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TW18 De l’acte XIII à l’acte XIX: Yellow is the New Rose

ACTE XIII (suite)

Le délit de blasphème existe déjà en droit français : ça s’appelle « provocation à la haine en raison de la religion ». N’est-ce pas, caporal ?

On me dira que non, que le juge défend le droit de critique tout en le préservant des provocations de nature à en entacher l’exercice etc. C’est dire qu’en ces matières la frontière entre juge et sophiste devient floue.

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La lutte contre les #fakenews existe en droit français au moins depuis la loi du 29 juillet 1881 (article 27). Ça s’appelle des « fausses nouvelles ». C’est dire combien notre code sent la naphtaline même pour le législateur, qui se sent obligé de le récrire en anglais !

« ’’La fausseté de la nouvelle est sa non-conformité avec la vérité.’’ Pour lapidaire qu’elle soit, la formule du Pr Chavanne résume parfaitement la volonté du législateur et l’interprétation retenue par la jurisprudence. » (Philippe Bilger et Bernard Prévost, Le droit de la presse, 1990, p. 40) 😂 Merci, professeur Chavanne, pour cette chavannade !

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Cette image [le débordement du Président de la République lors de la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de football] est obscène. La survalorisation hypocrite du sport par la classe politique exploite l’obsession des classes populaires sans conscience de classe pour des futilités. Panem et circenses.

J’ai effacé un tweet où je traitais le président de « … » à cause de cette photo, l’ai effacé alors que l’injure se disculpe par l’exception de provocation et la diffamation par celle de vérité. La provocation et la vérité, c’est PANEM ET CIRCENSES ! #Décadence

L’ai effacé alors même que le délit d’offense au Président de la République a été, après une condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme, aboli en 2013 – ce délit qui allait jusqu’à nier à l’accusé, pour la plus grande honte de notre régime, le droit d’invoquer l’exceptio veritatis ! (De sorte que tout propos le concernant signalé à la justice par le Président de la République était, non pas tant condamnable que, de fait, déjà condamné !)

Certains m’ont reproché ce tweet que j’ai effacé en disant que ce n’était pas digne, sans voir qu’un président dans une telle posture est l’indignité première et la cause de ma colère. Où a-t-on vu un tel débordement chez un président ? Où ? Quand ? Alors ?

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Trêve de déclamations rituelles contre la guerre, il faut déclarer la France État neutre permanent. Suivons l’exemple de ces pays européens reconnus neutres par la communauté internationale : Suisse, Suède, Finlande, Irlande, Autriche, Malte, Serbie, Moldavie.

Les turbines de nos sous-marins nucléaires sont détenues par les Américains : si aujourd’hui il y a la guerre en Irak, on ne peut plus dire non… (Natacha Polony)

La France dira non si elle se déclare pays neutre permanent et démantèle ses sous-marins nucléaires.

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Il n’y a pas de bon ou de mauvais usage de la liberté d’expression, il n’y en a qu’un usage insuffisant. (Raoul Vaneigem)

Il faudrait demander à Raoul ce qu’il pense du délit d’injure, parce que même les juges qui condamnent ce délit à tour de bras sont de fervents défenseurs de la liberté d’expression.

ACTE XIV

L’injure dans le village mondial

Internet appelle une révision de la notion de publicité dans le contentieux pour injure. C’est le village mondial et, comme dans un village, tout y est public (Marshall McLuhan).

Par conséquent, la distinction entre lieu privé et lieu public est de plus en plus dépourvue de sens, et son maintien fictif (par la non-adaptation du droit) devient de fait une répression totale.

De plus, une communication qui « n’implique pas l’existence d’un public » est dépourvue de sens sur internet. Dès lors, l’injure privée y a de fait disparu.

Pour éviter la répression totale, et totalitaire, l’État doit par conséquent considérer internet comme un espace privé par défaut, où l’injure est passible d’une simple contravention, ou, mieux, renoncer à toutes poursuites.

P.S. On me dira qu’on peut « privatiser » son compte Twitter. Une telle chose est possible sur Twitter et d’autres plateformes mais pas sur les forums en ligne, par exemple. Et même sur Twitter, combien de comptes privés ? 0,000001% ? Ce n’est juste pas la philosophie du truc. Essayez, vous verrez.

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Diffamation  interétatique

Macron: « @RT_com essaie de faire croire que nous sommes la Turquie ou l’Egypte. » (Le Canard enchaîné) Rappel : La Turquie est membre du Conseil de l’Europe, signataire de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) et a accepté la juridiction de la Cour européenne des droits de l’homme.

Si nos autorités constatent des manquements aux droits de l’homme et aux libertés en Turquie, l’article 33 (ancien article 24) de la CEDH les invite à en saisir la Cour (auparavant, la Commission des droits de l’homme) pour statuer. De même, puisque Erdogan conteste le traitement des Gilets Jaunes par la France, il y a l’article 33.

Une saisine au titre de l’article 33 par la Turquie ou tout État membre du Conseil de l’Europe donnerait d’ailleurs du poids à la démarche de la commissaire aux droits de l’homme Dunja Mijatovic relativement à la crise des Gilets Jaunes en France (« Le niveau élevé de tension qui prévaut actuellement en France suscite mon inquiétude. Il est urgent d’apaiser la situation. »).

Quand nos gouvernants constatent des manquements aux règles d’un État démocratique, ils ne sont pas sans moyen d’agir (art. 33 CEDH) et ne devraient donc pas déplorer que « Donc, nous, on est des pitres », voulant dire par là que ceux qui sont moins démocratiques que nous ont un avantage sur nous. La possibilité d’une telle saisine vaut entre les États membres du Conseil de l’Europe, en l’occurrence: 1/ La Turquie, à laquelle on ne pourrait pas comparer la France alors qu’elle adhère aux mêmes principes internationaux ; 2/ La Russie, prétendue tireuse de ficelles, face à qui « on est des pitres ».

Quand un justiciable ne saisit pas la justice de faits qu’il juge contraires au droit, s’il impute à quelqu’un de tels faits, en public ou en privé, c’est de la diffamation. Depuis la ratification de l’article 33 de la CEDH qui permet à un État de saisir la Cour EDH contre un autre État, c’est la même chose entre États. Insinuer, même en privé (en off), pour un chef de l’État français, que la Turquie et la Russie, membres du Conseil de l’Europe, laissent à désirer en tant que démocraties, sans saisir la Cour au titre de l’article 33 CEDH, c’est de la diffamation interétatique au sens strictement juridique.

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Demandez-vous ce qu’est une « action nuisible à la société »

Article 5 #DDHC (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789) : « La loi n’a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. » Depuis que je suis l’actualité, beaucoup d’interdictions nouvelles ont été votées et je n’ai jamais entendu discuter leur légitimité au regard de cet article de la DDHC !

Existe-t-il au moins une doctrine des « actions nuisibles à la société » ? Il semble plutôt que toute interdiction votée par le législateur est présumée s’appliquer à une « action nuisible à la société ». Or l’article 5 de la DDHC nous interdit justement de le présumer.

Dès lors que d’autres sociétés ne connaissent pas certaines interdictions votées par le législateur français et ne s’en portent pas moins bien, voire s’en portent mieux, en quoi ces actions interdites en France sont-elles « nuisibles à la société » ? J’affirme donc que toute interdiction inconnue dans n’importe quel État étranger au fonctionnement normal est a priori illégale en France en vertu de l’article 5 de la DDHC faisant partie de notre bloc de constitutionnalité.

J’écris « a priori » pour réserver une exception de francité (francitude ?) qui rendrait l’interdiction, même si elle n’est pas nécessaire ailleurs, nécessaire dans la société française, mais je ne crois même pas à une telle hypothèse.

Il est évident que si je porte un masque antipollution, comme cela se pratique massivement au Japon, en Corée, à Taïwan…, je ne commets pas une action nuisible à la société. Pourtant la loi française l’interdit. C’est donc bien que la loi est inconstitutionnelle. #loianticasseurs #cagoule #niqab

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Il n’y a que la vérité qui blesse 

« Il n’y a que la vérité qui blesse » est un adage bien français, n’est-ce pas ? Dès lors, l’exceptio veritatis (exception de vérité) disculpatoire est caractérisée dès le dépôt de plainte pour injure/diffamation.

Ensemble pour un droit adulte !

Ou alors que le plaignant prouve qu’il n’est pas blessé. 😂

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Culte républicain de la personnalité

Des « Activistes Gilets Jaunes Pro-Climat » ont emporté depuis une salle de fête parisienne le portrait du Président Macron. [D’autres actions du même type ont eu lieu entre-temps et la machine pénale s’est mise en branle contre ces activistes.]

À Cuba, une des premières lois de la Révolution a été de supprimer les portraits officiels (de personnalités vivantes) dans les bâtiments publics. «Fidel ha hecho una Ley de la Revolución, que fue una de las primeras leyes de la Revolución, prohibiendo poner el nombre de ningún dirigente vivo a ninguna calle, ciudad, pueblo, fábrica o granja, y prohibiendo incluso las fotografías oficiales en las oficinas administrativas.» (Ernesto Cardenal, En Cuba, 1972)

Pourquoi avons-nous encore ce culte de la personnalité chez nous ?

Ce ne sont pas pour ces créatures de chair et d’os que nous votons mais pour le programme qu’elles promettent d’appliquer. Ne profanons pas les édifices publics de la République par un culte de la personnalité indigne de la raison humaine.

Laissons les images aux tablettes de chocolat (marketing pédocentré).

Les politiciens, les aspirants au pouvoir disent qu’ils veulent « servir » (servir leur pays, servir leurs concitoyens…) mais un serviteur qui a son portrait partout, je n’appelle pas ça un serviteur.

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Le propos suivant a été jugé parfaitement licite par un tribunal : « La même profusion financière explique l’extraordinaire hégémonie du lobby sioniste sur l’ensemble des médias, dans le monde, de la presse à la télévision. » Paris 11e ch. 11 janv. 1984 Gaz. Pal. (Source : Philippe Bilger et Bernard Prévost, Le droit de la presse, 1990)

P.S. « Gaz. Pal.» ne veut pas dire Gaza Palestine mais Gazette du Palais.

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La continuité du service public est un principe de valeur constitutionnelle (PVC) tout comme le droit de grève, donc le législateur peut apporter des limitations au second. Mais pas au premier ? Le droit de grève est un PVC de second ordre !

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Tout ce que je peux dire sur le #GrandDébat #GrandDébatNational, c’est qu’il n’a pas lieu sur Twitter, vu les misérables stats qu’on récolte en tweetant ces hashtags…

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Moutons noirs anonymes

L’anonymat ne met pas le fonctionnaire à l’abri de sanctions disciplinaires pour manquement aux obligations de réserve (arrêt Tong-Viet, 2 mars 1998). Mesure-t-on la portée de cette jurisprudence du Conseil d’État ? Le devoir de réserve est censé prévenir que l’attitude du fonctionnaire ne « jette la déconsidération sur l’administration » du fait de son comportement. Mais si personne ne peut l’identifier comme fonctionnaire en raison de l’anonymat ?

Si l’anonymat n’empêche pas de sanctionner le fonctionnaire au nom de la réserve, c’est que celle-ci vise en fait, pour la jurisprudence administrative, à garantir aux autorités publiques à l’égard desquelles la réserve est due les immunités d’un régime autoritaire.

[De fait, cela vise en particulier les lanceurs d’alerte, alors que la CEDH, par laquelle la France est liée, protège ces derniers.

Il y a deux manières de « jeter la déconsidération sur l’administration » par des propos ou des écrits. La première consiste à tenir des propos indignes sur quelque sujet que ce soit. La seconde consiste à tenir des propos désobligeants sur l’administration, tels que des « critiques graves », des « propos injurieux à l’égard de supérieurs hiérarchiques »… Or le Conseil d’État n’est fondé à étendre le devoir de réserve à des propos ou écrits anonymes ni pour l’une ni pour l’autre catégorie de propos. S’agissant des propos indignes qui ne portent pas sur l’administration, la déconsidération ne peut rejaillir sur cette dernière si le fonctionnaire tient de tels propos sous le couvert de l’anonymat. Et si les propos du fonctionnaire anonyme portent sur l’administration, ces propos sont protégés par la Cour européenne des droits de l’homme au titre du droit, voire du devoir, d’être un lanceur d’alerte, protégés à l’instar, et c’en est le corollaire, des sources des journalistes (Goodwin c/ R.U., 1996 ; Roemen & Schmitt c/ Luxembourg, 2003 etc.).]

ACTE XV

La Première ministre norvégienne Erna Solberg a présenté des excuses officielles à ses concitoyennes qui avaient subi des humiliations pour avoir eu des relations avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, d’après Euronews. (Octobre 2018)

En France, on est encore tout fiers de les avoir tondues, battues, lynchées sans procès.

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Il existe dans le code pénal un délit d’incitation (à la violence). Il faut donc être bien naïf pour croire que les gens se seraient détournés des #GiletsJaunes à cause de leurs violences : seuls ceux qui sont contre les violences disent ce qu’ils pensent.

Vous pouvez croire que ceux qui ne disent rien condamnent eux aussi toute violence. Mais si vous n’êtes pas trop naïf, vous croirez plutôt que ceux qui ne peuvent pas dire ce qu’ils pensent n’en pensent pas moins.

(Je ne suis même pas sûr que ce que je dis ne soit pas de l’incitation. Un bon procureur vous le démontrera facilement car il a une façon d’entraîner la conviction par ses paroles qui fait l’admiration de ses collègues et amis.)

Au cas où il serait vrai que le soutien aux Gilets Jaunes se tasse, il est douteux que ce soit à cause d’un niveau de violence trop élevé plutôt que trop bas. Un niveau trop bas peut faire penser que les manifestations laissent le gouvernement libre de les ignorer, libre de laisser pourrir la situation sans être impacté désormais. Il ne faut donc pas se tromper d’analyse : raisonner sur des faits sociaux en faisant comme si la parole était libre, c’est raisonner à faux, même en France ou, à comparer avec les autres démocraties, surtout en France. Voir #Democracy Index #HumanFreedomIndex #PressFreedomIndex : sur les trois index, la France est parmi les deux, trois derniers du classement en Europe de l’Ouest. Une bien belle constance. Ceux qui ne voient, pour comparer, que les dictatures sont des ennemis de la liberté.

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Saudi Arabia’s buzzing #Vision2030, launched in 2016, comes after:

Oman 2020 (1996) 🇴🇲
Abu Dhabi Economic Vision 2030 (2006) 🇦🇪
Qatar National Vision 2030 (2008) 🇶🇦
Economic Vision for Bahrain 2030 (2008) 🇧🇭

Always pioneers, the Saudis…

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LCI parle de « saturation » de la part de figures des Gilets Jaunes en montrant une photo de Priscillia Ludosky. Sous-entendu : la sature noire de cas ratés ?

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UN Independent Commission of Inquiry on Protests in Gaza Presents its Findings. (Feb 28) #GreatMarchOfReturn

Unless undertaken lawfully in self-defence, intentionally shooting a civilian not directly participating in hostilities is a war crime.

The demonstrations were civilian in nature, with clearly stated political aims. Despite some acts of significant violence, the Commission found that the demonstrations did not constitute combat or military campaigns.

International human rights law prohibits the use of force based solely on a person’s actual or alleged affiliation to any group, rather than their conduct.

“It is important to emphasize this point at the outset: the [Palestinian] demonstrations at the fence which occurred in 2018 were not military operations but civilian protests.” Chairperson Santiago Canton

“It bears repeating that the use of lethal force by Israeli security forces on largely unarmed civilian protesters is unlawful.” Commissioner Betty Murungi

ACTE XVI

Le gouvernement n’ose pas faire tirer ses snipers à balles réelles contre les Gilets Jaunes mais ses amis israéliens l’ont fait de sang-froid ces derniers mois à la #GrandeMarcheDuRetour tuant 189 manifestants civils palestiniens, et il n’y trouve rien à redire. Le gouvernement français sait parfaitement que ses amis israéliens sont des criminels de guerre. CQFD.

(i)

Les décisions/résolutions se votent à la majorité, il ne vous échappera pas qu’il y a un seul État juif et 57 pays musulmans. Le parti pris des instances internationales est hallucinant. Combien de résolutions pour la Syrie ? (bobbyEnerve)

Combien de colonies syriennes illégales en dehors de Syrie ?

Joueur ? On parle des 4.000 palestiniens massacrés en 70/71 par la police jordanienne ? Plus que les victimes palestiniennes lors du conflit pendant 70 ans avec Israël… (BobbyEnerve)

Ces Palestiniens avaient fui leur pays à cause de qui ?

[Pas de réponse.]

(ii)

Non, non il a condamné et demandé plus de retenue. (Jeyrem), avec un lien vers : Emmanuel Macron condamne « les violences des forces armées israéliennes contre les manifestants »

Dont acte. Si les lois étaient rétroactives, cette dénonciation des « violences » de l’État sioniste serait sans doute condamnable au titre de la loi de condamnation de l’antisionisme qu’il a récemment appelée de ses vœux dans un tweet.

Sale sioniste comme sale belge c’est condamnable. Après si les CRS avaient géré les marches super «  pacifistes » à la frontière de Gaza il y aurait eu beaucoup plus de morts (goodnews for Hamas). Macron peux garder ses leçons. Et toi commencer par les vérifier. (Jeyrem)

Les condamnations du bout des lèvres démenties le lendemain par un dîner avec les thuriféraires de l’ultrasionisme en France ne valent que le « dont acte » de ma réponse, qui ne voulait nullement dire que je revenais sur mon propos.

Les communiqués officiels français pour appeler Israël à la retenue rempliraient les cartons des 1.200 nouvelles assiettes de l’Élysée. Le jour où ça vaudra quelque chose, je prendrai la peine de vérifier.

Ça ne vaut rien mais c’est quand même mieux que rien. Quelque chose de très subtil. Sans doute trop subtil…

« Sale sioniste comme sale belge c’est condamnable. » En réalité, ce n’est qu’à moitié vrai. « Sale Belge » est une injure aggravée, « sale sioniste » une simple injure.

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La Cour « subsidiaire » est suprême

Quand, il y a une quinzaine d’années, j’ai fait un recours contre l’administration française, mon avocat ne comprenait pas qu’il fallait introduire la CEDH. Alors que c’est la Cour européenne des droits de l’homme qui est désormais le juge suprême de ces contentieux en France ! J’ai payé un 🤡

On gagnerait du temps à faire des recours en invoquant seulement un ou des articles de la CEDH et la jurisprudence de la Cour EDH. Mais nos juridictions administratives nationales de rang inférieur vous le feraient payer en vous donnant tort sur tout, jusqu’à la saisine du juge suprême.

L’actuel compromis boiteux nourrit le souverainisme rassis des juridictions nationales. J’invite la Cour EDH à renoncer à la règle de l’épuisement des voies de recours internes, inutilement dilatoire face à des juridictions souffrant de myopie internationale.

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Si la conséquence d’une non-déclaration de manifestation est que la manifestation est illégale, comme le prétendent les opposants aux Gilets Jaunes, je ne vois pas en quoi cela se distingue d’un régime d’autorisation préalable que la France se flatte de ne pas avoir. La seule différence que je peux concevoir entre ce régime de déclaration et un régime d’autorisation, c’est que, dans un régime de déclaration, la non-déclaration n’entache pas la manifestation d’illégalité.

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Selon le préfet de Paris, les forces de l’ordre ont « absolument besoin » de recourir au LBD 40 [flashball] [En réponse aux observations du Conseil de l’Europe et de l’ONU]

A quoi sert l’Union européenne si un préfet de la France peut dire que les forces de l’ordre françaises ont « absolument besoin » du LBD 40 alors que la France est le seul pays de l’UE à l’employer avec la Grèce, l’Espagne et la Pologne ? Nos autorités ne raisonnent-elles jamais au niveau UE ? Ce que dit ce préfet est absurde. Si nos voisins n’ont absolument pas besoin du LBD 40, qu’est-ce qui pourrait bien faire que les forces de l’ordre françaises en ont, elles, absolument besoin ?

Quand on se dit pro-Européen et que le COE demande ⛔️ #LBD40, la seule à chose à dire c’est : « On va le faire mais on a besoin d’un délai pour former nos forces de l’ordre à d’autres techniques. » Et on négocie le délai. Dire non, comme les autorités de la France, c’est être ANTI-Européen.

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Je n’ai rien contre Napoléon (Boney) et le droit français, c’est juste que la common law est cent fois préférable dans tous les domaines.

S’il vous plaît, ne nous refaites pas l’Europe du blocus continental de Boney, alias La-Paille-au-Nez le dictateur.

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Députés et sénateurs bénéficient d’immunités parlementaires parce qu’ils sont des représentants du peuple. Pourquoi ces immunités à ses représentants et pas au peuple lui-même ? Pourquoi quelqu’un pour qui l’on vote est-il plus libre de sa parole que quelqu’un qui vote ?

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Macron : « Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. » Les condamnations de la France par la Cour EDH pour torture policière (affaires Tomasi 1992, Selmouni 1999…) sont-elle acceptables ?

C’était dans les années 1990. La France serait-elle devenue un État de droit entre-temps ?

Arrêt Rivas 2004 : « L’année 2004 a été marquée par deux condamnations de la France pour violences policières. … La Cour EDH a considéré que les actes de violence infligés à M. Rivas étaient des traitements inhumains et dégradants. » (ONGRAIDH)

C’était en 2004. La France serait-elle devenue un État de droit entre-temps ?

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L’immunité du Chinois de l’Assemblée

Le porte-parole du gouvernement accuse François Ruffin du « racisme le plus abject » en citant une phrase. Vu tout ce que le gouvernement dit vouloir faire en matière de loi pénale contre les « contenus haineux », il ne faut pas seulement tweeter, il est impératif de saisir la justice. Ou de se taire.

L’immunité parlementaire de Ruffin ne fait peut-être pas obstacle à une action pénale car, si la vidéo a été tournée dans un salon de l’Assemblée, elle est diffusée par l’intéressé sur Twitter. Allez savoir ! Il faut être déterminé quand on veut lutter contre le racisme le plus abject.

Raisonnons un peu. Ce qui est écrit dans un rapport parlementaire est couvert par l’immunité mais une interview sur le même rapport dans les médias ne l’est pas (c’est le droit actuel). Donc, une vidéo tournée à l’Assemblée mais diffusée par l’intéressé sur internet n’est pas non plus couverte. Des actes, monsieur Griveaux !

Sinon, des excuses.

[Il n’y eut ni l’un ni l’autre.]

ACTE XVII

Je suis pour la proposition de réduction du nombre de députés si c’est un moyen de réduire ou, mieux, de mettre fin à la sur-représentation illégitime des territoires ruraux. Dans le même ordre d’idées, je suis pour la suppression du Sénat.

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L’anonymat généralisé sur internet montre que les États démocratiques ne remplissent pas leur obligation de garantir la liberté d’expression, vu que les individus craignent les conséquences qui peuvent résulter pour eux de l’exercice de cette liberté.

On me dira que certains gardent l’anonymat non parce qu’ils craignent les conséquences de l’exercice de leur liberté d’expression mais pour préserver leur vie privée. Que leur répond le Président Macron qui veut interdire les comptes anonymes sur les réseaux sociaux ?

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Nos vies n’ont plus aucun sens depuis que nos rêves sont indexés sur le prix de l’essence. (Lu sur le dos d’un Gilet Jaune, via @DosPlein)

Le prix de l’existence précède le prix de l’essence. (Jean-Sol Partre)

Mais aussi, l’existence précède le prix de l’essence.

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(Capture d’écran via vidéo @massinfabien)

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Envoie 100 balles 💴 pour écouter Le monde est jaune de shtarmania 👮‍♂️ interprété par le leader des Gilets Jaunes Rodrigue Maximez alias Fly F🅾️cker ! Censuré sur toutes les radios d’État ! #RodrigueMaximez

#PPORMLMGJ Porte-Parolat 🅾️fficiel de RODRIGUE MAXIMEZ Leader Maxim🅾️ des #GiletsJaunes 💴💛💴💛💰💛💰💛 C’est ici que ça se passe. Déroulez le fil quand y commencera.

[Le fil reste vide. Rodrigue Maximez est le seul Leader Maximo qui ne parle jamais !]

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Je trouve énorme que les comptes de soutien de la majorité sur Twitter arborent tous (ou presque) le drapeau européen, les hashtags #FBPE #OuiALEurope et tout, alors que Macron veut rester droit dans ses bottes contre l’Europe, qui lui demande notamment de suspendre l’usage du LBD. #hypocrisie

Entre LREM et les Gilets Jaunes, je pense que ce sont les Gilets Jaunes qui sont les plus Européens.

Le gouvernement, les médias français réagissent chauvinement aux propos de Michelle Bachelet (ONU) [sur la gestion de la crise des Gilets Jaunes], mais Dunja Mijatovic (Conseil de l’Europe) avait dit la même chose, et là peu de réactions. Car LREM prétend incarner l’esprit européen et ne veut pas qu’on sache que le gouvernement bafoue l’esprit européen par son mépris !

On incarne l’esprit européen mais quand une autorité européenne, le COE, demande au gouvernement français de suspendre l’usage du LBD, personne n’a entendu ? Preuve éclatante que ces petits drapeaux européens et ces hastags #FBPE #OuiALEurope sont pour LREM des oripeaux en vue des #ElectionsEuropéennes2019.

Quand on se dit pro-Européen et que le COE demande ⛔️ #LBD40, la seule à chose à dire c’est : « On va le faire mais on a besoin d’un délai pour former nos forces de l’ordre à d’autres techniques. » Et on négocie le délai. Dire non, comme Macron, c’est être ANTI-Européen.

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#GrandDébatNational C’est comme les « cahiers de doléances » : quand ton maire est maire d’une commune de 300 habitants, tu le croises tous les jours, il te dit « viens signer le cahier ». Moi, j’habite en ville, je ne vois jamais un élu. Vous êtes où ?

Bref, les cahiers de doléances, c’est les déserts ruraux. Pour un travailleur urbain (ou de banlieue ou périurbain) qui voit de loin un cahier de doléances, tu dois avoir 10.000 ruraux qui en ont signé un. C’est sûr que ça va tout changer, ces cahiers…

Le surnom proverbial du Sénat est « la chambre du seigle et de la châtaigne ». Quelle poésie bucolique ! Mais qu’est-ce qu’elles connaissent, les châtaignes, à la vie d’asphalte et de béton de plus de 80 % des Français? Stop au gerrymandering pro-déserts ruraux. #StopSénat ⛔️ Pour une démocratie vraiment représentative (au moins) !

ACTE XVIII

Quand tu casses une boutique de fringues, tu n’as pas le temps d’essayer les fringues pour voir si c’est la bonne taille. 👲

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C’est tellement évident que la mise à sac du #Fouquet’s va discréditer les Gilets Jaunes. Tellement évident.

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Le Président dit vouloir des « décisions fortes » car les Gilets Jaunes ou tous ceux qui sont complices de « cela » veulent « détruire la République ». Mais qu’est-ce que lui peut bien faire maintenant sans lui-même détruire la République ?

Que ceux qui obéiront pour mettre en œuvre ces « décisions fortes », alors que le président refuse de prendre des décisions simples (ex. dissolution de l’Assemblée) se rappellent que la loi et les traités internationaux sur les droits de l’homme ne disculpent pas l’obéissance.

Article 28 de la loi du 13 juillet 1983 : « Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l’exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »

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Total Recall Acte XVIII

Traduire « Révocation totale » : le recall est le référendum révocatoire aux U.S. = le #RIC. Il n’y a pas qu’en Suisse !

On n’en serait pas là (à un Acte 18) si on y avait pensé plus tôt. Le gouvernement répète en boucle : « Nous sommes légitimes car nous avons été élus », mais il méconnaît la possibilité d’abuser de sa légitimité que traduit la nécessité du recall existant dans de nombreuses démocraties (que ce soit au niveau national ou local) : Allemagne (Bavière et Rhénanie du Nord-Westphalie), Argentine, Bolivie, Canada (Colombie britannique), Colombie, Équateur, États-Unis, Japon, Lettonie, Palau, Pérou, Philippines, Roumanie, Royaume-Uni, Suisse, Taïwan, Ukraine, Venezuela. (J’en oublie peut-être.)

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SturbX Yellow (captures d’écran via vidéo @aubglt)

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De l’interdiction préventive de stades à l’interdiction de manifestations (#LoiAntiCasseurs) à l’interdiction d’internet (en projet), on passe subrepticement d’une doctrine pénale qui punit des infractions à une autre qui punit des « états dangereux » ou supposés tels.

[« Seule l’attitude (définie par la loi) suffisamment caractérisée peut constituer une infraction : il s’agit de ce que les criminalistes appellent l’élément matériel du délit. La simple pensée coupable (même avouée, même proclamée) n’est pas punissable … Rien n’est jamais tout à fait neuf : à l’époque actuelle, un courant d’idées tend à faire prévoir des mesures à l’égard de ceux qui manifestent des penchants criminels. En vertu de l’idée – louable – qu’il vaut mieux prévenir que guérir, le droit pénal interviendrait alors à l’encontre du seul état dangereux. Pour l’heure, le droit français est encore plein de réticence à l’égard de cette thèse. L’infraction, fondement de la peine, a le mérite d’être un phénomène relativement défini : intervenir avant, c’est risquer l’arbitraire. » (Jean Larguier, Le droit pénal, 1990)

On voit que la réticence recule et que l’arbitraire s’étend… Mais la privation des droits civiques s’inscrivait déjà de longue date dans cette philosophie funeste.]

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National Scarf Day (Why you won’t find it translated in French)

New Zealand women will be wearing hijab this Friday to show solidarity with Muslim women in the wake of the Christchurch shootings. (Anna Fifield, The Washington Post)

Sorry, my government thinks the hijab is a sign of sexist oppression. I urge New Zealand authorities to talk to French authorities about it and have them change their intolerant ways. Thank you. #NationalScarfDay

Full face veil (niqab, tchador) is totally prohibited and hijab is prohibited in several circumstances, besides we’re always hearing people from the government and the majority ask for more repression.

Lately, the debate was whether authorities should ban mothers wearing hijab from volunteering for accompanying school children on school trips (field trips). The minister of education said he was in favor of such a ban. If I understand well, he sees these mothers as recruiters for their faith.

Are you talking about full face ones? (Jimmeenan)

No, there’s no debate regarding full-face veil as it is banned under all circumstances.

Lately, too, a majority MP said he saw no difference between headscarf and headband (worn among others by some Catholic girls). The outcry among his honorable colleagues of the majority was tremendous, they asked him to apologize for comparing a headband with a sexist abomination.

You can work [wearing a hijab] – though not in the state school system. (@TvernostCarol)

Fatima Atif had to quit her job at the Baby Loup private kindergarten. She was discriminated against by her employer because of her hijab but French courts ruled that the employer’s demand to take off the hijab was no discrimination, hence licit.

That’s a big qualification to “you can work,” as case law says any employer can dismiss you lawfully for wearing a hijab. This means that “you can work” is as close to the truth as “you can’t work” and thus your reply was misleading, trying to portray French law as tolerant toward Muslims.

But French law is at best hypocritical. What statute law does not prohibit, case law lays at some discretionary power of employers, that is, denies protection of the law to the free exercize of religion.

Everyone has to decide how far to take their principles. Jehovahs witnesses can’t work for the blood transfusion service. Vegans can’t work in an abattoir. Lots of French employers have no problem with the hijab. (@TvernostCarol)

I guess lots of American employers had no problem with Black employees before the Civil Rights Acts were passed. These Acts have been an improvement nonetheless.

There is no choice in being black, female/male or gay/straight. Religion is a choice. (@TvernostCarol)

Religion is a choice and none of your employer’s business.

If you demand your employer accommodate your religious beliefs, you’re making your religion their business. … My brother can work as a tiler in the UK. He must wear a hi-vis and steel toecapped boots to be allowed onto any site in Britain. If he went to work in a bank he wouldn’t have to wear them. That’s how the law works. (@TvernostCarol)

What you should use as an example and haven’t done so far, is a situation where a headscarf would need to be removed for good execution of the job. I can’t think of none.

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Sans l’affaire Benalla, le Sénat serait déjà mort. Qu’on en finisse avec la « chambre du 🎶seigle et de la 🎶châtaigne ».

95 % du collège électoral du Sénat est issu des conseils municipaux, c’est-à-dire qu’environ 90 % des « grands électeurs » représentent les déserts ruraux ! Le calcul est le suivant : 95 % des grands électeurs sont des représentants des communes, dont 80 % sont des communes rurales sous-denses et démographiquement vieilles.

Et la carte électorale des législatives (Assemblée nationale), ce n’est pas mieux et demande d’urgence un rééquilibrage drastique pour qu’un homme égale une voix (ne plus faire de l’idiot de village un surhomme qui vaut dix voix). Qu’est-ce que c’est que cette classe politique de châtaignes ?!

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Quand je vois la tristesse de Nicole Belloubet, garde des sceaux, sur cette photo, j’ai envie de pleurer et de crier: « OK, mettez-moi en prison, je l’ai mérité ! » Si ça pouvait la faire sourire un peu. 😢

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La Cour européenne des droits de l’homme protège l’anonymat: « L’anonymat est de longue date un moyen d’éviter les représailles ou l’attention non voulue. En tant que tel, il est de nature à favoriser grandement la libre circulation des informations et des idées, notamment sur internet. » (2006)

Une loi interdisant l’anonymat sur internet (idée Macron LREM) est vouée à entrer en conflit avec la CEDH, et toute décision prise sur son fondement sera annulée par la Cour européenne des droits de l’homme. Évitons les procédures inutiles : une loi interdisant l’anonymat n’a pas d’avenir.

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Une interdiction préventive générale de se couvrir le visage est illégale. Un visage couvert ne pose pas de problème en soi mais éventuellement comme moyen pour un délinquant. L’interdiction de se couvrir le visage en public est donc une mesure de commodité pour la police. C’est inconstitutionnel car contraire à l’article 5 #DDHC : « La loi n’a le droit de défendre [=interdire] que les actions nuisibles à la société. » L’interdiction générale du niqab ou de la balaclava défend une action qui n’est pas nuisible en soi à la société et est donc inconstitutionnelle.

Il est évident que si je porte un masque antipollution, comme cela se pratique massivement au Japon, en Corée, à Taïwan…, je ne commets pas une action nuisible à la société. Pourtant la loi française l’interdit. C’est donc bien que la loi est inconstitutionnelle. #loianticasseurs #cagoule #niqab

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#FridayThe13th #Acte XIX Jason Voorhees vs. Gilets Jaunes #SamediLe23 Demain #Sentinelle #YellowVests

“Kill Jason Kill!” (Brigitte Voorhees)

(Photo: Taiwan ROC special forces)

ACTE XIX

Le maintien de l’ordre devient-il du grand n’importe quoi? Ce peloton de policiers [de la BAC ; ce tweet est le commentaire d’une vidéo] sont un vrai #MotleyCrue : brassard ou pas, « police » dans le dos ou pas, bien sûr pas d’uniforme, seulement un casque et ce n’est pas le même modèle pour tous ! C’est réglementaire, tout ça ?

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Filmer avec son smartphone un robocop casqué sans matricule apparent en train de s’acharner sur un manifestant ne le rend pas identifiable comme par magie.

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Yellow is the New Rose

[An allusion to Black Bloc banners and graffiti during Yellow Vests manifestations –”Yellow is the New BlⒶck”– and #MeToo #Rosearmy Rose McGowan.]

Rose McGowan’s current Twitter profile pic: Rose sporting yellow

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#Jojo #GiletJaune est sur écoute. Il n’appelle personne, personne ne l’appelle, à part les démarcheurs. Le policier écoute les enregistrements de démarchage toute la journée. Rentré chez lui, le téléphone sonne, il décroche : un démarcheur !

Poèmes amérindiens

El verso es el primer lenguaje de la humanidad. (Ernesto Cardenal) « Le vers est le premier langage de l’humanité. »

Parmi les traductions poétiques de ce blog, j’ai eu l’occasion de présenter des poèmes contemporains d’Amérique écrits en langue indigène (shuar et quechua), traduits par le biais de l’espagnol, dans Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire) (x). Il s’agit là de littérature écrite et non de poésie traditionnelle, orale.

J’ai également traduit de la poésie orale papoue, par le biais de l’anglais, dans Poèmes de Papouasie (x) (où l’on trouve aussi des exemples de poésie anglophone contemporaine de Papouasie-Nouvelle Guinée).

C’est ici la première fois que je traduis de la poésie orale amérindienne, à partir des versions espagnoles du poète Ernesto Cardenal figurant dans son Anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva, Alianza Editorial, 1a ed. 1979, 3a ed. 2004). (Que l’on ne m’en veuille pas de traduire primitivo par « primitif », si l’ami des indigènes Ernesto Cardenal ne juge pas ce terme désobligeant envers les Indiens d’Amérique, et bien que l’usage soit désormais d’employer en français le terme « premier », depuis l’inauguration du Musée des arts premiers à Paris en 2006.)

Dans l’introduction de son anthologie, Cardenal explique que ce recueil a été le fruit du travail de longues années, au cours desquelles il a glané dans les bibliothèques la poésie qu’il pouvait trouver dans les ouvrages d’ethnologie publiés en espagnol, anglais ou allemand. Le champ de ses recherches ne s’arrêtait d’ailleurs pas à l’Amérique et aux Amérindiens, et l’anthologie comporte des exemples de poésie orale de bien d’autres parties du monde.

C’est le fait que cette anthologie ait été compilée par Ernesto Cardenal, pour moi le plus grand poète contemporain, aujourd’hui nonagénaire, qui m’a décidé, après m’être promis d’explorer le champ de la poésie orale amérindienne, à entreprendre ces traductions ; quand j’appris qu’il avait réalisé ce travail, je sus immédiatement que c’était l’œuvre dans laquelle je devais puiser mes textes. (Je rappelle aussi que je me suis déjà servi de deux anthologies poétiques de Cardenal dans cette même série de traductions, l’une sur la poésie de la Révolution cubaine (x), avec laquelle la série a commencé, l’autre sur la poésie révolutionnaire du Nicaragua (x).)

Cette poésie primitive, ou première, des Amérindiens aborde parfois des thèmes modernes. Comment en irait-il autrement dès lors que les peuples premiers perpétuent, malgré les contacts de plus en plus fréquents et profonds avec le monde moderne – et pour ceux de ces peuples qui ne se sont pas complètement éteints ou fondus dans ce même monde moderne –, leurs antiques traditions ? L’ethnologue qui recueille leur littérature orale comprend rapidement que cette littérature est toujours vivante et traite de sujets contemporains, même si elle continue en même temps de transmettre des textes de génération en génération, parfois même dans une langue originelle qui n’est plus comprise par les membres contemporains de l’ethnie, comme l’indique Ernesto Cardenal en introduction.

Dans un des poèmes que j’ai traduits, le poète évoque même le pouvoir de l’écriture qui est le sien ; il s’agirait donc là d’une poésie première écrite… Et si l’auteur n’en était pas anonyme, ce serait de la poésie indigène contemporaine plutôt que de la poésie première (une classification sans doute défectueuse à bien des égards puisque, en particulier, certains textes de poésie orale ont un auteur identifié, par exemple tel chef de clan).

Les ethnies représentées dans les traductions suivantes sont : les Apaches, les Arapahos, les Araucans ou Mapuches, les Chippewas, les Cunas, les Esquimaux, les Guahibos, les Haïdas, les Indiens de la Pampa d’Argentine, les Indiens de l’Île de Pâques, les Indiens de l’Île Tiburón au Mexique (Comca’ac), les Kiowas, les Kogis, les Kwakiutls, les Miskitos, les Nahuas, les Navajos, les Otomis, les Paez, les Païutes, les Papagos, les Pawnees, les Piaroas, les Quechuas, les Sioux, les Tlingits, les Waraos et les Yaquis.

***

Apaches (États-Unis)

Dans le sud
où sont les récifs aux coquillages blancs,
où les fruits sont mûrs,
nous nous retrouverons tous les deux.

Là-bas où sont les récifs de corail,
nous nous retrouverons tous les deux.
Où les fruits mûrs sont parfumés,
nous nous retrouverons tous les deux.

***

Arapahos (États-Unis)

Les âmes reviennent de la chasse au bison dans les prairies du ciel

Comme resplendit la lumière de la lune !
Comme resplendit la lumière de la lune !
Tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison,
tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison.

*

Mes enfants, au début j’aimai les blancs,
mes enfants, au début j’aimai les blancs,
je leur donnai des fruits,
je leur donnai des fruits.

***

Araucans (Chili)

Toute la terre est une seule âme,
nous en faisons partie.
Nos âmes ne peuvent mourir.
Changer, oui,
mais pas s’éteindre.
Nous sommes une seule âme
comme il y a un seul monde.

*

Belle comme l’argent était ma bien-aimée.
C’est pourquoi ma peine est grande.
Mon cœur souffre.
Pourquoi le soleil s’est-il levé
là où il a coutume les autres jours de se coucher ?
Et pourquoi s’est-il couché
là où il a coutume de se lever ?
Ainsi ton cœur a-t-il changé, sœur.

*

Prophétiser rend triste :
le soleil s’obscurcira deux fois.
Et après, nous serons maltraités.
Nous sommes sans défense.
Comme des arbres nous sommes enracinés dans le sol,
et le vent nous prend comme des oiseaux.
Nous sommes la proie de la terre et de l’air.
Hélas, comment le cœur ne nous douloirait-il pas !

*

Mes amies rient de moi, l’abandonnée.
Elles me demandent pourquoi je ne danse pas. Pourquoi je n’en cherche pas un autre.
Tu me manques beaucoup, frère.
À ton retour tu ne reconnaîtras pas notre enfant.
Il a déjà sept ans.
Tu as rendu mon cœur triste, voyageur cruel.

***

Chippewas (États-Unis)

Tandis que je parcours la prairie des yeux
je sens l’été dans le printemps.

*

J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.
Il est parti à Sault-Sainte-Marie,
mon bien-aimé est parti sous mes yeux,
jamais je ne le reverrai.
J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.

*

Il sera très triste
car il m’a séduite
et oubliée
dans les années
de ma jeunesse.

*

Le sucre d’érable
…est la seule chose
…que j’aime.

*

Le ciel
…m’accompagne.

***

Cunas (Panama)

Chanson de la tortue

Adieu, ma famille ! Adieu, mes amies !
Je vois au loin la barque des pêcheurs cunas.
Ils viennent me chercher et ils me mangeront.
Quelle tristesse ! mais Dieu l’a voulu ainsi.
Il m’a créée pour servir de nourriture aux Cunas.
Quelle tristesse !
Mais les enfants chanteront et sauteront de joie autour de moi
car ils vont faire bonne chère.
Que c’est bien ! Mais aussi, quelle tristesse !

*

Chant de solidarité

Distribuez le poisson de la mer,
distribuez le tarpon,
distribuez le poisson-scie,
distribuez la raie,
distribuez l’alose,
distribuez le requin,
distribuez la dorade.
On dirait que Dieu a pavé d’or le chemin des poissons.
Le flûtiste appelle la fille,
et l’avertit de bien se cramponner à l’extrémité de sa chemise.
Distribuez le mérou,
distribuez les coquillages qui adhèrent aux rochers,
distribuez la langouste,
distribuez les crabes,
distribuez les fruits de mer qui vivent sur les rochers la bouche ouverte, comme s’ils riaient,
distribuez la chair des petits coquillages de la rivière,
distribuez les coquillages plus grands,
distribuez les gambas,
distribuez le mérou du fleuve,
distribuez l’iguane qui s’immobilise au faîte de l’arbre guayacan.

***

Esquimaux

Le mont Koonak

Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le vois.
Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le contemple.
La splendeur de la lumière là-bas au sud,
je la regarde.
Derrière le Koonak s’étend
la même lumière qui couvre le Koonak du côté de la mer.
Regarde comment au sud les nues
grandissent et se transforment ;
elles se font belles les unes les autres,
tandis que le sommet est couvert du côté de la mer
de nues changeantes ;
elles se font belles les unes les autres.
L’automne arrive au son
du vif vent du nord.
Avec rudesse il abat tout de son énormité.
La mer menace de renverser mon kayak.
Las ! je tremble, tremble, car le vent et la mer
sont capables de m’envoyer par le fond,
dans la boue du fond de la mer pleine de coquillages.
Je vois peu d’accalmies,
je suis le jouet des vagues,
et je tremble, tremble, en pensant à l’heure
où les mouettes affamées picoteront mon corps.

*

Fjord au printemps

J’étais dans mon canoé
sur la mer
pagayant
doucement dans le fjord Ammassivik.
Il y avait de la glace sur l’eau
et sur l’eau un pétrel
qui bougeait sa tête de côté et d’autre,
il ne me vit point pagayer.
Tout à coup sa queue seule fut visible,
puis plus rien.
Il avait fui mais pas à cause de moi :
une grosse tête hors de l’eau
le grand phoque poilu
tête énorme aux yeux énormes, avec des moustaches,
toute luisante, dégoulinante d’eau,
et le phoque s’approcha lentement.
Pourquoi ne lançai-je pas mon harpon ?
Me fit-il pitié ?
Était-ce cette journée de printemps, et le phoque
jouant au soleil
comme moi ?

*

Je me souviens
de la venue des premiers jours de printemps
quand j’étais jeune.
J’étais si bon chasseur !
N’est-ce pas ?
Je vois en souvenir
un homme dans un canoé ;
il rame lentement en direction de la rive du lac,
remorquant de nombreux caribous harponnés.
Que je suis content
en me rappelant la chasse dans le canoé.
À terre je n’avais pas tant de succès
avec les troupeaux de caribous.
Et quand on est vieux et que l’on pense à sa jeunesse
on préfère se rappeler les choses
dans lesquelles on avait du succès.

*

L’été

Ah, la chaleur de l’été sur la terre !
Pas un souffle de vent,
pas un nuage,
et sur les monts
paissent les rennes.
Ah, les chers rennes
dans les lointains bleus !
Ah, le ravissement !
Ah, quelle joie !
Je me couche sur la terre, des larmes aux yeux.

*

Je te regarde, terre de Nunarsuit.
Les pics du sud sont enveloppés de nuages.
Les montagnes s’inclinent vers le sud,
vers Usuarsuk.
Qui voudrait vivre en un lieu si triste ?
La terre est entièrement couverte de glace
et les gens qui vivent ici ne peuvent voyager
jusque bien avancé le printemps.

*

Berceuse

C’est mon petit enfant potelé :
je le sens dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Quand je tourne la tête
mon enfant me sourit,
caché dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Qu’il est mignon quand il sourit
avec ses deux dents comme un morse !
Je suis si contente qu’il pèse tant,
au point que j’en ai la capuche pleine !

***

Guahibos (Colombie)

Un jour une voiture est venue

Un jour une voiture est venue, je ne l’ai pas vue ;
un méprisable civilisé
m’a enlevé ma fiancée,
à la ville, à la ville il l’a emmenée,
elle était belle comme une aigrette,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure.

***

Haïdas (Canada)

J’ai pris la belle jeune fille pour épouse.
Elle a dû quitter le cercle de ses amitiés.
J’espère que sa famille ne viendra pas me la prendre.
Je serai bon avec elle.
Je lui donnerai des mûres, des mûres sauvages
et les racines de la terre.
Je ferai tout pour qu’elle soit contente.
C’est pour elle que j’ai composé ce poème et je le chante pour elle.

*

Ô Bon Soleil !
aie compassion de nous :
Brille, brille pour nous, ô Soleil !
collecte les nuages humides et noirs et garde-les sous le bras,
afin que la pluie ne tombe plus.
Car tes amis sont ici réunis sur la plage
prêts pour la chasse.
Aussi, regarde-nous avec amour, ô Bon Soleil !
Donne-nous la paix dans notre tribu
et la paix avec nos ennemis.
Nous déclamons encore et encore.
Écoute-nous, écoute-nous, ô Bon Soleil !

*

Chanson

Cette femme est belle
comme une fleur des montagnes ;
mais froide, froide
comme les glaciers
où elle pousse.

***

Indiens de la Pampa (Argentine)

Notre plaine

C’est là, frères, notre vaste terre,
où rien n’est à l’arrêt, où tout est en mouvement,
où le vent ne dort pas et où l’horizon marche.

C’est là, frères, notre vaste terre,
nous vivons dans des tentes. Quand le temps change,
nous changeons de tentes. Telle est notre vie.

C’est là, frères, notre terre de la pampa.
Ce n’est pas une terre étroite. Elle est très grande.
Elle offre à chacun tout ce qu’il peut désirer.

*

Chant de la terre

Ma terre, ne t’éloigne pas de moi,
ne me fais point défaut,
aussi loin que j’aille.

***

Île de Pâques

Petite, tu es malade d’amour.
Tu es un petit crabe qui vit sous le mausolée d’Acurenga,
tu es un petit poisson avec un ruban.
Descends au bord de la mer,
petit poisson, mon amie.
Là tu trouveras des algues
à manger, bonnes pour ce que tu as.

*

À une jeune femme dans sa période de réclusion pour s’éclaircir la peau

Tu es enfermée. Jeune Recluse !
Au mur pend la calebasse remplie d’ocre.
Comme tu es devenue blanche dans ta retraite, ô Recluse !
Je t’aime, Recluse.
Comme tu restes longtemps enfermée, jeune Recluse !

*

Les vers nauséabonds
te cernent, ô Tau-mahani,
femme de haut rang.

***

Île Tiburón (Mexique)

Note. Les Indiens vivant sur l’île Tiburón et la côte lui faisant face, dans l’État de Sonora en Basse-Californie, au Mexique, sont les Comca’ac, autrefois plus connus sous le nom de Seri, qui font l’objet d’une entrée dans mes Americanismos (n°2) (ici).

La maman baleine

La maman baleine est contente.
Elle nage à la surface avec rapidité.
Il n’y a pas de requins
mais elle nage et nage sur des lieues,
allant et venant à toute allure.
Puis elle plonge au fond de la mer
et quatre petites baleines naissent.

***

Kiowas (États-Unis)

Chanson de la danse de l’esprit

Le Père va descendre,
la terre va trembler,
le monde entier va ressusciter,
tendez les mains.

*

Oraison des Indiens pauvres

Parce que je suis pauvre,
parce que je suis pauvre,
je prie pour toute créature vivante,
je prie pour toute créature vivante.

*

Le vent dans la prairie

Ce vent, ce vent
fait trembler ma tente, fait trembler ma tente,
et me chante une chanson,
et me chante une chanson.

***

Kwakiutls (Canada)

Chant macabre
(avant de manger de la chair humaine)

Tu es le grand esprit, cannibale du Nord.
Tu cherches les hommes que tu veux dévorer, grand enchanteur !
Tu déchires la chair des hommes, ton désir est d’en détruire beaucoup.
Tous tremblent devant toi, qui es allé au bout du monde…

*

Ton cœur est très dur avec moi,
ton cœur est très dur avec moi, mon amour.
Tu es très cruelle avec moi,
tu es très cruelle avec moi, mon amour.
Car je suis fatigué d’attendre
que tu viennes, mon amour.
Différent désormais sera le cri par lequel je t’appellerai, mon amour.
Ah, je descendrai au monde d’en bas et de là t’appellerai, mon amour !

***

Miskitos (Nicaragua)

Ma chère et tendre, quand tu te promèneras avec tes amies
et qu’il y aura de la brume dans le delta du fleuve
et que l’odeur des pins embaumera la montagne
tu penseras à moi et diras :
mon ami, est-il vrai que tu sois parti ?
entends-moi, compagnon, ne te reverrai-je plus ?

*

Je vais loin de toi.
Ma tristesse est grande.
Je vais te chercher des perles de couleurs.
Quand je reviendrai je t’apporterai des robes
et le vent d’est soufflera avec force.

Je prononcerai ton nom avec tristesse.

*

Je pensai
que c’était un poisson
qui sautait, mais c’était
sa pagaie faisant des ronds dans l’eau.
Je pensai
que mon amour
pêchait,
mais mon amour
s’en allait. Plus jamais
je ne la reverrai. À son regard
je l’ai compris.
Je ne la reverrai plus !

*

Lettre à l’aimée

Je suis plus haut que le cocotier
car mes yeux atteignent ses palmes
et même les oiseaux que le cocotier voudrait attraper.
Je suis plus grand que le fleuve Waki
car j’entends la rumeur lointaine de la mer
ou fermant les yeux je reconstitue ses plages brillantes.
J’ai plus de poitrine que la lionne d’Alamikamba
car ma douleur écrite va plus loin que son rugissement
jusqu’aux mains de ma chérie à Bilwaskarma.

*

Femme, je suis triste à cause de toi.
Je me rappelle l’odeur de ta peau.
Je voudrais reposer ma tête dans ton giron,
mais je suis seul, allongé sous un arbre,
entendant seulement le bruit de la mer.
Les vagues grondent au large :
mais je n’entends pas ta voix.

***

Nahuas contemporains (Mexique)

Je ne sais pas si tu es parti.
Je me couche avec toi et me lève avec toi.
Dans mes rêves tu es près de moi.
Quand tremblent mes boucles d’oreilles,
je sais que c’est toi qui bouges dans mon cœur.

***

Navajos (États-Unis)

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en haut,
la voix du tonnerre,
entre les nuages noirs,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en bas,
la voix du criquet,
parmi les fleurs et l’herbe,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

*

Oraison

Puissé-je heureux marcher.
Heureux sous d’abondants nuages noirs marcher.
Heureux sous d’abondantes pluies marcher.
Heureux parmi la végétation luxuriante marcher.
Heureux sur un chemin de pollen marcher.
Heureux marcher.
Comme aux jours passés puissé-je aujourd’hui marcher.
Que tout soit beau devant moi.
Que tout soit beau derrière moi.
Que tout soit beau au-dessous de moi.
Que tout soit beau au-dessus de moi.
Que tout soit beau autour de moi.
Ceci se termine en beauté.
Ceci se termine en beauté.

***

Otomis (Mexique)

Hier en fleur.
Aujourd’hui fanée.

*

Petite fleur, petite fleur, je fleuris ici.
Que me cueille, que me cueille celui qui veut.
Qu’il vienne, qu’il vienne, qu’il me cueille.

***

Paez (Colombie)

À Yuma (le Río Magdalena)

Avec mes chants
étincelant et pur tu vas
vers la mer immortelle.
Laisse-moi m’immerger
dans la fraîcheur de tes eaux
pour purifier mon esprit
et rafraîchir mon corps.
Doux Yuma,
viens à mon cœur.
Ne t’en va pas vers la mer cruelle,
viens à mon cœur, car l’amour est éternel,
viens, je suis la belle princesse Furatena.

*

La chanson du ciel bleu

Éa, éa, éa…
la mer est en haut,
la mer est en haut,
et la lune aussi.
Les étoiles dansent autour.
Ah ! c’est le ciel bleu.
Éa, éa, éa, c’est le ciel bleu.

***

Païutes (États-Unis)

Longtemps, longtemps
la neige est restée sur les montagnes.

Le cerf et l’élan sont descendus,
ils ont suivi le soleil en direction du sud
pour manger les glands de mezquite et brouter les pâturages.
Les tambours du tonnerre résonnent fortement
dans les tentes des montagnes.
Longtemps, longtemps
nous avons mangé de la sauge
et la viande de cerf salée pendant l’été.
Nous sommes las de nos cabanes
et de nos habits enfumés.

Nous avons un grand désir de soleil
et d’herbe dans les montagnes.

***

Papagos (États-Unis)

Comment débuterai-je mes chants
dans la nuit bleue qui vient ?

Dans la grande nuit mon cœur sortira,
les ombres viennent à moi en chantant.
Dans la grande nuit mon cœur sortira.

*

Chanson

Je me levai tôt
dans le matin bleu ;
mon amour était déjà levé,
il vint à moi en courant depuis les portes de l’aube.

Sur le Mont Papago
la proie mourante
me regardait avec les yeux de mon amour.

***

Pawnees (États-Unis)

Même les vers :
eux aussi s’aiment.

*

Je passe la nuit à penser
à cet autre lit.

*

Fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
cette vie que je vis.
Toi qui possèdes les cieux
fais-moi si c’est réel,
cette vie que je vis.

*

Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.
Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.

Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.

*

Le ciel parle

Je contemple, je contemple,
les nuages me parlent.
Je dis : « Tu es le pouvoir du monde,
je ne le comprends pas, je sais seulement ce que l’on m’a dit,
tu es le pouvoir du monde, à présent tu parles,
ce pouvoir est tien, Ciel ! »

***

Piaroas (Venezuela)

Un jour
la lune s’immobilisera dans le ciel ;
les fleurs faneront,
et dans la forêt
seules croîtront les pierres.

Alors,
après avoir écrasé la cabane
et tout le peuple piaroa
n’existera plus que la Grande Pierre Noire.

*

L’homme blanc est revenu dans la hutte.
Ses yeux
brillent dans l’ombre
comme les flammes qui cuisent le poisson.
Avec ses grandes mains
il s’empare du collier d’Euari,
des flèches de Remie,
de la robe de Chirimica,
du petit hamac de Camó.
La fillette pleure en entendant sa voix de chien.
La maman serre Camó contre elle
et dit : laisse-nous.

***

Quechuas (Pérou)

Nous boirons dans le crâne du traître,
nous ferons des colliers de ses dents,
de ses os des flûtes,
de sa peau un tambour ;
puis nous danserons.

*

Peut-être ma mère était-elle une vigogne des pampas
ou mon père un cerf des montagnes
pour que j’erre ainsi,
que je marche sans repos
par les monts et les pampas
vêtu seulement de vent,
par les vallées et les collines
vêtu de vent et de froid ?

Ou bien suis-je né dans le nid du pukupuku
pour pleurer ainsi toute la journée,
pleurer toute la nuit,
comme le petit du pukupuku
vêtu seulement de vent ?

*

Les gouttes d’eau
le matin dans les fleurs
ce sont les larmes de la lune
qui la nuit pleure.

*

Fleuve cristallin

Fleuve cristallin
des forêts de lambras,
larmes
des poissons d’or,
sanglot
des grands précipices.

Fleuve profond
des forêts de taras,
qui te perds
dans la courbe de l’abîme,
qui cries
dans le ravin où les perroquets font leurs nids.

Loin, loin,
fleuve aimé,
emporte-moi
avec ma belle amie
entre les rochers
et les nuages de pluie.

***

Sioux (États-Unis)

Grand-père,
je vais lancer ma voix,
écoute-moi !
Dans tout l’univers
je vais lancer ma voix,
écoute-moi,
grand-père !
Je veux vivre !
Ça y est, je l’ai dit.

*

Les chouettes me sifflent.
Les chouettes me sifflent.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.
Les loups hurlent après moi.
Les loups hurlent après moi.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.

*

(À l’occasion d’un message envoyé depuis Washington)

L’auguste grand-père [le Président]
a dit
ils nous disent
« Dakotas
devenez citoyens »,
a-t-il dit,
nous disent-il,
mais
cela m’est impossible :
les coutumes dakotas
je les aime
ai-je dit
c’est pourquoi
je les maintiens.

*

Une jeune fille appelle sa mère morte

Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.
Mon petit frère marche sans cesser de pleurer,
mon petit frère marche sans cesser de pleurer.
Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.

*

Seconde Guerre mondiale

Il y a la guerre de l’autre côté de la mer.
Et tous les Indiens vont là-bas.
Le Président l’a dit.

***

Tlingits (Alaska)

Comment seront les matins de juillet,
me demandé-je.
Mon cœur défaille en pensant
que je ne reverrai pas mon amour.

***

Waraos (Venezuela)

La British Control Co.

Dans la Firme
Il y a beaucoup d’argent,
beaucoup.

Mais à Murajana
de l’argent
il n’y en a pas.

*

Note. Le poème fait allusion aux raids des Indiens Caraïbes, aujourd’hui disparus, qui, en provenance des îles des Caraïbes auxquelles ils ont laissé leur nom, attaquaient les Indiens des côtes pour faire des prisonniers et, comme évoqué dans le poème, des victimes pour leur cannibalisme.

Les Caraïbes,
Les Caraïbes,
de la mer lointaine,
des îles,
sont venus.

Cherchant notre chair
pour s’en repaître,
ils sont venus.

Dans le coude du Motanaïna,
ils halètent de joie,
les Caraïbes,
ils sont là,
ils sont là.

*

Berceuse

Petit frère,
ne pleure pas, dors.
Le jaguar va venir
te chercher
si tu continues de pleurer ;
dors.
Le jaguar vient…
Ne pleure pas,
dors.

Marchant sur les feuilles coupées du moriche
il vient
pour te manger.
Dors.
Le jaguar vient.
Ne pleure pas, dors.
Il va te manger.
Un singe vient…

*

Le fleuve Amakuru

L’Amakuru,
je l’aime.
Le héron brun de l’Amakuru
a une toute petite langue.

Quand il marche entre les pierres,
les petites crevettes des pierres,
il les attrape avec son bec.

***

Yaquis (Mexique)

Faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans cette eau de fleurs.

Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans le patio fleuri,
tu joues dans une eau de fleurs.
Tendre faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans l’eau de fleurs.

Faon de fleurs,
sous la fleur du cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Et là-bas, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
sous une autre fleur de cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois ;
faon de fleurs, sous la fleur de cactus tu t’arrêtes,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Où siffles-tu, gattilier ?
Là-bas tu siffles, gattilier.
Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans la forêt,
là-bas au loin, en ce lieu-là, tu siffles,
vieux gattilier.
Là-bas tu siffles, vieux gattilier.

Quand tombe la nuit, fraîche,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
là-bas au loin, en ce lieu-là,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

On dirait qu’elles viennent vers ici, les colombes de la montagne,
leurs trois petites têtes grises remuant rapidement,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis les trois petites têtes s’éloignent ensemble
lentement.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
vont trois petites têtes grises remuant,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis ensemble s’éloignent lentement.

En été viennent les pluies et l’herbe pousse.
C’est l’époque où le cerf a de nouveaux bois.
Tu cours devant la tempête de poussière
faisant grand bruit, cerf enchanté.
Le cerf
regarde une fleur.

*

Chanson

Beaucoup de belles fleurs, rouges, bleues, et jaunes.
Nous disons aux filles : « Allons nous promener parmi les fleurs. »
Le vent souffle et berce les fleurs.
Les filles sont comme elles quand elles dansent.
Les unes sont de grandes fleurs ouvertes,
les autres des fleurs petites.
Les oiseaux aiment le soleil et les étoiles.
L’odeur des fleurs est si douce.
Les filles sont encore plus douces que les fleurs.

***

Kogis (Colombie)

Note. J’ai gardé ce poème pour la fin, au lieu de suivre l’ordre alphabétique des noms ethniques comme dans l’anthologie, car il s’agit d’une relativement longue cosmogonie évoquant le concept amérindien d’aluna, que Cardenal présente dans son recueil de poèmes Hommage aux Indiens d’Amérique et que j’ai discuté dans le chapitre consacré à ce recueil dans mon mémoire sur Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (ici). Ce poème peut ainsi servir de matériel documentaire pour la discussion de ce concept. Les crochets [ ] dans le corps du poème sont de Cardenal.

La création

Au commencement était la mer. Tout était plongé dans l’obscurité.
Il n’y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes.
Seulement la mer de tous côtés.
La mer était la Mère.
Elle était eau et eau de toute part
et elle était fleuve, lagune, rivière et mer
et elle était partout.
Ainsi, au commencement, il n’y avait que la mer.
Elle s’appelait Gaulchovang.
La Mère n’était pas humaine, ni quelque chose que ce soit.
Elle était Aluna [pensée ou idée].
Elle était l’esprit de ce qui allait advenir
et elle était pensée et mémoire.
Ainsi, la Mère existait seulement en aluna dans le monde le plus bas,
dans les profondeurs,
seule.

Alors, tandis que la Mère existait de cette manière,
se formèrent au-dessus les terres, les mondes, jusqu’au lieu où notre monde se trouve aujourd’hui.
Il y eut neuf mondes et ils se formèrent ainsi :
d’abord était la Mère et l’eau et la nuit.
Il n’y avait jamais eu d’aube.
La Mère s’appelait Se-ne-nuláng.
Il existait aussi un Père qui s’appelait Kata Ke-ne-nuláng.
Ils eurent un enfant qu’ils appelèrent Bunkua-sé.
Mais ils n’étaient pas humains, ni quelque chose que ce soit.
Ils étaient aluna. Esprit et pensée.
Ce fut le premier monde, le premier lieu et le premier instant.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le deuxième monde.
Alors exista un Père qui était jaguar.
Cependant il n’était pas jaguar à la manière d’un animal, mais jaguar en aluna.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le troisième monde.
Il commença à y avoir des hommes. Mais ils n’avaient ni squelette ni force.
Ils étaient comme des vers et des lombrics.
Ils naquirent de la Mère.

Puis se forma le quatrième monde.
Sa mère s’appelait Sáyaganeye-yurmáng
et il y avait une autre Mère qui s’appelait Disi-se-yuntaná
et un Père du nom de Sai-taná.
Ce Père fut le premier à savoir comment seraient les hommes de notre monde
et le premier à savoir qu’ils auraient un corps, des jambes, des bras, une tête.

Puis il se forma encore un monde et dans ce monde se trouvait la Mère Enkuane-ne-nuláng.
Jusqu’alors il n’y avait pas de maison, c’est là que la première maison apparut,
pas une maison de planches, des joncs ou de paille, mais en aluna, en esprit seulement.
Puis vinrent à l’existence Kashindúkua, Noana-se et Nánacu.
Puis apparurent les hommes, mais il leur manquait les oreilles, les yeux et le nez.
Ils n’avaient que des pieds.
La Mère leur commanda de parler.
Ce fut la première fois que les hommes parlèrent,
mais comme ils n’avaient pas encore de langage, ils disaient seulement :
saï-saï-saï (« nuit-nuit-nuit »).
Et cela faisait cinq mondes en tout.

Puis se forma le sixième monde.
Sa Mère était Bunkuáne-ne-nuláng ; et son Père, Sai chaká.
Ils formèrent un corps entier avec bras, pieds et tête.
Puis naquirent les Seigneurs du Monde.
Au début ils furent deux : le Bunkua-se bleu et le Bunkua-se noir.
Le monde se divisa en deux parties :
le Bleu et le Noir,
et dans chaque partie il y avait neuf Bunkua-se.
Ceux de la gauche étaient tous Bleus.
Ceux de la droite étaient tous Noirs.

Puis se forma le septième monde, dont la Mère était Ahunyika.
Alors que le corps n’avait pas de sang jusque-là,
à présent le sang commença à se former.

Puis se forma le huitième monde, dont la Mère s’appelait Kenyayé.
Le Père était Ahuina-Katana.
Quand ce monde se forma, ce qui allait vivre par la suite n’était pas encore achevé.
Mais presque.
L’eau était encore de tous côtés.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.

Puis se forma le neuvième monde.
Mais pas encore de terre.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.