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Poésie révolutionnaire de la Grenade

Avec ces traductions de poèmes de la Grenade, nous revenons à la poésie révolutionnaire pure et dure. La Grenade, petit État insulaire des Antilles, eut un régime révolutionnaire de 1979 à 1983, avec l’arrivée au pouvoir du Mouvement du Nouveau Joyau (New Jewel Movement). Le « Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade » dirigé par Maurice Bishop noua des relations étroites avec Cuba, qui l’aida notamment à lancer la construction d’un aéroport international à la Grenade, afin de désenclaver l’île pour assurer des relations commerciales régulières et sortir le pays du sous-développement. Ce chantier d’aéroport servit de prétexte à d’incessantes déclarations hostiles de la part des États-Unis, qui y voyaient un moyen pour le régime cubain sous embargo de déployer des forces armées dans les Antilles.

Quand, plus tard, Maurice Bishop entreprit de se rapprocher des États-Unis, il fut sommairement exécuté par la fraction du parti au pouvoir opposée à une telle évolution. Le 20 octobre 1983, Cuba fit une déclaration condamnant l’élimination physique de Bishop, tout en mettant en garde contre une intervention militaire impérialiste qui se servirait de ce prétexte pour envahir la Grenade.

C’est évidemment ce qui se produisit, avec l’opération Fureur urgente (Urgent Fury). Selon la version officielle (reprise par la page Wkpd en français relative à cette opération), c’est l’Organisation des États de la Caraïbe orientale (OECO), et plus précisément ses membres Sainte-Lucie et la Dominique, qui demandèrent à leur voisin et allié nord-américain de bien vouloir intervenir militairement avec eux, c’est-à-dire avec leurs armées symboliques, et les États-Unis ne pouvaient bien sûr refuser ce geste à leurs amis. La Grenade fut envahie le 25 novembre, l’envahisseur venant rapidement à bout de la résistance grenadienne et cubaine conjointe.

Il est probable que ces faits seraient inconnus du grand public européen sans le mauvais film Le Maître de guerre (1986), par Clint Eastwood, dans lequel ce dernier montre comment un Marine plus réactionnaire que l’armée elle-même (une bande de lopettes bureaucratiques) est capable de transformer le prolétariat délinquant et illettré des États-Unis en champions du Gendarme démocratique, avec bannière étoilée garantie sur le cercueil en cas d’accident. Les punks envahissent donc la Grenade, sous occupation cubaine. Le spectateur sait que les Cubains sont là, non pas que le réalisateur plante des personnages avec un visage et des dialogues, mais parce que l’on voit quelques vagues figures lointaines en costumes kakis qui s’apostrophent en castillan nasillard, courent et conduisent des jeeps en tous sens, et volent dans les airs quand une bombe explose près d’eux (mais, pour cette dernière image, je confonds peut-être avec 150 autres films).

Voilà donc, pour ceux qui connaissent déjà la Grenade par le film de Clint Eastwood, une anthologie poétique de ce pays afin de compléter leur éducation. Les autres peuvent en profiter aussi.

Compte tenu de l’importance d’un sujet traité par l’industrie cinématographique américaine, j’ai sorti les grands moyens, choisissant mes textes (traduits de l’anglais) dans pas moins de trois recueils, à savoir Freedom Has No Price: An Anthology of Poems (La Liberté n’a pas de prix : une anthologie poétique), publication, sans ISBN, du Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade à l’occasion de son Festival de la Révolution, en mars 1980, Maroon Lives: Tribute to Maurice Bishop & Grenadian Freedom Fighters (Vies marronnes : Tribut à Maurice Bishop et aux combattants de la liberté de la Grenade), par Lasana Sekou, un recueil d’hommage et de protestation écrit et publié au lendemain de l’opération Fureur urgente, enfin Because the Dawn Breaks: Poems Dedicated to the Grenadian People (Parce que point le jour : Poèmes dédiés au peuple de la Grenade) de la poétesse grenadienne Merle Collins, publié en 1985.

Lasana Sekou (de son vrai nom Harold Lake) est né à Aruba, dans la partie néerlandaise de Saint-Martin. Ce n’est donc pas à proprement parler un poète grenadien, mais il a fait un long séjour à la Grenade pendant le Gouvernement révolutionnaire, et son recueil s’inscrit en défense de la Révolution grenadienne (« The Revo »).

Quant à Merle Collins, elle fut chargée de recherche et de mission sur l’Amérique latine pour le Gouvernement révolutionnaire populaire, et s’exila en Angleterre après l’occupation de l’île par les États-Unis. Elle rejoignit le mouvement artistique et littéraire African Dawn (Aurore africaine), qui travaille beaucoup sur le spectacle vivant et l’expression orale de la poésie.

Les autres poètes représentés, tirés du recueil publié par le Gouvernement révolutionnaire à l’occasion du Festival de la Révolution de 1980, sont plus ou moins connus – ou plus ou moins inconnus. Parmi ceux qui sont connus, Leon Cornwall était ambassadeur de la Grenade révolutionnaire à Cuba. Il fait partie du groupe de révolutionnaires ayant renversé Bishop en 1983 et fut pour cela condamné à de la prison, après l’intervention nord-américaine ; il ne fut libéré qu’en 2009. Caldwell Taylor fut ministre de l’information et de la culture dans le Gouvernement révolutionnaire.

Art mural à la Grenade

*

C’était (It Was) par Sharon Audain

C’était…
Pleurer–
…….Jeûner–
…………Mourir.
Mitraillés
Tabassés
Brutalisés
Vilipendés
Victimisés !

Oppression !
……….Dépression !
…………….Aucun droit !
Les hommes de loi avaient tout !
Fusil et balles
Aucune mesure !

Et nous avons continué à vivre
Nous avons continué à lutter
Et maintenant la vie doit continuer
En avant, toujours ! À la tâche !

*

Mon pays (My Country) par Caldwell Taylor

Attente
Désespoir
Néant
Comédie
…………….ar
………..an…..chie
L-é-t-h-a-r-g-i-e
Indifférence
……Le splendide isolement
……….Des nations d’individus
Tension de cessez-le-feu
…Ébriété barbare
…..Dans l’infériorité de la petitesse
Dans une roulette de sous-développetesse1.

1 Sous-développetesse : Le poète termine son poème par une rime humoristique, rimant smallness (petitesse) avec le néologisme, ou plutôt le barbarisme intentionnel, undevelopness, que j’ai rendu – ça vaut ce que ça vaut – par « sous-développetesse ».

*

Oh Dieu Viol Viol (Oh Gawd Rape Rape) par Leon Cornwall

Ndt. Le poème est écrit sous une forme classique, avec des quatrains rimés, tout en prenant, pour autant que je puisse en juger, des libertés avec la prosodie classique. Cet aspect du poème est évidemment perdu au cours de la traduction. Par ailleurs, et par contraste, le langage du poème est relativement oral et dialectal (comme l’indique l’orthographe de GodGawd – dans le titre), et je n’ai pas non plus trop cherché à rendre cet aspect-là.

Violeurs économiques de notre pays
Ils nous abaissent par la violence
L’armée et les flics
Idées et théories nous imposent le silence.

C’est un viol, ô dieu, un viol
Eux dessus, nous dessous
Tout pour eux, nous les rendons
Riches, nous restons pauvres.

Nous avons été brutalement et criminellement dégradés
Par l’esclavage, le colonialisme et l’impérialisme
Le luxe pour eux, pour nous les détritus
Pour notre travail et notre sueur – nous la mule des Antilles.

Que de millions ils ont empochés
Quelle misère nous avons reçue
Oh peuples antillais il est temps de se réveiller
Ne laissons plus les politruciens2 nous carotter.

Demandons la vérité vraie
Sur la CDC, AMOCO, TATE & LYLE3
Ces espèces de brutes bonnes à rien
Dégageons-les dans le bon style révolutionnaire.

Pauvre miséreuse Grenade
Criminellement violée par la CDC
Son manager gagne cent mille dollars par an
Sur le dos des travailleurs pauvres.

Trinidad riche en pétrole
Deux milliards de dollars d’actifs des conglomérats étrangers
Qui pompent comme des fous furieux
Citoyens c’est un viol et un meurtre

Oh Jamaïque le FMI vengeur
C’est ce que dit l’Oncle Sam,
Tous tes progrès démocratiques abattus
Pour te redonner l’occasion de faire de la lèche

Telle est la tendance générale
Emportant au loin matières premières et argent
Ces bêtes déguisées en hommes
Ne veulent pas que nous soyons libres.

Ah voyez le Guyana sous régime martial
La bauxite et le sucre sont maintenant à eux
Suivez l’exemple vous qui souffrez
Cessons les lamentations et les larmes :

Nous avons un grand exemple moral révolutionnaire
Dans les Antilles
Avec le dynamique peuple cubain révolutionnaire
Un exemple pour tous les hommes épris de liberté.

Peuples des pays exploités des Antilles
Chassez les violeurs de nos terres
Laissons une empreinte ineffaçable sur le sable du temps
et rendons nos chers pays plus beaux.

2 Politruciens : Je traduis comme je peux le néologisme politrickan, mot-valise composé de politician « politicien » et trick « astuce, ruse, (mauvais) tour, escroquerie », et l’étymologie m’a d’ailleurs mâché le travail car le premier sens de « truc » est le même que celui de trick : « façon d’agir qui requiert de l’habileté, de l’adresse » (Le Petit Robert, qui donne une origine provençale au mot).

3 CDC, AMOCO, TATE & LYLE : La CDC (Commonwealth Development Corporation) est une institution financière contrôlée par le gouvernement britannique, Amoco une compagnie pétrolière américaine (ex-Standard Oil), et Tate & Lyle une multinationale britannique de l’agroalimentaire.

*

Camilo Torres par Leon Cornwall

Ndt. Comme le précédent, ce poème est écrit en strophes rimées, selon une prosodie plus ou moins rigoureuse. C’est un hommage au prêtre révolutionnaire colombien Camilo Torres (1929-1966), qui fait également partie des martyrs révolutionnaires auxquels il est rendu publiquement hommage à Cuba.

Prêtre révolutionnaire,
Adversaire du voleur exploiteur,
Ami chrétien du pauvre,
En lutte pour les aider à devenir
Plus dignes de la terre, les préparant au ciel.

Sur lui était l’esprit de Dieu,
Aussi pouvait-il dire en toute sincérité :
« Les préceptes de l’amour doivent être suivis,
C’est la volonté du Maître. »
Il la fit sienne
Et but le calice jusqu’à la lie.

Prophète du 20e siècle,
Et comme il était écrit depuis longtemps,
À son tour il défia les puissants oppresseurs
Pour que la liberté règne en Colombie,
Avec un fusil en main comme fouet libérateur
Il entreprit de les chasser du pays.

Bien qu’il soit mort il n’a pas été vaincu
Car il était fidèle à la croix,
Pour le peuple il vit,
Source d’inspiration et de hardiesse,
Dans leurs cœurs sûrement il verra
Cette société libre et juste.

*

À mes défunts camarades (To My Dead Comrades) par Gem Belfon

Pour mes défunts camarades
Je ne réclame aucune vengeance
Car leurs vies n’avaient pas de prix
Ce n’est point par le sang que l’on rachète
La vie de ceux qui sont morts
Pour leur pays.

Les assassins ne peuvent payer
De leurs propres vies pour eux
Le seul tribut digne d’eux
Est le bonheur de notre peuple
Qui plus est, mes camarades ne sont
Ni morts ni oubliés.

Ils vivent aujourd’hui plus que jamais
Et leurs assassins verront avec horreur
L’esprit victorieux de leurs idées
Se lever de leur poussière.

Il y a une limite aux larmes que nous pouvons verser
Sur la tombe de nos camarades
Pour notre patrie et sa gloire
Un amour qui ne fléchit jamais, ne perd espoir ni ne faiblit
Car les tombes des martyrs
Sont les plus hauts autels
De notre révérence.

Dépouilles aimées vous qui furent
L’espoir de mon pays
Touchez mon cœur de vos mains glacées
Versez sur mon front
La poudre de vos ossements.

Soupirez à mon oreille, chacune de mes plaintes
Deviendra les larmes d’un tyran
Entourez-moi allez et venez autour de moi
Pour que mon âme reçoive votre esprit
Et accordez-moi l’honneur de vos sépulcres
Car les larmes ne suffisent pas
Quand on vit dans l’infâme servitude.

*

Parle (Speak) par Alban John

Parle !
Tes yeux sont ouverts
Ta conscience est éveillée,
Les maux de la société ne t’échappent point,
Ta conscience meurtrie plaide auprès de toi –
Parle !
Mais parle, si tu l’oses
Ô homme conscient –
Parle !
Et sois meurtri,
Physiquement,
Parle et sois blessé, spirituellement ;
Parle !
Et sois ostracisé,
Mais parle.

Parle !
Quand tu vois le grand homme écraser le petit homme
Crie que la société empeste la corruption
Parle !
Quand le puissant tente de brider ta voix.
Parle !
Ô citoyen conscient,
Quand la vérité, cette force toute-puissante, ne connaît d’autre libérateur
Que la parole ;
Et la vérité, une fois libérée libérera les gens
Captifs de l’inconscience.

Parle !
Toi qui es éclairé,
Et que ta voix dénonce les injustices d’une société fétide
Parle !
Car le silence n’est autre que la voix des morts.
Que ta voix résonne dans chaque fente et fissure du pays
Ô homme conscient ;
Pour que ta conscience pénètre les inconscients,
Et les sorte de leurs rêves insaisissables.
Homme conscient,
Parle !

*

Musée de sculptures sous-marines de Molinere Bay, à la Grenade (oeuvres de Jason deCaires Taylor). L’édition 2013 de “Maroon Lives” de Lasana Sekou, chez House of Nehesi Publishers, est illustrée par des oeuvres du musée de Molinere Bay.

Ralliement (Rally Round) par Lasana Sekou

La guerre continue
Et nous ne devons pas oublier
Comment aiguiser nos lances.
Comment les ordonner comme des lasers
Comment savoir au-delà de la foi –
Les rebelles courent toujours.

Entendez-nous
Semer des voix
Entonner des chants de résistance –
Nous sommes toujours là,
Contemplez la Vérité de la Jeunesse et de l’Âge
Et regardez-nous venir
En immortel refrain –
Nous avons hérité de la Vie,
Dans la descendance vivante du Peuple.

Les Révolutionnaires sont là.

Nous sommes toujours
Les gouttes de la première rosée du matin
Grains de blé
Flèches de dieux vivants
Images constantes dans le jardin
Confirmations
Conspirations de vieux hommes sombres
Soulèvements
Sur la voie de la révolution
Dans la tradition de la ferme volonté
Renaissant de la cendre
Comme le vent sur les collines
Siempre, retournant aux sources/

Nous sommes la postérité des pleurs du Peuple
La réponse à leur angoisse
La fonction de leur avenir –
Oye,
L’arbre élevé dit qu’il voit loin,
La semence itinérante dit
Qu’elle voit plus loin encore
Je vous dis
Derrière les montagnes
Poussent des montagnes –
Ce sont des thèmes cruciaux dont il faut se souvenir
Et une chose très importante à savoir,
Le Fer coupera le Fer.

*

Les Chiens de guerre (War Dogs) par Lasana Sekou

Ils nous font la guerre
Au nom de leur dieu vert
Ici viennent
Avec d’écœurantes notions de Liberté
La bête impériale du Nord
Et sept chacals aveugles
De nos mers
Forces combinées
Pour nous diviser nous et nos pays

Regardez-les
Esclaves perfides
Dînant des restes de leur maître
Et parmi eux
Ceux qui laissent les joueurs de cricket
bouffer de la merde en Afrique du Sud

Regardez-les
Réunis pour écraser la Grenade
Regardez les lâches compères
Qui ne savent encore comment
Nourrir leurs peuples
Ni tracer la voie vers des jours meilleurs

Mais elle est aussi dans leur intérêt
Cette dépendance intoxiquée
Cette stagnation titubante
Vous comprenez à présent
Ce que Rodney4 voulait dire
Regardez les mains assassines
Serrées autour du cou fœtal de notre révolution
Regardez !
Ce carnage d’avortement
Regardez-les nous faire la guerre…

4 Rodney : Walter Rodney (1942-1980), historien et militant du Guyana, auteur notamment de Et l’Europe sous-développa l’Afrique (1972).

*

« Buvez de l’eau, les enfants » (“Drink Water, Children”) par Lasana Sekou

C’est au milieu de la bataille
Que naît la plus grande valeur
Même au milieu de la bataille
Nous devons chanter des louanges
À ceux qui ne se laissent pas conquérir et sont morts
À nos compañeros
Énergiques rivières de notre Virilité
De notre Peuple

À ceux qui résistent
Regardez comme ils ont tenu
Los Cubanos
Jusqu’au dernier homme
Dans une « poche de résistance »
Regardez comme les Cubains ont combattu
En défense de la vie
Dans cette Grenade
Pays des Antilles
Joyau sanglant

Donne ta louange
Donne ta louange
« À la fin », poursuivait le communiqué,
Six Cubains
« Embrassant notre drapeau,
Continuaient à combattre…
(Ils) ne se rendirent pas
Et se sacrifièrent
Pour la Patrie »
Pays des Antilles.

Ô Combattants de la Liberté du monde entier
Venez donner votre aumône
Venez boire ce vivant courage digne du Che
Et crachez sur les chiens
Qui souillent notre pays des Antilles
Qui « invitent » les étrangers
À vomir du feu
Sur nos maisons fumantes.

*

Symboles (Symbols) par Lasana Sekou

La guerre
Ne finit pas
Avec le silence des fusils
Avec la défaite
Par des forces étrangères
On sait bien
Que celui qui combat
Et se replie
Vit pour combattre un autre jour

Ces transgresseurs
Ne sont pas là pour établir la paix
Nous
Les avons déjà vus ici
À Saint-Domingue
En Haïti
Nous
Avons écrasé leurs affaire
À la Baie des cochons

Ils
Sont déjà venus
Annonciateurs de pauvreté
Et démocrassie5
Les insipides vendeurs
De culture impériale

La guerre ne finit pas
Quand les forces US
S’emparent de la jusqu’alors Libre Radio Grenade
Donnent les ordres
Et passent les Beach Boys
QU’EST-CE QUE C’EST QUE CES PUTAINS DE BEACH BOYS ?

Ou pour le dire
De manière plus succincte
Plus polie, plus concise
Plus à la manière de
Ma mère :
« C’est bien ce que je pensais –
C’était une insulte aux Noirs du monde entier. »

La guerre ne finit pas
avec le silence des fusils…

5 Démocrassie : je traduis du mieux que je peux democrazy. Comme dans le modèle, je crée un terme se prononçant comme (à peu près comme dans l’original) « démocratie », tout en le construisant en mot-valise comprenant une notion péjorative, ici « crasse », qui peut être le nom ou bien l’adjectif (« ignorance crasse »).

*

Propagande (Propaganda) par Lasana Sekou

La libre
Et objective presse américaine
Dit à son peuple
Et au monde
Qu’à la Grenade
Ils combattent les Cubains
Qu’au Liban
Ils combattent
Les Iraniens et les Syriens
Et
Les Palestiniens…

*

La Plus Grande Marche (The Greatest March) par Lasana Sekou

Au Nicaragua
Dans la province nord-ouest de Nueva Segovia
Les Contras
Aux pseudonymes de gangster comme
Kri1 & Commandant Suicide
Ou
Écho & Sale Gueule
Ont repris la saignée

Ce n’est pas le moment de désespérer
Ô Combattants de la Liberté & Chercheurs de Liberté
C’est un temps de confirmations & confrontations/

Voyez les dirigeants du Honduras
Jeter du sang & de la merde & de la honte
Sur le nom de leur peuple

& la réglocratie d’Argentine
Qui souhaite acheter des fours
Pour incinérer les ossements des desaparecidos
Leurs mains trempent aussi dans le sang de cette sale petite guerre

& voyez le reste de la compagnie
Le régime de Reagan
Continue de copuler avec les plaies purulentes de Somoza
Regardez le bandit sénile
Vendre des fusils aux mercenaires en maraude
Les envoyer contre le Nicaragua
Contre la réforme agraire & l’éducation populaire

Contre le Nicaragua
Qui fait tellement mieux
Pour nourrir & reconstruire son peuple
Contre le Nicaragua
Tellement diligent
À payer ses dettes internationales

& qu’est-ce que Jean-Paul est venu apporter ?
Une Bulle papale
& pas de nourriture
Ricanements et peurs nouvelles
Théologie de comédie & pas de technologie
Des admonitions & pas de techniciens

Une Bulle papale
Des crottes de confusion dans cette misère séculaire
Ce faiseur de lois romain
Pondant une réfutation des questions qui se posent ici/
Si le Vatican veut que ses prêtres
Servent la Vie & non la Mort
Il doit les former
À être au moins des agronomes
En faire une légion de planteurs
Les envoyer dans les champs au milieu des gens]

Mais voyez comme les trompeurs et les trompés
Délirent sur
Dans & par le biais
De leur poste récepteur
En ces daily/times
& moniteurs de contrôle judéo-chrétiens
Pour tous les investigateurs indigents
Sur le thème de comme cet homme européen
En robe blanche est vraiment apolitique]

Au Nicaragua
Province nord-ouest
Les cochons sauvages couinent en tous lieux
Soyez vigilants Combattants
& nous dans la même cour
& de la même maison
Nous n’arrêterons pas
& nous tendrons des index jubilatoires
Car au moment où nous voyons ces choses se produire
Soyez assurés que la victoire est proche
Le Salvador arrive
& la Namibie est au coin de la rue
C’est clair
& vous savez parfaitement
Que la Grenade n’est pas une petite affaire
& que Cuba est comme qui dirait à nous/
La Plus Grande Marche continue

Nous allons casser la gueule à l’ennemi
Partout où il se montre
L’écraser partout où il se montre
Nous lui survivrons, c’est clair –

& il doit être dit
La merde n’est pas dure
mais elle te rend mou

& nous les Africains nous disons que
Seul un idiot a besoin qu’on lui explique un proverbe]

Entretemps
La saison des semailles est proche
La terre est nue devant nous
La Plus Grande Marche Continue…

*

La Leçon (The Lesson) par Merle Collins

Vous pensez
que c’était une leçon facile ?
Que c’était
une leçon profonde
Une leçon
bien enseignée
Une
leçon
apprise avec application

Je
me souviens
de ma grand-mère
Fatiguée du cerveau
Et vagabondant
Marchant et parlant
L’esprit vidé puis rempli
Brillant
Ayant retenu
Habilement déformé
Par un péché
Sans comparaison avec celui d’Ève
Ma grand-mère
Preuve vivante
Du pouvoir
de la parole
Parlait en connaisseur
De Guillaume le Conquérant
Quatrième fils
Du duc de Normandie
Qui épousa Mathilde
Et eut pour enfants
Robert
Richard
Henri
Guillaume et
Adèle

Grand-mère
L’esprit tourné vers le passé
Enseignant ce qu’elle savait
S’en prenant à tel ami du boss
à tel héros du boss
Guillaume le Conquérant
Mon ami
Est ton ami
Mais ton ami
N’est pas mon ami

Grand-mère
Ne connaissait
Ni un chef Caraïbe
Ni un roi Ashanti
Pour Grand-mère
Fedon n’existait pas
Toussaint
Était
Une malédiction murmurée
Ses héros
Étaient en Europe
Et ni
Dans les Antilles
Ni
En Afrique
Pas
À la Grenade

Sa géographie
C’était
L’océan Arctique
Et la Méditerranée
Elle parlait
De Novasembla
De la Terre Francis-Joseph
Et de Spitbergin
Dans l’océan Arctique
De l’Irlande
Et des
îles Faroah
appartenant au Danemark
Elle parlait
Comme un perroquet
De
Corse
Sardaigne
Sicile
Malte
des îles Lomen
Et des îles
De l’Archipel
Dans la
Méditerranée

Ce n’est pas
Une fable africaine
Non
C’est sérieux
Comme plaisanterie
Je riais
De Grand-Mère
Répétant les noms après elle
Jusqu’au jour où
Regardant une carte
Je trouvai l’orthographe
un peu différente
De ce que
à quoi je m’attendais
Mais la géographie
On ne peut plus correcte
de l’océan Arctique

Alors
Mon sang
se glaça
Les yeux
fixés
sur le Cercle polaire
Je voyais
Spitsbergen
Et la Terre François-Joseph
Voyais
Un peu plus bas
Les îles Féroé
Dans le détroit de Danemark
Ressentant mystérieusement
L’étreinte glacée de l’Arctique
Notant comment
Par une cruelle ironie
Ma grand-mère
En savait plus long là-dessus
Que sur la Grenade
dans des Antilles qui n’existent pas

Une étoile filante
Se désorbita
Quand le monde
Un éternel instant
Marcha
Un peu trop vite

Apprenez aux esclaves
Et à leurs enfants
Et aux enfants
de leurs enfants
À connaître notre monde
Et à vivre pour notre monde
Pas une nouvelle création
Juste une partie
Des grands, immortels
Et anciens
Arctique
Et Méditerranée

Et à présent
Nous autres
Consciencieusement
Anticolonialistes
Comprenant tout cela
Et un peu plus
Chérirons
Les souvenirs de Grand-Mère
Et nous inviterons Guillaume de loin
À rencontrer et révérer
Nos martyrs
Fedon
Et Toussaint
Et Marryshow
Et Tubal Uriah « Buzz »
Butler6
Et les pays
Et principes
Pour lesquels ils combattirent
Nous
Regarderons
L’admiration béate de Guillaume
Quand il rencontrera humblement
Fidel
Quand
Stupéfait
Il saluera le GRP7
Nous nous approcherons
Davantage
Pour voir Morgan le pirate
Cacher son butin
Quand nous gérerons
Notre budget

En ce commencement
Nous
Réécrirons
Les livres d’histoire
Nous mettrons Guillaume
En dernière page
Donnerons à Morgan
Une note en pied de page

Les grand-mères à venir
Connaîtront
L’océan Arctique
Mais nous en saurons plus
Sur la mer des Caraïbes
Et l’océan Atlantique

Nous
nous rappellerons avec fierté
Ce qui est nôtre
Alors
Au revoir Guillaume
Bon débarras
Bienvenue
Fedon
Kay sala sé sa’w
Ésta es
su casa

Bienvenue à la maison !

6 Fedon, Marryshow, Tubal Uriah « Buzz » Butler : Je transcris les notes de bas de page du recueil lui-même. Julien Fedon était le leader du soulèvement de la Grenade contre les Britanniques en 1795. Théophile Albert Marryshow était un journaliste et syndicaliste grenadien, père de l’idée de fédération des Antilles. Butler était un syndicaliste « au premier rang des luttes économiques dans les gisements de pétrole de Trinidad, dans les années trente ». On ne présente pas Toussaint-L’Ouverture au public français.

7 GRP : Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade.

*

Calalou (Soupe des Antilles) (Callaloo) par Merle Collins

Mélange
comme dans un calalou
Pas le calalou délayé
Mais
le calalou épais, épicé, sucré
qui te brûle la langue
avec les boulettes de pâtes
qui passent bien
et de la noix de coco
avec ou sans macchabées
selon les cas
selon les goûts
selon les bourses
mais sucré
et épicé

C’est ce qu’on ressent
quand on fait partie de cette
réalité Révolutionnaire
de cette
réalité « réveille-toi »
de cette
réalité
« ne cache plus ton passeport »
ne baisse plus la tête
traînant les pieds
et cherchant à te cacher
derrière la personne
devant toi
comme la petite Jeannette
dans les jupons de sa mère
quand le monsieur demande
« d’où es-tu ? »

Ne joue plus à ne pas entendre
ou à dire n’importe quoi comme
Euh…euh…une…île
près de Trinidad
Ou
euh…à quelques kilomètres
de la côte du Venezuela
mais dis haut et fort
comme si tu faisais le nom
plutôt que si le nom te faisait toi
DE LA GRENADE !

Et la tête haute
parce que le monde t’appartient
et que tu sais qu’il t’appartient
et que tu ne vas pas être
doux
doux
doux
et attendre de voir
si
quelqu’un
va te laisser
hériter la terre
parce que tu sais déjà
qu’elle t’appartient

alors tu dis
haut
et fort
et fièrement
LA GRENADE !

et ton cri silencieux
qu’il doit entendre
car il lève les yeux
vers tes yeux revendicatifs
dit
Cela veut dire Révolution
Cela veut dire Progrès
Cela veut dire En Avant !
Cela veut dire
partager
entendre
croire
vivre
aimer

Cela veut dire
un pays des Antilles
en Amérique latine
aux Amériques
en lutte
dans le monde

Cela veut dire, Camarade
un peuple
comme le peuple
de Cuba
du Nicaragua
du Zimbabwe
du Mozambique
de l’Afrique du Sud en lutte
de tous ces pays
où les gens savent
que bien que l’âne dise
que la terre n’est pas plate
l’âne lui-même
secoue la tête
et sent les bosses
et il sait

comme tout est parfois si dur
pour certains orteils
et si confortable
pour d’autres

Chacun de nous
dans le monde entier
alors mélange
comme dans un calalou
et en même temps
pas complètement comme un calalou
et c’est pourquoi
le changement
et la promesse
du changement
sont sucrés et relevés

comme la soupe
que Grand-Mère
couvre
et sert
comme ça
épicée
sucrée
brûlante
lourde
lourde

ca – la – lou !

*

Le Papillon est né (The Butterfly Born) par Merle Collins

Quelque chose de vieux
Quelque chose de nouveau
Quelque chose d’emprunté
Quelque chose de triste

La chenille est morte
Le papillon
est né

Alé asiz anba tab-la !
Zòt fouten twop
8.
Va t’asseoir sous la table !
Tu es trop dissipée.
Vous pensez que c’est facile ?
Avec tout ça
Avec la mère qui crie
Dans les jours d’antan
Cette petite fille
Marchait deux, trois jours par semaine
De la commune de Saint-David
Près du commissariat de police
Où sa mère travaillait
Jusqu’à la commune de Sauteurs
Près du terrain de baseball
Alors qu’elle a peur de son ombre
de l’ombre du panier
de l’ombre de sa jupe
de l’ombre de la feuille de vigne
Devant marcher seule
À toutes sortes d’heures
Se cachant et pleurant pleine de haine
Parce que sa mère
n’avait pas les moyens
et d’ailleurs
c’était jeter l’argent par les fenêtres
que de payer le bus
huit pence et demi

L’aînée de cinq ans
Devant marcher pour rapporter
la petite miche de pain
les deux graines de plantain
pour que Iona et Joycelyn et Jude
et Stephen
restent le corps et l’âme ensemble
Femme-enfant
Une géante de neuf ans
Forte dès ce moment
Forte même quand baignée de larmes
Forte quand des ampoules se formaient
à force de marcher
Forte et
précoce
mère de neuf ans

Cela fait partie de l’histoire
Partie de la vie
La force héritée
La faiblesse inculquée
Quelque chose de vieux
Quelque chose de vrai

Je
me rappelle le jour
où Tante Iona vint
d’Angleterre
Moi
me tenant derrière le store
à regarder Maman
dans le salon
Une Tata Iona
jolie jolie jolie
Avec des boucles d’oreille
et des bas
et du rouge à lèvres
et tout

Tata
Tata
Iona
Oh bonjour !
N’est-ce pas
Antoinette ?

Et Maman
Tellement vexée
Me regarde en face
Raconte la parabole
Des chiens parmi les docteurs
Les petites filles qui
ne connaissent pas leur place
Et moi
me faisant toute petite
et retournant derrière le store
n’osant pas répondre
À une question Ionique
Regardant droit
le visage de Maman
et m’éclipsant discrètement

Derrière
le store

Puis survint
l’éruption
La bénédiction
murmurée
Dégage
Kadammit fout9
Les enfants
doivent connaître leur place
surtout
une petite fille
Quelqu’un
t’a parlé ?
Dehors !
Toujours dans les parages
À faire honte aux gens

Quelque chose d’emprunté
Quelque chose
de triste

Ma mère
M’éduquant
Comme elle l’avait elle-même été
Les petites filles
Doivent apprendre
À être vues mais à ne pas se faire entendre
Ou la destruction est certaine
la statue de sel
Oh Dieu !
Voyez comme Lot
était intelligent
Et sa femme
si dissipée
Une statue de sel !

La leçon
s’est transmise
Alé asiz anba tab-la !
Zòt fouten twop.
Dammit fout

Rien de bon
Ne peut sortir de toi
D’une petite fille comme toi
Toujours à s’agiter et à courir
et à grimper aux arbres
Comme un petit garçon
Oh Jésus
le Seigneur
m’a envoyé une épreuve
Et c’est moi
que les gens blâment
Tu vois

Femme-enfant
Pleurant sur le monde
Pleurant sur moi
Pleurant parce que
Je ne pouvais trouver leur Ève
Qui
Dans les temps jadis
Avait crié
Quand on lui dit de murmurer
Et vécut
Pour faire connaître
La vérité mortelle
Que le salaire du péché
Est la vie
avant la mort

Sa ki fè’w ?
Sa ou ka pléwe pou ?

Qu’est-ce qu’il y a ?
Pourquoi est-ce que tu pleures ?
Vini tifi10
vini
vini
mwen kay héle ba’w

Je vais te passer un savon

Quelque chose
de triste

Avec une leçon
comme celle
de 1979
pas une chose facile
Mais la force était là
La faiblesse imposée
L’aventure était là
L’esprit fit silence
Maintenant
la femme-enfant
femme
tout à coup
pas sous la table
mais dehors à l’air libre

Demandant une reconnaissance égale
Pour l’égale beauté donnée

Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai

De
Zòt fouten twop
Tu es trop dissipée
À Femme en avant
À Femme
Égale en défense
Hein
Vous pensez que c’est facile ?

Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai

Qu’est-ce que ça veut dire ?
Vous pensez que c’est une énigme ?
Quelque chose de mort
Quelque chose de né

Mais
La mort de la chenille
La naissance du papillon
C’est un miracle seulement
Si vous ne connaissez pas
l’histoire
C’est un mystère seulement
Si vous ne connaissez pas l’Histoire
En vrai c’est seulement
une énigme
Si vous n’arrivez pas à trouver
les morceaux du puzzle
Si vous ne pouvez expliquer
les changements

Mais c’est la beauté de la science
Si vous suivez
l’Histoire
C’est la poésie de la science
Si vous observez
le mouvement
Famn
Alé douvan

Femme
En avant
Quelque chose de nouveau
Quelque chose de vrai

La chenille est morte
Le papillon est né !

8 Alé … twop : Ce poème fait un usage abondant du créole (patwa, patois). Ici, et les autres fois où je ne renvoie pas à une note, les vers créoles sont immédiatement suivis, dans le texte original, de leur traduction (comme l’indique une note en bas de page dans le recueil).

9 Kadammit fout : un juron créole.

10 Vini tifi : « Viens, petite fille » (l’influence du français est ici perceptible), de même que dans Famn Alé douvan, « Femme, en avant ! » qui suit.

*

Au Che (For Che) par Merle Collins

Il a
des yeux volontaires
qui vont
au-delà de la lettre
à l’esprit
au-delà
de la négativité
du désespoir

à l’espoir
au rêve

pour exposer le mensonge
qui dit que meurent les rêves
pour rendre gloire à la vérité
qui dit que les rêveurs se réveillent
pour vivre des visions

des yeux qui parlent
qui font penser
ce qui n’a pas de nom
et l’esprit
et l’âme
et la beauté
et l’essence

des yeux qui tiennent
toutes les promesses
du passé
qui contiennent toute la gloire
de l’avenir
toute la volonté
du poète-rêveur
combattant
amoureux
révolutionnaire

dont le cri
ne sera point étouffé
qui méprisent
les bornes étroites
de l’identité bornée

pour mesurer
l’espace sans limite
entre les nations
et vivre
vivre
à jamais

car les esprits
ne meurent pas

*

Parce que point le jour (Because the Dawn Breaks) par Merle Collins

Nous parlons
parce que
quand tombe la pluie
sur les montagnes
la rivière lentement grossit

Et se précipite, roule
sur les rochers
déborde sur les routes
emporte les ponts
qui voudraient tester leur pouvoir
contre sa force

Nous parlons
pour la même raison
que
le tonnerre effraie l’enfant
que
le tonnerre surprend l’arbre

Nous ne parlons pas
pour défier vos principes
bien que nous le fassions
ou pour bouleverser vos plans
bien que ce soit ce que nous fassions
ou pour renverser
vos tours de Babel
nous parlons
en dépit du fait
que c’est ce que nous faisons

Nous parlons
parce que
votre plan
n’est pas notre plan
nous parlons parce que nous rêvons
parce que
notre rêve
n’est pas de vivre dans une porcherie
dans l’arrière-cour de quelqu’un d’autre
n’est pas
d’attraper les miettes qui tombent des tables
n’est pas de ramper pour toujours
dans l’éternelle colonne de fourmis
et de faire un rapide détour
quand la patte de l’éléphant
s’abat sur nous
n’est pas d’avoir à tourner le dos
quand l’odeur de la mort
agresse nos sens
n’est pas de nous efforcer sans cesse
de retenir l’image de vos Dieux
dans notre création

Nous parlons
pour la même raison
que
les fleurs éclosent
que le soleil se couche
que les fruits mûrissent

parce que les temples édifiés
pour honorer des mythes
doivent s’écrouler
quand point le jour
vous ne pouvez rien faire
pour vos ponts chétifs
quand la pluie tombe
sur les montagnes
et gonfle la crue des rivières

Nous parlons
non pour vous agiter
mais en dépit de votre agitation
car
nous sommes des travailleurs
des paysans
des chefs
voyez-vous
et nous ne sommes pas nés
pour être vos vassaux

*

Une chanson de douleur (A Song of Pain) par Merle Collins

Je ne peux chanter pour le vent
Je ne peux chanter pour l’espace
Je ne peux chanter seulement
pour que les autres sachent
pourquoi les voix de la forêt
parlent si fort dans notre pays
et pourquoi parfois
des ouragans humains se déchaînent

Je ne peux chanter
seulement
pour ceux qui savent déjà
que
pendant trois cents ans et plus
des paroles astucieuses
ont servi de fusils
et de filets
pour la conquête de nos esprits

Je ne peux me contenter
de chanter une chanson paisible
car je dois chanter aussi
avec douleur
pour toi, ma sœur
pour toi, mon frère
qui avez si bien retenu
la leçon d’auto-dénigrement
des lèvres de vos arrogants professeurs
que vous chérissez votre douceur
afin d’hériter la terre
que vous laissez aux autres votre talent d’ici-bas
et cherchez votre part dans
une vie au-delà des cieux

enterrant le talent qui est nôtre
vous employez leurs mots
pour appeler
votre sœur
votre frère
terroriste
vous avez si bien appris
la leçon de vos conquérants
que maintenant vous aussi
êtes certains
d’être trop ignorants
pour prendre en mains votre destin

alors vous accueillez leur invasions à bras ouverts
vous faisant l’écho de leurs paroles
vous appelez le viol
délivrance

Mais l’eau ne peut couler
vers sa source

Dans les dîners
sous les palmes ondulantes
masques exotiques
du continent
que leur vision
a fait noir
ils ingurgitent leurs boissons
et si vous écoutez seulement
avec le ventre
et fermez ces oreilles
qu’ils ont créées
vous entendrez

les rires cristallins
se moquer de ceux qu’ils appellent
des indigènes ignorants
qui voient les corbeaux conquérants sous l’aspect de sauveurs
ces indigènes dociles
qui vendraient leur mère pour un penny de manioc
et
le corps mort frissonne
les cendres mortes étouffent
quand les vautours s’abattent sur eux

et mon amour pour vous
et pour notre pays
est cause que leurs rires brûlent mes oreilles
et nouent mes poings
et bien que demain
votre voisin criera
un cri silencieux d’agonie
en réponse à l’aboiement de votre arme
bien qu’aujourd’hui
nous savons que nous devons
étouffer en vous
la graine de malveillance
plantée par la main d’un étranger avide

Je chante de douleur
même si la colère grandit
car vous avez bien appris leurs leçons funestes
et je chanterai encore de douleur
même par-delà le silence
des fragments dispersés de vos munitions
car la leçon funeste
doit être reprise au vent

leurs livres doivent rester
seulement
comme des curiosités dans nos musées futurs
et pour que vous puissiez redécouvrir notre vérité
et rejeter celle
que vous chérissez aujourd’hui comme vôtre
pour que l’eau puisse couler de sa source
puisqu’elle doit faire
que ma chanson coure sur le vent

Poésie révolutionnaire du Mozambique (traductions)

L’histoire du Mozambique révolutionnaire ressemble à celle de l’Angola révolutionnaire (brièvement décrite dans Poésie révolutionnaire d’Angola). La domination portugaise fut combattue par une guérilla communiste, le Front de libération du Mozambique (Frente de Libertação de Moçambique, FRELIMO), à partir de 1964. Cette guerre d’indépendance se conclut, après la chute de la dictature salazariste, par l’indépendance du pays en 1975.

La République populaire du Mozambique fut alors proclamée, avec le FRELIMO comme parti unique. Il s’ensuivit une guerre civile, les opposants au régime étant financés et soutenus d’abord par la Rhodésie puis, à la disparition de celle-ci, par l’Afrique du Sud. L’intervention sud-africaine prit fin avec l’accord de Nkomati de 1984 entre le Président de la République populaire du Mozambique Samora Machel et le Premier ministre d’Afrique du Sud P.W. Botha : en échange du retrait sud-africain, Machel s’engageait à ne plus laisser les coudées franches à l’ANC (le parti d’opposition sud-africain dirigé par Nelson Mandela) au Mozambique. La guerre civile s’acheva en 1992, avec des accords de paix et l’instauration du pluralisme politique.

Lors de son passage au Congo et en Tanzanie, en 1964-65, Che Guevara rencontra les représentants du FRELIMO au siège de l’organisation à Dar-Es-Salaam, capitale de la Tanzanie, et le FRELIMO participa à la Conférence Tricontinale (pour la coopération entre les peuples d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) de La Havane en 1966. Après l’indépendance, Castro visita officiellement le Mozambique lors de son voyage en Afrique en 1977. Une déclaration conjointe anti-impéraliste Castro-Machel en résulta, ainsi que des accords de coopération. Machel visita Cuba un peu plus tard la même année. Cependant, en dehors de la présence de coopérants civils cubains, il n’y eut pas d’équivalent de l’Opération Carlota (Angola), c’est-à-dire l’envoi de troupes cubaines au Mozambique pendant la guerre civile, et l’accord de Nkomati avec l’Afrique du Sud, entre autres, rafraîchit considérablement les relations entre les deux pays.

Les poèmes suivants, que j’ai traduits du portugais en français, appartiennent à la mouvance du FRELIMO et sont tirés de trois recueils : l’anthologie du poète Jorge Rebelo Mensagens (Edição Promédia, Maputo, 2004) et les deux livrets du FRELIMO Poesia de combate 1 (2e édition, 1979) & Poesia de combate 2 (1ère édition, 1977).

Les poètes sont : Jorge Rebelo (chef du département de l’information et de la propagande du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’information de 1975 à 1980), Manuel Gondola, A. Rufino Tembe (António Rufino Cara-Alegre Tembe, député, président du groupe d’amitié Mozambique-Vietnam, décédé en 2017), Armando Guebuza (Président du Mozambique de 2005 à 2015), José Craveirinha (Prix Camões 1991), Sérgio Vieira (chef du département de l’éducation et de la culture du FRELIMO et, après l’indépendance, ministre de l’intérieur), et Estêvão Franco Lucas.

Avec neuf poèmes, Jorge Rebelo occupe une place de choix dans la présente anthologie. Certains des poèmes figurent à la fois dans son anthologie Mensagens et dans les livrets Poesia de combate, dans lesquels sa poésie est bien représentée. Comme l’explique la préface à Mensagens (par l’éditeur Machado da Graça), la poésie de Jorge Rebelo fut d’abord marquée par une certaine révolte nihiliste, puis par le combat au sein du FRELIMO, enfin par la désillusion face à l’exercice du pouvoir, y compris parmi les cadres du FRELIMO, après la guerre civile.

*

Cantique des déshérités (Cântico dos deserdados) par Jorge Rebelo (1960)

Hissez les voiles ! Pavillons hauts !
En avant ! En joue ! FEU !
Frères, un feu pur et implacable
Qui fasse trembler le monde entier !
Qui fasse crouler les conventions à la base !
Qui fasse hurler de peur les vertueux !

Oui, je suis le capitaine d’un navire immense
Où tous les fous se sont embarqués –
Les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.
Nous combattrons le monde !
Orgueilleux, tranquilles, transfigurés,
Les dents serrées, les poings fermés,
Le regard tourné vers les étoiles,
Nous combattrons le monde !

Ah, tremble, monde contraire !
Notre colère est terrible !
Nos gestes de sang-froid !
Notre chant est de guerre, et de mort,
et de destruction.

Contre nous ne te serviront de rien tes prières,
Tes menaces, tes lois.
Car nous sommes nus. Tu nous as dénudés.
Car nous n’avons plus ni croyances ni aspirations
Ni idéaux.
Car nous sommes d’une lignée ancienne.

C’est pourquoi nous te regardons avec dédain et amertume :
Nous, les dieux lucides de la religion du néant.
C’est pourquoi nous voulons te combattre.
C’est pourquoi traverse les mers un navire immense
Où tous les dieux se sont embarqués –
Les Fous, les Solitaires, les Déshérités, les Maudits.

… … … … …

Ainsi a coutume de s’exclamer un nouveau Don Quichotte.
Non le Don Quichotte des romans
Mais l’autre, le vrai,
Celui que d’innombrables fois je surprends
À rugir en moi,
Tragique et halluciné,
Chargé de haines, de réclamations,
De récriminations.
Mais je fais comme si je ne l’entendais pas
Et je fuis.
Que pourrais-je faire d’autre ?
Je fuis !
Il n’y a rien de commun entre lui et moi.
Je ne veux pas combattre des moulins !

Ô ma bien-aimée d’autrefois,
Qui en tant d’occasions sur ton sein recueillis
Maternelle et divine
Mes songes, mes incrédulités
Ma solitude –
Ouvre-moi de nouveau tes bras !
Au-dehors il y a des clameurs que je ne comprends pas…
Il y a des hommes qui parlent une langue étrange…
Je viens fugitif. Je viens si las.
Berce-moi doucement dans tes bras,
Dans tes bras tendres comme la nuit,
Jusqu’à ce que je dorme.
Jusqu’à ce que je ne les entende plus.
Jusqu’à ce que l’Autre se taise.

*

Exilés (Exilados) par Jorge Rebelo (1960)

Oui, il fait nuit.
Amie, vois-tu ?
Le ciel s’est éteint…
Les voix se sont tues…
Un suave présage de mystère
Est lentement descendu sur les choses et les êtres…
Oui, il fait nuit.

Amie, viens t’assoir à côté de moi.
Viens me raconter le secret ancien
Qui se cache
Dans tes yeux tristes et lointains.
Viens oublier ta solitude,
Viens m’aider à rêver.

Il fait nuit
Et je t’aime.
Mais mon amour pour toi
Transcende la parole et le geste
Et te parle
Par le murmure du vent
La rumeur de la forêt
Le chant silencieux des étoiles.
Je t’aime sereinement, tranquillement
Comme seuls savent aimer
Les êtres désespérés.

Mais tu es absente.
Dans tes yeux crient des angoisses
…que je ne sais déchiffrer,
Dardent des suppliques que je ne sais dénouer.
Un manteau de tragédie t’enveloppe et t’isole…
Amie, pose ta main dans ma main.
Regarde-moi dans les yeux, comme ça.
Je dois briser le mur qui nous enferme
Je dois rendre la certitude à ton regard.

Là-bas, au loin, vois-tu ?
C’est la terre des hommes.
Des hommes normaux, quotidiens,
Ingénus, crédules, confiants.
Des hommes condamnés à exister –
À exister inutilement
Jusqu’au jour où un souffle plus fort
Détruira leur équilibre vertical
Et les fera se confondre avec la terre,
De laquelle ils furent un jour extraits
Pour accomplir une mission dont ils ne savent rien.
Ils dorment.
Nous seuls veillons, mon amie.
Nous seuls, comme toutes les nuits,
Venons nous assoir sous les étoiles
Et rêvons.
Amie, y aura-t-il un ciel pour ceux qui souffrent beaucoup ?
Y aura-t-il une épée contre ceux qui nous oppriment ?
Y aura-t-il un chemin vertical
Et valide
…universellement
Pour tous les hommes ?

Ah, la solitude de ces nuits immenses
Où seul le silence écoute
Notre dialogue sans espoir !
Et pourtant, mon amie, il doit exister
Encore très loin
Dans un royaume reculé et sans frontières
Ce qu’aujourd’hui nous cherchons en vain :
Un lieu isolé
Où l’amour est calme et tranquille comme le nôtre.
Où la fraternité n’est pas une parole vaine
…et creuse.
Sans murailles pour séparer les hommes
Ni misère pour les dégrader.

Le jour se lève.
Partons, mon amie.
Notre chemin est long
Nous ne pouvons nous attarder.
Notre chemin est long et sans destination…
Car nous sommes deux voyageurs
…à la recherche d’une croyance,
Nous sommes deux exilés à la recherche d’une patrie.

Partons, mon amie.

*

Liberté (Liberdade) par Jorge Rebelo (1966)

Liberté,
tu dois un jour venir
je le sais.
Si tu viens trop tard,
après mon temps de sacrifice
et de combat,
n’oublie pas
que je t’ai cherchée sans perdre courage
et t’ai aimée
comme la raison d’être de la vie.
Arrête-toi un instant
au bord de ma sépulture :
bien que mort, je saurai te reconnaître
et te saluer
et je mourrai de nouveau
alors
tranquille.

*

Le Monde que je t’offre (O mundo que te ofereço) par Jorge Rebelo (1967)

Le monde que je t’offre, mon amie,
a la beauté d’un rêve construit.

Ici les hommes ont la foi –
non dans les dieux et autres choses sans signification
mais dans les vérités pures et révolutionnaires,
si belles et humaines
qu’ils acceptent
de mourir
pour qu’elles vivent.
C’est cette foi, ce sont ces vérités
que j’ai
à t’offrir.

Ici ce n’est pas dans les chambres que naît la tendresse.
C’est une tendresse rude, violente, amère
engendrée de l’âpre dureté de la lutte,
en longues marches,
dans les jours d’attente.
C’est cette tendresse rude et amère
que j’ai
à t’offrir.

Ici ne poussent pas de roses rouges.
Le poids des bottes a effacé les fleurs
…sur les chemins.
Ici poussent le maïs, le manioc
que la fatigue des hommes cultive
pour mitiger la faim.
C’est cette absence de fleurs,
cette fatigue, cette faim
que j’ai
à t’offrir.

Ici les enfants ne vieillissent pas,
leur rire est éternel,
ils jouent avec le soleil, avec le vent
avec la pluie et les sauterelles
avec de vrais fusils
avec des fragments de grenades.
C’est ce rire éternel d’enfant, ce soleil,
ces fusils véritables
(avec lesquels j’ai moi aussi joué)
que j’ai
à t’offrir.

Le monde où je combats
a la beauté d’un rêve construit.

C’est ce combat, mon amie, ce rêve
que j’ai
à t’offrir.

*

Écoute la voix du peuple, camarade (Escuta a voz do povo, camarada) par Jorge Rebelo (1970)

Écoute, camarade, la voix de notre peuple.
C’est une voix ancienne comme le temps,
Bâillonnée
Mais frémissante de rêves,
Pénétrante comme la certitude,
Fière et tranchante
Comme une douleur qui accuse.
L’entends-tu ? C’est Wyriamu, c’est Mueda1 qui pleurent
Leurs enfants massacrés…
Ce sont les paysans maudissant les colons
Qui leur ont volé leurs terres…
Ce sont les mères qui nous accueillent comme des héros
Au retour des combats…

Écoute la voix du peuple, camarade.
Fais qu’elle soit ta lumière,
Laisse-la t’envelopper comme un manteau –
Invisible mais pesant
Immensément pesant
Car il a le poids de toutes les souffrances
…qui doivent finir,
De tous les rêves qui doivent prendre forme.

Écoute la voix du peuple, camarade.

1 Wyriamu et Mueda : Localités où furent commis des massacres par l’armée portugaise en 1964 et 1960 respectivement.

*

Mon frère (O meu irmão) par Jorge Rebelo (1970)

Mon frère
N’est pas celui qui est né
Du ventre de ma mère.
Mon frère est celui qui
A grandi
Avec moi
Dans la révolte.

C’est celui
Qui est né dans un monde contraire –
Le soleil ne lui appartenait pas,
La terre ne lui appartenait pas,
Sa force ne lui appartenait pas,
Sa femme
Ne lui appartenait pas.

Mon frère
Est celui qui ne se soumet pas
Qui n’accepte pas.

C’est celui qui dans nos libres chemins
Boit aujourd’hui avec moi
L’eau de la même rivière,
Dort sous le même ciel,
Chante avec moi des chants de guerre.

Mon frère est celui
Qui s’oublie lui-même :
Sa vie appartient au peuple.

Mon frère
Est celui
Qui combat
À mes côtés.

*

Josina par Jorge Rebelo (1971)

Ndt. Le poème est adressé à Josina Machel, épouse du dirigeant du FRELIMO Samora Machel, morte de maladie en 1971.

C’était encore l’aurore quand tu es partie.
Nous n’avons pas eu le temps de te dire adieu –
Tu es partie soudain
silencieusement
comme une étoile qui s’éteint.
Personne ne sut que tu n’étais plus là
si ce n’est par une arme restée sans possesseur,
un enfant pleurant dans la nuit.
C’était encore l’aurore quand tu es partie.

Te pleurer ?
Il est trop tôt pour que nous te pleurions.
L’absence blesse
en fonction du temps
et de la compréhension.
Hier tu étais avec nous
nous bâtissions ensemble le monde nouveau,
tu cajolais les enfants
que le combat t’avait confiés,
tu portais avec toi
et répandais
le geste et le fruit
de la liberté.
Aujourd’hui tu n’es plus
–tu n’es plus, pour toujours–
qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?!
Ah, nos mains ne seront-elles pas
de durs marteaux
pour battre et ouvrir la terre
qui te retient en otage !
Notre raison reconnaît ton absence
mais notre cœur
se refuse à comprendre
et à accepter.
Il est trop tôt pour te pleurer.

Apprendrons-nous à vivre sans toi ?
Qui nous donnera les paroles sûres
qui guérissent et réconfortent
dans nos moments
humains
d’hésitation et d’incertitude ?

Qui apprendra au monde la force
le courage et la grâce
des femmes de notre terre ?
Tu étais pour nous la pureté,
la sœur, la camarade
la révolution faite certitude.
Depuis que tu es partie, la raison d’être
de bien des choses
n’est plus aussi claire…

Mais écoute :
Quand la lutte nous dira – En avant !
Nous avancerons.
Et toi aussi tu viendras.
Dans nos marches, nos combats,
en toutes missions
tu seras avec nous.
Ta jeunesse
si tôt interrompue
sera éternelle,
nous inspirant, nous encourageant.

Non, nous n’avons pas besoin d’apprendre
à vivre sans toi.
Nous continuons
avec toi
notre lutte.

*

Nous jurons de défendre la liberté (Juramos defender a liberdade) par Jorge Rebelo (1975)

Quand nous naquîmes, nos yeux s’ouvrirent sur une terre cruelle et sinistre. Le sourire était éteint sur le visage des gens, et à sa place grandissaient la haine et la révolte. Notre enfance n’a pas connu l’amour que fait éclore la liberté dans le cœur des hommes.

Notre terre nous fut volée. Notre peuple était esclave des colons, des étrangers qui n’existaient que pour empocher. Nous grandissions en même temps que cette blessure en nous, et la blessure devenait toujours plus douloureuse. Comment être libre ? Comment donner son sens à la vie, comment rendre au peuple la terre et la joie ?

Nous étions des millions à sentir ainsi. Et dans la révolte et la souffrance nous avons pris conscience de notre force immense.

Nous construisîmes alors une aurore de fusils, nous nous transformâmes en une mer gigantesque et incandescente. Et du feu notre désir prit forme. Le peuple humilié fut victorieux.

Aujourd’hui, vaincue la guerre, durant la pause de nos travaux nos posons le visage contre la terre amie et nous écoutons le silence de ceux qui dorment. Nombreux sont les enfants du peuple tombés au cours de la bataille : et la terre pour qui nous avons combattu les accueille et conserve vivant leur souvenir.

La liberté a eu son prix. La défendre coûtera davantage encore : déjà les nouveaux colons, qui ne vivent que pour empocher, se lancent à nouveau contre notre peuple. Mais nous jurons de la défendre comme le bien le plus précieux, de toutes nos mains unies – les mains de ceux qui sont morts pour elle et de ceux qui vivent pour elle, les mains de ceux qui ont planté pour toujours, en eux et dans la terre, le si beau drapeau de la liberté.

*

Es-tu le même ? (És tu o mesmo?) par Jorge Rebelo (2002)

« Le pouvoir, les facilités qui entourent ceux qui gouvernent peuvent facilement corrompre l’homme le plus ferme. C’est pourquoi nous voulons qu’ils vivent modestement et avec le peuple, qu’ils ne fassent pas de la tâche reçue un privilège et un moyen d’accumuler des biens ou de distribuer des faveurs. » (Samora Machel)

…Alors advint un temps
…où les tentations furent si fortes
…que bien peu résistèrent.
…Et leur conscience commença à les troubler :

Il y a une ombre en chacun de nous
Un autre moi qui nous persécute et nous tourmente
Il s’insinue dans notre conscience
Furtivement comme un voleur au milieu de la nuit
Insistant dolent amer
« Es-tu le même – demande-t-il – es-tu le même
Qui proclamait le nouveau printemps
Le véritable amour le pain pour tous,
Qui niait les bonheurs édifiés
Avec la sueur et le sang des autres,
Qui dans son peuple cherchait
La force et la raison
« Es-tu le même – demande-t-il courroucé –
Qui aujourd’hui se vend à celui qui paye le plus
Qui fraude et assassine par esprit de lucre
Qui dans la boue et la pourriture
S’embourbe ainsi qu’un ver
Es-tu le même… »

… … … … …

Je suis le même. Le même
Qui tirait des balles justicières,
Qui lors des marches s’arrêtait au bord du chemin
Pour une fleur un sourire un enfant,
Qui dans les nuits claires au sommet des montagnes
Tendait la main pour cueillir des étoiles,
Qui laissait son esprit vagabonder dans l’espace
D’où comme un tambour
Il annonçait l’ère nouvelle.

Je suis le même. Mais aujourd’hui
Les enfants fuient en me voyant
Et les miroirs reflètent une âme sordide
Défigurée corrompue.

Ah, à quel moment du parcours
Nos pas se sont-ils perdus ?
Où que nous cherchions à nous cacher
L’ancien serment
Nous poursuit comme un anathème…

Je dois apprendre de nouveau
À défier l’univers, à récuser
Le confort des palais,
À partager avec les déshérités
L’aspiration à la vertu.
Mon autre moi me l’enseignera.

*

Plantez des arbres (Plantai árvores) par Manuel Gondola

Plantez des arbres, camarades,
Sur le sol national,
Rendez plus bel encore
Ce beau Mozambique,
Pays que je voudrais voir
Fécond, infini,
Grand, comme il fut autrefois,
Comme il pourrait l’être.

Plantez des arbres, camarades,
Enracinez-les dans le sol,
Votre effort isolé
Est en soi peu de chose,
mais peu de chose peut devenir beaucoup,
Et aimer la Patrie est un devoir.

Le patriote n’est pas seulement
Celui qui les armes à la main
Contre les agresseurs étrangers
Défend la Patrie,
Non,
Bon révolutionnaire est aussi
Le travailleur honorable
Qui féconde avec sa sueur
Le sol aimé de la Patrie.

Il est aussi patriote
Celui qui fertilise la terre
Qui lie les plantes à la terre
Qui les enracine dans la terre

L’arbre ami l’arbre bienveillant
Est compagnon de l’homme
Il lui donne l’ombre qui rafraîchit
Les fruits, le bois à brûler, le bois pour construire.

*

Frères, qu’attendez-vous ? (Irmãos de que esperam) par A. Rufino Tembe

Frères ! Qu’attendez-vous ?
Les jours passent…
Et les Portugais ne changeront jamais,
Il faut lutter pour la liberté du Mozambique !

Frères ! Le jour s’achève…
La première étoile brille…
Cherchez votre chemin de liberté,
Rejoignez les autres.

Rejoignez les autres…
Prenez les armes contre Salazar…
C’est seulement de cette manière
Que vous verrez vos parents libres d’oppression.

Pour que vos parents…
C’est-à-dire le Peuple,
D’où vous venez et où vous retournerez,
Vous paie de joie ce que vous avez souffert pour lui.

Luttez, car l’ennemi est dans votre lit,
S’apprêtant à dormir content.
Vous dormirez tranquilles
Quand vous aurez expulsé le vagabond Salazar.
Vous avez souffert durant des siècles
Sans un jour de repos,
Vous travailliez et ne gagniez rien,
Opprimés dans votre Pays.

*

Obscurantisme (Obscurantismo) par Armando Guebuza (1966)

Je trouvai la foule
à genoux en train de prier
adressant ses oraisons patientes
au Dieu invisible

Je trouvai la foule
lasse de souffrir
de pleurer, de supplier, blessée
par la justice du Dieu invisible

Je trouvai la foule
baignée de larmes
et gémissant, criant
pour réveiller le Dieu invisible

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car ils devenaient toujours plus pauvres
car ils recevaient toujours plus d’insultes
car ils subissaient toujours plus de sévices

« Xikwembu Nkulukumba hi yingele ! »
Mais Dieu n’entendait pas
car toujours plus de coups de fouet blessaient leurs flancs
car toujours plus d’impôts traquaient leur argent
car toujours plus de papiers de dette emplissaient leurs poches

Je trouvai cette foule en train de prier
et moi aussi
sans savoir pourquoi
je m’assis et priai
et criai à voix haute
pour voir l’invisible
pour toucher l’invisible

Et je compris avec tristesse
l’esclavage qui attend
celui qui se confie en « Lui ».

*

Si tu me demandes (Se me perguntares) par Armando Guebuza (1966)

Si tu me demandes
Qui je suis
Avec ce visage
Creusé de vilaines traces de varicelle
Et ce sourire sinistre

Je ne te dirai rien
Je ne te dirai rien

Je te montrerai les cicatrices des siècles
qui sillonnent mes flancs noirs
Je te jetterai un regard de haine
Rouge du sang versé pendant des siècles
Je te montrerai ma case couverte de chaume
Délabrée
Je te conduirai aux plantations
Où du matin au soir
Je reste penché sur la terre
Quand les rudes travaux
Mastiquent ma vie

Je te conduirai aux champs pleins de gens
Où les gens respirent la misère à toute heure

Je ne te dirai rien
Je ne ferai que te montrer tout cela
Et puis
Je te montrerai les corps de mon Peuple
Tombés sous la mitraille perfide,
Les chaumières brûlées par les tiens

Je ne te dirai rien
Et tu sauras pourquoi je lutte.

Le jeune poète Armando Guebuza, futur Président du Mozambique, récitant son poème Se me perguntares (appelé par l’auteur de la vidéo Luta armada…)

*

Printemps de balles (Primavera de balas) par José Craveirinha (1970)

Je saisirai
Ma dernière humiliation
Et sans quitter ma terre
J’émigrerai au nord du Mozambique
Avec un printemps de balles à mon épaule.

Et là
Dans le nord je mangerai des racines
Je boirai l’eau de pluie où boivent les bestioles
Dans le repos à la place de mon printemps de balles
Je saisirai le manche de mon printemps de maïs
Et je cultiverai un champ ou s’il est nécessaire
De ramper sur les coudes
Et les genoux
Je ramperai.

Et puis

À couvert et en position dans la forêt
Avec mon printemps de balles en joue
Je ferai éclore sur le dolman de M. le Capitaine
Les fleurs les plus rouges
Le dur prix de notre belle
Liberté reconquise
À coups de feu !

*

Chant de guérilleros (Canto de guerrilheiros) par Sérgio Vieira (1969)

Nous sommes nés du sang des morts,
car le sang
…est la terre où pousse la liberté.
Nos muscles
…sont des balles de coton
…liées avec la haine.
Notre marche
…s’est synchronisée dans les fabriques
…où les machines nous torturent.
C’est au fond des mines,
…d’où l’air fuit épouvanté
…que nos yeux se sont ouverts.
Nous les fils du Mozambique,
…pour la Patrie qui nous porta dans son ventre,
Nous le bras armé du peuple,
…pour la haine que les manufactures nous ont enseignée,
Nous le cri de vengeance des femmes,
…pour le veuvage issu du travail forcé,
Nous la volonté d’apprendre des enfants,
…pour la faim imposée par le coton,
Nous jurons
…que la lutte continue,
…nécessaire et impérieuse
…comme la chaleur qu’apporte le soleil
…au petit matin.
Sur le sang de Février2,
…nous jurons que nos bazookas
…boirons plus d’acier,
Sur l’explosion de Février,
…nous jurons que nos mines
…dévoreront d’autres corps,
Sur la blessure de Février,
…nous jurons que nos fusils-mitrailleurs
…ouvriront des clairières d’espérance,
Sur le cadavre de Février,
Sur la trahison de Février,
Sur la haine accumulée de Février,
Nous crions notre volonté
…de libérer la Patrie.

2 Février : le 3 février est le Jour des héros au Mozambique, depuis la mort du fondateur du FRELIMO, Eduardo Mondlane, le 3 février 1969.

*

Ça ne sert à rien, Caetano (Não vale a pena, Caetano) par Estêvão Franco Lucas (1970)

Ndt. Marcelo Caetano fut dictateur du Portugal après la mort de Salazar jusqu’à sa déposition par la Révolution des œillets, de 1968 à 1974.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

La division que tu as introduite
dans notre Peuple pendant des siècles
succombe aujourd’hui
par nos armes puissantes.

Tu auras beau envoyer Kaulza3
cette combinaison de science et d’agression
tenu pour être le plus capable
d’anéantir notre détermination,

Tu auras beau consulter tes généraux de blindés
experts dans l’agression
des peuples frères,
qui ont acquis comme nous
la dignité de combattre l’exploitation,

Tu auras beau envoyer tes hommes
stationner sur notre terre
où pousse la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle,

Tu auras beau échafauder des plans sanguinaires
Tu auras beau lancer de grandes offensives
avec 30 000 mercenaires
et des jets larguant des bombes continuellement,

Le résultat sera toujours le même.
Tu verras ton armée se noyer
dans la mer de notre Peuple ;
tu baigneras dans le sang
perdu par tes soldats ;
le fracas de la destruction de tes chars
te poursuivra dans tes rêves.

Ça ne sert à rien, Caetano,
ça ne sert à rien !

L’Unité de notre Peuple
définie par notre plus grand héros
est la plante de destruction
de la prétendue domination éternelle.
C’est l’arme prépondérante
qui nous fait crier : Nous vaincrons !

3 Kaulza (sic) : Kaúlza Oliveira de Arriaga, commandant en chef de l’armée portugaise au Mozambique de 1969 à 1974.

*

Amitié Cuba-Mozambique (À noter, sur le drapeau du Mozambique, entre autres symboles, le fusil-mitrailleur avec baïonnette)

 

Organisation de solidarité avec les peuples d’Asie, d’Afrique et de d’Amérique latine (OSPAAAL, La Havane, Cuba): Journée de solidarité avec la lutte du peuple mozambicain