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Philo 10 : De la conscience en soi (Bewußtsein an sich)

Esthétique

Un mouvement littéraire est une école, l’idée de mouvement littéraire n’a aucun avenir.

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En fait on n’oubliera pas Mallarmé, car avant de devenir le plus mauvais poète qui fût jamais c’était un bon poète.

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En lisant certains poètes, je me réjouis de leur pauvreté.

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Il y a des poètes que Platon chasse hors de sa Cité d’un geste, d’autres d’un coup de pied dans le cul.

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À se plier de rire : tant le mouvement surréaliste que l’Académie Mallarmé sont allés chercher comme patron, en Saint-Pol-Roux, un Numa Roumestan (« le sourire est la moustache de l’âme »).

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Saint-Pol-Roux meurt en faisant en l’air le geste d’écrire : il précède son histrionisme dans la mort.

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L’erreur esthétique de Schopenhauer : l’art n’a jamais eu la portée qu’il lui décerne, il n’y a aucun idéal, aucun idéalisme dans l’art, c’est le vouloir-vivre déchaîné, corrupteur. Goethe : « La sagesse, cette vieille marâtre. »

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« Les pénitences spectaculaires écartées par la doctrine bouddhiste du juste milieu sont pourtant la preuve de la négation, donc le meilleur encouragement, laissant le moins de doute quant à la réalité de la négation. » (Philosophie 5 ici)

Que je m’explique. Un homme qui pratique le yoga pénien, capable d’enrouler son pénis comme un chewing-gum autour d’un bâton ou d’y suspendre des kilos, peut être, je pense, considéré comme ayant un pénis parfaitement insensibilisé, hors de fonctionnement. Il ne saurait dès lors être suspecté d’engrosser des femmes dans le dos de leurs maris, c’est-à-dire de feindre l’ascétisme à des fins charnelles.

(J’ai lu dans je ne sais plus quel ouvrage de professeur anglo-saxon –contemporain– que nous aurions en Occident des notions erronées sur les sadhus de l’Inde, qui seraient en réalité de vulgaires thugs à peu près nus coupables de toutes les turpitudes, en particulier sexuelles. Une chose est certaine ou bien j’ai des idées très fausses de la physiologie humaine : un homme capable de soulever des kilos suspendus à son pénis ne peut pas commettre ces turpitudes avec son pénis, éventuellement avec sa langue ou ses doigts comme un vieillard libidineux mais c’est là une forme de turpitude presque grotesque.)

Un tel homme ne fait peut-être pas par là-même la preuve de sa moralité mais indéniablement celle de son renoncement à la puissance sexuelle, dont on peut penser qu’il était doté comme les autres avant son étonnante gymnastique. Le moine bouddhiste qui, comme son Bouddha, rejette la voie ascétique, le tapa, peut quant à lui toujours être suspecté de tartufferie sexuelle : qui sait si son renoncement affiché n’est pas un moyen sournois d’obtenir des gratifications sexuelles génitales cachées ? Le yoga pénien, malgré son irréversibilité, devrait donc être la seule voie d’accès permise à la vie ascétique, ou bien une castration documentée, comme chez Origène.

Indian Naga Sadhu par Raj Patidar, 2019 (Source : fine art america)

Voilà un ascète dont on peut penser que les femmes trouveraient très dommage qu’il pratiquât le yoga pénien de la façon dont je le comprends (étant entendu que l’expression désigne chez nous, quand il est proposé de le pratiquer, au contraire un moyen d’améliorer ses performances sexuelles).

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De la volonté selon Schopenhauer

La volonté objectifiée, matérialisée se donne une histoire dans la matière, une histoire purement fictive. Dans le monde de la matière, la représentation (Vorstellung) a une généalogie, le « premier œil » est un développement, une résultante, car la nature, en tant que création, est fermée sur elle-même, même si l’espace et le temps sont ou étaient infinis, car la création est l’objectification de la volonté qui se fait autre dans l’objet, et cet autre créé est fermé sur lui-même. Infini et fermé sur lui-même – car subjectif (voyez infra la résolution de ce paradoxe).

Le point de vue matérialiste qui est celui de la matière fermée sur elle-même est nécessairement que la représentation est un développement, que « l’évolution » a produit le premier œil, la première représentation.

À présent, si l’espace est subjectif, une forme a priori de la subjectivité, l’infini spatial peut être fini dans le tout de l’être car l’espace subjectif est à la fois infini et fermé sur lui-même, étant infini dans la matérialisation coexistant avec la volonté pure. Ces antinomies peuvent être décidées, tranchées sans préjudice du kantisme, à savoir sans préjudice de l’esthétique transcendantale. L’infini de la nature est fini dans le tout de l’être.

La matière est fermée à la volonté pure, qui ne s’appréhende soi-même que métaphysiquement en tant qu’elle est métaphysique. – Mais puisque la volonté s’est matérialisée pour connaître ? La volonté doit se matérialiser pour obtenir une connaissance réflexive d’elle-même, elle doit donc créer la matière mais elle la crée pour l’ignorer aussitôt comme ce qu’elle n’est pas en soi.

Connaissance réflexive et conscience sont une seule et même chose. La volonté prend conscience d’elle-même dans la matière. Autrement dit, il n’y a rien à chercher dans la matière que la conscience, tout le reste est dans la matière volonté sans conscience et cette connaissance-là n’apporte rien quant au but de la matérialisation, quant au fondement du monde matériel, qui n’est pas en lui-même, ce dont nous assure universellement notre subjectivité, à savoir que le monde est un objet pour un sujet, le sujet étant en soi hors du monde objectal.

Le vouloir-vivre est la philosophie du superficiel : elle s’incarne dans le langage, dans le Verbe.

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« Tout est permis » est la loi du vouloir-vivre. La négation de cette loi est la négation du vouloir-vivre. Autrement dit, nous professons tous la négation du vouloir-vivre. (Sauf peut-être dans certains enseignements occultes, comme chez les Assassins du Liban, dit-on, mais il faut bien voir qu’il n’est nul besoin que rien ne soit vrai pour que tout soit permis.)

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Kierkegaard : Dieu n’a pas besoin de preuves.

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De la conscience en soi

Dieu est le possible de l’homme, ce qu’on trouve dans les Écritures sous la forme : « Dieu fait l’homme à son image. » Le possible de l’homme est l’être unique. L’essence de l’homme est donc l’ipséité de la conscience, qui se désavoue dans le vouloir-vivre. Le vouloir-vivre est la négation de l’ipséité de la conscience. Le vouloir-vivre est moins une résistance à la mort qu’une résistance à l’essence de l’homme, immortelle puisqu’elle n’est pas dans la vie, qui est un concept de nature, c’est-à-dire d’existence et non d’essence.

La négation du vouloir-vivre est l’affirmation de l’ipséité de la conscience. Dieu est solipsiste en philosophie car il connaît la vérité de son unicité, qu’il n’y a rien en dehors de Dieu. Or Dieu est l’essence de l’homme, donc l’homme doit parvenir au solipsisme s’il veut parvenir à la vérité. Ce n’est possible que par la négation du vouloir-vivre, auquel est attaché le principe d’individuation.

Est-ce à dire que Dieu n’existe pas comme individu ? Et une conscience peut-elle exister autrement que comme conscience individuelle ? Si la réponse est non, Schopenhauer a donc raison de ne point parler de Dieu, d’une conscience intelligente unique, mais de volonté aveugle ? (La volonté n’est pas une conscience ? Or dans l’hindouisme aussi la conscience est première : le Brahman.)

La conscience de Dieu est la conscience d’être l’être unique. La conscience de l’homme est la conscience d’être unique en tant qu’étant (existant) dont l’existence n’a pas d’être propre puisque Dieu est l’être unique. Ce que Dieu crée n’a pas l’être, seulement l’existence, mais il a une essence, qui est son possible et qui est Dieu : l’image de Dieu dans Sa conscience.

L’étant : nature, principe d’individuation, phénomènes. L’image de Dieu dans Sa conscience, c’est l’Idée de l’homme. L’Idée d’homme est unique. L’homme existant appartient à un genus métaphysique qui est l’Idée de l’homme. Cette appartenance est une dépendance, la dépendance de l’existence à l’essence, et cette dépendance est une hétéronomie radicale par laquelle l’existant est jeté dans un abîme de distance infinie à l’essence. L’existence, pour la conscience, est donc une faute ; cette faute est celle d’être une conscience individuelle, c’est-à-dire une conscience d’existant en vertu du principe d’individuation plutôt que dans le savoir d’être l’être unique, d’être l’être.

Pour la conscience humaine, savoir que je ne suis pas l’être est un déchirement et c’est l’aspiration fondamentale de la conscience individuelle que de mettre un terme à ce déchirement, par la négation du vouloir-vivre. La négation du vouloir-vivre est le mouvement premier de la conscience humaine, auquel fait obstacle la nature.

La nature est l’ensemble des liens du vouloir-vivre, elle fait donc l’objet d’un rejet foncier de la conscience, privée par elle de son ipséité, déterminée par elle comme une conscience contrairement à l’Idée de l’homme qui est unique. L’homme veut se confondre avec son Idée et la nature l’en empêche.

La nature est l’image de l’ipséité, en tant que la conscience d’être l’être produit Son image comme représentation de l’être unique. L’image n’est qu’un fantôme et c’est pourquoi il ne faut pas confondre l’Idée avec l’idée, qui est la nature en tant que représentation. L’idée est soumise au principe d’individuation tandis que l’Idée ne l’est pas. L’Idée est l’image avant l’individuation.

Le principe d’individuation est propre au caractère fantomatique de la conscience de l’étant en face de la vérité comme ipséité de la conscience. Une conscience est la conscience d’un déchirement de fantôme, une conscience fantomatique et déchirée soumise à la nature. Je ne peux accepter d’être une conscience (même si ce refus ne suffit pas à lui seul pour atteindre le solipsisme), ayant pour essence l’Idée de l’homme qui est l’image de l’être unique, et plus profondément ayant pour essence l’être unique. Je veux donc nier cette condition dans laquelle je me trouve en tant que conscience individuelle, nier la nature, nier le vouloir-vivre. Encore une fois, c’est le mouvement premier et il ne peut être surmonté (bien que toute psychologie cherche à le surmonter) puisqu’il représente la véritable dynamique de la conscience humaine en tant qu’elle a part à l’ipséité de la conscience. Et cette conscience déchirée, quand elle est lucide, ne peut enregistrer aucun progrès dans la nature, seulement les mêmes conflits toujours, dont le vouloir-vivre modifie les colorations à l’infini, sans y porter le moindre remède car c’est la forme immuable de sa manifestation d’étant.

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Self-denial overshooting ? – L’idée qu’il faut une mesure de sacrifice de soi pour accomplir de grandes choses en ce monde mais qu’au-delà de cette mesure –et il s’agit donc de faire attention– on sort carrément du monde et donc est manqué le véritable but du sacrifice, qui est au service du moi dans le monde, est sans doute l’une des idées les plus bizarres qui soit sortie du cerveau humain. Ce ne peut pas être le même moi qui se sacrifie et qui récolte les fruits du sacrifice, car si ce pouvait être le même la nécessité du sacrifice serait inexistante. Le sacrifice est celui d’un moi complet, qui disparaît dans le sacrifice. Je me nie pour mieux m’affirmer plus tard : impossible. Je ne peux vouloir me nier que si je comprends le monde comme irréductiblement opposé à mon affirmation, et dans ce cas je ne sacrifie rien au monde mais j’en sors. Se nier, c’est nier le monde : une fois le monde nié, le moi n’y a plus aucune place. Autrement dit, celui qui ne sort pas du monde n’a rien sacrifié du tout. Aucune position éminente dans le monde n’est due à la vertu, au sacrifice, à un quelconque self-denial.

Le kantisme devant le principe d’incertitude

« Le consensus de Copenhague, dans le domaine de la physique des particules, … conclut à de l’indéterminable dans l’objet lui-même du fait de l’inévitable interaction avec l’instrument de mesure. Cependant, ce consensus ne tient pas la route, philosophiquement, car on peut concevoir la possibilité d’autres instruments de mesure qui permettraient d’observer ces échelles sans interaction de l’observateur avec les phénomènes observés, par exemple grâce aux nanotechnologies. Cette pensée à elle seule dément l’affirmation selon laquelle l’indéterminé est dans le phénomène observé lui-même. » (lxiii, 24 août 2019)

Les tenants de l’école de Copenhague ont porté la contradiction à cette pensée dès avant que je la formule ; il n’était donc pas tout à fait scrupuleux de ma part de la présenter sans expliquer qu’elle était, selon les penseurs auxquels je m’oppose, déjà tenue pour sans portée dans le débat. Il me fallait, pour procéder autrement, connaître les objections de l’école plus en détail que ce n’était le cas quand j’écrivais ce chapitre. Je suis donc allé chercher la réponse de l’école, et, renseignements pris, je reconnais que ma position sur ce point précis – à savoir, que d’autres dispositifs de mesure pourraient permettre d’écarter l’incertitude – est relativement faible, mais tout en concédant la faiblesse de l’argument tiré de la mesure (bien que les possibilités des nanotechnologies que je cite n’aient pas été envisagées par l’école), mes conclusions restent justes du fait des autres arguments développés dans les précédents chapitres ainsi que de nouveaux arguments que je vais développer ici.

Je maintiens que l’indéterminisme de la mécanique ondulatoire n’est pas dans les phénomènes ainsi que le prétend l’école de Copenhague, mais je précise, en reprenant la distinction de l’école entre théorie objectiviste, telle que la mécanique classique, éventuellement « à déterminisme caché » telle que la mécanique statistique classique, et théorie subjectiviste, telle que la mécanique ondulatoire, complètement indéterministe selon l’école de Copenhague, que cette classification est erronée et devrait être plutôt ramenée à la différence entre indétermination comme conséquence contingente et comme conséquence nécessaire de la subjectivité formelle. Comme le monde phénoménal nous est donné via notre subjectivité formelle, il semblerait qu’une indétermination nécessaire selon cette dernière dût être considérée comme une indétermination dans les phénomènes eux-mêmes. Il n’en est rien : notre subjectivité formelle ne connaît que le déterminisme des phénomènes, c’est-à-dire leur détermination absolue selon la causalité. Cette indétermination nécessaire n’a pas pour conséquence une indétermination objective dans les phénomènes, puisqu’elle n’est alors que la conséquence d’une limitation de notre entendement dans le domaine même auquel celui-ci prescrit ses lois. Que notre entendement ne puisse être conduit à aucune contradiction dans la connaissance des phénomènes, à savoir, ici, qu’il ne puisse y avoir d’indétermination nécessaire comme conséquence de l’entendement puisque l’entendement prescrit à la nature la détermination absolue de la loi de causalité, n’est pas une proposition nécessaire, apodictique.

Mais en introduisant, comme je le fais, l’idée d’indétermination nécessaire selon la subjectivité, je suis en réalité conduit à prédire une révision complète des résultats de la mécanique ondulatoire, car cette idée est tout de même paradoxale (bien que son contraire ne soit pas nécessaire). Je prédis également que cette révision proviendra d’une remise en cause de la nature paradoxale de la lumière, ainsi que de la matière au niveau subatomique (Louis de Broglie), comme étant à la fois et en même temps ondulatoire et corpusculaire, ou de la définition des ondes et corpuscules. – De telles conclusions ne courent d’ailleurs jamais le moindre risque d’être hasardées, dans aucune science empirique, compte tenu de la synthèse continue au fondement de ces sciences.

Ma conclusion rappelle, au final, comme je l’ai déjà fait dans les précédents chapitres, que les résultats d’une science métrologique particulière, la physique, ne peuvent être étendus au-delà de ce domaine restreint sans de multiples apories dès lors que l’on chercherait à fonder sur eux une philosophie de la connaissance (car celle-ci repose sur des principes métaphysiques).

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i

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Pour commencer, le consensus de Copenhague ne fait pas dépendre le principe d’incertitude, à la manière dont les vulgarisateurs le présentent souvent au grand public, de l’interaction entre un processus de mesure et le phénomène mesuré. Autrement dit, une réponse sur ce point, comme dans la citation en exergue de ce chapitre, répond aux vulgarisateurs mais non à l’école elle-même. En effet, cet argument des vulgarisateurs ne permet pas d’exclure un possible « déterminisme caché ». En réalité, le principe d’incertitude est obtenu « indépendamment de tout processus de mesure particulier » (cf citation infra).

« Bohr et Heisenberg ont examiné ainsi de nombreux dispositifs [de mesure]. Pour chaque cas examiné on est conduit à l’impossibilité de mesurer l’état d’un corpuscule, mais on ne peut parvenir avec des raisonnements de ce genre à prouver d’une manière générale l’impossibilité de mesurer l’état mécanique d’un corpuscule ou d’un système de corpuscules. Pour y parvenir, il faut faire intervenir les lois de la mécanique ondulatoire. » (Jean-Louis Destouches, La mécanique ondulatoire, 1948, pp. 55-6 ; c’est de ce livre que sont tirées les citations du présent chapitre)

Passons sur le diallèle qui, dans cette citation, veut faire intervenir les lois de la mécanique ondulatoire pour parvenir au principe d’incertitude alors que ces lois sont fondées sur ce dernier ; c’est le passage suivant qu’il faut retenir principalement :

« La démonstration de ce résultat [le principe d’incertitude] ne fait appel qu’au principe des interférences [qui pose par hypothèse la relation d’Einstein entre énergie et fréquence] et au principe de décomposition spectrale pour la quantité de mouvement ; elle est une conséquence de propriétés mathématiques concernant ce qu’on appelle ‘les intégrales de Fourier’. On obtient donc cette fois les relations d’incertitude indépendamment de tout processus de mesure particulier. » (57)

Nous laisserons de côté l’explicitation du principe des interférences et du principe de décomposition spectrale puisque nous concédons à ce passage l’essentiel, à savoir que le principe d’incertitude doit découler de ces principes « indépendamment de tout processus de mesure particulier ». Relevons tout de même que Bohr et Heisenberg n’ont pas eu dès l’abord la conviction que le principe en découle « indépendamment etc. », puisqu’ils ont examiné de nombreux dispositifs de mesure (citation pp. 55-6). Il faut donc supposer que ne leur était pas de prime abord évident le fait que le principe d’incertitude s’obtient indépendamment de tout dispositif de mesure, autrement ils n’auraient pas tenté de répondre à cette objection (la même que j’ai formulée en lxiii), qu’ils aient anticipé cette objection ou qu’elle leur ait été présentée par d’autres, au moyen de l’examen de dispositifs de mesure alternatifs, examen qui ne pouvait jamais écarter un « déterminisme caché », c’est-à-dire ne pouvait pas « prouver d’une manière générale l’impossibilité de mesurer l’état mécanique d’un corpuscule ou d’un système de corpuscules ». S’ils l’ont pratiqué, c’est qu’ils n’étaient pas d’emblée convaincus que cet examen ne pourrait en aucun cas contredire le principe d’incertitude.

Or, même en concédant l’essentiel à ce passage, donc en répudiant notre citation en exergue de ce chapitre, nous allons voir que ce passage ne permet pas de conclure à l’indétermination dans les phénomènes.

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Si un corps impacté par une propagation quelconque produit des interférences ou des diffractions, ce qui se propage est une onde. Si ce qui se propage est un ensemble de corpuscules ou particules, le corps impacté subit un choc et se met lui-même en mouvement. L’expérience semble montrer que la lumière est à la fois ondulatoire et corpusculaire.

L’incertitude de Heisenberg est liée au fait qu’un corpuscule que nous observons est heurté, donc déplacé, par le photon de lumière qui nous permet de l’observer (le corpuscule subit un choc car la lumière possède un aspect corpusculaire) – l’observer au microscope, dans le cas du microscope, mais le principe vaut pour tous procédés de mesure en vertu des considérations citées.

Or, même en tenant compte des citations précédentes, l’indétermination est dans la mesure et non dans les choses. On ne peut en effet tirer aucune conclusion quant à la détermination ou non des phénomènes à partir de fonctions d’ondes qui sont « seulement des intermédiaires de calcul » (62), alors que c’est bien ce qu’on prétend faire par le raisonnement « objectif » concluant à un indéterminisme qui serait « de droit » dès lors qu’il découlerait du principe des interférences et du principe de décomposition spectrale des fonctions d’onde de la mécanique ondulatoire. D’un simple instrument de calcul on ne peut tirer aucune conclusion quant aux phénomènes mais seulement quant à notre faculté de calcul : la notion d’indétermination reste donc subjective dans tous les cas (subjective universelle, c’est-à-dire liée à notre subjectivité formelle), elle n’est pas objective, elle n’est pas dans les phénomènes. Un indéterminisme objectif ne peut d’ailleurs nullement être pensé, car la pensée est assujettie à la loi de causalité qui détermine la condition de possibilité de notre expérience et par laquelle, dans les phénomènes de notre expérience, tout effet a une cause.

La présence de i (imaginaire) dans les fonctions d’onde de la mécanique ondulatoire fait qu’elles ne traduisent en aucune façon les vibrations d’un milieu : « ce sont seulement des intermédiaires de calcul : elles servent à calculer des probabilités » (62). Or toute fonction est un intermédiaire de calcul. Le fait qu’elles servent ici « seulement » d’intermédiaire introduit de l’arbitraire – surtout quand ce pur intermédiaire est apparu à partir de fonctions réelles (des fonctions d’ondes traduisant les vibrations d’un milieu), desquelles on abandonne au passage le caractère de traduction de phénomènes réels.

On a donc parlé pour les ondes de la mécanique ondulatoire d’« ondes de probabilités », mêlant allégrement l’objectal et l’abstrait. Mais une probabilité n’a pas de mouvement, au sens physique, dans l’espace et dans le temps.

Ces équations ont été développées pour permettre un accord satisfaisant avec les valeurs de l’expérience (raies spectrales, etc.), du moins une meilleure concordance que dans le cas de la première mécanique des quantas. Puisque nous avons des équations qui s’accordent avec les données de l’expérience, elles permettent des prédictions (ne fût-ce que des prédictions de probabilités ; on reste dans le processus d’induction classique, avec sa part d’incertitude – l’incertitude avant le principe d’incertitude : voyez ce que nous avons dit de la méthode inductive, notamment en lxviii). Elles jouent leur rôle de pouvoir technique mais en l’occurrence elles ne veulent rien dire – du moins dans les écrits des savants qui jusqu’à ce jour ont tenté de leur donner un sens.

« La mécanique ondulatoire apparaît comme un cas particulier de la théorie générale des prévisions. » (84) Elle n’a donc pas de sens physique en tant que telle : c’est un symbolisme commode pour tirer des prévisions à partir des données de l’expérience. La traduction de ce symbolisme en termes intuitifs peut se faire d’une infinité d’autres manières que celle adoptée (à savoir, l’infinité des termes intuitifs ne contredisant pas les résultats expérimentaux).

Que ces fonctions ne traduisent pas une vibration dément formellement le postulat du principe d’incertitude, puisque celui-ci repose censément sur la nécessité de tenir compte à la fois du caractère corpusculaire et ondulatoire de la lumière (« les relations d’incertitude proviennent de la nécessité de faire intervenir les deux aspects ondulatoire et corpusculaire de la lumière », p. 55), et qu’ici le caractère ondulatoire est une pure abstraction.

« La mécanique ondulatoire est née de l’idée d’associer des ondes aux corpuscules d’une façon analogue à l’association photons-ondes en optique. Mais quand la mécanique ondulatoire a pris sa forme définitive, on a constaté que ces ondes avaient un caractère beaucoup plus abstrait que les ondes de la physique classique : c’est ainsi que l’unité imaginaire i figure dans l’équation d’ondes et que dans le cas d’un système de plusieurs corpuscules l’onde ne se propage pas dans l’espace physique mais dans un espace abstrait, l’espace de configuration. » (75) L’espace de configuration (en mécanique classique) est un espace à 3n dimensions. C’est un simple artefact. Dans cet espace abstrait, on parle de point figuratif, ce qui permet de traiter un ensemble de corpuscules comme un corpuscule. Or l’emploi de cet espace sert également, selon Destouches, à ôter toute « signification physique » (70) à l’onde en mécanique ondulatoire.

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iii

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« Les théories physiques sont à diviser en deux classes : 1) Celles pour lesquelles toutes les grandeurs sont simultanément mesurables [théories objectivistes] ; 2) Celles pour lesquelles il existe des paires de grandeurs non simultanément mesurables (en droit) [théories subjectivistes]. On peut établir que pour les théories de la première classe, il existe une grandeur d’état, tandis que pour celles de la seconde classe il n’en existe pas. » (90) (« On appelle ‘grandeur d’état’ une grandeur telle que si sa valeur est connue, la valeur de toute grandeur s’en déduit, et ‘état’ à un instant la valeur d’une grandeur d’état à cet instant. » [55]) & « Une théorie à déterminisme caché est une théorie objectiviste. La mécanique statistique classique est un exemple de telle théorie. » (95)

Quand nous parlons de la réalité, nous parlons avant tout de notre subjectivité formelle (universelle). Une théorie physique « objectiviste » n’est donc pas plus objectiviste, fondamentalement, qu’une théorie « subjectiviste » ; car, strictement parlant, une théorie objectiviste nous donnerait à connaître le monde tel qu’il pourrait l’être en dehors de toute subjectivité. Or nous connaissons le monde via notre subjectivité formelle universelle, notre entendement.

L’indéterminisme « de droit » n’est pas non plus une indétermination objective dans les phénomènes, mais une conséquence nécessaire de la subjectivité formelle – tandis que le déterminisme caché serait une conséquence contingente. Le déterminisme est caché car nous n’avons pas en l’état les moyens de le mettre à jour, tandis que l’indéterminisme de droit révèle une impossibilité subjective nécessaire.

Mais, de surcroît, cette distinction, et la notion même d’indéterminisme de droit, reposent sur la double nature contradictoire, corpusculaire et ondulatoire, de la lumière et de la matière au niveau subatomique dans la conception actuelle, laquelle a vocation à être dépassée. Cette dualité paraît en effet non seulement contradictoire prima facie (nonobstant l’expérience et sa rationalisation par le concept de « complémentarité » : le corpusculaire et l’ondulatoire sont deux aspects complémentaires de la lumière et de la matière au niveau subatomique, rendant complémentaires deux aspects conçus dans un plan plus macro comme exclusifs l’un de l’autre) mais de surcroît bancale ; le corpusculaire serait en effet le seul aspect physique, l’ondulatoire n’étant, dans la mécanique ondulatoire qui postule cette dualité, qu’abstrait, heuristique. Donc, non seulement un indéterminisme de droit n’a aucune conséquence sur la détermination absolue du réel phénoménal (indiquant bien plutôt une limitation de l’entendement dans ce même réel), mais en outre il existe de bonnes raisons de penser que cet indéterminisme de droit repose sur une « singularité » devant être surmontée.

Une théorie est dite subjectiviste et indéterministe parce qu’un photon bouscule un corpuscule : cherchez l’erreur ! En réfléchissant à ce fait, on en vient à se dire que la différence est la même qu’entre un miroir et ce qu’il reflète : ce que nous montre le miroir serait indéterministe parce qu’il inverse la gauche et la droite… Le choc du photon est un pur phénomène physique, nos instruments de mesure fonctionnent sur la base des principes de la physique, et l’on ne peut changer de physique (de forme de l’entendement) en changeant d’échelle, en passant du niveau sensible au niveau atomique ou subatomique. Tout comme on corrige le reflet du miroir par une opération mentale, on doit pouvoir corriger la perturbation causée par la mesure au niveau atomique par des opérations mentales également : il faut parvenir à penser l’état sans le photon dont nous observons l’effet.

La distinction entre théories objectivistes et subjectivistes est peu pertinente car nos sens eux-mêmes sont en quelque façon un « appareil de mesure devant être mis en interaction avec les systèmes observés » (104). Ce que nous révèlent nos sens n’est pas « objectif », même s’il est posé comme tel par la physique (y compris la physique quantique, qui se consacre au subsensible). On peut certes parler d’objectivité dans le sens où le consensus peut se faire dans la subjectivité formelle universelle, mais en aucun cas dans le sens, seul adéquat, où il nous révèlerait la chose en soi, et cette impossibilité résulte précisément de ce que nos sens sont un moyen d’interaction. – Certes, nos sens n’envoient pas de photons bousculant les corpuscules. S’agirait-il donc d’une interface sans interaction ? Le cerveau est actif dans le traitement des sensations : il fait subir à celles-ci son action propre, donc il y a, indirectement, interaction : entre la donnée et le résultat. Ce pourquoi nous ne pouvons connaître la chose en soi.

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iv (annexe)

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Les sciences exactes ne permettent pas, globalement, de prédire l’avenir mieux que le paysan à son échelle (le temps qu’il fera), alors même qu’elles se fondent sur la connaissance de lois exactes universelles. Les sciences exactes ne sont ainsi bonnes qu’à produire une technique. Si la science pouvait décrire le monde, elle serait, puisqu’elle se fonde sur des lois, en mesure de prédire l’avenir ; le fait qu’elle ne puisse être prédictive indique qu’elle n’est pas non plus descriptive. Elle est purement et simplement prescriptive, par le biais d’une technique. Encore convient-il de faire remarquer que la technique ne se rattache pas nécessairement à la science, mais à n’importe quelle pratique (ou art) : un maître d’armes prescrit, en l’enseignant, la conduite à suivre au combat corps-à-corps. La science est un système prescriptif parmi d’autres.