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Philo 9 : L’arbitraire des échelles

Pacific War : La guerre pacifique.

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Deux remarques sur mon poème La reine des mouches (in La Lune de zircon)

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« Grands commis » se trouve souvent dans l’expression « les grands commis de l’État », dans la bouche de ceux qui veulent louer les hauts fonctionnaires, les technocrates français. Ici ce sont les grands commis de « la Bourse aux anchois », pour dire que l’État est au service du capital (Bourse) et des intérêts sordides (qui dit anchois dit marché aux poissons, harengère…). Comme pour la « mélasse », il s’agit d’insister sur le fait que les activités économiques ne cultivent pas l’esprit de ceux qui s’y adonnent; c’est prosaïque, et faire des fortunes sur des produits de ce genre a toujours un petit côté ridicule ou pas très net. Bref, la bourgeoisie ne peut être qu’une oligarchie et non une aristocratie, classe que l’on continue d’associer avec la culture de l’esprit, pour la simple et bonne raison que, rangée des guerres, elle ne faisait rien et que c’est ce qu’il faut pour cultiver l’esprit.

ii

L’idée que réussir sa vie implique une passion pour ce que l’on fait, donc pour son métier, ici implique une passion pour la mélasse, les anchois, mais on n’a pas de passion pour ces choses, aussi bonnes ou utiles soient-elles. Et d’ailleurs pour les marchands, les capitalistes, toutes ces choses sont dématérialisées, abstraites ; leur seule véritable passion étant la cupidité, elle n’a pas non plus le caractère idéalisé d’une grande passion. Ni l’objet ni son abstraction en tant que marchandise ne sont éligibles à la qualification d’objet de passion qui rendrait la vie bourgeoise admirable selon le lieu commun de la société qui établit la domination de classe de la bourgeoisie.

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Dans Misère de la philosophie, sans la moindre considération pour les prisons d’Auguste Blanqui, Marx le vilipende dans la même phrase ou presque où il porte au pinacle le « distingué banquier » Ricardo.

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L’allégro en mineur du tempérament français

« C’est une véritable merveille que cette aptitude du mode mineur à exprimer la douleur avec une rapidité aussi soudaine, par des traits aussi touchants et aussi peu méconnaissables, sans aucun mélange de souffrance physique, sans aucun recours à la convention. On peut juger par là jusqu’à quel point la musique touche, par sa racine, au plus profond de l’essence des choses et de l’homme. Chez les peuples du Nord, dont la vie est soumise à de dures conditions, notamment chez les Russes, le mode mineur prédomine, même dans la musique sacrée. – L’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise : on dirait un homme qui danse, gêné par ses souliers. » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Suppléments au Livre III)

Le point de vue de Schopenhauer sur la musique française est une variante de ce que nombre de philosophes, étrangers mais aussi parfois français (Montesquieu), disent du tempérament français : léger, superficiel, « gai »… L’allégro en mineur est le summum du sombre pour le gai français, qui veut sonder les profondeurs de son être mais n’y parvient jamais, retenu à la surface. C’est un commentaire d’une ironie insondable. Et s’il est vrai que « l’allégro en mineur est très fréquent dans la musique française et la caractérise », alors la messe est dite.

ii

J’essaie de passer en revue les classiques français et mon sentiment est que cela ne vole pas très haut, comparé à l’Allemagne ou à l’Italie : César Franck, Massenet, Bizet, Gounod, Lalo, Lully, qui d’autre ?

On ne trouve pas d’opéra français connu comme les innombrables opéras italiens de Verdi, Puccini, Rossini, Donizetti, Bellini… Et, du côté germanique, qui pouvons-nous aligner pour les comparer à Bach, Mozart, Haendel, Beethoven, Wagner… ?

iii

Entre-temps, le nom de Debussy me revient et je vais chercher d’autres noms sur internet. Vincent d’Indy, Florent Schmitt, est-ce comparable à ce que j’ai cité précédemment ? Satie, Berlioz, Ravel, Saint-Saëns, Chabrier… Il est bien rare qu’on trouve ces noms cités à côté des noms italiens ou allemands. Une exception : Nietzsche, qui dans plusieurs œuvres encense Bizet, contre la musique allemande, mais finit par avouer que c’était une mauvaise plaisanterie.

iv

Je viens de lire la Lettre sur la musique française de Rousseau, qui lui valut d’être brûlé en effigie en France. Il confirme mes vues sur l’opéra italien, auquel, dit-il, rien ne se compare en Europe.

Comme il semble l’imputer en grande partie à la nature ou aux particularités de la langue italienne, il ne confirme pas mon point de vue sur la musique allemande. J’en viens à penser que la musique allemande découle de la musique italienne, depuis que les Allemands, via l’empire austro-hongrois, qui comprenait la Vénétie, adoptèrent celle-ci : que l’on songe aux opéras italiens de Mozart à Vienne.

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Un juste oubli ?

Un jour je fis l’hypothèse que certains auteurs étaient injustement oubliés. Je pensai que ce pouvait être le cas d’auteurs qui passaient, à tort ou à raison, pour avoir collaboré avec les Allemands pendant la guerre, et que le stigmate politico-moraliste avait nui à l’appréciation critique de leur œuvre. Je cherchai donc à lire ces auteurs, et notamment, quand mon grand-père, J.-S. Cayla, décéda, je recueillis nombre de livres dans la bibliothèque familiale, livres que je lus.

Ma conclusion est que j’ai beaucoup perdu mon temps. Ces auteurs ne sont plus lus, non pas en raison d’un jugement politique indigne de la critique littéraire plus élevée, mais parce qu’ils sont médiocres. D’autre part, des écrivains notoirement collaborationnistes continuent d’être lus : Céline, Giono (il était sur la fameuse liste noire après-guerre)…, et ce parce qu’ils sont plus marquants que ceux qu’on ne lit plus ou qu’on lit moins.

J’en suis donc venu à la conclusion que les auteurs que l’on continue de lire et d’enseigner sont ceux qui se distinguent par leur mérite intrinsèque et que les contingences historiques n’affectent pas le jugement sur le temps long. Cela ne veut d’ailleurs pas dire que ces auteurs aient dit toujours ce que l’on cherche à leur faire dire aujourd’hui.

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Prolixe le Gaulois

Selon les spécialistes, il existe un taux de foisonnement dans le travail de traduction d’une langue à l’autre, et le taux de 20 % entre l’anglais et le français m’inquiète beaucoup car si l’on peut dire la même chose avec moins de mots, c’est que l’on peut parler et surtout penser plus vite dans une langue que dans l’autre. Je ne crois pas du tout à de tels chiffres. Je crois que ce sont seulement les traducteurs qui sont mauvais, ne savent pas marcher droit et font dans la fioriture. Or la prolixité est un défaut dans toutes les langues.

Voici ce que j’ai écrit ailleurs sur mon blog : « J’étais frappé de voir dans le métro de Boston, Massachusetts, comme les traductions espagnoles des consignes de sécurité (car le bilinguisme tendait alors à se généraliser dans cette ville) étaient beaucoup plus longues que l’original. Là où l’anglais comptait une ligne, la traduction espagnole en comptait au moins trois ; et je me faisais la réflexion qu’une telle apparence n’était pas de nature à rendre l’espagnol attrayant. Pourquoi un anglophone voudrait-il apprendre l’espagnol s’il perçoit que cette langue nécessite une bien plus grande prolixité pour parvenir au même résultat, la consigne étant forcément la même dans l’une et l’autre langues quant au sens, et du reste il vaut mieux une consigne courte qu’une consigne longue en cas d’accident. Or, en examinant plus attentivement ces consignes, je constatai que le traducteur espagnol en disait d’une certaine façon plus que l’original, par exemple en parlant de ‘poignée de porte’ là où l’original anglais se contente d’indiquer la ‘poignée’, et tout le reste à l’avenant. »

Je parle de traduction écrite et non d’interprétariat, métier que je ne connais guère. Nous avons ici des traducteurs de consignes de sécurité que, si j’étais un avocat américain, je tiendrais, eux ou leurs donneurs d’ordre, pour responsables de toutes les morts de personnes hispanophones dans des accidents de métro à Boston. Car ces traducteurs ont fait le contraire de ce qu’il fallait faire : ils ont poussé le travers de leur métier jusqu’au vice, croyant qu’ils justifieraient mieux leur service en précisant jusqu’à la minutie tout ce qui va de soi. (J’en viens à penser que le véritable objectif n’est pas de produire la meilleure consigne de sécurité dans l’une et l’autre langues mais d’afficher la supériorité de la langue anglaise sur la langue espagnole.)

J’étais confronté à ces problématiques lorsque je travaillais comme traducteur pour une organisation internationale, et je m’opposais à l’idée (sur laquelle nous ne mettions pas encore de nom) de taux de foisonnement défavorable entre l’anglais et le français. Pour étayer mon point de vue, j’avais alors commencé un travail sur l’économie de la langue française. Je crains de l’avoir perdu, mais une expression comme « Il lui en a parlé » est très économique et si vous la traduisiez en anglais le taux de foisonnement serait défavorable à ce dernier : « He has talked to her about it ». Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Pour finir, « il lui en a parlé » est moins économique que « il lui en parla », et la tendance à supprimer les temps dits simples de notre langue (ici, le passé simple) pour ne plus utiliser que les temps composés va effectivement dans le sens d’une dégradation du « taux de foisonnement » du français. C’est la même paresse qui supprime des temps et nous rend prolixes !

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Der Geist le Martien

En admettant que Mars se situe dans la périphérie de la zone habitable (ZH) du Soleil, la question est : quelles sont les conditions les plus propices à la vie intelligente à l’intérieur de la zone habitable ? Je pense qu’intuitivement nous avons tendance à croire que plus une planète est « enfoncée » dans la zone habitable, plus les conditions y sont favorables à la vie. Or je révoque en doute cette intuition en ce qui concerne la vie intelligente, car il me semble que cette dernière, dès lors qu’elle serait susceptible de se développer dans l’ensemble de la zone habitable, trouve des conditions de développement plus propices à la périphérie pour deux raisons : 1/ la pression environnementale y est plus forte, et 2/ la charge parasitaire y est moins importante.

ii

Les températures extérieures glaciales de la planète Mars rendent la vie à sa surface peu probable. Or, Mars possédant, comme la Terre, des calottes glaciaires, il faut supposer que, lorsque son noyau était actif, il existait dans son sous-sol des sources d’eau souterraines, liquides par géothermie. L’eau n’était peut-être pas sur Mars mais il paraît certain qu’elle était dans Mars, car comment supposer que son noyau n’ait jamais été actif ? (Par ailleurs, l’activité du noyau devait modifier le bilan climatique à la surface également.)

Cette planète morte qui fut un jour vivante…

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La poésie amoureuse ne peut prospérer dans des cercles où l’on commence à écrire (et même à lire ?) de la poésie à cinquante ans passés.

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Tout ce qui est rare est Char : effet de nom.

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Autrui est dans la nature, pas moi – pas mon moi. Autrui est dans la nature pour mon moi tant que je ne pose pas la loi morale comme maxime. C’est pourquoi la loi morale n’a rien à voir avec le pathos.

Voir autrui comme un moi, c’est poser la loi morale et poser la relation interpersonnelle dans l’ordre moral des fins et non dans celui de la nature.

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« L’espace neutre d’un lieu sans lieu » (Derrida). Lieu sans lieu : paradoxe stéréotypique. C’est la litanie d’un embaumeur égyptien : « à la fois a et non-a, à la fois b et non-b, à la fois c et non-c… » – Un embaumeur qui voudrait se momifier lui-même.

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La tentation du discursif leur est fatale ; ils sont avides de trouver des limites au discursif (à la logique) mais leur propre avertissement leur échappe et au lieu d’être avares de mots ils sont prolixes.

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Husserl prétend remplacer ego cogito par ego cogito cogitatum : « on pense toujours quelque chose », « l’objet pensé est aussi immédiat que le fait de penser ». C’est frivole. Au plan formel, ego cogito est contenu dans ego cogito cogitatum, et la formule de Husserl est à celle de Descartes comme la fraction 2/6 est à 1/3. Le fait de penser toujours quelque chose ne signifie pas que « je pense » n’est pas la faculté au cœur du sujet, encore moins que cela ne veut rien dire. Prétendre que l’on ne pourrait pas réduire le problème au cogito parce qu’il y a forcément un cogitatum avec le cogito, c’est dire que je ne peux parler de quoi que ce soit en propre parce qu’on le trouve toujours attaché avec quelque autre chose dans l’expérience courante, un atome dans une molécule, par exemple. Or l’analyse le permet, et Husserl va moins loin que Descartes dans l’analyse formelle, dans la réduction formelle au plus simple. Que le cogito soit une faculté suffit à parler de la faculté en soi, indépendamment de son objet, ce sur quoi elle s’exerce, même si elle s’exerce forcément sur quelque chose.

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« À l’exposé des thèses organisées en système, les existentialistes préfèrent une expression indirecte de la pensée : fictions présentées sous forme de roman ou de drame ; journaux intimes et écrits analogues qui conservent un écho de la vie personnelle… Ainsi procéda l’écrivain généralement considéré comme l’initiateur de l’existentialisme, le Danois Sören Kierkegaard. Sans doute, impuissance naturelle qu’il éleva ensuite à la dignité de méthode. » (Louis Foulquié, L’existentialisme, 1961)

Or, dans le cas de l’œuvre de Kierkegaard, c’est un contresens : la fiction n’est qu’indirectement un instrument de l’exposé de la philosophie de l’auteur car elle remplit avant tout une fonction tactique en prévenant que le contenu éthico-religieux de la pensée soit rejeté d’emblée par les pseudo-chrétiens qui constituent le public (cf. Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain). La fiction n’est donc nullement, chez Kierkegaard, appelée par la philosophie existentialiste en tant que philosophie non essentialiste mais en tant que contenu éthico-religieux.

Et non, l’interprétation de l’œuvre de Kierkegaard ne « reste » pas « conjecturale » (« On le devine, l’interprétation d’œuvres de ce genre reste conjecturale ») : c’est une philosophie morale de la plus grande clarté. (Et il ne sert à rien de vouloir conjecturer des vues sur la cosmologie ou la cosmogonie d’une philosophie morale.)

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Les chrétiens qui adoptent l’existentialisme après Sartre et le reste ne font pas œuvre originale. Mais dire de quelqu’un que c’est un « chrétien original », est-ce un compliment ?

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Un homme d’esprit ne s’ennuie que dans la contrainte. Tout autre homme s’ennuie partout sauf dans la contrainte.

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L’Occidental lit dans ses poètes, depuis les Grecs, qu’il est sot de sacrifier l’amour, Eros, aux considérations pratiques, mais c’est par amour qu’il est plongé dans les considérations pratiques jusqu’au cou : il paye son dû à Eros.

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Avec une femme dans chaque port, le marin passe tout de même le plus clair de son temps en mer. Si l’on imagine que la rétribution de l’abstinence dans l’au-delà se fasse à partir d’une comptabilité, le marin pourrait bien gagner son salut et le bourgeois marié perdre le sien.

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« Nulle chose en ce monde n’est si exacte qu’elle ne pourrait être plus exacte ; nulle n’est si droite, qu’elle ne pourrait être plus droite, nulle n’est si vraie, qu’elle ne pourrait être encore plus vraie. » (Nicolas de Cuse)

Dans la synthèse empirique continue, nulle droite qui ne puisse être plus droite encore. Mais il se produit inévitablement des ruptures. À un certain point de rectification de la droite, l’ancienne droite ne peut plus être dite droite.

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L’arbitraire des échelles

Même si les hommes ne se distinguaient entre eux que par la taille, chacun serait unique, et ce même au cas où tous seraient de la même taille à l’œil nu, car il existe une infinité de tailles et ce n’est qu’à une échelle arbitraire que deux quantités empiriques sont égales. Entre 1,80m et 1,81m il n’y a pas seulement un centimètre d’écart mais encore une infinité de degrés d’écart.

Si tout point de vue est arbitraire, les différences constatées par n’importe lequel des points de vue possibles sont arbitraires et donc de nulle portée réelle. S’il y a un point de vue qui, parmi tous les points de vue possibles, n’est pas arbitraire, ce ne peut être que celui pour lequel toutes les différences sont infinitésimales.

Toute existence est arbitraire, il n’y a que l’essence qui ne le soit pas.

Si les différences entre hommes sont toujours infinitésimales, la situation entre le bien et le mal l’est aussi. C’est pourquoi tout est permis, dans le vouloir-vivre.

La distance de l’homme à Dieu étant infinie, les différences entre hommes sont pour Dieu nulles : pas une existence qui lui soit plus proche, plus semblable qu’une autre.

Philosophie 6 : Le cas Rousseau et autres textes

Tout est intuitionné à vingt, vingt-cinq ans, c’est-à-dire que l’individu a acquis une fois pour toutes ses idées personnelles à cet âge : ce stock sert aux conceptualisation ultérieures, lesquelles n’apportent au fond rien de nouveau (hors des combinaisons des intuitions). Le travail de l’âge mûr consiste à faire siennes les évidences de la jeunesse, qui n’appartiennent pas à la jeunesse en tant que telle mais à l’individualité. C’est en revenant à ces évidences que véritablement l’intelligence s’éveille ; quand l’esprit tenait ce stock pour rien d’autre que les fantasmagories de l’immaturité, et se cherchait ailleurs des modèles, c’est là qu’il était bête, et s’il peut dire à quarante ans qu’il avait tout compris à vingt, sa voie est tracée. Tout se déduit des intuitions.

C’est la raison pour laquelle la créativité, pour durer, se reporte au temps de la vie qui est le temps de l’intuition, la jeunesse ; et même si l’on veut écrire sur ses expériences de l’âge mûr, il faut le faire comme si l’on avait vingt ans. Mais le mieux est de ne point parler du temps de la vie qui est celui de la conceptualisation, car ce n’est pas un temps dont il importe de parler vu que seul importe en lui la pensée et nullement ce qui se vit. Quand on a vécu, il reste à penser, mais on ne pense de manière originale et profonde qu’avec ce que l’on a vécu (un stock d’intuitions), et le temps de penser est, avant la mort, un temps mort pour l’intuition.

Les intuitions de la jeunesse, du premier âge forment une image du monde imperméable aux déformations ultérieures et avec laquelle le penseur, pour penser authentiquement, doit entrer en contact par-delà les couches d’endoctrinement intermédiaires, car c’est alors à partir de son propre fonds, de sa personnalité propre qu’il pense et non par emprunt.

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Nietzsche, vivant dans une petite chambre mal chauffée, n’avait pas tort de reprocher à Wagner, grand bourgeois entouré d’une famille nombreuse dans son manoir, de s’être mis à prêcher l’ascétisme. De ce point de vue il n’avait pas tort.

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Le cas Rousseau

(Suite de Montesquieu vs Ibn Khaldun)

Rousseau prend (en quelque sorte) le parti d’Ibn Khaldun face à Montesquieu, puisqu’il voit dans le maintien dans l’État de « troupes réglées », rétablies de son temps en Europe après une longue éclipse depuis l’empire romain (qu’elles ruinèrent), une cause de ruine :

« Devenus les ennemis des peuples, qu’ils s’étaient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes, et par conséquent la misère ; et plus le désespoir augmentait, plus on se voyait contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. » (Discours sur l’économie politique)

D’ailleurs, on peut voir en Rousseau le pendant occidental d’Ibn Khaldun, quand, dans son Projet de Constitution pour la Corse, il évoque le moyen d’efféminer les peuples au prétexte de les instruire, c’est-à-dire une voie de corruption et décadence dans le fait de rendre les peuples « raisonneurs » : « La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. » Voyez également son Discours sur les sciences et les arts.

De même, toujours dans son projet pour la Corse, Rousseau souligne l’inaptitude des habitants des villes à être de bons soldats et c’est pourquoi, compte tenu de la pestilence que sont les armées professionnelles, il envisage une société fondée sur l’agriculture car il ne peut compter pour la défense de l’État que sur une armée du peuple constituée en cas de danger et tirée de la paysannerie (« la culture de la terre forme des hommes patients et robustes … ceux qu’on tire des villes sont mutins et mous, ils ne peuvent supporter les fatigues de la guerre »).

Alors que Montesquieu répondait (en quelque sorte) à Ibn Khaldun que les nations riches, en finançant sur le trésor public des armées permanentes, professionnelles, prévenaient les funestes conséquences possibles de l’amollissement de leurs populations par le luxe, brisant ainsi le cycle supposé fatal du retour à la barbarie par le triomphe inévitable des barbares aguerris sur les sociétés corrompues par le luxe, Rousseau souligne l’autre ferment de corruption et de misère publique inhérent aux armées permanentes, dont les effet ne sont pas moins désastreux. Les remarques de Rousseau contribuent donc à maintenir intacte la loi sociologique énoncée par Ibn Khaldun : le maintien par les nations policées d’armées permanentes ne peut obvier à cette loi d’airain, contrairement à ce que pensait Montesquieu.

Tocqueville, au moins sur ce point, se rapproche de Rousseau, pour lequel il n’a guère de considération autrement : « Les Américains n’ont pas de voisins, par conséquent point de grandes guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre ; ils n’ont besoin ni de gros impôts, ni d’armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n’ont presque rien à redouter d’un fléau plus terrible pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire. » (De la démocratie en Amérique, I, II, IX) Les États-Unis d’Amérique sont aujourd’hui l’un des pays les plus militarisés du monde. Dans le même chapitre, Tocqueville développe l’idée que l’Amérique pourrait périr, en tant que système républicain, par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir : la raison en est que les grandes villes sont selon lui des foyers d’agitation démagogique. Or le remède qu’il préconise, une armée permanente, pour contenir le mouvement insurrectionnel des villes, est lui-même, à ses propres yeux, un danger manifeste. On pourrait penser que l’énorme armée américaine contemporaine a pour fonction première cette prévention indiquée par Tocqueville, son emploi récurrent lors d’émeutes urbaines en serait un signe, mais cela fait immanquablement penser aux mots de Rousseau cités plus haut sur l’armée permanente, « constituée en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant ».

ii

Si Rousseau, vivant avec une épouse, était appelé « le solitaire », comment faut-il m’appeler, moi ?

iii

Selon Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, l’inceste est naturel et fut la loi de l’humanité aux premiers temps – qui sont, je suppose, l’état de nature.

iv

« Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes : ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels, mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leurs pères. » (Rousseau, Essai sur l’origine des langues)

Impressionnante intuition du mécanisme de la sélection naturelle. Le milieu ne rend pas l’individu plus fort, mais l’espèce ; les « épreuves » du climat taxent l’individu et paient l’espèce.

v

« Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de l’amour-propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. » (Rousseau, Discours sur l’économie politique)

On trouve la même idée chez Montesquieu : l’amour de la patrie est la vertu. Mais Descartes a dénoncé une certaine illusion propre aux études historiques, à laquelle Rousseau semble particulièrement sujet : portant aux nues les vertus des Anciens, telles qu’elles nous sont transmises par les livres, Rousseau opposerait une fantasmagorie (suivant l’idée de Descartes) à l’homme actuel, dégénéré.

Descartes : « [M]ême les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » (Discours de la méthode)

Rousseau loue les principes des anciens législateurs, et sa louange est une description exacte du fascisme moderne, que l’on pourrait croire inspiré par les lignes suivantes (si le fascisme ne prenait pas directement son inspiration à la source des anciens législateurs eux-mêmes) :

« Tous [les anciens Législateurs] cherchèrent des liens qui attachassent les Citoyens à la patrie et les uns aux autres, et ils les trouvèrent dans des usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui, par leur nature, étaient toujours exclusives et nationales (voyez la fin du Contrat social), dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fierté et l’estime d’eux-mêmes, dans des spectacles qui, leur rappelant l’histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs cœurs, les enflammaient d’une vive émulation, et les attachaient fortement à cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poésies d’Homère récitées aux Grecs solennellement assemblés, non dans des coffres, sur des planches et l’argent à la main, mais en plein air et en corps de nation, ce sont les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, représentées souvent devant eux, ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce, on couronnait les vainqueurs de leurs jeux, qui les embrasant continuellement d’émulation et de gloire, portèrent leur courage et leurs vertus à ce degré d’énergie dont rien aujourd’hui ne nous donne d’idée, et qu’il n’appartient pas même aux modernes de croire. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne)

vi

Le pays où fut inventé le parlementarisme moderne, l’Angleterre, est aussi le pays où le droit d’origine législative est secondaire par rapport à la common law, est « une dérogation à la common law » (et où le juge ne s’estime aucunement lié par l’intention du législateur, dont il ne s’enquiert point). Le Parlement y est au fond un simple organe budgétaire. L’erreur subséquente est de Rousseau et des Français.

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« Nos valeurs » : j’aimerais qu’ils en parlent moins et qu’ils les connaissent mieux.

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Les questions les plus graves sont confiées à des gens qui n’ont ni les moyens intellectuels ni le loisir de penser.

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La correctionnalisation du viol passe aux yeux des auteurs du petit livre sur Les jurés (PUF, 1980, p. 44n) pour une forme de laxisme, comparée à son défèrement aux assises, mais Jean Marquiset explique que la correctionnalisation – le traitement d’un crime en simple délit – peut au contraire servir à mieux punir. Nos auteurs commettent donc un contresens. Les apparences sont trompeuses.

« [L]e fœticide est réellement un homicide volontaire, quoique juridiquement on en ait fait par la loi du 17 mars 1923 un délit pour en assurer une meilleure répression par un tribunal que par le jury, toujours disposé en cette matière à une excessive indulgence. » « Il [l’infanticide] avait toujours été considéré comme un crime, jusqu’à la loi du 2 septembre 1941 qui l’avait transformé en une simple infraction correctionnelle pour qu’il fût, comme l’avortement, sanctionné par une sévère répression. » (Marquiset, Les droits naturels, 1976)

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L’interdiction de l’enregistrement des audiences est une règle « d’ordre public ». Elle est liée au « principe de l’oralité » et nos auteurs (Les jurés, 1980) se satisfont à bon compte de cette raison (cette excuse) absurde : quelqu’un qui parle n’a pas une expression moins orale parce qu’il est vu sur un écran de télé. Cf. McLuhan: both speech and TV are cool media.

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Haro sur le gouvernement des juges ? Un juge, parce qu’il est nommé et non élu, n’aurait pas la même légitimité démocratique qu’un ministre, nommé et non élu ? C’est cela, oui…

« L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, I, V)

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Les procureurs « bénéficient très largement » de « l’indépendance de la magistrature », en conclusion de quelques paragraphes qui évoquent la « pratique institutionnelle » (Lemesle & Pansier, Le procureur de la République, 1998, p. 34), mais, c’est là le hic, la pratique peut être changée sans que cela soit contraire au principe de légalité, donc les procureurs ne sont pas indépendants.

Ces deux magistrats croient faire passer une pratique pour une garantie juridique, alors qu’un changement de pratique (une injonction de classement par tel garde des sceaux suivie d’une sanction en cas de refus du magistrat) ne serait en rien contraire au principe de légalité.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Montesquieu réfute le système de l’intime conviction avant même qu’il ait remplacé chez nous celui des preuves légales ! Encore un travers de la France. (Voyez L’infâme conviction ici)

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Si la France avait gardé ses Huguenots, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.

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Les Lumières françaises étaient une anglophilie militante (Montesquieu, Voltaire, Diderot…) et c’est donc trahir les Lumières que de parler de quoi que ce soit « à la française » quand c’est pour l’opposer aux Anglo-Saxons. Ce sont les Anglais qui nous ont appris la tolérance mais nous ne sommes que leurs singes. Chez nous un Sikh n’a pas le droit de porter son turban.

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La Manche est la frontière entre l’Europe et le continent asiatique.

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Le cas Søren Kierkegaard
(Complément à Autour de l’existentialisme de Kierkegaard x)

L’homme génial qui se reproduit ne reproduit pas son génie. Le génie ne se reproduit pas.

C’est cet homme, le génie, qui trouve un trésor dans la relation négative à la femme et le perd dans une relation positive, la vie commune.

« [A]-t-on jamais entendu dire qu’un homme soit devenu poète par sa femme ? Tant que l’homme ne s’est pas lié à elle, elle l’entraîne. C’est cette vérité qui se trouve à la base de l’illusion de la poésie et de la femme. » (Kierkegaard, Étapes sur le chemin de la vie)

ii

Ce n’est pas de réussir là où tout le monde a échoué qui est le plus admirable, mais d’échouer là où tout le monde a réussi.

« [J]e ne demande rien de mieux que d’être, à notre époque objective, reconnu pour le seul qui n’a pas réussi à être objectif. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques)

iii

C’est par un clergé jugé par Kierkegaard anti-chrétien que la pornographie a d’abord été légalisée dans le monde (Danemark 1969 : l’Église nationale danoise soutient le projet gouvernemental de légalisation de la pornographie).

iv
Célibat

Une simple remarque met à bas l’édifice des Propos sur le mariage par « Un époux » dans Étapes sur le chemin de la vie de Kierkegaard : l’homme chez qui l’inclination amoureuse, ce « don de Dieu », se déclare pour une femme mariée, ne peut l’épouser, et ce n’est pas faute d’être « assez bon » qu’il ne prend pas cette décision, mais il ne peut « se rendre digne de recevoir le don de Dieu ».

– Même un grand esprit n’est pas esprit seulement, pourquoi donc vouloir qu’il soit une exception en se soustrayant au mariage ? – Que se marie celui qui ne craint pas de dire à ses enfants : « Vous êtes nés et je vous souffre, comme je souffre votre mère, car l’esprit a besoin de repos et de délassement et par bonheur en vous engendrant et en vous éduquant je n’ai rien sacrifié de ma vocation. » Que se marie et enfante celui qui ne craint pas de dire cela.

v

La pensée de Kierkegaard serait « une première forme de l’existentialisme », mais comment une pensée profonde pourrait-elle être la première forme d’une pensée superficielle ? Si l’on tient à établir un lien entre les deux, il faut dire plutôt que l’existentialisme est une pâle copie de la pensée de Kierkegaard.

Søren Kierkegaard som café-gæst (Kierkegaard im Café) by Christian Olavius Zeuthen, 1843

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Quel mal ne fait-il pas à son œuvre, le poète qui gagne sa vie dans une boutique (au sens large) ! On ne peut tout simplement pas le lire, on se dit : « Comment n’est-il pas mort de chagrin, s’il était poète ? »

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Le clown survit au poète.

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La perversion aplanit tous les dilemmes.

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Socrate discourait le jour sur le thème « le corps est la prison de l’âme » avant de retourner chez lui partager la couche conjugale.

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La beauté de l’esprit n’est-elle pas encore plus passagère que celle du corps ? Ne cherchez pas à être aimée pour votre esprit.

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Est-il juste de partager également entre les membres d’une fratrie, alors que seul l’aîné connaît la souffrance d’être passé d’enfant unique à membre d’une fratrie ? Le droit d’aînesse lui compensait ce traumatisme.

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Vu que l’on appliquait la « question préalable » pour faire dénoncer les complices, un tel système devait conduire à de nombreuses dénonciations d’innocents, que l’on torturait à leur tour.

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Le droit à l’existence n’interdit pas le suicide.

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Il me suffit de lire Aristote pour savoir que je ne souhaite pas lire les scolastiques. La corruption intellectuelle du moyen âge européen ne vient pas des invasions barbares mais d’Aristote. Même remarque pour la philosophie médiévale islamique.

La vaine subtilité des scolastiques (Kant : Subtilität der Schulmethode) se trouve déjà chez leur Magister Aristote. Voyez Voltaire: « Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible » (Lettres philosophiques).

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La notion de l’âme comme connaissance, à laquelle s’oppose Schopenhauer avec sa conception de la volonté aveugle, ne semble pas prédominer chez les Anciens : « tous les penseurs définissent l’âme … par trois caractères : le mouvement, la sensation, l’incorporéité » (Aristote, De l’âme). Ou encore, certains la confondent avec un élément ou une substance particulière : le feu (Démocrite), l’eau (Hippon), le sang (Critias ; cf. aussi l’Ancien Testament : Lévitique XVII-14 « Car l’âme de toute chair, c’est son sang »), l’air (Diogène)…

Certes, Aristote discute aussi quelques théories de l’âme comme intellection : Anaxagore, Platon…

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Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie : Un Pansophus est impossible, tant en philosophie qu’en mathématique (deux Vernunftwissenschaften) tandis qu’un Polyhistor est possible.

Mais Kant affirme aussi que la philosophie (métaphysique) a vocation à être clôturée, en aucun cas la mathématique. Or qu’un Pansophe ne soit pas possible semble indiquer que la philosophie est infinie comme la mathématique, sinon il faudrait dire qu’un Pansophe est impossible en mathématique mais non en philosophie. (Mais le critère d’un Pansophe et d’un Polyhistor est seulement, dans ces Vorlesungen, que leurs connaissances sont « sehr ausgebreitet », ce qui implique que l’impossibilité signifie que dans les sciences de la raison les connaissances ne sont pas telles, ne sont pas étendues.

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Cioran recherche la connaissance intuitive du génie selon Schopenhauer et cela le conduit au rejet de l’abstraction (par ex. Bréviaire des vaincus 104-5), décriée comme une négation du vouloir-vivre (donc à rejeter selon lui). Or la démarche de Cioran est viciée par l’abus de mots tels qu’infini, néant…, non intuitifs ; il est plus abstrait qu’il ne croit.

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Paraphrase. L’enfant reçoit de son père le caractère car c’est le principal, et le principal est reçu du sexus potior ; il reçoit son intellect de la mère car l’intellect est secondaire et le secondaire est hérité du sexus sequior (Le Monde comme volonté et comme représentation, c. XLIII). Une fratrie devrait donc être d’égale intelligence ? Non, et Schopenhauer l’explique par les conditions physiologiques du génie, qui nécessitent la fleur de l’âge des parents (ce qui signifie que les aînés sont favorisés à ce point de vue, pour les couples point trop précoces).

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Des « forces nouvelles » pour la logique…

La logique va chercher des « forces nouvelles » dans l’empirique. Car « les règles de la logique sont insuffisantes » (André Delachet, L’analyse mathématique). Or, s’il y a bien quelque chose qui ne peut combler une supposée insuffisance de la logique, c’est l’empirique. Car alors l’empirique ne serait pas lui-même soumis au raisonnement logique, n’obéirait pas à des lois, il n’y aurait pas de nature, le monde serait magique.

ii

Delachet affirme que le principe du tiers exclu n’a aucun sens. Il se sert pour cela de la puérile « parabole des géants subtils et cruels » de Ferdinand Gonseth (dans Les fondements des mathématiques, 1926) :

« Dans une île vivait une race de géants fort subtils et cruels. Parce qu’ils étaient cruels, ils mettaient à mort tout étranger qui abordait chez eux ; parce qu’ils étaient subtils, ils avaient imaginé de lui faire prononcer lui-même sa condamnation. Ils lui posaient une question, et si la réponse était vraie, ils l’immolaient à l’Idole de la Vérité ; si elle était fausse, ils l’immolaient à l’Idole du Mensonge. Or, il arriva qu’un jour ils posèrent à un étranger plus subtil qu’eux la question imprudente : quel sera votre sort ? L’étranger répondit : vous me sacrifierez à l’Idole du Mensonge etc. » (in Delachet)

La parabole est une ridicule resucée du « Je mens » séculaire, le privant de toute force puisqu’il fait porter le jugement sur un fait d’avenir : le fait énoncé ne peut se réaliser selon les conditions décrites, qui incluent l’énonciation de l’étranger, laquelle devient par cette inclusion un acte performatif en soi et cesse par conséquent d’être un simple énoncé. L’étranger se borne à rendre la peine impossible selon les conditions posées et n’affirme rien sur le vrai ou le faux de quoi que ce soit. La logique n’est pas un seul instant touchée par cette plaisanterie pas très subtile.

iii

a/

Quant à l’ensemble E des éléments e qui ne se contiennent pas eux-mêmes (dans la théorie du transfini), qu’est-ce qu’un ensemble ou un élément qui se contient lui-même ? La notion ne tient pas la route logiquement (elle viole le dipôle logique contenant-contenu), donc en tirer des conclusions contre la logique, parce qu’une notion contraire à la logique conduit à des résultats contraires à la logique, est puéril. En réalité, ces résultats contradictoires confirment la logique.

Je me souviens d’un étudiant en mathématiques qui chercha à me convaincre de la supériorité des mathématiques sur la philosophie en invoquant cet ensemble E : en s’affranchissant de la logique insuffisante à laquelle la philosophie restait attachée, les mathématiques prouvaient qu’elles plus avancées que la philosophie. On se motive comme on peut.

b/

« Cette conception [des nombres transfinis] aboutit à des difficultés logiques inextricables qui ne sont pas encore complètement aplanies. » (Delachet) Bon courage pour aplanir l’inextricable. En réalité, la phrase s’arrête à « inextricables », le reste est tout simplement ridicule. – Et c’est cette nouvelle conception qui est dite résoudre le paradoxe d’Achille et de la tortue !

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#MeToo « Sans oui, c’est non »

Victor Hugo, du Panthéon, n’est pas d’accord : « Toutes deux, montrant leurs épaules, / Pour dire oui prononcent non » (Pièce incluse dans le dossier des Chansons des rues et des bois, Poésie/Gallimard)

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« Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. » (Rimbaud)

Ce sentiment de l’absurde n’avait jamais été exprimé si distinctement avant Une saison en enfer, et pourtant ne doit-il pas être éprouvé par tout esprit sensible au temps de l’adolescence, de toute éternité ? (Il s’émousse avec l’habitude de vivre avec.)