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Poésie révolutionnaire de Dominique

Mon ami le compositeur Dominique B. n’est pas responsable de cette poésie révolutionnaire et, s’il écrivait de la poésie, je n’aurais pas à la traduire car il écrirait sans doute en français.

Ce dont il est question ici, c’est de la Dominique, pays insulaire des Caraïbes de quelque 74 000 habitants et de langue officielle anglaise, où l’on parle également français et créole (kweyol), et dont la capitale est Roseau en français dans le texte. L’île de la Dominique est située entre la Martinique et la Guadeloupe. Les habitants en sont les Dominicais (pour ne pas les confondre avec les Dominicains de République dominicaine ; et l’adjectif est dominicais,-e.)

Ancienne colonie espagnole, puis française, puis anglaise, essentiellement consacrée par les pouvoirs coloniaux à la culture du café par le travail des esclaves d’origine africaine, la Dominique fait aujourd’hui partie de l’Alliance bolivarienne pour les peuples d’Amérique – Traité de commerce des peuples (Alianza bolivariana para los pueblos de nuestra América – Tratado de comercio de los pueblos), initiée par la déclaration conjointe signée en 2004 à La Havane par Fidel Castro et Hugo Chávez. Elle partage cette qualité de membre de l’ALBA avec Antigua-et-Barbuda, dont j’ai déjà traduit quelques spécimens de poésie anti-impérialiste (ici). Les deux nations partagent également le dollar est-caribéen comme monnaie unique.

Pour cette série de traductions, j’ai eu recours à la publication Rampart 1 «As We Aspire» (A production from members of the Frontline Co-Operative, Roseau, Dominica), sans date mais datée «circa 1985» par une bibliothèque dont le catalogue est en ligne ; cette estimation est conforme aux éléments biographiques relatifs aux poètes figurant à la fin de l’anthologie, et qui s’arrêtent à 1985.

Cette anthologie rassemble quinze poèmes de neuf auteurs et a été suivie d’un Rampart 2 «As We Ponder» que je n’ai pu me procurer. L’éditeur Frontline Co-Operative est une librairie créée à Roseau en 1982, qui servait également de centre culturel important de la capitale dominicaise, jusqu’à sa fermeture à la fin des années 2000.

Les fondateurs et animateurs de ce centre sont parmi les poètes représentés dans l’anthologie, à savoir, pour ceux que j’ai ici traduits, Eddie ‘Izar’ Toulon (3 poèmes), Gabriel Christian (3), Christabel La Ronde (2), Dawen Dawey (1).

L’anthologie est illustrée en noir et blanc par Eddie Toulon, si je n’interprète pas la signature de manière erronée. (En photo la couverture de l’anthologie).

Gabriel Christian est entre autres l’auteur du livre Aboard the Comandante Pineres: Dominica, The 11th World Festival of Youth & Students, Cuba July 1978, & the Caribbean Struggle for National Liberation (2016) (À bord du Comandante Pineres : La Dominique, le 11e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, Cuba juillet 1978, et la lutte des Caraïbes pour la libération nationale), dans lequel il décrit sa participation, en tant que syndicaliste étudiant, à la croisière organisée par Cuba à l’été 1978 pour les jeunes élites intellectuelles des nations des Caraïbes ayant récemment obtenu ou étant sur le point d’obtenir leur indépendance.

Un an après ce voyage, Gabriel Christian prit une part active aux événements de mai 1979 en Dominique qui conduisirent à la démission du Premier ministre Patrick John et qui sont le sujet du poème de Dawen Dawey ici traduit. (Pour de plus amples informations sur Mai 1979, voir ma Note à ce poème).

*

Rêves (Dreams) par Izar (Eddie Toulon)

Les espoirs vains et mensongers
…sont pour les sots,
et les rêves mettent les sots en émoi.
Autant essayer d’attraper des ombres
…et de choisir les vents
que d’avoir foi dans les rêves.

Le miroir et les rêves sont choses semblables
…devant un visage,
le reflet de ce visage.
…Qu’est-ce qui peut être lavé par de la crasse ?
Qu’est-ce qui peut être corroboré par le mensonge ?

Divination, augures et rêves
…sont de la sottise,
comme les imaginations diaboliques
…d’une femme enceinte ;
les rêves en ont égaré plus d’un,
…ceux qui placent leur espoir en eux
ont toujours été déçus ……….

*

Complainte du sang noir (Black Kindred Lament) par Izar (Eddie Toulon)

Quand les pirates vinrent la terre était calme
Nouveaux-nés et civilisations fleurissaient intacts
Là où la culture prospérait librement avec la croissance des richesses
Et les peuples étaient justes et chaleureux et leur santé radieuse

…Alors vinrent les pillards européens
…Envahissant et brisant la civilisation noire
…À la recherche de travail humain gratuit
…Pour bâtir des empires occidentaux …..

Traversant les vastes océans bleus vers un pays sans retour
Certains survécurent au voyage pour que ce pays devienne leur
Les familles séparées la dignité humaine dégradée l’intégrité humiliée
Décolorer effacer la culture et la tradition noires devint une priorité
Tandis que les Noirs connaissaient la captivité dans l’affliction et les âpres persécutions

Le sang noir a été versé pour la liberté et l’égalité noire
Le moment est venu à présent unissons-nous façonnons une destinée noire
C’est une nation que nous construisons c’est le problème que nous abordons
Surmontons les différences fondons un vivre ensemble noir

*

Insensibilité mentale (Slumbered Mentality) par Izar (Eddie Toulon)

RÉVEILLE-TOI – MON PEUPLE – RÉVEILLE-TOI
Sors de cette insensibilité mentale
…Regardons la réalité en face
Car être associé à quoi que ce soit d’autre est de la partialité.
…Trop de temps passé en captivité
Travaillons à diriger notre destin

Quand l’esclavage a été aboli
…Nous avons pensé que nous étions désormais libres
Seulement pour apprendre que nous pouvions empocher de l’argent
…Aujourd’hui est encore plus dur pour toi et moi
Qui vivons dans cet esclavage contemporain

Comme l’aveugle qui a des yeux
…et pourtant ne peut voir
Tu ignores ton passé ta vénérable histoire
…Le don que nous avons reçu
Est celui de l’immortalité
…Mais tout ce que tu fais est perversité
Hélas quelle
…Tristesse
Que ceux qui ont des yeux ne puissent voir.
Réveille-toi – RÉVEILLE-TOI MON PEUPLE

*

Le Limbo (The Limbo) par Gabriel Christian

Le limbo
…n’est pas cette danse
regardée
…par le touriste aux dollars,
proche, mais loin de cœur.

Il est la vie
…de ces îles des Antilles
et de leurs gens
…tendus contre l’iniquité de
…ce licou qui s’appelle leur histoire.

Qui la vivent chaque jour
……….sans salaire.

*

Comme c’est fatigant (How Tiresome) par Gabriel Christian

Comme il est fatigant de s’attarder aux comptoirs
de mon pays
qui sont le – toujours identique – chemin
……………………………………tordu
…………………………………..moulu
………………………..en dehors de toute forme

Privé d’espoir par le viol et glissant
le long d’une pente savonneuse
…..vers la haine.

Aigu – parmi le scintillement des bouteilles –
……….est l’esprit transcendant
……….du penseur,
……………debout comme une chandelle de papier
……………poussée près de la flamme
……………d’un briquet voisin
……………et prête à s’embraser.

*

Eux et Nous (Them & Us) par Gabriel Christian

Ce sont des décadents,
des bellicistes,
des hypocrites de la religion,
des bureaucrates incapables,
des profiteurs,
des patrons voyous,
des souteneurs et des prostituées ;
Exploiteurs tous autant qu’ils sont !

NOUS
Ceux qui les haïssent !
Pourquoi ? pour un légitime changement de cap !
Nous les balaierons … dans
les poubelles … de l’histoire

Pour les remplacer par
la justice,
la paix,
le progrès,
la démocratie, et …

… peut-être pour devenir très cyniques,
arrogants, gras du collier, limousines et villas,
au milieu d’une escorte de laquais porte-clés,
oppresseurs à l’esprit de caste comme eux.
Spirituellement handicapés, comme eux !

*

Ma chérie [en français dans le texte] par Christabel La Ronde (dont le nom est à lui seul un poème)

Note. Dans le poème, le nom Dominique, au premier vers, est également en français dans le texte (le nom anglais est Dominica), ainsi que « Ma chérie » au quatrième vers (comme le titre). Waitukubuli, au deuxième vers, est le nom de l’île dans la langue des Caraïbes ou Kalinagos, ses premiers habitants.

DOMINIQUE
Waitukubuli
Mon cœur
Ma chérie
Cette sévère
Cette étrange passion est
Pour toi
Grandis avec moi
Entrelace ta beauté physique
À ce dont je rêve
Tiens-moi bien
Ô aime-moi
Ô
Terre vierge
Âme préservée
Serre-moi fort
Avant que je parte
Ah
Sois bonne
De peur que je ne revienne jamais

*

S’il te plaît souris-moi (Smile Please to Me) par Christabel La Ronde

À la mémoire de Jean Rhys

Note. Jean Rhys (1890-1979), de son vrai nom Ella Gwendolen Rees Williams, est une femme de lettres (blanche) née à la Dominique pendant le colonialisme britannique. Elle est surtout connue en France pour son roman La prisonnière des Sargasses (Wide Sargasso Sea, 1966).

Même quand les lys sont écrasés
Leur parfum ne meurt pas
Parmi l’ancienne philosophie
Où les lys se tournent vers le soleil
Comme un lys dans l’ombre

Je suis celle qui t’appelle à minuit au téléphone
S’il te plaît souris-moi …. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Lys écrasé
Ton parfum n’est pas mort

Une chanson incomplète est dans mon cœur
Ta photo sur mon mur devrait être
Sous des arbres
Pas sur les murs de la froide Angleterre
Ou de Vienne
Là où tu laissas pour eux ton souvenir

Des fleurs garnissent le cercle de mes mémoires
La colombe pleure encore ses petits
Dans la nuit engravée
Tout va bien
Ce qui est fait est fait

Mona Lisa sourit
Mais vaguement
Dans le jardin
Les pampres ont poussé

Dans le jardin
Ma Jean Rhys
Ella Gwendolen Rees Williams
Ne souriait pas

S’il te plaît souris-moi ….. Jean Rhys
Tu vis encore ici
Et non dans les cénacles accueillants de France
Tu vis toujours ici
Dans le Verger

*

Aujourd’hui et le 29 mai (Now and the 29th) par Dawen Dawey

Note. Le 29 mai 1979, le Premier ministre de Dominique, Patrick John, ordonnait la répression sanglante des manifestations populaires qui visaient à protester contre l’adoption de mesures réprimant la liberté de la presse et la liberté syndicale. En 1974, P. John avait déjà témoigné de sa tendance répressive, dans sa lutte acharnée contre ce qu’il considérait et appelait une « rébellion rasta » (Dread rebellion) (le mouvement rastafarien a connu en Dominique un développement assez considérable), avec l’autorisation de tuer sans justification de légitime défense tout rasta présent sur une propriété privée. Patrick John fut contraint de démissionner à la suite des événements de mai 1979.

Aucun phénix
…ne renaît des cendres
du 29 mai
Mais bien plutôt un vautour sanglant
qui officia comme infâme
…..juge et bourreau
…..de la jeunesse,
…..fleur vénérée
…..de l’avenir de ce pays,
…..à présent prisonnière de la
…..gueule du pillage économique
…..dont le nom est FMI.
En ce moment,
…..aujourd’hui
……..comme hier
……….nombreux encore tombent
……………sous les balles
Est-ce là le phénix ?

Ou bien juste le même vautour
……..prêt pour de nouveaux
mauvais tours macabres de sa mascarade ?

Che Anonymo !+

+ Tel quel dans le texte.

*

Courte note sur le rastafarisme

Comme indiqué dans ma note introductive au poème de Dawey, le rastafarisme a connu en Dominique un développement relativement considérable, et l’anthologie Rampart 1: As We Aspire comporte le texte d’au moins un rasta, identifié par son titre de Ras, Ras Albert Williams, et en évoque un autre, Ras Moses, comme membre du comité directeur de Frontline.

Le poète et écrivain dominicais Ras Albert Williams est l’auteur d’une histoire du rastafarisme en Dominique, Dread, Rastafari and Ethiopia (2010).

Le rastafarisme est principalement connu en Amérique du Nord et en Europe par le biais de la musique reggae à laquelle il est associé. Il s’agit d’un mouvement à la fois spirituel et identitaire afrocentriste invoquant une filiation avec l’Église chrétienne autocéphale d’Éthiopie. Dans ce cadre, l’empereur d’Éthiopie, le Négus Ras Tafari Haïlé Sélassié (1892-1975), est revêtu d’un caractère messianique. Cette double caractéristique du bibliocentrisme et de l’allégeance à un autocrate féodal (dont le régime pratiquait encore l’esclavage jusqu’à l’invasion italienne et n’a jamais autorisé aucun parti ni aucune activité politique) finalement renversé en 1974 par un mouvement marxiste-léniniste, me conduit à penser que les puissances impérialistes occidentales ont cherché dans ce courant, et dans la musique reggae qui le porte au plan de la culture de masse, un allié objectif, ou un instrument commode, dans leur anticommunisme entendu au sens très large et dans leur entreprise d’étouffement du mouvement anti-impérialiste des peuples.

La mort dans des circonstances troubles de l’artiste reggae charismatique Peter Tosh, principal représentant dans le milieu du reggae, après sa rupture avec le disque d’or Bob Marley, d’une tendance véritablement anti-impérialiste assumée, mort qui semble à bien des égards un assassinat politique, semble confirmer une volonté de la part des pouvoirs impérialistes de maintenir le reggae et le rastafarisme dans une ornière spiritualiste-escapiste et petite-bourgeoise.

Ce n’est là qu’une hypothèse de ma part, qui ne cherche par ailleurs nullement à nier ou minimiser les divers courants ou conceptions pouvant exister au sein du rastafarisme.

Quant à la légalisation de « l’herbe », ou ganja, dont la consommation revêt dans le rastafarisme un caractère rituel, j’y suis entièrement favorable, au même titre qu’à la légalisation de toutes les autres substances psychotropes aujourd’hui interdites, dont certaines ont elles aussi un caractère rituel pour d’autres religions, telles que les religions amérindiennes (peyote, psilocybine, ayahuasca…). La pénalisation de ces substances est incompatible avec la liberté de culte impliquée dans le principe de laïcité.

Poésie anti-impérialiste de République dominicaine

L’anthologie Meridiano 70: Poesía social dominicana siglo XX (1978) (Méridien 70 : Poésie sociale dominicaine du 20e siècle) a été compilée par la poétesse et essayiste cubaine Mercedes Santos Moray et publiée par la célèbre maison d’édition cubaine Casa de las Américas (célèbre car ses prix littéraires internationaux comptent parmi les plus prestigieux dans le monde hispanophone et au-delà, en dépit de l’embargo nord-américain).

Le livre, que j’ai commandé en ligne, ne comporte aucun ISBN ni aucune mention de droits de propriété intellectuelle. La Révolution avait en effet, dans un premier temps, aboli la propriété intellectuelle. De ce fait, il arrivait souvent que des écrivains cubains apprennent de leurs amis à l’étranger que des maisons d’édition publiaient leurs œuvres. En outre, le succès international de la musique cubaine a longtemps été exploité par les maisons de disque nord-américaines, les majors, sans payer la moindre compensation aux artistes cubains ou à Cuba. Ainsi, l’embargo des États-Unis fonctionne bien dans un sens mais pas dans l’autre ! C’est, semble-t-il, le sujet musical qui a poussé Cuba à réviser sa politique de propriété intellectuelle, à se normaliser, en 1994, pour mettre un terme au pillage par les vautours de la créativité artistique du peuple cubain.

La date de publication de l’anthologie n’est pas indiquée. Il faut se reporter à la date d’impression, en fin de volume, pour savoir que le livre a été achevé d’imprimer en mars 1978 «en la unidad productora 08, ‘Mario Reguera Gómez’» (dans l’unité de production 08 ‘Mario Reguera Gomez’).

Selon les termes de la présentation, « Meridiano 70 est un échantillon de la poésie dominicaine du vingtième siècle ayant pour objet de présenter au lecteur les voix authentiquement engagées dans la cause du peuple ». («Meridiano 70 es una muestra de la poesía dominicana del siglo XX, que tiene por objeto presentar al lector las voces genuinamente comprometidas con la causa del pueblo.»)

J’ai traduit des poèmes de : Domingo Moreno Jimenes (5 poèmes), Francisco Domínguez Charro (1), Héctor Incháustegui Cabral (2), Manuel del Cabral (2), Jacques Viau Renaud (1), René del Risco Bermúdez (1), Juan José Ayuso (1) et Mateo Morrison (2).

S’agissant de Manuel del Cabral, j’ai déjà traduit un autre de ses poèmes dans La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (x).

Plusieurs poèmes traitent des événements de 1965, à savoir l’invasion de la République dominicaine par les États-Unis « pour empêcher un autre Cuba », selon les termes de l’ambassadeur nord-américain de l’époque. L’intervention militaire liquida les éléments progressistes, c’est-à-dire les partisans de la nouvelle Constitution de 1963 promulguée par l’Assemblée démocratiquement élue après la mort du dictateur, les « constitutionnalistes », et conduisit à la nomination comme Président de la République d’un proche collaborateur et ministre de l’ancien dictateur Trujillo pendant plusieurs décennies, Joaquín Balaguer (par ailleurs écrivain et poète). Le contingent impérialiste nord-américain (plus de 40 000 soldats au total) occupa le pays pendant dix-sept mois. Il partit après s’être assuré qu’il n’y aurait pas « un autre Cuba » en République dominicaine.

*

L’Haïtien (El haitiano) par Domingo Moreno Jimenes

Cet Haïtien qui tous les jours
fait du feu dans sa chambre
et me remplit les fosses nasales de fumée ;
cet Haïtien
qui ne peut se passer du bois de pin,
qui aime son tabac fort
et son eau-de-vie mauvaise,
il est bon à sa manière,
et à sa manière riche
et à sa manière pauvre.
Bénis soient les êtres que maltraite l’homme !
Bienheureuses les choses humbles
qui se tiennent debout sur la poussière froide de toutes les choses !…

*

À la femme illustre de Santiago (A la mujer ilustre de Santiago) par Domingo Moreno Jimenes

Femme qui vois ce voyageur
arriver,
comprends-tu son dégoût de la vie,
perçois-tu ses aspirations non comblées,
pressens-tu les orties qui entourent ses pieds ?

Femme qui vois ce voyageur
arriver,
ouvre-toi les veines du désir
et, les yeux au ciel,
convaincs-le de monter sans hésiter…

Il s’était mis à croire qu’au sommet ses rêves pourraient devenir sensés.
Il fuyait, fuyait les prairies de ses succès
comme si sourire était un crime.

Aux arbres il préférait l’ombre des arbres ;
et à la prairie vierge, la solitude pétrifiée de la prairie vierge.
Il devint fou, dans son désir que personne ne souffre.

L’existence tronquée
et quelques virils cheveux blancs déjà…
Femme, toi seule
peux me donner un adieu,
et un baiser.
(Ou entre-tissé dans un adieu le hululement d’un baiser,
comme une brise dans les pins qui découpent en vert terreux le gris…)

Toi, oui, tu sais sentir comme personne au monde,
céramiste de ma nue et désolée Patrie ;
élixir des sens supérieurs ;
feuille de la terre qui grandis la glaise en multiples cimes…

Je vénère en toi l’âme de ma mère morte
et la chair de ma mère vivante.

Je me tairai !
pour que tu puisses m’interpréter mieux dans cette solitude de plaine forte qu’est ma vie…

*

L’Amérique naît (I) (América nace, I) par Domingo Moreno Jimenes

Je t’aime ultime ;
je t’aime irréalisée ;
je te pressens ainsi, inspirant le monde.

« Une merveille », dit la vie.
« Une merveille », forgea l’immensité.
« Une merveille », souffla le vent.

Myriades de soleils et de chemins.
On t’aperçoit jusque dans les vertèbres.

Des myriades de miracles opprimés
s’ébauchent dans tes cadrants solaires.

Myriades de flux et de reflux,
qui exaltent et annihilent le néant et le fait.
Cime du calcul et finalité du chiffre.

Ô vierge attachée par une croix de blanc idéal !…

Les coquillages résonnent sur les plages
comme une conjuration de nouveaux événements.

Amérique, es-tu en train d’ouvrir le sésame de la Terre
qu’il y a des siècles, des millénaires
les hommes trouvèrent fermé ?

Ou bien est-ce qu’en devenant folle tu disparais
et résous pour la Sphinge,
pour ce fantôme de l’incertaine et instable Civilisation,
une série d’inquiètes et insondables questions ?

Mes phrases s’entortillent et mon intention balbutie.
S’il y avait peu de semence
dans la haute mer de l’esprit,
pour former dans le désert de cet alluvion de voix un chant positif !

Les vagues qui croissent et décroissent
sont plus éloquentes que tous les hommes.

Une montagne muette
est plus loyale qu’un homme qui parle.

Le ciel du soir proteste par un front fendu
et le creux de la nuit
est Dieu même, saisi d’insolite fatigue.

Une à une j’ai vu l’Inca briser ses flèches de mots
et l’Aztèque se taire à une hauteur plus haute que le silence.

Ô Amérique, qui réduis les races en charpie,
en dialecte les langues,
en murmure pérenne et vivifiant le murmure !
Créatrice de quelque chose de jamais vu ni entendu,
mais instinctivement, par tous les êtres de la création,
préentendu et pressenti.

Reflet et but
de l’irréelle réalité de la vie.

Mer où viennent se jeter tous les fleuves du monde.
Sans physionomie, sans orientation,
sans cohésion sur tes frontières,
mais sans doute…

Ton histoire a été faite avec la copie de toutes les histoires,
et avec la fausseté des faux idéaux de l’homme
a été modelée ta vie.

Et pourtant, tu es vraiment grande ;
tu es vraiment originale ;
tu es vraiment unique.
Inexistante pour les autres, tu existes !
Et galvanisant ou désespérant tes habitants,
tu es l’Espoir du Monde !

*

Le platane de mon quartier (La ceiba de mi barrio) par Domingo Moreno Jimenes

Note. L’arbre en question dans l’original, la ceiba, peut renvoyer à différentes essences, lesquelles sont traduites en français par « fromager » pour certaines et par « kapokier » pour d’autres. J’ai préféré évoquer l’arbre de ma ville natale, le platane.

Le platane centenaire qui donne de l’ombre aux plantes,
qui donne de la rosée aux enfants,
qui pose son halo d’attente sur les voyageurs,
est bon, fort, paisible.

Par son attitude, c’est une vierge.
Par son expérience, une vieille femme.
Personne, parvenu à son pied, n’en repart déçu.
Il est l’allègement et le souvenir de la région.

Platane, ceux qui se préparent à te convertir en bois de chauffage,
dans ton silence les attend le fil de mon épée !

*

Libres paroles (Palabras sueltas) par Domingo Moreno Jimenes

Je ne marmonne pas du chaldéen
ni aucune antique parole ;
mais peu importe
si l’attitude de parler me semble rébarbative
et même celle de penser risible.
Je suis tout acte de la tête aux pieds ;
et de l’intuition à l’œuvre
je veux être tout acte.

« La mer, la mer… »
La mer est encore sur la terre
comme la trace de l’homme contre le destin.
Qu’en serait-il de l’homme et de ses aspirations
si la mer n’existait pas !
C’est par la mer que nous naissons
et par la mer que nous devons mourir.
Voici la mer, les astres,
unique raison d’être de l’homme !

*

Marginal (Tíguere) par Francisco Domínguez Charro

Note. On trouve sur internet différentes descriptions du tíguere dominicain, qui ne mettent pas forcément l’accent sur la marginalité sociale. C’est Mercedes Santos Moray, la compilatrice de l’anthologie, qui, en note, explique que tíguere signifie un marginal dans l’argot dominicain.

Depuis mon cri intérieur brisant mille boucliers
je lève aujourd’hui le poing et te salue.
Le cuivre du chant creusera dans tes haillons,
métal pour un autre rite de plus léger poinçon.

Je te salue ainsi que ta soif non étanchée
d’ateliers,
ton anarchie d’hérétique,
errante et paradoxale…

Tu es l’étrange messie délabré…

Laisse-moi être ton frère sous le ciel,
ce ciel bleu –de Dieu et des hommes–
qui est le tréteaux de tes aspirations…
tes aspirations.

Marginal ! tu es le zéro social excommunié
qui n’est jamais allé à l’école
mais connaît par cœur l’abécédaire chinois
de toutes les carences.

Zéro est le zéro ­– zéro à la dérive
de ta hiérarchie sans possession,
et zéro la valeur
de ta grise validité.

Ton cri se répercute silencieux
dans le midi brisé de tes errances :
la distance est infinie
qui te sépare de toi-même…

Parfois –de soir en soir–
vient l’oubli, et alors :

sur les tapis de sable
se mouillent tes pieds chauds
dans ces vagues du fleuve…
Et tu laves d’un coup
avec la fraîcheur du salpêtre
le monde bleu de tes veines.

Marginal,
tu n’as presque plus de nom ;
sur ta cime prolétarienne
personne n’a su le stigmate
de ta paternité.
Mais tu es un citoyen
et as une carte d’identité.

À l’intérieur de tes haillons
tu t’identifies seulement avec la faim.
La faim est ta chère moitié.

Tu es le marginal populaire
et regardes l’opulence démesurée
comme la chose la plus naturelle.

Une Packard est une gemme de soleil
qui ouvre une rose d’or dans ta joie
comme en tout mortel. Ce n’est pas l’ambition qui te guide
mais elle subsiste à l’intérieur de ta chaux.

Tu le marginal ingénu,
–personnage bohème !
qui n’a jamais prétendu raisonner.
Tu possèdes ce que l’on te donne. Ce qui est de trop :
pour que soit contente la charité ;

Ton silence flagelle la conscience
et ton ignorance est une calamité.
Et dans ta furtive inertie
tu es un anathème involontaire
sur la société.

Marginal, viens, allons au port tous les deux.
Dans ce minuit de silences
laisse-moi entendre ta voix :
très bas –entre mille silhouettes–
raconte-moi la petite histoire de ta malignité.

Dis-moi ton nom, tu es le marginal « Untel »,
les marins disent que tu t’appelles « Brimolque »,
mais dis-moi, Brimolque, quoi d’autre ?

Ah, quand viennent les transatlantiques
de fer tu manges du pain complet
avec de la bière et du jambon ?
Tu le manges parce qu’il est donné par les marins
blonds,
mais ils viennent de Glasgow, de Floride
ou de New-York.
Et combien de marginaux nés
compte la fraternité de ta confrérie ?
Y a-t-il des annales ouvertes à la marginalité nationale ?

Brimolque, tu es le marginal créole
qui représente le déficit de l’antillanité,
mais tu es le symbole du déséquilibre universel.

Guenilleux et famélique,
voilà les seuls carats
de ton authenticité.
Et même si cela ne plaît pas au recensement,
tu seras l’anathème de la misère.

Marginal, marginal untel, tu t’appelles Brimolque
et tu es un marginal formel.
Ajuste-toi la casquette de marin sur la tête
et renverse l’espérance de tes pupilles
sur la tranquille grandeur de la mer,
car moi, brisant mille boucliers,
je brandis aujourd’hui le poing et te salue.

*

Invitation à ceux d’en haut (Invitación a los de arriba) par Héctor Incháustegui Cabral

Oui, vous, je vous invite ;
si vous voulez descendre,
vous pouvez.
…Comment, vous n’avez pas de cordes
ni d’échelles,
ni les désirs et impulsions nécessaires ?
…Tant pis pour vous,
pour vous qui vivez
seulement pour la blanche surface :
ou manteau ou drap ou mouchoir,
le fin mouchoir de tissu parfumé
avec la trompeuse et artificielle fragrance des fleurs d’oranger.
Vous me direz que j’ai une tête de pendu,
des doigts de mécanographe et un geste,
assez appuyé,
de voyageur de commerce qui n’a pas encore
mis le pied à un mauvais vélo.
…Vous voyez bien, mouches, vous le voyez,
que vous vous contentez du périmètre,
du parfum et de l’apparence ;
je vous invite à descendre au centre de mon sang
et puisque vous êtes myopes je vous prêterai
des lentilles rationalistes
et ce clair et simple état d’âme
du pauvre qui achète,
passé midi,
le déjeuner de ses enfants affamés.
Si vous n’avez pas encore souffert la faim
et cela se peut bien, à cause, naturellement,
de la diététique scientifique–
je vous donnerai la clé pour parvenir à mon cœur :
et quand vous arriverez, avec gratitude intimidés,
à voix très basse, avec des tremblements propres
à l’alcôve et au jardin, vous direz :

Je commencerai par ne plus croire à ce que je croyais,
par nier tout ce que l’on m’a dit être grand ;
de la plume du casque militaire
à la plume de l’écrivain payé
de soi-même et avec de l’or sanglant et inique.
Je croirai en la paisible égalité des hommes
et en la complexité toute simple des petites choses,
en la poignée de main de l’ami,
et en la cigarette et allumettes promptes
à être données,
en la peur minuscule des virevoltants
cafards,
et en cette peur sacrée des femmes
qui ne parlent presque jamais et regardent beaucoup,
endeuillées après un silence,
comme embusquées et extraordinairement vigilantes,
attendant le moment propice pour sauter et dire :
parce que tu me fais pitié tu es à moi…

Je sais que j’ai trop parlé,
mais je suis de ceux que satisfont davantage
les paiements en sourires
qu’en flamboyants billets de banque.

Vous ne descendrez pas, non, vous resterez
dans votre monde,
le cœur sec et jaune,
oui, vous resterez, vous autres
de la ruse aux bonnes manières,
et ce ne sera pas parce qu’il vous manque les pieds,
qui montrent que vous êtes plus près
du singe ridicule
que du diable gentilhomme
dont vous n’avez même pas le droit de baiser la barbe pécheresse.

…Je vous ai invité de bonne foi,
et qu’allons-nous vous faire ?
Mais, croyez-moi, je souffre beaucoup avec les petits animaux
quand ils sont blessés ou malades,
la mule avec sa patte brisée
me brise le cœur ;
l’avarice et l’incompréhension
me font aussi verser des larmes amères,
quelques larmes que je réserve
pour cette heure pathétique
où la femme nous demande
ou bien un peu de larmes
ou bien un brin de récitation…
Mais tant mieux, restez là-haut,
avec vos galons et vos livres de compte
chargés des sueurs d’autrui,
nous autres ceux d’en bas nous avons quelque chose qui croît et fructifie,
qui naît sans que nous sachions comment
et ne meurt jamais : la haine et le mépris…
…En outre, nous comptons sur votre attachement pour la vie,
et c’est pourquoi nous sommes querelleurs
et portons sous le manteau
des journaux pliés de telle façon
que vous voyiez que nous sommes
armés jusqu’aux dents.
Nous avons inventé les intoxications
et les grèves,
les voleurs et les assassins qui ne laissent aucune trace,
les prostituées vêtues de noir,
qui font payer leur virginité chaque jour ;
les lutins, les banqueroutes, les fantômes,
les folies, les paranoïas,
les cyclones, les vitamines,
tout ce qui vous fait peur,
nous l’avons inventé, nous, ceux d’en bas,
ceux de l’indiscret microscope,
ceux de la longue petite annonce,
ceux du balai,
ceux de la patience,
ceux du télescope et ceux du grill.

*

Chant triste à la Patrie bien-aimée (Canto triste a la Patria bien amada) par Héctor Incháustegui Cabral

Patrie…
et sur le grand plateau du souvenir,
deux ou trois presque villes,
puis,
un paysage mouvant,
vu d’une auto rapide :
palissades basses et haute végétation,
les maisons accablées par le poids des ans et de la misère,
le triste sourire des fleurs
qui éclaboussent de vifs carmins
les chemins minuscules.

…une femme qui marche traînant son extraordinaire fécondité,
un homme qui exprime patiemment son inutilité,
les ânes et les mules,
misérable colloque de l’os et de la peau ;
la basse-cour est seulement plume et chant,
le lopin ombre seulement,
tout le reste est en ruine…

Patrie
mon cœur est un coussin à épingles
où le souvenir laisse
des lances très fines
qui une fois plantées, tremblantes resteront
pour les siècles des siècles.

Patrie,
sans fleuves,
les trente mille que vit Las Casas
naissent de mon cœur…
Patrie,
cage de bambou
pour un oiseau muet sans ailes,

Patrie,
parole creuse et maladroite
pour moi, tant que les hommes
regarderont avec mépris les pieds sales et crevassés,
et maudiront les familles nombreuses,
et planteront à chaque croisement un drapeau
pour seulement étaler ses couleurs…
Tant que l’homme devra traîner
la maladie et la faim,
et que ses enfants se répandront sur le monde
comme des insectes nuisibles,
et rouleront sur les montagnes et les savanes,
étrangers sur leur terre,
il ne doit pas y avoir de tranquillité,
il ne doit pas y avoir paix,
et l’oisiveté ne sera pas sacrée,
et la satiété devra être punie…
Tant qu’il y aura promiscuité dans le pauvre logis paysan
et que l’on mangera seulement la nuit,
à tout bon Dominicain il faut couper les paupières
et l’envoyer par des chemins perdus,
dans les fermes,
dans les repaires infâmes
et dans les maudites fêtes des hommes…
Patrie…
et sur le grand plateau du souvenir,
deux ou trois presque villes,
puis,
un paysage mouvant,
vu d’une auto rapide :
palissades basses et haute végétation…

*

Vieux pont (Viejo puente) par Manuel del Cabral

Mon rire est tellement intérieur
que je suis triste quand je ris.

Apprends-moi, vieux pont,
à laisser passer le fleuve.

*

Un air qui dure (Aire durando) par Manuel del Cabral

Qui a tué cet homme
dont la voix n’est pas enterrée ?

Il y a des morts qui montent
à mesure que leur cercueil descend…

Cette sueur… pour qui meurt-elle ?
pour quelle chose meurt un pauvre ?

Qui a tué ces mains ?
Un homme n’a pas assez de place dans la mort !

Il y a des morts qui montent
à mesure que leur cercueil descend…

Qui a couché sa stature
si bien que sa voix est immobile ?

Il y a des morts comme des racines
qui enfouies… donnent des fruits aux ailes.

Qui a tué ces mains,
cette sueur, ce visage ?

Il y a des morts qui montent
à mesure que leur cercueil descend…

*

Rien ne dure autant que les larmes (Nada permanece tanto como el llanto) par Jacques Viau Renaud

Note. Jacques Viau Renaud (1942-1965) est un poète dominicain d’origine haïtienne. Commandant au sein du « Mouvement révolutionnaire du 14 juin », une guérilla en lutte contre la dictature de Trujillo, il est mort en combattant l’invasion nord-américaine de 1965, à trente-trois ans.

J’ai trouvé sur internet une version bien plus longue de ce poème, divisée en parties, dont le texte de l’anthologie Meridiano 70 est à peu près le début (mais la quatrième et cinquième strophes ici présentes ne figurent pas dans la version internet).

À quel moment exactement la vie s’est-elle séparée de nous,
en quel lieu,
à quel coude du chemin ?
Pendant laquelle de nos traversées l’amour s’est-il arrêté pour nous dire adieu ?

Rien n’a été plus dur que de rester à genoux.
Rien n’a plus fait souffrir notre cœur
que de suspendre à nos lèvres la parole amertume.
Pourquoi avons-nous traversé cet espace dépourvus d’abri ?
Dans laquelle de nos mains le vent s’immobilisa-t-il pour nous briser les veines
et savourer notre sang ?

Voyager… Pour où ?
Dans quel but ?
Marcher avec le cœur attaché,
blessé le dos où s’accumule la nuit,
pour quoi faire ? pour aller où ?
qu’en a-t-il été de nous ?
Nous avons parcouru de longs chemins.
Nous avons semé notre angoisse
au plus profond de notre cœur.

La miséricorde de quelques hommes nous fait mal.
Conquérir de nouveaux continents, qui y prétend ?
Aimer de nouveaux visages, qui le désire ?
Tout a été emporté par les canaux.
Nous n’avons pas su dialoguer avec le vent et partir,
nous asseoir sur les arbres pressentant notre départ prochain.
Nous nous sommes déposés sur notre sang
sans nous rappeler que dans d’autres cœurs bouillonnait le même liquide
ou se répandait combattu et combattant.

Quels silences nous reste-t-il à parcourir ?
Quels chemins attendent nos pas ?
Tous les chemins nous inspirent la même angoisse,
la même peur de la vie.
Nous nous sommes mutilés en nous recueillant en nous-mêmes,
nous nous sommes faits moins humains.
Et maintenant,
seuls,
combattus,
nous comprenons que l’homme que nous sommes
est
parce que d’autres ont été.

Il n’est plus nécessaire d’attacher un homme pour le tuer.
Il suffit d’appuyer sur un bouton
et il se dissout comme une montagne de sel sous la pluie.
Ni d’argumenter que le maître était méprisable.
Il suffit de proclamer –le front sévère–
qu’il compromettait l’existence de vingt siècles.
Vingt siècles,
deux mille ans de pureté combattue,
deux mille ans de sourires clandestins,
deux mille ans de satiété pour les princes.
Il n’est plus nécessaire d’attacher un homme pour le tuer.
La nuit.

*

Soldats nord-américains montrant un poster “Dehors l’envahisseur yankee”, République dominicaine, 1965

Ode grise au soldat envahisseur (Oda gris por el soldado invasor) par René del Risco Bermúdez

Venu de la nuit,
peut-être du plus noir de la nuit,
un homme aux pupilles de pierre calcinée
marche au bord de la nuit…
Le pied de plomb obscur, ainsi que les baisers,
il vient du ventre lugubre d’une aigle
qui mettra bas des vers et des squelettes
pour remplir sa mer, son territoire…
Et le voilà sautant parmi les ombres,
derrière des fils barbelés et la peur,
parcourant des chemins boueux
avec des paroles de sang pour tous…
Cet homme venu pour le deuil
avec de la poudre de fusil et le martyre pour tous…
Il n’est pas seul pour les larmes,
ils sont des milliers à répartir les sanglots,
marchant à la cendre et aux lamentations…
Il n’est pas seul, pas un pour tous,
venus de l’ombre la plus malade…
Cet homme détruit avec ses bottes
la rose et le sourire des enfants,
il déglutit notre lumière avec sa salive,
détruit les racines et les fruits
et répand les épines pour faire saigner
nos pieds de chair tendre…
Il y a un homme venu de la nuit
avec un fusil et des poignards et des tourments,
avec des yeux de lézard et de flammes,
avec de la fumée et des explosions et la peur…
Il y a un homme habillé en soldat
venu certainement de l’obscurité…
Et cet homme habillé pour le crime
ne sait pas que le sang durcit,
ne voit pas que l’amour et les drapeaux
résistent par-delà les batailles,
il ne comprend pas que sa poudre et son plomb
serviront au chant d’autres hommes…
Il ne comprend pas, cet homme sans regard,
qu’en tuant il se brûle la main,
que, sur la tragédie, l’aube
effacera sa chair aigre, sa stature
d’animal entraîné au feu
et que la mousse poussera sur sa mort…

*

Chant pour Jacques et les autres (Canto a Jacques y a los otros) par Juan José Ayuso

Note. Il s’agit d’un hommage au poète Jacques Viau Renaud (cf supra) et aux autres martyrs de l’invasion nord-américaine de 1965.

C’est Jacques Viau qui passe monté sur une étoile,
au milieu des hélicoptères dans le ciel envahi !
Jacques Viau traverse monté sur une étoile
le ciel de sa Patrie jusqu’à l’Orient
arrivant de sa Patrie en Occident.

Avec Jacques Viau il y a les autres, connus
et inconnus.
Avec Jacques Viau il y a une troupe de cavaliers
sur des étoiles créoles,
sur des étoiles haïtiennes,
et espagnoles,
sur des étoiles françaises
et italiennes.
Une troupe de cavaliers
parmi les hélicoptères dans le ciel envahi.

(En bas se trouvent les tombes
et les ruines.
En bas se trouve le silence qui se convertit en cri.)

Avec Jacques Viau il y a
Fernandez Amarillo,
Juan Miguel Vert-et-Noir, Jimenez et Morillo,
Luis Reyes Transparent et Yolanda,
Le Français rouge-blanc et bleu comme les cieux,
Copocci blanc-vert et avec du sang de peuples.

Avec Jacques Viau il y a les autres, connus
et inconnus.
C’est une troupe très grande et très amère
d’hommes plus que des hommes sur des étoiles
traversant le ciel pour toujours parmi des hélicoptères.

Mais Jacques va devant.
Sa chanson va devant.
Ses jambes qui ne furent pas mutilées
vont devant.
C’est tout lui qui va devant
parmi des hélicoptères
monté sur une étoile
traçant un clair sillon pour que le rêve soit possible.

C’est Jacques Viau monté sur une étoile
et personne en bas ne dort,
pas même les enfants.
Et personne en bas ne dort.
Tous sont debout.
Tous regardent Jacques Viau en direction de l’Orient traverser
le ciel,
la terre
et l’homme
envahis,
parmi les hélicoptères.

*

Ce ne sont pas seulement des hommes (No sólo hombres) par Mateo Morrison

Ce ne sont pas seulement des hommes qui tombent
sur les pierres,
sur l’herbe,
sur les trottoirs,
des fillettes porteuses d’innocence aussi
sont tombées, près de livres éclaboussés.
Des fillettes aussi
qui ne connurent pas le difficile
de grandir parallèle à la tristesse,
présentèrent leurs lèvres d’écolières à la poussière.
Et qui dit que leurs corps fragmentés
n’augmenteront pas la douleur de la ville ?
Et qui dit qu’avec des livres sur la poitrine
elles arrêteront de grandir jour après jour en leurs amours ?
Et qui nie qu’un jour
toute pierre sera sur une autre pierre,
tout sourire sera sur chaque homme,
toute quiétude sera sur chaque mère,
et chaque fillette sera sans poussière sur les lèvres ?

*

Dans un premier temps (En principio) par Mateo Morrison

Dans un premier temps, qui dit amour ne parlait pas de guerre
ni ne mentionnait qu’un homme écraserait la joie d’autres hommes.
Que le rire serait le patrimoine de quelques-uns.
Personne ne dit, dans un premier temps,
que les fleurs de tous les jardins
seraient seulement l’ornement des salons et des tombeaux.
Et que la terre
…………..et la mer
……………………..et même l’air
seraient divisés en grandes propriétés.
Non, tel ne fut pas l’accord,
briser les cœurs plus humbles
et les exhiber sur les marchés,
empêcher que sorte la parole des bouches affamées,
faire rouler dans la poussière l’impuissante espérance des enfants.
Non, dans un premier temps nous parlions d’amour mutuel,
pas d’un champ alimenté par nous seuls.
Alors mes paroles sont
que ce jeu inégal :
moi frappé par le temps – toi caressé par le sort
moi frappé par le sort – toi caressé par le temps,
cette paix sens dessus dessous et désastreuse
peut bien être ta paix, mais c’est ma guerre.

“Constitution de 1963 : Dehors les Yankees !”