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Philosophie 7 : Gnomique

La Volonté de puissance

Dans La volonté de puissance, Nietzsche pronostique l’avènement et le triomphe en Europe du bouddhisme, une forme de parachèvement du nihilisme : « la ‘religion de la pitié’, préparation au bouddhisme ». Nietzsche réagissait à Schopenhauer. Telle est la racine du courant de pensée völkisch spécifiquement anti-bouddhiste : « La croisade des moines mendiants », etc., qui se comprend difficilement hors de ce contexte, vu la quasi-inexistence d’un mouvement bouddhiste en Allemagne et en Europe à l’époque.

ii

Nietzsche est convaincu que le darwinisme pose le progrès des espèces.

iii

« Ce qui veut se maintenir dans la puissance flatte la populace », donc la volonté de puissance implique de flatter la populace ? Nietzsche a-t-il adopté la conduite qu’il préconise ?

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Quand on ne pense pas, on parle ; autrement on écrit.

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L’expérience possible est entièrement déterminée (nature), c’est-à-dire qu’il n’y a de possible dans l’expérience que ce qui est déterminé (selon une causalité naturelle). La liberté de l’homme ne fait donc pas partie de l’expérience possible.

Mais l’expérience possible n’a elle-même de réalité que pour la raison théorique. L’expérience subjective transcendantale, en tant qu’esprit libre, se vit comme entièrement séparée de la nature.

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L’insociable sociabilité : pensée Tetris ? Nous vivons de toute évidence en société, mais il nous en coûte beaucoup.

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Chez Schopenhauer, la frontière entre le génie et le saint n’est pas des plus claires, ni celle entre le philosophe et le génie. Une piste peut-être : Platon est un génie, Aristote un philosophe.

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Le formule de Schopenhauer selon laquelle le monde matériel est conditionné par « les fonctions de notre cerveau » (Le Monde comme volonté et comme représentation : Suppléments au Livre I) se heurte à l’objection de Lénine : le cerveau est matériel (Voyez Le kantisme devant le matérialisme dialectique de Lénine x).

La réponse à l’objection doit éviter de supposer le monde matériel. La volonté, donc, se matérialise, se donne un support matériel. Le support matériel de la connaissance est le cerveau : c’est le support matériel d’un sujet connaissant non objectal. Le sujet n’est pas matériel. Si le support du sujet connaissant est matériel, c’est que la volonté s’est matérialisée, s’est objectivée.

La chronologie empirique des phénomènes est à la fois fictive et universelle, elle n’existe que pour une subjectivité formelle.

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Ce n’est pas moi qui ai fait la loi et ce n’est même personne car tout le monde est pour la liberté, la main sur le cœur. Un gros joufflu arrive et me dit : « La loi protège la liberté. » Il croit que, parce qu’il ne parle pas anglais, personne ne le parle, mais les États-Unis sont un pays libre, la France un pays de gros joufflus.

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Le bruit est en train de détruire l’intelligence.

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La technique est utile au niveau des sous-espèces antagonistes mais la notion d’utilité ne prévaut plus au niveau de l’espèce entière. La technique est inutile pour l’espèce dans la mesure où il est complètement indifférent à celle-ci que telle ou telle de ses sous-espèces extermine toutes les autres (ce qui est le seul but de la technique : la guerre). En d’autres termes, il m’est utile de l’emporter sur mon ennemi (de même espèce mais d’une sous-espèce différente) grâce à la technique mais le résultat est indifférent à l’espèce elle-même, la technique est donc inutile à celle-ci. Il n’y a pas lieu de croire que l’espèce requiert la supériorité des plus intelligents (la sous-espèce la plus intelligente) définis comme les plus avancés dans la technique, car tous les moyens de supériorité possibles se valent pour l’espèce et sont validés par elle. Que la technique devienne le seul critère de hiérarchisation entre les sous-espèces humaines (de quelque manière qu’on cherche à distinguer ces dernières, nations, civilisations – le « choc des civilisations » –, races…) ne rend pas la technique utile à l’espèce.

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Le « premier nombre transfini » (Cantor) apportant un soulagement à notre esprit (Delachet, L’analyse mathématique), je propose de l’appeler Dieu, car il remplit la même fonction, tout aussi arbitrairement, comme la tortue portant le monde dont riait déjà Voltaire (car elle n’était, elle, portée par rien).

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La réponse de Socrate à Ménon est la métempsycose parce que Socrate voulait imposer la notion d’âme.

(Voyez Cours de philo 4 : Que la connaissance soit un ressouvenir… ici)

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Le boulevard Saint-Michel donne sur le quai des Orfèvres et sur le boulevard du Palais. Les cafés autour de la fontaine Saint-Michel ne sont pas le monde de la culture mais le monde qui l’étouffe.

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Spectacle de Variétés : Paul Valéry

Valéry manque de culture philosophique, c’est-à-dire de véritable culture. Le finalisme, qu’il veut « licencier » faute de penser que l’on puisse y appliquer autre chose que « l’imagination pure » (Variété I), est amplement analysé dans la Critique de la faculté de juger de Kant et autrement plus en profondeur que par Poe qui est la source des quelques réflexions de Valéry.

La Critique de la faculté de juger est la première œuvre de philosophie des sciences naturelles (non théologique) d’orientation holiste, systémique, organiciste (insuffisance du principe d’explication mécaniste).

ii

Dans Variété I, Valéry se livre à une puérile discussion de philosophie des sciences d’où sont absents ceux qui ont pensé sur ces questions. Or « on » ne pense rien de l’univers, contrairement à ce qu’affirme Valéry ; ce sont des penseurs qui ont pensé ces choses, et c’est donc leur pensée qui doit être discutée, non celle d’un « on » inexistant. La pensée de cet « on » ici décrite peut en réalité se rattacher à la philosophie de tel penseur ou de tel autre, qui lui a proprement donné forme, et faire passer ce philosophe pour un « on » est pure et simple balourdise.

iii

Dans un hommage funèbre à Proust (V. I) se trouve l’aveu que Valéry n’a presque rien lu de cet écrivain si « grand » dont il écrit l’hommage inspiré…

iv

Mallarmé se mit un jour à divaticiner, à vaticiner et divaguer tout en se prenant pour une diva. Et ça marche ! Le Hegel de la poésie.

Valéry vénère ce qu’il ne comprend pas : la science, faute de l’avoir étudiée, et Mallarmé, qui dans sa seconde période ne sera jamais lisible.

Moins un auteur est lisible, plus il est « conférençable » : « qui proclame un Dieu aussi puissamment qu’il le nie » (Variété II).

v

L’« auteur difficile » se heurte au ressentiment de ceux qui ne peuvent le comprendre, nous explique Valéry, en défense de son ami Mallarmé. Soit. Mais Valéry condamne aussi l’obscurité dans une œuvre littéraire : « L’obscurité, d’une part ; l’inanité, de l’autre ; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les sollicitent vers les abîmes de l’oubli. » (V. II : Passage de Verlaine) Or qu’est-ce qui rend Mallarmé difficile, sinon son obscurité ?

vi

L’emphase sur « l’univers des mots » (V. II, folio essais p. 289) et tutti quanti, mais même celle sur « l’univers des idées » au sens où Valéry l’entend (même page), à savoir l’univers des concepts abstraits plutôt que des Idées platoniciennes, intuitionnables, est au point de vue schopenhauerien où je me place, pathétique. C’est l’intuition des Idées qui fait la poésie, et non les mots, la langue, la parole, cette petite excroissance à la surface du monde.

vii

Les philosophèmes tirés de la pensée scientifique n’en imposent qu’à ceux qui ne connaissent ni la philosophie ni les sciences. (Valéry en fait volontiers usage.)

viii

Lire Valéry est de la paresse.

Oratoire du cimetière marin de Gruissan, par Pierre Boucharel (1925-2011)

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Le muet du sérail comme intellectuel.

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Les variétés d’atomes se distinguent les unes des autres par la masse du noyau (et la charge). La masse étant exprimée par une valeur numérique, l’atomisme revient à dire qu’une masse ne peut prendre que des valeurs discrètes, alors qu’une masse peut prendre a priori une valeur aussi proche de zéro que l’on veut. Dans un atome le nombre d’électrons est égal au nombre de protons du noyau, pour l’hydrogène 1, etc. Donc, l’atome d’hydrogène est d’hydrogène parce que sa masse = (correspond à) e (1 électron) + 1 proton. L’atome de 2 électrons/protons (hélium) est ce qu’il est parce que sa masse est double. Les molécules sont des combinaisons d’atomes distinguées par leurs masses. La molécule d’eau H2O a deux atomes de masse x et un atome de masse y qui se combinent (sans se fondre l’un dans l’autre). Les atomes sont rangés sur une échelle de masse, de 1 (hydrogène) à 92 (uranium). Ce qui distingue l’uranium de l’hydrogène, c’est qu’il a une masse 92 fois plus élevée – en réalité deux critères : le numéro atomique Z (lié à la charge) et le numéro de masse A. Si Z et A sont dans un rapport constant, on peut ramener la différence entre atomes à une seule valeur. C’est de cette différence (disons) de masse qu’on déduit des éléments chimiques, qui ne sont ainsi irréductibles l’un à l’autre que par une différence qui ailleurs n’a aucune pouvoir de discrimination fondamentale, une différence de masse ; c’est-à-dire que si l’on appliquait à la masse dans le tableau de Mendeleïev le traitement qu’on lui réserve ailleurs, on ne pourrait point parler d’éléments, tandis que là qui dit masse différente dit nature différente (deux éléments distincts).

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Philosophie politique

En Thaïlande, la participation électorale est moins élevée à Bangkok, la capitale, que dans le reste du pays (Pierre Fistié, La Thaïlande). À méditer. Ce sont les populations les moins éduquées qui votent le plus : les plus éduqués rejettent le patronage et le clientélisme électoraux.

ii

Le sujet n’est pas de prévenir les « étroites considérations partisanes » dans un comité parlementaire mais d’empêcher que la classe politique agisse comme un groupe d’intérêts communs contre les libertés publiques et individuelles, et la considération de ce problème conduit à écarter le recours à un comité parlementaire, fût-il équitablement transpartisan, et requiert le juge indépendant.

iii

L’independant counsel est aux États-Unis un procureur privé hors du « parquet » fédéral. Même en admettant que l’attorney general américain soit purement et simplement l’équivalent d’un procureur général français, où est l’independant counsel français qui réponde à la même problématique (affaires « politiques » sensibles) que cette institution en Amérique ?

iv

Les juges des États, élus (sauf dans dix États), sont « souvent assez médiocres » selon André Tunc (Le droit des États-Unis, 1974), et moi je dis que ce sont les juges français qui sont médiocres, comme tout ce qui sort formaté d’une école : juges scolastiques.

Ce point de vue laissant entendre que les juges sont médiocres parce qu’élus, que le vice est dans l’élection, il faut étendre la conclusion à toute la classe politique. Ce devant quoi, du reste, Tunc ne recule pas s’agissant des représentants du Congrès, parlant sans ambages de leur « médiocrité » (p. 44).

Par ailleurs, quand on lit que le droit anglais est « un droit très technique », on veut rire. Le droit français ne l’est pas moins. Les chinoiseries sont belles et bonnes chez nous mais elles disqualifient le droit des autres ?

v

La souplesse du « gouvernement de cabinet » (du régime parlementaire, opposé au régime présidentiel) est annulée en France par l’institution du Président de la République : le gouvernement peut changer mais au fond par là rien ne change, puisque le principal titulaire du pouvoir exécutif reste le même jusqu’au terme prescrit. Nous n’avons que l’apparence de cet avantage (c’est seulement en cas de cohabitation que le pouvoir exécutif principal passe au Premier ministre).

En régime parlementaire, le Premier ministre peut être démis par la majorité sans motif. Un Édouard P. n’a pas été remplacé par un Jean C. en raison de manquements, la majorité (dans les faits, le Président) l’a remplacé sans motif parce qu’elle a considéré que C. était davantage l’homme de la situation que P. dans la situation présente et/ou à venir. A contrario, dans un régime présidentiel, comme aux États-Unis, le Président est nommé pour une durée déterminée et la majorité ne peut le remplacer sans motif (les motifs sont constitutionnellement énumérés et tiennent à des manquements ou impossibilités d’exercer). Les Britanniques insistent sur cet avantage du système parlementaire, avec des exemples tirés de l’histoire, notamment quand le Parlement britannique a remplacé un Premier ministre par un autre au moment de la guerre de Crimée, parce que Hamilton-Gordon n’avait supposément pas la même étoffe que Palmerston pour conduire une guerre : remplacer un « Quaker » par un « pugiliste », selon les mots de Bagehot.

Pour Bagehot (The English Constitution), il s’agit de pouvoir changer les hommes, les capacités, en dehors du scrutin établi à intervalles fixes. En France, un tel changement n’est guère possible : ou bien le gouvernement change de camp ou bien le Président reste l’exécutif principal, et même s’il peut entendre la nécessité de changer de politique les nécessités du moment pourraient impliquer en l’occurrence que ce soit lui qui soit changé. Autrement dit, notre système est faussement mixte.

vi

« They [German functionaries] are under a semi-military discipline. In Bavaria, for instance, the superior civil functionary can place his inferior functionary under house-arrest, for neglect of duty, or other offence against civil functionary discipline. In Wurtemberg, the functionary cannot marry without leave from his superior. Voltaire says somewhere, that, ‘‘the art of government is to make two-thirds of a nation pay all it possibly can pay for the benefit of the other third.’’ This is realised in Germany by the functionary system. The functionaries are not there for the benefit of the people, but the people for the benefit of the functionaries. () In France, at the expulsion of Louis Philippe, the civil functionaries were stated to amount to 807,030 individuals. This civil army was more than double that of the military. In Germany, this class is necessarily more numerous in proportion to the population, the landwehr system imposing many more restrictions than the conscription on the free action of the people, and requiring more officials to manage it, and the semi-feudal jurisdictions and forms of law requiring much more writing and intricate forms of procedure before the courts than the Code Napoleon. » (Walter Bagehot, The English Constitution, 1867)

La bureaucratie allemande pire que la bureaucratie française ! Ainsi, quand Max Weber critique le spoils system américain comme contraire à l’État moderne, et quand avant lui Hegel fait de l’État bureaucratique un monument de rationalité, « le rationnel en soi et pour soi », ils le font en tant que porte-parole de la hideuse bureaucratie allemande.

A contrario, les Anglais n’ont pas, selon Bagehot, le préjugé bureaucratique, le culte de l’employé, du Beamstenstaat, tandis le culte de l’argent, potentiellement nuisible à la culture des plus hautes facultés de l’esprit et qui découle de leur absence de préjugés envers les affaires, est tenu néanmoins en respect par une aristocratie héréditaire maintenue en tant que force sociale. (Du moins à l’époque où Bagehot écrivait.)

vii

L’idée de F. D. Roosevelt était que l’État doit contrecarrer l’injustice sociale engendrée par les intérêts privés égoïstes. Pour un socialiste, cette position n’a aucun sens car l’État capitaliste est au service des intérêts privés, du capital. Du point de vue socialiste, l’idée de Roosevelt consistait donc à créer un État capitaliste en Amérique, où il existait bien une société capitaliste mais pas encore d’État bureaucratique, structure indispensable au capitalisme avancé.

viii

Il y a deux façons pour l’esclavage d’être dans un texte constitutionnel : il peut y être toléré (et alors on peut l’abolir sans que ce soit inconstitutionnel) ou il peut y être garanti (et alors son abolition est inconstitutionnelle). La discussion concernant le fameux arrêt Scott v. Sandford est donc, non pas que le juge Taney de la Cour suprême ait, comme on le dit, vu l’esclavage dans la Constitution, car l’esclavage y était, mais qu’il l’y ait vu comme garanti plutôt que toléré.

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Il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’un Français moyen connaît mieux le droit américain que le droit français, en raison du cinéma, et qu’en conséquence il se pense plus libre qu’il n’est.

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De la démocratie en Amérique

Le fonctionnaire élu ne peut être soumis à une hiérarchie administrative. Pour les crimes, il est jugé par les tribunaux ordinaires, pour les fautes administratives par un tribunal « administratif » (la cour des sessions : voyez le paragraphe suivant), pour son zèle il est soumis à l’élection.

Il n’existe pas de ministère public près la cour des sessions. 1/ La tâche est confiée au grand jury du comté. 2/ Certains délits doivent être poursuivis d’office. 3/ Un particulier peut être accusateur et, à ce moment-là, il touche une partie de l’amende si une amende est prononcée.

ii

Ce qu’écrit Tocqueville de l’administration du Québec par la France est trop humiliant pour être rapporté sur un blog en français.

iii

Au moment où Tocqueville écrit, le prix de la main-d’œuvre en Amérique est plus élevé qu’en Europe. Ce fait étayerait l’idée de sélection favorable à l’Amérique (Jack London) : les meilleurs ouvriers européens auraient quitté le vieux continent pour un meilleur salaire et n’auraient donc pas été, comme dans ma contre-hypothèse provisoire, évincés du marché européen, les moins bons prenant au contraire les places laissées vacantes en Europe.

iv

Les faits semblent indiquer que les États abolitionnistes craignaient l’esclavage comme une pépinière de noirs sur le continent américain, qu’ils s’opposaient à l’esclavage par racisme.

« Non seulement l’Ohio n’admet pas l’esclavage, mais il prohibe l’entrée de son territoire aux Nègres libres, et leur défend d’y rien acquérir. »

« Les États où l’esclavage est aboli s’appliquent ordinairement à rendre fâcheux aux Nègres libres le séjour de leur territoire ; et comme il s’établit sur ce point une sorte d’émulation entre les différents États, les malheureux Nègres ne peuvent que choisir entre des maux. »

« Il existe une grande différence entre la mortalité des Blancs et celle des Noirs dans les États où l’esclavage est aboli : de 1820 à 1831, il n’est mort à Philadelphie qu’un Blanc sur quarante-deux individus appartenant à la race blanche, tandis qu’il y est mort un Nègre sur vingt et un individus appartenant à la race noire. La mortalité n’est pas si grande à beaucoup près parmi les Nègres esclaves. »

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Le Test de Descartes

Le fameux test de Turing est en fait le test de Descartes, la refonte d’un critérium imaginé par ce dernier, qui décrit dans le Discours de la méthode un test permettant de distinguer d’un homme une machine à forme humaine, par deux moyens : 1/ la machine ne peut répondre par la parole « au sens de tout ce qui se dira en sa présence » (seulement à quelques-unes des paroles dites), et 2/ son action manquant de la raison, « instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres », elle montrerait par certaines de ses actions qu’elle n’agit point par connaissance mais « seulement par la disposition de [ses] organes ».

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Le Discours de la méthode est écrit contre « l’école ».

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Kierkegaard : l’adhésion va au nombre – au nombre seulement.

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Le concept de l’angoisse† : chaque individu recommence da capo (éd. Tel : pp. 187, 192n, 194 [+ 237 pas complètement da capo]). C’est pourquoi : Der Geist.

(Il faut suivre : cherchez Der Geist dans Les Pensées d’un homme-bureau, PDF disponible en Table des matières.)

† Dans ce livre, les intuitions géniales de Kierkegaard sont encore enserrées dans la forme hégélienne, dans la philosophie d’université.

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Les films à petit budget ont peu de dialogues (même s’ils ont peu d’action car l’action coûte cher), alors que les dialogues ne coûtent rien. Les producteurs visent un public international de salles d’art et d’essai, et comme il n’y a pas de budget pour doubler ces films ils sont forcément sous-titrés ; or personne ne peut entendre de longs dialogues dans une langue qui n’est pas comprise à l’oreille sans s’impatienter, parfois jusqu’au malaise. C’est la raison, je crois, du paradoxe de tant de films muets à l’ère du cinéma parlant. Et c’est pourquoi ces films sont en général sans intérêt, car les idées qui pourraient les rendre intéressants se transmettent par des dialogues, comme dans les pièces de théâtre, qui ne sont faites que de dialogues. C’est pourquoi aussi, alors qu’une pièce de théâtre est de la littérature, on ne parle pas de « cinéma littéraire » mais d’« art et essai ».

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Cédar et Dhaïda, les personnages de La chute d’un ange de Lamartine, sont le prototype de Tarzan et Jane. Elle lui apprend à parler : « leurs lèvres mille fois les redirent [leurs noms] ensemble » Ils trouvent refuge dans les branches des arbres, leur nid d’amour : « Il craignait que le sol ne lui fût une insulte… verte soupente ».

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Ils appellent Iron Man pour les sauver d’Irony Man.

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Tout ce que vous direz d’intelligent pourra être retenu contre vous.

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Baudelaire

L’« horreur de l’ennui », un leitmotiv de Baudelaire, paraît incompréhensible chez un homme d’esprit.

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Any Where Out of the World : Baudelaire est un précurseur du titre anglais. Et le recueil lui-même, Le Spleen de Paris : un sentiment typiquement anglais, dans la capitale française.

iii

Dans Les Maîtresses, Baudelaire appelle la parlerie des viveurs sur les femmes une banalité : il a lui-même contribué à introduire la banalité dans la poésie… C’est la meilleure définition de sa modernité dans ce qu’elle a d’« osé ». (La vraie modernité, c’est Rimbaud, nietzschéen.) De même, il a sacrifié à la « scatologie » du goût français† : c’est là sa principale innovation peut-être. Il faut s’en tenir à Schopenhauer : tout cela n’avait pas à entrer dans l’art et où cela s’introduit ce n’est plus de l’art mais la banalité. Autrement dit, le vrai juge de Baudelaire, ce n’est pas le magistrat Pinard mais le serviteur de l’art, qui n’a même pas le droit de compatir.

La modernité littéraire de Baudelaire n’est pas littéraire : c’est la banalité du non-art entrée dans l’art. Ce n’est pas là que Baudelaire est artiste. Rimbaud, qui n’a pas fait carrière dans les lettres, est plus conforme à l’éternelle réalité de l’art dévoilée par Schopenhauer.

† « Le Français est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas dans son domicile, et en littérature il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois. » (Mon cœur mis à nu)

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Les gens de lettres n’ignorent rien de ce qu’il est absolument oiseux de savoir.

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Les mauvais poètes sont l’alibi du bourgeois pour étouffer les bons poètes dans ses fils et son entourage. C’est pourquoi il publie et subventionne les mauvais poètes.

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Hugo, le chantre de la masculinité toxique, est sauvé du cynisme par sa bêtise.

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Beaucoup d’amis : ça se sent.

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Influence subliminale. Il me semble rétrospectivement que l’impact de lectures anciennes (le Traité du désespoir, Alain…) fut plus important de beaucoup que ce que l’effet immédiat pouvait laisser attendre ; pour le Traité, pas mal d’ennui, le survol d’une bonne partie du livre en pensant à autre chose, comme si cette lecture inattentive devait, ainsi que le prédit la théorie subliminale, avoir plus d’effet qu’une lecture serrée. Il existerait donc quelque chose comme comprendre subliminalement.

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Le talisman contre le despotisme asiatique, qui est un despotisme des États établis sur de vastes territoires, est la structure fédérale. Or c’est cette structure qui force à déroger au principe « un homme une voix ».

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The Human Tamagotchi.

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Les langues qui modifient, parfois sensiblement, la racine des mots selon le genre, le cas, etc. (suédois, islandais…) sont-elles désavantagées dans les moteurs de recherche sur internet (on ne trouvera pas des pages pertinentes en cherchant une forme du mot plutôt qu’une autre, par exemple) ?

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Les micro-économistes américains manquent de déontologie en refusant de rendre à Vilfredo Pareto – en raison, je suppose, de ses liens avec le fascisme italien – l’hommage qui lui est dû.

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Il y a un usage animal et un usage humain de l’intelligence. L’usage animal est pratique, l’usage humain théorique (esthético-théorique).

Philosophie 6 : Le cas Rousseau et autres textes

Tout est intuitionné à vingt, vingt-cinq ans, c’est-à-dire que l’individu a acquis une fois pour toutes ses idées personnelles à cet âge : ce stock sert aux conceptualisation ultérieures, lesquelles n’apportent au fond rien de nouveau (hors des combinaisons des intuitions). Le travail de l’âge mûr consiste à faire siennes les évidences de la jeunesse, qui n’appartiennent pas à la jeunesse en tant que telle mais à l’individualité. C’est en revenant à ces évidences que véritablement l’intelligence s’éveille ; quand l’esprit tenait ce stock pour rien d’autre que les fantasmagories de l’immaturité, et se cherchait ailleurs des modèles, c’est là qu’il était bête, et s’il peut dire à quarante ans qu’il avait tout compris à vingt, sa voie est tracée. Tout se déduit des intuitions.

C’est la raison pour laquelle la créativité, pour durer, se reporte au temps de la vie qui est le temps de l’intuition, la jeunesse ; et même si l’on veut écrire sur ses expériences de l’âge mûr, il faut le faire comme si l’on avait vingt ans. Mais le mieux est de ne point parler du temps de la vie qui est celui de la conceptualisation, car ce n’est pas un temps dont il importe de parler vu que seul importe en lui la pensée et nullement ce qui se vit. Quand on a vécu, il reste à penser, mais on ne pense de manière originale et profonde qu’avec ce que l’on a vécu (un stock d’intuitions), et le temps de penser est, avant la mort, un temps mort pour l’intuition.

Les intuitions de la jeunesse, du premier âge forment une image du monde imperméable aux déformations ultérieures et avec laquelle le penseur, pour penser authentiquement, doit entrer en contact par-delà les couches d’endoctrinement intermédiaires, car c’est alors à partir de son propre fonds, de sa personnalité propre qu’il pense et non par emprunt.

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Nietzsche, vivant dans une petite chambre mal chauffée, n’avait pas tort de reprocher à Wagner, grand bourgeois entouré d’une famille nombreuse dans son manoir, de s’être mis à prêcher l’ascétisme. De ce point de vue il n’avait pas tort.

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Le cas Rousseau

(Suite de Montesquieu vs Ibn Khaldun)

Rousseau prend (en quelque sorte) le parti d’Ibn Khaldun face à Montesquieu, puisqu’il voit dans le maintien dans l’État de « troupes réglées », rétablies de son temps en Europe après une longue éclipse depuis l’empire romain (qu’elles ruinèrent), une cause de ruine :

« Devenus les ennemis des peuples, qu’ils s’étaient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes, et par conséquent la misère ; et plus le désespoir augmentait, plus on se voyait contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. » (Discours sur l’économie politique)

D’ailleurs, on peut voir en Rousseau le pendant occidental d’Ibn Khaldun, quand, dans son Projet de Constitution pour la Corse, il évoque le moyen d’efféminer les peuples au prétexte de les instruire, c’est-à-dire une voie de corruption et décadence dans le fait de rendre les peuples « raisonneurs » : « La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. » Voyez également son Discours sur les sciences et les arts.

De même, toujours dans son projet pour la Corse, Rousseau souligne l’inaptitude des habitants des villes à être de bons soldats et c’est pourquoi, compte tenu de la pestilence que sont les armées professionnelles, il envisage une société fondée sur l’agriculture car il ne peut compter pour la défense de l’État que sur une armée du peuple constituée en cas de danger et tirée de la paysannerie (« la culture de la terre forme des hommes patients et robustes … ceux qu’on tire des villes sont mutins et mous, ils ne peuvent supporter les fatigues de la guerre »).

Alors que Montesquieu répondait (en quelque sorte) à Ibn Khaldun que les nations riches, en finançant sur le trésor public des armées permanentes, professionnelles, prévenaient les funestes conséquences possibles de l’amollissement de leurs populations par le luxe, brisant ainsi le cycle supposé fatal du retour à la barbarie par le triomphe inévitable des barbares aguerris sur les sociétés corrompues par le luxe, Rousseau souligne l’autre ferment de corruption et de misère publique inhérent aux armées permanentes, dont les effet ne sont pas moins désastreux. Les remarques de Rousseau contribuent donc à maintenir intacte la loi sociologique énoncée par Ibn Khaldun : le maintien par les nations policées d’armées permanentes ne peut obvier à cette loi d’airain, contrairement à ce que pensait Montesquieu.

Tocqueville, au moins sur ce point, se rapproche de Rousseau, pour lequel il n’a guère de considération autrement : « Les Américains n’ont pas de voisins, par conséquent point de grandes guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre ; ils n’ont besoin ni de gros impôts, ni d’armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n’ont presque rien à redouter d’un fléau plus terrible pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire. » (De la démocratie en Amérique, I, II, IX) Les États-Unis d’Amérique sont aujourd’hui l’un des pays les plus militarisés du monde. Dans le même chapitre, Tocqueville développe l’idée que l’Amérique pourrait périr, en tant que système républicain, par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir : la raison en est que les grandes villes sont selon lui des foyers d’agitation démagogique. Or le remède qu’il préconise, une armée permanente, pour contenir le mouvement insurrectionnel des villes, est lui-même, à ses propres yeux, un danger manifeste. On pourrait penser que l’énorme armée américaine contemporaine a pour fonction première cette prévention indiquée par Tocqueville, son emploi récurrent lors d’émeutes urbaines en serait un signe, mais cela fait immanquablement penser aux mots de Rousseau cités plus haut sur l’armée permanente, « constituée en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant ».

ii

Si Rousseau, vivant avec une épouse, était appelé « le solitaire », comment faut-il m’appeler, moi ?

iii

Selon Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, l’inceste est naturel et fut la loi de l’humanité aux premiers temps – qui sont, je suppose, l’état de nature.

iv

« Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes : ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels, mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leurs pères. » (Rousseau, Essai sur l’origine des langues)

Impressionnante intuition du mécanisme de la sélection naturelle. Le milieu ne rend pas l’individu plus fort, mais l’espèce ; les « épreuves » du climat taxent l’individu et paient l’espèce.

v

« Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de l’amour-propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. » (Rousseau, Discours sur l’économie politique)

On trouve la même idée chez Montesquieu : l’amour de la patrie est la vertu. Mais Descartes a dénoncé une certaine illusion propre aux études historiques, à laquelle Rousseau semble particulièrement sujet : portant aux nues les vertus des Anciens, telles qu’elles nous sont transmises par les livres, Rousseau opposerait une fantasmagorie (suivant l’idée de Descartes) à l’homme actuel, dégénéré.

Descartes : « [M]ême les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » (Discours de la méthode)

Rousseau loue les principes des anciens législateurs, et sa louange est une description exacte du fascisme moderne, que l’on pourrait croire inspiré par les lignes suivantes (si le fascisme ne prenait pas directement son inspiration à la source des anciens législateurs eux-mêmes) :

« Tous [les anciens Législateurs] cherchèrent des liens qui attachassent les Citoyens à la patrie et les uns aux autres, et ils les trouvèrent dans des usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui, par leur nature, étaient toujours exclusives et nationales (voyez la fin du Contrat social), dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fierté et l’estime d’eux-mêmes, dans des spectacles qui, leur rappelant l’histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs cœurs, les enflammaient d’une vive émulation, et les attachaient fortement à cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poésies d’Homère récitées aux Grecs solennellement assemblés, non dans des coffres, sur des planches et l’argent à la main, mais en plein air et en corps de nation, ce sont les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, représentées souvent devant eux, ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce, on couronnait les vainqueurs de leurs jeux, qui les embrasant continuellement d’émulation et de gloire, portèrent leur courage et leurs vertus à ce degré d’énergie dont rien aujourd’hui ne nous donne d’idée, et qu’il n’appartient pas même aux modernes de croire. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne)

vi

Le pays où fut inventé le parlementarisme moderne, l’Angleterre, est aussi le pays où le droit d’origine législative est secondaire par rapport à la common law, est « une dérogation à la common law » (et où le juge ne s’estime aucunement lié par l’intention du législateur, dont il ne s’enquiert point). Le Parlement y est au fond un simple organe budgétaire. L’erreur subséquente est de Rousseau et des Français.

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« Nos valeurs » : j’aimerais qu’ils en parlent moins et qu’ils les connaissent mieux.

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Les questions les plus graves sont confiées à des gens qui n’ont ni les moyens intellectuels ni le loisir de penser.

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La correctionnalisation du viol passe aux yeux des auteurs du petit livre sur Les jurés (PUF, 1980, p. 44n) pour une forme de laxisme, comparée à son défèrement aux assises, mais Jean Marquiset explique que la correctionnalisation – le traitement d’un crime en simple délit – peut au contraire servir à mieux punir. Nos auteurs commettent donc un contresens. Les apparences sont trompeuses.

« [L]e fœticide est réellement un homicide volontaire, quoique juridiquement on en ait fait par la loi du 17 mars 1923 un délit pour en assurer une meilleure répression par un tribunal que par le jury, toujours disposé en cette matière à une excessive indulgence. » « Il [l’infanticide] avait toujours été considéré comme un crime, jusqu’à la loi du 2 septembre 1941 qui l’avait transformé en une simple infraction correctionnelle pour qu’il fût, comme l’avortement, sanctionné par une sévère répression. » (Marquiset, Les droits naturels, 1976)

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L’interdiction de l’enregistrement des audiences est une règle « d’ordre public ». Elle est liée au « principe de l’oralité » et nos auteurs (Les jurés, 1980) se satisfont à bon compte de cette raison (cette excuse) absurde : quelqu’un qui parle n’a pas une expression moins orale parce qu’il est vu sur un écran de télé. Cf. McLuhan: both speech and TV are cool media.

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Haro sur le gouvernement des juges ? Un juge, parce qu’il est nommé et non élu, n’aurait pas la même légitimité démocratique qu’un ministre, nommé et non élu ? C’est cela, oui…

« L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, I, V)

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Les procureurs « bénéficient très largement » de « l’indépendance de la magistrature », en conclusion de quelques paragraphes qui évoquent la « pratique institutionnelle » (Lemesle & Pansier, Le procureur de la République, 1998, p. 34), mais, c’est là le hic, la pratique peut être changée sans que cela soit contraire au principe de légalité, donc les procureurs ne sont pas indépendants.

Ces deux magistrats croient faire passer une pratique pour une garantie juridique, alors qu’un changement de pratique (une injonction de classement par tel garde des sceaux suivie d’une sanction en cas de refus du magistrat) ne serait en rien contraire au principe de légalité.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Montesquieu réfute le système de l’intime conviction avant même qu’il ait remplacé chez nous celui des preuves légales ! Encore un travers de la France. (Voyez L’infâme conviction ici)

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Si la France avait gardé ses Huguenots, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.

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Les Lumières françaises étaient une anglophilie militante (Montesquieu, Voltaire, Diderot…) et c’est donc trahir les Lumières que de parler de quoi que ce soit « à la française » quand c’est pour l’opposer aux Anglo-Saxons. Ce sont les Anglais qui nous ont appris la tolérance mais nous ne sommes que leurs singes. Chez nous un Sikh n’a pas le droit de porter son turban.

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La Manche est la frontière entre l’Europe et le continent asiatique.

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Le cas Søren Kierkegaard
(Complément à Autour de l’existentialisme de Kierkegaard x)

L’homme génial qui se reproduit ne reproduit pas son génie. Le génie ne se reproduit pas.

C’est cet homme, le génie, qui trouve un trésor dans la relation négative à la femme et le perd dans une relation positive, la vie commune.

« [A]-t-on jamais entendu dire qu’un homme soit devenu poète par sa femme ? Tant que l’homme ne s’est pas lié à elle, elle l’entraîne. C’est cette vérité qui se trouve à la base de l’illusion de la poésie et de la femme. » (Kierkegaard, Étapes sur le chemin de la vie)

ii

Ce n’est pas de réussir là où tout le monde a échoué qui est le plus admirable, mais d’échouer là où tout le monde a réussi.

« [J]e ne demande rien de mieux que d’être, à notre époque objective, reconnu pour le seul qui n’a pas réussi à être objectif. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques)

iii

C’est par un clergé jugé par Kierkegaard anti-chrétien que la pornographie a d’abord été légalisée dans le monde (Danemark 1969 : l’Église nationale danoise soutient le projet gouvernemental de légalisation de la pornographie).

iv
Célibat

Une simple remarque met à bas l’édifice des Propos sur le mariage par « Un époux » dans Étapes sur le chemin de la vie de Kierkegaard : l’homme chez qui l’inclination amoureuse, ce « don de Dieu », se déclare pour une femme mariée, ne peut l’épouser, et ce n’est pas faute d’être « assez bon » qu’il ne prend pas cette décision, mais il ne peut « se rendre digne de recevoir le don de Dieu ».

– Même un grand esprit n’est pas esprit seulement, pourquoi donc vouloir qu’il soit une exception en se soustrayant au mariage ? – Que se marie celui qui ne craint pas de dire à ses enfants : « Vous êtes nés et je vous souffre, comme je souffre votre mère, car l’esprit a besoin de repos et de délassement et par bonheur en vous engendrant et en vous éduquant je n’ai rien sacrifié de ma vocation. » Que se marie et enfante celui qui ne craint pas de dire cela.

v

La pensée de Kierkegaard serait « une première forme de l’existentialisme », mais comment une pensée profonde pourrait-elle être la première forme d’une pensée superficielle ? Si l’on tient à établir un lien entre les deux, il faut dire plutôt que l’existentialisme est une pâle copie de la pensée de Kierkegaard.

Søren Kierkegaard som café-gæst (Kierkegaard im Café) by Christian Olavius Zeuthen, 1843

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Quel mal ne fait-il pas à son œuvre, le poète qui gagne sa vie dans une boutique (au sens large) ! On ne peut tout simplement pas le lire, on se dit : « Comment n’est-il pas mort de chagrin, s’il était poète ? »

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Le clown survit au poète.

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La perversion aplanit tous les dilemmes.

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Socrate discourait le jour sur le thème « le corps est la prison de l’âme » avant de retourner chez lui partager la couche conjugale.

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La beauté de l’esprit n’est-elle pas encore plus passagère que celle du corps ? Ne cherchez pas à être aimée pour votre esprit.

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Est-il juste de partager également entre les membres d’une fratrie, alors que seul l’aîné connaît la souffrance d’être passé d’enfant unique à membre d’une fratrie ? Le droit d’aînesse lui compensait ce traumatisme.

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Vu que l’on appliquait la « question préalable » pour faire dénoncer les complices, un tel système devait conduire à de nombreuses dénonciations d’innocents, que l’on torturait à leur tour.

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Le droit à l’existence n’interdit pas le suicide.

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Il me suffit de lire Aristote pour savoir que je ne souhaite pas lire les scolastiques. La corruption intellectuelle du moyen âge européen ne vient pas des invasions barbares mais d’Aristote. Même remarque pour la philosophie médiévale islamique.

La vaine subtilité des scolastiques (Kant : Subtilität der Schulmethode) se trouve déjà chez leur Magister Aristote. Voyez Voltaire: « Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible » (Lettres philosophiques).

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La notion de l’âme comme connaissance, à laquelle s’oppose Schopenhauer avec sa conception de la volonté aveugle, ne semble pas prédominer chez les Anciens : « tous les penseurs définissent l’âme … par trois caractères : le mouvement, la sensation, l’incorporéité » (Aristote, De l’âme). Ou encore, certains la confondent avec un élément ou une substance particulière : le feu (Démocrite), l’eau (Hippon), le sang (Critias ; cf. aussi l’Ancien Testament : Lévitique XVII-14 « Car l’âme de toute chair, c’est son sang »), l’air (Diogène)…

Certes, Aristote discute aussi quelques théories de l’âme comme intellection : Anaxagore, Platon…

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Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie : Un Pansophus est impossible, tant en philosophie qu’en mathématique (deux Vernunftwissenschaften) tandis qu’un Polyhistor est possible.

Mais Kant affirme aussi que la philosophie (métaphysique) a vocation à être clôturée, en aucun cas la mathématique. Or qu’un Pansophe ne soit pas possible semble indiquer que la philosophie est infinie comme la mathématique, sinon il faudrait dire qu’un Pansophe est impossible en mathématique mais non en philosophie. (Mais le critère d’un Pansophe et d’un Polyhistor est seulement, dans ces Vorlesungen, que leurs connaissances sont « sehr ausgebreitet », ce qui implique que l’impossibilité signifie que dans les sciences de la raison les connaissances ne sont pas telles, ne sont pas étendues.

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Cioran recherche la connaissance intuitive du génie selon Schopenhauer et cela le conduit au rejet de l’abstraction (par ex. Bréviaire des vaincus 104-5), décriée comme une négation du vouloir-vivre (donc à rejeter selon lui). Or la démarche de Cioran est viciée par l’abus de mots tels qu’infini, néant…, non intuitifs ; il est plus abstrait qu’il ne croit.

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Paraphrase. L’enfant reçoit de son père le caractère car c’est le principal, et le principal est reçu du sexus potior ; il reçoit son intellect de la mère car l’intellect est secondaire et le secondaire est hérité du sexus sequior (Le Monde comme volonté et comme représentation, c. XLIII). Une fratrie devrait donc être d’égale intelligence ? Non, et Schopenhauer l’explique par les conditions physiologiques du génie, qui nécessitent la fleur de l’âge des parents (ce qui signifie que les aînés sont favorisés à ce point de vue, pour les couples point trop précoces).

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Des « forces nouvelles » pour la logique…

La logique va chercher des « forces nouvelles » dans l’empirique. Car « les règles de la logique sont insuffisantes » (André Delachet, L’analyse mathématique). Or, s’il y a bien quelque chose qui ne peut combler une supposée insuffisance de la logique, c’est l’empirique. Car alors l’empirique ne serait pas lui-même soumis au raisonnement logique, n’obéirait pas à des lois, il n’y aurait pas de nature, le monde serait magique.

ii

Delachet affirme que le principe du tiers exclu n’a aucun sens. Il se sert pour cela de la puérile « parabole des géants subtils et cruels » de Ferdinand Gonseth (dans Les fondements des mathématiques, 1926) :

« Dans une île vivait une race de géants fort subtils et cruels. Parce qu’ils étaient cruels, ils mettaient à mort tout étranger qui abordait chez eux ; parce qu’ils étaient subtils, ils avaient imaginé de lui faire prononcer lui-même sa condamnation. Ils lui posaient une question, et si la réponse était vraie, ils l’immolaient à l’Idole de la Vérité ; si elle était fausse, ils l’immolaient à l’Idole du Mensonge. Or, il arriva qu’un jour ils posèrent à un étranger plus subtil qu’eux la question imprudente : quel sera votre sort ? L’étranger répondit : vous me sacrifierez à l’Idole du Mensonge etc. » (in Delachet)

La parabole est une ridicule resucée du « Je mens » séculaire, le privant de toute force puisqu’il fait porter le jugement sur un fait d’avenir : le fait énoncé ne peut se réaliser selon les conditions décrites, qui incluent l’énonciation de l’étranger, laquelle devient par cette inclusion un acte performatif en soi et cesse par conséquent d’être un simple énoncé. L’étranger se borne à rendre la peine impossible selon les conditions posées et n’affirme rien sur le vrai ou le faux de quoi que ce soit. La logique n’est pas un seul instant touchée par cette plaisanterie pas très subtile.

iii

a/

Quant à l’ensemble E des éléments e qui ne se contiennent pas eux-mêmes (dans la théorie du transfini), qu’est-ce qu’un ensemble ou un élément qui se contient lui-même ? La notion ne tient pas la route logiquement (elle viole le dipôle logique contenant-contenu), donc en tirer des conclusions contre la logique, parce qu’une notion contraire à la logique conduit à des résultats contraires à la logique, est puéril. En réalité, ces résultats contradictoires confirment la logique.

Je me souviens d’un étudiant en mathématiques qui chercha à me convaincre de la supériorité des mathématiques sur la philosophie en invoquant cet ensemble E : en s’affranchissant de la logique insuffisante à laquelle la philosophie restait attachée, les mathématiques prouvaient qu’elles plus avancées que la philosophie. On se motive comme on peut.

b/

« Cette conception [des nombres transfinis] aboutit à des difficultés logiques inextricables qui ne sont pas encore complètement aplanies. » (Delachet) Bon courage pour aplanir l’inextricable. En réalité, la phrase s’arrête à « inextricables », le reste est tout simplement ridicule. – Et c’est cette nouvelle conception qui est dite résoudre le paradoxe d’Achille et de la tortue !

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#MeToo « Sans oui, c’est non »

Victor Hugo, du Panthéon, n’est pas d’accord : « Toutes deux, montrant leurs épaules, / Pour dire oui prononcent non » (Pièce incluse dans le dossier des Chansons des rues et des bois, Poésie/Gallimard)

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« Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. » (Rimbaud)

Ce sentiment de l’absurde n’avait jamais été exprimé si distinctement avant Une saison en enfer, et pourtant ne doit-il pas être éprouvé par tout esprit sensible au temps de l’adolescence, de toute éternité ? (Il s’émousse avec l’habitude de vivre avec.)