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Poésie d’Aiban Wagua : Traductions 2

Les habitués de ce blog sont familiers avec le poète Aiban Wagua de Guna Yala, au Panama, depuis mes traductions en français de quelques-uns de ses poèmes (ici).

Pour cette première série de traductions, j’ai utilisé une anthologie couvrant sa production poétique jusqu’en 1992. Afin de donner une idée de ses travaux plus récents, je recours à présent au recueil de ses œuvres poétiques complètes, Gabsus: Voces ondas para mi tierra. Poemas 1970-2020, qu’il a mis en ligne en 2020 sur son site www.aibanwagua.org.

De ces œuvres complètes j’ai traduit des poèmes des recueils Gunayala sangre intensa de 2020 et Morginnid de 2002, qui sont ses deux plus récents recueils en langue espagnole.

J’ai laissé les mots guna tels quels dans les traductions en renvoyant le lecteur à la fin de chaque poème pour leur sens, tel qu’il est donné dans le glossaire ajouté par Aiban à la fin de Gabsus (je traduis ses définitions).

Le site d’Aiban comporte également plusieurs de ses œuvres en prose en accès libre, telles que le dictionnaire guna-espagnol qu’il a publié avec Reuter Orán B. en 2009, Gayamar sabga: diccionario escolar gunagaya-español.

Aiban Wagua (Source)

*

Gunayala sangre intensa (2020)

.

Aux guerriers de 1925 (A los guerreros de 1925)

Ne les cherche pas, frère, dans les tombes
où l’on sème les morts…
Même s’ils te disent que c’est là qu’on les enterra !
Ne les cherche pas dans les parcs,
même s’ils te disent que c’est là qu’on les a plantés,
faits de chaux et de ciment,
raides et couverts d’oiseaux…

Ne les cherche pas, frère, dans les vieilles chroniques,
parce qu’elles te diront qu’ils n’ont fait qu’obéir
à un gringo fou1, aventurier traqueur d’albinos.
Cherche-les parmi ceux qui marchent déterminés
murmurant le nabgeinar, sans vendre leurs terres !

Cherche dans les cœurs nouveaux
qui habillent la terre
déposant sillon après sillon le grain de maïs
et attendent la pluie proche et lointaine…

Cherche-les là où personne ne cherche plus :
quand la mer fait silence,
quand la lune frappe durement,
quand la vie te place entre l’argent facile
et le sang des anciens odorant et souffrant.

Demande-leur, alors, de s’emparer de ton âme,
de mettre le feu à ta colère,
parce que notre mère gît dans son sang
et que nous devons poursuivre notre rude tâche.

Alors, tu cesseras de les chercher
et marcheras à leurs côtés,
insurgés, jouant délectablement du gangi et du gogge rituels ;
silencieux comme les héros en marche,
alertes, attentifs comme les sentinelles ;
souriants et intègres comme doivent être
ceux qui forment l’avenir, l’utopie et la tendresse.

nabgeinar : « chant curatif exécuté par un spécialiste contre les effets du venin après une morsure de serpent, ou pour créer un lien d’amitié avec l’animal. »

gangi : « flûte de Pan traditionnelle guna. »

gogge : (autre instrument traditionnel)

1 un gringo fou : Allusion à l’Américain (des Étas-Unis : gringo) Richard Oglesby Marsh, qui développa une théorie personnelle sur les « Indiens blancs » de Guna Yala, suscitée par le fort taux d’albinisme parmi les Gunas, et participa à la Révolution de 1925. C’est du même personnage qu’il s’agit au poème suivant.

*

C’était un gringo ? (¿Fue un gringo?)

Quand j’étais enfant, on me racontait qu’un mergi
électrisa nos grands-parents
et leur donna des havresacs et des fusils,
qu’il les fustigeait comme des chiens pour qu’ils s’enrôlent.

On me racontait que rien ne touchait nos grands-parents,
ni la mort ni les crachats ni les pillages
ni le carcan de leurs filles violées…
Rien !

Le gringo ému sur cette terre étrangère
vitupérait contre nos grands-parents pour qu’ils se soulèvent,
et… – disait-on – il était le seul à crier…

La colère s’emparait de mon corps d’enfant,
l’impuissance rugissait en mon for intérieur.
Alors…
la chemise rouge et le visage peint d’achiote,
la selinna du mois de l’iguane,
les armes de balsa dans les ruelles du village2,
protestèrent violemment contre cette histoire aux relents yankees !

Ensuite je compris
que
le Panama était malade d’une peur intense
et que cette histoire fangeuse lui convenait :
parce que, pour les Wagas,
les Indiens ne se rebellent pas,
rien ne touche les sauvages,
ils dorment et attendent… attendent seulement.
L’histoire qui nous a libérés :
Non, ce n’est pas ça !!

La chronique qui doit nous provoquer
jusqu’au-delà des limites guna :
ce n’est pas ça !
L’héritage de nos grands-parents,
le plomb pour protéger notre mère offensée :
ce n’est pas ça !
Le chant de guerre des anciens,
raides devant une police trois fois plus armée :
ce n’est pas ça !

Souviens-toi, frère,
que le cri des anciens
est plus décisif et ample
que le sourire des gouvernements.
Les interprètes de la liberté
nous appellent de chaque plage de Gunayala :
La dague de la patrie ne doit pas rester dans une ceinture étrangère !
Mets-la à ta ceinture
et empoigne-la l’heure venue !

waga : « étranger, non indigène. »

mergi : « gringo, yankee. »

selinna : « cérémonie organisée à l’occasion d’une victoire ou à la fin d’une récolte. On y danse et boit du jus fermenté de canne ou de banane (inna). »

2 armes de balsa : Chaque année à Guna Yala, la Révolution de 1925 est commémorée par le peuple. Les événements font l’objet de reconstitutions qu’Aiban Wagua ici décrit : les insurgés portent des chemises rouges et ont le visage peint d’achiote (ou rocou), les acteurs ont des fusils en balsa.

*

Ils versèrent le sang et payèrent de leur sang (Sangre vertieron, con sangre pagaron)

Certains sentiront l’odeur du sang dans mes vers,
d’autres, l’air chaud du soir qui ne veut mourir,
et quelques-uns, la fumée tendre de la pipe de la grand-mère…

Le gémissement sans pitié de la jeune femme en sang ;
la colère du grand-père qui abandonnait ses meilleurs chinchards
à des bandits armés ;
fermes accablées de peur ;
nos grands-mères forcées de danser avec l’occupant ;
bouches pleines de sable et le soleil qui brûle ;
des vieillards qui se traînent sanglants au sol.
Pourquoi ?
Parce que la police nous voulait ainsi… Ainsi et pas autrement !

Le pillage brutal parmi les tombeaux ;
les incendies, et les attaques contre des enfants ;
urnes outragées et vieillards humiliés ;
ricanements de larrons et violeurs,
hémorragie sans fin ;
les filles mordant la boue sous les coups de fouet.
Pourquoi ?
Parce que les Wagas nous aimaient ainsi… souffrants et paniqués,
soumis et à leurs pieds.
Le pouvoir des armes
et la couardise de ceux qui n’opposent aucune résistance !
Le sang guna coulait parmi les cacaoyers,
se répandait dans la mer et sur les plages,
le fleuve le huma et trembla,
les collines s’effrayèrent,
parce que le sang veut du sang.

Colman et Nele, le coup de fouet
les fit fureur et frénésie,
leurs corps ne contenaient déjà plus tant de rage…
Grands-pères, massifs d’igwawala,
sonores comme la mer,
ferme contenance, suant du sang,
bissac au flanc et voix de tonnerre,
jaguars et rocs humains
depuis qu’ils choisirent l’odeur de la liberté.

Le sang coula à Dubbile,
le sang coula à Uggubseni :
Les guerriers, fleuves de sang,
les grands-mères avec gourdins et machettes
défendaient la vie
et la dignité de la patrie :
ils versèrent le sang et ont bu leur propre sang !
On ne joue pas avec l’honneur des enfants de la plaine,
que cela leur serve de leçon, – criaient les combattants –.
Ibeler s’insurgea depuis le billibagge
pour embrasser ses enfants, poings de pierre :
parce que notre mère, jamais, jamais, jamais ne doit mourir !

igwawala : « amandier sauvage. »

Ibeler : « personnage central de la cosmogonie guna, symbolisant la libération de la terre mère, le bien. »

billibagge : « quatrième niveau de la connaissance et expérience dans la culture guna. »

*

Olodebiliginya

Note du traducteur. Ce titre ainsi que celui du poème suivant sont des noms de leaders de la Révolution guna de 1925.

Il n’y a pas de voix plus obstinée que
le chant de liberté des anciens,
qui se cramponnent à la terre vivante
et font de leurs fusils
des poèmes et du baume pour leur peuple.

Il n’y a pas de chemin plus sûr que
le chemin où va le soldat
qui se traîne sanglant, refusant de mourir :
Olodebiliginya, mur et graine
de milliers de voix combattantes,
Olodebiliginya, champ compact
de villages immunisés contre l’agonie :
la main ouverte pour caresser la terre,
le poing fermé pour la protéger,
peu importe la haine, le sang, embruns et lunes…
Père et grand-père
de l’histoire qui ne se met pas à genoux !

Rouge de fureur pour la terre sa sœur,
pure justice, arme qui veille :
Descends, aujourd’hui, Olodebiliginya, et
serre fort la main des nouveaux guerriers !
taille-les un à un à ton image et courage !

Olodebiliginya (1892-1970) avec le dulebander, drapeau guna adopté officiellement en 1925 avec le symbole guna traditionnel en forme de croix gammée (Source : InShOt)

*

Olonibiginya

Rebelle et insurgé, poudrière en pleine mer,
pirogue cabossée et le fusil qui te rend digne.
Il n’y a pas de roses ni de tulipes ni d’œillets
pour ta geste de pierre et de sang,
et la colère brûle ton âme :
Noble était ton père, qui ne t’a pas appris
à lécher les bottes !

Tu ne pleures pas, car les larmes irritent
Quand la patrie blessée claudique.
Tu cries à la mer des couplets de guerre,
une pagaie est ton camarade et ton témoin,
et tu dois parvenir à l’île Agligandi.
Peu importe que te frappent les vagues,
ou que te blesse la nuit fermée,
ou que la lune te présage mort et tortures.

Olonibiginya, père intégral,
qui foules le drapeau
quand il se fait filicide
et crache sur ses propres enfants.
Grand-père de Gardi Sugdub :
Dis présent, ce jour, et transmets ton ardeur
car ta terre est de nouveau agressée !
Viens, grand-père, viens
et enrôle-nous dans ton armée
pour que personne ne reçoive
ta récolte, sans travail !

*

Morginnid (2002)

Morginnid, le titre du recueil, est le mot guna désignant la chemise rouge des insurgés de 1925, comme représentée (et nommée) dans la peinture murale ci-dessous (où l’on retrouve également le dulebander, le drapeau guna).

Source: panamafantastico.com

Appauvris (Empobrecidos)

Je voudrais, un jour,
porter le sac graisseux
où le pauvre
ramasse les ordures de la ville.

Je voudrais humer, sans froncer les sourcils,
l’abandon
qui accable des enfants sans lit
ni carton mou
pour protéger leur enfance.

Je voudrais devenir, un jour,
un tronc opportun
contre lequel mon frère puisse se reposer
et aiguiser sa machette,
et boire sa propre eau
à la tombée de la nuit, avant de se perdre
dans la brume, persécuté et las.

Enfants dénués d’espièglerie,
aux durs visages, condamnés
à obéir par la seule peur ;
candidats gratuits à la prison,
aux coups de matraque de la police,
exclus de l’opulence,
brisés dans les flaques ;
enfants interdits d’école,
corrompus, odeur de marijuana,
la froide obscurité de ce qu’ils appellent leur chez soi,
mère saoule, coups de bâton et coups de poing,
contusions, cauchemar et terreur.

Enfants pauvres :
c’est seulement quand leurs larmes et leur pain insuffisant
se changeront en lumière et chaleur du foyer,
soupe et école,
que fleurira la liberté pour ma patrie,
seulement quand leurs bouches exsangues
se feront rires et chansons
que naîtra la paix sur cette terre blessée ;
seulement quand leurs yeux aigres
se feront nuages
augures de la bonne pluie
que je pourrai chanter ma dignité.
À cause de la faim qu’ils portent sur le dos
la patrie se meurt ;
à cause de leurs nuits de fatigue,
sans baisers ni caresses,
je suis condamné à devenir une bête
et du fumier, froid et néant.

*

Patrie (Patria)

Il est tout autant la patrie,
l’enfant non désiré,
ventre enflé, morve abondante,
que l’autre,
né dans la meilleure clinique de la ville,
avec une voiture particulière pour le conduire à l’école,
et des bonnes attentives au moindre de ses vagissements.

Elles sont patrie les terres du grand propriétaire,
avec des centaines de vaches laitières,
où personne n’entre en espadrilles
ni avec besace de rotin,
tout autant que cette terre du pauvre dénué de tout,
terre acide qui n’a que prostration
et misère pour celui qui la travaille.

Elle fleure la patrie, la femme
qui vend ses seins
sur les marchés et pleure son enfant
abandonné dans une poubelle,
autant que cette autre,
qui dort caressant
de la peluche française
après avoir siroté
une délicieuse coupe de champagne,
le visage clair, crème importée.

Il est patrie le Canal libéré
et patrie le sang des martyrs,
autant que le village natal
où ne vient jamais aucun médecin
et où les gens meurent de diarrhée,
rougeole et tuberculose,
pendant que les médicaments pourrissent
dans les dépôts de la ville,
il n’y a pas d’argent,
parce que ceux qui ont beaucoup veulent toujours plus.

Elle est patrie la terre natale envahie,
sa sourde lutte pour l’autonomie
jamais comprise,
autant que le drapeau de tissu
qui ondule au-dessus du Canal.

Tu vaux autant, toi, pour la patrie,
frère dule,
qui te lèves tôt pour manger le pain cuit au four
avec ton propre bois,
et jures de libérer ton peuple,
que celui qui ne dort pas
car il veut acheter la Présidence
bien qu’il n’ait pas assez de cervelle pour cette charge.

Patrie, patrie, marâtre patrie !

dule : « personne, individu ; terme qu’emploient les Gunas pour se désigner eux-mêmes. »

*

Demande d’abord pourquoi (Pregunta primero por qué)

Quand tu te heurtes
à un frère comblé par la faim,
à pied, le sac plein
d’heures travaillées de l’aube au crépuscule,
les mains vides de riz et haricots,
ne lui dis pas d’aller travailler,
car il a déjà bien assez travaillé… mais
demande-toi plutôt pourquoi,
pourquoi, pourquoi ?

Un enfant épuisé de boue et d’immondices
croisera ton chemin
et peut-être même qu’il te dépouillera,
ne le maudis pas, ne le fuis pas,
essaie de te calmer, et dis en ton for intérieur
pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Une femme, encore une enfant,
maquillage bon marché,
les lèvres cassées de baiser des chairs étrangères,
te dira que cinq dollars suffisent
pour une étreinte délicieuse.
Ne fais pas le père-la-morale,
ne te crois pas meilleur que les autres.
Dans ton silence aiguillonné,
demande-toi pourquoi,
pourquoi, pourquoi ?

Un jour où tu ne t’y attendras pas,
on te dira qu’un bébé
avec le cordon ombilical sanglant
a été jeté dans une citerne,
cri d’alarme citoyenne, scandale à haute tension,
mais toi, ne t’épouvante pas,
demande calmement à ton cœur
pourquoi, pourquoi, pourquoi ?

Un matin,
les honnêtes gens se souviendront
que le pauvre a besoin de manger,
d’une maison, d’une école, d’un hôpital ;
et les gens se mettront d’accord
pour mendier en faveur de l’homme en haillons,
qu’eux-mêmes ont exclu.
Et tu verras alors
les riches se remonter les manches,
l’argent, les chèques et les pleurnicheries…
pour nourrir le pauvre
et lui mettre des souliers ;
tout cela te paraîtra bon,
énorme solidarité
de riches en concurrence,
tout ça pour le dépossédé ;
alors dans ton silence, demande-toi :
pourquoi ? et pourquoi y a-t-il des pauvres,
et qui les appauvrit ?
Comment faisons-nous pour ne pas revendiquer
pour eux qu’ils soient vraiment hommes
et non des exclus, des personnes de seconde classe ?
pourquoi, pourquoi… pourquoi ?

Fais, alors, avec tes pourquoi
une immense alternative de vie,
acte pur et pouvoir de changement.
Parce que nous devons faire violence
au cours assassin de la société.
Ainsi, ton pourquoi vaudra autant
que la tristesse de se savoir entretenu.

*

Panama

Champagne importé pour la haute société !
rhum de canne, tord-boyaux et cumbia à foison
pour ceux en bas des escaliers !
Enfin, Panama,
ton Canal rentre à la maison
avec son équipage de gringos sur le dos !
À présent, Panama, avec le gaillard à la maison
tu as droit à de nouvelles noces,
grande fille !
Laisse la bassine d’eau,
les gringos sont partis,
et tu es, aujourd’hui, l’histoire :
que la gravent au burin tes enfants
et les enfants de tes enfants.

Les oiseaux de proie te sapent la taille,
Panama, et tes propres enfants,
témoins de tes veilles cruelles,
sont toujours exclus et sans toit.
Des bandits te vident les seins
jusqu’à ce que ton ventre soit moulu,
et ils crient à tes pauvres,
éternels gardes-chasse,
qu’il est l’heure de se sacrifier
pour le profit des riches,
et d’apporter plus d’eau au Canal,
même si leur manque le maïs et le riz
et la soupe, parce que le pain viendra demain
en abondance.
Ainsi s’est moqué
de tant de gens l’Oncle Sam,
le pain est resté dans la huche des banquiers
où il n’est point mangé,
il n’est jamais arrivé au pauvre métis, à l’Indien ni au Noir !

Panama toujours fermée
et interdite aux pauvres,
généreuse pour la table où la nourriture ne manque pas.
Ton Canal demeure entre un petit nombre de mains,
et des milliers de tes Noirs, Indiens et paysans
feront les sentinelles
pour qu’une poignée de gens continuent
d’agrandir leurs propriétés.

Panama, Panama,
que tu sais mal
aimer chacun de tes enfants !
Mère putain !

*

Peuple (Pueblo)

Injurié, vilipendé, dénigré,
condamné, harcelé et supplié en mille poses
et autant d’autres oublis.

Vox populi, vox Dei !
gesticulent les prophètes à pancartes,
babioles, promesses brûlées,
peaux de banane piétinées,
poulets à moitié pourris,
têtes de poissons frits.

Le peuple veut,
le peuple demande,
le peuple est intelligent s’il m’aime,
et plus encore s’il n’aime que moi,
proclament les camelots et vendeurs de tortillas
qui jouent aux politiciens.

Le peuple a faim,
le peuple veut du travail,
le peuple est malade et dégoûté
de la cherté de la vie,
disent en chœur les ménagères,
les femmes de Colón,
les métisses de l’intérieur du pays.

Où es-tu, peuple ?
Les voleurs de bétail t’enrôlent dans leurs rangs
et les chiots aboient contre toi.

Peuple Camarade,
le visage trempé à force de travail,
construisant des prisons,
élevant des murs,
perforant l’asphalte,
cuisinant dans les cuisines d’autrui,
démolissant des enceintes,
lavant le linge des riches,
mal nourri,
incrédule et fatigué de crier.
Camarade maudit !
stoïque comme personne,
crie ta parole d’acier comme une raclée
et que tous t’écoutent :
Quel honneur et quelle souffrance d’être le peuple !

Poésie de Solentiname : Nicaragua sandiniste

Quand les Sandinistes renversèrent le dictateur Somoza au Nicaragua en 1979, le poète Ernesto Cardenal, prêtre de la paroisse de Solentiname et qui avait combattu au sein de la guérilla, accepta le poste de ministre de la culture.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’un recueil publié par le ministère sandiniste en 1981 et intitulé Poesía campesina de Solentiname (Poésie rurale [paysanne] de Solentiname) (Ministerio de Cultura, Nicaragua, No. 4 Colección popular de literatura nicaragüense, dans la 3e édition de 1985), choix de poèmes et prologue par Mayra Jiménez.

Cette anthologie rassemble des poèmes tirés des « ateliers de poésie » (talleres de poesía) organisés par Ernesto Cardenal et Mayra Jiménez à Solentiname, un archipel d’îles sur le lac Nicaragua. C’est donc une poésie de paysans, une poésie populaire (mais rompant aussi avec des formes plus traditionnelles car les ateliers visaient à la production d’une littérature écrite et non orale, dans une versification libre se détachant des bouts-rimés de chansonnette qui marquaient l’oralité rurale de l’époque). Ce genre d’ateliers furent, sous le nouveau ministère, étendus dans le pays, et d’autres recueils publiés, notamment une anthologie de poésie de l’armée sandiniste (dont j’espère faire de prochaines traductions).

La présente anthologie rassemble des textes écrits avant la révolution de 1979 et pendant la lutte armée contre la dictature. Le thème de la lutte révolutionnaire est fortement présent, et dans son prologue la poétesse Mayra Jiménez rend hommage à Felipe Peña, Elvis Chavarría et Dónald Guevara, les trois poètes dont les œuvres ouvrent l’anthologie, en tant que martyrs de la révolution, morts au moment où l’anthologie fut publiée.

Ceux qui ont lu mes traductions de « Poésie révolutionnaire nicaraguayenne » (ici), d’après une anthologie de poésie du Nicaragua par Ernesto Cardenal, reconnaîtront le nom de Bosco Centeno. J’ai traduit ici quelques autres poèmes de ce poète attachant, qui figure à la fois dans la présente anthologie tirée des ateliers de poésie et dans la grande anthologie poétique nationale établie par Cardenal.

Les poètes ici traduits sont : Felipe Peña (2 poèmes), Elvis Chavarría (3), Dónald Guevara (1), Bosco Centeno (4), Gloria Guevara (3), Iván Guevara (3), Alejandro Guevara (1), Myriam Guevara (1) et Olivia Silva (2).

À Solentiname, Cardenal organisa également, avec l’aide d’amis peintres, des ateliers de peinture et l’archipel est aujourd’hui fameux dans le monde de l’art pour sa peinture « naïve ».

J’ai dans ma propre famille un peintre campesino, mon grand-père corrézien Pierre Boucharel (1925-2020), à la mémoire duquel je dédie les présentes traductions.

*

Blanca je suis triste (Blanca estoy triste) par Felipe Peña

Blanca je suis triste.
Ce soir le soleil ne brille pas comme hier.
Ton absence fait que s’emparent de moi
Le désespoir, le silence et la mélancolie.
Hier tu étais là et horrifiée
Me racontais comment les soldats de Somoza
assassinèrent ta maman et ton frère William
de quinze ans
et comment les vautours
où les cadavres furent laissés descendaient et remontaient
comme les avions qui descendent et remontent
en lâchant des bombes.

*

Un bon chef (Un buen dirigente) par Felipe Peña

Je fis ta connaissance au mois de septembre
dans une colonne de 35 hommes de l’armée du peuple
tu allais à l’arrière avec la camarade Marta et moi.
Ton pseudonyme était Martin.
Tu commandais la colonne avec le Tapir
ce dernier expert en déplacements dans les montagnes du Nicaragua
devant dirigeant la marche.
Nous nous reposions assis à l’ombre de quelques arbres à l’épaisse frondaison
rencontrés en gravissant une des collines.
Nous, à l’arrière, arrivions quand j’entendis le Tapir crier :
ne vous laissez pas voir des avions.
Son cri me surprit
je tentai de courir et tombai.
Un autre groupe de camarades avait conduit une petite attaque contre le commandement
de Peñas Blancas le matin
et l’aviation bombardait la zone.
Nous entendions les rockets éclater à quatre cents mètres.
On donna l’ordre d’avancer.
J’étais caché dans des roseaux.
Nous sortîmes dans une prairie
dont l’herbe nous montait jusqu’aux genoux
et les avions passaient tout près.
Je criai de colère : c’est de la folie, on nous fait sortir de nos abris
et nous voilà complètement exposés. Et toi, Martin, tu crias : n’ayez pas peur,
quand l’avion passe asseyez-vous et ne bougez pas.
Courant et nous accroupissant alternativement nous parvînmes à la rivière
Là tu enlevas tes chaussures et voyant notre désespoir
tu dis tranquillement :
si une bombe nous tombe dessus on ira
mais personne ne va courir.
Nous restâmes jusqu’à quatre heures de l’après-midi. À six heures nous arrivâmes
à une ferme que tu nous donnas l’ordre d’occuper.
Je fus inquiet et te demandai timidement :
nous n’allons pas faire de mal à ces gens ?
Tu répondis d’un ton catégorique : NON.
Tu achetas un cochon et deux poules.
La nuit était pluvieuse
nous couchions là où dormaient les poules.
Le camarade Astuce tremblait de fièvre
et nous n’avions pas de couvertures.
La nuit suivante nous retournâmes sur nos pas
l’attaque du commandement de Rivas étant impossible.
Sur la route un soldat te fit prisonnier
et tu fus déporté au Panama
jusqu’à ce que je te revisse au camp
dirigeant les manœuvres de cinq à six heures du matin
et le soir organisant des discussions politiques.
Je me souviens que par ton intervention on ne me changea pas de camp.
Et puis je n’entendis plus parler de toi
jusqu’à ce que me vînt avec la nouvelle
de ta mort au combat contre l’armée du tyran
ton nom de prêtre Gaspar García Laviana1.
Quand je t’ai connu je ne savais pas que tu étais curé
pour moi tu étais un bon chef
dévoué corps et âme à la lutte du peuple.

1 Gaspar García Laviana : « Comandante Martín », prêtre d’origine espagnole et combattant du Front sandiniste de libération nationale (1941-1978). C’est ainsi une figure importante du mouvement qui est évoquée dans ce poème. Selon sa page Wkpd, la poésie de García Laviana fut le premier livre publié par le ministère sandiniste de la culture.

Gaspar vive…” Mémorial à Gaspar García Laviana, San Juan del Sur, Nicaragua. (Source: Adam Jones via flickr)

Cigales, passereaux, éperviers (Chicharras, güises, gavilanes) par Elvis Chavarría

Cigales, passereaux, éperviers
chantent à la tombée la nuit.
Des perroquets passent en volant vers leur chambrée
Là-bas sur une colline.
C’est la nuit.
Engoulevents, chouettes, grenouilles, grillons ;
Un héron tigré et son cantique rauque.
Alberto dans sa ferme dit : – il va faire sec.
La nuit passe tranquille.
Le matin
On entend les trilles des oiseaux.
Juan dit : – Compère, avez-vous entendu cette nuit chanter le héron ?
– Oui, compère . – Alors il ne faut pas semer.

*

San Carlos par Elvis Chavarría

L’eau tombe sur les toits érodés.
Une vieille dit : poisson frit, poisson frit.
Des chiens, des chats, des cochons, dans la rue très sale.
Une voiture à bras avec une petite cloche, et un vieux :
allez, allez, les bons cônes de glace.
Cantines, barbiers, salles de billard,
stations d’essence, épiceries, lupanars.
Hirondelles, moucherons, mouches, puanteur,
marché, puanteur, marché, excréments,
puanteur, Somoza sur une affiche conchiée par les hirondelles.
Filets pleins : draps, chemises, pantalons, chemisiers,
les coups des lavandières : pon, pa, pon pa,
lavant et encore lavant.
Les quenettes, les pommes, les mangues, le fromage, le ragoût,
la pastèque, les boissons glacées, l’orgeat.
Encore le marché, encore des moucherons, des hirondelles,
Encore des excréments, encore des affiches.

*

Nuit (Noche) par Elvis Chavarría

Une nuit très noire du mois de juillet.
On entend le chant triste d’un engoulevent.
Le scintillement de milliers de lucioles
ressemble à celui d’une grande ville.
Pourtant c’est une nuit à Solentiname.

*

Le troupeau (Los vacunos) par Dónald Guevara

Les bêtes courent sautent trépignent
tandis que le soleil chauffe les champs.
Quand vient la nuit
elles se rassemblent toutes
formant une grande tache inerte.
Les jeunes mères lèvent les oreilles
Et reniflent leurs veaux en les caressant avec la langue.
Aux heures profondes de la nuit
l’adulte rumine les résidus de nourriture
qui restent dans son ventre allongé
tandis qu’il se repose de son va-et-vient épuisant.
Au matin les veaux meuglent
après leurs mères
dont la mamelle est au même moment comme une outre énorme
pleine d’eau,
les quatre pis lui donnant la forme
d’un grand vase indigène.
Le veau y colle son vilain mufle
caressant désespérément les pis
pleins de lait.
Quand l’outre énorme est vide
à force de succion et des coups
donnés par le veau de son front rondelet,
les pis tendus s’amenuisent
et puis sont comme des peaux
d’oranges vidées de leur jus.

*

Le loriot (La oropéndola) par Bosco Centeno

Le loriot sur
une branche d’arbre
picote affamé
la chair rouge
d’une pitaya ;
ma présence
interrompt son festin,
effrayé
il s’éloigne
                 en poussant un cri.

*

Le senzontle (El senzontle) par Bosco Centeno

Le senzontle (ou, plus communément, cenzontle) est l’oiseau Mimus polyglottos, en français moqueur polyglotte.

Le senzontle joue sur une palme de palmier
puis rapide s’envole vers le chant lointain d’une femelle
La palme continue de se balancer

*

Crains les poètes, tyran (Tenle miedo a los poetas tirano) par Bosco Centeno

Crains les poètes, tyran
car ni par tes tanks Sherman
ni par tes avions à réaction
ni par tes bataillons de combat
ni par ta police
ni par ta Nicolasa2
ni avec quarante mille marines
ni par tes rangers super-entraînés
ni même par ton Dieu
tu ne pourras éviter qu’ils te fusillent dans l’histoire.

2 Nicolasa : N. Sevilla Montes de Solórzano dirigeait des bandes de ruffians attaquant les opposants au dictateur Somoza.

*

Frère soldat, pardon (Hermano guardia, perdoná) par Bosco Centeno

Note. Dans l’anthologie, les soldats de Somoza sont souvent appelés « gardes » (guardias), d’où le titre de ce poème, car il s’agit d’une garde civile, d’une gendarmerie.

Frère soldat, pardonne-moi si je dois bien ajuster
mon tir pour t’abattre,
mais de nos tirs dépendent les hôpitaux
et les écoles que nous n’avons pas eues,
où joueront tes enfants avec les nôtres.
Sache qu’ils justifieront nos tirs
mais que pour toi les faits seront
la honte de ta génération.

*

Le peuple dans la misère (El pueblo en miseria) par Gloria Guevara

J’étais en un lieu
où sont jetées toutes
les ordures des gens.

Et j’ai vu des enfants
avec de vieux sacs
qui les remplissaient de pots oxydés,
de souliers délabrés,
de morceaux de vieilles boîtes en carton.

Et des mouches entraient dans les sacs
et en ressortaient
se posaient sur leurs têtes.

*

Le guérillero (El guerrillero) par Gloria Guevara

Toi qui as quitté la chaleur de ton foyer
pour chercher le véritable amour,

S’ils te tuent ta mort ne sera pas
en vain
car tu vivras dans la mémoire
du peuple.

*

L’alcoolisme (El alcoholismo) par Gloria Guevara

Je suis là entre les pierres et les ordures
puantes de mon village.
Mes vêtements sont usées et sales,
mes chaussures sont finies.
J’ai mauvaise mine et sens mauvais,
tout le monde me regarde avec mépris.
Quand je suis ivre
je chante et je crie.
Mes sœurs les mouches sont ma seule compagnie pendant le jour
Et les moustiques la nuit me sucent le sang.

*

À mon Nicaragua depuis l’exil (A mi Nicaragua desde el exilio) par Iván Guevara

Nicaragua, tu pleures Nicaragua comme une jeune fille abandonnée,
tu pleures Nicaragua. Mais le jour n’est pas loin
où nous n’aurons plus à vivre dans l’exil ou la clandestinité
où ne circuleront plus en secret les tracts et les brochures.
Le jour viendra où ressusciteront des milliers de héros
encore inconnus du peuple.
Le jour viendra où nous pourrons crier en pleine rue
VIVA EL FRENTE SANDINISTA

*

Après l’embuscade (Después de la emboscada) par Iván Guevara

L’obscurité tombe vite, il se met à pleuvoir et
les traces des guérilleros s’effacent.
La fatigue est en nous ;
la plaine qu’il faut traverser,
dans la boue et l’eau jusqu’à la ceinture, est vaste
et tout est obscur à présent, aucune étoile dans le ciel ;
la colonne avance en silence.
Un seul guérillero pense écrire un poème.
Il continue de pleuvoir, les moustiques sortent des palmiers,
la faim et le rêve sont intenses. Je m’appuie un instant et
des épines me piquent et enflent mon corps.
On n’entend pas de coups de feu,
nous sommes déjà près du campement ;
l’ordre de repos est donné. Un camarade,
en fumant une cigarette, me demande :
Est-il vrai que tu sois poète ?

*

Sur la montagne (En la montaña) par Iván Guevara

La vent souffle ici sur la montagne
où nous autres guérilleros dressons un camp au bord d’une rivière,
dont l’eau court et court
s’en va au loin et pourtant il y a toujours de l’eau ici dans la rivière.
Le chemin qui ne peut dire aux soldats
d’où nous sommes venus et où nous allons ;
montagne, toi qui nous a vus dormir à même le sol
au pied d’un arbre à flanc de colline
toi aussi tu as ta loi
ainsi que le conte la légende du cacique Nicarao ;
montagne, protège notre clandestinité,
garde nos secrets de guerre.

*

Les aigrettes (Las garzas) par Alejandro Guevara

Les grandes aigrettes
blanches et élégantes
qui pêchent tout le jour.
Elles protestent et vont même jusqu’à se battre
quand une autre vient pêcher sur leur berge préférée.
Chaque sardine est un voyage au nid
car leur étroit estomac
est double
l’un est pour leur nourriture et l’autre pour
le petit.

De loin une aigrette
peut être confondue avec la Vierge.

*

Les goyaves (Las guayabas) par Myriam Guevara

Celles couleur vert-bleu
sont tendres.
Les presque mûres sont vert clair.
Et les mûres sont
jaunes, et roses à l’intérieur.
Quand on touche la branche,
des guêpes noires s’élèvent
quittant les goyaves mûres piquées.

*

Les enfants de Marcos Joya (Los hijos de Marcos Joya) par Olivia Silva

Les enfants de Marcos Joya meurent faute de médicaments,
il n’y a pas d’école pour l’enfant de Ricardo Reyes,
et les vieux ne peuvent pas se nourrir
mais Somoza a les armes les plus modernes pour tuer.

*

À mes quatre fils sur la montagne (A mis cuatro hijos en la montaña) par Olivia Silva

Sur la montagne
ils n’ont pas de couvertures
avec leurs camarades
ils dorment à même le sol
l’herbe humide
dans les nuits d’hiver
trempe leurs corps fourbus ;
le petit déjeuner
ne leur arrive pas en hélicoptère
comme aux soldats.
Mais eux avec leur vie
donneront à d’autres au Nicaragua
les couvre-lits et le petit déjeuner.