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Philosophie 13 : Kierkegaard contre la science de la bêtise

Autour de Kierkegaard

Tout ce qui est « idéalisme allemand » dans Kierkegaard est sans élévation, laborieux et controuvé.

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L’amoureux « puise dans cet état la conscience de sa liberté ». (Kierkegaard, Ou bien… ou bien…, Le journal du séducteur, Introduction)

Je crois que l’amoureux pense à tout autre chose qu’à sa liberté et qu’au mieux celle-ci n’occupe guère plus sa conscience qu’à l’ordinaire. À moins, évidemment, que des forces ne s’opposent à son amour, auquel cas il cherche à le faire prévaloir contre elles et c’est alors une affirmation de liberté. Mais en l’absence d’obstacles je ne vois rien qui dans l’amour rende plus saillante la conscience de la liberté.

Ainsi ne vois-je guère un amoureux s’exclamer, dans l’exaltation de son sentiment : « Je suis libre ! oui, libre ! Ah ! » Si celui qu’on entendrait prononcer de telles paroles nous expliquait alors qu’il le doit à son amour, on se demanderait quel amoureux c’est là, que son amour ramène à sa liberté, comme si c’était l’important ici.

Dès lors que l’amoureux est, au fond, prêt à supporter toutes les contraintes imaginables du moment qu’elles n’empêchent pas la pleine réalisation de son amour, devenu pour lui la seule chose qui compte, en réalité la liberté est le cadet de ses soucis dans l’hypothèse générale. Bien au contraire, il veut se mettre au service de l’aimée, à laquelle sa plus grande joie serait de sacrifier sa liberté. Certes, on peut toujours dire que l’amoureux choisit ce sacrifice et que c’est en faisant ce choix qu’il éprouve la plus complète liberté : oui, on peut le dire, de manière abstraite, mais du moins ne peut-on le lui dire, à lui, car il se sentirait insulté.

Ce serait en effet ironiser sur son sacrifice, si l’on n’y voulait voir qu’une affirmation de liberté, un rapport de soi à sa propre conscience avant d’être le pur don de soi qu’implique ce sacrifice. S’il faut que je sois ton esclave pour trouver, par là-même, ma liberté, qu’avant cet acte je ne connais point, dont je n’ai qu’une vague, qu’une imparfaite notion, eh bien soit ! j’accepte de te faire, en devenant ton esclave, le moyen pour moi de m’assurer de ma liberté. Ce discours, à voix haute, serait absurde ; le seul discours possible est au contraire que je veux être ton esclave car la liberté ne vaut pas ton amour et ce que l’on attend d’un amoureux est qu’il sacrifie sa liberté. Celui qui parle de liberté n’a pas aimé. Celui qui ne s’est pas tenu un discours semblable, dans une totale candeur, non plus. Aussi ce passage me rend-il douteux l’amour de Kierkegaard pour Régine Olsen…

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Dans les Miettes philosophiques, « Dieu n’est pas un nom, mais un concept, et c’est peut-être pour cela que son essentia involvit existentiam » ?!

1/ Dieu n’est pas un concept (de l’entendement) mais une Idée (de la raison). 2/ Un concept de l’entendement n’implique nullement l’existence, qui ne s’avère que dans l’intuition. 3/ « Peut-être » !

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Si la tentation du mal n’est pas un vain mot, il arrive nécessairement que la conscience religieuse, inégalement partagée, crée des gardiens de la moralité parmi ceux chez qui cette conscience est plus aiguë. Ils deviennent des aînés, des « pères » pour ceux qui ne peuvent percevoir aussi clairement les dangers de la tentation. Un Kierkegaard, avec ses chevaliers incognito de la foi, « chevaliers de l’intériorité », un Jaspers, ne savent pas de quoi ils parlent : ils sont les purs et simples porte-parole d’une conscience collective irréligieuse.

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L’impératif subjectif de Kierkegaard ne diffère pas du primat de la raison pratique chez Kant.

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Un journaliste, rédacteur en chef d’une revue de psychologie, vient de publier un ouvrage intitulé Psychologie de la connerie.

Que m’inspire une telle science de la bêtise ? (Je préfère laisser à cette éminente personnalité invitée des médias le langage vulgaire qu’elle semble affectionner – entre autres parce que je suis loin d’être sûr que les robots censeurs d’internet ne sont pas plus sévères.) Je pense à ce qu’a dit Kierkegaard sur les scientifiques objectifs et « la pointe » : dans le discours de ce scientifique, il y a le monde entier sauf la pointe sur laquelle ce monde repose, le scientifique lui-même. Si je lisais son livre, je sais d’avance que j’y trouverais des interprétations de l’actualité ou de l’histoire qui le feront passer pour un imbécile à mes yeux de même qu’aux yeux de bien d’autres, y compris de savants tout aussi diplômés que lui. Pour Kierkegaard, cette attitude scientifique est le summum de l’imbécillité.

Le scientifique est un cas d’existence ratée. Un esprit entièrement consacré au monde objectif est la proie des fantômes. Nous n’avons affaire dans l’existence qu’au subjectif, dont nous recevons le monde ou ce qui passe pour le monde, et par conséquent notre seule véritable passion, à son paroxysme, est le salut de notre âme. La connaissance objective fait l’impasse sur l’éthique, qui n’existe pas pour elle.

Du point de vue de la science, et même de la Science, avec un grand « s », il n’y a rien de plus imbécile que l’éthique. La société a besoin de règles mais, si on peut les enfreindre dans son intérêt bien compris sans crainte de représailles, et qu’on ne le fait pas, alors on est un imbécile.

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Peut-on croire au progrès quand on voit ce que fut l’art et quand on voit ce qu’il est ?

On ne peut y croire que si le sentiment esthétique doit être passé par pertes et profits, comme un « stade » à dépasser : Kierkegaard (mais aussi Hegel).

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Dans Victor Hugo comme dans Schopenhauer, on trouve des arguments contre la lecture. Hugo parle ainsi de « submersion ». Autant il paraît évident que Hugo a peu lu, autant l’affirmation est plus difficile à comprendre de la part de Schopenhauer, qui a visiblement beaucoup lu.

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Boileau se réclame beaucoup du public (contre ses détracteurs) mais le public peut bien avoir été ébloui, plus que par ses vers, par la faveur du roi. C’est vraisemblablement au goût du roi qu’il faut imputer la faveur du public pour Boileau de son vivant ; et s’il avait vécu en régime républicain, il faut croire qu’il aurait au mieux rencontré, de son vivant, un succès d’estime chez quelques connaisseurs (ce qui n’est déjà pas si mal).

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Dans une chronologie du poète Adonis :

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« Lit Char et Michaux. » Beaucoup de Char et peu de Michaux.

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« Il n’est guère prisé par les pouvoirs en place [dans les pays arabes]. » Comme si c’était une recommandation. En France, le « pouvoir en place » prise un Matzneff (qui recevait jusqu’à il y a peu une pension d’État) : est-ce une recommandation ? La seule question, c’est de savoir si Adonis est prisé du public, et connaissant le goût exquis des Arabes pour la poésie, il me paraît que non.

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Si la bonne poésie peut être ennuyeuse, alors la poésie de Reverdy n’est pas mauvaise. – Il essaye de sortir de la légèreté française.

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Le monde de la culture

L’histoire de Minou Drouet, au sujet de qui l’on a parlé de « Mozart assassiné », est bien triste. Ses parents, en rendant publics ses écrits, croyaient bien faire. Il y avait chez cet enfant quelque chose de prodigieux, sans doute quintessencié par sa quasi-cécité dans les premières années de sa vie et puis l’opération qui, à l’âge de six ans, lui permit de recouvrer la vue. L’attitude de certains noms de la culture, dont Cocteau (« tous les enfants sont poètes, sauf Minou Drouet »), fut inhumaine.

C’est comme pour le chanteur Jordy. Passant sur scène devant je ne sais plus quel public choisi, il se fit siffler. Ils ont sifflé un gamin de cinq ans.

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Les Mozart assassinés, oui. Sauf que Mozart, lui, n’a pas été assassiné. L’enfant prodige n’a pas suscité un tel ressentiment, un tel fiel qu’il fallait qu’il meure, on l’a laissé grandir et il a eu droit aux honneurs jusqu’à la fin de sa vie (certes assez prématurée).

Depuis lors, il semble que ce soit trop demander aux gens de culture, le respect le plus élémentaire de l’humanité.

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Cocteau ignorait peut-être, car Wikipédia n’existait pas, ce que nous savons de Minou Drouet, à savoir la quasi-cécité de ses premières années, mais s’il le savait je veux cracher sur sa tombe.

Il paraît tellement évident que la vue donnée à ce petit être qui avait intériorisé dans son esprit en formation une vie coupée du monde, à moitié végétative, a dû paraître un miracle inouï et que c’était de nature à libérer en elle des forces incroyables. Qui plus est, elle gardait de ses années de quasi-cécité l’acuité acoustique propre aux aveugles et malvoyants et sa nouvelle capacité visuelle devait nécessairement se combiner avec cela pour former une facilité musicale prodigieuse, ce que Minou Drouet possédait également. Il faut être borné comme un poète décadent pour ne pas comprendre ces choses (si – encore une fois – il savait).

Minou Drouet (source : franceculture.fr)

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Le monde de l’art

Vous me demandez ce que je pense de l’art dégénéré… pardon : contemporain. C’est une question piège et je ne sais ce que vous visez en particulier, tout en pensant que vous auriez tort de tout mettre dans le même sac. Il existe cependant un phénomène de spéculation sur le marché de l’art : comme le prix est de toute façon déconnecté de la valeur d’usage, nous avons là le lieu idéal-typique de la spéculation, mais j’irai plus loin : c’est vrai de toute la culture. Il suffit de créer des engouements, des phénomènes de masse par la publicité (selon le principe « j’aime ce que tout le monde aime car ‘tout le monde’ ne peut pas se tromper ») pour créer des bulles et spéculer. J’ai bien ri en apprenant qu’une banque néerlandaise avait littéralement fait faillite en spéculant sur le marché de l’art contemporain. Elle était de toute évidence dans la partie manipulée alors que seuls les manipulateurs peuvent gagner, à savoir, ceux qui ont un levier dans les médias.

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La peinture n’est dans l’art contemporain que la partie congrue. C’est multisupport : de grandes salles avec des objets éparpillés au sol, des rideaux de douche qui pendouillent et des bruitages dissonants dans les coins. C’est souvent immersif, conceptuel, gratuit (sauf le billet d’entrée), dans l’ensemble peu convaincant, mais aussi parfois ingénieux, anarchisant, antibourgeois (ni plus ni moins révolutionnaire que Brassens, qui vendait des disques).

Si vous me disiez : « Oui mais ces antibourgeois sont subventionnés (par l’État bourgeois) », je vous répondrais : Qu’est-ce qui n’est pas subventionné en France ? Je pense être le seul à demander la séparation de la culture et de l’État (voyez mon essai Rimbaud négrier ici).

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Un cas de régression esthétique objective

Un article de Télérama de 2013 confirme mon point de vue sur un problème du cinéma. L’article emploie le même terme « stroboscopique » dont je me suis servi (c’est donc plutôt moi, venant après, qui employait alors ce même terme) dans une critique du remake de Robocop par le Brésilien José Padilha, sorti en 2014 (quelque trente ans après le film de Paul Verhoeven, de 1987) : le phénomène shaky cam propre « au début du 21e siècle » :

« Tremblements incontrôlés, gros plans disgracieux, montage stroboscopique : depuis le début du XXIe siècle, les scènes d’action souffrent d’un mal terrible et sont devenues salement illisibles. Penchons-nous sur cette curieuse maladie qui donne la tremblote et voyons si elle est incurable… » (Shaky cam : Le cancer des scènes d’action est-il incurable ? 14 octobre 2013)

Avec ce phénomène plus les images de synthèse perdues dans l’uncanny valley (phénomène dont j’ai amplement parlé sur ce blog, voyez en particulier « La ‘vallée inquiétante’ [Masahiro Mori] » ici [La transparence et le silence]), le cinéma passe par une période qui correspond de fait à une régression au niveau des sensations pour ceux qui ont connu le cinéma antérieur.

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Le Français : ce n’est guère difficile de prendre les choses de très haut, de la hauteur du ciel, quand on est une baudruche.

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Je lis : « La doctrine hégélienne qui concilie dans son sein tous les courants issus de l’idéalisme kantien… » (Pierre Mesnard). Non : ce qu’on appelle l’idéalisme allemand n’est pas kantien et n’en est issu que comme un contre-pied.

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Rappel à moi-même : je dois traduire le passage de la dialectique du maître et de l’esclave dans la Phénoménologie de Hegel et publier cette traduction en regard d’un exemple d’exégèse courante. Pour éclairer le public.

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Ce n’est pas parce qu’un État est laïque qu’il a le droit de parler de la foi comme d’une affaire privée, qu’il peut obliger les gens à considérer leur foi comme une affaire privée, car les religions sont des communautés et, dans ces communautés, dont l’État laïque n’a pas à se mêler, la foi n’est nullement une affaire privée. Ceux qui, au nom de l’État laïque, affirment que la religion est une affaire privée, parce qu’elle n’est pas une affaire d’État, ont une vue fausse de la religion, ainsi qu’une vue fausse et répugnante de l’État où c’est ce dernier seulement qui est le collectif, face aux individus.

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L’Occident est avancé – mais bas.

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« Montaigne, c’est l’homme devenu parfaitement indépendant et qui ne veut plus rien réaliser dans le monde » (Jaspers). Du moment qu’il était maire de Bordeaux…

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Je suis riche parce que mes grands-parents, qui ne l’étaient pas, ne possédaient pas tous ces objets que je possède. – Dans ce cas, tout le monde est riche.

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En aidant les insurgés américains, Louis XVI a plus fait pour la liberté que tous les révolutionnaires français réunis.

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Coups et Dignité

Si condamner une personne à recevoir des coups est dégradant, que faut-il penser des coups de matraque assénés à des personnes non jugées ?

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« Pays-Bas : Heurts entre la police et des manifestants à Amsterdam. »

Quand un magistrat condamne une personne jugée coupable à des coups de baguette (je pense que vous voyez de quoi je parle), c’est barbare, mais quand la police matraque à l’aveugle et fait attaquer ses chiens, c’est civilisé ?

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Pour éviter le retour des heures sombres, il faut supprimer toute opposition.

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Philosophie du droit : Note sur la guerre civile en Algérie

Le Front islamique du salut (FIS) aurait dû entrer au gouvernement puisqu’il avait été élu démocratiquement. L’armée et le gouvernement algériens sont les seuls responsables de la guerre civile.

Dès lors que les élections étaient confisquées par l’armée, le parti légal qui fut ainsi spolié n’avait plus de possibilité démocratique d’exprimer son point de vue dans la société. Sa violence est alors, aux termes du droit international, insurrectionnelle, ce qui veut dire légitime.

Toutes les violences commises dans ce contexte insurrectionnel ne seraient pas reconnues comme légitimes : les assassinats ciblés d’intellectuels ne sont sans doute pas couverts dans ce cadre, mais de fait la paternité de plusieurs de ces assassinats est incertaine. Simplement, c’est l’armée et le gouvernement algériens qui sont responsables de la guerre civile en droit.

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Quelle est la valeur de la langue française ?

« Un symbole de la force de la clarté latine. »

Prenons cette expression pour examiner les mérites de la langue française : « un … de la … de la … ». Pas plus de trois compléments du nom à la suite, disait Flaubert, mais deux n’est-ce pas déjà trop ? Relisez cette expression, elle est lourde.

En allemand, nous pourrions écrire (je ne dis pas que ce serait de l’allemand bien tourné, mais c’est un exemple) : Ein Symbol der Lateinklarheit Macht. On a plusieurs façons d’introduire un complément du nom. En quoi le français, qui n’en a qu’une, est-il supérieur ?

Pour parler des mérites d’une langue, il faut la comparer à d’autres langues. Or, si l’on compare le français et les autres langues vulgaires avec le latin et le grec, beaucoup d’auteurs classiques considèrent qu’il n’y a pas photo. C’est le premier point. Le second, c’est que je ne trouve pas d’éléments de comparaison des langues vulgaires entre elles chez ceux qui défendent la langue française sur la base de prétendus mérites intrinsèques, et leurs affirmations sont par conséquent gratuites.

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« C’est un de mes vos recueils préférés. »

« Un de mes vos » ?! Cela se dit en allemand –Ein mir liebster ihrer Bänden, quelque chose comme ça– grâce aux déclinaisons. Comme en latin. Donc, si le latin est supérieur au français, alors l’allemand est supérieur au français puisque l’allemand se situe entre le français et le latin.

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On peut considérer qu’il n’y a que des jugements esthétiques sur une langue et que les jugements soi-disant rationnels-objectifs sur les mérites relatifs des unes et des autres sont erronés. Je dis que la phrase avec « un … de la … de la … » est lourde, mais ce ressenti n’est pas non plus démontré. En réalité, je trouve que c’est plutôt chantant. Mais si ce n’est pas lourd, alors je ne vois pas non plus pourquoi ce serait une faute de multiplier les « de la » et autres successifs, comme veut nous l’imposer Flaubert. Je pense qu’il a dit une bêtise : ou bien deux c’est déjà trop ou bien ce n’est jamais trop.

Philo 10 : De la conscience en soi (Bewußtsein an sich)

Esthétique

Un mouvement littéraire est une école, l’idée de mouvement littéraire n’a aucun avenir.

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En fait on n’oubliera pas Mallarmé, car avant de devenir le plus mauvais poète qui fût jamais c’était un bon poète.

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En lisant certains poètes, je me réjouis de leur pauvreté.

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Il y a des poètes que Platon chasse hors de sa Cité d’un geste, d’autres d’un coup de pied dans le cul.

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À se plier de rire : tant le mouvement surréaliste que l’Académie Mallarmé sont allés chercher comme patron, en Saint-Pol-Roux, un Numa Roumestan (« le sourire est la moustache de l’âme »).

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Saint-Pol-Roux meurt en faisant en l’air le geste d’écrire : il précède son histrionisme dans la mort.

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L’erreur esthétique de Schopenhauer : l’art n’a jamais eu la portée qu’il lui décerne, il n’y a aucun idéal, aucun idéalisme dans l’art, c’est le vouloir-vivre déchaîné, corrupteur. Goethe : « La sagesse, cette vieille marâtre. »

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« Les pénitences spectaculaires écartées par la doctrine bouddhiste du juste milieu sont pourtant la preuve de la négation, donc le meilleur encouragement, laissant le moins de doute quant à la réalité de la négation. » (Philosophie 5 ici)

Que je m’explique. Un homme qui pratique le yoga pénien, capable d’enrouler son pénis comme un chewing-gum autour d’un bâton ou d’y suspendre des kilos, peut être, je pense, considéré comme ayant un pénis parfaitement insensibilisé, hors de fonctionnement. Il ne saurait dès lors être suspecté d’engrosser des femmes dans le dos de leurs maris, c’est-à-dire de feindre l’ascétisme à des fins charnelles.

(J’ai lu dans je ne sais plus quel ouvrage de professeur anglo-saxon –contemporain– que nous aurions en Occident des notions erronées sur les sadhus de l’Inde, qui seraient en réalité de vulgaires thugs à peu près nus coupables de toutes les turpitudes, en particulier sexuelles. Une chose est certaine ou bien j’ai des idées très fausses de la physiologie humaine : un homme capable de soulever des kilos suspendus à son pénis ne peut pas commettre ces turpitudes avec son pénis, éventuellement avec sa langue ou ses doigts comme un vieillard libidineux mais c’est là une forme de turpitude presque grotesque.)

Un tel homme ne fait peut-être pas par là-même la preuve de sa moralité mais indéniablement celle de son renoncement à la puissance sexuelle, dont on peut penser qu’il était doté comme les autres avant son étonnante gymnastique. Le moine bouddhiste qui, comme son Bouddha, rejette la voie ascétique, le tapa, peut quant à lui toujours être suspecté de tartufferie sexuelle : qui sait si son renoncement affiché n’est pas un moyen sournois d’obtenir des gratifications sexuelles génitales cachées ? Le yoga pénien, malgré son irréversibilité, devrait donc être la seule voie d’accès permise à la vie ascétique, ou bien une castration documentée, comme chez Origène.

Indian Naga Sadhu par Raj Patidar, 2019 (Source : fine art america)

Voilà un ascète dont on peut penser que les femmes trouveraient très dommage qu’il pratiquât le yoga pénien de la façon dont je le comprends (étant entendu que l’expression désigne chez nous, quand il est proposé de le pratiquer, au contraire un moyen d’améliorer ses performances sexuelles).

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De la volonté selon Schopenhauer

La volonté objectifiée, matérialisée se donne une histoire dans la matière, une histoire purement fictive. Dans le monde de la matière, la représentation (Vorstellung) a une généalogie, le « premier œil » est un développement, une résultante, car la nature, en tant que création, est fermée sur elle-même, même si l’espace et le temps sont ou étaient infinis, car la création est l’objectification de la volonté qui se fait autre dans l’objet, et cet autre créé est fermé sur lui-même. Infini et fermé sur lui-même – car subjectif (voyez infra la résolution de ce paradoxe).

Le point de vue matérialiste qui est celui de la matière fermée sur elle-même est nécessairement que la représentation est un développement, que « l’évolution » a produit le premier œil, la première représentation.

À présent, si l’espace est subjectif, une forme a priori de la subjectivité, l’infini spatial peut être fini dans le tout de l’être car l’espace subjectif est à la fois infini et fermé sur lui-même, étant infini dans la matérialisation coexistant avec la volonté pure. Ces antinomies peuvent être décidées, tranchées sans préjudice du kantisme, à savoir sans préjudice de l’esthétique transcendantale. L’infini de la nature est fini dans le tout de l’être.

La matière est fermée à la volonté pure, qui ne s’appréhende soi-même que métaphysiquement en tant qu’elle est métaphysique. – Mais puisque la volonté s’est matérialisée pour connaître ? La volonté doit se matérialiser pour obtenir une connaissance réflexive d’elle-même, elle doit donc créer la matière mais elle la crée pour l’ignorer aussitôt comme ce qu’elle n’est pas en soi.

Connaissance réflexive et conscience sont une seule et même chose. La volonté prend conscience d’elle-même dans la matière. Autrement dit, il n’y a rien à chercher dans la matière que la conscience, tout le reste est dans la matière volonté sans conscience et cette connaissance-là n’apporte rien quant au but de la matérialisation, quant au fondement du monde matériel, qui n’est pas en lui-même, ce dont nous assure universellement notre subjectivité, à savoir que le monde est un objet pour un sujet, le sujet étant en soi hors du monde objectal.

Le vouloir-vivre est la philosophie du superficiel : elle s’incarne dans le langage, dans le Verbe.

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« Tout est permis » est la loi du vouloir-vivre. La négation de cette loi est la négation du vouloir-vivre. Autrement dit, nous professons tous la négation du vouloir-vivre. (Sauf peut-être dans certains enseignements occultes, comme chez les Assassins du Liban, dit-on, mais il faut bien voir qu’il n’est nul besoin que rien ne soit vrai pour que tout soit permis.)

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Kierkegaard : Dieu n’a pas besoin de preuves.

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De la conscience en soi

Dieu est le possible de l’homme, ce qu’on trouve dans les Écritures sous la forme : « Dieu fait l’homme à son image. » Le possible de l’homme est l’être unique. L’essence de l’homme est donc l’ipséité de la conscience, qui se désavoue dans le vouloir-vivre. Le vouloir-vivre est la négation de l’ipséité de la conscience. Le vouloir-vivre est moins une résistance à la mort qu’une résistance à l’essence de l’homme, immortelle puisqu’elle n’est pas dans la vie, qui est un concept de nature, c’est-à-dire d’existence et non d’essence.

La négation du vouloir-vivre est l’affirmation de l’ipséité de la conscience. Dieu est solipsiste en philosophie car il connaît la vérité de son unicité, qu’il n’y a rien en dehors de Dieu. Or Dieu est l’essence de l’homme, donc l’homme doit parvenir au solipsisme s’il veut parvenir à la vérité. Ce n’est possible que par la négation du vouloir-vivre, auquel est attaché le principe d’individuation.

Est-ce à dire que Dieu n’existe pas comme individu ? Et une conscience peut-elle exister autrement que comme conscience individuelle ? Si la réponse est non, Schopenhauer a donc raison de ne point parler de Dieu, d’une conscience intelligente unique, mais de volonté aveugle ? (La volonté n’est pas une conscience ? Or dans l’hindouisme aussi la conscience est première : le Brahman.)

La conscience de Dieu est la conscience d’être l’être unique. La conscience de l’homme est la conscience d’être unique en tant qu’étant (existant) dont l’existence n’a pas d’être propre puisque Dieu est l’être unique. Ce que Dieu crée n’a pas l’être, seulement l’existence, mais il a une essence, qui est son possible et qui est Dieu : l’image de Dieu dans Sa conscience.

L’étant : nature, principe d’individuation, phénomènes. L’image de Dieu dans Sa conscience, c’est l’Idée de l’homme. L’Idée d’homme est unique. L’homme existant appartient à un genus métaphysique qui est l’Idée de l’homme. Cette appartenance est une dépendance, la dépendance de l’existence à l’essence, et cette dépendance est une hétéronomie radicale par laquelle l’existant est jeté dans un abîme de distance infinie à l’essence. L’existence, pour la conscience, est donc une faute ; cette faute est celle d’être une conscience individuelle, c’est-à-dire une conscience d’existant en vertu du principe d’individuation plutôt que dans le savoir d’être l’être unique, d’être l’être.

Pour la conscience humaine, savoir que je ne suis pas l’être est un déchirement et c’est l’aspiration fondamentale de la conscience individuelle que de mettre un terme à ce déchirement, par la négation du vouloir-vivre. La négation du vouloir-vivre est le mouvement premier de la conscience humaine, auquel fait obstacle la nature.

La nature est l’ensemble des liens du vouloir-vivre, elle fait donc l’objet d’un rejet foncier de la conscience, privée par elle de son ipséité, déterminée par elle comme une conscience contrairement à l’Idée de l’homme qui est unique. L’homme veut se confondre avec son Idée et la nature l’en empêche.

La nature est l’image de l’ipséité, en tant que la conscience d’être l’être produit Son image comme représentation de l’être unique. L’image n’est qu’un fantôme et c’est pourquoi il ne faut pas confondre l’Idée avec l’idée, qui est la nature en tant que représentation. L’idée est soumise au principe d’individuation tandis que l’Idée ne l’est pas. L’Idée est l’image avant l’individuation.

Le principe d’individuation est propre au caractère fantomatique de la conscience de l’étant en face de la vérité comme ipséité de la conscience. Une conscience est la conscience d’un déchirement de fantôme, une conscience fantomatique et déchirée soumise à la nature. Je ne peux accepter d’être une conscience (même si ce refus ne suffit pas à lui seul pour atteindre le solipsisme), ayant pour essence l’Idée de l’homme qui est l’image de l’être unique, et plus profondément ayant pour essence l’être unique. Je veux donc nier cette condition dans laquelle je me trouve en tant que conscience individuelle, nier la nature, nier le vouloir-vivre. Encore une fois, c’est le mouvement premier et il ne peut être surmonté (bien que toute psychologie cherche à le surmonter) puisqu’il représente la véritable dynamique de la conscience humaine en tant qu’elle a part à l’ipséité de la conscience. Et cette conscience déchirée, quand elle est lucide, ne peut enregistrer aucun progrès dans la nature, seulement les mêmes conflits toujours, dont le vouloir-vivre modifie les colorations à l’infini, sans y porter le moindre remède car c’est la forme immuable de sa manifestation d’étant.

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Self-denial overshooting ? – L’idée qu’il faut une mesure de sacrifice de soi pour accomplir de grandes choses en ce monde mais qu’au-delà de cette mesure –et il s’agit donc de faire attention– on sort carrément du monde et donc est manqué le véritable but du sacrifice, qui est au service du moi dans le monde, est sans doute l’une des idées les plus bizarres qui soit sortie du cerveau humain. Ce ne peut pas être le même moi qui se sacrifie et qui récolte les fruits du sacrifice, car si ce pouvait être le même la nécessité du sacrifice serait inexistante. Le sacrifice est celui d’un moi complet, qui disparaît dans le sacrifice. Je me nie pour mieux m’affirmer plus tard : impossible. Je ne peux vouloir me nier que si je comprends le monde comme irréductiblement opposé à mon affirmation, et dans ce cas je ne sacrifie rien au monde mais j’en sors. Se nier, c’est nier le monde : une fois le monde nié, le moi n’y a plus aucune place. Autrement dit, celui qui ne sort pas du monde n’a rien sacrifié du tout. Aucune position éminente dans le monde n’est due à la vertu, au sacrifice, à un quelconque self-denial.