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Pensées XLVI : Le Diogène de Cordoue

Le Bon Albert

Certains de mes chers lecteurs (tout ce qui est rare est cher) se sont étonnés du mode de fabrication de mes recueils de poésie, de cet authentique travail artisanal, sur papier recyclé. Ils auraient bien vu à la place de l’elzévir, des couvertures montrant des mouettes dans les nuages… Je suis quant à moi très fier du travail du Bon Albert et je veux dire ici pourquoi. J’ai vu le Bon Albert travailler dans son atelier, qui fait également office d’entrepôt et de bureau, clair-obscur, avec sa machine et ses pots de colle, ses rames de papier recyclé, tel un cordonnier idéaliste et réfractaire qui serait en même temps un notable local, un « relais d’opinion » courtisé par les politiciens. (Vous connaissez beaucoup d’éditeurs sur l’Aubrac ?) Inspiré par Giono, qui formait le vœu, avant les babas-cool, que les éditeurs s’installent à la campagne, il décida un jour, après maintes vicissitudes avec ses imprimeurs, de se lancer lui-même dans la confection des livres qu’il édite. Et c’est ainsi qu’en publiant mes vers il devint le premier éditeur de poésie pulp, et moi-même, avec des alexandrins, un poète pulp. C’est moderne, c’est l’avenir, c’est nous.

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Le Cheval et l’Écrivain

Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture (les deux passions de l’écrivain Nicole Lombard), je trouve dans mon dictionnaire anglais Annandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être : 1 un cheval de louage (a horse kept for hire), 2 un cheval surmené (a horse much worked), 3 une personne surmenée (a person overworked), et 4 un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making). Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application des techniques industrielles au livre. J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être dont j’ignore l’existence et le nom. Tout un monde !

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Ce que vaut Paul-Loup Sulitzer sur le Boul Mich

Me promenant sur le Boul Mich, je me suis arrêté devant la librairie Boulinier, qui avait placé des bacs de livres d’occasion sur le trottoir. Il y avait des bacs à 1€, 0,50€, 0,20€. Je me suis penché quelques instants sur le bac à 20 centimes, rempli de livres en état de décomposition avancée. Parmi toutes ces ruines, j’ai noté qu’il y en avait aussi en assez bon état, d’auteurs inconnus, et même d’autres en bon état : des livres de Paul-Loup Sulitzer. C’étaient des romans dans la collection Le Livre de Poche, maquette des années 1980-1990. Cette collection était plus colorée que les autres. La tranche avait un cartouche bicolore, souvent attrayant. D’ailleurs, les couvertures des livres de PL Sulitzer, leur graphisme, sont pour la plupart vraiment réussis. Comme il est de surcroît notoire que ce sont des nègres qui ont écrit ces livres, ce n’est sans doute pas ce qu’il y a de pire à lire. Je quittai donc ce bac à moisissures absorbé dans des méditations profondes. Si les livres de PL Sulitzer, réussis comme objets et en bon état, sans doute distrayants et peut-être même agréables à lire, qui se sont bien vendus, finissent au rebut du rebut, c’est peut-être que tout cela était immoral et choquant.

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De la rime

C’est un mouvement international, toutes les littératures européennes ont connu un même abandon de la prosodie. Si bien qu’un Sartre a pu opposer, dans Qu’est-ce que la littérature ? (1947), à la prose « composition » la poésie « désordre spontané », alors que, pendant des siècles, la poésie a représenté le plus exigeant effort de composition.

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« Je vous remercie de m’avoir fait parvenir votre ouvrage Opales arlequines, récemment publié par les éditions du Bon Albert de nos amis de Nasbinals.Vous y faites preuve d’une remarquable et constante énergie, d’une vaste culture et d’une parfaite connaissance des règles de la versification française. Permettez-moi seulement de douter que la poésie puisse circuler dans des vers tournés sur le passé historique et mythologique. Ce qui fait appel plus directement à l’émotion des mots, au ressenti, à la pensée, à la rencontre avec les êtres, les événements contemporains, le quotidien de nos concitoyens (du monde), la beauté, le mal, la vie, la mort, etc. s’exprime d’autant mieux que les formes poétiques évoluent, sinon en avance du moins en osmose avec leur époque, ce qu’Arthur Rimbaud, René Char, Philippe Jaccottet aujourd’hui, tant d’autres ne cessent de nous rappeler. » (Lettre de Paul Badin, poète et directeur de la revue N4728, décembre 2012)

Cette « osmose » avec la présente époque va de pair – mais c’est sans doute purement fortuit – avec une indifférence assez générale de l’époque pour la production poétique, indifférence reconnue par Paul Badin lui-même, dans l’Appel de l’Union des poètes de novembre 2012 (« quasi absence dans les médias de référence », « méconnaissance générale de sa forme vivante », etc). Que nos concitoyens retrouvent leur quotidien dans la poésie contemporaine me paraît donc douteux, si c’est bien leur quotidien qu’ils recherchent dans la poésie et non un air plus pur.

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Après que j’ai remercié Paul Badin de son envoi, celui-ci m’a réécrit pour insister plus longuement sur le fait que, selon lui, le vers régulier c’est du passé. Je me suis un peu vexé et lui ai répondu :

– que la forme classique existait toujours dans la chanson (rimes-assonances, rythme plus ou moins régulier des paroles) ;

– que la poésie (des revues) était désormais perçue comme le moindre effort de l’esprit humain, en laissant entendre que cela ne me paraissait pas tout à fait gratuit.

Il y a cette semaine (avril 2013) sur les murs du métro parisien des affiches pour un mégaconcert au Stade de France, avec plusieurs groupes de rap, dont le très célèbre IAM, et un autre dont le nom a attiré mon attention par les mots « de la rime », le groupe Psy4 (pour « psychiatre », je pense) de la rime. Il m’est revenu tout à coup que ce genre musical, dont je n’ai jamais été fan, pratique pourtant depuis toujours, non seulement la rime, mais aussi un véritable culte de la rime. Un agrégé de faribologie pourrait produire une thèse énorme sur ce passionnant sujet de la valorisation de la rime dans la culture hip-hop, avec des sous-parties sur la rime en verlan etc. Aussi, je ferais mieux d’envoyer mes recueils aux Psy4 de la rime et aux autres, avec une lettre-manifeste, plutôt qu’aux sociétés de gens de lettres ; je pense même qu’ils me répondraient, eux ! (J’ai pu constater à plusieurs reprises ce manque élémentaire de courtoisie à mon endroit.) Dans cette lettre-manifeste, je leur dirais que les poètes ont trahi leur art et que les muses ont fui vers les quartiers. Je serais une nouvelle Simone de Beauvoir, qui soutenait les Black Panthers et a même fait dans ses mémoires l’éloge du livre Soul on Ice d’Eldrige Cleaver qui, entre deux souvenirs de prison, théorise le viol militant.

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Quel poète est l’auteur des vers suivants ?

Tends ta main pour l’allégeance
Et émigre vers ta terre,
Crie de tout ton coeur « vengeance »
Car tu ne peux plus te taire.

Nous perdons notre dignité
En vivant comme des lâches,
Nous renforçons notre unité
En combattant sans relâche. &c

Il ne s’agit ni plus ni moins que des paroles d’une chanson de l’Etat islamique, Daech, Tends ta main pour l’allégeance, disponible en ligne. Les rimes sont très riches.

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Psy4 de la rime, Daech, Florent Boucharel : même combat !

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Le Cratès

Si je dis que je hais la société, l’insurgé m’entendra mal et voudra m’embrasser, alors que je hais tout autant sa société que celle de n’importe qui d’autre. Or je ne peux pas dire que je hais la société de mes semblables, car où sont mes semblables ? Je ne peux pas dire non plus que je hais la société des hommes, car je suis comme Diogène avec sa lanterne : « Je cherche un homme. »

Nu (2017) par Marc Andriot

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Même l’épicurien peut éprouver un attachement jaloux qui lui fera voir avec amertume l’épicurisme de celle qu’il aime un peu trop passionnément eu égard à son vœu de légèreté épicurienne, et dont la liberté indifférente à cette passion prend alors l’aspect d’une vile prostitution. Il haïra en elle le choix qu’il aura fait pour lui.

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Une des grandes injustices de ce monde, c’est le talent.

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Un jour, un ami me déçut grandement, après que je lui eus fait lire quelques-uns de mes poèmes, en me demandant si j’étais toujours un amoureux malheureux. J’aurais dû lui répondre que, si j’avais mis les mots qui lui ont fait poser cette question dans la bouche de personnages d’un roman, il ne les aurait pas pris pour un témoignage privé. Un poème d’amour malheureux peut être antérieur à toute expérience en la matière. Peut-être ai-je écrit de tels poèmes seulement pour me montrer un grand poète romantique. Ou peut-être que cet amour malheureux était nécessaire et fut donc suscité par moi-même pour que je devinsse à mes propres yeux ce poète-là : il fallait que j’aie la vie qui corresponde à ce que j’écrivais par imitation. Et, aujourd’hui, j’écris peut-être des poèmes d’amour malheureux alors que je suis en réalité frustré de ne pas être reconnu comme poète…

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Selon Schopenhauer, dans l’œuvre d’un poète les mauvais poèmes ne nuisent pas aux bons ; c’est pourquoi il est plus difficile d’être philosophe, car la philosophie est un tout.

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Autre pensée de Schopenhauer, une consolation pour tous ceux que leur époque traite indignement : c’est le fait qu’ils s’adressent à tous les temps à venir que le leur ne pardonne pas !

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Aujourd’hui on ne parle plus que de « judéo-christianisme ». Schopenhauer économisait son encre et son papier, et écrivait simplement « judaïsme ».

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Cumulards, revenez !

Si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, il faut en déduire que le mandat n’est pas une activité à temps plein comme l’activité professionnelle. Ce cumul est donc a priori plus difficile qu’un cumul de deux mandats, comme il est plus difficile de cumuler un temps plein et un temps partiel que de cumuler deux temps partiels.

Par ailleurs, si l’on admet qu’un élu peut cumuler une activité professionnelle et un mandat, vu que rien n’interdit à une personne retraitée de se présenter à des élections, pourquoi lui interdire de cumuler des mandats ? Avec un mandat, elle aurait encore le temps d’avoir une activité professionnelle, selon l’hypothèse, donc elle a bien le temps d’exercer en même temps plusieurs mandats.

L’argument du temps qu’il faut consacrer à son mandat pour justifier le non-cumul ne tient donc absolument pas, car aucun élu ne pourrait travailler en dehors de son mandat.

Les gens ne sont pas élus pour leurs compétences de gestion ; ils sont élus sur des programmes généraux, voire philosophiques. Il faut qu’ils soient aidés dans leurs fonctions par des gens dont c’est le métier : les fonctionnaires. Ceux-ci travaillent à plein temps. La gestion d’une collectivité repose sur le travail à plein temps des fonctionnaires : les élus prennent les décisions, cela veut dire qu’ils siègent dans les organes délibérants pour voter ces décisions. C’est à peu près tout : le contrôle et le suivi sont déjà en grande partie assurés par des fonctionnaires. Voilà pourquoi on peut aussi être maire et travailler, et plus facilement encore maire et député.

Avec le non-cumul des mandats, la rémunération globale des élus se répartit entre un plus grand nombre de personnes, s’ils ne se votent pas des augmentations (et il est certain qu’ils le feront car personne n’y peut rien), mais toutes seront encartées à tel ou tel parti, dont nous pourrons alors voir briller les nullités les plus obscures, dont nous n’avons même pas idée en voyant la nullité de ceux qui brillent déjà devant nous.

Il y a un élu pour cent Français (640 000 élus en France). Avec le non-cumul, il y en aura un pour cinquante (plus d’un million, pour cinq millions et demi de fonctionnaires)…

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Les classiques passés à la moulinette des suppléments littéraires, c’est ce qui dégoûte de la culture classique. Heureusement, certaines lectures vous font comprendre votre erreur et vous conduisent vers les chefs-d’œuvre qui vous restent à découvrir.

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Certaines personnes pratiquent une forme de caractérologie à partir du nom. À l’intention des arabisants qui s’adonneraient à ce genre de science occulte, je voudrais peut-être adopter désormais le pseudonyme arabe suivant :

أبو شاعل

qui se prononce à peu près Abou Charel, et qui veut dire « le père du poète », ou « Maître poète » : dans les fables, on appelle par exemple un renard « le père du renard », en français « Maître renard ».

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Les sans-culottes, ce sont ceux qui exhibent leurs partis.

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Je viens d’envoyer un quatrain pour le prix de poésie de la RATP (2014) :

Ô toi, la compassion même,
Qui plains ceux qu’atteint le malheur,
Tu pleurerais de tout ton cœur
Si tu savais comme je t’aime !

Ce quatrain peut néanmoins avoir le défaut de laisser entendre que l’amour est un malheur. Plus primairement encore, il peut avoir le défaut de comporter le mot « malheur », qui n’a rien à faire, je suppose, dans une rame de métro, où les gens qui vont travailler dans leurs bureaux, ateliers et boutiques doivent lire qu’ils sont libres et heureux. Ces réflexions me sont venues alors que je venais d’envoyer le quatrain, ce n’est pas du mauvais esprit de ma part.

Ma mère me dit que ce qui peut rebuter la RATP serait plutôt le mot « compassion », à cause de la mendicité qui est (paraît-il) interdite dans les rames de métro.

Mon quatrain n’a pas été retenu parmi « les cent finalistes » du concours de la RATP.

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L’art soviétique est devenu parfaitement transparent, comme un tableau monochrome, et aussi politiquement correct que le mot « subversif », dont il est de rigueur qu’un critique d’art l’applique à tout ce qu’il entend louer. Cependant, le constructivisme soviétique, où l’artiste doit se faire mécanicien ou ingénieur, comme le futurisme fasciste, où il doit se faire ingénieur ou mécanicien, m’invite à méditer une pensée profonde, selon laquelle le processus de l’évolution humaine se caractérise principalement par un développement des facultés intellectuelles au détriment des autres, qui trouveraient leur élément dans de viles illusions indignes de l’homme doué de raison. Je n’ai encore aucune certitude quant à savoir si c’est un progrès ou si cela s’applique aux derniers hommes.

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Il me revient à l’esprit le mot d’un journaliste à propos d’un ami, ou plutôt de son couple : « Il a une très belle femme. » J’y vois aujourd’hui – le doute me ronge – une affreuse ironie, non pas que le journaliste ne fût pas saisi par la beauté de la femme de mon ami, mais parce qu’il se ferait le porte-parole du monde parisien sur un mariage qui est au point de vue social un ratage total, puisque sa femme, au point de vue social, n’apporte rien à mon ami. Un homme qui se fait à la force du poignet, encouragé par les multiples sacrifices de ses parents pour lui, voilà qu’il prend femme, non pas là où il arrive mais d’où il part ! C’est sanglant de cruauté, une telle ironie. Le journaliste aurait pu ajouter : « Et ils sont très heureux tous les deux, m’a-t-on dit. » Ç’aurait été monstrueusement parisien.

Or jugez de la situation. Mon ami se dit que V., où il a une maison (dans le bourg, avec murs mitoyens) avec femme et enfants, n’est pas le petit paradis qu’il croyait. Quand il me dit cela, je lui demande pourquoi ils ne revient pas à Paris. Il me dit qu’il ne pourrait acheter une surface suffisante dans un quartier qui conviendrait : « Pas d’apport financier. » Aussi, le journaliste sourit en coin, en pensant : « La plus belle fille du monde etc. »

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D’après certaines études, 75 % de l’emploi dans les pays industrialisés consiste en tâches répétitives, en d’autres termes en une affreuse routine. Comment les gens peuvent-ils supporter cela, si ce n’est que cette routine les sort de leur home sweet home ?

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Pour une femme, le mot « mariage » vaut tous les poèmes du monde.

Nicole Lombard : L’un n’empêche pas les autres, et réciproquement.

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Avant de trouver, selon la bonne vieille formule, chaussure à son pied, il faut avoir un peu pratiqué la chasse à la chaussure. À moins que ce soit la chaussure qui fasse tout le travail, ce qui est devenu moins rare.

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Quand on sait qu’il existe un Mondial du foot des robots, que l’on utilise encore des humains pour balayer les rues laisse rêveur… Il faut bien occuper cette pauvre humanité.

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Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des papiers dans la rue pour connaître les communications des esprits.

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Parmi les victimes de l’attentat de Charlie Hebdo, il y avait Bernard Maris, qui signait Oncle Bernard dans le journal, et que j’ai eu comme professeur d’économie à Sciences Po Toulouse. Les mauvaises notes qu’il me donnait ne lui ont pas porté chance…

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L’académie de poésie Renée Vivien a participé, en 2013, au festival de poésie de Creil, entre Amiens et Paris. Les poètes et les éditeurs étaient nombreux. Plus nombreux que le public. Je crois même que personne ne se trouvait là n’ayant rien à vendre. Il y a là une piquante métaphore, mais je ne suis pas sûr encore de quoi.

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McLuhan distingue deux formes de rhétorique : hot et cool. L’aphorisme est cool et correspond à notre culture d’écran. On ne peut pas lire un traité sur écran, mais on peut lire un ou deux aphorismes. C’est l’expression cool.

Les livres de la maturité de Nietzsche sont sous cette forme.

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Tout concept qui devrait être présenté et explicité dans un livre comporte virtuellement, sur un blog, un méta-lien vers sa définition quelque part dans le Web. Par exemple, si j’écris « média cool », c’est comme si l’on pouvait cliquer sur ce binôme pour faire apparaître une nouvelle fenêtre à l’écran, avec plusieurs lignes, ou pages, d’explications. Celui qui a besoin de cliquer clique, celui qui n’en a pas besoin ne clique pas. Comme on trouve tout sur le Web, les spécifications sont virtuellement superfétatoires. Le style, la langue deviennent aphoristiques. C’est un média cool.

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Notre culture a une tendance prononcée au pastiche et à la parodie. C’est notre façon de faire table rase du passé, mais c’est aussi la preuve d’un certain vide émotionnel. Le vide du consommateur anéanti. Les enfants ne rêvent plus : ils ricanent. Et consomment. C’est sinistre. Et c’est pourquoi McLuhan a écrit : « Un terroriste vous tuera pour voir si vous êtes réel. » (The Global Village) Il est en effet difficile de croire à la réalité des somnambules qui nous entourent, et s’ils ne possédaient encore le caractère ombrageux de l’envieux démocrate (Platon), on ne pourrait peut-être jamais croire à leur réalité.

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Cela fait des années et des années que je ne lis pas un livre sans faire une recherche systématique du vocabulaire, pour les langues étrangères mais aussi le français. Et après toutes ces années, il est encore bien rare que je lise un livre en français sans rencontrer des mots que je ne connais pas. Ainsi, je me rends compte que ceux qui n’ont pas fait ce travail perdent beaucoup d’information dans chaque livre qu’ils lisent, et c’est sans doute pourquoi, découragées, ils finissent pas ne plus lire que des livres simplistes, qui ne valent rien.

J’ai rempli des cahiers de vocabulaire. Ils sont dans ma bibliothèque. Un jour, la femme d’un ami les voit et me demande : « Ce sont tes œuvres ? » La poison ! Non, mes œuvres, ce sont trois ou quatre maigres recueils (j’ai balancé tous mes cahiers de vers livres !), et ces nombreux cahiers ne sont que du travail ingrat. Et, maintenant, chaque fois que je les vois, chaque fois que je les complète, je crois l’entendre : « Ce sont tes œuvres ? » Non !

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To Spark or Not To Spark

Après tant d’années d’abstination, ne serai-je pas dans la situation du novice, à qui les premiers joints ne font pas d’effet, un phénomène bien décrit par Howard Becker dans son livre Outsiders et qui permet de comprendre le fameux sketch de Pierre Palmade, à l’époque où il pouvait encore être drôle, sur le type qui dit « Ça me fait rien, votre truc » alors qu’il est en train de délirer grave ? Je me souviens de ma propre expérience : le premier joint n’a pas été le premier trip, et j’ai bien cru un moment que tout cela n’était qu’une immense simulation. Jusqu’au premier trip, au bout de quelques mois. La déception, si je devais revenir à la case départ, serait colossale.

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Papy Boom

Les vieux vivent des revenus de la retraite, très largement socialisés sous forme de cotisations sociales. La précédente génération, dite du baby boom, cotisait pour très peu de vieux, à la fois parce qu’ils étaient nombreux (baby boom) et parce que la génération qui les précédait avait été décimée par la guerre. Cette génération du baby boom a fait peu d’enfants : la pyramide s’est élargie au sommet et rétrécie au milieu, et, comme nous faisons peu d’enfants nous aussi, elle se rétrécit à la base. Ça devient une pyramide inversée. Du coup, à pensions de retraite égales, la part des revenus consacrés par les actifs à ces cotisations est plus importante. Et ce indépendamment du comportement des actifs et à cause des comportements de la génération précédente.

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Chère Nicole,

Grâces soient rendue à Allah le Miséricordieux, l’Omniscient par qui la fête du Bon Albert s’est bien passée.

Nous préparons la cérémonie [de remise du prix de poésie Stephen Liégeard] à Brochon. La lecture de pas moins de huit de mes poèmes est prévue, dont quatre par moi-même. Vu que nous sommes trois lauréats, j’espère que le public ne se lassera pas, d’autant plus qu’une classe de lycéens a été réquisitionnée pour l’occasion… Inch’Allah je saurai me montrer à la hauteur de cette épreuve redoutable et resterai ferme dans la voie droite à la manière du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah).

J’espère aussi vendre quelques exemplaires : Puisse Allah prêter prenne main forte à Michel pour les produire à temps.

A part ça, tout va bien, bismillah.

Amitiés. Wassalam’ualaikum. (5.9.15)

Réponse de Nicole Lombard : Trahir Apollon et les Muses pour… Enfin, on pourra vous accuser de tout sauf d’islamophobie, mon cher Florent. Michel me dit que vos livres partiront lundi, sauf contretemps du genre fermeture inopinée du bureau de poste ce jour-là (« merci pour votre compréhension ») ou passage d’une course cycliste dans le département. Allah vous permettra-t-il de faire honneur aux vignobles de Brochon ?

Il faut bien pratiquer l’étiquette en vue des changements prochains. Nous autres fonctionnaires sommes particulièrement exposés. Mais j’ai commencé tôt, bismillah.

Merci à Michel pour sa diligence, digne du Prophète (sur Lui la Grâce et la Bénédiction d’Allah). Qu’Allah le Miséricordieux, l’Omniscient ne l’oublie pas au Jour de la Discrimination (entre les croyants et les idolâtres).

Wassalam.

F. Abu Cha’il

PS. Apollon Les Muses est un nom arabe, Al-Buluh al-Mussa, ainsi que nous l’enseigne ce luminaire des sciences, Ibn al-Crouïa de Cordoue.

PS-2. Al-Hamdulillah ! (J’ai oublié de recourir à cette formule protocolaire indispensable : désolé.)

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« Paris est une ville de vieux. » Dans quelques années, je serai dans mon élément.

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Documents: JP Sartre

JPS

La jeunesse au temps où j’en étais reçut, pour peu qu’elle ne fût pas hermétique aux livres, une impression durable de la lecture de Jean-Paul Sartre, son théâtre, ses nouvelles, son autobiographie, sa Nausée (les premières pages)… Il fut peut-être le dernier représentant de cette longue tradition d’intellectuels au long manteau qui permit à tant d’apprentis écrivains de s’élever au-dessus des préoccupations vestimentaires pour se consacrer entièrement à leur vocation. Son strabisme particulier était un élément crucial de son charisme.

Ceux qui m’ont connu à l’époque bénie où le travail n’avait pas encore corrompu et dégradé notre classe d’âge, savent que je fumais alors des cigarettes de la marque JPS, bon marché. En hommage à celui qui faisait largement consensus dans la catégorie des maîtres, j’en vins, pendant un temps, à donner aux cigarettes le nom de Jean-Paul : « Je peux te taxer une jean-paul ? » C’est ainsi que nous émaillions nos discussions de café, qui n’étaient peut-être pas non plus aussi brillantes que je pourrais essayer de vous le faire croire.

Puis, la fin des études approchant pour beaucoup, les considérations utilitaires et bassement pratiques prirent le pas. Nos vies empruntèrent des chemins différents mais nous avons tous fini par nous renier. Certains, qui auraient fait de bons comptables, sont devenus de mauvais artistes, d’autres, qui auraient été des intellectuels brillants, se sont abonnés au Figaro. Peut-être suis-je le seul de cette génération à avoir encore quelque chose à dire au sujet de Jean-Paul Sartre.

A y est pour une morale

Après sa mort, ses disciples et fidèles, sous l’impulsion de sa fille adoptive, publièrent des écrits inédits de Sartre sous le nom de Cahiers pour une morale. Ils montrèrent là leur mentalité d’écoliers attardés. Je ne doute pas que ces manuscrits d’une période d’ailleurs ancienne étaient consignés dans des cahiers mais je vois surtout que le choix d’un tel titre les trahit comme attardés. Et même, s’ils avaient été parfaitement honnêtes avec eux-mêmes, ils auraient appelé ces écrits A y est (ou Ayé) pour une morale, comme le petit enfant sachant à peine parler qui balbutie « Ayé » quand il a fait sa commission, afin de bien montrer leur fixation au stade de la formation au pot. Cette obsession du cahier est la marque irréfutable de celui qui n’est jamais sorti de l’école (primaire). Nous reviendrons plus loin sur l’essence normalienne de Sartre et de ses disciples.

Septembre noir

En cherchant sur internet l’article À propos de Munich que Sartre écrivit après l’attentat palestinien aux Jeux olympiques de Munich de 1972, dans lequel perdirent la vie plusieurs athlètes israéliens, je compris que je ne trouverais pas cet article, dans lequel il justifie l’attaque terroriste de l’organisation Septembre noir, dans le texte original français. Une phrase par-ci par-là, c’est tout ce que l’on en peut connaître. Mais tout le monde n’a pas les mêmes préventions et j’ai trouvé une partie de cet article en anglais, que je livre aux lecteurs de ce blog accompagné de ma traduction française de la traduction anglaise, ce qui est tout de même un comble.

Jean-Paul Sartre, About Munich, translated by Elizabeth Bowman

La Cause du peuple–J’accuse, N° 29, du 15 oct. 1972.

(Republished in Les Nouvelles littéraires, 11-17 nov, 1982, under the title A New Sartre Scandal)

Those who affirm the sovereignty of the Israeli state and also believe Palestinians have a right to sovereignty for the same reason, and who take the Palestinian question as fundamental, must admit that the Israeli establishment’s policy is literally crazy and deliberately aims at avoiding all possible solutions to this problem. It is therefore politically accurate to say that a state of war exists between Israel and the Palestinians. In this war the Palestinians’ only weapon is terrorism. It is a terrible weapon but the oppressed poor have no other, and the French who approved FLN terrorism against the French must approve in turn the Palestinians’ terrorist action. This abandoned, betrayed, exiled people can show its courage and the force of its hate only by organizing deadly attacks. Of course these should be viewed politically, by assessing the intended results against those actually obtained. We would also need to settle the highly ambiguous question of the real relationships among Arab governments, none of which is socialist nor has socialist tendencies, and the feddayin, which leads us to ask whether the Palestinians’ primary enemies may not be these feudal dictatorships, several of which have supported them verbally while at the same time trying to massacre them, and whether the first effort of the Palestinians, whose war necessarily dedicates them to socialism, must not be to side with the peoples of the Middle East against those Arab states which oppress them. But these problems cannot be treated in an article.

It must be said that for those who agree with the terrorist attacks to which the Israeli establishment and the Arab dictatorships have reduced the Palestinians, it seems perfectly outrageous that the French press and a segment of opinion should judge the Munich attack an intolerable outrage while one has often read dry reports without comment of strikes in Tel Aviv that cost several human lives.

Ma traduction:

Jean-Paul Sartre, À propos de Munich, article publié dans La Cause du peuple, 15 octobre 1972.

Ceux qui affirment la souveraineté de l’État israélien et sont en même temps convaincus que les Palestiniens ont droit à la souveraineté pour la même raison, et qui considèrent la question palestinienne comme fondamentale, doivent admettre que la politique de l’establishment israélien est littéralement insensée et vise de manière délibérée à éviter toute solution possible à ce problème. Il est par conséquent politiquement juste de dire qu’un état de guerre existe entre Israël et les Palestiniens. Dans cette guerre, la seule arme des Palestiniens est le terrorisme. C’est une arme terrible mais les opprimés n’en ont pas d’autre, et les Français qui ont approuvé le terrorisme du FLN contre des Français doivent également approuver l’action terroriste des Palestiniens. Ce peuple abandonné, trahi et exilé ne peut montrer son courage et la force de sa haine qu’en organisant des attaques mortelles. Naturellement, celles-ci devraient être considérées politiquement, en évaluant les résultats escomptés contre ceux réellement obtenus. Nous aurions également besoin de traiter la question fortement ambiguë des rapports entre les gouvernements arabes – dont aucun n’est socialiste ni n’a de tendances socialistes – et les feddayin, ce qui nous conduit à demander si les principaux ennemis des Palestiniens ne seraient pas ces dictatures féodales, dont plusieurs les ont soutenus verbalement tout en essayant en même temps de les massacrer, et si le premier effort des Palestiniens, que leur guerre voue nécessairement au socialisme, ne doit pas être de combattre au côté des peuples du Moyen-Orient contre ces États arabes qui les oppriment. Mais ces problèmes ne peuvent être traités dans un article.

Pour ceux qui approuvent les attaques terroristes auxquelles l’establishment israélien et les dictatures arabes ont conduit les Palestiniens, il semble parfaitement indigne que la presse française et une partie de l’opinion jugent l’attaque de Munich un outrage intolérable, alors que l’on a souvent lu des rapports laconiques sans commentaires au sujet des grèves de Tel Aviv ayant coûté plusieurs vies humaines.

J’ouvre les Œuvres romanesques de Sartre dans la collection La Pléiade. Les romans sont précédés d’une chronologie biographique de pas moins de 69 pages (XXXV-CIV), extrêmement détaillée. À l’année 1972, je ne trouve pas la moindre mention de cet article À propos de Munich. Vous me direz que les auteurs d’une telle chronologie n’ont pas souhaité recenser les nombreux articles de journaux écrits par Sartre, car on ne peut pas tout dire, même en 69 pages. Or de nombreux articles et interviews sont rappelés, par exemple, pour cette même année 1972 : « Juin : [Sartre] Donne une interview sur la politique à la revue hispanophone Libre » (dont je suppose que tout le monde se fiche éperdument).

Vous me direz alors qu’il fallait bien que ces auteurs fissent un choix. Le choix est en effet on ne peut plus clair. À l’année 1967, on lit : « [Sartre] Prend position pour Israël en ce qui concerne l’ouverture du golfe d’Akaba. Violentes réactions dans les pays arabes dont certains interdiront les œuvres de Sartre et de Beauvoir (la veuve de Frantz Fanon interdira que la préface de Sartre aux Damnés de la terre figure dans les réimpressions de l’ouvrage). » Merci aux responsables de cette édition : Michel Contat, Michel Rybalka, Geneviève Idt et George H. Bauer.

Le Casseur de pédés

L’un des personnages du roman L’Âge de raison (1945) est un homosexuel et Sartre évoque, à propos du milieu homosexuel, une « franc-maçonnerie de pissotières » (à croire qu’il avait aussi une dent contre les franc-maçons).

Dans La Mort dans l’âme (1949), un roman ultérieur reprenant les mêmes personnages, ce pauvre type homosexuel nous est montré se promenant dans les rues désertes de Paris, où les Allemands viennent d’entrer, et jubilant comme ce n’est pas permis. Son franc-maçon de pissotières devient un super-collabo. Je ne sais plus dans lequel de ces deux romans ce franc-maçon d’un genre spécial écrit d’ailleurs une longue lettre dans laquelle il évoque en termes exaltés une conversion religieuse, que le personnage qui la reçoit commente dédaigneusement d’un simple : « Ces vieilleries… » d’un effet irrésistible.

Avec ce personnage, Sartre reprend un thème qu’il avait traité dans la nouvelle L’Enfance d’un chef, parue dans Le Mur en 1939. Un jeune poète initié au haschisch et à l’homosexualité par un vieux poète surréaliste finit par rejoindre les royalistes d’Action Française, participant à des agressions antisémites.

Il semblerait que Sartre ait eu un compte à régler, peut-être sans animosité personnelle mais plutôt par un sens bien compris de sa carrière d’écrivain. En effet, avant lui l’écrivain normalien n’est pas vraiment une figure que l’on prenne au sérieux. Les gens ne voient pas trop ce qu’un bon élève, un fayot destiné à devenir professeur de lycée pourrait leur dire d’intéressant sur la vie ; ils préfèrent les cas marginaux, les vies déjantées, les expériences moins ordinaires. Un point de vue dont on retrouve dans Zola un écho d’une sanglante ironie :

« Il avait gardé de l’École normale tout un dogmatisme, un pédantisme étroit, dont rien n’avait pu le laver, ni ses efforts herculéens pour être sceptique et léger, ni les vingt années de sa vie de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il était, et magister il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d’imagination et d’audace. Dès l’entrée, il s’efforça d’être ravi de Silviane (…) l’idée lui venait que rien ne serait plus parisien, d’une belle humeur parisienne plus détachée de pédanterie, que de la soutenir, en lui trouvant du talent. » (Paris d’Émile Zola, 1898)

C’est à ce préjugé que s’attaque Sartre, en démystifiant pour le vulgum pecus l’idole canaille, homosexuelle et/ou opiacée qui, faute d’une saine philosophie existentialiste, rejoint les rangs de la réaction quand cela devient son intérêt ou parce qu’elle s’est tôt fatiguée de ses vices et succès de librairie.