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Vers une anthropologie métaphysique: Le Kant de Heidegger

Réflexions préliminaires (complément aux chapitres lxiii-lxviii et introduction)

La connaissance de l’homme en tant que liberté est la plus difficile. En effet, bien qu’il paraisse avéré qu’en tout homme se trouve le sentiment profondément enraciné d’une liberté, les lois de sa pensée ne lui permettent pas de rencontrer des preuves de cette liberté dans le monde où il existe en tant que partie de la nature, et la science empirique en vient donc à conclure que ce sentiment de son for intérieur est une pure illusion, dans la mesure où les motifs par lesquels une personne détermine sa conduite n’échappent aucunement à la causalité naturelle. Pourtant, cette conclusion nécessaire de la science empirique dans son domaine est contredite non pas uniquement par un sentiment intérieur que l’on pourrait, même universel, qualifier d’illusoire, mais aussi par nos connaissances a priori.

Il convient de distinguer cette liberté de la conception théiste qui la présuppose pour une rétribution finale – et qui la présuppose dans le phénomène, dans le monde naturel, comme si ne régnaient point là les lois irrévocables de la nature. Il faut également la distinguer de la conception utilitariste, qui la réclame pour son système pénitentiaire, donc prétend la trouver à son tour dans le phénomène.

L’empirisme est faux, parce que nous avons des connaissances a priori. – Ne peut-on cependant expliquer empiriquement (par l’expérience) de telles connaissances a priori ? Par exemple, ne peuvent-elles pas être une forme évoluée d’instinct, dont les individus héritent génétiquement ? – Quel est le gène de la liberté ? La liberté n’a pas de fondement génétique. Si c’était le cas, elle serait un phénomène. « La liberté n’a pas de fondement génétique » est une conséquence certaine de la philosophie transcendantale. – Mais cette liberté transcendantale n’est-elle pas un simple mot, une hypostase, tirée de la liberté vis-à-vis de la contrainte, et devenant d’ailleurs le principe de toute contrainte ?

On ne peut pas fonder l’anthropologie véritable sur les connaissances empiriques car celles-ci n’ont pas de caractère apodictique et ce qu’est l’homme doit être pour l’homme une certitude nécessaire et universelle, sans quoi toute hypothèse concernant l’homme est une violence à son essence en tant qu’elle se donne des fins (Endzwecke, fins dernières). L’anthropologie véritable est une anthropologie métaphysique (au sens large de ce terme, qui englobe et dépasse la métaphysique spéciale bordée par la science et la moralité). L’homme doit tirer la connaissance qu’il a de lui-même des seules connaissances a priori dont il se sait possesseur.

Kant distingue une connaissance de cette nature de l’anthropologie à proprement parler : « L’anthropologie qui provient des connaissances simplement empiriques ne saurait porter le moindre préjudice à l’anthroponomie qui est établie par la raison inconditionnellement législatrice. » (Métaphysique des mœurs) Mais on peut dire aussi que cette anthroponomie est une anthropologie métaphysique.

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Les différentes conceptions de l’espace et du temps (à travers les âges et les cultures) ne sont pas telles qu’elles mettent en cause l’universalité de la subjectivité formelle, tout en étant un signe certain que l’espace et le temps n’ont pas d’existence objective.

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Le néant est un « non-concept » pour la physique (dont l’objet sont les corps et leurs relations spatio-temporelles) puisque ce néant serait, en physique, un espace sans espace et un temps sans temps. Le néant peut toutefois être un concept philosophique.

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L’illusion n’a pas de valeur épistémologique, cela signifie, précisément, que l’illusion n’a pas valeur de règle épistémologique. Elle peut cependant servir à mieux connaître les processus de notre représentation et cognition.

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« Je pense donc je suis », c’est la certitude de l’être pour ce qui pense. Or les objets ne pensent pas, donc la certitude de l’être n’appartient pas à la catégorie des objets.

Le « je pense » de l’aperception pure est, Descartes l’a montré, « je pense donc je suis ». Seul ce qui pense a l’être comme propriété nécessaire. L’être ne pouvant avoir aucun commencement (cf. Schopenhauer et la thèse de la première antinomie kantienne : le temps n’a pas de commencement), la pensée non plus. La pensée est, comme l’être, éternelle. La pensée étant l’activité de l’esprit, l’esprit est éternel.

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a/

Comment le milieu de l’homme peut-il être façonné par une technique dérivée de connaissances empiriques sans caractère apodictique ? (C’est la question qui conclut lxviii.) La technique est en effet un pouvoir, malgré le fait qu’elle dérive de connaissances empiriques non définitives. Comment est-ce possible ?

Le schématisme scientifique possède un pouvoir prédictif d’autant plus grand que les phénomènes sont schématisés (reproduits selon le schéma expérimental), soit, en définitive, que la vie elle-même est schématisée par et dans la technique. Une machine est une structure schématisée de forces naturelles selon la réduction expérimentale. Dans cette réduction, on constate par expérimentation (répétition orientée, discriminante) que telle force produit tel effet dans telles conditions. La machine est donc le support industriel de cette même force produit en vue de réaliser ce même effet dans ces mêmes conditions.

Le schématisme se raffine par l’analogie : par exemple, les résultats d’expérimentations sur les animaux sont réputés valides pour l’homme en fonction des analogies que nous connaissons entre la physiologie de l’homme et celle de l’animal.

b/

Tous les regards de l’humanité scientiste sont tournés vers le ciel car, sans qu’elle le comprenne bien elle-même, c’est de là qu’elle attend l’événement qui viendra contredire les hypothèses sur lesquelles repose le grand laboratoire expérimental qu’elle a fait de notre planète (dans ce laboratoire les forces sont à peu près contrôlées car les conditions du laboratoires sont connues). Cet événement ne sera sans doute pas une collision avec un astéroïde, dont la probabilité peut être estimée. Mais d’un événement dont la régularité se calcule en milliards d’années à une échelle inconnue de l’homme, personne ne peut dire s’il agira sur notre planète dans un million d’années, dans mille ans, ou demain. Un acarien ne voit pas venir le pied qui l’écrase.

Les scientistes se figurent avoir une vue complète de l’univers : ils reçoivent et interprètent des signaux de ses plus lointaines frontières ! Illusion d’acarien.

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Le solipsisme est une conséquence des prémisses idéalistes. Si le monde, si les objets n’existent pas objectivement mais pour le sujet, donc subjectivement, il n’y a d’autre réalité que le sujet, et le sujet c’est moi – et moi seulement, car si « les autres » existent en tant que subjectivités propres hors de moi, alors il existe un monde hors de moi, objectivement.

Comment puis-je sauver l’idéalisme sans le solipsisme ? Tat twam asi (sanskrit « tu es cela », c’est-à-dire la philosophie schopenhauérienne) sauve le solipsisme : le principe d’individuation est la Maya.

Comment un sujet peut-il comprendre autrui comme sujet en soi et non comme simple objet ? Dans le phénomène, précisément, cela n’est pas compris : autrui reste un objet, même si je lui reconnais exactement les mêmes qualités empiriques qu’à moi-même, la même humanité empirique. Je ne peux comprendre autrui comme sujet que si je lui reconnais la liberté en soi, et il faut pour cela que je reconnaisse la liberté en moi, c’est-à-dire un même en-soi propre (tat twam asi ?). D’où la maxime « …autrui comme une fin et non comme un moyen ». Mais cette maxime n’est-elle pas née des nécessités concrètes, empiriques de l’organisation sociale ? « Ne fais pas à autrui etc. », une maxime empathique : se mettre à la place d’autrui, l’intersubjectivité, donc, plutôt que la relation sujet-objet.

Le solipsime est la philosophie naturelle de l’homme car on voit partout l’homme traiter son prochain comme un objet (un moyen) et non comme s’il voyait en lui un sujet (une fin).

Le matérialiste trouve une consolation dans le fait d’être au service de gènes se servant de lui pour leurs propres fins ; ce qui n’a pas de sens apparent ne concerne pas l’esclave, et dans un monde dépourvu de sens c’est l’esclave qui a l’esprit tranquille, non le maître. Le solipsisme est une conséquence des prémisses matérialistes. (La matière, la nature n’a créé que des choses, des objets dont je dois me servir pour maximiser mon bien-être. Certaines de ces choses prétendent être un « je » et il peut être préférable, dans mes desseins solipsistes, de leur laisser croire que je partage cette opinion quant à leur moi fictif. Cette tactique peut même impliquer que je fasse mienne en effet cette opinion superficiellement, car alors je parviens plus facilement à mes fins avec ces choses-là, je m’en laisse conter dans mes moments d’activité, quand je ne réfléchis pas tout à fait, étant entendu qu’un instant de réflexion me ramène toujours à la vérité vraie, à savoir que la nature n’a créé que des choses dont je dois me servir.)

Je sais qu’obéir aux gènes dont je suis le véhicule me vaut toujours une gratification (par libération d’endorphine). Ce qui est bon pour mes gènes est bon pour moi. Cela suffit.

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Il n’y a pas d’autre philosophie possible que l’empirisme radical pour qui accepte le darwinisme comme philosophie première. Aucun phénomène d’émergence dans la société humaine, qui n’est qu’une société animale. L’existence de sociétés animales (étudiées par la sociobiologie) rend nulle et non avenue l’idée d’un fossé entre biologie et sociologie comme il en existe un entre physique et biologie.

(Mais qu’en est-il au juste de cette incommensurabilité du biologique au physique elle-même, si la médecine moderne est une science physico-chimique ?)

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La défense de l’idéalisme par Schopenhauer face à des scénarios évolutionnistes (formation de la terre avant toute forme de vie, évolution du cerveau) n’est pas convaincante car elle concède trop à l’empirisme. Des hypothèses peuvent servir à établir une théorie empirique mais non une philosophie.

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Si la numération n’est pas dans le domaine logique mais relève de l’intuition, alors les ordinateurs sont à la lettre des machines intuitionnantes. (Cela les rend tout de suite beaucoup plus vivants !) (Je joins en annexe de ce billet une citation de la Critique de la raison pure sur la procédure intuitive de l’algèbre.)

Les obstacles à Der Geist sont-ils biologiques ou métaphysiques ? (Sur Der Geist, voyez xv, xvii, xxix Technology vs Biology, & lv Solid State Intelligence)

Le matérialisme est l’abdication devant Der Geist. Der Geist ne peut pas ne pas advenir s’il n’existe que des obstacles biologiques à son avènement (aucune complexité ne peut représenter un seuil théorique infranchissable) et nul obstacle métaphysique (qui serait que l’esprit est incréé, car l’homme ne peut alors le créer).

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L’œil est fait pour voir mais la lumière n’est pas faite pour voir, c’est-à-dire pour éclairer. (Pourquoi le jugement téléologique ne s’applique-t-il qu’au domaine de la biologie ?)

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L’ensemble de l’expérience sensible n’a aucun caractère de nécessité. Au contraire, chercher à voir dans la variété quasiment infinie des formes naturelles une nécessité crée un sentiment d’étrangeté profonde, le sens ontologique d’une telle profusion démesurée échappe à toute saisie intellectuelle. La raison aspire à l’en-soi indifférencié : la quête de l’Un (Parménide). Que les lois de la nature (prescrites par notre entendement) créent un monde aussi multiforme déroute la raison.

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On « rabaisse » l’apodicticité (comme je l’ai écrit : j’explique à présent la présence des guillemets) au rang de connaissance empirique si elle sert à la connaissance de Dieu ; autrement, c’est un déplacement qui ne permet aucun jugement de valeur.

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Tel oiseau, dans le cas d’école de l’éthologie, peut vouloir couver un ballon de foot, parce qu’il lui manque la synthèse a priori des concepts. Les caractères communs de l’œuf et du ballon suffisent à déterminer le comportement car sont des stimuli pour l’action instinctive et non des intuitions dans une synthèse. Les différences entre l’œuf et le ballon ne sont pas suffisantes pour contrecarrer les points communs, ils sont ignorés dès lors que la stimulation atteint le niveau requis (à partir d’un certain nombre de points communs). Les caractères de l’œuf ne font pas de l’œuf un objet (concept) pour l’oiseau : l’oiseau n’est pas sujet de connaissance. L’œuf qu’il doit couver est reconnu par différents caractères et non en tant qu’œuf ; est œuf pour l’oiseau tout ce qui présente ensemble une certaine proportion de caractères sensibles attachés à l’œuf de son espèce.

La taille d’un œuf est généralement variable, dans certaines limites, de même que sa couleur et autres caractères. Or la taille d’un œuf peut certes varier dans des proportions déterminées, aucun œuf cependant ne peut atteindre la taille d’un ballon de foot, ce qui n’empêche pas l’oiseau de vouloir couver le ballon. Ainsi, la stimulation de l’oiseau, sans doute par un principe d’économie qui rend en moyenne le développement de plus fines facultés de discrimination entre objets non pertinent évolutivement parlant pour cette espèce eu égard au coûteux développement du système cognitif correspondant que cela demanderait, est-elle provoquée par un seuil purement additif de caractères, au mépris de toute autre possibilité d’évaluation.

L’intensité artificiellement accrue des couleurs, loin de rendre l’objet inapte à provoquer la stimulation naturelle adéquate, au contraire la renforce : on parle de superstimuli pour des caractères, tels que la couleur, qu’aucun œuf ne peut avoir dans la nature et qui induisent malgré tout le comportement attendu de l’animal, et ce même en priorité par rapport aux objets de couleur naturelle. C’est dire que l’on ne peut pas non plus parler pour l’oiseau d’une expérience propre : tout peut être stimulus, même ce qui n’appartient pas à l’horizon évolutif dans lequel est orienté son système nerveux. Quand le stimulus est (joint à quelques autres) la couleur, plus la couleur est vive, plus le stimulus est fort, alors même qu’il existe une limite à l’intensité de la couleur que peut présenter l’œuf dans la nature.

Chez l’homme, le concept unifiant les caractères empêche que les déviations exorbitantes dans la qualité de ces caractères par rapport à l’expérience, conduise à tenir l’objet pour conforme à celle-ci. Un œuf bigarré sera tenu pour un œuf de Pâques et non pour un œuf naturel, et d’autres caractères (au toucher, etc.) pourront ou non le confirmer. Si l’œuf bigarré présente par ailleurs tous les caractères habituels d’un œuf naturel, on avouera n’avoir qu’un concept inadéquat de cet œuf (on ne sait pas de quelle espèce il s’agit). Quant à l’oiseau, il semble bien qu’un seul sens soit mobilisé dans telle et telle stimulation, par exemple la vue pour le comportement de couvaison ; les autres sens dont il n’est pas dépourvu peuvent servir à leur tour de façon exclusive dans d’autres situations (par exemple l’ouïe dans le chant nuptial), mais le système sensoriel de l’oiseau dans son ensemble ne lui sert pas à dégager un concept multisensoriel d’objet. Cette possibilité n’est peut-être possible qu’avec le néocortex (des mammifères).

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L’être-vers-la-mort (Sein zum Tode) ? L’homme ne sait pas qu’il meurt : il ne voit que le phénomène de la mort. Il sait que, si la mort appartient au monde des phénomènes, elle ne touche pas la chose en soi qu’est aussi l’homme.

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Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger

Après ces quelques obscurcissements, venons-en au sujet de ce chapitre.

« Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger. » Il convient de signaler d’emblée que ce titre est trompeur au point de vue heideggerien car, si une anthropologie métaphysique, ou anthroponomie, semble bien être le projet kantien, le projet heideggerien suppose qu’un tel projet soit insuffisant, voire non pertinent : « Si l’homme n’est homme que par le Dasein en lui, la question de savoir ce qui est plus originel que l’homme ne peut être, par principe, une question anthropologique. Toute anthropologie, même philosophique, suppose déjà l’homme comme homme. » & « L’ontologie fondamentale n’est autre que la métaphysique du Dasein humain, telle qu’elle est nécessaire pour rendre la métaphysique possible. Elle demeure foncièrement éloignée de toute anthropologie, même philosophique. » (Kant et le problème de la métaphysique) (Kant und das Problem der Metaphysik, 1929)

C’est de ce dernier ouvrage, une discussion de la Critique de la raison pure, que nous tirons les principaux éléments de la présente discussion. (Les citations de Heidegger en proviennent : collection Tel Gallimard, 1953, pour les numéros de page.)

i

C’est un parti-pris étonnant et à vrai dire paradoxal de caractériser d’emblée et fondamentalement, comme le fait Heidegger, la connaissance humaine comme finie, car cela revient à la déterminer par rapport à une connaissance infinie dont l’homme n’a et ne peut avoir aucune expérience.

La connaissance finie, nécessairement réceptive, a un Gegen-stand, objet, tandis que l’étant se révèle à la connaissance infinie comme Ent-stand, création : « Gegen-stand (le mot à l’égard de la connaissance infinie est contradictoire) « (Introduction de Waehlens et Biemel). La connaissance infinie est celle qui crée son objet, la connaissance finie celle qui reçoit son objet. Gegenstand est le mot allemand pour un objet. En écrivant Gegen-stand avec un trait d’union, Heidegger entend, par ce procédé dont il est coutumier, rendre apparent le sens de cette construction par le sémantisme concret de ses racines, à savoir « ce qui se tient vis-à-vis de (la connaissance finie) », tandis qu’Ent-stand, nominalisation de la forme entstand du verbe entstehen, « être créé, exister », rend apparent le sens « ce qui est tiré de (la connaissance infinie) ».

(La traduction de Gegen-stand par « ob-jet » et toutes les autres traductions correspondant à ce procédé, c’est-à-dire la simple introduction du trait d’union à l’intérieur du mot français correspondant au mot allemand « trait-d’unionisé » par Heidegger, sont évidemment hasardeuses et dépendent, pour être saisissables, d’une concordance entre la construction allemande et la construction française, concordance qui n’est pas toujours avérée, comme on peut s’en douter. Dans le cas présent, le préfixe ob- correspond certes à gegen, mais le -jet vient du latin jacio, « jeter », qui n’est donc pas le même concept que le Stand allemand. En outre, la construction en allemand est immédiatement perceptible par le locuteur allemand, tandis que la construction française, même quand elle lui correspond, en raison non pas du hasard mais de la lointaine racine commune indoeuropéenne, requiert souvent une bonne érudition grecque et latine.)

« La raison pure humaine est, pour l’instauration du fondement de la métaphysique, la source fondamentale, – en sorte que le caractère humain de la raison, c’est-à-dire sa finitude, devient essentiel pour la problématique de l’instauration du fondement. » (83) La finitude est essentielle. Mais pourquoi la finitude, même si personne ne cherchera à la nier, serait-elle justement la caractéristique à retenir ? L’homme partage la finitude avec les animaux ; celle-ci n’est donc pas une différence entre l’homme et l’animal, encore moins une différence essentielle. Le choix de la finitude comme caractéristique essentielle paraît donc arbitraire, alors qu’il est présenté par Heidegger comme allant de soi. On perçoit aisément qu’il s’agit d’opposer la raison humaine à une raison divine, même en ne conférant à cette dernière qu’un statut hypothétique : on est d’entrée de jeu placé dans le contexte théiste, lequel est néanmoins absent de la Critique de la raison pure.

Heidegger prétend que la problématique de la finitude de la connaissance humaine, et de la finitude humaine, apparaît dès les deux premières phrases de la Critique, qui s’ouvre, comme on le sait, par l’Esthétique transcendantale : « De quelque manière et par quelque moyen qu’une connaissance puisse se rapporter à des objets, le mode par lequel elle se rapporte immédiatement à des objets, et que toute pensée, à titre de moyen, prend pour fin, est l’intuition. Mais celle-ci n’a lieu qu’autant que l’objet nous est donné, ce qui n’est possible, à nouveau, du moins pour nous autres hommes, que si l’objet affecte d’une certaine manière l’esprit. » Le moins que l’on puisse dire est que la problématique de la finitude n’y est pas apparente de la manière la plus évidente. Heidegger insiste particulièrement sur les mots « du moins pour nous autres hommes », car il y voit le fait que Kant oppose ainsi la connaissance humaine finie à la connaissance infinie (qui ne peut être que la connaissance divine). Or, lorsque Kant parle d’« être pensant », en distinguant cette expression de l’être humain, il y inclut non seulement Dieu et les hypothétiques « esprits supérieurs » (les anges), mais encore les habitants intelligents d’autres planètes, dont, aux termes mêmes de la Critique de la raison pure, l’existence est, plus qu’une simple opinion (Meinen), une forte conviction (starkes Glauben), et dont la connaissance (tout comme celle des esprits supérieurs) doit être elle aussi marquée par la finitude, comme pour l’homme. Par conséquent, Heidegger n’est pas fondé à voir dans ces phrases le fait que Kant situe d’emblée sa réflexion dans le cadre d’une finitude essentielle de la connaissance et de la nature humaines ; si cette finitude est une réalité, elle peut très bien ne pas être l’essentiel pour autant, en tout cas Kant ne dit ni ne laisse entendre qu’elle le soit.

Ainsi, en ayant en mémoire les remarques de Schopenhauer sur le succès de la philosophie de Hegel, à savoir qu’elle permettait aux cagots, et à la religion d’État, d’y retrouver leurs petits, je suis enclin à voir un même phénomène dans le succès de la philosophie de Heidegger.

Une connaissance infinie, nous dit Heidegger, ne peut avoir d’objet lui préexistant et auquel elle s’ordonnerait, car ce serait alors une forme de finitude (92). Une connaissance finie est donc, elle, forcément créée, car si elle ne l’était pas, aucun objet ne lui préexisterait auquel elle aurait à s’ordonner, et elle serait donc une connaissance infinie créant elle-même le connu. Une connaissance finie est donc créée et, puisqu’elle est définie par rapport à une connaissance infinie, même si l’on ne dit rien du lien entre les deux connaissances, et si l’on ne dit pas non plus que cette connaissance infinie est davantage qu’une simple supposition, il semble assez naturel de voir dans tout cela l’idée que la connaissance finie réceptrice est créée par la connaissance infinie créatrice. Théisme à nouveau.

Or une connaissance infinie est une faculté infinie, et donc, comme une température ou une vitesse infinie, qui sont en physique des qualités infinies, c’est pour notre connaissance une singularité. C’est-à-dire qu’on ne peut penser une telle chose dans notre expérience, qui est seule à pouvoir nous présenter des qualités et des facultés. Il est donc paradoxal, une singularité devant en principe être traitée comme une limite à la ratiocination, comme l’indication d’une voie fermée à cette dernière, qu’on cherche au contraire à en tirer des conclusions, fût-ce de manière disjonctive.

Nous avons certes l’idée d’un Dieu omniscient (connaissance infinie) mais cette idée, selon Kant, est bien une « Idée de la raison » et la connaissance infinie reconnue à cet être en idée n’est pas la faculté d’un être appartenant à notre expérience sensible. La connaissance infinie est donc contenue dans notre connaissance finie en tant qu’idée de la raison, dans le kantisme. Il en résulte que notre finitude est première par rapport à l’infinitude dont Heidegger prétend se servir pour expliciter disjonctivement l’essence de notre finitude.

Si Dieu est une Idée de la raison et, à ce titre, réellement une cause finale (téléologique) de mon humanité – nécessaire en vue de mes fins en tant qu’homme –, rien ne permet cependant de dire que c’est également une cause efficiente de l’humanité. (Il faudrait prouver que la cause finale implique en soi sa nature de cause efficiente.)

En outre, on ne peut pas inférer de la proposition « la connaissance humaine n’est pas infinie » ce qu’est la connaissance humaine. En réalité, une connaissance finie ne peut rien dire d’une connaissance infinie. Quand Heidegger affirme qu’une connaissance infinie ne peut avoir d’objet qui lui préexiste, il se meut dans les marécages de la vieille métaphysique, dont le criticisme kantien a dénoncé l’inanité : les catégories de l’entendement sont « restreintes à l’usage empirique » (Prolégomènes à toute métaphysique…). Notre connaissance finie est ainsi faite qu’elle ne connaît de facultés que dans l’expérience, et, dans l’expérience, une faculté se définit par sa finitude. Une connaissance infinie n’est donc pas un objet de notre connaissance, sauf pour la vieille métaphysique « qui a gâté tant de bons esprits durant de nombreux siècles » et épuisé l’entendement humain « dans d’obscures et vaines ruminations » (Ibid.).

Nous avons d’ailleurs la preuve de ce que nous avançons sur le théisme de Heidegger, car il écrit : « Les phénomènes ne sont pas une pure apparence, mais l’étant lui-même. Et celui-ci, de son côté, n’est rien d’autre que la chose en soi. L’étant lui-même peut être manifeste sans que l’étant « en soi » (c’est-à-dire comme création [Ent-stand]) soit connu. Le double caractère de l’étant comme « phénomène » et « chose en soi » répond à la double manière dont celui-ci peut se rapporter soit à une connaissance finie, soit à une connaissance infinie : l’étant en tant que création [Ent-stand] et le même étant comme objet [Gegenstand]. » (93) (Les crochets sont du traducteur.) L’étant comme chose en soi se rapporte donc à une connaissance infinie, il est la création de cette connaissance infinie, qui ne peut être que Dieu. (La traduction française rend le sens théologique du passage plus transparent que dans l’original, puisque « création » est le terme théologique adéquat – la création du monde par Dieu –, tandis que l’invention linguistique de Heidegger, Ent-stand, n’est pas immédiatement associable à ce contexte. L’évidence est toutefois suffisante.) Ainsi, quand Heidegger rompt avec Kant, c’est dans le sens de la vieille métaphysique théologienne.

ii

La finitude de la connaissance implique selon Heidegger le primat de l’intuition dans la connaissance, car c’est par l’intuition qu’un étant se donne à connaître. Il s’agit donc, puisqu’on parle de l’étant, donc de l’expérience sensible, de l’intuition empirique ; or celle-ci est sous l’empire de l’intuition a priori, qui lui fournit la forme des événements dans l’espace et le temps. La mathématique ne porte pas sur l’étant, ne le connaît pas en tant que tel, mais connaît seulement sa forme selon l’intuition. Le primat de l’intuition dans la connaissance finie ne peut donc être tiré de la relation à l’étant. –Et ce d’autant moins que Heidegger pose le temps comme forme pure de l’intuition. Or la géométrie n’a rien à voir avec (les relations dans) le temps, seulement avec (les relations dans) l’espace.

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L’une des difficultés majeures de la philosophie transcendantale, comme de l’idéalisme qu’elle surmonte (mais qu’elle ne surmonte pas forcément sur ce point précis), tient à la question des sens et de la sensibilité. Pourquoi le sujet a-t-il un sens externe, des représentations si cela n’a pas d’utilité pour le sujet mais seulement pour le phénomène (le sujet en tant que phénomène) ? C’est en quelque sorte mettre une folie à la place du hasard (le hasard du matérialisme, où, selon l’image de Diderot, la vie apparaît et évolue après des jets de dés innombrables, qui sont autant de combinaisons et recombinaisons). Il faut reconnaître à Heidegger le mérite d’avoir bien cerné cette difficulté. Il s’agit de conférer à la sensibilité humaine un caractère de nécessité apodictique avant toute explication empirique. La réponse qu’il apporte au problème est toutefois douteuse.

« L’intuition humaine n’est point ‘sensible’ parce que son affection se produit au moyen des organes des sens ; le rapport est inverse : c’est parce que notre existence est finie – existante au milieu de l’étant qui est déjà et auquel elle est abandonnée – qu’elle doit nécessairement le recevoir, ce qui signifie qu’elle doit offrir à l’étant la possibilité de s’annoncer. Des organes sont nécessaires pour que cette annonce puisse se transmettre. L’essence de la sensibilité se trouve dans la finitude de l’intuition. … Kant trouve ainsi pour la première fois un concept ontologique et non sensualiste de la sensibilité. » (87)

« La finitude de l’homme implique la sensibilité prise au sens d’intuition réceptrice. La sensibilité en tant qu’intuition pure, c’est-à-dire en tant que sensibilité pure, est un élément nécessaire de la structure de la transcendance caractéristique de la finitude. La raison pure humaine est nécessairement une raison pure sensible. Cette raison pure doit être sensible en elle-même et non pas le devenir du seul fait de sa liaison à un corps. Au contraire et réciproquement, l’homme comme être rationnel et fini, ne peut « avoir » un corps en un sens transcendantal, c’est-à-dire métaphysique, que parce que la transcendance est en tant que telle sensible a priori. » (228)

Nous avons là une forme étonnante de raisonnement téléologique. Partant, toujours, de la finitude, Heidegger nous explique (cit. p. 87) qu’elle implique a priori des organes des sens car elle est finie et a donc en tant que telle des objets (l’étant). Il ajoute qu’est ainsi fournie une explication apriorique et « non sensualiste » de la sensibilité, c’est-à-dire une explication non empirique, conforme aux exigences d’une connaissance métaphysique (ontologique) (qui ne semble d’ailleurs nullement pouvoir être imputée à Kant sous cette forme).

Cependant, la valeur explicative est faible. Tout d’abord, présenter la sensibilité comme une conséquence de la finitude ressemble à s’y méprendre à l’apologétique de la théologie louant Dieu pour nous permettre d’admirer sa création, et par là, indirectement, Dieu lui-même, en nous donnant des sens. « Nous avons des sens car nous sommes des créatures finies » est au fond peu différent de « Nous avons des sens car Dieu nous a créés avec des sens » ; dans cette dernière proposition la finalité des sens est de rendre grâce au Créateur, la première comporte également une cause finale dans le fait d’un étant à « recevoir ».

Dans la seconde citation, p. 228, Heidegger précise que la raison pure est « sensible en elle-même » et non « du fait de sa liaison avec un corps ». Cela signifie-t-il qu’une raison sensible puisse se passer de corps ? On serait en effet tenté de l’imaginer puisque, si la sensibilité est transcendante par rapport au corps, si elle est a priori tandis que le corps ne le serait pas, alors ce dernier n’est pas nécessairement attaché à la sensibilité, et ne lui est pas nécessaire. Cela revient à dire que la sensibilité peut se passer des sens, une proposition contradictoire.

Mais ce que Heidegger semble dire, c’est que l’homme a nécessairement un corps parce que la raison humaine est une raison pure sensible. Or d’où tire-t-il que la raison humaine est une raison sensible sinon de sa finitude qui impliquerait nécessairement l’existence des sens ? Sa proposition est donc tautologique : l’homme doit avoir des sens car il a des sens. D’un autre côté, la proposition selon laquelle l’homme a des sens car sa connaissance est finie n’est pas démontrée, d’autant moins que Heidegger effleure l’idée, on l’a vu précédemment, d’une sensibilité sans corps. Il est possible d’imaginer une connaissance finie sans corps, donc sans organes des sens. Les anges de la théologie sont là pour montrer qu’une telle représentation, une telle idée est possible (même si elle n’est pas non plus démontrée, mais ici la question est de savoir si la conséquence tirée par Heidegger est indéniable). La finitude ne rend pas ipso facto le corps évident, même si notre finitude se revêt d’un corps.

La finitude de la connaissance implique l’étant, c’est-à-dire des objets, donc des organes pour percevoir ces objets, donc des organes des sens dans un corps. Il est difficile d’admettre qu’un tel raisonnement soit « ontologique » plutôt que simplement empirique : dans notre expérience, qui est une expérience limitée, nous avons des sens afin de percevoir des objets qui existent hors de nous. C’est un constat empirique. Heidegger ne fait que le traduire dans une phraséologie idiosyncratique et nouvelle qui ne le rend pas moins empirique.

iv

L’objet transcendantal (le noumène, la chose en soi), en tant que selon Kant les phénomènes sont rapportés par l’entendement à un objet (mystérieux), est le « corrélatif de l’unité de l’aperception », c’est-à-dire du « je pense ». M’est donc donné : « je pense », les phénomènes et X (=l’objet transcendantal).

Or l’X heideggerien, parce que l’interprétation par Heidegger de cet objet transcendantal est qu’il est la même chose que l’étant (empirique) mais rapporté en tant que création à une connaissance infinie (cf. i cit. 93), et qu’il est néant, c’est-à-dire Gegen-stand non thématique (179), ne paraît pas même se distinguer des intuitions pures et des concepts purs, eux-mêmes non thématisés (car purement formels). Ces intuitions et concepts purs sont eux-mêmes un néant « qui n’est pas un étant tout en étant ‘quelque chose’ » (même page). Ils sont éventuellement un néant différent.

v

« …l’âme, laquelle ne saurait d’ailleurs jamais être purement empirique » (191)

On peut même se demander si l’âme peut jamais être le moindrement empirique. L’âme fait partie, selon Kant, des « Idées de la raison », avec Dieu et le monde. Si le monde, en tant qu’idée de la totalité des phénomènes, peut bien être une idée empirique, puisque toute manifestation empirique est comprise dans cette idée, il semble plus pertinent de poser les deux autres Idées dans une même classe, et Dieu n’étant pas empirique, l’âme ne l’est pas non plus. Je ne vois pas quelle manifestation empirique l’âme peut recevoir dans une philosophie transcendantale et non théologique, étant entendu que, pour la théologie, Dieu lui-même est tout ce qu’il y a d’empirique.

vi

L’essence de la finitude du pouvoir humain est elle aussi déduite d’une comparaison hypothétique avec « un être tout-puissant » (272). Tout ce que nous avons dit en i sur ce procédé relativement à la connaissance finie s’applique également au passage sur le pouvoir fini.

vii

« Le Dasein dans l’homme caractérise celui-ci comme l’étant qui, placé au milieu des étants, se comporte à leur égard en les prenant pour tels. Ce comportement à l’égard de l’étant détermine l’homme dans son être et le fait essentiellement différent de tout autre étant qui lui est rendu manifeste. » (290)

Cette spécificité tout à fait unique de l’homme est au fond tirée d’une remarque purement empirique, à savoir des conditions observables sur la terre, où l’homme est le seul être « intelligent ». Kant évite quant à lui ce travers, en parlant de manière répétée de la possibilité d’autres formes de vie intelligentes dans l’univers, possibilité qui, nous l’avons dit, est plus qu’une simple opinion. D’où l’expression « tout être pensant », qui renvoie non seulement, à côté des hommes, à Dieu et aux « autres esprits supérieurs », hypothétiques, mais aussi aux extraterrestres. De son côté, Heidegger ne parle pas d’êtres pensants car l’être pensant, selon lui, c’est l’homme (et que Dieu est quant à lui la connaissance infinie). De sorte que, si d’autres espèces intelligentes étaient un jour connues de nous, il faudrait, suivant Heidegger, les appeler des hommes.

Pour un heideggerien, ces considérations doivent passer pour de la vulgaire science-fiction. Voyons donc ce que sont les vues de Heidegger sur la science. Dans Science et méditation (Wissenschaft und Besinnung, 1953), texte d’une conférence recueilli dans ses Essais et conférences, Heidegger commence par dire que la notion d’objet de la pensée moderne, et en particulier de la science moderne, est totalement inconnue de la pensée grecque et de la pensée médiévale qui l’ont précédée. Cette surévaluation des différences entre les âges de l’humanité, s’agissant de notions fondamentales, est une façon de voir les choses que j’ai déjà contestée chez un auteur comme Paul Feyerabend, dans lxviii, auquel je renvoie. Chez Heidegger comme chez Feyerabend, elle a une dimension instrumentale, à savoir que, bien qu’elle soit contestable et faiblement étayée (elle est étayée principalement par l’interprétation de tournures de langage), elle sert de support à une thèse principale, qui est chez Feyerabend que les théories sont incommensurables (ce qui est prétendument démontré par l’incommensurabilité de la pensée hellénique avec la nôtre) et chez Heidegger l’idée somme toute similaire selon laquelle l’« objectité » de la science moderne n’est ni universelle ni essentielle puisque, par exemple, les Grecs avaient de tout autres notions. Une fois que Heidegger a répondu de cette manière aux prétentions (certes infondées) du scientisme, il peut donner son approbation à toutes les interprétations théoriques de ce dernier, comme celles de l’école de Copenhague, qu’il discute brièvement dans le texte précité, aussi contestables que soient de fait ces interprétations. Ce qui montre au fond son désintérêt pour ces questions, mais est tout de même dommage car en l’occurrence les insuffisances du scientisme ne sont pas avérées seulement dans l’ensemble et en gros, mais aussi dans le détail, où la contestation point par point est moins susceptible de passer pour un préjugé « de philosophes ».

En outre, Heidegger prend totalement au pied de la lettre l’expression de « sciences exactes » et, même s’il a raison de souligner que ce que ces sciences ont à dire n’est pas essentiel, c’est alors au prix d’une discursivité frénétiquement idiosyncratique. – L’une des influences de Heidegger, Edmund Husserl, décrivait déjà la « science moderne » comme un ensemble à la fois de « tâches infinies » et de « normes absolument valables » (La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence de 1935), sans y voir la moindre contradiction, alors qu’une absolue validité doit être sous-tendue par la complétude, c’est-à-dire par des tâches, si tâches il doit y avoir, non seulement finies mais également achevées.

Aussi, l’explication de l’insuffisance des connaissances « anthropo-psychologiques » (290) et des connaissances empiriques et scientifiques en général, est bien plus simple que ce que croient avoir trouvé Heidegger comme Husserl, à qui elle a en réalité complètement échappé, et c’est que le concept d’un objet empirique n’est jamais défini, que la synthèse empirique est continue (les « tâches infinies » de Husserl), et que les normes dégagées par ces sciences, loin d’être valables absolument, ne le sont qu’à titre d’hypothèses pouvant prétendre au mieux à un « analogue de certitude », ainsi que je l’ai montré, à partir de la Logique de Kant, dans les précédents chapitres. Et comme évoqué dans les remarques préliminaires, le pouvoir de la technique ne dément pas cette réalité, car il procède simplement du fait que la technique consiste dans le travail de machines reproduisant à plus ou moins grande échelle les conditions limitées et isolées de la réduction expérimentale (où les hypothèses peuvent se vérifier avec la plus grande certitude possible).

Le pensée « quotidienne » (alltäglich) selon Heidegger est au fond un empirisme, même si l’observation est là trop peu systématique pour avoir un caractère de scientificité ; mais, dans les deux cas, c’est toujours un tissu de simples hypothèses, et ce fait suffit à établir que l’empirique n’est pas le vrai essentiel. Une essence qui se laisserait connaître doit être connaissable a priori.

viii

« La ‘logique’ est privée de son primat traditionnel au sein de la métaphysique. Sa notion est mise en question. » (299)

En imputant ce résultat à la Critique de la raison pure, Heidegger s’exonère de sa propre responsabilité. Même si l’on peut admettre avec lui qu’entre la première et la seconde édition de la Critique Kant a reculé sur la question de la place de l’intuition pure et de l’imagination transcendantale pour réaffirmer un primat de l’entendement, donc de la logique (et ce mouvement avait déjà été critiqué par Schopenhauer dans sa Critique de la philosophie kantienne), et même si, sans cela, le rôle transcendantal de l’intuition et de l’imagination ne relève en effet pas de la logique proprement dite, Kant n’en maintient pas moins le rôle de canon de la logique pour toute pensée, comme critère de la vérité aux côtés de l’intuition et de l’imagination. (Heidegger trouve dans l’imagination transcendantale la racine de ces deux facultés que sont l’intuition et l’entendement, mais cela n’ôte rien au fait qu’à la logique reste assigné le rôle d’« appréciation critique (Beurteilung) et rectification (Berichtigung) de notre connaissance » [Logique de Kant].)

Heidegger s’exonère donc de sa propre responsabilité tout en invoquant l’autorité de Kant pour faire accepter une façon passablement obscure de philosopher, en s’excusant sur l’effondrement supposé, en métaphysique, de la logique. Il me semble que c’est là quelque chose que l’on peut rattacher aux remarques de William James sur la philosophie de Hegel, à savoir qu’une pensée visionnaire (pour ne pas dire illuminée) rencontre naturellement des difficultés à trouver sa juste expression :

« For my own part, there seems something grotesque and saugrenu in the pretension of a style so disobedient to the first rules of sound communication between minds, to be the authentic mother-tongue of reason, and to keep step more accurately than any other style does with the absolute’s own ways of thinking. I do not therefore take Hegel’s technical apparatus seriously at all. I regard him rather as one of those numerous original seers who can never learn how to articulate. His would-be coercive logic counts for nothing in my eyes; but that does not in the least impugn the philosophic importance of his conception of the absolute, if we take it hypothetically as one of the great types of cosmic vision. » (A Pluralistic Universe, 1909)

L’intérêt de cette citation est double. Le premier intérêt se trouve dans la défense d’un théiste par un autre théiste, celui-ci passant à celui-là son style « grotesque » et « si contraire aux règles élémentaires de la communication » pour une raison que je crois ne pas être autre que leur théisme commun. Le second intérêt est que la pensée hégélienne ne pouvant en aucun cas, compte tenu de ce qui vient d’être dit, être considérée respecter la logique, James reproche à Hegel d’avoir entendu définir sa dialectique comme une logique. Car James est convaincu de son côté que la logique est un produit d’école qui cherche à claquemurer la réalité dans des cadres rigides et mesquins, et il considère que la dialectique hégélienne a rendu sa liberté première à la pensée en l’émancipant de ce carcan. Mais – et je commence à trouver que l’expression revient beaucoup sous ma plume dans ces chapitres (c’est la troisième fois) – n’est-ce pas jeter le bébé avec l’eau sale que d’abandonner la logique parce que des docteurs ès philosophie (tels que les scolastiques) en ont fait ou en font le plus grand abus ? Des savants capables d’abuser de la logique sont tout aussi capables d’abuser de la dialectique hégélienne.

Puisque Heidegger fait partie de ces mêmes élogeurs de la folie, anti-logiciens, que W. James, Feyerabend (j’en ai parlé en son lieu) et d’autres, il n’est sans doute pas le mieux placé pour appeler Schopenhauer et Nietzsche des hommes de lettres plutôt que des philosophes (dans Le dépassement de la métaphysique [Überwindung der Metaphysik] – comme il fallait s’y attendre, « dépassement » ici ne doit pas être entendu selon le sens ordinaire de ce mot, mais plutôt comme un dépassement de la métaphysique qui dans le même temps la fonde…)

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Annexe

Die Mathematik aber konstruieret nicht bloß Grössen (Quanta), wie in der Geometrie, sondern auch die bloße Grösse (Quantitatem), wie in der Buchstabenrechnung, wobei sie von der Beschaffenheit des Gegenstandes, der nach einem solchen Größenbegriff gedacht werden soll, gänzlich abstrahiert. Sie wählt sich alsdenn eine gewisse Bezeichnung aller Konstruktionen von Größen überhaupt (Zahlen), als der Addition, Substraktion usw., Ausziehung der Wurzel, und, nachdem sie den allgemeinen Begriff der Größen nach den verschiedenen Verhältnissen derselben auch bezeichnet hat, so stellet sie alle Behandlung, die durch die Größe erzeugt und verändert wird, nach gewissen allegemeinen Regeln in der Anschauung dar; wo eine Größe durch die andere dividieret werden soll, setzt sie beider ihre Charaktere nach der bezeichnenden Form der Division zusammen usw., und gelangt also vermittelst einer symbolischen Konstruktion eben so gut, wie die Geometrie nach einer ostensiven oder geometrischen (der Gegenstände selbst) dahin, wohin die diskursive Erkenntnis vermittelst bloßer Begriffe niemals gelangen könnte.

Kritik der reinen Vernunft, Methodenlehre I. Hauptstück I. Abschnitt

Le kantisme devant la mécanique quantique

Une remarque de forme pour commencer : compte tenu de la quasi-homophonie des mots kantisme, quanta, quantique…, il serait préférable de prononcer, à l’occasion d’une conférence ou autre, les expressions dérivées de quantum, à l’allemande, c’est-à-dire par exemple qwantique. Ainsi, le titre « Le kantisme devant la mécanique quantique » éviterait une redondance.

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Le Prix Nobel de physique Werner Heisenberg est l’auteur d’un livre particulièrement intéressant au point de vue philosophique, La partie et le tout : Le monde de la physique atomique (Der Teil und das Ganze: Gespräche im Umkreis der Atomphysik) (1969), livre autobiographique qui revient sur les débats et discussions de Heisenberg avec les personnalités de la physique de son temps relativement aux problèmes de philosophie des sciences, notamment autour de ses propres travaux et ceux de ses collègues en mécanique quantique.

Tout comme la relativité, dont nous avons déjà parlé (ici), et qui occupe également une bonne place dans le livre de Heisenberg, la mécanique quantique, consacrée à l’étude des particules élémentaires, présente des résultats qui paraissent remettre en cause de manière radicale les postulats de la connaissance humaine admis jusqu’alors. Les conclusions qu’il faudrait nécessairement tirer de ces résultats, ainsi que des méthodes mêmes développées par cette mécanique, nous forceraient par la même occasion d’abandonner les notions les mieux établies de l’épistémologie, dont la philosophie transcendantale kantienne.

Dans le livre de Heisenberg, c’est – à tout seigneur tout honneur – un chapitre entier qui est consacré à discuter l’épistémologie kantienne, à savoir le chapitre X intitulé « Mécanique quantique et philosophie de Kant (1930-1932) » (Quantenmechanik und Kantsche Philosophie [1930–1932]). Ce chapitre est essentiellement le compte rendu d’une discussion ayant eu lieu entre, d’un côté, la philosophe Grete Hermann et, de l’autre, Heisenberg et son collègue Carl Friedrich von Weizsäcker. Il faut rendre hommage à Heisenberg pour avoir reproduit les idées de Grete Hermann avec une remarquable clarté quant au point de vue kantien. La philosophe fut, semble-t-il, retournée par les arguments de Heisenberg et Weizsäcker, puisque son oeuvre « Les fondements philosophiques de la méchanique quantique » (ma traduction de Die naturphilosophischen Grundlagen der Quantenmechanik), de 1935, traduit le point de vue épistémologique selon lequel la mécanique quantique nous contraint à réviser radicalement notre point de vue sur différentes catégories épistémologiques fondamentales.

C’est ce dont je ne suis absolument pas convaincu, et le présent essai tente d’expliquer pourquoi.

Avant d’examiner un certain nombre d’arguments échangés par les trois protagonistes de ce chapitre X, je voudrais revenir sur quelques autres citations du livre, car elles éclairent le sujet ainsi que quelques-unes de mes précédentes contributions à la connaissance de la philosophie kantienne. (Les numéros de page correspondent à l’édition française de 1972 dans la collection Les savants & le monde des éditions Albin Michel.)

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« Aujourd’hui, nous savons bien que cette notion de ‘simultanéité’ contient un élément subjectif, en ce sens que deux événements qui doivent être nécessairement considérés comme simultanés par un observateur au repos ne sont pas forcément simultanés pour un observateur en mouvement. Et cependant, la description relativiste est objective en ce sens que chaque observateur peut déterminer par un calcul ce que l’autre observateur a perçu ou percevra. Il n’en reste pas moins que l’on s’est éloigné de l’idéal d’une description objective dans le sens de la vieille physique classique. » (Niels Bohr, p. 126)

Cette citation confirme pour l’essentiel mon point de vue dans l’essai « Le kantisme devant la théorie de la relativité » (à son xiii La simultanéité de la relativité), dont la lecture peut être utile à la compréhension du présent essai, à savoir que l’abandon de la notion de simultanéité absolue est cantonné au domaine d’une science métrologique particulière, la physique, qui renonce par là-même à une part de son schématisme en exigeant désormais pour ses mesures des calculs tenant compte de la vitesse de la lumière.

La conclusion de Bohr est cependant ambiguë. Pour commencer, Bohr prétend qu’un certain idéal de description objective lié à l’ancienne physique disparaît, alors même qu’il précise, à l’encontre vraisemblablement de certaines interprétations fautives de cette relativité de la simultanéité, que « la description relativiste est objective ». En réalité, rien ne lui permet d’établir une telle frontière entre « deux » conditions d’objectivité à partir de ce qui n’est qu’un raffinement métrologique et technique. Cette frontière est d’autant moins légitime qu’un tel raffinement n’a, c’est connu, aucun effet pour tout un domaine de la description physique, celui qui concerne les vitesses dites « faibles par rapport à la vitesse de la lumière ».

En outre, si, d’un côté, on voit bien que ce qui est abandonné est une partie de la « vieille physique classique », c’est-à-dire un élément du schématisme antérieur de cette science, d’un autre côté, il semblerait – et les discussions de Heisenberg tournent souvent autour de cette idée – que cette réforme interne à une discipline scientifique porte en elle des révisions beaucoup plus profondes de la théorie philosophique de la connaissance. Bohr considère ainsi « comme une révolution intellectuelle le fait que l’évolution de la physique au cours des dernières décennies nous ait appris combien problématiques sont les notions d’‘objectif’ et ‘subjectif’ » (125). Mais cette révolution intellectuelle, si l’on peut recourir à de tels termes, n’a eu lieu qu’au sein de la physique elle-même. Ce qui était problématique, c’étaient les notions d’objectif et de subjectif en physique, car, pour ce qui est de ces mêmes notions en théorie de la connaissance, la prise en compte de la vitesse de la lumière pour une mesure de la simultanéité n’a rien relativisé fondamentalement ; nous continuons d’employer ces notions en philosophie sans nous arrêter aux considérations liées à la vitesse de la lumière, pour la simple et bonne raison qu’en philosophie nous ne cherchons pas à mesurer des simultanéités d’événements ou des écarts entre eux.

Or, même du point de vue intrinsèque à la physique, l’interprétation laisse à désirer car, si la remarque est fondée sur la vitesse de la lumière, quelle que soit le caractère de limite théorique que l’expérience nous conduit à conférer à cette dernière, elle repose sur l’idée fausse a priori que l’on ne puisse être observateur de quoi que ce soit sans lumière. Or Heisenberg évoque dans un autre passage de son livre le point suivant : « Drude avait évoqué la possibilité, existant en principe, de construire un microscope possédant un pouvoir de résolution extrêmement élevé, à l’aide duquel on pourrait voir directement la trajectoire de l’électron. Un tel microscope ne pourrait certes pas opérer au moyen de la lumière visible [je souligne], mais peut-être au moyen de rayons gammas durs. » (114) L’expérience peut donc – et c’est ma première remarque – conduire elle-même à infirmer la négation empirique contenue dans l’abandon de la simultanéité absolue.

Or – c’est ma seconde remarque – la lumière est une notion empirique, et de l’expérience nous ne pouvons tirer aucune affirmation ni aucune négation apodictique, c’est-à-dire absolument et inconditionnellement nécessaire.

Cette relativisation est donc bien plus pertinente quand elle consiste à dire qu’il ne peut y avoir de simultanéité absolue parce qu’il ne peut y avoir de vitesse infinie, car ainsi c’est une négation a priori : de l’impossibilité a priori d’une singularité telle que la vitesse infinie d’une partie du monde physique résulte nécessairement l’impossibilité a priori de la simultanéité absolue (car les mesures diffèrent alors toujours entre observateurs en mouvement relatif les uns par rapport aux autres).

Cependant, même l’impossibilité a priori d’une vitesse infinie n’entraîne pas a priori l’impossibilité a priori de la simultanéité absolue. En effet, si l’on imagine un être omniscient, la vitesse de transmission des événements est indifférente à la perception de la simultanéité par cet être. L’idée que la simultanéité absolue ne dépend pas de nos perceptions n’est pas contradictoire avec le caractère relatif de toutes nos perceptions et mesures respectives. « L’idéal d’objectivité de la vieille physique » n’est nullement remis en cause par la nécessité reconnue de corriger toutes nos mesures par la vitesse de transmission des signaux qui rendent nos mesures possibles. Une telle conclusion était tirée par les cheveux, précipitée et, à vrai dire, irréfléchie. La notion de simultanéité absolue a en physique un caractère instrumental, elle n’existe qu’eu égard à des mesures ; qu’elle ait contribué à fausser les mesures dans un certain champ donné de l’espace physique ou un certain éventail de conditions physiques, n’implique pas et ne peut pas impliquer que l’idée de simultanéité absolue elle-même soit épistémologiquement ou philosophiquement fausse. En réalité, nous ne pouvons même pas concevoir une telle idée comme fausse, car ce qui arrive en même temps, arrive en même temps : ce qui est simultané n’a pas besoin d’un observateur pour l’être. De même qu’Einstein affirmait que « Dieu ne joue pas aux dés » (selon Heisenberg, Einstein « ne pouvait pas se résigner à accepter les relations d’incertitude » de la mécanique quantique [116]), on peut dire aussi que Dieu n’a pas besoin d’interrupteur.

Des limitations constatées de l’expérience, il n’est pas permis de tirer des conclusions sur la connaissance a priori.

Il en découle que l’interprétation de Copenhague sur le principe d’incertitude de Heisenberg est elle-même fausse.

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Heisenberg explique qu’il était réticent à s’engager dans des interprétations originales de notions telles que l’espace et le temps (dont on a vu dans notre essai sur la relativité que ceux qui défendaient de telles interprétations, notamment au sein du milieu scientifique, ne les ont pas maintenues, et pour cause, cela n’était pas possible). Kant passe pour avoir été le grand obstacle à la conversion aux « idées » nouvelles :

« Je ne veux pas me référer ici à Kant qui considère l’espace et le temps comme des formes de représentation existant a priori, et concède ainsi à ces formes fondamentales – telles qu’elles étaient consacrées aussi par la physique d’autrefois – une valeur absolue. Je veux simplement souligner que notre langage et notre pensée deviennent moins sûrs lorsque nous modifions des notions aussi fondamentales, et la compréhension n’est guère compatible avec un tel manque de sûreté. » (50-1)

Heisenberg écarte donc l’influence de Kant dans l’explication de sa propre réticence, mais il associe tout de même la philosophie kantienne à la « physique d’autrefois », celle qui n’existerait plus depuis lors, car cette physique d’autrefois et la philosophie kantienne partageraient la même valorisation absolue des notions d’espace et de temps.

Or, que, pour la physique, l’espace et le temps aient jamais été conçus comme des formes de représentation existant a priori, c’est ce qu’il n’est pas permis de dire. Il y a plusieurs façons d’écarter la remarque. La première est que la question de la nature a priori ou empirique de l’espace et du temps est complètement en dehors du champ de la science physique, dont aucune hypothèse sur l’espace et le temps ne pourrait contredire le fait, s’il était avéré, que l’espace et le temps sont des formes a priori de la connaissance.

La deuxième, c’est que cette question, même dans le cas où elle pourrait être tranchée un jour dans le cadre des méthodes scientifiques, relève à ce stade, pour l’ensemble des travaux de la physique, d’une hypothèse indifférente (suivant la définition de Poincaré dans La science et l’hypothèse).

La troisième, c’est que, si l’hypothèse de l’espace et du temps comme formes a priori de l’intuition contraint ou inhibe le travail du chercheur, elle ne le fait ni plus ni moins que les singularités.

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Dans le titre de cet essai, nous parlons de « mécanique quantique » mais c’est par une facilité de langage qui ne doit pas occulter le fait que Heisenberg est en réalité l’inventeur de ce que l’on appelait encore à l’époque la « nouvelle mécanique quantique », laquelle a abandonné les orbites électroniques à l’intérieur des atomes (93-4).

Dans le modèle planétaire de l’atome (Bohr-Rutherford), l’orbite électronique n’est pas newtonienne mais quantique, et ce sont ces conditions quantiques qui assurent la stabilité de l’atome et de la matière. Cependant, dans la méthodologie de ce modèle, l’orbite est calculée selon la mécanique classique puis se voit conférer, à l’aide des conditions quantiques, une stabilité qu’elle n’aurait pas selon la mécanique classique ; d’où des « hypothèses qui contiennent des contradictions » (59).

Avec la nouvelle mécanique quantique, Heisenberg abandonne les orbites électroniques, même si celles-ci sont (prétendument) observées dans une chambre de Wilson (93-4). C’est la remise en cause par Heisenberg de ce qui était réellement observé dans la chambre de Wilson qui l’a conduit aux relations d’incertitude (113). (Plus tard, il accepte le fait que la chambre de Wilson prouve l’existence de l’antimatière [181].)

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Venons-en à la discussion entre Grete Hermann, Heisenberg et Weizsäcker.

i

Après les explications qu’elle reçoit sur la nature de la mécanique quantique, Grete Hermann réplique : « Comment peut-il donc se faire que la mécanique quantique tende d’un côté à rendre moins stricte la loi de causalité, et d’un autre prétend encore rester une science ? » (165) et « À partir du fait que, pour un événement déterminé, on n’a pas encore trouvé la cause, on ne peut certainement pas tirer la conclusion qu’une telle cause n’existe pas. » (165-6)

À quoi Heisenberg répond que l’électron se meut forcément dans telle ou telle direction sans cause, que les paramètres qui pourraient servir de cause n’existent pas et ne peuvent pas exister car les connaissances sont en l’état complètes : le paramètre est impossible car il empêcherait le phénomène d’interférence observé de se produire. (La citation, précédée de quelques autres remarques, est renvoyée à la fin du présent essai, en raison de sa longueur ; je la cite intégralement par scrupule, mais en avertissant mon lecteur que sa longueur ne rend pas la présentation de Heisenberg particulièrement limpide pour autant.)

(Ne peut-on imaginer que le paramètre soit en phase avec l’interférence, et détermine la direction de l’électron conformément à l’extinction observée ? Qu’est-ce qui empêche de le penser ?)

Heisenberg précise : « nous sommes persuadés » (165) qu’il n’y a pas de cause au mouvement de l’électron car, to the best of their knowledge, une telle cause est impossible puisqu’elle aboutirait à des contradictions. Comme si un mouvement sans cause n’était pas en soi une contradiction ! La théorie est donc un choix entre des contradictions. Ce choix est justifié a posteriori par des arguments métaphysiques, comme le montre la section ii.

ii

Weizsäcker : « Kant ne pouvait pas prévoir la nouvelle façon d’objectiver les perceptions par la mécanique quantique. » (168)

Il le pouvait, au contraire, puisque notre entendement n’a pas changé. Quoi, ne pouvait-il pas prévoir comment notre cerveau fonctionnerait cent cinquante ans plus tard ? C’est bien ce que Weizsäcker prétend implicitement : « La structure de la pensée humaine change. » (173) Weizsäcker a donc compris au cours de la discussion qu’il ne pouvait maintenir son « Kant ne pouvait pas prévoir… » que si la pensée humaine avait été conduite (ou était de façon générale conduite au cours de l’évolution) à changer de manière structurelle. Or une chose est certaine, c’est que la structure de la pensée n’a pas plus changé que l’œil, l’oreille ou la main de l’homme dans ce laps de temps. Au fond, Weizsäcker explique que les nouveaux problèmes qui se présentent à la pensée changent la structure même de celle-ci, mais alors pourquoi ne changent-ils pas aussi l’œil de l’homme, en le rendant par exemple plus perçant pour l’aider à voir les atomes ? Dire que la structure de la pensée a changé parce que les problèmes ont changé, c’est se priver de tout critère de la vérité, car alors je ne pense jamais que dans une structure de pensée relative et déterminée par des problèmes empiriques.

iii

Weizäcker : « Lorsque nous utilisons des concepts tels que ‘chose’, ‘objet de la perception’, ‘instant’, ‘simultanéité’, ‘extension’, etc., il est toujours possible de définir des situations expérimentales où ces concepts nous conduisent à des difficultés. Ceci ne signifie pas que ces concepts ne constituent pas tout de même le fondement de toutes nos connaissances expérimentales ; mais cela signifie qu’il s’agit d’un fondement qui doit à chaque fois être analysé de façon critique, ce qui ne peut justifier des exigences absolues. » (171)

Weizsäcker adopte donc une certaine position de compromis. On se demande, toutefois, quel peut être le critère de l’analyse critique qu’il propose. Il n’est pas certain qu’il en ait une quelconque idée ; simplement, il a besoin d’une analyse critique, entendons par là qu’il a besoin de mettre certaines notions fondamentales, comme la loi de causalité, entre parenthèses, au moins provisoirement, quand elle ne peut trouver sa place dans un schéma déjà complet où les mouvements des électrons doivent par conséquent rester sans cause…

Que la mécanique quantique, sur cette base, passe prétendument de lois déterministes à des lois statistiques de la physique, n’est cependant pas non plus une révolution intellectuelle majeure en dehors de la physique (qui n’avait apparemment jamais utilisé les lois statistiques de façon aussi poussée auparavant).

La pensée de Heisenberg et les interprétations philosophiques courantes de la mécanique quantique souffrent d’une confusion concernant la relation entre causalité statistique et causalité mécanique. « Les lois de la théorie quantique fixent, par une formulation mathématique, la fréquence statistique des processus. » (325) Ce résumé montre que la mécanique quantique n’est pas moins déterministe a priori que les autres domaines de connaissance où l’on applique des méthodes de calcul statistiques, car un tel résumé peut s’appliquer à n’importe quel domaine où l’on recourt aux fréquences statistiques.

La statistique est déterministe. « Les méthodes statistiques ont étendu leur champ d’application à tous les domaines dans lesquels le grand nombre et l’enchevêtrement des facteurs de variation exigent une technique d’interprétation basée sur les connaissances des ‘lois du hasard’. » (André Vessereau, La statistique, 1996) et « Le calcul des probabilités considère le hasard comme irréductible à toute cause susceptible d’être isolée. Dans l’étude d’un phénomène naturel, on se propose au contraire de déceler le maximum de facteurs de variation, et de les mettre ‘sous contrôle’ : l’idéal serait de représenter fonctionnellement toute valeur susceptible d’être observée par les facteurs qui la conditionnent. Le hasard est considéré comme l’ensemble de tous les facteurs qui ne peuvent pas, ou qui n’ont pas encore pu, être identifiés. » (Ibid.) Si la physique des particules exige un traitement statistique du problème, plutôt qu’un traitement mécanique traditionnel dans cette branche des sciences, pour les mêmes raisons que l’on a été conduit à recourir aux méthodes statistiques dans d’autres domaines, ce fait ne rend pas la loi de causalité plus précaire épistémologiquement, ni en physique ni ailleurs, que ne l’avait fait l’emploi de ces méthodes dans leurs autres domaines auparavant.

Certes, dans le cas de la mécanique quantique, cette interprétation découle du cas de figure présenté, où le mouvement des électrons « ne peut pas » avoir de cause (mécanique). Mais cette absence de cause au mouvement des électrons repose sur la conviction des auteurs de cette recherche (Heisenberg et al.), qui déduisent l’absence de causalité mécanique d’un raisonnement qui fait lui-même fond sur la loi de causalité (loi qui est une catégorie a priori de notre entendement et dont on ne peut tout simplement pas se passer dès lors que l’on pense) : la loi de causalité entraînerait nécessairement (c’est-à-dire selon un raisonnement de cause à effet) des contradictions (et les contradictions sont une infraction à une autre catégorie a priori de la logique transcendantale, le principe du tiers exclu). Comment la causalité peut-elle être suspendue dans le monde physique, quand elle ne peut l’être dans l’entendement par lequel le monde physique nous est connu ? Dans cette interprétation, la loi de causalité est abandonnée pour conserver le principe du tiers exclu, mais ce choix entre deux catégories a priori est arbitraire, car impossible. Dès lors, on recourt à un « La structure de la pensée humaine change » qui n’explique rien.

De même qu’en statistique des populations, par exemple, la méthode statistique n’écarte nullement le fait que les phénomènes agrégés dont elle traite et qui sont soumis à des lois statistiques pourraient, pour une capacité supérieure, être décomposés selon leurs multiples chaînes causales, les lois quantiques ne remettent pas en cause la causalité mécanique (parce des lois empiriques ne peuvent pas remettre en cause une condition a priori de la connaissance), et que le phénomène « observé » qui a conduit, en physique, contrairement à ce qui s’est produit en statistique des populations, à y renoncer, est une simple interprétation provisoire, et de fait épistémologiquement incorrecte.

Cette interprétation est elle-même le résultat de la nature paradoxale, en physique, de la lumière conçue comme corpusculaire et ondulatoire. Cette situation insatisfaisante ne peut manquer – on le constate ici (cf. citation infra) – de provoquer des difficultés épistémologiques en cascade. La lumière n’a pas encore reçu sa définition physique adéquate. En l’occurrence, s’il y aurait des paramètres en trop dans le cas où l’on pourrait déterminer une cause mécanique du mouvement de l’électron, c’est parce que l’électron est paradoxalement un corpuscule et une onde à la fois (comme cela ressort de la citation ci-dessous.)

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Citation de La partie et le tout

Heisenberg (en réponse à Grete Hermann) : Nous estimons que notre connaissance est déjà complète. Car d’autres expériences que nous pouvons faire également sur cet atome de radium B font apparaître qu’il n’existe pas d’autres paramètres de détermination pour cet atome que ceux que nous connaissons déjà. Je vais expliquer ceci de façon plus précise : Nous venons de constater que l’on ne sait pas dans quelle direction l’électron sera émis ; à quoi vous répondez qu’il convient de chercher d’autres paramètres qui déterminent cette direction. Mais supposons que nous ayons effectivement trouvé de tels paramètres ; nous nous heurtons alors à la difficulté suivante. L’électron émis peut tout aussi bien être considéré comme une onde de matière rayonnée par le noyau atomique. Une telle onde peut déclencher des phénomènes d’interférence. Supposons par ailleurs que les parties de l’onde qui sont de prime abord émises par le noyau atomique selon des directions opposées soient amenées à interférer à l’intérieur d’un appareillage spécialement conçu dans ce but, et qu’à la suite de cette interférence une extinction se produise dans une direction déterminée. Ceci signifierait que l’on peut prédire avec certitude que l’électron ne sera finalement pas émis dans cette direction-là. Mais si nous avions trouvé d’autres paramètres qui nous auraient appris que l’électron est émis par le noyau atomique selon une direction tout à fait déterminée, le phénomène d’interférence ne pourrait pas se produire du tout. L’extinction due à cette interférence ne pourrait pas non plus se produire, et par conséquent la conclusion à laquelle nous avons abouti il y a un instant ne pourrait pas être maintenue. Et cependant, l’extinction est effectivement observée expérimentalement. Cela signifie que la nature nous informe que les paramètres de détermination évoqués n’existent pas, que notre connaissance est déjà complète sans paramètres supplémentaires. (Chap. X, pp. 166-7)