé, profond,
Est une étoile, un ciel, un bonheur qui viendront
À chaque instant du jour et de la nuit me dire
Que l’amour est un oued que rien ne peut réduire.

*

XII

Abdoullah, ô je ris de ton désir pressant,
Je ris de ces mots doux que tu dis, rougissant,
Car ton front emperlé se plisse et se replisse,
Tu tends des doigts crochus vers l’ambre du calice
Et ton keffiyeh plonge amorphe sur tes yeux,
Son agal† pendouillant penaud, disgracieux ;
Où s’en est donc allée, amir, ta contenance,
La princière hauteur de ta belle prestance,
Et qu’ai-je devant moi ? Les soubresauts bouffons
D’un chaton empêtré dans un tas de chiffons.
Veux-tu donc que j’appelle avec nous ma servante
Et que, pour prévenir un choc, elle t’évente ?

L’agal est le cordon qui maintient le keffiyeh ajusté sur la tête.

*

XIII

Dans le Chinatown de Djeddah

Messieurs, nous le savons, l’État est en danger
Et l’honneur des Saoud par nous doit se venger :
Sur notre sol un nid de vipères sifflantes
Que notre aménité rend par trop insolentes
Sue un bouillon mortel de venin corrupteur
Sous les dehors bénins d’un commerce imposteur.

Or, pas plus tard qu’hier, un fret de cardamomes
Alerta mon sergent sur les criants prodromes
D’un désastre imminent pour notre Royauté ;
Dans les miasmes du porc ! et du tofu sauté,
Le keffieh sur le nez, j’enquêtais ; à peine eus-je
Mis la main sur le cou d’un suspect qu’un déluge
De nunchakus pleuvait sur nous de toute part.
Et voyez donc mon bisht –amarante, à broquart–
Lacéré par le jet d’un trident de coolie.
Dieu merci, mon HK confondit cette lie,
Mon agal ne bougea que d’un pica deux-tiers.

Messieurs, ne laissez point quelques greffiers amers
Oser dans leurs bureaux critiquer ces méthodes.
Moi, l’émir Abdoullah, je méprise leurs codes
Et n’ai d’autre souci que les bons résultats.
D’avoir sauvé ma vie en tirant dans le tas
Je n’ai pas à rougir devant de fourbes scribes
Qui vivent aux crochets de l’État, en amibes,
Pas plus qu’émir doué de saine tempérance
Je ne dois aux toqués la moindre tolérance.

*

XIV

La connexion Zanzibar

Messieurs, vous le savez, le Royaume est la cible
D’un malfaisant complot contre l’Un infaillible.
Vous mandez un rapport vous récapitulant
Notre opération Dromadaire volant.
Voici donc.

                  Quand j’appris par mes sources secrètes
Que des pirates noirs aux haïssables traites
S’apprêtaient à passer un fret délictueux
Sur notre territoire enclosant les Saints Lieux,
Je lançais la marine et mon hélicoptère
–Où je pris place armé d’un HK militaire–
Contre les Zandj félons. Me voyant, ces derniers
Poussèrent de hauts cris, des blasphèmes grossiers,
Et depuis leur vaisseau, dans leur aigreur hostile,
Tirèrent vers le ciel un fulgurant missile.
J’étais déjà sur eux et sautai dans les airs,
Sentant contre mon dos les débris, les éclairs
De mon engin détruit, mais sauf et plein de rage
Contre les ennemis défiant mon courage
Et les autorités du Royaume très saint.
Je tirais sur ces gueux avant d’avoir atteint
Le pont de leur esquif, terme et but de ma chute,
Où je roulai, courus, me jetai dans la lutte
Au corps à corps parfois, les balles fulminant
Autour de moi, de tous les côtés, lancinant
Stroboscope de tirs. Mais j’en ai l’habitude.
Sans me laisser fléchir devant leur négritude,
J’abattis un à un ces délinquants retors.
La marine arrivant put recompter les morts.
Et c’est ainsi, messieurs, dis-je sans hâblerie,
Qu’en farouche opposant de la piraterie
Notre pays gardien de la religion
Fit la plus grosse prise à ce jour de jambon.

*

XV

L’émir Abdoullah contre les Thugs de Bénarès

Messieurs, vous le savez, pour notre économie
Nous employons chez nous une tourbe ennemie
Qu’il nous faut surveiller opiniâtrement
Sous peine de subir un cruel châtiment :
Loin de nous savoir gré de nos sollicitudes,
Ces esprits indévots aux sales habitudes
Couvent dans leur poitrine une animosité
Que le relâchement de notre fermeté
Rendrait pernicieuse au trône des Saoud,
Et pendant que nos fils se parfument à l’oud
En pensant aux yeux noirs et doux de leurs amies,
Ignorant le serpent fomenteur d’infamies,
Nous avons le devoir austère et rigoureux
De tenir en respect ces immondes lépreux.

Vous eûtes vent, bien sûr, d’une cabale ancienne,
Aujourd’hui trafiquante et politicienne,
Infiltrée en tous lieux du pouvoir, un Satan
Régnant sur ce cancer qu’on nomme l’Hindoustan,
Je parle –veuille Allah me prêter assistance–
Des Thugs de Bénarès : cette maudite engeance,
Selon tous les rapports de nombreux espions,
Aurait jusque chez nous avancé des pions,
Détournant à ses fins nos besoins de main-d’œuvre.
Voyant se resserrer les bras de cette pieuvre,
Je partis aussitôt pour la sombre cité
Où le koufr dément, sabbat surexcité,
À toute heure du jour et de la nuit aboie
En jetant ses défunts dans mille feux de joie.
En arrivant, je fus, malgré l’incognito
Dont je me croyais sûr, attaqué subito
Par une foule atroce, ivre, populacière,
Tandis que je faisais fervemment ma prière.
Cela se déroulait à quelques pas des ghats ;
Je les massacrai tous entre les deux rakats.

L’ennemi consterné changea de stratagème
Et crut alors pouvoir résoudre son problème
Avec une bibi, qui m’empoisonnerait.
La danseuse était belle et vous enchanterait,
De sorte que Brahim aussitôt, à mon geste,
Saisit et m’emporta ce corps gracile et preste.
Et c’est dans mon harem qu’on découvrit l’horreur :
La belle avait voulu me refroidir le cœur.
Vous avouerez, messieurs, jugeant cette offensive,
Qu’il faut garder le sens de l’initiative.

Enfin, je pénétrai dans l’antre des démons.
Un monstrueux eunuque aux géants mamelons
Me barra le chemin ; à son collier de crânes
Je crus voir attachés mes bijoux, diaphanes,
Car son grand cimeterre aveuglant fendait l’air
Comme dans la nuit noire un fulminant éclair.
Mais puisque, pour l’islam, une technologie
Est permise dès lors que ce n’est point magie,
J’abattis ce gros porc au fusil-mitrailleur.

Et l’avenir, messieurs, nous paraît bien meilleur
Depuis que j’explosai cette maison maudite,
Ce repaire de djinns à coups de dynamite,
Ayant auparavant pris soin d’y renfermer
Ses habitants.

                       Ils ont fini de blasphémer.

*

XVI

L’émir Arachide contre le gendarme de Saint-Tropez

Messieurs, vous le savez, sur la Côte d’Azur,
Où l’hiver est clément et l’été point trop dur,
J’ai quelques cabanons et manoirs en pinède
Où loin du Tadawul† nerveux qui nous obsède,
J’aime passer des jours indolents –mais princiers–,
Spéculant un chouïa sur les marchés fonciers,
Plus pour jouer, d’ailleurs, comme sur quelques chiffes,
Avec mes garnements pour leur faire les griffes.

Mais voilà, je fais face à l’imbécillité
D’un gendarme du cru, simple et surexcité.
On lit sur son faciès le profond crétinisme
D’un avorton produit au sein du paganisme,
Rendu plus ridicule encore par l’habit
Que Dieu marque sans doute à l’éternel débit
De ses sots concepteurs, sans goût ni main habile
–Et dire que ces gens osent parler de style,
S’y pensant les premiers, c’en est désespérant,
Mais pour un cœur pieux plutôt corroborant.
Je ne puis rendre compte à vos yeux d’hommes sages
Des grimaces sans nombre et des cabotinages,
Des mimiques de singe et de femme et de nain,
Ni des contorsions de pygmée inhumain
Dont cet individu contrefait est capable.
Plus qu’un homme, je vois un djinn abominable.

N’aimant pas les Bédouins, il veut me provoquer.
Dans mon quiet bercail, je le vois m’attaquer
Avec tous les moyens de l’ignoble chicane
Dont ce pays regorge, et la tourbe ricane
De voir un noble émir à la merci d’un pou,
Parce qu’il est français et que ce peuple est fou.

Messieurs, c’en est assez, notre droit intangible
Au climat tempéré pour nous irrésistible
Ne saurait plus longtemps être ainsi méprisé.
Je requiers avec force et droit qu’il soit puisé
Dans notre fonds secret pour régler le problème
Et ne veux plus revoir ce trépignant blasphème,
Car vous avez goûté les agréments de Fez
Et connaissez le prix de ceux de Saint-Tropez.

Tadawul : la Bourse saoudienne, située à Riyad.

*

XVII

Essence du téléphone d’or

Le téléphone d’or est, vous l’aurez compris,
Un appareil filaire.

                               Importé de Paris,
Où firent ce bijou, sur les fonds du royaume,
Les meilleurs joailliers de la place Vendôme,
Son combiné se pose, élégant instrument,
Sur le fin reposoir horizontalement.
Son cadran rotatif est composé d’un disque
Que l’on tourne du doigt, c’est charmant, et sans risque,
Je le dis à tous ceux qui n’ont jamais connu
Que les touches sans art d’un clavier convenu ;
Pardon de dénigrer le présent mais personne
N’a vu si bel engin, plus riant téléphone
Que –personne ici-bas !– le téléphone en or
De l’émir Abdoullah Aladdin Almanzor.

Et mon émotion s’augmente sans mesure
Quand je songe aux poteaux, un à chaque encablure,
Traversant les déserts de sable à l’infini,
Ainsi que le néant au gratuit réuni.

*

XVIII

La vie ne tient qu’à un fil

Vous ai-je raconté, messieurs, comment un jour,
Prisonnier du mogul zandj Mamadi Mansour
Dans son hélicoptère au-dessus de Médine,
Je pus, en me sauvant, tuer cette vermine ?
Écoutez donc.

                       J’étais ligoté dans l’engin
Qui devait m’emporter vers une triste fin.
Deux Zandj plus Mamadi Mansour, dont le pilote,
Trois hommes donc en tout, trois bandits de Mayotte,
Étaient là. Je brisai mes liens promptement,
Puis, m’étant dégagé de son embrassement,
Jetai le premier Zandj blasphémant dans le vide.
Le pilote suivit d’un coup de pied rapide.
L’engin ne volait plus qu’en zigzags cahoteux,
Si bien que Mamadi manqua son coup, piteux ;
J’attrapai son kandjar et lui trouai la panse,
Le jetai dans un siège, il perdit conscience,
Je bouclai la ceinture autour de l’embonpoint
Et tirai de la plaie, entre le gras disjoint,
Un boyau, me lançant avec ça dans l’abîme.
Cette inspiration démente fut sublime
–Sans affectation : Dieu fut l’inspirateur,
Gloire à Lui–, le sanglant boyau libérateur
Déroulé tout au long ne brisa pas de suite,
Si bien que ma vitesse en tombant fut réduite,
Assez pour que je pusse atteindre un toit clément
Sans détriment majeur ; c’est alors seulement
Que, tendu, le viscère éclata. C’est limpide :
Ce criminel avait l’estomac très solide.

*

XIX

Mamadi Mansour le Zandj démoniaque

De tous les Zandj félons issus du Zanguebar,
C’est Mamadi Mansour mon plus grand cauchemar.

Tout commença le jour où Mayotte, aux Comores,
Par le plus grand outrage à ses ancêtres Maures
Refusa de quitter le giron des koufar.
Pour Mamadi ce fut un vrai coup de kandjar
Dans le dos ; il entrait alors en résistance
Contre cet ogre obèse, efféminé, la France.
Jeune encore, il connut les geôles de Satan.
Torturé de longs mois sous le drapeau tyran,
Toujours il refusa de parler aux eunuques
Dont il abominait les licences caduques.
Avec des compagnons, un jour, il s’éclipsa,
Quitta le sol aimé dans un kwassa-kwassa
Pour depuis Moroni continuer la lutte.
Ce fut l’occasion fatale de sa chute
Dans les méandres noirs du crime organisé,
Car pour faire la guerre en Zandj civilisé,
Qui plus est contre un djinn de saindoux en friture,
Il faut beaucoup d’argent et vite, et la gageure,
Voyez-vous, ne connaît aucun autre chemin
Que la géhenne où trône Iblis, monstre inhumain.

Maudite soit la France, effrayante est sa coulpe.
Il enserre nos bishts en ses longs bras de poulpe :
De tous les Zandj félons issus du Zanguebar,
C’est Mamadi Mansour mon plus grand cauchemar.

*

XX

L’émir Abdoullah dans la pyramide du Rub al-Khali

Messieurs, vous demandez un rapport exhaustif
De faits par nous tenus secrets non sans motif.
Entendez par ma voix ce récit pittoresque,
Très étrange et non moins abracadabrantesque.

Quand notre CubeSat Taqnia Tripoli
Découvrit un beau jour dans le Rub al-Khali
Un objet inconnu comme surgi du vide
Et qui paraissait bien être une pyramide,
Concevez ce que fut d’abord notre stupeur.
Certes, dans le désert un mirage trompeur
Est pour la caravane ordinaire magie,
Mais non pour le tractus de la technologie !
L’analyse fractale indiquait le travail
D’êtres rationnels, c’était comme un sérail
–Me disais-je en voyant cette image irréelle
Dont j’admirais, troublé, l’aura surnaturelle–
Élevé par des djinns en une seule nuit,
Loin des regards gênants, du mouvement, du bruit,
Et non l’empilement de roches éboulées,
De dunes par le vent puissant accumulées.
Il fallut aller voir sur place.

                                            À l’horizon,
Comme un débris d’Iram relevé sans raison,
Se dressait devant nous, gigantesque, le prisme,
Augure de quel drame ou de quel cataclysme ?
La pierre scintillait, blanche, ivoire éclatant,
Nous ne pouvions manquer ce détail important :
Les siècles n’avaient point patiné sa surface.
Qui donc osait ainsi, consternante menace,
S’inviter au pays trois fois saint des Saoud ?
J’entendis, semblait-il, une musique d’oud
Depuis l’intérieur profond de la structure,
Et lorsque, la cherchant, nous vîmes l’ouverture,
Sans hésiter j’entrai le premier par ce trou.
Le croirez-le, messieurs ? je crus devenir fou
Quand se ferma le mur aussitôt à ma suite
Et je me trouvai seul dans cet antre d’afrite.

Car nous n’avions point pris avec nous d’explosifs
Et je ne voyais donc quels moyens positifs
Pourraient être employés, avant de longues heures,
Pour me sortir de là, « Abdoullah, que tu meures,
Pensai-je, ce serait certes grande pitié,
Mais puisque te voilà du jour congédié,
Apprends donc à connaître un peu cette bâtisse
Où t’a voulu mener ton esprit de service. »

J’avais ma lampe –las, pas celle d’Aladdin
Mais une lampe torche– et perçus un chemin,
Que je suivis ; nul oud n’égayait mon oreille
Mais un bruit de turbine ou de froufrou d’abeille
Amplifié ; je vis au loin une clarté,
Éteignis, m’approchai, qu’avisai-je, hébété ?
Dans une salle haute aux murs dans les ténèbres,
Mille scintillements inquiétants et guèbres :
Tout comme au Tadawul d’innombrables écrans
Clignotaient, recouverts de glyphes aberrants,
Étincelants rébus, l’alphabet hérétique
De djinns abandonnés dans le gouffre hermétique,
Et j’eusse bien en vain cherché dans ces listings
La cote d’Aramco, Sabic, nos stock-holdings,
Car c’était magie noire et science farouche.
Je vis alors un nain à figure de mouche
–Plutôt un serviteur maudit de Bal Zebub,
Idole de grès noir, qu’un honnête Querub–,
Qui semblait consulter je ne sais quelle courbe
D’un indice inconnu, prenant un air très fourbe.
Ses gros yeux globuleux, sombrement irisés,
Réticules de grains quartzeux entrecroisés,
Suintaient l’abstraction vide d’un infidèle
Et la méchanceté rare d’un anophèle.
Quand il leva sur moi ces organes hideux,
Je risquai bravement un exorde hasardeux :
« Étranger, quel que soit le but de ta visite,
Tu ne peux, sans permis, prolonger en ce site
Ton clandestin séjour car c’est contre nos lois,
Nos services n’ayant point reçu les envois
Prescrits dans les délais, ni le mémoire idoine
Avec timbre fiscal pour contreseing en douane
Et l’attestation du double bordereau,
Présent le formulaire autographe au bureau
Des colligements près la chambre des épices,
Ayant posé son sceau la cour des bénéfices.
Fort de ces condensés mais clairs abrègements
Valant de par statut dus éclaircissements,
Veuille donc, étranger, me suivre sans attendre
Pour plus ample examen des mesures à prendre. »
Après ce peu de mots, je me vis au milieu
D’un amas de ces nains, et me remis à Dieu.

Tirant au pistolet dans un globe de verre,
Je parvins à créer un trouble salutaire.
Fuyant je ne sais où, vif comme l’ouragan,
Tout à coup je glissai le long d’un toboggan
Et chutai dans le noir sur un pouf en matière
Élastique émettant une vague lumière.
Je sentis les cloisons autour de moi trembler,
La pyramide était en train de s’envoler !
Et puis quelle ne fut encore ma surprise,
Le flan gélatineux, mon improbable assise,
Entreprit de ramper, comme un être vivant.
Une trappe s’ouvrit et dans un coup de vent,
Jetés hors du vaisseau qui s’élevait rapide,
Le pouf et moi dessus tombâmes dans le vide.
Allah est pour les siens miséricordieux :
Je planais sur mon pouf dans l’azur clair des cieux
Plus que je ne tombais, et nous touchâmes terre
Sains et saufs. Gloire à Lui qui connaît le mystère.

Messieurs, vous savez tout. Nous avons établi
Un institut secret d’étude à Roswali
Où nous nous occupons, afin de le connaître,
Du Blob auquel je dois devant vous de paraître.

*

XXI

L’émir Abdoullah est l’invité du maréchal Amin Bobo

La délégation des bishts noirs et dorés
Du royaume gardien des monuments sacrés,
Sortant des cadillacs aux drapeaux couleur jade
Flottants, enluminés, dans l’air chaud en cascade
Agitent les longs plis de leur sombre appareil
Comme un nid de corbeaux s’ébrouant au soleil.
L’émir Abdoullah songe à Djeddah dans la brise.
C’est le fardeau de l’homme au keffiyeh cerise.

Le maréchal Amin, ogresque et colossal,
Rutilant de sueur, ce vernis tropical,
Et sur son fier plastron d’innombrables médailles,
Souvenir de non moins abondantes batailles,
Comme une poule avec, la pressant, ses poussins,
Entouré de soldats, séides, spadassins,
Est avec les émirs pour leur faire la grâce
De partager sa table insigne et son palace.

Tyran Amin Bobo, suréminent golgoth,
Est-ce toi qu’on appelle, à Job, le Béhémoth ?
Ô combien d’ennemis t’es-tu mis dans la panse
Pour étaler si riche et belle corpulence ?
Ton pays tout entier a-t-il assez de bras
Pour soulever ton pied ? Je ne le pense pas.
Un négrillon, ce n’est, pour ta sublime bouche
Et ton grand appétit, guère plus qu’une mouche.
Mais je sais, mon Amin, que tandis que l’émir
Admire en ton château d’ivoire et de saphir,
D’ébène et d’or, les œufs cyclopéens d’autruche,
Les défenses, les peaux, le chat-pard, la guenuche,
Les esclaves, en route –à peine un freluquet
Près de toi, l’éléphant– vers la salle au banquet,
Que sous ton air guerrier, exécutif et roide,
Tu mousses en passant devant la chambre froide.

.

ÉLÉPHANT NOIR

.

XXII

Maréchal, voilà le maître-queux !

Par Hadji Lamouche, poète lauréat

Grand Amin, l’univers est ton œuf, et l’Afrique
Est ton œuf à la coque, et c’est grâce à la trique
Dans ton poing de babouin que le monde va droit,
Grâce à l’engrais des forts que la justice croît.
Tous les diamants bleus que des griffes tu touches
Se changent aussitôt en gluants nids de mouches.
Si tu mettais les pieds dans la source du Nil,
On ne parlerait plus du Caire, peuple vil.
Les femmes, bel Amin, ne peuvent se contraindre
Quand tu roules des yeux : il faut ou les étreindre
Ou les faire punir par tes maîtres d’hôtel.
Qui dira que cela n’est point surnaturel ?
Mais tu sais délecter ton sang, ton oxygène
Par de meilleurs moyens de tendres corps d’ébène.
Il ne te suffit point d’écraser sous ton poids
Des cuisses où fermente un équivoque empois ;
D’où croit-on que te vienne une telle sagesse,
Dépassant ce qu’a vu le monde, dans ta graisse ?
Et qui ne sait les bancs vides des facultés,
Pleine ta chambre froide avec ses voluptés ?
Oui, les meilleurs cerveaux du pays sont, je pense,
Depuis longtemps passés par le fond de ta panse.
–Mon lecteur goûtera ce fin oxymoron :
Ta panse est un abîme et non pas un chaudron.–
Et c’est avec bonheur, non face de carême,
Que je chante aujourd’hui mon ultime poème.
Amin Bobo, salut, voilà le maître-queux
Pour trancher dans mon lard croustillant et musqueux.

*

XXIII

Maréchal Bobo, l’éléphant noir

Par un autre poète lauréat

Dieu, dans sa bienfaisance infinie, a voulu
Que tu règnes, aussi prodigue que goulu,
Au principe du Nil, paradis sur la terre,
Grand éléphant d’ébène en habit militaire !
Sois gros ! sois devant nous le vrai Léviathan
Dont parlent les babouins dans leur Kafiristan.
Sois sur le monde un poids énorme, un monolithe,
Pyramide vivante et sphinx hétéroclite.
Sois composé de tout le sang, de tous les nerfs,
De tout le gras, de tous les muscles de nos chairs.
Brise nos os trop secs et suces-en la moelle.
Saisis notre seul bien, nos enfants, à la poêle.
Sois gros ! bois des cocktails de nos gluants cerveaux,
Nous voulons que les plis de ta panse soient beaux,
Que par ta voix nous parle, embelli, le génie
De notre race : sois la sagesse infinie.
Dévore ce qui vit sous ton autorité,
Car nous ne voulons pas d’un totem déjeté.
Aplatis sous ton sac la morgue de nos femmes,
Les singes aux sourcils d’argent sont omnigames,
Et quel meilleur levain que le tien, éléphant
Qui manges la forêt, pour pétrir un enfant ?
Amin Bobo, sois gros, ô sois la corpulence
Incarnée : épandage, énergie, opulence !

*

XXIV

L’éléphant noir des marécages

Par le poète lauréat Jean-Bedel Toto

Grand éléphant Amin, si tu vois l’éléphante
Remuer devant toi sa trompe, alors enfante !
Couvre d’éléphanteaux le limon volatil
Du bocage enchanté sur les sources du Nil.
Tu les verras jouer avec les flamants roses
À les faire s’enfuir comme des vols de roses
Dans le doux crépuscule incarnat des marais.
Tu les verras, prenant sous les arbres le frais,
Vers les chauves-souris tête en bas suspendues,
Par toute la ramure épaisse répandues,
Lever inquisiteurs leurs trompettes, serrés
L’un contre l’autre et prêts à courir effarés.
Et tu les entendras klaxonner : « Notre père,
Nous louons tes hauts faits d’éléphant militaire.
Apprends-nous à fouler le vulgaire ahuri. »

Même quand tu sais bien qu’un autre est son mari,
Grand éléphant Bobo, si tu vois l’éléphante
Remuer devant toi sa trompe, alors enfante !

*

XXV

Le laurier de la chambre froide

Par le poète lauréat Jean-Bedel Toto

Maréchal éléphant, zébu pharaonique,
Amin Bobo, c’est toi, notre bombe atomique !
Tu fais peur aux toubabs avec tes grosses dents
Et pèses comme vingt de leurs nains présidents.
Ça sent, dans leurs journaux, la miction des chèvres
Quand ils parlent des plis de tes énormes lèvres.
Leurs maîtres sont contrits en voyant ton harem,
En voyant ton pouvoir sans limites idem ;
Nous rions avec toi de leurs mélancolies,
C’est nous qui triomphons quand tu les humilies.

Et ta panse est le terme éternel, sépulcral,
Labyrinthique, ancien, profond, pyramidal,
De nos jours sans valeur, notre nuit de momies.
Pour repousser toujours les forces ennemies,
Nous aimons enrichir ton sang en zinc, en fer,
En tungstène, en titane, alimenter ta chair,
Nous fondre dans le gras de l’union mystique
Éléphantesque, en or tomate hiérophantique.
C’est mon tour, j’ai chanté ta grandeur, tes cheveux
Crépus, ton biceps dur, tes pieds fatals : je veux
Le laurier qui m’attend, pour que ma viande roide
Se parfume à ton goût exquis, la chambre froide !

*

XXVI

Jean-Bedel Toto, poète lauréat, espion

Le maréchal Bobo s’étant calé la panse
Et fait des bons morceaux du poète bombance,
Se trouva ballonné quand un rapport secret
L’informa de l’affront : Jean-Bedel, indiscret,
N’était rien qu’un mouchard, qu’un sale communiste,
Et c’est sans doute encore ironie anarchiste
De sa part s’il s’était laissé glorifié
Par l’État souverain ainsi mystifié
Qui venait d’assurer, pour son apothéose,
Le transfert de sa moelle à la glacière close.
Le malaise d’Amin ne dura cependant
Pas plus que le quartier le moins long d’un instant :
Une éructation le fit tôt disparaître–
Suffit à déloger de ses tripes le traître.

*

XXVII

Le maréchal Bobo et les femmes

C’est un sujet sensible, on n’ose en murmurer.
Ce torchon qu’est la presse aime se censurer,
Souvent le directeur songe à la chambre froide,
Cela lui rend la nuque usuellement roide
Car il n’espère point, ce clown, l’insigne honneur
D’être un jour –et pourtant c’est un pur flagorneur–
Convié comme une huile au banquet délectable,
Si ce n’est dans le plat et très méconnaissable.
D’ailleurs, Fatoumata, sa femme, lui redit :
« À quoi bon remuer tout ça ? Sois érudit,
Un intellectuel qui voit loin, dans la brume,
Ne trempe pas dans l’eau croupissante ta plume,
Ne va point avilir ton stylo compassé. »
En outre, pour Fatou, le bon temps est passé.
Naguère, en son printemps, elle connut la panse
–où sa fière beauté trouvait sa récompense–
Qui dans la terre meuble enfouissait son corps
Sous son poids merveilleux, les sublimes accords
De ses os aplatis, ses hanches démanchées,
Écartelés ses seins et ses bronches bouchées,
Avec l’énorme sac du maréchal Bobo.
C’était comme au palace-hôtel sans lavabo.
Dans la fosse excavée à coups de panse pleine,
C’était voir contenter son rêve d’être reine.
Comment oublierait-elle, ô non ! qu’elle eut un jour
Entre ses bras un peu de l’immense pourtour
De graisse et de replis du Président suprême,
Son levain écumeux à ras bord. Quel poème !
Elle n’oubliera pas. « À quoi bon, directeur,
Colporter des ragots sur notre Dictateur ?
Qu’il fasse son métier avec la compétence
Que nous lui connaissons. Les bruits, quelle importance ? »

*

XXVIII

Un banquet sur le Nil

Le maréchal Bobo qui buvait du zython
Pour arroser le riz au singe et le python,
Le méchoui de zèbre et le couscous d’autruche,
Se rinçait le gosier vidant cruche après cruche,
Quand un de ses jongleurs, pétulant comme un chat,
Tomba dans le Nil blanc au cours d’un entrechat,
Au bruit des cris affreux du pauvre pour sa vie,
En voyant les crocos, sourit : « Je les envie. »

Ô barde Jean-Bedel, que ce bon mot glaça,
Tu gémis : « Si Joseph Staline voyait ça… »

*

XXIX

Les nuits de Jean-Bedel

Je voudrais vous parler de Jean-Bedel Toto,
Poète lauréat du maréchal Bobo.
Jean-Bedel composait d’hétéroclites odes,
Fruit d’un labeur constant, d’innombrables maraudes,
De rapines sans fin dans les champs grands ouverts
De la littérature occidentale en vers.
Mais son plus grand amour, mais son unique Muse,
Et pour ses plagiats sa véritable excuse
–Car que ne ferait-on par l’amour qui rend fou ?–,
C’était Olivia, noire comme un cachou.
Il disait que son sort, des lundis aux dimanches,
Était entre ses mains dont les paumes sont blanches.
Olivia, le Nil blanc, clair et transparent,
Enveloppe ton col nu, noir et sidérant,
L’entendait-on encore halluciner, fébrile,
Et cela ne manquait franchement pas de style.
Las ! Pauvre Jean-Bedel ! Frivole Olivia,
Par ta faute un rêveur dans Engels s’oublia,
Un poète, vaincu par ton immoralisme,
Expia son amour dans le fauve marxisme.
Car, en sortant du Nil avec ton domino,
Tu reçus les baisers du maréchal Bobo.

*

XXX

Maréchal Bobo Bombe

Par le poète lauréat Abdoulie Jallow

Quand tu lèves la main pour saluer ta race,
C’est comme un récepteur dirigé vers l’espace,
Une antenne-relais qui diffuse sur nous
Les lasers des novas traversant nos boubous,
Ô maréchal Amin, la force des étoiles !
Sur l’estrade géante, à tes fils tu dévoiles
Les mystères du ciel et du temps, des volcans,
Du Nil bleu, du nickel, du sang, des diamants,
Du pétrole et du gaz qui sous terre bouillonnent
Dans les gouffres des djinns où leurs flots tourbillonnent
Et qui font des geysers de feu sur l’océan
Dont je ne sais quel diable est l’étrange artisan.
Nous saluons l’émir Abdoullah, ton convive,
Au thobé très seyant, au bisht élégant : Vive
Le maréchal Bobo, qui nous fait des amis
Chez les peuples les plus fiers, libres, insoumis !
Quand tu brandis le poing contre le diabolisme
Inique et répugnant de l’impérialisme†,
Quand tu montres les dents aux monstrueux vautours,
Ils retournent tremblants aux cailloux de leurs tours
Dans les nuages noirs, mais ton poing est la bombe
Qui fera de ces nids jonchés d’os une tombe.
Face aux Zorros haineux ton ventre triomphal
Est notre bastion. Vive le Maréchal !

Le poète lauréat Abdoulie Jallow souhaite apporter la précision suivante au sujet de la diphtongue dans les mots diabolisme et impérialisme. Dans ce dernier mot, la diphtongue « ia » est une diérèse (comptée deux syllabes), conformément à la règle la plus classique. Dans diabolisme, Abdoulie a voulu suivre l’exemple du mot diable, dont il dérive et où, par exception, la diphtongue est une synérèse (comptée une syllabe). Le mot diable apparaît au vers 12 et se compte, selon l’exception elle-même classique, deux syllabes (dia-ble) ; en comptant une synérèse dans diabolisme comme dans son mot-racine diable, Abdoulie est conscient de faire un choix audacieux ; il espère que cela contribuera sans tarder à lui faire une réputation d’innovateur.

*

XXXI

Ma négritude

Elle ne cache pas son jeu, ma négritude.
C’est l’autre nom que porte ici ma solitude.
On m’appelle négro, je dis : spiritual !
On me dit : la forêt ! je dis : le Maréchal !
Là-bas, au paradis, au ciel, nous serons frères,
Ici je ne dois rien aux faux humanitaires.
Je parle au « négrophone », on est habitué :
Bonjour, le numéro n’est pas attribué.
Vous trouvez mon propos un peu trop didactique,
Ma révolution pas assez extatique ?
Allô, monsieur, pardon mais qui demandez-vous ?
Le singe est dans son arbre, avez-vous rendez-vous ?
Il ne peut recevoir qu’avec un bon prétexte,
Peaufinez bien le ton enjoué dans le texte.
Ta négritude est belge, ô mon vieux Léopold,
Et ton nom, d’un vieux roi qui m’étiquette : Sold.
Ma négritude à moi, le poète Abdoulie
Jallow, sans général d’opérette accomplie,
Va repasser l’histoire au charbon qui noircit :
C’est l’histoire du singe à qui tout réussit.

*

XXXII

La coupe de zython

Par Adboulie Jallow

Je te lève, ô ma coupe, au bord du sombre Styx.
Pour que je vive encore il n’existe aucun ptyx.
Les jeux du mont Parnasse auront d’autres trouvères,
Parmi lesquels, toujours, beaucoup de pauvres hères.
Nul Boileau, de nos jours, pour siffler ces marauds,
Car personne n’entend leurs cantiques lourdauds ;
On ne peut rabaisser ce qui rampe sur terre
Dans le trou dont il est fondé propriétaire.
Ils vivent malheureux et cependant cachés,
Dans un anonymat dont ils sont très fâchés.
Mais que Victor Hugo pût siffler ce grand maître,
C’est une balourdise à ne point s’en remettre.
Si l’on veut bien juger de son discernement,
Ce sifflet dit l’absence, et surabondamment.
Sa force, qu’il osa croire contemplative,
Fut grande pour un clown mais pour penser chétive
Voilà ce qu’attendant Charon je dis : Victor,
Boileau fut génial et toi, Hugo, butor.
Et je lève ma coupe à la belle mémoire
Du poète où trouva notre verbe sa gloire.
Qu’un paillasse lui plaigne un jargon ampoulé
Indique la curure où ce drôle a roulé.
Qu’il dénigre l’« ancien » parce qu’il est « moderne »,
C’est le fiel attendu d’une vieille baderne.
Je t’ai vengé, Boileau ! Content, je peux mourir.

Ce poème plaira, j’en suis sûr, à l’émir.

*

XXXIII

Poète dont le nom est Abdouli Jallow,
Que ton chant à la bouche, ainsi qu’un chamallow,
Soit moelleux, délicat, fondant, mielleux et rose,
Et que Fatou l’entende en baisant une rose.

Poète dont le nom est Jallow Abdouli,
Que ton chant soit pour l’œil comme de la jelly,
Transparent, cristallin, miroitant, diaphane,
Fatou l’écoutera mangeant une banane.

.

JE BAISE LES PIEDS DE LA PALESTINE ET AUTRES POÈMES

Ceci n’est pas un nettoyage ethnique.

XXXIV

Je baise les pieds de la Palestine

En ce siècle sali, nauséabond, infâme,
Rien ne saurait donner au dégoût de mon âme
Plus grand apaisement que ce baiser contrit.
Et tant mieux si le fou dans sa bêtise rit,
Si me tournent le dos les grandeurs irritées,
Si le fiel se répand de biles dépitées,
Tant mieux si la justice inhumaine, aux abois,
Abuse de la force en profanant les lois :
Je baiserai ces pieds, baiserai leur poussière,
Je lave mes péchés dans ce baiser sincère.
Je dis : Gloire aux martyrs de ce siècle odieux,
Ils gagnent en souffrant le royaume des cieux.
Gloire au martyr debout face à l’ignoble outrage,
Tout éclat, au soleil de son sang, est mirage.
Et tel qui croit gagner lâchement, a perdu,
Son néant par le sang des martyrs confondu.
Je baise la poussière et gagne l’or des justes,
Je baise avec respect tes blessures augustes.

Palestine martyre, enfant des oliviers,
En ce monde je baise humilié tes pieds.

*

XXXV

Intifada

Contre les chars blindés et l’escadron vampire,
Ton sang se fait cailloux, Palestine martyre,
Et ta poussière monte au ciel comme un drapeau
Fait de tes ossements épars et de ta peau ;
Ton sang se fait cailloux, l’occupant pétrophage,
Et l’olivier tombé, dans les méandres nage
Des larmes que n’ont plus les yeux de tes enfants.

Ton sang vole, ababil narguant les éléphants,
Ton sang crie à l’assaut sur les murs des ruines
Et ton sang marche droit sur un chemin de mines.

Ton sang ne coule pas : dans le jardin rasé
La terre ne boit plus, le nuage est brisé.

Ce caillou, pur cristal de larmes héroïques,
Poème fulminant que jamais tu n’abdiques,
C’est un bourgeon de fleur poussé dans un charnier,
Le pigeon qui retourne à l’eau du colombier,
Et c’est le chant d’amour du sang pour ses racines
Craché sur la terreur des balles assassines.

Ce caillou, c’est ton sang fait pluie et chant fécond,
C’est la clef de la porte oscillant sur un gond
Dans le pré qui n’est plus qu’un trou, qu’un cimetière,
C’est ton sang fait tempête, éclatante lumière.

Ce caillou, cette pierre aveugle, est la beauté
Qui montre à l’univers ce qu’est l’humanité.
De ce germe semé par ton cri, Palestine,
Graine persécutée, immense, clandestine,
Naîtront sur ces débris de nouvelles moissons,
De nouveaux oliviers, de plus belles chansons.

*

XXXVI

Territoires occupés, ou Le haillon de sang

Les soldats, bons robots, font le travail des flics,
Les flics font le travail, tout en étant moins chics,
Des muets croque-morts, et ce métier là-bas,
Pour le gouvernement du moins, n’existe pas
Car personne ne meurt en terres occupées,

Où les prisons high-tech sont des villas huppées
–On y retrouve goût à la vie, à l’amour–,
Où les fils barbelés qu’on a mis tout autour
Servent à retenir chiens et chats domestiques
Mais surtout à garder au dehors les moustiques,
Oui, ce réseau crochu par tant de sang rouillé,
De snipers, miradors, projecteurs émaillé,
Est une moustiquaire immense et géniale,
Un cadeau pour montrer l’amitié spéciale
Liant à l’habitant primitif son docteur,
Expert en psychotisme et malaises du cœur.
Territoire occupé, paradis sur la terre !

On entend bien parfois le mot « sécuritaire »,
C’est sans doute une erreur de la traduction,
Il ne s’agit ici que de compassion
Et d’amour du prochain par relais satellite,
Vidéosurveillance et mitrailleurs d’élite,
Actroïdes, cyborgs députés, couvre-feu,
Check-points, état d’urgence, intox, espions, jeu
De guerre, électrochocs, colons, loi martiale,
Censure, bulldozers et guerre spatiale,
Assassinats ciblés et massacres gratuits†,
Des hectares de champs et de vergers détruits,
Une terre indomptable à ses bourreaux livrée
Qui jure d’être un jour de ses maux libérée.

Palestine au cœur haut, du sang de ta douleur
Tu te fais un haillon pour couvrir ta pudeur.

Voyez les rapports de l’ONU.

*

XXXVII

La belle Ahed

Pour Ahed Tamimi

Parce que les jasmins sur ton cœur ont saigné,
Ton doigt contre la bombe atomique a gagné.
L’astronaute foulant les cailloux de Naplouse
A grimacé devant ta faconde andalouse.
Les maréchaux d’empire, angoissés par tes yeux,
Ont envoyé des taons zigzaguer dans les cieux.
Les cyborgs entraînés à la guerre d’usure
Prennent peur quand le vent touche ta chevelure.
Les éléphants d’acier, en criant « Ababil ! »,
Ont voulu se jeter effrayés dans le Nil.
Le sanglant bulldozer a revomi sa proie
Et s’est souillé, craignant que ton poing ne le broie.
Le Mur a dit au ciel : « Envoie un ouragan
Avant que me détruise Ahed d’un rude vlan ! »
Les snipers étendus, sinueuses vipères,
Ont préféré fouir dans leurs viles ornières.

Ahed, ô belle enfant de la terre martyre,
Accepte cet hommage et lyrique délire.
Moi, ce pauvre poète où saigne le jasmin,

Aux souverains martyrs je demande ta main.

*

XXXVIII

Intifada 2

Prends ce caillou bien dur dans les dents, sale tank.
Va pleurer au guichet de la Goldman Sachs Bank
Et ne reviens qu’avec des mégatonnes d’armes,
Supersoniques jets, bombes, robots gendarmes,
L’Oncle Sam en inox pour ta sécurité,
Tous les brevets du monde en destructivité,
La bénédiction de Wall Street à la hausse,
Sinon tu finiras le nez dans une fosse.

Va pleurer tout ton saoul devant tout Parlement
Pour qu’ils votent des lois brisant virilement
Notre haine antichar, autrement tes oreilles
Siffleront jour et nuit comme un essaim d’abeilles.
C’est bien d’avoir beaucoup d’avions rutilants
Mais mieux vaut prévenir les propos trop cinglants.

Et toi, le bulldozer à la gueule flétrie,
La terre est devenue une Rachel Corrie
Sur laquelle tu cours comme un vil puceron.
Tu submerges les morts et le sang de goudron,
Et les courts de tennis sont un grand cimetière,
La balle rebondit sur la blanche poussière
Des crânes concassés, broyés d’enfants martyrs.
On entend dans le vent des jardins leurs soupirs.
Ton rire cache mal, si jaune, les tortures
Qui couvrent ton État comme un dépôt d’ordures.

Et toi, le satellite, orbitant œil de lynx,
Va requérir d’E.T. les mystères du Sphinx !

*

XXXIX

Asmaa

Asmaa, je vais te lire : ô ne me déçois pas !
J’aurai, pour déchiffrer le sens de tes combats,
Un masque étanche ainsi qu’une paire de palmes
Et j’irai près des rocs bercés par les vents calmes
Pour regarder le fond de la mer en nageant.
Les étoiles d’onyx et les oursins d’argent,
Les poissons colorés et les blancs coquillages
Me subjugueront-ils plus que du bord des plages
Quand, seul et suspendu sur leur havre brillant,
Je laisserai parler leur silence accueillant ?
Asmaa, pour déchiffrer ton ire, quelles larmes
Par toi vais-je verser, moi qui voudrais des armes
Pour empêcher la nuit de cacher ta douleur,
Asmaa, car il faudrait qu’ils s’arrachent le cœur
Pour vivre en te voyant couverte de ténèbres,
Et c’est le cœur qui tient ensemble les vertèbres.
Qu’ils se bouchent les yeux, qu’ils vivent sans te voir,
C’est tout ce qui pourra leur garder un pouvoir
Sur la terre qui boit ton sang par trop de plaies
Et les étouffera dans ses oliveraies
Désertes, où murmure un fantôme glacé,
Sauvages, où la main d’Astaroth a passé,
La terre qui te boit comme un vin qui l’enivre,
Marécage de sang où lasse tu dois vivre.
Tu seras de ces eaux mortes le feu-follet,
Un phare sur le Styx et dans le serpolet.
Que l’on ne dise pas que cette ombre de terre
Est un grand casino, car c’est un cimetière.
Asmaa, quelle clef d’or pour déchiffrer ton ire ?
Quelle clef ? Quelle épée ? Asmaa, je vais te lire…

*

XL

Mon Asmaa dont je suis inconnu

Asmaa, si tu lisais les mots de ma folie,
Si tu voyais ton nom dans ma tête abolie,
Tu saurais que la terre où se posent tes yeux
A pour elle une place, un trône dans les cieux.

Tu vivais avant toi sur une terre ailée ;
Quand d’autres l’ont voulue, elle s’est écroulée.
Tu vivais comme un arbre avec tes longs cheveux
Dans le vent, tu vivais comme l’eau dans le creux
De la main, vivais-tu comme l’oiseau qui chante
Et qui meurt enfermé par une main méchante ?
Tu vivais sur la terre aux reflets de ciel bleu,
Dans le miroir du vent, des nuages, du feu,
Sur le bord d’une mer toute circonférence
Qui te tendait les bras de son aimant silence.
L’ombre des grenadiers pleurait sur toi ses fleurs.
Lumignons aux carreaux de toutes les couleurs,
Vers toi venaient les nuits de roses effeuillées
Sous les étoiles d’or au ciel éparpillées.

Asmaa, tu n’as aimé qu’en rêve, ton amour
S’est envolé sans bruit avant le point du jour,
Apprends de son départ qu’à ton seuil est la peste.
Ton amour est parti sans demander son reste,
Avec la clef des champs dans son bec ; chère Asmaa,
Ce rêve sans espoir est un sombre coma,
Tu ne vis point, tu crois grandir avec les heures
Que ton cœur te redit mais en vrai tu demeures
Prise en cette statue au regard effacé
Dont le soleil en vain frappe le front glacé.
Car comment vivrais-tu quand tes faibles racines
N’ont plus où s’enfoncer que trappes assassines ?
Comme ils ont pris la terre à tes pieds, et tu vas
Dans le vide où jamais tu ne te retrouvas.

*

XLI

La revanche des agomphes

Agomphe : (Zoologie) Dépourvu de dents. Épithète appliquée par Christian Gottfried Ehrenberg aux infusoires rotifères dont les mâchoires sont dépourvues de dents.

Du haut de votre esprit bureaucratique et fat,
Vomi de belzébuth – de peur qu’il n’étouffât
On le fit expulser cette vile immondice
De son gosier puant : vous fûtes le calice –,
Vous avez contemplé d’un œil incompétent
Ce siècle et décrété bigrement important
Qu’admirent ébahis la tourbe des agomphes,
Sur leurs droits piétinés, vos vulgaires triomphes.

Et vous voilà céans arbitres du bon goût.
Vous dont ne voudrait point le ruisseau de l’égout,
Tout rampe prosterné devant vos borborygmes,
Vos gris gargouillements d’estomac, paradigmes
Que de graves penseurs colligent en traités ;
Tout ce qui parle dit à vos acidités
Un oui tonitruant de grasse mouche bleue,
Qu’on sert en haut-parleurs aux morts de banlieue.

Il est écrit qu’un jour les morts se lèveront ;
Ce jour-là les sans-dents aphones rêveront
Qu’un dentier est possible, et ce non point pour mordre
Mais pour être compris. Quel effrayant désordre
Quand on aura cessé de croire que vos vents
Sont un esprit subtil !

                                  – Quels peuples décevants,
Qui ne veulent plus être otages de nos urnes,
Les gueux, les malappris, les sans-dents, les sans-b*** !

*

XLII

Distiques 1

Quand plane l’esprit l’homme alors doit tituber
Ne prends cet escalier que si tu veux tomber

Surpris comme le fou cousin de la cigale
Quand tombe sur sa tête une grosse mygale

Tu ne vois point le cœur où tes doigts sont posés
Nous n’irons pas au ciel puisque tout est baisers

Ce n’est pas un bon jour mais demain sera pire
Ne demande pas trop d’éclat à ton sourire

Quand tu veux vers le ciel infini faire un bond
Tu tombes en toi-même et ce n’est pas profond

Dans ton jardin durcit ses épines la rose
C’est le sang de ta main rien d’autre qui l’arrose

Vivre qui peut le croire à l’échec est voué
On dirait que pour ça tu n’es pas très doué

Je tire mon chapeau claque à tous les poètes
Qui firent bon ménage avec de fortes têtes

Quand tu te fais bien mal imagine un passant
Qui le voit pour qu’au moins ce soit divertissant

*

XLIII

Vous qui toujours avez un goût de chère en bouche,
Que voulez-vous de moi ?
Que voulez-vous qu’un homme énonce qui vous touche,
Vous dont le ventre est roi ?

Gardez pour les mignons que votre panse admire
Ces lauriers dans vos mains :
Nous n’avons, eux et moi portant la même lyre,
Pas les mêmes chemins.

Gardez pour vos amis efféminés et lâches
Vos flétrissants lauriers
Ou couvrez-en le front docile de vos vaches,
Ils seront oubliés.

Je vais seul et n’ai point besoin de vos lumières
Pour assurer mes pas.
Je ne veux point avoir de part en vos affaires,
Je ne vous aime pas.

*

XLIV

Distiques 2

Devant la porte close à quoi bon te parler
C’est un piètre miroir et mieux vaut m’en aller

Dès lors que l’on ne meurt d’un amour grand et triste
C’est qu’on en redemande et qu’on est masochiste

Pour ne plus jamais voir chez nous un dictateur
La moitié des Français sont des flics ça fait peur

Au jardin je voulus te cueillir une rose
Mais j’en fus détourné par une théraphose

Je parle dans le noir te croyant près de moi
J’allume et ton squelette a l’air tout en émoi

Si l’hyène voyait ta cruauté hideuse
Elle perdrait bientôt le beau nom de rieuse

Le seul petit problème avec le grand amour
Mais le seul c’est qu’il manque entièrement d’humour

Quel bonheur de t’avoir aimée et puis quittée
Vivre avec moi t’aurait tellement contristée

Ce grand esprit a dit à son fils un vaurien
Qu’on peut se marier sans renoncer à rien

L’étrange passion le très étrange orage
Quand on se dit que c’est pour former un ménage

*

XLV

Je suis venue au point du jour te démunir
De tout ce qui pouvait notre amour prévenir

Je te suis revenue ainsi qu’une colombe
Qui retourne au boulin alors que la nuit tombe

Je suis devenue oie et je vole en plein ciel
Car j’entends des ardents rivages ton appel

Je me sais bienvenue au jardin de la source
Où tu captes l’eau fraîche au milieu de sa course

Je ne suis contenue en aucun parchemin
Et je vais avec toi jusqu’au bout du chemin

Je suis tenue et toi dans mes bras tu te laisses
Aimer par mes baisers aimer par mes caresses

Ô je suis retenue au sommet de l’azur
En tes mains retiens-moi le sol aride est dur

Comme je m’insinue en racines et sève
Jusqu’à cette oasis que cache notre rêve

Je vais t’être connue en ce que tu renais
Du feu que dans ton cœur si grand je reconnais

Ma joie est si complète et forte et continue
Je suis à toi je suis à toi seul JE SUIS NUE

*

XLVI

Le paon ingrat

Comment donc vivrais-tu, séducteur volatile,
Amorti pesamment par ta roue inutile
Qui doit son merveilleux au goût dégénéré
Des paonnes pour le luxe et l’art exagéré,
Si nous ne te gardions en nos jardins paisibles,
Aux sanglants prédateurs fermés, inaccessibles ?
C’est donc bien plutôt nous et notre amour du beau
Qui sommes le jouet de ton charme d’oiseau :
C’est à nous que tu tends tes joyaux, tes ocelles,
Tes plumes de lapis-lazulis en ombelles,
Pour que nous t’enclosions parmi nos doux loisirs
Avec paonne et paonneaux comblant tous tes désirs.
Mais toi, vil suborneur ingrat, parmi les treilles
Pavané, tu te ris de nos pauvres oreilles
Et, tout en ravissant nos yeux de ton azur,
Tu lances le brocard railleur de ton cri dur.

*

XLVII

À Lucy, la première femme

Si c’est toi la première femme,
Ta mère était une guenon ;
Toi, tu possédais donc une âme,
Mais ta mère, la pauvre, non.

Elle ne put jamais comprendre
Pourquoi tu lui parlais de Dieu
Et puis de recueillir sa cendre,
Ayant imaginé le feu.

Comme c’était toi la première,
Il commit une impiété,
Ton stéatopyge derrière,
Car c’était bestialité :

Étant seule de ton espèce,
Tu ne pouvais avoir d’époux.
Un mâle à la fourrure épaisse
Te couvrit pourtant de ses poux.

Tu le trouvas abominable,
Pourtant tu prodiguas des soins
À l’enfant tombé dans le sable
Depuis tes viscères disjoints.

Lucy, comme il avait pour mère
Une femme, ton bambin blond
Sut vous sortir de la misère
Et mit sur ta tête un plafond.

Quels jours heureux quand à la chasse
De son fusil il tuait tout.
Tu pris du gras. Mais le temps passe,
Un jour notre corps se dissout :

Comme toi, ton enfant prodige
N’avait en ce monde d’égal ;
Il prit pour épouse une stryge
Et fut un père très banal.

Hélas, Lucy, fervente mère,
La première femme tu fus
Et fatalement la dernière.
Qui pourrait n’en être confus ?

*

XLVIII

Le putride Occident veut cacher ses poisons
Sous un exosquelette en fils électroniques ;
Il meurt asphyxié dans ses exhalaisons
En écrasant le monde avec des poings iniques.

*

XLIX

À l’inconnue

À la fin de l’été, dans, je crois bien, Narbonne,
À moins que ce ne fût, peut-être, à Carcassonne,
De retour de la mer où ma famille et moi
Avions passé des jours légers d’oubli de soi,
Nous marchions, moi pensif, à l’ombre des platanes,
Quand la plus belle alors, la perle des sultanes,
Sans voile tu passas ; ce souvenir si clair,
Si pur, je le refais comme si c’était hier.
Tu passais, toi que j’aime, et nos yeux se trouvèrent,
Et mes yeux, toi passée, épris me désespèrent
Toujours trente ans plus tard ; je n’ai pas oublié
Et ne me suis jamais, pauvre fou, marié.

*

L

Butor Hugo

Je serai bref. Butor, tu n’as aucun humour.
Et Despréaux en a trop pour faire la cour ;
S’il essaye pour voir, sa belle dulcinée,
Couverte par un flot de bons mots, consternée,
Sent pâlir son éclat auprès de cet esprit
Qui loin de vénérer semble se jouer, rit
Et fleuretant compose une satire encore,
Si bien que le moment de dire qu’il adore,
Bien forcé, se conclut par un cuisant soufflet.
Et c’est pour le poète un fiasco complet.
Or toi, Hugo, tu viens accabler son génie ?
Mépriser ce colosse est de la vésanie :
Tu pris un ton douteux pour abattre un géant
Mais il se porte bien, qu’en dis-tu maintenant ?
Tu lui dois le stylet dont tu voulus l’occire,
Avec Pradon ligué, Quinault, quelque autre sbire :
Il faut donc ajouter au pitoyable index
Des Panites perdus ton nom –oui, Dura lex
Sed lex, Butor Hugo, vieille et funeste souche–,
Et cela quoi qu’en dise –ou pas– l’ombre de bouche !

*

LI

Le muet du sérail

Comme une gourgandine affreuse emperlousée,
Ce triste faquin va la panse punaisée
De frivoles rubans : Pour quels hauts faits, dit-on,
Pense être distingué cet obscur avorton
En portant si flagrant insigne de bassesse ?
Il a vendu, muet toujours, son droit d’aînesse
Contre un vulgaire plat de lentilles sans goût
Et porte l’appareil de sa honte partout
Tel un dandy raté qui ne verrait la tache
Sur son plastron, le bout de gras sur sa moustache,
Et se croyant permis de tout prendre de haut
Pour avoir bien soufflé sur le potage chaud
D’un plus maraud que lui. Le moindre esprit qui passe
Voit là ce qui périt sans conserver de trace.
Mais le faquin ricane : « On a besoin d’appuis ;
L’esprit va, sans rubans, au-devant des ennuis,
Sur sa poitrine nue on sent que l’arbitraire
Veut frapper à grands coups de knout judiciaire,
Et, même si l’on hait ce clinquant attirail,
On ne peut mépriser le muet du sérail. »

*

LII

Il faut savoir finir un amour éternel

Il faut savoir finir un amour éternel
Pour fumer son cigare au goût impersonnel
Et trouver à ce monde un peu de sens pratique,
Faire bonne figure au miroir apathique
Pour aux cartes jouer l’incurable chagrin
Et gagner un ulcère aigu de mandarin,
Pour perdre à la roulette, enfermé dans un bouge,
Son cœur au désespoir en misant sur le rouge,
Quand on aurait voulu dire au contraire noir,
Pour cacher ce malheur que l’on ne saurait voir
En portant un smoking capri sur un cilice,
Et pour, le poing cassé, vouloir entrer en lice :
Triomphe, ô l’invalide armé de pied en cap,
Au Barnum où ton pied lève à tous un hanap !
Il faut savoir finir une sotte amourette.

– L’amour ne meurt jamais, c’est toi qui meurs, poète.

*

LIII

La microcéphale

Casting partiel du film Freaks (La monstrueuse parade) de Tod Browning : sont assises sur les marchés de la roulotte Zip et Flip, deux sœurs microcéphales américaines, dont c’étaient là les noms de scène au temps des freak shows. Je pense que c’est le visage de Zip que j’ai entouré, et c’est de ce sourire que je parle. Zip était l’aînée des deux, d’une douzaine d’années, croit-on savoir (mais l’histoire ne connaît pas la date exacte de la naissance de Flip).

Ton sourire enfantin, chère microcéphale,
Me rappelle quelqu’un, une femme fatale
Dont je fus la victime et qui fait son malheur,
Ne pouvant accuser un bon mot sans douleur.
Enfant unique, un rien la transportait hors d’elle.
En elle rien n’était si vrai que le faux, quelle
Tristesse ! Et le départ du père avait laissé
Dans son cœur ombrageux un orage blessé,
Une haine de l’homme au fond de sa tendresse,
Un désir de poignard dans la moindre caresse.
C’est pourquoi lui venaient, faciles, les serments :
D’autant plus emportés que simples boniments.
Mais j’étais trop au fait pour croire sans réserve,
Et découvrant le peu de fruit de cette verve,
Sa chaleur nourrissait en retour le dépit
Dont pourrissait son cœur, par l’aigreur décrépit.
Abandonnée aux soins d’une mère débile,
Elle avait vu navrer ses rets d’enfant habile
L’objet d’un sentiment innocent et profond.
Au tragique parfois le sordide répond :
L’homme veut, en partant, les jeter sur la paille,
Un ignoble procès change en gouffre la faille.
Elle entrait dans le monde avec des rêves morts.

Elle chercha quelqu’un pour redresser les torts,
Un chevalier servant, champion de sa Dame,
Qu’elle aurait adoré, comme aucune autre femme.
Mais un oiseau pareil, cela n’existe plus,
Elle fut un fléau pour les heureux élus.
J’aurais pu, quant à moi, qui rédige ces lignes,
Sur le berceau de qui se montrèrent des signes,
Rompre cette spirale, avec un parchemin ;
Encore eût-il fallu qu’elle donnât sa main.
Mais au lieu de chercher à dissiper mes doutes,
Elle voulut briser sa lance dans des joutes,
Comme si je devais recevoir sous mon toit
Un concurrent plutôt qu’un appui ferme et droit.

Aux temps de décadence implacable et de cendre,
Non, Adam et Hawa ne peuvent pas s’entendre.
Les femmes, ces sans-cœur, pour un plat de faux cils
Se sont payé nos droits d’aînesse et droits virils.
En ce Kali-Yuga de millions d’années,
À nous faire souffrir elles sont condamnées.
Que me jette la pierre aux très nombreux carats
L’idole aux seins bien lourds et desseins scélérats.
Ton sourire enfantin, chère microcéphale,
Me rappelle quelqu’un, une femme fatale…

*

LIV

Rejette loin de toi cette charge maudite
Où des sots se complaît la vanité séduite.
Le prix de ces honneurs est pour l’âme trop cher,
À ce piteux orgueil s’abaisse un esprit fier.
Tu n’as jamais reçu de cette panoplie
Qu’incurable dégoût et que mélancolie,
Et même un sentiment cuisant d’indignité,
D’être au-dessous de toi, dans cette gravité.

.

FIN