Tagged: Astronomie

Journal onirique 11

Période : juin-juillet 2020.

Les initiales des prénoms sont rendues aléatoires par des jets de dés. Je ne rappellerai pas cette procédure lors des publications suivantes du journal.

Sans titre, de Cécile Cayla Boucharel

*

Au sommet d’une côte, au crépuscule, je découvre un spectacle saisissant. Un château se dessine à quelque distance dans le cercle d’une pleine lune de couleur rouge pâle. C’est la grande lune telle qu’on la voit à son lever, en position basse près de la terre, mais comme un reflet on voit aussi, plus haut dans le ciel, la petite lune, elle aussi rouge pâle. Ces deux lunes différentes par la taille sont comme une illustration du phénomène étrange par lequel on voit la lune plus grande près de l’horizon que haut dans le ciel bien qu’elle soit dans tous les cas à la même distance de nous – phénomène sur lequel revient à plusieurs reprises le philosophe Alain dans ses Propos et dont Schopenhauer a donné une explication qui se contredit†. La grande lune qui encercle le château a de surcroît un halo vert, qui s’étend sur la pénombre autour et dans lequel volent des oiseaux.

La magnificence de ce spectacle dépendant principalement de la position transitoire de la grande lune, laquelle, en se déplaçant, va mettre immanquablement fin à la perspective dont je profite, je me hâte d’en prendre des photos avec mon téléphone portable. Dans mon empressement, j’ai conscience d’être maladroit. Après que j’ai pris trois ou quatre photos de suite, la perspective a disparu et ne présente plus la même beauté. En regardant les photos que je viens de prendre, je constate qu’elles sont plus nombreuses que je croyais, mais, comme je m’y attendais, toutes ratées et sans intérêt. À la suite de ces photos viennent, dans mon téléphone, des images pornographiques.

†Voici un Propos d’Alain à ce sujet et le passage en question dans Schopenhauer.

La lune à son lever, Propos d’Alain (Émile Chartier) du 18 juillet 1921

Je rencontrai le philosophe en même temps que la pleine lune, à son lever, montrait son large visage entre deux cheminées. « Je m’étonne toujours, lui dis-je, de voir le disque lunaire plus grand que je ne devrais. » Sur quoi il voulut bien m’instruire : « Ni au zénith, dit-il, ni à son lever, vous ne voyez le globe de la lune comme il est ; ce ne sont que des apparences, qui résultent à la fois de la distance où se trouve l’astre, et de la structure de vos yeux. Par l’interposition d’une lunette grossissante, vous verriez encore une autre apparence ; il faut toujours s’arranger des instruments qu’on a. » À quoi je répondis : « Fort bien ; et je m’en arrange ; mais je ne m’arrange point aussi aisément de cette lune si grosse à son lever, car c’est par un faux jugement que je la vois telle, et non par un jeu d’optique. » « La réfraction, dit-il, est un jeu d’optique. » « Il est vrai, répondis-je, mais la réfraction n’a rien à voir ici. » Il se moqua : « Mais si, dit-il, c’est toujours, ou à peu près, le bâton dans l’eau, qui paraît brisé. Toutes ces illusions se ressemblent, et sont d’ailleurs bien connues. »

J’avais roulé un morceau de papier en forme de lunette, et j’observais l’astre, tantôt avec l’œil seulement, tantôt au moyen de cet instrument digne de l’âge de pierre, émerveillé de voir que la lune, dès qu’elle était isolée des autres choses par ce moyen, reprît aussitôt la grandeur qu’on est accoutumé à lui voir lorsqu’elle flotte en plein ciel. « Les astronomes, lui dis-je, savent tous que l’apparence de la lune n’est pas plus grande à l’horizon qu’au zénith ; vous pourriez vous en assurer en la regardant à travers un réseau de fils tendus et entrecroisés, comme ils font. Mais ma simple lunette de papier suffit presque pour ramener à l’apparence ce fantôme de lune, que mon imagination grossit. Et, donc, laissons aller le bâton brisé par la réfraction. Ce n’est pas ici la structure de mes yeux qui me trompe, ni le milieu physique interposé. Que la lune me paraisse plus petite d’ici que si je m’en rapprochais de quelques milliers de kilomètres, voilà une illusion ; mais que je la voie plus grosse à l’horizon qu’au zénith, cela n’est pas. Même dans l’apparence, cela n’est pas ; je crois seulement la voir plus grosse. Mettez votre œil à ma lunette. » « Je ne l’y mettrai point, dit-il, parce que je sais que vous vous trompez. » Il est bien impertinent de vouloir montrer à un philosophe une expérience qui trouble ses idées. Je le laissai, et je poursuivis mes réflexions.

Quand on a décrit l’apparence, quand on a fait voir qu’elle traduit la réalité en la déformant d’après la distance, d’après les milieux interposés et d’après la structure de l’œil, on n’a pas tout dit. On a oublié, ce n’est pas peu, ce genre d’erreur qui semble apparaître, si l’on peut ainsi dire, et qui ne répond même pas à l’apparence. Aussi, pour saisir l’imagination en ses folies, cet exemple est bon. Malebranche ne l’a point ignoré ; et plus récemment Helmholtz l’a rapproché de ces montagnes et de ces îles, qui, dans le brouillard, semblent plus grandes qu’à l’ordinaire. Au reste les explications qu’ils donnent l’un et l’autre de ce jugement faux sont peu vraisemblables. De toute façon, et notamment pour la lune, je dois accuser un mouvement de passion, un étonnement qui ne s’use point, de voir cet astre s’élever parmi les choses, et qui me trompe sur l’apparence elle-même, faisant ainsi monstre de mon opinion seulement. Vous qui croyez que les dieux n’apparaissent plus, allez voir la lune à son lever.

Alain impute donc cette étrange illusion –ce « jugement faux »– à un « mouvement de passion », car elle ne peut s’expliquer selon lui par les effets d’optique qui produisent les autres illusions auxquelles nos yeux sont sujets. Si j’ignore quelles sont les explications « peu vraisemblables » qu’en ont donné Malebranche et Helmholtz cités ici, Schopenhauer en a donné une qui, non seulement donne raison à Alain quand au fait que les lois de l’optique ne sont pas en jeu dans ce phénomène (c’est-à-dire qu’Alain aurait pu trouver confirmation de son point de vue dans Schopenhauer, s’il l’avait lu, comme d’ailleurs beaucoup de philosophes ultérieurs à Schopenhauer, dont je suspecte certains d’avoir tu leurs influences et leurs sources et manqué de cette façon à la probité intellectuelle – celui que personne ne cite car il a tout dit !), qui lui donne raison à ceci près que pour Schopenhauer le bâton brisé n’est pas non plus un pur jeu d’optique, mais qui pourrait aussi être séduisante et convaincante si, comme je l’ai dit, elle ne se contredisait pas. La voici.

Le monde comme volonté et comme représentation, Livre I, §6

Il existe bien d’autres exemples de ces apparences ou illusions de l’entendement : le bâton plongé dans l’eau et qui paraît brisé ; les images des miroirs sphériques qui se produisent un peu en arrière de la surface, si elle est convexe, et à une grande distance en avant lorsqu’elle est concave ; la lune qui paraît beaucoup plus large à l’horizon qu’au zénith ; cet effet ne résulte nullement des lois de l’optique puisqu’il a été établi, grâce au micromètre, que l’œil aperçoit au zénith la lune sous un angle visuel un peu plus grand qu’à l’horizon. C’est que l’entendement juge de la lune et des étoiles comme s’il s’agissait d’objets terrestres ; il attribue alors à l’éloignement la diminution d’éclat de ces astres, dont il apprécie la distance suivant les lois de la perspective aérienne ; c’est pour cette raison que la lune est vue beaucoup plus grande à l’horizon qu’au zénith, et que la voûte céleste elle-même paraît plus étendue à l’horizon, où elle semble s’aplatir. C’est par suite d’une appréciation non moins erronée, toujours d’après la perspective aérienne, que des montagnes très élevées, dont la cime seule est visible dans l’air pur et transparent, nous apparaissent plus rapprochées de nous qu’elles ne le sont en réalité ; la distance n’est d’ailleurs diminuée qu’aux dépens de l’altitude ; c’est le phénomène qu’offre le mont Blanc vu de Sallanches.

Toutes ces apparences illusoires se présentent à nous comme des résultats de l’intuition immédiate, et il n’est aucune opération de la raison qui les puisse dissiper ; celle-ci n’a de pouvoir que contre l’erreur ; à un jugement qui n’est pas suffisamment motivé, elle en opposera un contraire et vrai ; elle reconnaîtra, par exemple, in abstracto, que ce qui diminue l’éclat de la lune et des étoiles, ce n’est pas l’éloignement, mais bien l’existence de vapeurs plus épaisses à l’horizon ; mais, en dépit de cette connaissance tout abstraite, l’illusion demeurera identique dans tous les cas cités plus haut ; car l’entendement étant absolument distinct de la raison, faculté de surérogation dans l’homme seul, [il] peut affecter, même chez celui-ci, un caractère irrationnel.

L’entendement juge de la lune comme il juge des corps dans son monde d’objets, qui est, eu égard au fait que l’entendement est au service de la volonté objectivée dans le corps, le monde des objets immédiats, des objets terrestres. Il juge donc de l’éloignement de la lune en fonction de l’éclat de celle-ci, et si cet éclat varie dans la perception en raison de conditions externes, la perception de la taille de la lune, c’est-à-dire de sa distance, varie avec celle-ci. Or Schopenhauer affirme que l’éclat de la lune est affecté à l’horizon par des « vapeurs plus épaisses », qui diminuent cet éclat : mais si l’éclat de la lune est affaibli par des vapeurs à l’horizon, nous devrions voir à l’horizon la lune plus petite, alors que Schopenhauer prétend expliquer pourquoi la lune est vue plus grande à l’horizon qu’au zénith. – Par ailleurs, la petite expérience conduite par Alain, avec sa lunette en papier qui rétablit peu ou prou l’apparence de la lune, ne paraît pas confirmer l’hypothèse de Schopenhauer : la lunette de papier ne semble en effet pas pouvoir annuler des effets externes affectant la luminosité de la lune, mais seulement séparer la lune de son fond dans la perception.

Quand on voit « monter » la lune dans le ciel, on croit qu’elle s’éloigne de nous, c’est-à-dire de la terre où nous sommes, et c’est pourquoi nous la voyons plus petite au zénith qu’à l’horizon. – Je ne vois que ce que je crois.

*

J’ouvre un fenestron qui fait face, de très près, aux branches d’un grand arbre et que je laisse habituellement fermé. Ce mouvement dérange un merle nichant dans l’arbre juste à hauteur du fenestron. Le merle sautille de-ci de-là dans l’entrelacs des branches, tiraillé entre son désir de fuir et sa volonté de protéger son nid, où il couvait un petit merle qui commence, ne sentant plus la chaleur de sa mère contre lui, à pousser de petits « crâ ! crâ ! » pathétiques. La mère continue ses mouvements fébriles, percevant toujours ma présence, même si je me suis immobilisé. Je me déporte le plus doucement possible sur le côté pour m’écarter de l’embrasure de la fenêtre, afin que le merle se rassure. Cela semble marcher car elle saisit des baies dans son bec et les donne à becquer à son petit. Je crains de l’effrayer à nouveau si je repasse devant la fenêtre, et de même si je cherche à refermer celle-ci, bien que ce soit la seule manière de rendre une paix complète à la maman merle. En effet, si je laisse la fenêtre ouverte, cette ouverture sur le monde des hommes lui fera peut-être abandonner son petit, mais repousser le fenestron pour le fermer risque de ne pouvoir être accompli avec suffisamment de douceur pour qu’elle ne s’enfuie pas à tout jamais dans un mouvement de panique, abandonnant là aussi son petit.

*

On me dit que je place trop haut le réformateur Zwingli, que sa vie n’était pas au-dessus de tout reproche car il fut ambassadeur à Orléans de l’empereur catholique Charles Quint en même temps qu’il propageait la réformation. Cette information m’inquiète effectivement car elle jette sur le réformateur un soupçon de duplicité. Aussi demandé-je à Charles Quint lui-même s’il est vrai que Zwingli fut son ambassadeur. L’empereur, d’aspect plus souffreteux que majestueux, semble d’abord vouloir s’offenser de ma question, car il prétendait de son côté combattre la réformation, mais il se contente de répondre : « Cherche. »

Sur ce, je me rends avec des amis à une messe nocturne dans une église en Arabie Saoudite. Nous prenons place sur les bancs face à l’autel. Derrière celui-ci, le mur est largement ouvert et nous avons une vue sur la Tour du Royaume (Burj al-Mamlaka) à Riyad, illuminée dans la nuit. C’est superbe.

*

Je m’installe dans une grande chambre avec deux lits où T. est déjà, étant depuis plusieurs jours en ce château où je viens d’arriver. Alors que nous nous couchons, T. place un livre ouvert sur ma table de chevet, me disant qu’il convient de l’y laisser toute la nuit, car il s’agit d’un jeu de rôle d’un type nouveau, surnaturel. Nous devons commencer la partie demain mais les propriétés du livre nécessaire à ce jeu font qu’il doit rester ouvert la nuit à telle page en fonction de la partie qui doit être jouée. T. ajoute d’autres explications tout aussi étranges et je ressens un vague malaise, comme s’il cherchait à m’inquiéter, non par plaisanterie mais avec de mauvaises intentions.

Les lumières éteintes et mes yeux s’habituant à l’obscurité, je constate que le verre d’eau placé sur ma table de chevet à côté du livre a changé de couleur : l’eau est devenue sombre, épaisse et verdâtre, comme mêlée de vase. Je le dis à T., couché dans le lit à côté, et qui me demande alors si l’eau est devenue laiteuse. Il semblait ainsi s’attendre à un phénomène de cette nature, en lien avec le livre. Je lui réponds que l’eau n’est pas devenue laiteuse mais verdâtre. Il me dit alors de ne pas la boire mais d’aller la jeter dans le lavabo de la salle d’eau adjacente, et je crois percevoir de l’inquiétude dans ses paroles.

Alors que je saisis le verre, je perds tout contrôle de mon bras, qui exécute des mouvements saccadés en dehors de ma volonté, si bien que le contenu du verre, que je ne lâche pas, nous asperge, T. et moi, ainsi que les objets et meubles nous entourant. Je commence à craindre que quelque chose soit en train de mal tourner avec ce jeu surnaturel.

*

Grâce à la supériorité de sa technologie, l’Islande est passée à la semaine de travail de dix-neuf heures. Un nouveau métier a dû être créé à cette occasion, et je discute avec une jeune femme fraîchement promue consultante pour ceux de ses concitoyens qui rencontrent des difficultés à s’ajuster psychologiquement à la nouvelle situation sociale. Car la population découvre que le travail spécialisé détruit toutes les capacités et qu’il faut les rééduquer pour vivre avec du temps libre.

*

Je retourne à S., en bord de mer sur la Côte des roses, où la pratique des Anglais de venir passer leurs vacances d’été s’est accrue au point qu’il ne s’y rencontre plus que des Anglais. Adultes et enfants jouent ensemble sur des terrains de jeu aménagés entre les pins parasols ou dans les jardins des pavillons et bungalows.

Une petite fille près de moi perd l’équilibre et, après quelques instants de vacillement, finit par tomber par terre, sans se faire mal. Comme elle voit que je la regarde, elle m’insulte : « F*ck you ! », puis rejoint le terrain de volley-ball de plein air où d’autres enfants de son âge, trop petits pour ce sport, font une partie.

Je m’éloigne. En passant près d’un autre terrain de volley où deux ou trois adolescentes font également une partie, le ballon s’écarte du terrain suite à un geste maladroit de l’une des joueuses, qui lui court après. Le ballon venant dans ma direction, un peu au-devant de moi, je peux, moyennant un effort modeste, l’intercepter et le renvoyer aux joueuses, épargnant sa peine à celle qui court après. Mais elle est plus rapide que moi, et, saisissant le ballon, me dit : « It’s for me ! » Certes elle sourit mais je suis froissé par sa remarque car j’ai le sentiment qu’elle a cru que je cherchais à m’emparer du ballon pour moi-même. Je lui dis : « Yes, I know » pour lui faire comprendre que mon intention était de lui renvoyer le ballon mais je regrette aussitôt cette réponse car soit elle cherchait seulement à ne pas me remercier ou au moins me savoir gré de mon intention, et je devais alors hausser les épaules devant cette incivilité, soit ses paroles n’avaient pas de motivation bien précise et ma réponse lui signifiait alors que je la suspectais gratuitement de me prêter de mauvaises intentions. Je poursuis mon chemin en lançant : « Good play ! » Je veux dire quelque chose comme « amusez-vous bien », comme « bon après-midi », mais je me rends compte, vu le geste maladroit de la joueuse à l’origine de ces quelques échanges, que cela peut s’entendre comme un sarcasme : « Quelle bonne joueuse ! » pour dire « Que tu joues mal ! »

Je continue de marcher parmi les réjouissances des estivants. Ces scènes de gaîté remuent un fond de mélancolie en moi, j’y vois la tentative désespérée du prolétariat de goûter aux joies de la vie, une respiration convulsive en surface avant de replonger dans les eaux noires du travail déshumanisant. Et pour ces enfants qui ne le connaissent pas encore, il n’y a pas d’autre destin.

*

En réponse à des sarcasmes visant un arrêt judiciaire en défense de la liberté d’opinion et d’expression pour l’Église, je rappelle à mes interlocuteurs la pensée du philosophe Alain dans un de ses Propos, que je leur résume ainsi : Quand on compare un prêtre et un libre penseur, il faut aussi regarder si la société est une société de prêtres ou une société de libres penseurs.

Le Propos d’Alain, admirable, est le suivant (extrait).

Libre pensée et religion, Propos d’Alain du 12 juillet 1931

Deux ou trois augures cherchaient pourquoi le catholicisme trouve plus que jamais audience dans la jeunesse la mieux instruite. Ils ne remuaient que les lieux communs. Mais le sauvage philosophe mit le pied sur leurs faibles pensées.

« Le prêtre, dit-il, est en meilleure position que vous. Il parle au nom de la libre pensée. Ne vous récriez pas ; il le peut. Il a le droit de se moquer de vous, et il ne s’en prive pas. La terre a tourné, les perspectives se sont déplacées ; vous ne vous en doutez pas. La libre pensée, c’est votre pensée. Votre pensée ! Rien n’est moins respirable que cette épaisse pensée, qui ne bouge pas, qui ne bougera pas, qui cherche des verges, qui juge selon la peur, selon l’ennemi, selon l’ami, selon le banquier ; cette pensée coléreuse, méchante, étranglée ; peut-être honteuse d’elle-même au fond, car elle ne cesse pas de monnayer des cadavres. Et cette importance, et cette arrogance, et le fouet levé sur ceux qui contredisent ! Il est vrai que l’on rit du fouet ; mais votre espérance est qu’on n’en rira pas longtemps. J’ai appris qu’il ne faut pas troubler un cheval qui mange l’avoine ; le coup de pied est brutal, et, heureusement, mal dirigé. Voilà comme je vous vois ; vous pensez en mangeant. »

Mon sentiment est que beaucoup de Français ont fini de rire du fouet.

*

Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, une famille d’aristocrates anglais cherche à envoyer un homme de confiance dans la colonie d’Amérique du Nord pour y veiller à ses intérêts, au moment où des bruits commencent à courir sur une agitation des colons en vue de l’indépendance. Il est décidé d’envoyer un des fils, encore adolescent. Or ce dernier, qui s’est porté volontaire et a réussi à plaider sa cause et à se faire choisir pour ce voyage malgré son âge tendre, est secrètement au service de la domesticité de la famille, qui cherche elle aussi à envoyer quelqu’un dans la colonie, pour favoriser le mouvement prolétarien dans la guerre d’indépendance qui se prépare. Les domestiques de cette famille ont en effet formé une société secrète anarchiste et, par le chantage, ont gagné le jeune fils à leur cause. Lors d’une réunion secrète dans un salon du manoir, en l’absence des maîtres, les domestiques décident d’envoyer un des leurs en Amérique pour s’assurer que le fils de famille agira conformément aux intérêts du prolétariat anarchiste : ils désignent à cette fin un serviteur d’aspect particulièrement patibulaire.

Avant le départ, on voit, par un beau jour ensoleillé, le fils de famille traverser une promenade londonienne arborée où l’on sort habituellement les enfants et les adolescents de l’aristocratie et de la grande bourgeoisie. Leur innocence mignonne et gaie contraste avec la condition du prolétariat invisible (car invisibilisé) que le rêve fixe dans mon esprit, et cette scène, loin de m’attendrir, me laisse au contraire de glace : ce sont là ceux qui doivent payer.

Quelques années plus tard, le fils de famille, à présent dans la fleur de l’âge, est aux côtés des révolutionnaires français de 1789. Il croit retrouver dans l’armée révolutionnaire française un avatar de l’armée du peuple des colons nord-américains mais déchante car l’esprit militariste finit par l’emporter sur l’esprit populaire.

On découvre cette désillusion, mais aussi un certain trait de son caractère, dans l’épisode suivant. Son expérience dans la guerre d’indépendance américaine lui valant un certain prestige dans l’armée révolutionnaire, quand il arrive en calèche dans un camp et demande au commandant deux hommes pour une mission secrète, celui-ci ne fait aucune difficulté à les lui donner. Ils repartent tous les trois en calèche. En chemin, l’un des soldats demandant au milord où ils doivent se rendre, ce dernier répond : « En bord de mer, à Biarritz ! », ce qui signifie qu’ils vont prendre du bon temps avec les femmes et le jeu dans un lieu de villégiature monarchiste. Il cherchait uniquement de la compagnie pour une partie de plaisir. Les trois éclatent de rire, égayés par cette perspective et le bon tour joué au commandant.

Quelques années passent encore, et notre milord est devenu un homme mûr impliqué dans les intrigues d’une famille d’annoblis vivant dans le grand luxe sous l’Empire. Comme il est question qu’il épouse une des filles de cette famille, il s’est attaché à celui des fils qui pouvait le mieux assister ses desseins, et dont il sert en échange les intérêts contre les autres fils. Quand un oncle à eux se fait remarquer par l’empereur Napoléon Ier pour des succès militaires à l’étranger, et en reçoit des félicitations publiques, le fils en question est fâché car c’est de nature à favoriser les intérêts d’un de ses frères et rivaux au détriment des siens.

*

En touriste à Stockholm, je descends du métro et m’arrête au bout du quai pour m’assurer, en lisant l’affichage, que je vais emprunter la sortie qui convient. Tandis que je suis ainsi immobile, un touriste asiatique entré sur le quai par les escaliers que je m’apprête à emprunter pour sortir, m’aborde en me demandant si je parle anglais. Quand je lui réponds que yes, il m’invite à le suivre à quelques pas sur le quai jusqu’au distributeur de tickets, car il ne sait comment s’y prendre. Je n’en ai pas la moindre idée moi-même (il faut croire que j’ai acheté mon propre ticket d’une autre manière) mais j’accepte de l’aider. Je commence par appuyer sur un bouton au hasard et ceci fait tomber dans l’escarcelle de la machine, où l’utilisateur récupère en principe ses tickets et sa monnaie, d’abord un billet de dix euros (la Suède serait ainsi passée à l’euro) puis des pièces de monnaie. Je dis au touriste de prendre cet argent car il faut considérer cet événement comme une aubaine, et en profiter ne saurait être immoral. Le touriste a quelques scrupules mais s’empare finalement d’une poignée de pièces avec le billet. Pendant qu’il met cet argent dans son portefeuille, les pièces continuent de tomber et, alors que je croyais que ce ne serait que de la menue monnaie, je vois de nombreuses pièces d’un et deux euros. Je demande alors au touriste, par politesse, de me laisser prendre un peu d’argent moi-même : « Allow me… » car, après tout, lui dis-je, s’il est celui qui souhaite acheter un ticket à cette machine, c’est moi qui ai appuyé sur le bouton, et je ramasse à mon tour des pièces dans l’escarcelle.

C’est alors que je comprends pourquoi cet argent tombe ainsi. La Suède est un pays tellement évolué, riche, égalitaire, discipliné qu’ils ont conçu le mécanisme le plus simple qui soit pour récolter l’argent introduit dans les machines, à savoir, non pas, comme ailleurs, avec une clé spéciale ouvrant la machine ou l’un de ses compartiments mais par la simple pression d’un bouton immédiatement accessible. Car, en Suède, personne ne presse le bouton destiné à récolter l’argent de la machine, si ce n’est l’employé chargé de récolter cet argent.

*

La guerre civile en République centrafricaine est une guerre confessionnelle entre la majorité chrétienne et une minorité musulmane dont le bras armé dans le conflit contrôle de facto le nord du pays, rebaptisé Dar El-Kouti du nom d’un ancien sultanat local. Cela, c’est la réalité. Dans le rêve, je suis présent en République centrafricaine de ma propre initiative afin d’y ramener la paix. Mon plan est de garantir la liberté religieuse dans le pays. Compte tenu des dynamiques actuelles des religions, cela implique de laisser la Centrafrique s’islamiser un peu plus. Car c’est une politique répressive de la part de la religion majoritaire qui est cause du conflit, et cette politique est promue et favorisée par l’ancienne métropole (la France), qui n’a que faire de la pacification du pays et au contraire s’y oppose, ainsi qu’à la liberté religieuse, qu’elle considère de nature à desserrer son emprise sur son ancienne colonie. Je fais ainsi comprendre à mes interlocuteurs qu’en me donnant le pouvoir, non seulement ils sont assurés de la paix à brève échéance mais ils entreront aussi dans une relation plus égalitaire avec l’ancienne métropole, dont l’influence reste à ce jour pernicieuse : le pays sortira d’une relation néocoloniale.

*

Dans une gare ferroviaire high-tech, la nuit, la compagnie des chemins de fer s’adresse aux personnes présentes par l’intermédiaire d’un écran qui n’est pas un écran d’affichage mais un écran parleur. L’écran dit que les voyages seront gratuits le 31 décembre, et ce, je suppose, afin de permettre aux Français de fêter le réveillon du nouvel an malgré la crise économique. Je me fais la réflexion que, si les gens souhaitent fêter le réveillon en famille ou chez des amis éloignés, ils pourraient vouloir prendre le train avant le 31 décembre. Bien que seul, je me fais cette réflexion à voix haute. L’écran m’entend et me répond du tac au tac : « Vous avez entièrement raison, monsieur Florent Boucharel (il connaît mon nom), et nous avons le plaisir d’annoncer que les trajets seront également gratuits le 30 décembre. » Je suis tenté d’entrer en marchandage avec l’écran pour que la compagnie étende la gratuite jusqu’au 27 ou 28 inclus, mais j’y renonce. – Les personnes présentes dans la gare ne sont pas des voyageurs mais des SDF, des clochards, moi compris.

Cependant, je pars en vacances avec deux amies, A. et E. (que je ne vois plus depuis longtemps dans la réalité), en voiture. C’est A. qui conduit. La route, à l’aube, est bordée de part et d’autre de congères continues et traverse un beau paysage de neige uniforme, illuminé par le soleil levant. E. et moi nous tenons serrés l’un contre l’autre pour nous tenir chaud ; en fait, je suis même couché sur elle et quand je cherche à m’écarter un peu pour bavarder avec A., car un but implicite de ce voyage est qu’A. et moi entrions en relation plus intime, E. me rappelle à elle avec les mots : « Tiens-moi chaud. »

Du fait qu’A. conduit tout au long du voyage, les choses entre E. et moi vont très loin, jusqu’à la consommation de l’acte charnel, dans le parking lors d’un arrêt dans une bourgade (où nous nous promenons ensuite en touristes bien que cette localité ne présente aucun intérêt touristique). J’en éprouve de la culpabilité envers A. et cherche à lui cacher ce qui se passe entre E. et moi. Cette dissimulation, me rends-je compte, nous éloigne l’un de l’autre. Puis je comprends qu’elle a placé son bonheur dans la consommation de l’acte et que mes scrupules sont par conséquent la seule cause de sa tristesse, qu’elle entend me passer tout, car ce n’est rien. « Une fenêtre s’ouvre », me dis-je en me réveillant, alors que je viens de voir son visage délirant de bonheur au moment de m’étendre sur elle.

*

En sortant, alors que la nuit tombe, du domaine entouré de hautes murailles de je ne sais quel château médiéval en plein Paris, j’entends les haut-parleurs de la préfecture de police rappeler les règles applicables aux étrangers subsahariens demandeurs de papiers, car une partie du château sert à présent d’annexe de la préfecture pour le traitement des demandes de papiers des étrangers subsahariens. Dans le quartier, je ne croise d’ailleurs que des personnes noires. Les haut-parleurs rappellent qu’il est permis à un étranger de rester quelques jours en France sans papiers, un petit nombre de jours qui peut s’augmenter « d’un jour par rein donné ». Les autorités françaises ont ainsi mis en place un ignoble trafic d’organes.

*

À la mer, je caresse une inconnue. Nous sommes couchés sous l’eau, une eau peu profonde et parfaitement transparente. Si j’avais touché cette inconnue à la surface, c’était un abus sexuel mais comme nous sommes tous les deux entièrement immergés c’est licite. Je me demande si je vais arriver au terme de l’acte avant qu’elle remonte en surface pour reprendre de l’oxygène, puis je me rends compte, non sans une certaine humiliation (car je croyais qu’elle goûtait mes caresses), qu’elle a déjà perdu connaissance, et c’est moi qui la remonte en surface.

À la surface, il s’avère en fait que c’est un homme, d’aspect martial, avec des cheveux en brosse et un visage carré. Il s’agit d’un partenaire potentiel de la société commerciale que je dirige avec N. (♂) et une femme blonde qui est la véritable dirigeante de la société. C’est elle, la femme blonde, qui m’a demandé d’avoir un rapport sexuel avec cet homme, afin que nous puissions faire pression sur lui dans le sens de nos intérêts commerciaux. Or il a entièrement refoulé de sa conscience le fait qu’il vient d’être un partenaire passif dans un acte homosexuel. La chose a cependant été filmée et se trouve dans l’ordinateur portable de la femme blonde.

Nous nous rendons tous les quatre dans le bureau de celle-ci, un grand bureau élégant, où la femme arrange un appareil noir ressemblant à une machine d’ophtalmologiste pour l’examen des yeux ou à un puissant microscope, demandant à N. de procéder aux derniers ajustements. C’est cette machine qui doit servir à projeter les images de l’ordinateur portable, posé fermé sur la table à côté de la machine.

Pendant que N. procède aux ultimes réglages, l’ordinateur portable commence à être agité de secousses violentes, s’ouvrant et se refermant alternativement, comme possédé. Ce que voyant, le « militaire », qui ne connaît toujours pas la raison de nos préparatifs, s’empare de l’ordinateur, ouvre la fenêtre du bureau, qui donne sur la mer (la vue est superbe), et jette l’ordinateur de toutes ses forces au loin, dans la mer. La femme blonde, dépitée, lui demande pourquoi il a fait cela (pour lui en faire le reproche). C’est moi qui réponds : « Qu’y avait-il d’autre à faire ? L’ordinateur allait exploser. » Et plus bas, pour qu’elle et N. seuls m’entendent : « Je ne suis d’ailleurs pas mécontent de la disparition de ces images. »

Le kantisme devant le scientisme

Ces puérilités étonnent les ignorants. (Alain, Propos du 13 juin 1923, Les valeurs Einstein cotées en Bourse ; le Propos dans son intégralité, ainsi qu’un autre également sur la théorie de la relativité, sont annexés à la fin de ce billet)

*

Le titre du présent essai, qui fait suite aux trois précédentes entrées de ce blog, qu’il ne sera pas inutile d’avoir lu préalablement, est Le kantisme devant le scientisme et non Le kantisme contre la science. Le kantisme est depuis des décennies, sinon des lustres, l’objet d’attaques de la part du scientisme, c’est-à-dire d’un dogmatisme en provenance des milieux scientifiques, qui, parce qu’ils s’appuient dans leurs travaux sur l’évidence mathématique, ignorent la limitation propre à leur champ de connaissance et qui se trouve être dans l’objet même de leur recherche, à savoir l’expérience sensible. Devant les difficultés de leur domaine, ces scientifiques n’hésitent pas, pour fournir au public une expression satisfaisante des équations mathématiques qu’ils utilisent ou créent, c’est-à-dire pour interpréter les résultats de ces équations, à jeter par-dessus bord les règles élémentaires de la logique et plus généralement de l’épistémologie. Aussi, la philosophie kantienne qui, sans conteste, a donné de ces règles une expression particulièrement solide et convaincante, la philosophie transcendantale de Kant, dis-je, est la cible privilégiée de ceux pour qui l’affranchissement vis-à-vis de ces catégories semble nécessité par leurs recherches et l’avancement de leur science particulière. En dépit de ces attaques scientistes, alors que les théories scientifiques continueront les unes après les autres de s’écrouler au cours de l’inévitable progrès des connaissances empiriques, quelle que soit leur utilité pour le développement matériel de la civilisation, la philosophie transcendantale demeure, inchangée pour l’essentiel. Le présent essai vise à donner quelques exemples des incohérences et des erreurs du scientisme à la lumière de la philosophie transcendantale, de façon à montrer par la même occasion la solidité de cette dernière.

i

Dans LXIV, nous avons écrit que « les jugements synthétiques a priori sont possibles parce que le matérialisme est faux ». Cette affirmation peut sembler historiquement paradoxale. Il est à première vue étonnant que le monde ait eu besoin du kantisme pour réfuter le matérialisme alors que le kantisme est né dans une période, certes de Lumières, mais aussi de foi, où la religion d’État continuait d’exercer une fonction de censure, cette censure portant en particulier sur l’athéisme, c’est-à-dire le matérialisme. Or le criticisme kantien n’est pas une argumentation dans le sens de la religion d’État contre l’athéisme ; au contraire il inclut dans sa critique les dogmes irrationnels de la religion d’État, ainsi que la notion même de religion d’État. Par conséquent, l’affirmation que le criticisme est une réfutation du matérialisme donne à comprendre que le dogmatisme théiste contre lequel il s’exerce est lui-même un matérialisme plutôt qu’un idéalisme.

Il convient à ce sujet de citer une pensée de Schopenhauer relative à la portée de l’œuvre de Kant : « Le grand point de vue idéaliste qui règne dans toute l’Asie non convertie à l’islamisme et en domine la religion même [Schopenhauer a en vue l’hindouisme et le bouddhisme], c’était à Kant qu’il était réservé de le faire triompher en Europe et dans la philosophie. » (Critique de la philosophie kantienne) On voit donc que, pour Schopenhauer, en Europe l’idéalisme ne précède pas la philosophie kantienne. Du point de vue de l’idéalisme représenté tant par Kant que par Schopenhauer, et qu’il convient d’appeler l’idéalisme transcendantal, idéalisme qui admet l’existence d’une chose en soi inconnaissable en dehors de l’expérience sensible, les autres formes d’idéalisme ne se distinguent pas du matérialisme au plan épistémologique. Aussi, quand nous disons que les jugements synthétiques a priori sont possibles parce que le matérialisme est faux, il faut comprendre qu’est également vraie la proposition selon laquelle ces jugements sont possibles parce que l’idéalisme (non transcendantal) est faux. La démonstration est la suivante.

Dans le matérialisme, toute notre connaissance est tirée de la matière, c’est-à-dire de l’expérience sensible, et notre cognition est un simple miroir de la réalité (notre connaissance des objets de l’expérience est « correcte », selon le terme d’Engels). Par conséquent, des jugements apodictiques, présentant un caractère d’universalité et de nécessité absolues, ne pourraient nous venir que de l’expérience comme le reste de notre connaissance. Or nous ne pouvons tirer aucune connaissance apodictique de l’expérience sensible (voyez la démonstration de ce point au ii). Puisque nous avons des connaissances apodictiques, telles que les axiomes de la géométrie (jugements synthétiques a priori), le matérialisme est faux.

De même, dans l’idéalisme toute notre connaissance est tirée des idées liées à nos sensations, et notre cognition est le simple miroir de ces idées. Par conséquent, des connaissances apodictiques ne pourraient nous venir que de l’expérience sensible qui nous est donnée en tant qu’idée, même si cette expérience sensible n’est pas objectivement matérielle. Or nous ne pouvons tirer aucune connaissance apodictique de l’expérience sensible. Puisque nous avons des connaissances apodictiques, l’idéalisme est faux.

Ainsi, Lénine a tort d’affirmer que toute philosophie se distingue selon qu’elle est matérialiste ou idéaliste, car le matérialisme et l’idéalisme ne se distinguent pas au plan de épistémologique : dans un cas comme dans l’autre, les propositions synthétiques a priori sont paradoxales et inexpliquées. C’est seulement la philosophie transcendantale qui fournit l’explication de ces propositions, à savoir qu’elles existent comme régulatrices de notre expérience, laquelle est limitée aux phénomènes ainsi régulés et non à la chose en soi traduite dans les phénomènes et qui reste, en soi, inconnaissable.

ii

Il convient à présent de démontrer, comme annoncé, que l’expérience sensible ne peut apporter aucune connaissance apodictique.

Le concept d’une chose de l’expérience est ou bien un agrégat de caractères (Merkmale) coordonnés ou bien une série de caractères subordonnés. Le nombre de caractères coordonnés possibles est infini. Le nombre de caractères subordonnés possibles est limité a parte ante, car la série s’arrête à certains concepts inanalysables, mais infini a parte post. Avec la synthèse de nouveaux caractères coordonnés s’accroît la distinction (Deutlichkeit) extensive, avec celle de nouveaux caractères subordonnés s’accroît la distinction intensive du concept. (Logique de Kant)

Ainsi, la synthèse du concept d’un objet tiré de l’expérience est infinie. Pour tout objet je peux découvrir de nouveaux caractères, de nouvelles propriétés, rendre son concept plus distinct qu’il ne l’est actuellement dans ma représentation. C’est l’objectif même des sciences empiriques. La connaissance que j’acquiers d’un objet de l’expérience n’est donc jamais que relative. De ce que l’expérience peut toujours permettre de découvrir de nouveaux caractères d’un concept, il résulte que les concepts empiriques ne peuvent pas être définis.

Ces sciences empiriques, en outre, se fondent sur des hypothèses. Les hypothèses ne peuvent, pas plus que les concepts des objets sensibles, donner lieu à une connaissance apodictique car il faudrait pour cela que toutes les conséquences possibles d’une hypothèse soient vraies. Or toutes les connaissances possibles ne peuvent être connues : « Nous ne pouvons jamais déterminer toutes les conséquences possibles » & « Des hypothèses restent toujours des hypothèses » (Kant, op. cité). Nous acquérons simplement « un analogue de la certitude » quand toutes les conséquences jusque-là rencontrées se laissent expliquer à partir du principe, mais c’est une certitude obtenue par induction et non une certitude apodictique.

Ces propriétés des hypothèses et des concepts tirés de l’expérience expliquent les progrès constants des sciences empiriques et l’impossibilité de parvenir par leur moyen à une connaissance absolue même de leur propre domaine, celui de l’expérience sensible (c’est-à-dire sans même parler de la chose en soi).

La nature cumulative – par distinction extensive et intensive croissante des concepts et certitude croissante tirée des conséquences possibles connues – des sciences empiriques suffit à déterminer le caractère relatif et non apodictique des connaissances qu’il est possible d’en tirer. La connaissance apodictique ne se trouve que dans les mathématiques, où elle est fournie par les jugements synthétiques a priori (axiomes et postulats), dans la métaphysique, où elle est fournie par les catégories de l’entendement, qui déterminent les critères formels de la vérité (principe de contradiction et d’identité, principe de raison suffisante, principe du tiers exclu), et dans la morale, où elle est fournie par l’impératif catégorique (la loi morale).

iii

L’évidence mathématique résulte, d’une part, du recours à l’intuition et, d’autre part, de la formation arbitraire des concepts qui en rend possible la définition, contrairement à la synthèse empirique. Mais le recours à l’évidence mathématique par les sciences empiriques n’est nullement de nature à pallier les propriétés des objets de l’expérience précédemment décrites qui en rendent les résultats nécessairement provisoires.

Par ailleurs, les résultats de ces sciences sont soumis aux critères de la vérité tels qu’ils nous sont donnés par l’intuition et par l’entendement, les deux participant à la définition d’un concept de l’expérience possible, l’intuition par la géométrie et la mathématique, l’entendement par la logique. (C’est là, me semble-t-il, le point de vue kantien, sur lequel je reviendrai dans un autre essai.)

La logique « sert non pas, assurément, à l’extension mais bien à l’appréciation critique (Beurteilung) et à la rectification (Berichtigung) de notre connaissance » (Kant, op. cité). Aussi, on ne voit pas bien quelle justification le scientisme peut présenter quand il demande, de façon plus ou moins voilée, qu’on l’affranchisse, dans l’interprétation des résultats scientifiques, des règles de la logique. Car les succès pratiques de tels résultats ne sont pas déterminants dans la défense de la théorie dans la mesure où celle-ci s’appuie toujours plus ou moins sur des hypothèses ad hoc destinées à « sauver les phénomènes » (expression qui s’emploie depuis l’époque du ptolémaïsme), quand elle ne contredit pas d’autres théories rencontrant elles-mêmes des succès pratiques indéniables, et ne peuvent donc légitimer à eux seuls le moindre affranchissement des règles logiques.

iv

Il est sans doute venu à l’esprit de certains représentants du scientisme de s’appuyer sur la « crise des fondements » des mathématiques (1931) pour en tirer la conclusion que la logique n’était pas un canon immuable de la connaissance (je tire cette conclusion de l’expression des scientifiques eux-mêmes car il faut bien trouver une raison qui paraisse valable à leur tentative d’affranchissement). Il convient de voir que dans ce cadre les mathématiques sont apparentées à la logique, comme chez Bertrand Russell (« All mathematics is symbolic logic »), tandis que pour Kant l’évidence mathématique relève de part en part de l’intuition. (Je dois réserver ma position sur cette question et la présenterai dans un essai ultérieur ; si le point de vue kantien est bien que toute la mathématique relève de l’intuition, à savoir, en gros, la géométrie par le biais de l’espace et la numération par le biais du temps, j’ai dans mes précédents essais adopté une position différente de ce point de vue en plaçant la numération dans le domaine purement logique.) Il est étonnant que l’on puisse se prévaloir d’une crise des fondements logiques tout en inférant de l’évidence mathématique une supériorité des sciences empiriques sur la philosophie, alors que l’on assimile en même temps les mathématiques à la logique. Mais passons.

La crise des fondements est liée au théorème d’incomplétude de Gödel, qui repose sur le phénomène de l’autoréférence, dont il faut donc dire un mot. L’énoncé G ainsi formulé « G n’est pas démontrable » est une proposition autoréférente, tout comme « Cette phrase a cinq mots » (exemples tirés de l’Invitation à la philosophie des sciences, 1992, de Bruno Jarrosson). Est donc autoréférente la proposition qui se prend elle-même pour objet. L’autoréférence conduit selon Gödel à des propositions vraies indémontrables, que d’autres appellent indécidables.

L’autoréférence caractérise de fait une proposition sans objet, car l’objet d’une proposition est entendu comme ce sur quoi porte une proposition ex post. Selon la loi de causalité rien n’est cause de soi-même (dans l’expérience régie par cette loi). Or une autoréférence est une cause de soi-même (en dehors de toute expérience). Autrement dit, une proposition autoréférente n’est pas une proposition valable dans l’expérience, c’est une pure opération logique fondée sur la mise entre parenthèses de certains autres principes logiques (la loi de causalité) nécessaires dans l’exercice d’une pensée orientée vers la connaissance d’objets. L’expérience n’appelle aucune proposition autoréférente, elle n’appartient pas à l’expérience possible.

Il est évident que si, dans notre expérience, quelqu’un dit « Je mens », on ne peut l’entendre au sens de l’autoréférence : la proposition se rapporte soit à une autre proposition soit à une tendance morale reconnue de bonne foi soit à autre chose. Un Français qui dirait « Les Français sont menteurs », ce ne serait pas non plus de l’autoréférence, car il faut tenir compte de l’intention contenue dans la proposition, par exemple un parti-pris chez cette personne d’ignorer, soit au moment de l’énoncé seulement soit de manière générale, sa francité ou bien, à nouveau, l’aveu d’une simple tendance. Et les exemples pris par B. Jarrosson dans le sous-chapitre intitulé « L’autoréférence dans la vie », ne relèvent pas de l’autoréférence. Par exemple, présenter la question « Faut-il respecter la liberté des ennemis de la liberté pour la défendre ? » comme un « problème autoréférent » (p. 53) n’a pas de sens : Quelle est la proposition autoréférente dans ce problème ? « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté » (Saint-Just) ? En quoi est-ce autoréférent ? Le problème est d’ordre pratique. Jarrosson explique qu’en laissant la liberté aux ennemis de la liberté les démocraties ont été renversées par le totalitarisme tandis que si elles avaient refusé la liberté à de tels mouvements elles seraient devenues d’elles-mêmes totalitaires ; c’est ça qui ressemblerait à de l’autoréférence, mais ce n’est pas du tout un problème logique.

Jarrosson affirme en outre : « On serait tenté d’abandonner le principe du tiers exclu … car il semble bien que les propositions indémontrables ne font pas toutes appel à l’autoréférence ». Il eût été bienvenu qu’il cite un exemple de proposition indémontrable ne faisant pas appel à l’autoréférence, pour que le lecteur puisse juger si cela permet de tirer la conclusion (encore que Jarrosson la tire très timidement) que le principe du tiers exclu doive être abandonné. On ne voit d’ailleurs pas non plus en quoi une proposition indémontrable pourrait servir à cela, et Aristote, le premier à avoir traité en détail du principe du tiers exclu, a longuement traité dans ses Seconds Analytiques des principes premiers indémontrables également : « Toute science n’est pas démonstrative, mais celle des propositions immédiates est au contraire indépendante de la démonstration. Que ce soit là une nécessité, c’est évident : s’il faut en effet connaître les prémisses antérieures d’où la démonstration est tirée, et si la régression doit s’arrêter au moment où l’on atteint les vérités immédiates, ces vérités sont nécessairement indémontrables. »

v

La « confirmation » de la théorie de la relativité générale par la détection, lors de l’éclipse du 29 mai 1919, de la déviation, à proximité du soleil, de la lumière d’une étoile, est une belle démonstration des lois de la balistique, où un projectile subit une légère déviation à proximité d’un corps massif.

vi

En se passant de l’éther, la théorie de la relativité retire ses propriétés d’onde à la lumière puisqu’une onde est « la vibration d’un milieu » et que ce milieu était l’éther. La lumière est, dans la théorie de la relativité, énergie et masse. Quid des interférences des fentes de Young, expérience qui « permet, dans un cas particulier, d’obtenir l’obscurité en un point éclairé par deux sources lumineuses, ce qui est explicable en théorie ondulatoire, mais pas en théorie corpusculaire » (Jarrosson, op. cité, 87) ?

vii

Je viens d’avoir la preuve d’une simultanéité absolue en physique (LXV-xiii explique que la relativité restreinte a contraint la physique à renoncer à toute simultanéité absolue). Cette preuve est le corpuscule qui passe par les deux fentes de Young simultanément.

« Si l’on réduit l’intensité de l’émission lumineuse jusqu’à ce que l’on observe le départ des particules une à une, le cumul dans le temps des impacts des corpuscules forme quand même le diagramme d’interférence de la figure 7-1b. C’est dire que ces corpuscules, que l’on observe comme tels, ne sont pas passés par l’une ou l’autre des deux fentes, mais par les deux simultanément. » (Jarrosson, op. cité, 118)

Puisque la simultanéité se déduit de la formation du diagramme d’interférence, et non d’une mesure quelconque, on peut bien parler de simultanéité absolue. Des observateurs dans différents référentiels verront tous le diagramme se former et devront donc en tirer la même conclusion de simultanéité.

viii

La relativité restreinte, on l’a dit (LXV), c’est qu’il faut tenir compte de la vitesse de la lumière. La mécanique quantique, c’est qu’il tenir compte des photons :

« L’ensemble du système d’observation qui capte les photons émis réduit son paquet d’ondes et décide de la vie ou de la mort du chat [dans le paradoxe du chat de Schrödinger]. » (Jarrosson, op. cité, 126-7) Sans système d’observation, le chat, bien sûr, serait à la fois mort et vivant.

Si, par analogie avec ce paradoxe, ce sont les photons qui rendent impossible d’écarter l’incertitude de Heisenberg dans les mesures de la mécanique quantique, cette incertitude n’a rien de théorique (c’est-à-dire, elle n’est pas plus théorique que les limitations des instruments de mesure et d’observation jusqu’alors) car, de même que le diagramme d’interférence des fentes de Young « sauve » la simultanéité absolue (en physique) par une observation indirecte, rien n’empêche d’imaginer une observation indirecte des trajectoires et positions des particules.

ix

« Dans ce milieu dynamique que l’on appelle le vide quantique, il existe un espace et un temps. Ce qu’il serait absurde de supposer dans le néant. » (Jarrosson, op. cité, 112)

Or le vide est le concept d’un espace sans matière et non celui d’un espace sans espace ! Réfuter l’existence d’un espace sans espace serait de valeur épistémologique archinulle, tout comme l’est la distinction entre vide et néant puisqu’elle oppose un concept, le vide (même s’il n’appartient pas à notre expérience possible), à un non-concept. Or, selon les mécaniciens quantiques, ce non-concept est même censé exister réellement, puisque notre univers s’étendrait non dans le vide mais dans le néant.

Ce n’est pas tant supposer un espace dans le néant que supposer un néant sans espace qui est absurde. L’espace et le temps sont les formes a priori de notre intuition. Rien de ce que nous pensons ne peut exister en dehors de ces deux formes ; seule la chose en soi inconnaissable échappe à ces formes, et c’est parce qu’elle échappe à ces formes qu’elle reste inconnaissable. Quand nous faisons abstraction de l’espace et du temps, ce n’est pas le néant que nous avons devant nous mais la chose en soi, dont nous ne pouvons rien dire puisque, précisément, de tout ce dont nous pouvons dire quelque chose nous n’avons connaissance que dans les formes de l’espace et du temps.

(Si l’espace s’étendait dans le néant, il faudrait penser que c’est là quelque chose que l’on peut observer d’une manière ou d’une autre. Autant je ne peux, malgré ma bonne volonté, penser aucun obstacle a priori à l’observation du mouvement et de la position d’une particule en même temps – malgré l’inégalité de Heisenberg dp.dq > h/2π –, autant je sais a priori que l’espace s’étendant dans le non-espace n’est pas du registre de l’expérience possible.)

Les propriétés de l’espace et du temps ne sont pas construites par synthèse empirique comme les objets de l’expérience et ne sont donc pas des objets tels que l’on puisse dire que l’observation et l’expérimentation doivent déterminer par exemple quelle géométrie, euclidienne ou non euclidienne, s’applique à l’espace. L’espace a trois dimensions et le temps a une dimension et une directionnalité, ce ne sont pas là des propositions d’expérience, que l’observation pourrait infirmer ou confirmer. Si c’était le cas, un savant pourrait dire, par exemple, que l’espace n’a pas trois dimensions mais, d’après ses observations, 3,000001 dimensions ; et dix ans plus tard, un autre savant ajouterait que l’espace a plus exactement 3,00000099 dimensions, et ainsi de suite, le concept d’espace se précisant à mesure que la recherche avance. J’ai par ailleurs déjà dit dans un autre essai ce qu’il convenait de penser des dimensions surnuméraires de l’espace.

x

Selon l’interprétation de Copenhague, on ne peut connaître le monde en soi (Jarrosson, op. cité, 143). C’est donc du kantisme ? En réalité, l’inégalité de Heisenberg, résultat d’une science empirique, ne porte que sur le monde des phénomènes, et le principe d’incertitude n’est qu’une illustration du fait décrit en ii : « Les concepts empiriques ne peuvent pas être définis. »

L’objection à l’interprétation de Copenhague relative aux « variables cachées » (l’argument dit EPR d’Einstein et al., 1935) est elle-même évidente car elle n’est qu’une formulation différente de cet autre principe décrit en ii : « L’expérience peut toujours permettre de découvrir de nouveaux caractères d’un concept. » Ces variables cachées ne sont en rien différentes de la « cause cachée » dans la discussion de Grete Hermann avec Heisenberg et Weizsäcker en 1931 ou 1932 (voyez LXVI). Ces variables ou causes cachées résultent de la loi de causalité elle-même, à savoir que rien n’est cause de soi-même, et que dès lors que l’on constate qu’un électron a telle trajectoire, la question « pourquoi a-t-il cette trajectoire ? » appelle une réponse, que l’expérience fournira nécessairement, et peu importe le temps que cela prendra. La réponse « cette trajectoire n’a pas de cause » n’est autre que l’expression séculaire du dogmatisme, en même temps qu’une infraction au canon de la logique. (Heisenberg précise cependant qu’il exprime là sa conviction, c’est-à-dire une conviction avec la part de subjectivité qu’une telle admission invite à reconnaître.)

xi

L’impossibilité de définir un concept empirique (ii & x) fait que la technologie est un bluff. La technologie ne nous assure qu’un contrôle incertain de la nature car, à tout projet technologique, s’attache une indistinction infinie des objets empiriques du projet. L’omission délibérée qu’un battement d’ailes de papillon, pour reprendre une image célèbre, dans telle aire du projet à tel moment peut, par réaction en chaîne, entraîner la destruction complète de l’infrastructure, est la condition nécessaire à la réalisation de ce projet (« il n’y a pas de risque zéro »). Or la spécialisation et la concentration croissantes rendent des portions toujours plus larges de la population mondiale dépendantes de tels projets (énergétiques, etc.). Ce n’est pas là un raisonnement « collapsiste », où l’analyse des tendances est censée dégager une forte probabilité de catastrophe systémique ; c’est, indépendamment des tendances autres que celle de l’intégration technologique croissante de la population mondiale, le constat que, cette intégration étant déterminée par une technologie dont le fondement épistémologique est caractérisé par l’indistinction foncière des concepts, elle fait dépendre de manière croissante la sûreté de l’humanité d’une connaissance par nature incertaine. Le criticisme nous invite donc à modérer, puisque aussi bien nous n’avons pas d’autres ressources épistémologiques pour organiser notre existence matérielle, nos connaissances a priori n’étant pas directement opératoires en ces domaines, cette intégration et concentration.

*

Annexes

Je joins à cet essai deux Propos du philosophe Alain (Émile Chartier) concernant un certain scientisme de la théorie de la relativité. Ils sont déjà parus sur ce blog en complément (Commentaires) à Thoughts III: Kantism & Astronomy (4 Fragments) (x).

1

Thalès, compagnon muet (Propos du 31 octobre 1921)

Quand un de nos agités me tire par la manche pour me faire connaître que toute la physique est maintenant changée, je pense d’abord à délivrer ma manche. S’il me tient ferme, alors je me mets tristement à réfléchir sur ces faibles propositions que l’on peut lire partout, et dans lesquelles je cherche vainement l’apparence d’une erreur. L’un me dit que la longueur d’un corps en mouvement dépend de la vitesse. J’ai depuis longtemps l’idée qu’un torpilleur lancé à toute vapeur se trouve un peu raccourci, comme s’il heurtait du nez un corps dur. Et l’on m’a conté que les tôles d’un torpilleur rapide s’étaient trouvées comme plissées après les essais ; chose prévisible. « En réalité, dit un autre, il s’agit d’un raccourcissement apparent, qui vient de ce que nos mesures sont changées par la vitesse. » Tout à fait autre chose alors ; mais je n’ignore point non plus que les mesures sont changées par le mouvement ; si je marche en sens contraire, un train mettra moins de temps à passer devant moi. « Justement nous y voilà, dit un troisième ; le temps dépend des vitesses ; ainsi ce qui est long pour l’un est réellement court pour l’autre. Et comme tout au monde est en mouvement, il n’y a donc point de durée de quoi que ce soit qui puisse être dite véritable. » Eh bien, pourquoi ne dit-il pas aussi qu’il est impossible à la rigueur de régler une montre sur une autre ? Par exemple, on règle un pendule de Paris sur un pendule de New-York, par la télégraphie sans fil ; mais si vite que courent les ondes, je n’entends toujours pas le « Top » au moment même où il est envoyé. Et que sais-je de la vitesse de ces ondes elles-mêmes, si ce n’est par d’autres mesures ? Alors le quatrième : « Nous mesurons la vitesse de la lumière, et toujours par le moyen de quelque mouvement que nous supposons uniforme ; cela même, l’uniformité, est relatif à la rotation de la terre, que nous supposons se faire toujours en un même temps. Cercle vicieux évidemment ; l’horloge témoigne que la terre tourne avec une vitesse constante ; mais la rotation de la terre, comptée par les étoiles, prouve que l’horloge marche bien. Le temps absolu nous échappe. »

Sur quoi, je voudrais répondre que le mouvement absolu nous échappe aussi. Descartes a déjà dit là-dessus le principal ; et quand on dit qu’une chose tourne ou se meut, il faut toujours dire par rapport à quoi ; le passager qui se meut par rapport au navire, peut être immobile à ce moment-là par rapport au rocher. J’avoue qu’il est toujours utile de réfléchir là-dessus ; mais que l’idée soit neuve, je le nie. C’est comme le grand et le petit, qui dépendent du point de comparaison. Platon s’amusait déjà à dire que Socrate, comparé à un homme plus petit que lui et à un homme plus grand, devenait ainsi plus grand et plus petit sans avoir changé de grandeur. Or ici le cinquième, qui est philosophe de son métier, me dit : « Vous battez la campagne, au lieu d’étudier les théories elles-mêmes. Vous n’oseriez pas dire que l’espace où nous vivons est absolument sans courbure. Comment affirmeriez-vous que le temps dans lequel nous vivons a une vitesse constante, ou seulement une vitesse qui soit la même partout ? » Dans la bouche de ce mal instruit apparaît enfin une faute connue et bien ancienne, qui est de prendre la figure pour l’espace et le mouvement pour le temps. Car c’est une figure qui est droite ou courbe, et non pas l’espace ; et c’est un mouvement qui est vite ou lent, et non pas le temps. Mais la discussion n’instruit pas. Je m’enfuis jusqu’à Thalès, compagnon muet.

2

Les valeurs Einstein cotées en Bourse (Propos du 13 juin 1923) par Alain

Le vieux Salamalec remonta du royaume des Ombres, à la faveur de la nuit, et se plaça près de la tête de son fils, professeur et académicien, qui pour lors rêvait aux anges. Il lui parla à l’oreille et lui dit : « Mon fils, ne placez pas tout votre argent sur Einstein. Je n’entends pas mon argent, qui est en bonnes valeurs, je le sais ; j’entends votre argent à vous qui est de gloire et qui orne votre nom. Vendez à de bonnes conditions tout le papier Einstein ; vous le pouvez encore ; et sachez que c’est votre père lui-même qui vous le conseille. »

Le dormeur là-dessus s’agitait. « Comment ? disait-il ; aucune valeur fut-elle jamais mieux garantie ? À peine deux physiciens sur mille, gens de métier, il est vrai, dont l’un dit que c’est absurde, et dont l’autre dit que ce n’est rien. Au reste de quoi se mêle aujourd’hui mon père vénérable ? Et que sait-il de ces choses ? Ce rêve est ridicule. Éveillons-nous. »

« Mon fils, dit le père, non, ne vous éveillez pas encore ; restez encore parmi les Ombres. Car je ne vous parle pas sans raison. Il n’y aurait point de faillites sans la confiance de beaucoup. Mais ignorant ces autres valeurs, dont je vois que vous avez bourré votre portefeuille, j’ai interrogé là-dessus des Ombres considérables. Du célèbre Blaise Pascal, fort renfermé et froid, je n’ai pu tirer que des paroles énigmatiques : « Un aveugle de naissance, qui rêverait toutes les nuits qu’il voit ; c’est par les doigts qu’il en faut juger. » Ce sont ses propres paroles. Mais M. Durand, qui enseigna la logique, me fit plus large part de ses pensées. « Je ne m’étends point, a-t-il dit, sur les jeux de l’algèbre, qui ne rendent jamais que ce qu’on leur donne, ni sur les expériences, qui peuvent toujours s’expliquer par plus d’une supposition, et ne prouvent donc jamais la vérité de pas une. Toutefois les conclusions me suffisent, d’après lesquelles l’univers serait fini, tout mouvement revenant sur lui-même selon une loi de courbure, et après des millions ou des milliards d’années. Ici sont enfermées toutes les confusions possibles concernant, soit la forme et la matière, soit le contenant et le contenu ; sans compter l’absolu partout, sous l’annonce de la relativité généralisée. Car qu’est-ce, je vous le demande, que le courbe, sans le rapport au droit ? Et qu’est-ce que cette courbure bordée de néant ? Nous voilà revenus à la sphère de Parménide. Mais j’attends qu’un de ces matins cet auteur propose comme possible une marche rétrograde du temps ; car je ne vois rien, dans ses principes, qui y fasse obstacle. Ainsi je reviendrai sur la terre, et à l’école, et je mourrai le jour de ma naissance. Ces puérilités étonnent les ignorants ; seulement à nos yeux elles sont usées. » Ainsi parla cette Ombre à l’ombre de votre père. Vendez mon fils, vendez la valeur Einstein. »

Le dormeur cependant cherchait le monde ; ses bras tentaient de saisir l’Ombre messagère ; trois fois il crut la saisir ; mais comment aurait-il saisi ce rayon de lumière matinale qui jouait sur ses doigts ? Ainsi le songe impalpable jetait partout quelque lumière en ses pensées. Il s’éveillait deux fois. Il parlait maintenant à son propre esprit. Cependant la nature plus forte, par le chocolat et les pantoufles de vert brodées, l’eut bientôt rejeté dans le songe académique.