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Poèmes amérindiens

El verso es el primer lenguaje de la humanidad. (Ernesto Cardenal) « Le vers est le premier langage de l’humanité. »

Parmi les traductions poétiques de ce blog, j’ai eu l’occasion de présenter des poèmes contemporains d’Amérique écrits en langue indigène (shuar et quechua), traduits par le biais de l’espagnol, dans Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire) (x). Il s’agit là de littérature écrite et non de poésie traditionnelle, orale.

J’ai également traduit de la poésie orale papoue, par le biais de l’anglais, dans Poèmes de Papouasie (x) (où l’on trouve aussi des exemples de poésie anglophone contemporaine de Papouasie-Nouvelle Guinée).

C’est ici la première fois que je traduis de la poésie orale amérindienne, à partir des versions espagnoles du poète Ernesto Cardenal figurant dans son Anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva, Alianza Editorial, 1a ed. 1979, 3a ed. 2004). (Que l’on ne m’en veuille pas de traduire primitivo par « primitif », si l’ami des indigènes Ernesto Cardenal ne juge pas ce terme désobligeant envers les Indiens d’Amérique, et bien que l’usage soit désormais d’employer en français le terme « premier », depuis l’inauguration du Musée des arts premiers à Paris en 2006.)

Dans l’introduction de son anthologie, Cardenal explique que ce recueil a été le fruit du travail de longues années, au cours desquelles il a glané dans les bibliothèques la poésie qu’il pouvait trouver dans les ouvrages d’ethnologie publiés en espagnol, anglais ou allemand. Le champ de ses recherches ne s’arrêtait d’ailleurs pas à l’Amérique et aux Amérindiens, et l’anthologie comporte des exemples de poésie orale de bien d’autres parties du monde.

C’est le fait que cette anthologie ait été compilée par Ernesto Cardenal, pour moi le plus grand poète contemporain, aujourd’hui nonagénaire, qui m’a décidé, après m’être promis d’explorer le champ de la poésie orale amérindienne, à entreprendre ces traductions ; quand j’appris qu’il avait réalisé ce travail, je sus immédiatement que c’était l’œuvre dans laquelle je devais puiser mes textes. (Je rappelle aussi que je me suis déjà servi de deux anthologies poétiques de Cardenal dans cette même série de traductions, l’une sur la poésie de la Révolution cubaine (x), avec laquelle la série a commencé, l’autre sur la poésie révolutionnaire du Nicaragua (x).)

Cette poésie primitive, ou première, des Amérindiens aborde parfois des thèmes modernes. Comment en irait-il autrement dès lors que les peuples premiers perpétuent, malgré les contacts de plus en plus fréquents et profonds avec le monde moderne – et pour ceux de ces peuples qui ne se sont pas complètement éteints ou fondus dans ce même monde moderne –, leurs antiques traditions ? L’ethnologue qui recueille leur littérature orale comprend rapidement que cette littérature est toujours vivante et traite de sujets contemporains, même si elle continue en même temps de transmettre des textes de génération en génération, parfois même dans une langue originelle qui n’est plus comprise par les membres contemporains de l’ethnie, comme l’indique Ernesto Cardenal en introduction.

Dans un des poèmes que j’ai traduits, le poète évoque même le pouvoir de l’écriture qui est le sien ; il s’agirait donc là d’une poésie première écrite… Et si l’auteur n’en était pas anonyme, ce serait de la poésie indigène contemporaine plutôt que de la poésie première (une classification sans doute défectueuse à bien des égards puisque, en particulier, certains textes de poésie orale ont un auteur identifié, par exemple tel chef de clan).

Les ethnies représentées dans les traductions suivantes sont : les Apaches, les Arapahos, les Araucans ou Mapuches, les Chippewas, les Cunas, les Esquimaux, les Guahibos, les Haïdas, les Indiens de la Pampa d’Argentine, les Indiens de l’Île de Pâques, les Indiens de l’Île Tiburón au Mexique (Comca’ac), les Kiowas, les Kogis, les Kwakiutls, les Miskitos, les Nahuas, les Navajos, les Otomis, les Paez, les Païutes, les Papagos, les Pawnees, les Piaroas, les Quechuas, les Sioux, les Tlingits, les Waraos et les Yaquis.

***

Apaches (États-Unis)

Dans le sud
où sont les récifs aux coquillages blancs,
où les fruits sont mûrs,
nous nous retrouverons tous les deux.

Là-bas où sont les récifs de corail,
nous nous retrouverons tous les deux.
Où les fruits mûrs sont parfumés,
nous nous retrouverons tous les deux.

***

Arapahos (États-Unis)

Les âmes reviennent de la chasse au bison dans les prairies du ciel

Comme resplendit la lumière de la lune !
Comme resplendit la lumière de la lune !
Tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison,
tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison.

*

Mes enfants, au début j’aimai les blancs,
mes enfants, au début j’aimai les blancs,
je leur donnai des fruits,
je leur donnai des fruits.

***

Araucans (Chili)

Toute la terre est une seule âme,
nous en faisons partie.
Nos âmes ne peuvent mourir.
Changer, oui,
mais pas s’éteindre.
Nous sommes une seule âme
comme il y a un seul monde.

*

Belle comme l’argent était ma bien-aimée.
C’est pourquoi ma peine est grande.
Mon cœur souffre.
Pourquoi le soleil s’est-il levé
là où il a coutume les autres jours de se coucher ?
Et pourquoi s’est-il couché
là où il a coutume de se lever ?
Ainsi ton cœur a-t-il changé, sœur.

*

Prophétiser rend triste :
le soleil s’obscurcira deux fois.
Et après, nous serons maltraités.
Nous sommes sans défense.
Comme des arbres nous sommes enracinés dans le sol,
et le vent nous prend comme des oiseaux.
Nous sommes la proie de la terre et de l’air.
Hélas, comment le cœur ne nous douloirait-il pas !

*

Mes amies rient de moi, l’abandonnée.
Elles me demandent pourquoi je ne danse pas. Pourquoi je n’en cherche pas un autre.
Tu me manques beaucoup, frère.
À ton retour tu ne reconnaîtras pas notre enfant.
Il a déjà sept ans.
Tu as rendu mon cœur triste, voyageur cruel.

***

Chippewas (États-Unis)

Tandis que je parcours la prairie des yeux
je sens l’été dans le printemps.

*

J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.
Il est parti à Sault-Sainte-Marie,
mon bien-aimé est parti sous mes yeux,
jamais je ne le reverrai.
J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.

*

Il sera très triste
car il m’a séduite
et oubliée
dans les années
de ma jeunesse.

*

Le sucre d’érable
…est la seule chose
…que j’aime.

*

Le ciel
…m’accompagne.

***

Cunas (Panama)

Chanson de la tortue

Adieu, ma famille ! Adieu, mes amies !
Je vois au loin la barque des pêcheurs cunas.
Ils viennent me chercher et ils me mangeront.
Quelle tristesse ! mais Dieu l’a voulu ainsi.
Il m’a créée pour servir de nourriture aux Cunas.
Quelle tristesse !
Mais les enfants chanteront et sauteront de joie autour de moi
car ils vont faire bonne chère.
Que c’est bien ! Mais aussi, quelle tristesse !

*

Chant de solidarité

Distribuez le poisson de la mer,
distribuez le tarpon,
distribuez le poisson-scie,
distribuez la raie,
distribuez l’alose,
distribuez le requin,
distribuez la dorade.
On dirait que Dieu a pavé d’or le chemin des poissons.
Le flûtiste appelle la fille,
et l’avertit de bien se cramponner à l’extrémité de sa chemise.
Distribuez le mérou,
distribuez les coquillages qui adhèrent aux rochers,
distribuez la langouste,
distribuez les crabes,
distribuez les fruits de mer qui vivent sur les rochers la bouche ouverte, comme s’ils riaient,
distribuez la chair des petits coquillages de la rivière,
distribuez les coquillages plus grands,
distribuez les gambas,
distribuez le mérou du fleuve,
distribuez l’iguane qui s’immobilise au faîte de l’arbre guayacan.

***

Esquimaux

Le mont Koonak

Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le vois.
Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le contemple.
La splendeur de la lumière là-bas au sud,
je la regarde.
Derrière le Koonak s’étend
la même lumière qui couvre le Koonak du côté de la mer.
Regarde comment au sud les nues
grandissent et se transforment ;
elles se font belles les unes les autres,
tandis que le sommet est couvert du côté de la mer
de nues changeantes ;
elles se font belles les unes les autres.
L’automne arrive au son
du vif vent du nord.
Avec rudesse il abat tout de son énormité.
La mer menace de renverser mon kayak.
Las ! je tremble, tremble, car le vent et la mer
sont capables de m’envoyer par le fond,
dans la boue du fond de la mer pleine de coquillages.
Je vois peu d’accalmies,
je suis le jouet des vagues,
et je tremble, tremble, en pensant à l’heure
où les mouettes affamées picoteront mon corps.

*

Fjord au printemps

J’étais dans mon canoé
sur la mer
pagayant
doucement dans le fjord Ammassivik.
Il y avait de la glace sur l’eau
et sur l’eau un pétrel
qui bougeait sa tête de côté et d’autre,
il ne me vit point pagayer.
Tout à coup sa queue seule fut visible,
puis plus rien.
Il avait fui mais pas à cause de moi :
une grosse tête hors de l’eau
le grand phoque poilu
tête énorme aux yeux énormes, avec des moustaches,
toute luisante, dégoulinante d’eau,
et le phoque s’approcha lentement.
Pourquoi ne lançai-je pas mon harpon ?
Me fit-il pitié ?
Était-ce cette journée de printemps, et le phoque
jouant au soleil
comme moi ?

*

Je me souviens
de la venue des premiers jours de printemps
quand j’étais jeune.
J’étais si bon chasseur !
N’est-ce pas ?
Je vois en souvenir
un homme dans un canoé ;
il rame lentement en direction de la rive du lac,
remorquant de nombreux caribous harponnés.
Que je suis content
en me rappelant la chasse dans le canoé.
À terre je n’avais pas tant de succès
avec les troupeaux de caribous.
Et quand on est vieux et que l’on pense à sa jeunesse
on préfère se rappeler les choses
dans lesquelles on avait du succès.

*

L’été

Ah, la chaleur de l’été sur la terre !
Pas un souffle de vent,
pas un nuage,
et sur les monts
paissent les rennes.
Ah, les chers rennes
dans les lointains bleus !
Ah, le ravissement !
Ah, quelle joie !
Je me couche sur la terre, des larmes aux yeux.

*

Je te regarde, terre de Nunarsuit.
Les pics du sud sont enveloppés de nuages.
Les montagnes s’inclinent vers le sud,
vers Usuarsuk.
Qui voudrait vivre en un lieu si triste ?
La terre est entièrement couverte de glace
et les gens qui vivent ici ne peuvent voyager
jusque bien avancé le printemps.

*

Berceuse

C’est mon petit enfant potelé :
je le sens dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Quand je tourne la tête
mon enfant me sourit,
caché dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Qu’il est mignon quand il sourit
avec ses deux dents comme un morse !
Je suis si contente qu’il pèse tant,
au point que j’en ai la capuche pleine !

***

Guahibos (Colombie)

Un jour une voiture est venue

Un jour une voiture est venue, je ne l’ai pas vue ;
un méprisable civilisé
m’a enlevé ma fiancée,
à la ville, à la ville il l’a emmenée,
elle était belle comme une aigrette,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure.

***

Haïdas (Canada)

J’ai pris la belle jeune fille pour épouse.
Elle a dû quitter le cercle de ses amitiés.
J’espère que sa famille ne viendra pas me la prendre.
Je serai bon avec elle.
Je lui donnerai des mûres, des mûres sauvages
et les racines de la terre.
Je ferai tout pour qu’elle soit contente.
C’est pour elle que j’ai composé ce poème et je le chante pour elle.

*

Ô Bon Soleil !
aie compassion de nous :
Brille, brille pour nous, ô Soleil !
collecte les nuages humides et noirs et garde-les sous le bras,
afin que la pluie ne tombe plus.
Car tes amis sont ici réunis sur la plage
prêts pour la chasse.
Aussi, regarde-nous avec amour, ô Bon Soleil !
Donne-nous la paix dans notre tribu
et la paix avec nos ennemis.
Nous déclamons encore et encore.
Écoute-nous, écoute-nous, ô Bon Soleil !

*

Chanson

Cette femme est belle
comme une fleur des montagnes ;
mais froide, froide
comme les glaciers
où elle pousse.

***

Indiens de la Pampa (Argentine)

Notre plaine

C’est là, frères, notre vaste terre,
où rien n’est à l’arrêt, où tout est en mouvement,
où le vent ne dort pas et où l’horizon marche.

C’est là, frères, notre vaste terre,
nous vivons dans des tentes. Quand le temps change,
nous changeons de tentes. Telle est notre vie.

C’est là, frères, notre terre de la pampa.
Ce n’est pas une terre étroite. Elle est très grande.
Elle offre à chacun tout ce qu’il peut désirer.

*

Chant de la terre

Ma terre, ne t’éloigne pas de moi,
ne me fais point défaut,
aussi loin que j’aille.

***

Île de Pâques

Petite, tu es malade d’amour.
Tu es un petit crabe qui vit sous le mausolée d’Acurenga,
tu es un petit poisson avec un ruban.
Descends au bord de la mer,
petit poisson, mon amie.
Là tu trouveras des algues
à manger, bonnes pour ce que tu as.

*

À une jeune femme dans sa période de réclusion pour s’éclaircir la peau

Tu es enfermée. Jeune Recluse !
Au mur pend la calebasse remplie d’ocre.
Comme tu es devenue blanche dans ta retraite, ô Recluse !
Je t’aime, Recluse.
Comme tu restes longtemps enfermée, jeune Recluse !

*

Les vers nauséabonds
te cernent, ô Tau-mahani,
femme de haut rang.

***

Île Tiburón (Mexique)

Note. Les Indiens vivant sur l’île Tiburón et la côte lui faisant face, dans l’État de Sonora en Basse-Californie, au Mexique, sont les Comca’ac, autrefois plus connus sous le nom de Seri, qui font l’objet d’une entrée dans mes Americanismos (n°2) (ici).

La maman baleine

La maman baleine est contente.
Elle nage à la surface avec rapidité.
Il n’y a pas de requins
mais elle nage et nage sur des lieues,
allant et venant à toute allure.
Puis elle plonge au fond de la mer
et quatre petites baleines naissent.

***

Kiowas (États-Unis)

Chanson de la danse de l’esprit

Le Père va descendre,
la terre va trembler,
le monde entier va ressusciter,
tendez les mains.

*

Oraison des Indiens pauvres

Parce que je suis pauvre,
parce que je suis pauvre,
je prie pour toute créature vivante,
je prie pour toute créature vivante.

*

Le vent dans la prairie

Ce vent, ce vent
fait trembler ma tente, fait trembler ma tente,
et me chante une chanson,
et me chante une chanson.

***

Kwakiutls (Canada)

Chant macabre
(avant de manger de la chair humaine)

Tu es le grand esprit, cannibale du Nord.
Tu cherches les hommes que tu veux dévorer, grand enchanteur !
Tu déchires la chair des hommes, ton désir est d’en détruire beaucoup.
Tous tremblent devant toi, qui es allé au bout du monde…

*

Ton cœur est très dur avec moi,
ton cœur est très dur avec moi, mon amour.
Tu es très cruelle avec moi,
tu es très cruelle avec moi, mon amour.
Car je suis fatigué d’attendre
que tu viennes, mon amour.
Différent désormais sera le cri par lequel je t’appellerai, mon amour.
Ah, je descendrai au monde d’en bas et de là t’appellerai, mon amour !

***

Miskitos (Nicaragua)

Ma chère et tendre, quand tu te promèneras avec tes amies
et qu’il y aura de la brume dans le delta du fleuve
et que l’odeur des pins embaumera la montagne
tu penseras à moi et diras :
mon ami, est-il vrai que tu sois parti ?
entends-moi, compagnon, ne te reverrai-je plus ?

*

Je vais loin de toi.
Ma tristesse est grande.
Je vais te chercher des perles de couleurs.
Quand je reviendrai je t’apporterai des robes
et le vent d’est soufflera avec force.

Je prononcerai ton nom avec tristesse.

*

Je pensai
que c’était un poisson
qui sautait, mais c’était
sa pagaie faisant des ronds dans l’eau.
Je pensai
que mon amour
pêchait,
mais mon amour
s’en allait. Plus jamais
je ne la reverrai. À son regard
je l’ai compris.
Je ne la reverrai plus !

*

Lettre à l’aimée

Je suis plus haut que le cocotier
car mes yeux atteignent ses palmes
et même les oiseaux que le cocotier voudrait attraper.
Je suis plus grand que le fleuve Waki
car j’entends la rumeur lointaine de la mer
ou fermant les yeux je reconstitue ses plages brillantes.
J’ai plus de poitrine que la lionne d’Alamikamba
car ma douleur écrite va plus loin que son rugissement
jusqu’aux mains de ma chérie à Bilwaskarma.

*

Femme, je suis triste à cause de toi.
Je me rappelle l’odeur de ta peau.
Je voudrais reposer ma tête dans ton giron,
mais je suis seul, allongé sous un arbre,
entendant seulement le bruit de la mer.
Les vagues grondent au large :
mais je n’entends pas ta voix.

***

Nahuas contemporains (Mexique)

Je ne sais pas si tu es parti.
Je me couche avec toi et me lève avec toi.
Dans mes rêves tu es près de moi.
Quand tremblent mes boucles d’oreilles,
je sais que c’est toi qui bouges dans mon cœur.

***

Navajos (États-Unis)

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en haut,
la voix du tonnerre,
entre les nuages noirs,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en bas,
la voix du criquet,
parmi les fleurs et l’herbe,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

*

Oraison

Puissé-je heureux marcher.
Heureux sous d’abondants nuages noirs marcher.
Heureux sous d’abondantes pluies marcher.
Heureux parmi la végétation luxuriante marcher.
Heureux sur un chemin de pollen marcher.
Heureux marcher.
Comme aux jours passés puissé-je aujourd’hui marcher.
Que tout soit beau devant moi.
Que tout soit beau derrière moi.
Que tout soit beau au-dessous de moi.
Que tout soit beau au-dessus de moi.
Que tout soit beau autour de moi.
Ceci se termine en beauté.
Ceci se termine en beauté.

***

Otomis (Mexique)

Hier en fleur.
Aujourd’hui fanée.

*

Petite fleur, petite fleur, je fleuris ici.
Que me cueille, que me cueille celui qui veut.
Qu’il vienne, qu’il vienne, qu’il me cueille.

***

Paez (Colombie)

À Yuma (le Río Magdalena)

Avec mes chants
étincelant et pur tu vas
vers la mer immortelle.
Laisse-moi m’immerger
dans la fraîcheur de tes eaux
pour purifier mon esprit
et rafraîchir mon corps.
Doux Yuma,
viens à mon cœur.
Ne t’en va pas vers la mer cruelle,
viens à mon cœur, car l’amour est éternel,
viens, je suis la belle princesse Furatena.

*

La chanson du ciel bleu

Éa, éa, éa…
la mer est en haut,
la mer est en haut,
et la lune aussi.
Les étoiles dansent autour.
Ah ! c’est le ciel bleu.
Éa, éa, éa, c’est le ciel bleu.

***

Païutes (États-Unis)

Longtemps, longtemps
la neige est restée sur les montagnes.

Le cerf et l’élan sont descendus,
ils ont suivi le soleil en direction du sud
pour manger les glands de mezquite et brouter les pâturages.
Les tambours du tonnerre résonnent fortement
dans les tentes des montagnes.
Longtemps, longtemps
nous avons mangé de la sauge
et la viande de cerf salée pendant l’été.
Nous sommes las de nos cabanes
et de nos habits enfumés.

Nous avons un grand désir de soleil
et d’herbe dans les montagnes.

***

Papagos (États-Unis)

Comment débuterai-je mes chants
dans la nuit bleue qui vient ?

Dans la grande nuit mon cœur sortira,
les ombres viennent à moi en chantant.
Dans la grande nuit mon cœur sortira.

*

Chanson

Je me levai tôt
dans le matin bleu ;
mon amour était déjà levé,
il vint à moi en courant depuis les portes de l’aube.

Sur le Mont Papago
la proie mourante
me regardait avec les yeux de mon amour.

***

Pawnees (États-Unis)

Même les vers :
eux aussi s’aiment.

*

Je passe la nuit à penser
à cet autre lit.

*

Fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
cette vie que je vis.
Toi qui possèdes les cieux
fais-moi si c’est réel,
cette vie que je vis.

*

Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.
Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.

Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.

*

Le ciel parle

Je contemple, je contemple,
les nuages me parlent.
Je dis : « Tu es le pouvoir du monde,
je ne le comprends pas, je sais seulement ce que l’on m’a dit,
tu es le pouvoir du monde, à présent tu parles,
ce pouvoir est tien, Ciel ! »

***

Piaroas (Venezuela)

Un jour
la lune s’immobilisera dans le ciel ;
les fleurs faneront,
et dans la forêt
seules croîtront les pierres.

Alors,
après avoir écrasé la cabane
et tout le peuple piaroa
n’existera plus que la Grande Pierre Noire.

*

L’homme blanc est revenu dans la hutte.
Ses yeux
brillent dans l’ombre
comme les flammes qui cuisent le poisson.
Avec ses grandes mains
il s’empare du collier d’Euari,
des flèches de Remie,
de la robe de Chirimica,
du petit hamac de Camó.
La fillette pleure en entendant sa voix de chien.
La maman serre Camó contre elle
et dit : laisse-nous.

***

Quechuas (Pérou)

Nous boirons dans le crâne du traître,
nous ferons des colliers de ses dents,
de ses os des flûtes,
de sa peau un tambour ;
puis nous danserons.

*

Peut-être ma mère était-elle une vigogne des pampas
ou mon père un cerf des montagnes
pour que j’erre ainsi,
que je marche sans repos
par les monts et les pampas
vêtu seulement de vent,
par les vallées et les collines
vêtu de vent et de froid ?

Ou bien suis-je né dans le nid du pukupuku
pour pleurer ainsi toute la journée,
pleurer toute la nuit,
comme le petit du pukupuku
vêtu seulement de vent ?

*

Les gouttes d’eau
le matin dans les fleurs
ce sont les larmes de la lune
qui la nuit pleure.

*

Fleuve cristallin

Fleuve cristallin
des forêts de lambras,
larmes
des poissons d’or,
sanglot
des grands précipices.

Fleuve profond
des forêts de taras,
qui te perds
dans la courbe de l’abîme,
qui cries
dans le ravin où les perroquets font leurs nids.

Loin, loin,
fleuve aimé,
emporte-moi
avec ma belle amie
entre les rochers
et les nuages de pluie.

***

Sioux (États-Unis)

Grand-père,
je vais lancer ma voix,
écoute-moi !
Dans tout l’univers
je vais lancer ma voix,
écoute-moi,
grand-père !
Je veux vivre !
Ça y est, je l’ai dit.

*

Les chouettes me sifflent.
Les chouettes me sifflent.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.
Les loups hurlent après moi.
Les loups hurlent après moi.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.

*

(À l’occasion d’un message envoyé depuis Washington)

L’auguste grand-père [le Président]
a dit
ils nous disent
« Dakotas
devenez citoyens »,
a-t-il dit,
nous disent-il,
mais
cela m’est impossible :
les coutumes dakotas
je les aime
ai-je dit
c’est pourquoi
je les maintiens.

*

Une jeune fille appelle sa mère morte

Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.
Mon petit frère marche sans cesser de pleurer,
mon petit frère marche sans cesser de pleurer.
Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.

*

Seconde Guerre mondiale

Il y a la guerre de l’autre côté de la mer.
Et tous les Indiens vont là-bas.
Le Président l’a dit.

***

Tlingits (Alaska)

Comment seront les matins de juillet,
me demandé-je.
Mon cœur défaille en pensant
que je ne reverrai pas mon amour.

***

Waraos (Venezuela)

La British Control Co.

Dans la Firme
Il y a beaucoup d’argent,
beaucoup.

Mais à Murajana
de l’argent
il n’y en a pas.

*

Note. Le poème fait allusion aux raids des Indiens Caraïbes, aujourd’hui disparus, qui, en provenance des îles des Caraïbes auxquelles ils ont laissé leur nom, attaquaient les Indiens des côtes pour faire des prisonniers et, comme évoqué dans le poème, des victimes pour leur cannibalisme.

Les Caraïbes,
Les Caraïbes,
de la mer lointaine,
des îles,
sont venus.

Cherchant notre chair
pour s’en repaître,
ils sont venus.

Dans le coude du Motanaïna,
ils halètent de joie,
les Caraïbes,
ils sont là,
ils sont là.

*

Berceuse

Petit frère,
ne pleure pas, dors.
Le jaguar va venir
te chercher
si tu continues de pleurer ;
dors.
Le jaguar vient…
Ne pleure pas,
dors.

Marchant sur les feuilles coupées du moriche
il vient
pour te manger.
Dors.
Le jaguar vient.
Ne pleure pas, dors.
Il va te manger.
Un singe vient…

*

Le fleuve Amakuru

L’Amakuru,
je l’aime.
Le héron brun de l’Amakuru
a une toute petite langue.

Quand il marche entre les pierres,
les petites crevettes des pierres,
il les attrape avec son bec.

***

Yaquis (Mexique)

Faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans cette eau de fleurs.

Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans le patio fleuri,
tu joues dans une eau de fleurs.
Tendre faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans l’eau de fleurs.

Faon de fleurs,
sous la fleur du cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Et là-bas, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
sous une autre fleur de cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois ;
faon de fleurs, sous la fleur de cactus tu t’arrêtes,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Où siffles-tu, gattilier ?
Là-bas tu siffle, gattilier.
Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans la forêt,
là-bas au loin, en ce lieu-là, tu siffles,
vieux gattilier.
Là-bas tu siffles, vieux gattilier.

Quand tombe la nuit, fraîche,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
là-bas au loin, en ce lieu-là,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

On dirait qu’elles viennent vers ici, les colombes de la montagne,
leurs trois petites têtes grises remuant rapidement,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis les trois petites têtes s’éloignent ensemble
lentement.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
vont trois petites têtes grises remuant,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis ensemble s’éloignent lentement.

En été viennent les pluies et l’herbe pousse.
C’est l’époque où le cerf a de nouveaux bois.
Tu cours devant la tempête de poussière,
cerf enchanté, faisant grand bruit.
Le cerf
regarde une fleur.

*

Chanson

Beaucoup de belles fleurs, rouges, bleues, et jaunes.
Nous disons aux filles : « Allons nous promener parmi les fleurs. »
Le vent souffle et berce les fleurs.
Les filles sont comme elles quand elles dansent.
Les unes sont de grandes fleurs ouvertes,
les autres des fleurs petites.
Les oiseaux aiment le soleil et les étoiles.
L’odeur des fleurs est si douce.
Les filles sont encore plus douces que les fleurs.

***

Kogis (Colombie)

Note. J’ai gardé ce poème pour la fin, au lieu de suivre l’ordre alphabétique des noms ethniques comme dans l’anthologie, car il s’agit d’une relativement longue cosmogonie évoquant le concept amérindien d’aluna, que Cardenal présente dans son recueil de poèmes Hommage aux Indiens d’Amérique et que j’ai discuté dans le chapitre consacré à ce recueil dans mon mémoire sur Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (ici). Ce poème peut ainsi servir de matériel documentaire pour la discussion de ce concept. Les crochets [ ] dans le corps du poème sont de Cardenal.

La création

Au commencement était la mer. Tout était plongé dans l’obscurité.
Il n’y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes.
Seulement la mer de tous côtés.
La mer était la Mère.
Elle était eau et eau de toute part
et elle était fleuve, lagune, rivière et mer
et elle était partout.
Ainsi, au commencement, il n’y avait que la mer.
Elle s’appelait Gaulchovang.
La Mère n’était pas humaine, ni quelque chose que ce soit.
Elle était Aluna [pensée ou idée].
Elle était l’esprit de ce qui allait advenir
et elle était pensée et mémoire.
Ainsi, la Mère existait seulement en aluna dans le monde le plus bas,
dans les profondeurs,
seule.

Alors, tandis que la Mère existait de cette manière,
se formèrent au-dessus les terres, les mondes, jusqu’au lieu où notre monde se trouve aujourd’hui.
Il y eut neuf mondes et ils se formèrent ainsi :
d’abord était la Mère et l’eau et la nuit.
Il n’y avait jamais eu d’aube.
La Mère s’appelait Se-ne-nuláng.
Il existait aussi un Père qui s’appelait Kata Ke-ne-nuláng.
Ils eurent un enfant qu’ils appelèrent Bunkua-sé.
Mais ils n’étaient pas humains, ni quelque chose que ce soit.
Ils étaient aluna. Esprit et pensée.
Ce fut le premier monde, le premier lieu et le premier instant.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le deuxième monde.
Alors exista un Père qui était jaguar.
Cependant il n’était pas jaguar à la manière d’un animal, mais jaguar en aluna.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le troisième monde.
Il commença à y avoir des hommes. Mais ils n’avaient ni squelette ni force.
Ils étaient comme des vers et des lombrics.
Ils naquirent de la Mère.

Puis se forma le quatrième monde.
Sa mère s’appelait Sáyaganeye-yurmáng
et il y avait une autre Mère qui s’appelait Disi-se-yuntaná
et un Père du nom de Sai-taná.
Ce Père fut le premier à savoir comment seraient les hommes de notre monde
et le premier à savoir qu’ils auraient un corps, des jambes, des bras, une tête.

Puis il se forma encore un monde et dans ce monde se trouvait la Mère Enkuane-ne-nuláng.
Jusqu’alors il n’y avait pas de maison, c’est là que la première maison apparut,
pas une maison de planches, des joncs ou de paille, mais en aluna, en esprit seulement.
Puis vinrent à l’existence Kashindúkua, Noana-se et Nánacu.
Puis apparurent les hommes, mais il leur manquait les oreilles, les yeux et le nez.
Ils n’avaient que des pieds.
La Mère leur commanda de parler.
Ce fut la première fois que les hommes parlèrent,
mais comme ils n’avaient pas encore de langage, ils disaient seulement :
saï-saï-saï (« nuit-nuit-nuit »).
Et cela faisait cinq mondes en tout.

Puis se forma le sixième monde.
Sa Mère était Bunkuáne-ne-nuláng ; et son Père, Sai chaká.
Ils formèrent un corps entier avec bras, pieds et tête.
Puis naquirent les Seigneurs du Monde.
Au début ils furent deux : le Bunkua-se bleu et le Bunkua-se noir.
Le monde se divisa en deux parties :
le Bleu et le Noir,
et dans chaque partie il y avait neuf Bunkua-se.
Ceux de la gauche étaient tous Bleus.
Ceux de la droite étaient tous Noirs.

Puis se forma le septième monde, dont la Mère était Ahunyika.
Alors que le corps n’avait pas de sang jusque-là,
à présent le sang commença à se former.

Puis se forma le huitième monde, dont la Mère s’appelait Kenyayé.
Le Père était Ahuina-Katana.
Quand ce monde se forma, ce qui allait vivre par la suite n’était pas encore achevé.
Mais presque.
L’eau était encore de tous côtés.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.

Puis se forma le neuvième monde.
Mais pas encore de terre.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.

Poésie révolutionnaire nicaraguayenne (traductions)

Seize poèmes tirés de l’anthologie Flor y Canto: Antología de poesía nicaragüense (1998) publiée par le poète Ernesto Cardenal, et traduits ici en français, peut-être pour la première fois (ou peut-être pas).

Le plus grand des poètes révolutionnaires nicaraguayens est certainement Ernesto Cardenal lui-même. En reconnaissance de son œuvre littéraire ainsi que de son engagement avec le Front sandiniste de libération nationale (Frente Sandinista de Liberación Nacional, FSLN), le gouvernement sandiniste au pouvoir le nomma ministre de la culture en 1979, poste qu’il occupa jusqu’en 1987. Il fut un des quatre prêtres membres du gouvernement révolutionnaire et suspendus à ce titre par le Saint-Siège en 1984.

Il est à peu près certain que l’ensemble de son œuvre poétique a déjà été traduite en français et j’ai donc choisi de traduire ici d’autres poètes figurant dans son anthologie.

*

Berceuse sans musique (Canción de cuna sin música) par Carlos Martínez Rivas

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

Une lune de cuivre jette sur La Loma1 ses rayons souillés.
Dors maintenant, alors que tu n’attends pas
de cette colline la toute-puissante signature : le sauf-conduit,
l’exonération fiscale, la grâce pour le neveu rebelle,
un coin au Trésor, l’ordre du mérite…
……………Tout !

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Une bonne nouvelle met en émoi la maisonnée. La liesse éclate
parmi la parentèle, ton père a obtenu sa nomination :
Portier, Avocat de la Banque, Garde du corps, Ambassadeur…
Il sait y faire. Le vieux ne s’est pas montré novice.
Mais toi, dors. Tant que tu ne te rends compte de rien
et ne peux avoir honte de ton père.

Fais dodo, mon enfant, fais dodo.

Tu grandiras. Tu attraperas au vol le sens de la vie
sur cette belle Terre de Ruben Dario. Tu apprendras à fermer
le poing avec le pouce entre le majeur
et l’index : signe héraldique de ta Patrie.
On ne le voit pas dans le triangle de l’écusson
mais il est bien là, sous le bonnet phrygien ;
comme tu devras, toi, l’avoir caché dans la poche.
……En même temps,
avec l’autre main tu serreras la main tendue,
confiante, tu parapheras les décrets et la lettre de recommandation
pour la veuve et tu l’agiteras persuasive dans tes discours.

Mais dors, dépêche-toi de dormir à présent
tant que tu n’as pas commencé à être malhonnête.

Tant que tu n’as pas souillé la Mitre, l’élevant
entre tes tremblantes mains pastorales en défense de l’Oppression ;
Tant que tu n’as pas rédigé l’ordre d’appréhender le mari
de ta sœur et n’as pas encore tabassé à coups de crosse dans le cachot le compagnon
de tes années de lycée ; tant que n’as pas inscrit
ton pauvre nom sur la liste des adhésions.

dors, parce que tu es encore intègre
dors, alors que tu es encore inoffensif
dors, tant que tu ne t’es pas encore vendu,
futur Archevêque, Lieutenant, petit employé.

Pardonne-moi, je ne t’ai pas raconté ce soir un conte de fées,
Je suis venue t’embêter avec la vérité.

Comme tu as sommeil ! Tes paupière se ferment…

Dors, futur citoyen de Nicaragua.
Fais dodo, mon enfant.

1 La Loma : palais présidentiel du Nicaragua, dans la capitale Managua.

*

Aèdes et Tyrans (Aedas y Tiranos) par Ernesto Gutiérrez

Pausanias raconte
qu’Anacréonte à la cour de Polycrate
tout comme Eschyle avec Hiéron à Syracuse
adressaient leurs chants aux tyrans
de même que Simonide ;
mais Hésiode et Homère, NON
ils ne se commirent point avec les rois
et renoncèrent
à la richesse des puissants
pour la renommée auprès du plus grand nombre

Ce n’était pas précisément de l’immoralité
chez ceux-là
car il ne faut pas oublier qu’à Marathon et Salamine
Eschyle combattit contre les Perses ;
mais c’est chez Hésiode une agreste vertu
et un trait de magnanimité chez le vagabond Homère
qu’ils aient chanté pour le Démos
et non pour ceux qui le gouvernent tyranniquement

Ainsi et jusqu’à nos jours
les poètes sont
les uns avec les tyrans
les autres contre eux

Mais tandis qu’Hésiode et Homère
couvrent toute l’Hellade
Anacréonte Eschyle et Simonide
seulement une partie.

*

Rapport quotidien (Parte del día) par Luis Rocha

L’histoire se répète.
Les trahisons se répètent.
L’ennemi est toujours le même.
La mort se répète.

………. « Il ne restait que les maisons pleines de fumée… »
raconta le prisonnier depuis sa geôle
et Novedades2 en écho sordide :
….. « Un triomphe de plus pour le gouvernement de notre excellentissime Général de Division Anastasio Somoza Debayle »
et le jésuite ex-recteur de l’UCA3 approuvait :
….. « C’est la seule façon d’en finir avec ces gens… »
et le peuple attendit que la fumée se dissipe
pour aller chercher les corps mais ne trouva rien
il sut seulement qu’ils étaient toujours en vie
qu’ils étaient trois hommes
et une femme
et le peuple pensa :
….. « Jamais tant de moyens militaires n’ont été déployés pour tuer si peu de gens »
et il sentit non sans douleur
que quelque chose commençait à germer en lui.
Enveloppées de fumée hantée par des fantômes en ruine
les maisons canonnées et mitraillées
apparaissaient aux yeux du peuple :
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
dénoncèrent les poètes
et leurs livres furent interdits
et depuis lors comme jamais auparavant
apparut la marque, le sigle,
griffonné, écrit à la hâte
sur les murs et dans les rues :
……….FSLN
……….FSLN
……………….front…
« Les Sandinistes sont partout »
« Le Front apparaît au dictateur jusque dans sa soupe »
disait le peuple, et Somoza :
« This is a stupid situation:
I am a friend of the United States »
et alors Somoza Salue Mister Shelton
et Mister Shelton adresse un petit signe
aux conseillers militaires nord-américains
et Mister Président des USA espère
que la situation va se décanter :
300 personnes enrôlées dans la Garde Nationale
équipées avec le meilleur armement moderne made in usa
et recevant un entraînement rigoureux et prolongé en « contre-insurrection »,
fusils Garand, Mausers, 30×30, M1, carabines, bombes,
gaz, boucliers, masques, pistolets Smith & Wesson calibre 9,
trois véhicules blindés, mitraillettes de tous calibres, bazookas,
équipement mobile, bulldozers, radios, ambulances et un tank Sherman
« combattirent héroïquement pendant quatre heures »
contre trois hommes et une femme du
Front Sandiniste de Libération Nationale.

À la fin de l’« affrontement »
ils donnèrent la mort aux trois hommes
et firent la femme prisonnière.

Selon le rapport les « bandits » ou « délinquants »
moururent au cours de l’assaut
mais la femme dit qu’elle fut outragée
battue humiliée violée
et qu’elle parvint à voir ses camarades
prisonniers et toujours en vie.
De nouvelles affiches apparaissent dans les Lycées et les Universités :
….. « Le Che vit dans nos consciences »
….. « Vive le Père Camilo Torres ! »
….. « Patrie libre ou mourir »
…………… « Sandino est toujours liberté »

Les G.N. continuent de combattre
et d’autres maisons restent pleines de fumée.
Le peuple contemple la scène :
« Mais que se passera-t-il quand la fumée se dissipera ? »
Mister Somoza trinque avec Mister l’Ambassadeur :
le peuple contemple la scène.
Le bureau des affaires juridiques et relations publiques de la G.N.
publie un communiqué selon lequel
….. « le mouvement subversif a été étouffé »
et « le peuple nicaraguayen doit être reconnaissant
au Général de Division Anastasio Somoza Debayle
pour la façon dont il préserve la paix »
Le peuple contemple la scène
et la misère s’accroupit comme un gémissement
dans ses entrailles.

La pauvreté produit un silence tonitruant
tandis que
….. « On assassine la jeunesse du Nicaragua »
et le peuple contemple la scène
et les maisons restent pleines de fumée
et le Front apparaît à nouveau
et Mister Somoza boit d’autres verres avec Mister l’Ambassadeur
et les maisons de nouveau pleines de fumée
et le peuple contemple la scène
et les cœurs battent de plus en plus violemment
et les consciences éclatent
comme des grenades.

2 Novedades : journal.

3 UCA : Universidad Centroamericana, l’Université d’Amérique centrale, université privée.

*

Le Peuple (El pueblo) par Carlos Pérezalonso

Le peuple est comme le soleil et la lune qui paraissent chaque jour.
Il est grand dans sa naïveté
Et c’est précisément par sa naïveté qu’il est grand.
Le peuple est au contact des belles choses de la terre.
Et ses paradis sont naturels (comme le Paradis)
Dans la mort il est simple comme le pain
Bien que l’on cherche toujours à le disperser et à l’exterminer.
Mais le peuple a de nombreuses têtes et de nombreux bras
qui se reproduisent comme se reproduisent les herbes folles dans les semis
Le peuple est sans fin. Et suprêmement riche.
Il contient la vie et la préserve contre les soudards
les usuriers
les possesseurs de la terre (qui n’en sont pas les maîtres)
contre ceux qui inventent l’histoire et
contre ceux qui l’oublient
contre ceux qui codifient la religion et
contre ceux qui codifient et ensuite oublient les lois
pour faire d’autres lois
qu’ils oublient après elles aussi.
Du peuple sortent les rois et les putes
et les rois oublient qu’ils sont du peuple

Du peuple sortent les poètes et les riches
Et les riches quand ils sont riches
ne sont plus du peuple

Le peuple est aimé comme les taureaux et les tourterelles
Et on le pourchasse et on le tue comme les taureaux et les tourterelles
Cependant le peuple ne meurt pas mais il dort
Et un jour se réveillera avec ses centaines et ses milliers et ses millions de bras

Et alors, pauvres de vous, usuriers et soudards,
pauvres de vous, ô rois !

*

Petroleum par Beltrán Morales

(À écrire pendant les premiers jours de l’après-guerre)

Avec le pétrole
Des avions de guerre purent être ravitaillés
Et cracher le feu depuis le ciel
Sur mes grandes cités
Et mes petits villages
Avec leurs rues de poussière et de pierre
Et un lampadaire rachitique dans chaque rue.

Sur eux et sur les champs de blé, mon amour,
Où des milliers de gens après ne purent
Saisir une poignée de terre, car
Il n’y avait plus de terre ; et quand bien même, sans doigts
Il est impossible de saisir quoi que ce soit avec les mains.

Que le pétrole travaille pour la Paix
Et que c’est grâce à sa profusion en son sein
Que le Monde Libre s’est libéré
d’Adolf et de Benito,
Admettons-le comme véridique.

Mais si les alliés se sont libérés
(Et ils disent qu’ils nous ont aussi libérés)
Du terrible Axe Rome-Berlin-Tokyo
Nous autres, dites, qui
Nous libérera des alliés ?

*

Travail volontaire (Trabajo voluntario) par Vidaluz Meneses

Laissons bureaux,
mémorandums et rapports
et partons pour les champs de café.
Femmes, souvenons-nous de nos mois de grossesse
quand nous attacherons le panier à la ceinture
et augmenterons lentement son poids
avec notre cueillette de café.
Cueillons sur les arbustes lourds de fruits
les petites boules rouges et brillantes semblables à des cerises ;
d’autres obscurcies par la maturation
acquièrent la nuance du raisin
leur contact au bout des doigts
tente l’imagination.
Les fruits mûrs jaunes ou verts, ovales ou ronds
comme des poires et des tomates minuscules.
Dans les champs de la récolte
sont dispersés les grains.
Certains noirs et ridés comme des raisins secs
d’autres durs calcinés comme des semences.
Dans ce paradis fruitier,
vert sur la branche verte glisse
l’urticant chichicaste.
Quand il t’attaque, la douleur est comme d’une injection d’huile.
La sagesse des campagnes a découvert qu’en lui
sont la vie et la mort,
que son excrément vert, intense
appliqué sur une piqûre
apaise la douleur et prévient la fièvre.
Cueillir le café comme le coton
c’est retourner à nos racines
quand nos premiers pères récoltaient le cacao.
Le café et le coton sont aujourd’hui notre monnaie.

*

Hommage infime (Mínimo homenaje) par Vidaluz Meneses

Avec l’économie à terre.
Sans bureaux ni machines
à écrire suffisantes,
relevant le défi
de la seconde étape de ton œuvre, Carlos4,
et c’est comme quand tu partis pour la montagne
avec quelques camarades, des armes en nombre infime
……….et un drapeau.

4 Carlos : Carlos Fonseca Amador (1936-1976), fondateur du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), tué trois ans avant la prise du pouvoir par le Front.

*

Le Marchand de noix de coco (El vendedor de cocos) par Daisy Zamora

Ernesto Cardenal et Daisy Zamora, 2013

Sous la rangée d’acacias le long de la chaussée
l’homme choisit toujours la même place à l’ombre.

C’est un rite quotidien, vider la charrette,
séparer les noix de coco, et au fil de la machette
peler chaque noix jusqu’à ce que
la sphère de chair blanche soit à nu.
La femme les propose
………deux ou trois sous chaque bras
esquivant les bus,
sautant entre motocyclettes et voitures ;
attentive aux feux de la circulation
pour aller chercher d’autres noix de coco.

De loin, la blancheur des noix de coco luit
comme les crânes des soixante-quinze enfants Miskitos
tués par la milice somoziste à Ayapal :

WAN LUHPIA AL KRA NANI BA TI KAIA SA
(Mort aux assassins de nos enfants)
criaient leurs mères.

Les enfants du marchand de noix de coco
mangent une noix de coco à leur réveil
puis une noix de coco au milieu de la journée
sous l’acacia entouré d’écorces de noix.

TAWAN ASLA TAKS, TAWAN ASLA TAKS
(Peuple unis-toi, Peuple unis-toi)
criaient les mères
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
BAILA WALA WINA, BALAYA APIA
(De l’autre côté ils ne passeront pas).

*

La Bible racontée aux enfants par Richard Nixon (La Biblia contada a los niños por Richard Nixon) par Alejandro Bravo

Et Dieu créa Superman
à son image
et il l’appela USA
et lui dit :
………. « Croîs et multiplie
………. et remplis la terre »
Et ce peuple crût
comme l’herbe des champs
il se multiplia
comme le sable de la mer
Et Dieu parut
……….à Henry Ford
et celui-ci conçut la Fondation Ford
……….et à Dupont
et Dieu en personne
créa la General Motors

Autour du peuple
élu de Dieu
il y avait d’autres peuples
qui convoitaient son bonheur
comme les Coréens
……….et les Vietnamiens
Et le peuple élu
sur l’ordre de Dieu
déclara la guerre sainte
à ces peuples
qui se lancèrent altérés
contre le peuple de Dieu
comme s’était lancé Caïn
sur son frère Abel pour l’assassiner

Dieu envoya
ses anges B-26
puis
ses archanges B-52
et des légions de chérubins
………………..(Marines)
contre ces peuples
dévoués à Satan

Satan est un autre chapitre
de cette histoire
que je vous raconte
Il y avait jadis
un homme qui jalousait
la majesté de Dieu
et s’appelait Karl Marx
Il jalousait également
le peuple élu de Dieu
–Dupont, Ford,
Rockfeller, Vanderbilt–
et souleva par ses livres
d’autres hommes jaloux
de Dieu et de son peuple
Ils créèrent un enfer
et l’appelèrent URSS
et ils l’étendirent jusqu’en
Chine d’Indochine
……….–en Asie–
et Cuba
……….–en Amérique–
Le peuple élu
a mené et continuera de mener
de nombreuses guerres saintes
contre ces peuples corrompus

Peu de temps avant que les disciples de Satan
ne créèrent leur enfer
Dieu souhaita purifier le monde.
Après la création de l’enfer
il décida de le repurifier
et c’est ainsi qu’il envoya
le Premier
et le Second Déluge
que les hommes appelèrent
Guerres Mondiales
Ensuite il envoya son fils unique
qui s’appelait Multinationale
Le Messie se sacrifie
pour votre salut
Il fonda son église
qui est Une et Apostolique
Au principal de ses apôtres
il dit :
………. « George tu es dollar
………. et sur cette monnaie
………. je bâtirai mon église »

De cette église
moi, Richard Nixon,
je suis aujourd’hui le représentant
sur la terre.

*

A Chicha (Tony) tombé en Nouvelle-Guinée [A Chicha (Tony) caído en Nueva Guinea] par Bosco Centeno

Tu disais que pour toi la morte était
comme un beau poème
et quand tu tombas ton sang arrosa les épis de maïs
que tu avais mis dans les poches de ton uniforme
et sur ton corps ont germé les grains
et des épis ont poussé grands et forts.

*

En sueur et couverts de boue (Sudorosos y enlodados) par Bosco Centeno

En sueur et couverts de boue
trois jours de marche et quatre en embuscade
pâles, le corps mangé de piqûres
le sac pesant comme une croix
passant lentement les avant-postes du campement,
les camarades nous interrogent du regard :
Tous au complet ? Camarade pas un tir de sept jours,
rien à raconter.
D’autres camarades partiront demain en embuscade.

*

Cette lune qui se confond (Esta luna que se confunde) par Bosco Centeno

Cette lune qui se confond
avec les enseignes de néon
entre de grands édifices de fer et de ciment
j’ai peine à croire qu’elle monte entre îles et lac
en face de ma maison à Solentiname5.
Ici il y a des voitures, des motos, du bruit
mais je ne les perçois pas comme dans la rumeur du lac
le chant de l’engoulevent et de la chouette.

5 Solentiname : Bosco Centeno était membre de la communauté fondée à Solentiname par Ernesto Cardenal.

*

Quand la lune se cache (Cuando la luna se oculta) par Manuel Martínez

Quand la lune se cache
on ne voit plus que la silhouette des palmiers
les hérons endormis
comme des statuettes de marbre
et l’on entend courir le vent
par les marais.
Les heures passent lentement
et je veille dans les ténèbres
personne ne doit passer la frontière.

*

Embuscade (Emboscada) par Manuel Martínez

C’était dans un méandre du Rio Kama.
Le blanc sillage d’écume
comme une traînée de givre,
là-bas, sur le dos paisible
du fleuve et la douce brise
remuée par le bruit du moteur.

Depuis l’aval le canot hors-bord vint
au contact. Là où l’épaisse
mangrove immerge ses vertes
branches et l’obscure humidité
dessine un ciel grisâtre.

Le site du guet inévitable
dans le silence. Étrange sensation
bourdonnant dans les entrailles
comme un vide dans l’estomac.

Ce fut un envol soudain de hérons
effrayés et l’anthracite charivari des singes congos
dans les profondeurs, quand retentit
la rafale sur le miroir ensanglanté du fleuve.

Le canot solitaire
à la dérive
poussé par le courant.

*

Même si ma vie ne dure pas (Aunque mi vida no alcance) par Ernesto Castillo Salaverry (1957-1978)

Même si ma vie ne dure pas
jusqu’au jour de la victoire,
mon combat ne sera pas vain,
car dans la joie du peuple
il y aura une nuance de tristesse
mêlée d’espoir,
et ils diront :
camarades,
souvenons-nous de ceux
qui sont tombés au combat.
Alors chacun saura
que n’ont pas été inutiles
mon geste et celui de beaucoup d’autres
qui savent que même si
nous devons ne pas le voir de nos yeux,
le jour est proche.

*

Lettre brève à ma fille Carla (Pequeña carta a mi hija Carla) par José Mendoza (1961-1989)6

Carla, hier, le 22 décembre, j’ai reçu tes dessins
qui m’ont été apportés par Gregory Taylor Down,
chef de l’arrière-garde de la 3002 à Mulukuku.
L’arc-en-ciel et l’arbre de Noël sont très jolis.
Mais ce sont les portraits de Sandino et du garçon, ton petit frère,
qui me plaisent le plus. Ils sont tellement beaux.

……Je m’imagine sans peine ton application
à les dessiner, la poitrine sur la table,
et tes cheveux tombant sur ta figure presque collée à la feuille de papier,
tandis que tes lèvres pressent ta langue
et que les crayons deviennent un carrousel de couleurs pêle-mêle.

Tu m’as fait tellement plaisir !
J’ai été heureux pendant une minute dans cette guerre !

…..Je voudrais être avec toi, ta mère et le bébé,
t’apprendre les nombres,
te répéter à voix haute les lettres de l’alphabet,
me changer en magicien, le meilleur de l’univers,
ou en clown capable de jongler avec
un arc de nombres et de lettres :

…………………………….5……..A

……………………..4……………………E

………………3…………………………………..I

……….2………………………………………………….O

…1……………………………………………………………..U

Je suis privé de la joie de te voir grandir, de te voir courir.
Comme je voudrais jouer avec toi et le petit cerf que je t’ai apporté de Mancotal
t’emmener au parc et à la grande roue de Chicago7.
Pour cette raison, peut-être que sans le savoir nous sommes aussi toi et moi des mutilés
…………………………….de guerre.

Vous me manquez et c’est comme si c’était la vie qui me manque.

Je ne sais pas si du haut de tes cinq ans tu peux me comprendre.
Un jour nous serons de nouveau réunis… Ce qui se passe
c’est qu’un méchant magicien fils d’une sorcière glacée et affreusement laide,
le vieux génie du Mal qui s’appelle Reagan
…..–tu es déjà capable de le reconnaître à la télé–
nous retient dans les champs de la guerre.
Nous sommes comme des victimes prisonnières de son sortilège.
…..Il pointe vers nous son nez énorme
montre ses dents et sort ses griffes souillées.
C’est le grand méchant loup suivi de tout une bande de méchants loups
…..à la poursuite du Petit Chaperon rouge-noir8.
…..Et il faut défendre le jardin du Petit Chaperon rouge-noir
…..c’est pourquoi les papas
portent des habits verts comme le printemps
et sont armés de gourdins de haches et de machettes.

Mais un jour, ma fille, sur l’ardoise que tu as dans le patio
je t’apprendrai les nombres et les lettres du ciel et de la terre
et quand je contemplerai ton bonheur, ton sourire, entre nous deux
se tendra l’arc-en-ciel, comme un chemin jusqu’au soleil.

6 Comme le Che après la révolution cubaine, José Mendoza, après la victoire de la révolution sandiniste au Nicaragua et plusieurs années de combat contre les Contras dans le pays (ce qu’il évoque dans le présent poème), poursuivit la lutte révolutionnaire à l’étranger. Il mourut en Argentine lors de l’assaut de la caserne de La Tablada par la guerrilla du Mouvement « Todos por la Patria » (guévariste).

7 Il existe un Chicago au Nicaragua.

8 Petit Chaperon rouge-noir : c’est-à-dire aux couleurs du FSLN.

Ernesto Cardenal, le jour de la victoire de la révolution, 19 juillet 1979 : “Le triomphe de la révolution est le triomphe de la poésie”

***

Pour mes traductions de poèmes de la Révolution cubaine, c’est .