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Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala

Aiban Wagua est un poète contemporain panaméen d’ethnie kuna (guna) et de langue kuna et espagnole.

Dans mon billet Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x), j’ai annoncé la publication de traductions françaises d’un choix de ses poèmes, ayant recu son accord ; ce sont les traductions ici présentes, de poèmes originaux en espagnol.

Guna Yala est le nom de la patrie kuna. Les Kunas du Panama vivent essentiellement dans la région de l’archipel de San Blas, sur la côte atlantique, un territoire disposant d’une large autonomie au sein du Panama depuis la « Révolution kuna » de 1925, dont j’ai parlé dans le billet mentionné précédemment.

Aiban Wagua a été ordonné prêtre à Rome en 1975. Cet élément biographique mais davantage encore son œuvre poétique le placent aux côtés d’Ernesto Cardenal, avec une poésie indigéniste, sociale et anti-impérialiste, qui n’épargne pas le clergé dans sa dénonciation de l’exploitation des peuples d’Amérique. – À la différence de la poésie d’Ernesto Cardenal, il s’agit d’une poésie écrite par un Indien.

Aiban Wagua a également été initié prêtre des rites kunas, au terme d’une formation de sept ans, et, ce qui n’étonnera guère compte tenu de ce qui vient d’être dit de sa poésie, est proche de la théologie de la libération (la source de ces deux points est le site web Pan-Amazon Synod Watch, un site catholique conservateur opposé à ce genre de tendances).

Aiban est né à Guna Yala et y vit depuis 1981, après des études en Colombie, au Costa Rica, en Espagne et en Italie. Selon son site web (voir ci-dessous), « le Congrès général kuna, plus haute autorité décisionnelle et administrative du peuple kuna, l’a nommé à la tête de la Commission pour la réforme du fonctionnement des relations entre l’État panaméen et Guna Yala » («El Congreso General Guna, máxima autoridad de decisión y administración del pueblo guna, le ha encomendado la Comisión de reformas de normas que rigen entre el Estado Panameño y Gunayala.»)

Sur son site, www.aibanwagua.org, peuvent être lus plusieurs de ses recueils poétiques. J’ai choisi les poèmes suivants dans son anthologie Kaaubi : Selecciόn de algunos poemas 1972-1992 (Gunayala, 1997) (Kaaubi : Choix de poèmes 1972-1992). Ce sont donc des poèmes relativement anciens, mais Aiban continue d’écrire et a publié plusieurs autres recueils entre-temps. Aiban Wagua est par ailleurs l’auteur de textes littéraires en prose, d’essais et d’œuvres pédagogiques.

Aiban Wagua
(Source : site web Poetas Siglo XXI – Antología Mundial)

*

Amérique (América), 1972

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

La mer,
l’ouvrier,
(toute la matière première),
debout,
la déchirent jusqu’aux moelles
avec un fouet de grèves, enlèvements,
coups de poing, coups d’État.

L’Amérique, sur les épaules des USA,
(noire de faim !)
– vendeuse de beignets –
saute comme un bouffon.

Mon Amérique aux yeux indiens
aux tresses blessées de fleuves
dans le matin idéal du Dieu du maïs.

L’Amérique possède une falaise d’étoiles,
collectionne des sardines,
et a des glands dans le ventre.

L’Amérique, qui ne veut plus de fard,
vend sa chevelure de pétrole
pour un quintal de paillage,
joue avec un monde de pétards,
et, chaussant les bottes du Che,
donne des coups de poing avec un bras cassé,
une averse de débâcle dans l’âme.

L’Amérique !
Angoissée et libérée,
avec son orthographe d’enfant,
morte d’espoir !

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

*

Paix pour cet enfant (Paz para este niño), 1972

Paix,
paix pour cet enfant qui me demande l’aumône en urinant
dans le grand trou saturé de lait atomique.

Pour cet enfant presque pas né, serpent
de peur, projet-avant-projet,
paravent, tarlatane.

Cette terre est absente
et prolongée de blessures tournées vers moi.
Nous mourrons ici comme des rats
en buvant le café noir du Vietnam.

Je demande la paix. La paix. Paix pour que naisse un enfant
qui puisse dire : Guerre ! Un peu de paix
pour que nous soyons moins chiens.

Je demande la paix pour cet enfant ; pour ce vieillard.
Pharisiens, imbéciles, ignorants,
lâchez cette grenade ! Je vous dénoncerai
à l’ONU ! (Sourde et décatie
comme une vieille dévote.)

Je demande la paix. Et qu’est-ce donc ? seulement
une énigme me couvrant les yeux ?

*

Quel est mon péché ? (¿Cuál es mi pecado?), 1972

L’homme est arrimé
aux yeux d’un ange blanchi,
suçant la pulpe multiple des astres,
scarabée dans la manche de Dieu.

Des milliers de chairs s’engloutissent
les unes les autres,
à cause d’un morpion emplumé,
pour une pincée de paix momifiée.

Je suis témoin d’enfants
malsains de vide ;
ils nous cassent les pieds à tous,
et nous ne nous mettons même pas en colère.

(Ils échangent des pommes de terre
pour quelques côtelettes
de vieillards rhumatisants !)

Je donne un grain de chapelet, une petite pièce,
à qui veut,
je la jette par la fenêtre
– en regardant de côté –
pour qu’elle pousse en un champ verdoyant
de dégoût et répugnance.

Je m’en lave les mains,
crache au marché,
exige un rabais pour le kilo de saucisses,
car je suis une personne importante.

Je demande à Dieu que la guerre prenne fin,
et que tous meurent.
Nous abominons jusqu’à notre sentiment
de ratatouille et de linge sale.

Je vends des jambes.
Je vends des thermomètres enfoncés
dans la douleur,
dans la dimension de ma faute,
dans le néant.

Je m’en lave les mains
et me mets à éternuer,
quel est mon péché ?
Habiter la ville
de ceux qui goûtent mourir
en se donnant des coups de coude
déguisés en nudistes.
Un navire chargé de la marchandise de Dieu
retenu dans un port inachevé.

*

De diverses polices d’assurance et livrets (Varias pólizas y cartillas), 1974

« Puisque ce n’est qu’un Indien ! »
messieurs les jurés,
une caricature d’homme,
(Un homme ? Ah ah ah ah !)
Pithecanthropus erectus :
il s’était engraissé
du lopin de terre
que nous lui avions baillé à ferme ;
l’Indien ne produit pas,
fainéant,
sorcier,
sauvage…
Nous avons nettoyé la propriété !
étendu le terrain,
brûlé la paille…
et
à présent nous pouvons vivre en paix
sans ce maudit fils de chien !

Allons !
Il y a tant de problèmes à régler :
homicides,
voleurs,
guérilleros,
enlèvements d’ambassadeurs,
tant… et
tant de projets !
Le jury ne perd pas son temps
avec si peu de chose.
La patrie appartient aux gens capables,
et capables de compter
sur diverses polices d’assurance
et livrets bancaires
et… leur bonne mine…

Et Dieu créa le matin
et celui-ci compta sept fils :
l’absence,
l’espoir…
et la toux qui dure toute la nuit.

De là,
je vois l’Indien s’approcher du marchand,
lui tendre sa gamelle en caoutchouc
pour une assiettée de soupe à la tomate.
De là,
je le suis des yeux fixement
et souffre de sa démarche d’ivrogne
qui ne sait pas si Dieu a raison
ou bien le gouverneur ou le contrebandier.

Parfois,
je m’approche de lui.
Il se tait. Il est tout le limon préhistorique ;
il exhale la douleur laissée
par la chair brûlée d’Atahualpa.

D’abord, ils l’arrachèrent à son Dieu,
ensuite à sa terre ;
aujourd’hui à son nom…
Que reste-t-il de lui ?

La Maira1 déjà décolorée
qui s’ouvre pour le blesser à mort
et la méduse qui commence à s’enrouler
autour de l’histoire : rien !
Absolument rien !

1 Maira : Il y a deux façons, selon moi, d’interpréter ici ce prénom féminin. Ou bien il s’agit de la compagne de l’Indien ou bien, le nom Maira étant apparenté à Maria, ce pourrait être une statue décolorée de la Vierge Marie ouvrant les bras (et Maira, plutôt que Maria, serait la façon rustique dont l’Indien nomme la Vierge).

*

Pour Ustupu (A Ustupu), 1976

Ici, la mer partage son jeu
et la lune la contemple
jetant des poignées de cristal
sur le squelette de Nele Kantule2.

Ici le rire a ancré
sa protestation et commence
à peigner la jeune fille après son bain.

Ici on se donne la main
et l’amour est réciproque
et le chemin serpente
sous le cocotier d’Ustupir3.

Ici, le soleil ne s’incline pas,
résistant à la nuit
dans un blanc tournoi de vérités empoignées.

Ici, on t’appellera frère,
et tu iras, les mains pleines de coquillages
et incapable de les jeter
jusqu’à ce que tu te confondes avec ces eaux.

Ici, ici, ici à Ustupu !

2 Nele Kantule : Un leader de la Révolution kuna de 1925, enterré dans l’île d’Ustupu à Guna Yala.

3 Ustupir : Une île de Guna Yala voisine d’Ustupu.

*

Cette liberté me fait mal (Me duele esa libertad), 1976

J’ai amarré ma pirogue
et je marche, cherchant un lieu
où placarder un manifeste de pauvres gens.

La terre pousse la fécule de maïs,
et cette liberté me fait mal.
La mer monte à chaque lune nouvelle,
sa plainte me scrute et me parle,
et cette liberté me fait mal.
La distance est un rosaire d’oiseaux
picorant l’infini,
et cette liberté me fait mal.
Je cherche un lieu intime avec le vent
où le pauvre commanderait
sur son champ et sa vie.

Dans chaque sanglot naît un bras meurtri,
et la balance ondoie :
et ma liberté me fait mal :
Non !
Je suis un esclave. Comprends-moi bien !
Regarde mon poignet,
mes pieds,
j’ai des chaussures, je porte une cravate,
je peux donner ses cinquante centimes
au cireur de rue, et je suis un pauvre esclave
jouant à l’homme libre.

Je suis marginalisé
quand on crache au visage de mon frère indien
en le couvrant de promesses,
sur tous les chemins d’Amérique.
Je suis déchiqueté quand on me prend ma ferme
et qu’il n’existe aucune loi pour me défendre.
Je suis sans travail comme l’Indien occidentalisé
et je lève le cruchon la peur de la matraque au ventre…
…Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’Indien qui a cru à l’argent
et s’est réveillé
avec un maître-chanteur protégé par la loi.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans mon cousin de Pindupu, Ikandi, Nabsadi,
la mort commençant
à lui lécher les pieds.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’ouvrier et le paysan
désabusés qui attendent l’aube nouvelle.

Et je veux me sentir libre !
Libre avec la patrie. Libre
de mouiller ma pirogue dans la Zone du Canal
et de marcher nu-pieds.
Semer le cacao près de mon drapeau
et crier que cette patrie est mienne.

*

Frère indien (Hermano indio), 1976

Le touriste arrive, frère indien.
Il vient désarmé,
en short et chemisette,
l’appareil-photo en bandoulière.

Le touriste arrive, frère indien.
Rien !
Il ne se passera rien !
Nous aurons de l’argent et une petite copine waga4,
et nous donnerons la main
au chimpanzé,
à la mouche africaine,
au jaguar,
et au moucheron.

Le touriste achètera des cacahuètes,
des bananes,
de la viande de cheval pour l’ocelot
et le jaguar,
et à nous il jettera ses centimes,
voudra qu’on les attrape en l’air
ou au fond de la mer,
attrape la cacahuète,
attrape la petite pièce,
attrapez-les et entretuez-vous !
Flash ! une photo de sa chérie
donnant à manger au petit Indien.

Le touriste arrive, frère indien.
Je vais me mettre à la porte de ma maison
pour qu’ils n’enterrent pas mon grand-père.
C’est ma maison !
Et j’irai avec la lune enfant
et, avec la lune vieille,
je proférerai de nouveau des paroles indiennes.

Nous chanterons pour le touriste
même quand la douleur nous tourmente.

Le touriste arrive, il est déjà là, frère indien.
Il est venu avec la faux
et on nous a dit que c’était
la chandelle pour les morts.
Il a divisé notre terre.
Le touriste a formé
des équipes de combat.
Peut-être vais-je te rouer de coups
quand le touriste préfèrera tes plages !
Et on dit que c’est une fleur orientale !

Mon frère,
les touristes, les touristes !
Tant d’amis avec une gouge
et une fleur dans chaque main.
Tant d’amis aux yeux tendres
qui se déshabillent et laissent l’eau sale,
l’enfant dira de haine et de mort,
et son père dit que c’est de l’argent.
Tant d’amis !
Nous les renverrons chez eux, frère indien.
Cette fois le chimpanzé ne nous aura pas !
Frère indien !
Frère indien !!
Frère indien !!!

4 waga : (dans le texte original : uaga) Nom des étrangers en langue kuna.

*

Reste un homme ! (¡Manténte humano!), 1979

Mon frère, ne recule pas,
reste un homme jusqu’à la mort !

Quand ils te placeront à côté de la hutte,
et le touriste te demandera d’ôter ton short
pour que tout soit primitif
et que la photo crée la sensation…

Quand ils te feront accroupir
pour rôtir des campagnols d’eau,
et le réalisateur du film
te dira de sourire
pour que les gens « cultivés »
rêvent de vampires après la projection…

Quand ils te noueront la cravate au cou
et que viendra ton « protecteur » exigeant
que tu portes une chemise colorée
avec son slogan sur le dos,
en disant qu’il t’a tiré
de la boue et des nids de mouche…

Quand tu croiras rencontrer « la civilisation »
en train de piétiner la tienne,
et qu’ils te montreront par les rues
te vêtiront de frac
et parleront de ta douceur…

Quand ils promettront de transformer le fleuve
en chapelet de murano…
Camarade indien !
Ouvre les yeux et ne les crois pas !
Ne les crois pas !!
Ne les crois pas !!!
Ne demande pas de chemise usagée, ni de bonbons,
ni de piécettes, ni de miséricorde !
Demande justice !
Prends une poignée de la terre que tu foules
et à la vie à la mort !
Dresse ton torse dur
et résiste jusqu’à la fin !
Ne renonce pas à la lutte
mais étends ton pouvoir séculaire !
À l’intérieur de toi, frère indien, ranime ta colère,
reste un homme jusqu’à la mort !!!

*

Mon Amérique femme 1 (Mi América niña 1), 1987

Cette Amérique répandue et courbée,
faite marimba rebelle, capable d’attendre
dans les maquis, les taudis, les favelas…
je parle d’elle,
de la brune libre et piquante
qui me rappelle sa mère,
belle louve qui dormait
avec la jarre sur le feu,
et les mains fermées sur la sarbacane.

Mon Amérique qui grandit trempée de sang
le long des fleuves,
des forêts, des bidonvilles.
Elle sait que sa mère
refusa de se peindre les ongles
voulant recueillir intègre
sa colère de femme indienne,
hennissement pur dans la steppe.

Vinrent les hommes blancs et barbus,
ils frappèrent la fille, se disputèrent ses jambes,
mais elle, faite silex,
sortit serrant le poing
et fredonnant son chant à la liberté.

Mon Amérique, fille splendide de natifs valeureux,
seulement une larme pour le fils tombé,
et retour dans la tranchée,
car la patrie brûle.
Mon Amérique femme solidaire,
soutenant l’homme qui boite perdant son sang,
voix courroucée de résistance féconde.

Cette Amérique terre et balayeuse
qui plante en cachette la racine de demain,
grosse de danses et de saveurs de miel ;
poème éclos sur le vieux chemin
déterminé à brandir la vérité
face à tant de crachats gringos et de fonds monétaires…

Mon Amérique femme qui oublie
d’acheter des dentelles et des bonbons
et connaît le sang acide de la terre,
et dans l’œil noir de la nuit
préfère les paroles subversives de l’aïeul.
Mon Amérique femme pauvre
qui prend dans ses bras sa petite sœur,
la porte à sa ceinture, et toutes deux cahin-caha
vont vers la colline
où vivaient libres et intègres les Anciens.

Femme Amérique, capable de briser des silences
face au crime des empires,
cette Amérique indienne, Abya Yala5 dard et pieu,
parole juste, naja dangereux,
contre la mitraille les bombardements
et un pentagone mal né…
Et il n’est pas de Pékin, le fil de sa machette,
il porte la saveur ancienne de la vie
et l’histoire de ses ancêtres, nullement dociles.
Mon Amérique femme,
pour toute caution ses enfants roués de coups,
tempête qui menace,
femme chaussée de sandales de cuir brut
un orage dans son cœur intense.

Elle est ma mère nullement soumise,
et je la regarde, cette Indienne mince et franche
dont les envahisseurs ne purent jamais faire une Malinche,
je la regarde, cette gamine africaine
qui navigua fragile et piétinée
avec une robuste violence dans son sein libre,
et qui sut arroser coup après coup
la fleur d’ébène née terreuse.
Je la regarde, l’astuce de la paysanne
qui sait comment inciter ses poules
à couver les œufs ;
ou cette femme fragile
qui mesure dans sa chair la fièvre de son frère,
et qu’importe s’ils l’appellent terroriste… !
Elle se tient prête à assommer l’assassin de son poing.
Mon Amérique femme, je vais à tes côtés
et je sais que Dieu met la main dans le même plat que nous…
Ainsi parlent les faits, et ils ne mentent pas.

5 Abya Yala : L’Amérique, en langue kuna.

*

Mon Amérique femme 2 (Mi América niña 2), 1987

Mon Amérique a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant,
à demi analphabète, les mains tendues,
panier de légumes,
bidon de pétrole.

De caste indienne indomptable et libre,
elle préfère l’ignorer…
je la surprends exténuée,
cils postiches,
peinture de marchand ambulant.
– Je n’ai pas de quoi manger
et ne supporte pas la chicha de tamarin,
je préfère le made in USA,
et ne me parle pas de morale,
j’ai besoin de palais, de bijoux, de carrosses,
de servantes, de pistolets, de petits soldats… – dit l’enfant.

Elle a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant :
elle a suspendu son poncho indien
et sa chemise en coton paysanne,
elle n’a plus sa besace à la ceinture,
elle porte des jeans, a de grosses voitures et
un galant blond…
elle a ses entrées à la White House,
délicieuse Indienne occidentalisée…
et comme elle sait bien que là, dans les couloirs,
ses amants louent tendrement ses seins pétris.

On lui donne peu de chose
pour son bidon de pétrole,
son étain et son cuivre…
ses cernes, comme ils se voient !
Ses fils ont toujours voulu la défendre,
mais elle a si peur
que son amant se mette en colère, car alors
le blond lui crie dessus :
« Dis que ce sont des terroristes et des antidémocrates… ! »
Et elle répète, terroristes ! terroristes !
Pauvre Amérique ! sa mère n’était pas comme ça.

Elle a peu d’années,
c’est encore, dirais-je, une enfant :
elle dit toujours yes à son blond.
La pauvre petite a demandé beaucoup
et c’est moi qui dois payer ses dettes,
mais avec les planches pourries
et l’odeur d’urine dont j’hérite,
comment vais-je payer ?
Elle dit que son jules
est le tact démocratique incarné,
mais nous savons tous que le blond
se nourrit de pauvres et crache des squelettes,
et que sa démocratie pue les oligarques,
les mangeurs de peuples, l’exploitation,
la misère, la merde ;
et devant ses tout-puissants vetos,
mon Amérique dit OK.

Alors je lui criai : Vieille bonne femme !
Elle a les jambes fatiguées,
son amant yankee fait mitrailler des enfants,
pille et extermine,
et cela,
c’est ce qu’il appelle sa sécurité d’État,
son intérêt humanitaire,
et il crie à ma vieille bonne femme :
« Dis que tout est bien ! »
Et elle se mord les lèvres et dit : OK !
Le gringo bombarde mes frères,
donne des armes pour tuer des peuples entiers,
saccage les frontières,
pisse sur les droits de l’homme,
distribue cent millions
pour perforer le crâne des pauvres…
et il dit à ma petite vieille :
« Toi, dis que c’est peace, peace !
– OK, dit la vieille, mais…
mon chéri, aime-moi avec tes dolarcitos !

Amérique, Amérique,
redeviens mère
et souviens-toi de la grande aïeule,
belle lancière indienne
qui remontait le courant
en aspirant à pleins poumons la liberté !

*

Civilise mon cœur, maman (Civiliza mi corazόn, mamá), 1987

Je reviens très pauvre, maman,
prends mon baluchon de linge sale
et vois comme il ne reste rien dans l’outre
de chicha fraîche
qu’emporta ton adolescent il y a de cela plusieurs lunes.

Garde avec toi, maman,
ton petit chasseur empilant des lances,
mal aimé, effrayé,
son hamac prolétarien mal roulé.

Je reviens affligé, maman,
j’ai tété les seins de Kueloyai6
et parmi tant d’armes étrangères
j’ai perdu jusqu’à mon nom
et tu sais bien que ce n’est pas ainsi qu’on peut combattre :
je ne suis qu’un enfant qui à son réveil
ne trouve plus sa pirogue de balsa…

Maman, je reviens me traînant au sol,
avec cette cravate je reviens souffrant,
avec ces mocassins à la mode je reviens souffrant,
avec ce corps debout je saigne,
avec ce nouveau visage je saigne…

Je suis ton bébé cerf, paysanne kuna,
emmène-moi à la pirogue en bois akebir’uala,
allume le feu de siguanala,
et jettes-y une poignée de cacao rouge,
comme le prescrit le médecin inatuledi.

Redis-moi tes meilleurs mythes,
parle-moi du fleuve de verre du héros Tad Ibe,
apaise la colère du caïman en moi,
remue le jagua dans la calebasse,
l’akuanusa, la menthe, la petite racine…
Apprends-moi à goûter l’histoire droite !

Maman, tout au fond de moi meurt ton petit cerf,
mais il respire encore,
nu-pieds et vêtu de peu,
le pantalon décousu.
Il choisit ton nom
mais a perdu son odeur de menthe,
il se souvient parfois en pleurant
que tu allais sur les eaux en direction de la mangrove
où se trouvent nos morts,
où nous avons répandu grand-père un jour.
Rafraîchis-moi de ces eaux,
et de la vieille argile
pétris une image kuna
pour que palpite sans ride la vérité en moi
et que m’envahisse Ibelele7 de son rythme extrême.

Maman, murmure-moi des mots de pardon,
civilise mon cœur à nouveau,
et fais-en une barricade
parce qu’un homme doit rester chez lui :
déjà résonne éclatant le tambour de l’école,
on appelle ton suara, ton koke, ton kangi.

Femme, laisse-moi revenir à la grande famille,
suivre la danse du vautour,
mâcher de nouveau la chair noire de l’uyusae,
tresser la corde dure
du grand hamac,
presser mon cri
de chicha noire.
Sauve ton faon, femme kuna !

6 Kueloyai : la Mère des crapauds, personnage des légendes kunas.

7 Ibelele : personnage des légendes kunas, un fondateur de la civilisation kuna.

*

Ibua ? (¿Ibua?), 1987

Note. Ibua : dans le dictionnaire kuna-espagnol en ligne : « Qu’est-ce ? » (¿qué es?). S’il fallait le traduire dans le poème, le mieux serait doute un simple « Hein ? ».

Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
Ibua ?
Civilise-toi, Indien, sois quelqu’un,
viens et incorpore cette merveille !
Ibua ?
Civilise la pointe sauvage de ta flèche,
ta massue, ton pagne, ta pirogue… !
Cours à la ville
et excite la malédiction,
que la matraque ait odeur d’Indien,
comme le taudis, le lupanar,
la prison, l’asile des fous.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
Ibua ?

Que se tordent mille bouches pour protester,
mille putes et mille enfants de personne,
faits obus et napalm.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
et couche-toi au coin d’une rue,
simule la paralysie, la phtisie, la cécité,
que les braves gens se signent,
et que tombent des étrons dans ton bol.
Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
descends de la forêt, sors des fleuves,
des îles, des déserts,
(ah, comme je les savoure, ces îles, ces forêts !)
mendie un travail qui n’existe pas, remplis les bouges,
lave le vomi, et les urinoirs de tes exploiteurs,
mets des galoches et achète des télés,
même si tu pourris de faim,
consomme, Indien, consomme !
Renie tes pères
tes gestes sacrés, ta mère la terre,
et appelle « papa » celui qui te vend au plus offrant
et te divise et te dresse pour être sa bête de somme !

Cher frère, travailleur de lianes,
papa fut un bel et vaillant archer,
et nos ancêtres des guerriers de la tête aux pieds…
Souviens-toi d’eux !
Arrête la pirogue
où ces aïeux laissèrent la jarre
et le tison encore fumant,
là près du mince ruisseau,
où papa conversa avec Kegebyai,
dialogue avec l’éternel Ñamandú,
avec le puissant Ngöbo,
le brillant Ankoré,
l’éternel Wiracocha…
Civilisation !
Ibua ?

Camarade de l’histoire nouvelle,
porte-faix de peuple en souffrance,
redresse ton dos, relève la tête,
scrute les traces qui disparaissent
dans le bruit de la rivière, dans la chaleur de la nuit.
La civilisation est la dignité vaillante
que faufilèrent les aïeux
au long des siècles
en une résistance ardente.
C’est le cœur rouge de vie
qui célèbre nos gens
goûtant les rites de l’aïeule qui ne meurt pas.
C’est le sang de nos héros
fait verdoyante patrie toujours vigilante,
l’orgueil qui fleurit en toi,
libre enfant du Grand Paba…
Ce sont tes fermes et le pain mis au four
à la chaleur de ton front…

Civilisation ?
Ibua ?
T’identifier à qui ? et… pourquoi ?
Quel est ce frère modèle
et qu’est-ce que sa loi de vie commune ?
Indien, frère, sans cesse assiégé, éreinté
et qui ne s’est jamais rendu,
mitraillé mille fois renaissant,
chair violente d’Ulcué Chocué,
Sepé, Simral, Iguaibiliginia8 !
Maître d’Abya Yala,
encerclé de propriétaires terriens, silence dur,
camarade incessamment victimisé, graine arrivée à point…
salue le waga et deviens son frère et ami
mais
avec ton bras kuna,
avec tes yeux paez,
avec ta mémoire guarayo,
avec ton histoire mundurucu,
avec ta dignité chauffée à blanc.
Regarde la terre que tu foules,
et deviens cri avec elle,
ne mets pas fin à la lutte,
confère à tes fils la force et la ténacité,
la lumière et l’arc, la vie et la soif des martyrs !
Cloue en eux la vérité
jusqu’à les faire sang fécond, mon frère !

8 Ulcué Chocué etc. : noms de plusieurs personnalités de la cause indienne. Álvaro Ulcué Chocué fut un prêtre colombien d’ethnie paez, assassiné en 1984. Sepé Tiaraju fut au dix-huitième siècle un leader de la Guerre des Guaranis (Guerra Guaranítica) contre le déplacement forcé des Indiens. Simral Colman fut un leader de la Révolution kuna de 1925, ainsi qu’Iguaibiliginia, alias Nele Kantule, que nous avons déjà rencontré plus haut (note 2).

*

Toute chose a son nom (Cada cosa tiene su nombre), 1992

Un jour ton fils te demandera un nom,
une terre, une hutte,
la vérité de tes vieilles cicatrices.
Laisse-le regarder, alors, les hautes collines
et les plateaux où paissent aujourd’hui
les vaches du riche ;
là même où les Anciens
étaient libres et savaient
que cette terre leur appartenait
(avant la loi maudite qui nous convertit en mendiants…)

Un jour ta fille collera son oreille contre le peuple
et reprisera dans son corps
le chant armé de la justice.
Son panier plein des lamentations de la terre,
elle exigera de toi la couleur pure de l’histoire.
Alors,
dis à ta fille que sa mère
fut traînée un soir sur le sable de la rivière,
et brutalement tuée.
Cette enfant pressera l’aube de son peuple.

Les trois, blessés comme les guerriers
qui ne mollissent point pendant l’embuscade,
redeviendront alors
la veine d’Atahualpa qui ne s’est point fermée,
qui nous fit solennel rythme de liberté.

Laisse, frère indien, tes enfants
s’accrocher aux aïeux
qui, même après la mort,
savent résister et ne tremblent pas.

Frère ami,
fais de ta parole capable de guérir les blessures
une arme et une barricade,
interdis-toi les larmes de faiblesse,
fais don à ton peuple d’enfants libres,
renouvelle ton orgueil indien.
Peu importe ce qu’ils en disent :
Nous sommes propriétaires d’Abya Yala !

*

Guananí, 1992

Note. Guananí, plus connue sous le nom de Guanahani, est l’île des Antilles où Christophe Colomb posa le pied en Amérique. Hatuey, nommé dans le poème, était le chef des Indiens Siboney qui occupaient cette île ainsi que plusieurs autres, dont l’actuelle Cuba.

Où sont tes fils,
chère tante Guananí ?
Où l’ont-ils enterré,
ton bien-aimé Hatuey ?

Ma tante, ils te tondirent
à coups de dents et de becs
de vautour
et de rongeurs de terres étrangères.
Et aujourd’hui ils jettent des feuilles vertes
sur les flaques de sang,
mettent une fleur rare à la table des mitrés.

Ils t’ont vêtue en riche paysanne,
te couronnent de pauvres
restés sans maison,
parce qu’un clocher
avait plus de valeur que des milliers d’enfants affamés,
parce que viennent les évêques,
parce que vient l’Église.

Mes cousins, tes fils, sont morts,
les vautours les ont dévorés l’un après l’autre,
et peut-être la fête en est-elle plus belle.
Et l’on me raconte aujourd’hui
que les pauvres manifestent en toi,
mais que les poursuivent les mêmes chiens
que les envahisseurs lâchèrent
dans nos rues.

Ma tante, nous sommes encore en vie,
et Hatuey continue de refuser le baptême,
et la voix des Siboneys
nous élève et nous traverse
faisant de nous une semence prête à éclore.
Et la lutte n’est pas terminée,
Tante Guananí !

Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol en français, sont tirés de l’anthologie Cantos de Abya Yala : Poesía contemporánea de los pueblos originarios de Panamá (2107) (Chants d’Abya Yala : Poésie contemporaine des peuples premiers du Panama), compilée et présentée par le poète panaméen Luis Wong Vega.

L’anthologie est disponible en ligne (ici).

Elle rassemble des œuvres en langue indigène et en espagnol de poètes contemporains des ethnies Ngöbe-Buglé, Emberá-Wounaan (ci-après Emberá) et Guna (ci-après Kuna).

Nous avons retenu des poèmes dont le texte original est en espagnol : pour l’ethnie emberá, trois poèmes de la poétesse Raquel Cunampio, et, pour l’ethnie kuna, des poèmes d’Irik Limnio (un poème), Leocadio Padilla (un), Artibel Igar Mendoza (deux), Aiban Velarde (un), Aiban Wagua (un), ainsi que trois poèmes du plus connu des poètes kuna, Arysteides Turpana.

Aiban Wagua, avec qui je suis en contact par e-mail au sujet des présentes traductions, tient à signaler que quatre poèmes attribués dans l’anthologie au poète Aiban Velarde sont en réalité de sa plume. Ces poèmes sont : Ríos de versos, Me han robado un dios, ¡Qué ganas tengo!, et Véndame los ojos (non traduits ici).

(Aiban Wagua étant un poète à la fois original et important, avec son accord je lui consacrerai sur ce blog la traduction d’un choix plus étendu de ses poèmes, qui fera suite au présent billet.)

*

Emberá

Trois poèmes de Raquel Cunampio

Ces poèmes appellent quelques explications préalables.

Dans le premier poème, la « lune piriati » (ma traduction de luna piriatí) ainsi que la « nuit piriati » (noche piriatí) me paraissent désigner le plus simplement la lune et la nuit de Piriati, c’est-à-dire de la région du Panama où vivent les Emberá (que l’on trouve aussi en Colombie, dans la région frontalière du Chocό, ainsi qu’en Équateur).

Deuxième poème. Cocoloti est le nom d’un maître emberá renommé de musique traditionnelle, chanteur et flûtiste, à qui le poème serait donc un hommage. Je dois cependant à la vérité de dire que le mot est sans majuscule dans le texte original – tandis que certains vers du même poème commencent par une majuscule – et qu’il pourrait donc s’agir, si ce n’est pas une coquille, de toute autre chose que ce dont je viens de parler ; il pourrait ainsi s’agir d’un nom commun en langue emberá dont le sens, même si l’on peut y deviner, mais sans certitude, un terme d’affection, ne se laisse cependant pas trouver sur internet puisque, même en affinant les recherches, on ne trouve que le nom propre dont j’ai parlé.

[Ajout du 3.7.2020. Dans un e-mail du 2 juillet 2020, Raquel Cunampio me confirme que, dans ce poème, cocoloti avec une minuscule est le nom du maître de musique emberá.]

Enfin, dans le troisième poème, le jagua est le suc d’un fruit dont il tire son nom, suc avec lequel les Emberá produisent une teinture d’un noir intense dont ils se couvrent abondamment le corps de motifs symboliques et magiques. La photo ci-desous de Raquel Cunampio la montre avec le visage et les épaules peints au jagua.

Raquel Cunampio (Source: Cantos de Abya Yala, 2017)

Profite de la lune piriati,
du silence
de la tranquillité,
savoure d’être sans lumière électrique,
on est bien comme ça (pour le moment).
Souvent je m’étonne de cette tranquillité…
Belle nuit piriati.

Cette nuit j’ai rêvé
de toi
et me suis réveillée
avec un sourire
que je ne puis cacher
ni effacer…
cocoloti !
Quelqu’un comprend-il ce sentiment ???

Il n’est vêtement
ni maquillage
ni accessoire
qui me fasse sentir aussi belle
que lorsque je me peins au jagua…
quand le jagua et moi
ne faisons qu’un…
car alors devient visible
la vraie beauté
d’être Emberá

*

Kuna

Les Kunas de l’archipel de San Blas dans l’actuel Panama sont connus en France, sous le nom d’Indiens des Sambres, depuis le XVIIe siècle en raison de leur soutien aux flibustiers et boucaniers français – comme d’ailleurs à ceux des autres nationalités – dans leurs entreprises contre les colonies espagnoles en Amérique. Les Kunas en effet, farouchement attachés à leur indépendance, voyaient dans la flibuste un moyen de contrer les empiètements des Espagnols sur leurs territoires.

Plus tard, ce même esprit d’indomptable liberté leur fit proclamer en 1925, au cours de la Révolution kuna (Revoluciόn guna ou Revoluciόn dule), célébrée depuis lors chaque année, une république autonome, la République de Tulé (República de Tule) (dont le drapeau, que les Kunas utilisent toujours, représente une croix gammée traditionnelle, symbole d’ailleurs présent chez de multiples ethnies amérindiennes). Le retour des Kunas, la même année, dans le giron du Panama se fit à la condition seulement de garantir une large autonomie à la région de San Blas ; cet accord et l’autonomie qu’il établit perdurent jusqu’à nos jours.

Les Kunas, leur vision du monde, leur cosmogonie sont le sujet du poème éponyme du recueil Los ovnis de oro (Les ovnis d’or) d’Ernesto Cardenal.

Nudsugana comunicándose con los aliados (Nudsugana communiquant avec les Alliés), tableau du peintre kuna Oswaldo De Leόn Kantule illustrant un thème de la cosmogonie kuna (Source: sagapanama)

Mouvement du hamac (Movimiento de la hamaca) par Irik Limnio

Tremblant et circulant
le hamac naît
du sourire de l’eau
et de la négation de la mort.
Il s’étend sur les galaxies,
niche dans les sillons du chant
qui procèdent du nombril de l’arbre
avec sa mémoire universelle.

Il va au crépuscule du manguier,
de la banane grillée au feu,
du cocotier qui épanche ses seins,
du poisson qui retourne à la mer
tant de fois.

Il vient berçant et grinçant
et ses grincements nous reposent
dans un labyrinthe humide qui sort des autres
qui ne sont pas encore ou des jarres grises
qui tournent à nos côtés.

*

Un poème de Leocadio Padilla

En pirate, je volai tes mangues mûres, ô femme, sirène abandonnée.
Alors nous fûmes deux esprits naviguant sur l’océan mort.

Nous secouâmes les vagues, l’horizon, avec ma ceinture et ta courbe.
C’est ainsi que nous annonçâmes dans la bouche du firmament l’amour.

Nous fûmes dauphins, parfois baleines, et d’autres fois ressac,
dérivant à la merci des récifs, à la merci du cœur.

Dans la nuit, timide nuit de l’abordage,
je m’éreintais par ton jardin comme un colibri.

Ma sève brute, mes racines te suffoquaient,
comme un pirate je butinais tes sels dans le lit vert.

Dans la nuit timide tes volcans fragiles, mangues mûres,
attisaient une passion endormie dans le noyau de mon cœur.

Tes yeux, océans, m’oublièrent en pleurant.
Ton corps, littoral, se convertit en sable.
Mon corps, étoile fugace, se réduisit en air.
Et nous nous éteignîmes entre sirènes et tritons.

*

La chanson de ma mère (Canto de mi mamá) par Artibel Igar Mendoza

Ma mère, vêtue de fine mola1,
et le hamac berçant un nouveau-né ;
« Quand tu seras grand, tu iras avec ton papa – chante ma mère –
labourer la terre et semer la noix de coco et le maïs… »
La chanson de ma mère et le cliquetis des maracas.
Ainsi tisse ma mère, de ses mains édifiant
Le monde des hommes et des femmes de demain.
Je suis enveloppé dans les rêves de la mélodie de la hutte,
et je rêve au manioc, aux poissons…
de cette strate de la vie je me suis alimenté,
pain et amours d’une aurore nouvelle.
La voix de ma mère est la main
du grand-père Antonio, sculpteur de dieux :
son murmure me sculpta jour après jour,
nuit et jour.

1 mola : La mola est le tissage artisanal des femmes kunas, ainsi que le vêtement ainsi réalisé.

*

Au nom du progrès (En nombre del progreso) par Artibel Igar Mendoza

J’enfielle ma bouche
par des poèmes toujours colonisateurs :
Au nom du progrès, du développement,
de la civilisation…
Cette Amérique latine étouffe des peuples,
arrache avec leurs racines
ceux qui cultivèrent les premiers cette terre.
La terre mère blessée sanglante rampe
sur les chemins et dans les villages indiens.
Ils piétinent la dignité de mon peuple,
et me crient : « Au nom de la civilisation ! »
Ils nous calment par d’hypocrites caresses,
nous disent à l’oreille : « Ta culture est bonne
car elle est notre folklore » ;
« ta religion est intéressante
car elle nous donne notre superstition… »
Ils nous imposèrent un nom,
et nous appelèrent « Indiens »,
et nous prirent nos terres ;
ils nous confinèrent dans des forêts stériles,
nous forcent aujourd’hui à crier avec eux :
« Pour le développement !
Pour la civilisation !
Pour le progrès ! »
Frère indien, armé de rage
pour la ferme brûlée,
pour la fille violée,
pour les enfants qui n’apprennent plus
à saisir l’arc des ancêtres,
unissons nos voix,
redevenons sarbacanes, flèches,
et guerres victorieuses…
Bugasu est avec nous, ainsi que Nele, et Colman2
ils nous demandent de serrer les rangs.
Peu importe combien de temps dure cette lutte ;
l’important est de se battre !

2 Bugasu, Nele, Colman : Bugasu, ou Bugsu, est un dieu kuna (dieu de la guerre). Nele Kantule et Simral Colman sont les deux principaux héros de la Révolution kuna de 1925.

*

En touchant le ciel (Tocando el cielo) par Aiban Velarde

Soudain tu surgis à la pointe du jour,
avec tes premiers regards
en touchant le ciel des mains
jusqu’à faire apparaître la lumière de l’aube
ainsi te vois-je avec tes foulées interdites
à l’heure du vol des papillons
belle, tu nais de l’eau si claire
tu possèdes ce que je cherche
l’œillet dans tes mains
je ne sais pourquoi la lune reflète dans tes yeux la danse de la pluie
je ne sais pourquoi tes cheveux de jais chantent à la lune sur la mer
rien ne vient à mon cœur qu’à travers toi
car tu es à portée de mes yeux
tu es comme la pleine lune car mes mains te touchent à peine
ne disparais pas au-delà des vagues
reste à la fenêtre avec moi
toutes les nuits que tu voudras
oui tous les matins que tu voudras
je sais que tu retourneras te réfugier dans la mer sereine
pour rêver en un hamac
un peu plus bleu que la mer

*

Je voulus façonner un talisman (Pretendí labrar un talismán) par Aiban Wagua

Je voulus façonner un talisman en bois d’igua’uala3 ;
me dicter à moi-même des trilles et des rires.
Je voulus dire que l’Indien d’Amérique
n’avait pas de quoi se plaindre,
ayant encore les œufs de l’iguane,
le chinchard et la sardine et la forêt et la malaria.
Je voulus que mes vers
eussent l’innocence d’un enfant
un bec de toucan
une plume de chapeau d’Indien.
Je voulus me faire nuit
et pardonner à la poussière
et faire de la pluie une surprise.
Je voulus me taire,
me coucher sur le rivage d’Ustupu4,
déchiffrer le sourire des bonnes gens
et croire que nous sommes tous égaux devant la Loi.
Je voulus que se cachât le soleil,
que le nuage fût étoile
et l’eau un chapelet
de coquillages verts
et ma douleur une prière de cristal.
Je voulus ne rien dire
et rimer des vers
sur chaque écharde de roseau sauvage ;
embaumer mon panier de menthe…
Je voulus que tout fût doux,
clair, divin, simple.
Je voulus que ces vers fussent lus
par un enfant libre une fleur à la main.
Et l’arête de la lumière
me contraignit à dire
que quelqu’un pleurait…

3 igua’uala : nom kuna de l’arbre Dipteryx panamensis.

4 Ustupu : une île de l’archipel de San Blas.

*

Je t’avais rêvée si souvent (Ya te había soñado muchas veces), par Arysteides Turpana Igwaigliginya

Et de tant te rêver tu pris corps
Devant mes yeux et tu grandis
Verdoyante comme l’arbre joyeux
De l’écosystème enchanté
Dans mon humble cœur tu édifias ta maison
Là tu parvins au fond de ton souffle vital
Tes flammes à la fin trouvèrent leurs racines

Il pleut sur les habitations de l’archipel (Llueve sobre las moradas del archipiélago) par Arysteides Turpana

Avec la tristesse sépulcrale d’un vers de Verlaine
Sous le firmament fébrile des fulgurances
Les cocotiers délirent des arias aux paroles absurdes
– Désirs inutiles de remuer ton corps –
Que comprend assez la lumière de mes passions
Dans ces Ayligandi5 artificielles de châteaux où
Sans toi la moitié de mon hamac est de trop

5 Ayligandi : ou, plus souvent, Ailigandi, une île de l’archipel de San Blas.

Ma maison se situe entre l’enfance et le rêve (Mi hogar queda entre la infancia y el sueño) par Arysteides Turpana

Dans le village où je suis né
Hommes et femmes
se nourrissent de poisson et
de fruits de mer
dule masi6
Dans le village où je suis né
Sous une pulsation de ténèbres
On entend grincer les hamacs

Dans mon village marin
Quand vient la pêche aux tortues
Des fleurs éclosent dans la cocoteraie
Et le Vent du Sud répand
Des parfums de prune.
Ainsi viennent les pluies
Dans mon village
Avec le mois de mars
Au-delà de la rizière dévastée
par les cochons sauvages

Un cri clair, fort :
Aux roseaux blancs
De ma maison arrive
Le vent

Il aura mille yeux saturant
la maison
Avec le feu de bois vert
Quand mon cœur sensuel
païen
Cessera de battre pour toujours
Mais seulement deux larmes
familières
couleront sur la tombe que
j’attends

La lanterne de ma pirogue s’est éteinte
Couvert d’ombres, glacé,
je cherche une voix humaine
– Il n’y a que le clapotis des rames –

6 dule masi : plat traditionnel kuna.