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Philo 41 Volonté autonome et Programme en vue de la mort

(i)
Le test du sujet-objet

Dans Philo 37, nous avons esquissé une réfutation du solipsisme, vieux problème philosophique, une « preuve des autres » qui n’est pas sans lien avec notre phénoménologie de l’immortalité et de l’au-delà (Philo 21 et 22, ou l’essai Anhistoricité de l’homme et Phénoménologie de l’immortalité disponible sur notre page Academia).

S’agissant de la réfutation du solipsisme, nous en rappelons le passage principal :

La chose en soi possède une subjectivité universelle, la même dans tous les sujets, et les formes de cette subjectivité étant l’espace et le temps, elle a des objets ; par où s’énonce – l’objet étant ce qui est posé en face d’un sujet, et la condition d’objet supposant espace et temps – que l’espace et le temps sont consubstantiels au concept de subjectivité, de même que la causalité, loi des relations dans l’espace et le temps. L’espace, le temps et la causalité appartiennent au concept du sujet. Et dans un monde défini par ces trois formes, le sujet est également objet car il est situé dans ce monde, en tant qu’objet. Le sujet-objet (nous empruntons l’expression à Schelling sans nous occuper ici de ce que ce dernier entend par un tel terme) n’est pas purement et simplement la même chose que la conscience de soi, en raison de l’objet de la conscience qu’est le corps ; autant une conscience de soi peut être l’unique être du monde, autant le sujet-objet corporel écarte le solipsisme, car mon corps n’est pas l’unique objet en ce monde. Le solipsisme suppose qu’il existe un seul sujet-objet au monde, par conséquent un seul sujet mais aussi un seul objet. C’est parce que le monde est monde d’objets que le solipsisme est improbable : un monde d’objets est un monde de sujets-objets. Tout objet au monde doué de représentation est un sujet, et je sais quels objets sont doués de représentation par l’observation de mon propre corps comme objet.

Philo 37 : Éléments de discussion sur la chose en soi selon Mainländer

Selon Schopenhauer et ceux qui l’ont suivi, en particulier Mainländer, dont la pensée fait l’objet de la discussion en Philo 37, le monde est une objectification de la Volonté. Dans ce monde, le sujet pensant est lui-même une objectification de la Volonté. Le sujet est donc aussi objet, car une objectification. C’est un sujet-objet. La conscience est ainsi conscience propre d’un sujet-objet. En tant que conscience subjective, je ne peux être certain qu’il y ait parmi les objets qui m’entourent d’autres sujets. Mais en tant que sujet-objet, je ne peux douter que les objets qui présentent les mêmes caractères objectifs que moi en tant que sujet-objet se sachant un « sujet par suite d’une objectification » ne sont pas seulement des objets mais aussi des sujets-objets, en application du principe « mêmes causes, mêmes effets ». La loi de causalité de ce monde d’objets, la nature, est ce qui prévient l’erreur solipsiste chez le sujet-objet. (Comme cette prévention de l’erreur est de nature tout intellectuelle, la conséquence en est par ailleurs que, chez la plupart des hommes, chez l’homme moyen, autrui reste pour la subjectivité un pur objet pouvant être traité comme tel pour les fins subjectives propres de la subjectivité : c’est l’erreur égocentrique.)

L’intelligence artificielle (IA) introduisant, sous la forme hypothétique de l’androïde intelligent, un support de caractères objectifs identiques à mes propres caractères objectifs en tant que sujet-objet, est-elle de nature à rendre la précédente démonstration caduque, puisqu’alors mon inférence que l’androïde en face de moi est un sujet-objet comme je le suis serait fausse (l’IA est en effet un pur objet, et nous avons d’ailleurs des raisons de croire qu’elle n’atteindra jamais au statut de sujet-objet : voyez notre essai « A prediction about AI » ici) ? Nous ne croyons pas à cette objection. Il peut être plus ou moins difficile de discerner un texte produit par IA d’un autre produit par une intelligence humaine, mais cette expérience n’est qu’une opération de laboratoire sans la moindre portée phénoménologique. Tout androïde, même le plus perfectionné, est voué à être reconnu par un examen méthodique pour ce qu’il est. Nous insistons sur ce point de l’examen méthodique : toute forme d’erreur, en dehors de cette considération, peut être imputée aux faiblesses de l’attention humaine, et non à la forme de notre entendement. Il arrive ainsi qu’on prenne une simple ombre ou un arbre, de loin, pour une personne, sans que cette erreur soit une objection nécessitant de nous prémunir des illusions arborées. Cet examen méthodique deviendra de plus en plus perfectionné avec les progrès de l’IA, mais ces deux courbes de progression ne se croisent jamais : plus l’IA progressera, plus le test deviendra perfectionné, et jamais la technologie de l’IA ne dépassera celle du test. En outre, on comprend bien que, même si une toute petite caste était seule en possession d’un test ultraperfectionné à l’avenir, et que tous les autres hommes manqueraient des moyens pour appliquer ce test dans la vie courante et seraient donc voués à vivre dans un monde où il leur est impossible de distinguer un sujet-objet d’un pur objet, cela n’infirmerait pas la vérité du propos ; car il s’agit d’une vérité métaphysique a priori qu’aucun état de l’expérience humaine ne peut contredire. J’insiste. Même si aucun être humain au monde ne pouvait faire cette distinction, ce serait seulement que la technique du test s’est perdue, non qu’elle n’existe pas.

(ii)
Volonté autonome et programme en vue de la mort

Les rêves nous distinguent-ils des machines ? Notre intellect a un « mode par défaut » d’écoulement incessant d’images et pensées qui se maintient dans le rêve où, à la différence de la veille, il n’apparaît plus comme ce mode par défaut mais comme une manifestation réelle et suscite par conséquent en nous des émotions comme si nous avions affaire à la réalité. Dans la veille, ces images peuvent aussi susciter des émotions : une association d’idées peut par exemple réveiller en nous un souvenir pénible ou agréable et susciter les émotions correspondantes. Mais, éveillés, nous avons un mécanisme de contrôle qui nous empêche d’être submergés par ce flux d’images/pensées, tandis que dans le sommeil ce mécanisme est désactivé. Un ordinateur qui reste alimenté en courant électrique (car l’analogie n’a évidemment pas de sens entre un homme qui dort et une machine qui ne reçoit plus de courant d’alimentation) peut bien avoir aussi un tel flux d’images/pensées si on lui suppose une volonté autonome. Car ce mode par défaut est un caractère de la volonté autonome, qui ne s’arrête pas avec la réalisation d’un programme particulier mais possède un programme existentiel, sur toute la durée de l’existence : un programme en vue de la mort. Toute volonté autonome a un programme en vue de la mort et non de simples tâches ponctuelles et successives comme une machine programmée artificiellement à de telles tâches.

Si nous avons un programme en vue de la mort, il est évident que ce programme n’est pas mourir. Le but de ce programme n’est pas non plus dans la nature car le programme de la nature est la seule reproduction, et faire de la reproduction un programme existentiel est une aporie (la nature ne connaît qu’une « finalité sans fin » : voyez notre phénoménologie de l’immortalité et de l’au-delà). La finalité de l’existence est la vie après la mort – une vie sans l’horizon de la mort – et dépend d’une conduite dans cette vie présente dont l’horizon est la mort.

On trouve chez certains illuminés l’idée de paradis éternel pour tous. Or un tel paradis qui attend tout le monde, c’est le grand sommeil matérialiste, ni plus ni moins. Pourquoi, dès lors, ne pas préconiser le suicide si, dans le suicide, nous échangeons une vie plus ou moins pénible, sujette aux maladies, à la faim, au vieillissement, etc., pour un paradis garanti pour tous, qui pourrait tout aussi bien se décrire comme la volupté du sommeil profond ? Si le paradis nous attend tous, comme personne ne peut espérer une impossible continuité de joie et de bonheur en cette vie présente, il est incompréhensible que nous n’échangions pas notre condition instable dans cette vie pour ce paradis garanti, en nous suicidant sans délai.

L’objection faite à l’existence d’un enfer, émettant l’hypothèse que l’âme souffrira de savoir ses frères, ses parents, la petite amie de ses dix-sept ans en enfer, est ingénieuse et amusante, mais l’âme n’a pas d’attachements terrestres. Celui qui a des attachements terrestres n’a pas compris que ce sont ces attachements qui l’empêchent de remplir son programme en vue de la mort. Si une âme du paradis voulait se battre pour me sortir de l’enfer, elle mériterait de s’y trouver avec moi. Le statut éternel d’une âme est en effet le résultat d’un jugement parfait. L’âme au paradis a donc la parfaite conviction que ceux qui sont en enfer le sont dans le respect de la plus parfaite justice et que, si elles n’y étaient pas, la justice en serait lésée. Le point de vue du paradis pour tous semble parfaitement matérialiste et cette éternité n’est qu’une simple façon de parler. Le retour au spirituel d’esprits contaminés, infectés par une formation technique et scientifique est fourvoyé quand il entend tirer de disciplines métrologiques restreintes des conclusions sur des questions par nature métaphysiques (voyez Philo 40 : L’échec cumulatif de la science). Par exemple, ceux qui veulent parler, parce que le discours scientifique possède un monopole de légitimité dans nos sociétés matérialistes, du surnaturel comme d’un univers parallèle à x dimensions entrent dans des fariboles qui n’ont aucune portée métaphysique tout en n’étant même pas permises par le raisonnement empirique sur lequel est censée s’appuyer toute science positive.

Ces illuminés croient pouvoir tirer leur pensée relative à l’immortalité d’expériences de mort imminente (EMI). Or, si se fonder sur celles-ci dans une réflexion philosophique peut être légitime dans une certaine mesure, cela s’expose toutefois à la même critique philosophique que le mysticisme, où des expériences que tout le monde ne partage pas valent comme fondement suffisant de raisonnement universel. Ces témoignages sont sujets au doute relatif à l’interprétation personnelle qu’en donne la personne ayant connu un tel état, une interprétation sujette à erreur. Si une expérience existentielle peut conduire la réflexion dans une certaine direction, la réflexion doit néanmoins en devenir autonome et se fonder sur ses propres lois.

Une EMI, c’est quelqu’un qui s’est vu marcher dans un tunnel vers une sortie pleine de lumière. Qu’en conclure ? En réalité, puisque l’esprit humain peut apparemment se convaincre d’un paradis pour tous et sans condition, je suis parfois tenté de croire qu’il n’y a rien après la mort, car s’il y avait une éternité on ne pourrait s’aveugler à ce point à son sujet, me dis-je. Donc, ce tunnel et cette lumière, qu’est-ce d’autre qu’une représentation par « la vie » elle-même, dans tel individu, de la réalisation pleine de joie qu’elle quitte enfin ses misères terrestres, ce qu’elle se montre à elle-même comme la fin d’un sombre tunnel ? Or, cette lumière étant une représentation de « la vie » pour elle-même, elle se donne cette représentation du désirable qu’est la mort dans les termes de la vie naturelle, à savoir sous l’aspect de la lumière (car la lumière est bonne à l’organisme), mais cette lumière n’est qu’une représentation via la nature d’une anticipation de libération des maux de la vie ; la réalité de la mort, dans ce cas, n’est pas une lumière mais la pure et simple extinction totale, ce que l’intellect se représente quant à lui comme le noir du sommeil profond.

Une fois dit cela, il faut reconnaître qu’il n’existe aucune différence essentielle entre cette conception de l’extinction totale qu’est la cessation désirable des maux ou de la succession de biens et de maux qui caractérise toute vie selon la nature, et un paradis pour tous. Dans les deux cas, il n’y a plus de maux (simplement, dans le premier cas, il n’y a plus de conscience). Qu’un agnostique sursoie à mettre fin à ses jours, cela peut se concevoir puisqu’il dit, au fond, ne pas savoir ce qu’il y a après. Qu’un athée y sursoie, cela peut se concevoir aussi car il se dit que son instinct d’animal le retient dans cette vie (les animaux ne se suicident pas). Mais que quelqu’un convaincu qu’en mettant fin à ses jours il échangerait aussitôt une condition instable et, en fait, misérable pour la perfection du bonheur au paradis, ne mette pas fin à ses jours, c’est un paradoxe extraordinaire, dont les illuminés en question ne paraissent pas capables de fournir une raison. Le paradis sans l’enfer n’est pas possible puisque cela signifierait que le paradis est l’issue pour tous après la mort et que cette vie ici-bas ne présenterait par conséquent aucun enjeu, serait absolument indifférente.

*

De l’État selon Hegel et Kojève

D’aucuns – hauts fonctionnaires – s’intéressent aux « correspondances que l’on peut établir entre l’hégélianisme de Kojève [fin de l’histoire et athéisme compris} et son activité à la Direction des relations économiques extérieures (DREE) en matière d’économie et de commerce international ».

Je ne sais trop comment entendre cette formule. Il semblerait en effet que l’activité de Kojève à la DREE soit contingente par rapport à son hégélianisme, c’est-à-dire qu’elle n’ait aucune importance. En effet, on ne peut supposer que son hégélianisme ait informé cette activité que si la DREE elle-même était un organisme informé par l’hégélianisme ; or une administration est au service des politiques conduites par le gouvernement, avec un principe d’alternance (possible). Le fonctionnaire inamovible (avec les réserves habituelles) n’a pas de philosophie à proprement parler, en tant que fonctionnaire, puisque sa fonction est d’assister une philosophie politique, quelle qu’elle soit, sortie des urnes. Si le fonctionnaire avait, en tant que fonctionnaire, une philosophie propre, il serait soit un soutien idéologique ou politique du gouvernement, soit une opposition au gouvernement, ce qu’il ne peut être, ni dans un cas ni dans l’autre, par définition et construction de notre système. Par conséquent, la pensée d’un philosophe qui se trouve être également fonctionnaire n’a pas de « correspondance » avec son activité de fonctionnaire. Si l’on parvenait à la moindre conclusion pour le problème ainsi posé, celle-ci ne pourrait être autre que : Kojève a été un mauvais fonctionnaire. Soit parce qu’il était en fait un collaborateur politique du gouvernement qu’il servait, soit parce qu’il en était un opposant politique, soit parce que sa philosophie prévalait contre les principes de la fonction qu’il occupait, à savoir qu’il occupait en réalité une place de direction politique et non de fonctionnaire, cette direction politique par l’administration elle-même étant de la bureaucratie. Or Kojève serait en cela même un mauvais philosophe hégélien car, si Hegel passe souvent pour le philosophe de l’étatisme, et ce génétiquement depuis son analyse attristée de « l’anarchie » de la Constitution du Saint-Empire germanique, il n’en reste pas moins qu’on trouve aussi chez lui une critique articulée des travers de l’étatisme bureaucratique.

Pour Hegel, l’État universel et homogène est monarchique, et cela veut dire principalement que l’alternance politique n’y peut exister. En effet, comment la fin de l’histoire pourrait-elle être marquée par une alternance de la direction politique de l’État non dépourvue de sens ? Dans notre système, l’alternance est pourvue de sens, elle est sérieuse, ce n’est pas « du pareil au même ». De sorte que le fonctionnaire en place indépendamment de l’alternance ne peut être un fonctionnaire philosophique dans le sens où sa fonction serait politique ; c’est un pur technicien. Or l’État universel homogène ne repose pas sur une fonction technicienne mais sur une fonction politique, une pensée (l’hégélianisme) ; « l’instrument » technique est partout, à cet égard, et pas seulement dans une fonction publique. Autrement dit, l’État de la fin de l’histoire n’a plus d’administration pour conduire une politique, car une politique doit conduire quelque part et l’État universel est là où il doit être. Le fonctionnaire technicien n’est pas l’instrument de l’idée de l’État universel mais celui du pouvoir politique signifiant, quel qu’il soit, et dont la seule direction est sa propre raison nomothétique dans une concurrence de législations, et nullement un mouvement de l’histoire. Qu’une « ruse de la raison » (List der Vernunft) puisse se servir de cette concurrence érigée en forme absolue de l’État pour conduire à la fin de l’histoire ne permet pas encore de penser que le fonctionnaire de cet État réalise crédiblement le rôle assigné à tout ce faux-semblant par la raison, car s’il se dit tel il pose en même temps l’insignifiance de l’alternance politique, la stricte équivalence de toutes les législations proposées et une immobilité actuelle de l’État, il nie par conséquent le mouvement historique qu’il prétend servir, enfin il insulte le corps social sous l’espèce de l’électorat dont la voix est supposée être le seul véritable pouvoir et qui ne peut exister en tant qu’électorat autrement que dans la certitude absolue de ce pouvoir.

Moganni Nameh : La poésie de Hanns Heinz Ewers

L’écrivain allemand Hanns Heinz Ewers (1871-1943) est surtout connu pour ses romans et nouvelles fantastiques, traduits dans de nombreuses langues, dont le français. Dans ce genre, il fait figure de classique, avec des romans célèbres tels que Mandragore (Alraune). À notre connaissance, il n’existe cependant pas de traductions de sa poésie dans la langue de Molière à ce jour, sauf pour les poèmes tirés de ses romans.

Sa poésie a été réunie en 1910 dans un recueil intitulé Moganni Nameh, complété en 1917, peu avant la fin de la Première Guerre mondiale, par son éditeur, qui ajouta quelques chants de guerre écrits dans ces années-là. Nos lectures de Paul Déroulède ne nous laissaient pas attendre grand-chose d’un tel ajout, mais nous avouons avoir été surpris par l’intérêt et la qualité littéraires de ces pièces ; nous n’en avons cependant pas retenu dans le présent billet (peut-être plus tard). Il ne semble pas que H. H. Ewers ait écrit d’autres poésies par la suite.

Un mot sur le titre du recueil. Ce titre en persan est emprunté au poète Hafiz via le Divan occidental-oriental de Goethe, dont le premier livre s’appelle « Moganni Nameh », ou « Le livre du chanteur ».

Dandy balafré (voir photo), peut-être à la suite d’une Mensur, c’est-à-dire un duel traditionnel au sein des fraternités étudiantes, H. H. Ewers fut un écrivain à succès, que ses travaux comme scénariste et co-réalisateur placent également parmi les pionniers du cinéma allemand. Peu satisfait, cependant, des conditions sociales de la République de Weimar, il adhéra en 1931, donc relativement tôt, au parti national-socialiste et servit un temps la propagande de ce mouvement, avant de présenter cette étonnante particularité d’être un national-socialiste dont l’œuvre fut interdite par les autorités du Troisième Reich, en 1934. Il passa les dernières années de sa vie à contester cette censure et parvint à publier un dernier recueil de nouvelles peu avant sa mort, en 1943.

*

J’ai cueilli des fleurs
(Blumen brach ich)

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Iris

Ndt. Iris est, en allemand comme en français, la personnification de l’arc-en-ciel, et la fleur est ici décrite de façon qu’elle puisse être perçue aussi comme un arc-en-ciel.

Brume du matin, brume déliée du matin
qui tout autour flotte encore,
couvre encore le soleil, à peine sorti,
d’un halo humide,
quand le vagabond marche
d’un pas léger
dans l’haleine de la terre jeune,
quand énergique il va
à travers les prés mouillés,
quand il va,
va toujours,
d’un pas léger.

Ainsi pousse l’iris couleur bleu de flamme
solitaire et silencieux
à travers l’humide
brume du matin,
ainsi pousse-t-il
à travers les prés
mouillés – –

Demande au vagabond où il va,
demande-lui pourquoi il va solitaire –
silencieux, il haussera les épaules
et continuera de marcher
d’un pas léger,
sans s’arrêter.
– Cette marche est sans raison, sans objet, sans but,
sans fin :
n’est que mouvement, impulsion, élan
à travers l’humide
brume du matin
et les prés
mouillés – –

Tu entends encore au loin le pas léger
du vagabond,
tu vois encore au loin l’iris
briller – –
Connais-tu donc ce voyageur
là-bas dans la brume ?
Connais-tu, bleu de flamme,
cet iris ?

Ô tu le connais,
puisque c’est toi-même !

*

Orchidées (Orchideen)

Quand le diable devint femme,
quand Lilith
noua ses cheveux noirs en lourdes torsades
et coiffa sa tête pâle
de boucles pensées par Botticelli,
quand, lasse et souriante,
à ses doigts minces elle passa
des anneaux d’or sertis de pierres de couleurs,
quand elle lut Villiers de l’Isle-Adam
et goûta fort Huysmans,
quand elle comprit le silence de Maeterlinck
et baigna son âme
dans les couleurs de Gabriele d’Annunzio,
– – elle rit.

Et comme elle riait,
la petite princesse des serpents
sauta hors de sa bouche.
Alors, la plus belle des diablesses
frappa le serpent,
frappa la reine des serpents
d’un doigt qui portait un anneau.
Si bien que le serpent se convulsa, siffla,
siffla, siffla
et cracha.
Mais Lilith rassembla les gouttes
dans un lourd vase de cuivre
et dessus jeta
de la terre humide,
de la terre humide et noire.
Sans réfléchir, ses grandes mains
caressèrent les flancs
du lourd vase de cuivre ;
sans réfléchir, ses lèvres pâles
entonnèrent leur vieille malédiction –
Sa malédiction ressemblait à une comptine pour enfants,
douce et lasse, lasse comme les baisers
par lesquels sa bouche
but la terre humide.
Mais la vie leva dans le vase,
et attirés par ses baisers las,
attirés par sa douce mélopée,
lentement, hors de la terre noire rampèrent
des orchidées –

Quand ma bien-aimée
dans le miroir coiffe ses traits pâles
des couleuvres de Botticelli,
des orchidées
rampent le long des flancs du vase de cuivre –
Fleurs du diable, que la vieille terre,
unie par la malédiction de Lilith
à de la bave de serpent, a poussées à la lumière,
orchidées
– fleurs du diable.

*

Les jacinthes (Hyazinthen)

Je cueillis des centaines de jacinthes
et posai mes jacinthes de couleurs
sur un drap de soie blanc –
grandes jacinthes rouges,
grandes jacinthes violettes,
jacinthes jaunes, blanches, bleues.

Alors je penchai ma tête au-dessus d’elles,
j’y enfonçai mon front et mes tempes,
plongeai dans les jacinthes de couleurs.

Et je baisai mes grappes de couleurs,
toutes ces grappes blanches, rouges, jaunes,
me baignai dans le parfum des jacinthes.

De merveilleuses et délicates mains de femme
me caressaient –
et sur de merveilleux seins de femme
ma tête reposait –
Des baisers de femme me fermèrent les yeux,
et ma gorge était pressée par de merveilleusement doux
et tendres bras de femme.

Ô je sens ces baisers légers
pénétrer ma peau avec d’imperceptibles tremblements,
peu à peu dissiper ma grande souffrance.

Ô je sens ces mains si fines
caresser, charmeuses, mes boucles humides,
refermer peu à peu des plaies profondes.

Et de ces mains de femmes et baisers de femmes
s’exhale le parfum de corps délicats de femmes,
le merveilleux parfum de corps de femmes.

Doux parfum qui m’enveloppe comme une brise d’été
sur de blancs battements d’ailes
et dont l’harmonie, en vagues tendres,
traverse chaque fibre de mon corps.

Doux parfum ! Contre une fraîche poitrine de femme
se blottit ma joue chaude comme une forge ;
et dans le crépuscule chancellent mes sens
dans le doux parfum de poitrines de femmes.

– – Des jacinthes, j’ai cueilli des jacinthes,
des centaines et des centaines de jacinthes,
j’ai plongé ma tête dans les jacinthes de couleurs.
Et j’ai nagé dans des baisers de femmes,
dans le parfum de doux seins de femmes,
dans le doux parfum des jacinthes.

*

Les châtaigniers (Kastanien)

« Kathlin Mac Murdoch !
Tel est mon nom ! »
– Et de seulement l’entendre dire son nom,
tu penses :
inassouvie1 !

S’il te plaît,
regarde
la façon dont elle écarte ses longs doigts –
regarde
comment ces lèvres de magnolia
restent ouvertes,
tandis que, humide haleine de Satan,
entre les dents serrées
rampe son souffle.
Et maintenant
regarde
comment les minces narines
s’enflent en aspirant –
voilà : cette sorcière
boit voluptueusement
l’haleine de phallus
des fleurs de châtaignier.

– – Oui, je te le dis, mon ami :
Kathlin Mac Murdoch,
qui affamée d’amour a traversé des mondes, échevelée,
a servi Aphrodite et embrassé Sappho,
s’est livrée aux turpitudes à Sodome – –
Kathlin Mac Murdoch,
qui aux messes de Satan
– Philopygos2 !
fut prêtresse – –
– elle – –
boit du parfum – –
dans les fleurs – !

Vois !
Elle est assise immobile à sa fenêtre,
et immobile
dehors se dresse le géant,
le châtaignier – –
Large, fier, immobile
il étend ses branches puissantes,
dont chacune
porte des cierges sacrificiels en fleur.

Et maintenant tu vas entendre le plus inouï :
cette femme,
Kathlin Mac Murdoch,
fornique avec cet arbre !

Aspires-en le parfum – toi aussi !
Qu’est-ce que cela sent ?
– Tu comprends à présent ?
C’est l’éternel parfum triomphal,
le parfum sauvage,
l’unique, le parfum bâtisseur de mondes,
dont la source est le phallus !
Elle est assise là,
Kathlin Mac Murdoch,
enveloppée par la pluie,
qui est vie pour elle – –

elle est assise et boit
par tous les pores de sa peau
l’haleine voluptueuse d’un homme,
elle, femme, femme,
sexe seulement
de la tête au pied !

Incline-toi si tu es artiste !
Car ce que tu peux voir là,
c’est un relent rare de cet effroyable feu
qui brûla Salomé, consuma Salammbô :
Inassouvie1 !

1 inassouvie : En français dans le texte (deux fois).

2 Philopygos : Qui aime les fesses.

*

Les baies du frêne (Eschenbeeren)

Ndt. Le poème fait manifestement allusion à une croyance populaire relative à l’ombre de certains arbres, sous laquelle on ne se reposerait pas sans être saisi de visions. Le poème – tableau de la vie des steppes d’Europe orientale – oppose la réaction d’une paysanne rejetant le mélancolique vague à l’âme provoqué en elle par ces visions à celle du poète, qui réclame leur présence douce-amère.

Ce frêne rouge
pousse en Orient,
entre les cinq fleuves,
mais encore là où la fille
du grisonnant cosaque
aux jambes arquées, à la barbe de bouc
aide son père à descendre de l’alezan fourbu
quand il revient le soir
de ses chasses à travers la steppe ukrainienne.

– Elle rompt la branche,
jetant les baies rouges
aux oiseaux piailleurs,
mais les feuilles
en sont mangées de sa main par la chèvre blanche.

– Qu’y a-t-il, jeune fille ?
Ta poitrine frissonne
et sur tes mains bronzées
l’amie barbichue lèche des gouttes salées –

– Qu’y a-t-il, femme des champs ?
As-tu perdu un chevreau ?
ta chère mère est-elle tombée malade ?
ou bien ton céladon t’a-t-il insolemment frappée de sa cravache ?

– « Je n’ai pas perdu de chevreau,
ils sont là tous les sept
à gambader gaîment dans le trèfle bigarré ;
ma mère n’est pas tombée malade,
à l’intérieur de la chaumière
elle emperle les souliers de sa chère fille ;
et dans la steppe
le plus fringant des hommes vole,
zébrant le crin de sa cavale :
c’est là qu’il frappe allègrement de sa cravache,
jamais sa brune amie !

– Dans la Volga jaune
j’ai lancé des baies rouges ;
dans le frêne
bruissent, murmurent les feuilles,
il y a des bourdonnements dans l’air ;
ce qui me dilate la poitrine,
je ne sais, je ne le connais pas :
ce sont des rêves confus !

– Laissez-moi en paix, attrayantes images,
je ferme les yeux :
Jamais plus je ne me reposerai à ton ombre,
frêne rouge ! »

Frêne rouge aux branches tombantes,
lourdes branches pleines de baies rouges,
jette sur moi ta grande ombre fraîche ! –
Je t’en suis reconnaissant –
– Bruisse, murmure,
il est doux d’avoir de nouveaux rêves,
et plus doux encore d’oublier les rêves anciens.

*

Les heures de l’âme
(Stunden der Seele)

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Tat tvam asi !

Ndt. « Tat tvam asi » est une formule sanskrite, signifiant « Tu es cela », popularisée par Schopenhauer, qui résume avec elle sa philosophie selon laquelle, par-delà l’individuation à l’œuvre dans le monde des phénomènes, nous appartenons tous à la même nouménalité, nous sommes tous la même chose en soi, si bien que le sujet pensant, devant toute chose peut se dire : « Tu es cela. » Le poète reprend la formule selon une acception personnelle.

La nuit tombant,
mes regards se portent sur la campagne :
je vois un homme,
presque un géant,
marcher d’un pas vigoureux,
cependant courbé
comme si sur ses épaules
pesait un lourd fardeau
le ployant vers le sol.
Mate et nue
sa chair brille dans le soleil couchant,
son poing serre
un fouet massif
avec lequel, frappant les nuages et le brouillard,
il les réduit en flocons, en lambeaux.
Sourd et creux
résonne le pas de sa marche
vers le soleil,
chaque pas,
sourd et creux.
Parvient-il à son but ?
À quel homme il ressemble,
je ne le sais que trop !

Derrière lui tu vois
une traînée rouge
sur la verte campagne.
C’est le sang de larges plaies
que des mains invisibles
lui ont ouvert dans le dos,
aujourd’hui comme hier, à toute heure –
Purulentes, elles creusent dans le cœur
des trous sanglants, profonds –
– La souffrance qu’elles causent,
je ne le sais que trop !

Toi, l’artiste,
tu dois me peindre comme cela :
la victoire au front, mais dans le dos
de rouges, de sanglants
tourments insoutenables.
– Nostalgie de soleil dans le regard brillant,
et sur la nuque
la mort.

*

Destruction (Vernichtung)

– – As-tu vu
la souffrance sans bornes de mon âme – ?
– maudite !?
As-tu vu, reine rouge de la mort,
les convulsions de mon cerveau ?

Lentement la louve blanche enfonçait
dans ma gorge le feu brûlant de son poison,
– plomb fondu…
lentement elle répandait de ses mains fines
le sel et la poussière sur mes plaies à vif ;
– – puis violemment elle m’arracha
les ongles –
elle arracha mes yeux
de leurs orbites sanglantes !

Amusant ! amusant ! – Oui, la louve blanche
fit suer mon corps sang et larmes,
cependant mon âme fière en riait !

Mais toi, maudite fée de la mort,
tu souffles sur moi avec tes lèvres maudites,
tu caresses mon cerveau avec des doigts humides :
– – et la matière à l’intérieur de mon crâne fond, gluante,
fermente, et se répand, et pue, par la bouche et le nez !

Cependant, mon âme, mon âme fière,
pourrit et meurt dans des affres lamentables,
pourrit et meurt – – et dans cette décomposition avancée
te voue ses oraisons, ô déesse de la pourriture.

*

Galehaut (Galeotto)

Noi leggiavamo, un giorno, per diletto,
di Lancialotto, come amor lo strinse;
soli eravamo e sanza alcun sospetto.

Galeotto fu il libro e chi lo scrisse.
Dante, l’Inferno V. 127 ff.


Ndt. Traduction de L’Enfer de Dante par Marc Mentré : « Nous lisions un jour par plaisir comment amour saisit Lancelot ; nous étions seuls et sans aucune crainte. … Galehaut fut le livre et celui qui l’écrivit. » Galehaut servit d’entremetteur entre Guenièvre et Lancelot ; dans le récit de Dante, Francesca da Rimini appelle Galehaut « le livre » lu à deux avec Paolo Malatesta car ce livre, décrivant un baiser, fut l’occasion, de même, forcément, que l’auteur du livre. Dans son poème, H. H. Ewers conclut en disant que c’est le monde tout entier qui est entremetteur entre deux personnes qui s’aiment.

Nous lisions un jour – – qu’était-ce donc, Iseult ?
Un jour d’été parmi le chèvrefeuille –
le petit livre était rouge à tranche d’or –

sur ton épaule reposait la docile tourterelle –
nous étions seuls, et tout autour de nous était
silencieux comme une tombe, aucun souffle d’air ne remuait les feuilles –

nous lisions – était-ce le tourment d’amour
du couple de Rimini, transpercé par une lance ?
Était-ce la chanson du rêve de Lancelot ? –

Qu’était-ce donc ? – Était-ce le chant sans joie,
d’un cœur lourd, qu’écrivit Echegaray ?
Était-ce le voyage de Tristan sur une mer ivre d’amour ?

Je ne sais ce que c’était, mais j’ai gardé
à l’esprit comme était douce, sur ma main,
ta main quand tu l’y posas, mon amour.

Et mes doigts dénouèrent tes tresses
– tu me regardas dans les yeux, et dans ce regard
était, tout au fond, le mot magique, et vrai.

Le mot juste, au moment propice.
Nos cœurs battaient et le soleil brûlait
et le destin requérait nos âmes.

– Dense était le feuillage enveloppant notre amour ;
nous étions seuls sous cette tente verte –
transportés par une chère fée au pays des contes.

Tu étais la reine et moi le héros ;
le prince entremetteur connaissant notre amour,
Galehaut – ce fut le monde entier !

*

Le rubis (« Gioia ») (Der Rubin [„Gioia“])

Cardan : De vita propria cap. XLIII
de somniis cap. IV
de somniis cap. XXI
de subtilitate p. 338


« Porte à tes lèvres le rubis rouge,
place-le doucement sous ta langue,
penche-toi en arrière et ferme les yeux ! »

Les flammes lécheuses dévorent,
mordent le cœur, le cerveau fatigué,
flammes claires, flammes chaudes,
flammes de feu du calvaire du Fils –

« Baise le rubis,
le rubis rouge,
baise-le, baise-le ! »

C’était un empoisonneur, le très-cher, le bien-aimé ;
de douloureux parfums, blessés parfums,
tournoient dans le feu autour des bûches,
verts parfums dans les flammes rouges –

« Baise le rubis,
ferme les yeux ! »

Poète de la fumée ! Un brouillard épais
trouble le regard,
couvre la pièce.
Brume volatile
qui rafraîchit les tempes fiévreuses,
caresse le cerveau.
– – Des images s’élèvent, images bariolées,
des formes minces en robes blanches ;
elles répandent des fleurs, répandent des feuilles,
onduleuses feuilles de pavot rouge.

– Des harpes jouent,
des sons apaisent,
des parfums t’enveloppent ;
l’air s’anime :
À ta paix !

« Baise le rubis ! »

*

Les chansons de la blonde Katie
(Die Lieder von der goldenen Kätie)

.

Toi depuis la droite… (Du von rechts…)

Toi depuis la droite et moi depuis la gauche,
nous marchions sur le chemin,
sans nous connaître et – pourtant nous connaissant,
au diable cette incroyable histoire –
tu venais de droite et moi de gauche
sur le même chemin.

Ma sphinge blonde marchait à petits pas
sur l’étroit chemin –
nous nous aimâmes et – ne nous aimâmes point,
nous nous serrâmes la main, bonjour, ça s’est passé comme ça,
toi depuis la droite et moi depuis la gauche
un bout du même chemin.

Nous sommes fous et des fous tout autour
nous accompagnent sur le chemin.
Nous rions d’eux et – nous ne rions pas.
– Nous regardons voleter le papillon ;
il va de droite, il va de gauche,
folâtre sur le chemin.

L’or scintille dans la coupe – trinque et bois :
vive notre petit bonhomme de chemin !
Nous nous reverrons sans doute – ou nous ne nous reverrons pas –
Qu’est-ce que ça peut faire ? Sois folâtre, sphinx blond,
bise-moi sur la droite et bise-moi sur la gauche
sur notre petit bonhomme de chemin !

*

Ce matin, avant de me séparer de Katie… (Eh ich diesen Morgen mich von Kätie trennte…)

Ce matin, avant de me séparer de Katie,
elle me dit : « Écoute bien, si tu veux
que je t’ouvre ma porte ce soir
quand tu frapperas et m’appelleras, ‘Katie, Katie’,
si tu veux que je t’embrasse sur la bouche,
que je dorme avec toi cette nuit,
mes bras passés autour de ton cou,
Hanns – – ce matin il faut
t’asseoir à ton bureau, de même que l’après-midi
et jusqu’au soir – pour composer des chansons,
de jolies chansons à ta blonde Katie ! »

Blonde Katie, je voudrais que tu sois ma mère –
Dans la maison d’artistes au bord du cher Rhin perfide3
il y a sur un épais tapis un vieux fauteuil
à côté de la cheminée.
Et dans ce fauteuil tu es assise,
devant toi je m’agenouille –
que signifient ces larmes sans raison ?
Mais dans le crépuscule brille ton œil las –
il comprend mes larmes.
– Elles coulent lentement sur les veines bleues
de tes mains,
comme une nostalgie de paix éternelle :
mes larmes – –
Ô blonde Katie, je voudrais que tu sois ma mère.

Blonde Katie, je voudrais que tu sois ma fille.
Là où près du bleu Léman murmure le Rhône bleu,
sur la petite île où Rousseau rêva,
où des ormes séculaires couvrent l’azur rayonnant du ciel
et le soleil riant de l’après-midi,
mon enfant est assise sur mes genoux.
Ma petite fille écoute murmurer le Rhône,
écoute bruisser les feuilles des ormes
et ma voix roucouler
en racontant des contes bruissants – –
Ô blonde Katie, je voudrais que tu sois ma fille.

Blonde Katie, je voudrais que tu sois ma femme.
Sur Ravello brille la lune, la toute-puissante lune,
illuminant la cité sarrasine.
Et les nuages brillent
ainsi que la montagne
et la profonde mer italique.
Nous sortons de notre palais
sur le haut balcon
et regardons cette imposante
et mystérieuse splendeur – –
Ton bras se sépare du mien
et se pose sur mon épaule,
mais du fond de ta poitrine
viennent les mots :
« Je t’aime. » – –
Ô blonde Katie, je voudrais que tu sois ma femme !

Blonde Katie, tu es ma reine.
Tu es ma mère,
qui comprend
ces larmes sans raison.
Tu es mon enfant sage,
qui voyage sur mes genoux,
écoutant mes rêves chanter,
tu es ma femme fière
qui me donne son corps et son âme
par les mots
« Je t’aime ».
Ô blonde Katie, ma reine bien-aimée !

3 le Rhin perfide : Allusion à l’opéra de Wagner L’or du Rhin. Une autre allusion à Wagner, plus bas, est Ravello en Italie, rendue célèbre, au moins pour « la tribu wagnérienne » (selon l’expression de Pío Baroja), par son maître.

*

Sensibilités
(Empfindsamkeiten)

.

Mère (Mutter)

Mère, chère mère, ô rêve à ton bonheur !
– Vois, je m’agenouille devant toi aux heures du crépuscule
et baise les plaies profondes de ton cœur :
rêve au bonheur, ô mère, rêve au bonheur !

Mère, chère mère, ô rêve à ton bonheur !
– Pose ta tête sur mes bras forts ;
loin de la souffrance et des maux quotidiens
le pont bigarré de mes chansons te conduira.

Des banderoles enguirlandent gaîment mon voilier,
– Il se rend à Avalon, au pays des fées !
Mère, me vois-tu à la barre ?
Viens-tu avec moi ? Et – est-ce que tu ris, chère mère ?

Des nénuphars ! – Regarde comme je les cueille !
Les vagues clapotent ! – Le vent pousse la voile joyeuse !
On voit au loin de blancs oiseaux migrateurs – –
Ah, tu rêves enfin, mère, tu rêves au bonheur !

*

La jeune fille parle (Das Mädchen spricht)

Quelque part – – quelque part
loin dans le vaste monde
un jeune cœur m’attend.
Attend dans la douleur,
rouge comme la braise, gonflé d’amour –
Où ? – – où ?

Un jour – – un jour,
loin dans le cours du temps,
deux bras m’attendent.
Attendent dans la peine et le silence,
attendent longtemps, longtemps –
Quand ? – – quand ?

Un jour – – quelque part,
loin sous le dôme du ciel,
je trouverai mon bien-aimé.
Loin dans la course du temps,
loin dans le vaste monde –
Quand ? – – où ?

*

Changement (Wechsel)

J’étais un gamin de seize ans
quand elle m’attrapa
dans les rets de sa chevelure de jeune fille,
passés autour de mon cou.

Lili sifflait un air idiot
de son gosier encombré,
pourtant je crus à cette musique
comme à mon âme.

Lili sifflait ! Et solennel
je balançai les jambes,
comme un singe je dansai
fièrement au bout de sa laisse.

Aujourd’hui, c’est moi qui joue la musique,
je chante et trompette,
et les jeunes filles ouvrent de grands yeux,
gambillent selon mon humeur.

Élisabeth sautille une polka,
Ella pour moi glisse une valse,
La noiraude Grete danse le cancan,
Sténie la tarentelle.

Las ! comme je voudrais jeter
ce violon, ces bonds et ces glissades,
et danser encore comme un singe
aux couplets sifflés par Lili !

*

Andalouse (Andalusisch)

Mon amour, voilà l’orange sanguine
que j’ai cueillie au fond du jardin.
Mon amour, voilà l’orange sanguine.

Ne la coupe au couteau
car tu dépècerais mon cœur,
au cœur de l’orange sanguine.

Mon amour, romps l’orange sanguine
par le milieu avec des doigts prestes,
mon amour, romps l’orange sanguine.

Bois, bois avec des lèvres chaudes,
c’est le sang de mon cœur que tu boiras
au cœur de l’orange sanguine.

*

Sonnets caribéens
(Westindische Sonette)

.

Curaçao

Avec de la pâte d’amandes et du meilleur chocolat Lindt
un pâtissier a bâti cette centaine de maisonnettes.
Canaux de vanille, chapiteaux de nougat
et façades croquantes en sucre.

Avec un coulis rouge de framboise
il a fait les toits, puis a répandu mandarines
et raisins secs comme autant de pierres dans les jardins,
ajoutant la prune et la noisette.

Et dans ce pays enchanté de Delft4 la sucrière,
aux maisons de pain d’épices, nous nous promenons,
trois enfants blonds et sages, main dans la main.

Mais à la fin il nous faut remuer les doigts,
il faut que nous grignotions nos sucres d’orge –
devant d’étranges sourires de Noirs dans l’embrasure des portes.

4 dans ce pays enchanté de Delft la sucrière : « in den Delfter Zuckerzauberland », ce qui renvoie, selon nous, non pas tant au sucre de pâtisserie des vers précédents que, cette fois, à la culture de la canne à sucre, culture que les Pays-Bas avaient développée dans cette colonie. (Delft est une ville des Pays-Bas.) – Une photo pour montrer à quel point la description poétique de Curaçao par H. H. Ewers est pertinente.

Vue de Willemstad, capitale de Curaçao.

*

Au cimetière de San Juan de Porto Rico (Auf dem Friedhof zu San Juan de Puerto Rico)

Le terrain grimpait en pente douce depuis le fossé,
des roses rouges donnaient des baisers aux bancs de marbre,
dans les lauriers résonnaient un appel et une caresse,
des anges de pierre écoutaient le doux chant des oiseaux.

Chemins sinueux, tapissés par le lierre
rampant, épais, de tous côtés –
mais, au bout, là où le chemin se perdait,
un monticule d’ossements blanchis.

Pas d’argent, pas de sépulture ! – C’est là que reposent les proscrits,
ceux que n’honore nulle croix, nulle colonne,
bohémiens, mendiants, musiciens errants.

Ô comme le soleil brille sur ces crânes !
Je lève mon chapeau et salue ces confrères
qui n’ont pas payé leur dernier loyer.

*

Forêt vierge à Trinidad (Urwald in Trinidad)

Et je devrais tirer ? – Où donc la coupe de vie
ronde et pleine déborde-t-elle à ce point ?
– Ici volent des papillons grands comme l’éventail de Margot
et des colibris aussi petits que sa bouche.

Le sol vit, arbres et fleurs vivent,
de la mer souffle doucement une brise fraîche,
chaque fourré résonne de mille voix
qui veulent s’élever de toutes parts dans l’air.

Puis-je néanmoins croire ceux qui inventèrent
une chanson de paix pour la forêt ? Ô pourquoi
faut-il que mon œil ne manque rien de ce qui se passe ?

Meurtre au-dessus de ma tête, meurtre autour de mes pieds –
suis-je le seul qui sois peu doué pour le massacre ?
– Deux yeux luisent soudain – mon coup de feu retentit.

*

Fables
(Fabeln)

.

Jésus et le chien mort (Jesus und der tote Hund)

Au temps où le Christ vivait encore parmi les hommes,
il se rendit un jour au marché d’une ville étrangère.
Quand les apôtres tournèrent au coin de la rue,
ils virent un chien mort devant eux ;
on venait tout juste de le sortir de l’eau,
la pierre encore autour du cou ; la peau gluante,
trempée, couverte de boue, les yeux répandus
hors des orbites, le corps gonflé.
– Un disciple s’exclama : « Mon Dieu !
Peut-il rien y avoir de plus répugnant ? »
Un autre se boucha le nez :
« Par le ciel, qu’est-ce que cette charogne pue ! »
Le troisième : « Pouah ! il est déjà plein de vers,
ça grouille dans ce cadavre nauséabond ! »
Le quatrième : « Oh, ça me rend malade,
j’ai envie de vomir ! »
– Chacun d’eux exprima
son dégoût du chien mort.
Quand Jésus les rejoignit,
il regarda tranquillement le cadavre
et dit : « Regardez ces dents
qui brillent comme un collier de perles. »

– Cette histoire est contée par le Persan Nizami,
élève de Ferdowsi et maître de Djami,
le plus lucide observateur des mondes sereins,
aux antipodes de Schopenhauer.
Il nous enseigne ceci : aussi repoussante que soit l’ordure,
un Dieu et un poète en voient la beauté.

*

L’araignée et autres contes fantastiques de H. H. Ewers, en traduction française dans la collection Marabout Fantastique (Belgique).
Dans l’épouvante : Histoires extraordinaires, de H. H. Ewers, en traduction française dans la Collection littéraire de la renaissance du livre.