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Abya Yala occulta : Le surnaturel amérindien

Abya Yala est le nom de l’Amérique dans la langue des Kunas du Panama, nom adopté en 1992 par les nations indigènes d’Amérique sur proposition du leader aymara Takir Mamani.

Le présent glossaire est une refonte en français de mes billets bilingues Aztequismos I-II et Americanismos I-V. Ces travaux ont été impulsés par le Diccionario general de americanismos de Francisco J. Santamaría (Editorial Pedro Robredo, Méjico, D. F., 1942, 3 volumes), un ouvrage qui, malgré quelques imprécisions, fait encore référence.

Les définitions de ce dictionnaire forment le cœur des entrées de mon glossaire mais ont été complétées par d’autres sources latino-américaines (en espagnol et portugais), sources papier mais aussi en ligne. Je me contente le plus souvent de reprendre ces définitions, de les traduire en les récrivant parfois en partie et en y ajoutant éventuellement quelques remarques. Je ne m’étendrai pas sur ce qui relève des emprunts et ce qui est de ma plume ; cela paraîtra sans doute clair au lecteur attentif et, sinon, je me permets de le renvoyer (via la table des matières de ce blog) aux billets dont celui-ci est une refonte.

La plupart des termes qui figurent ici sont « castillanisés », mais j’indique que la tendance est aujourd’hui à donner de ces termes une graphie non pas conforme à l’espagnol mais plutôt aux langues indigènes d’où ils sont tirés.

Quelques-unes de ces entrées ont une origine postérieure à la conquête espagnole et ne sont donc pas fondamentalement amérindiennes mais hybrides, produits de la colonisation et de la christianisation. Les notions directement empruntées à la culture européenne ont été écartées, ainsi que les notions spécifiquement afro-américaines (ces dernières faisant l’objet de mon billet Americanismos VI: Bantuismos, lequel n’épuise d’ailleurs pas le sujet puisqu’aux « bantouismes » il faut encore ajouter au moins les « yorubismes »).

Compte tenu des sources qui ont été les miennes et dont je viens d’indiquer la nature, le présent glossaire ne couvre en outre que très marginalement les ethnies indiennes d’Amérique du Nord, se concentrant sur celles d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud (Amérique latine).

Certaines entrées de la présente liste ne figurent dans aucun des billets précédents. Elles sont tirées de sources autres que le Santamaría.

Conformément à l’usage répandu à son époque, Santamaría employait des termes comme « sauvage » pour décrire les tribus amérindiennes qui demeuraient attachées à leur mode de vie séculaire, et je n’ai pas spécialement cherché à écarter de tels termes, ce dont je me suis déjà expliqué en traduisant un choix de poèmes de l’anthologie de poésie « primitive » (Antología de poesía primitiva) du grand poète Ernesto Cardenal, ami des Indiens.

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Acaltetepon, Acaltetepo (m). (Mot aztèque. Nom scientifique : Heloderma horridum) Sorte d’iguane dont on dit qu’il lui pousse des ailes à un certain âge.

Achacalla (m). Au Pérou, être démoniaque qui habite dans les cimetières et épouvante les gens par son rire.

Achachilla (f). (Mot aymara) En Bolivie, oratoire primitif des Indiens aymaras, dont on trouve encore de nombreux restes sur l’altiplano du pays.

Achiqué (f). (Mot quechua) Sorcière, enchanteresse. Achiquinvieja (f). Dans les régions amazoniennes du Pérou, vieille sorcière d’aspect horrible, borgne et bossue, qui enlève les enfants et les enferme dans des cages avant de s’en repaître.

Achuma (f). (Mot quechua. Cereus lanatus [le nom scientifique donné par Santamaría, en cette occasion comme en d’autres, semble erroné, ce cactus étant selon les sources en ligne Echinopsis lageniformis (syn. Trichocereus bridgesii)] 1 Nom vulgaire péruvien d’une espèce de cactus et de son fruit, dont le jus possède des propriétés narcotiques et insensibilisantes. 2 On appelle également ainsi le breuvage préparé avec ce fruit, très utilisé par les Indiens dans leurs cérémonies rituelles. « Le jus, lorsqu’il est ingurgité, fait perdre conscience, de sorte que ceux qui en boivent sont comme morts, et l’on en a même vu mourir quelques-uns en raison de la grande frigidité qu’en reçoit le cerveau. Transportés par cette boisson, les Indiens rêvaient mille choses extravagantes, auxquelles ils croyaient comme si elles fussent la réalité. » (Cobo)

Ahuizote (m). 1 Au Mexique et en Amérique centrale, nom de la loutre, animal que les Aztèques supposaient si mauvais qu’il est resté un signe néfaste. C’est peut-être pour cette raison que s’appelait Ahuizotl le huitième roi de la dynastie aztèque, tristement célèbre pour ses cruautés. Il se signala en particulier par l’inauguration du grand temple de Mexico, au cours de laquelle l’histoire dit qu’il fit sacrifier quelque cinquante mille victimes humaines. 2 Sortilège, mauvais augure, sorcellerie.

Alicanto (m). Dans la région d’Atacama au Chili, grand oiseau à tête de cygne et au plumage doré, se nourrissant de métaux précieux, qu’il accumule à cette fin dans son antre. Ceux qui cherchent à le suivre pour trouver ses trésors se perdent sur des chemins inconnus et dangereux.

Alux (m). Dans l’imaginaire maya du sud-est du Mexique et de certaines localités du Bélize et du Guatemala, lutin qui enlève les enfants et le bétail et se livre à toutes sortes de diableries. Certains Mayas contemporains continuent de bâtir dans leurs champs une sorte d’autel dans une cabane qu’ils appellent kahtal alux, ou la maison de l’alux, afin de s’attirer les bonnes grâces de ce diablotin.

Amarú (m). (Du quechua) 1 Dans l’aire andine centrale et méridionale : serpent. 2 Dans la mythologie péruvienne, c’est un symbole sacré, figurant parmi les quatre Créateurs et Initiateurs des croyances indigènes. On le connaît également sous le nom de Tupac-Amaru.

Amyras (m. pl). Nom que prirent les Indiens Caraïbes au Pérou et qui signifie « adorateurs de serpents ».

Anaconda (m). Le plus grand serpent du monde (ou bien le second, après le python réticulé d’Asie). Selon certaines ethnies amazoniennes, il est l’origine de l’espèce humaine ; il occupe par conséquent une place particulière dans les rites chamanistiques de ces ethnies. Il est par exemple « le maître de l’ayahuasca » (voir ce mot), dans les chants rituels.

Añangá (m). (Mot guarani) Esprit ou génie qui, selon les Indiens du Brésil, protège les animaux, pouvant prendre la forme de n’importe lequel d’entre eux dans le but d’effrayer le chasseur ou le pêcheur. 2 Fantôme ou spectre d’une personne, d’un animal terrestre, marin ou aérien, dont l’apparition fait peser une malédiction sur celui à qui elle se montre. 3 Le diable.

Apu (m). Montagne tenue pour vivante, dans les Andes, depuis les époques préincaïques. On attribue à ces montagnes une influence directe sur les cycles vitaux de la région qu’elles dominent. Elles sont le plus souvent associées à une divinité tutélaire, ces divinités étant appelées huamani ou guamani.

Aquijiras ou Aquihirós (m. pl). Indiens, remarquables par leur petite taille, qui vivaient en périphérie de la province d’Espiritu Santo, au Brésil. Ayomanes (m. pl). Indiens de la grande famille betoye du Venezuela, qui habitaient le nord-ouest de ce pays. « Dans les notes de Federmann [Conquistador de nationalité allemande. L’exploration du Venezuela à l’époque de la Conquête se distingue par l’implication significative, et à titre principal, d’Allemands : Federmann, Dalfinger, les Welser (los Belzares)…], on notera l’insistance qui s’y trouve sur la taille de pygmées des Ayomanes ; il est même avancé qu’ils mesurent de quatre à cinq palmes, soit 90 à 115 centimètres. Cette étrange conformation étonna grandement les Européens, et bien que nous estimions quelque peu exagérés les propos du chroniqueur à ce sujet, il ne fait aucun doute que les individus de taille naine devaient être nombreux dans cette tribu. Arcaya rejette dans le domaine de l’imagination, propre à cette époque, l’affirmation de Federmann selon laquelle il existait alors des localités entières de cette tribu peuplées de pygmées, et considère que les cas de petite taille étaient exceptionnels. De nos jours, il n’est pas inhabituel de rencontrer quelques individus ayant véritablement une taille de nains, à Parupano, Moroturo et San Miguel, sur l’ancien territoire des Ayomanes, et nous en avons également vu à Arenales et El Cerrito, près de Quibor, qui furent autrefois le lieu de résidence des indiens Xaguas et Gayones. » (Jahn, Los Aborígenes del Occidente de Venezuela)

Ararás (m. pl). « Les Perroquets », tribus indigènes du Brésil aujourd’hui presque disparues. Ces Indiens habitent les plaines et les rives du Xingu inférieur. On leur a donné ce nom du fait qu’ils ont coutume de s’orner de plumes et à cet effet de se percer les cartilages des narines afin de les y introduire. – La pratique reste en vigueur en Amazonie.

Atlateca (a & s). Nom qui a été donné en ethnologie aux Aztèques, habitants de l’ancienne Atlatlan, que l’on suppose être dans l’Atlantide et qui fut le point de départ de l’immémoriale pérégrination nahoa. – Atlatlan est une forme castillanisée désuète, et le nom courant est aujourd’hui Aztlan. Le nom des habitants d’Aztlan, selon la même construction, serait donc Aztleca.

Axayacate (m). Sorte de mouche des lacs du Mexique, dont les œufs innombrables, qu’elle dépose à la surface des eaux parmi les joncs, forment d’épaisses galettes comestibles, que les pêcheurs vendent sur le marché de Mexico et dans les villages du plateau central. Les Aztèques pratiquaient avec les taches formées par ces agrégations d’œufs une forme de divination, considérant que les plaques répandues à la surface des eaux dessinaient le visage de la déesse du lieu, dont les interprètes pouvaient ainsi connaître l’état d’esprit et savoir si elle était satisfaite ou irritée.

Ayacuá (m). (Du guarani añaquá, diablito) En Argentine, diablotin que les Indiens supposaient armé d’un arc et de flèches, dont la blessure était selon eux la cause de leurs douleurs.

Ayahuasca (f). (Mot quechua. Banisteria metallicolor) 1 Plante sylvestre dont les racines contiennent un principe excitant. 2 Nom de la drogue préparée avec cette plante, plus forte que l’opium et que la morphine, et qui produit parmi les Indiens des hallucinations terribles. « Ils éprouvent la sensation de s’élever dans les airs et de commencer un voyage aérien. La personne sous l’effet de la drogue voit d’abord les images les plus délicieuses, conformément à ses idées et connaissances : les sauvages disent qu’ils voient des lacs enchanteurs, des bosquets couverts de fruits, des oiseaux de toute beauté qui leur communiquent ce qu’ils désirent savoir. Passé ce premier moment, ils commencent à voir des bêtes terribles qui s’apprêtent à les déchirer, leur vol s’arrête et ils tombent à terre pour combattre les bêtes, qui leur communiquent tous les malheurs qui les attendent. À ce moment, le sauvage, qui était jusque-là plongé dans un état de stupeur cataleptique, se lève pour s’emparer de ses armes et insulte ses meilleurs amis, qui le retiennent de force dans son hamac, jusqu’à ce qu’il s’endorme. » (M. Villavicencio) (Le même auteur cité par Santamaría raconte ensuite qu’il a expérimenté les effets de cette drogue sur lui-même et que ses hallucinations ont eu un déroulement exactement identique, bien que les images se fussent adaptées à ses propres représentations courantes.)

Ayamtai (m). (Mot shuar/jivaro) Cabane érigée dans le but exclusif d’y avoir des visions d’ayahuasca (voir l’entrée précédente). Le mot espagnol pour traduire ce terme est soñadero.

Babujal (m). À Cuba, 1 Esprit maléfique qui s’introduit dans le corps des gens pour en prendre possession. 2 Sorcier ; personne qui a passé un pacte avec le diable.

Bucoyas ou Biminis (m. pl). Habitants de l’île Bucoya, où, selon les Indiens, existait une fontaine qui rendait la jeunesse à celui qui buvait de son eau. – « L’île Bucoya » n’est plus un nom connu aujourd’hui ; les îles Bimini se trouvent dans les actuelles Bahamas.

Bucurú (m). (Mot bribri) En Amérique centrale, 1 Impureté de la femme qui vient d’accoucher et du nouveau-né, desquelles il faut se préserver par des rites. 2 Maléfice.

Butamacho (m). Voir imbunche.

Caapí (m). Plante aux longues lianes et aux fleurs roses, dont on extrait un certain alcaloïde. Les magiciens guaranis l’utilisent fréquemment dans un but curatif ainsi qu’au cours de séances spirituelles religieuses. – C’est le nom guarani de l’ayahuasca, un hallucinogène puissant : voir ce mot.

Caapora ou Caipora (m o f). Être fantastique des croyances tupies, dérivé du curupira (voir ce mot), et qui, selon les régions, est représenté sous l’aspect d’une femme unijambiste qui avance en sautillant ou bien comme un enfant à la tête énorme, un oiseau ou encore un génie agreste dont les pieds ont les talons devant et les doigts derrière, monté sur un cochon sauvage et protecteur de la faune et de la flore. Dans ces croyances populaires variées, il est toutefois toujours associé au mauvais sort et à la mort.

Caburé (m). Nom vernaculaire guarani d’une petite chouette de la grosseur du poing (Glaucidium nanum). Caburé-í (m). Il en existe une variété plus petite encore (Glaucidium minutissimum), qui donne son nom à une pratique magique par laquelle le magicien ou la magicienne prépare une petite bourse contenant des plumes de cet animal et ointe avec des particules de la cervelle de l’oiseau et du vermillon. Cette amulette est supposée apporter à son possesseur amour, succès dans les affaires, chance aux jeux de hasard, etc.

Cadejo (m). En Amérique centrale, animal surnaturel, le plus souvent un molosse, qui va par les rues la nuit à la chasse des personnes ivres.

Callaguaya (m). 1 Botaniste des Incas. 2 Sont ainsi nommés de nos jours les Indiens Aymaras qui sont de toutes les fêtes et foires et voyagent entre le Pérou, le Chili et la pampa de Buenos Aires en exerçant la médecine traditionnelle. Certains se consacrent également à la vente d’animaux, en particulier de mules non domestiques, qui cheminent avec facilité dans les Andes car on leur bouche les oreilles avec des chiffons de laine pour que, n’entendant plus aucun bruit, elles suivent leur chemin sans dévier.

Callana (f). Tache calleuse que l’on dit se trouver sur les fesses du métis d’Indien et de Noir. Pedurria (f). Au Honduras, tache bleuâtre que présentent les métis de Blanc et de Noir, dans la région de la colonne vertébrale, au niveau du coccyx. On l’appelle au Mexique le centavo (centime de peso), et c’est le signe indubitable que l’enfant n’est pas de pur sang blanc. Cua, Uah (m). (Mot maya) Au Yucatan, tache bleue que présentent au niveau du coccyx les enfants mulâtres, ou tous métis issus de croisements avec une personne de sang noir.

Cette tache bleue supposée indiquer, selon la croyance populaire des peuples hispano-américains à l’époque de Santamaría, ou du moins selon ce dernier, une origine métisse, et en particulier la présence de sang noir, est de toute évidence ce qu’on appelle la tache pigmentaire congénitale, dite encore tache mongolique. Indique-t-elle indubitablement une hérédité noire, ou amérindienne ? Si elle est rare chez les races leucodermes (très rare chez les plus dépigmentées : Nordiques 3/1000, moins rare chez les autres : France 3 %, Turquie 5,6 %, Portugal 16,6 %), elle doit son nom de tache mongolique au fait qu’elle est surtout associée aux races jaunes d’Asie (Chinois 98 %, Japonais 90 %), tandis qu’elle est présente à une fréquence variant de 50 % (Afrique équatoriale) à 75 % (région du Cap) chez les races noires, et de 17 % (Indiens d’Amazonie) à 85 % (Indiens du Pacifique) chez les races jaunes d’Amérique (Source : La Grande Encyclopédie de la nature, Lausanne, 1972).

Calullanas (m. pl) Dans la région de Lioja, sur le territoire de Quito, nom donné aux Indiennes qui exerçaient l’autorité et dirigeaient le gouvernement de leur province, dans lequel les hommes ne jouaient aucun rôle.

Camahueto (m). Animal fantastique à qui l’on attribue, au Chili, une beauté extraordinaire et des forces colossales. Selon les mythes des Indiens Chilotes (de l’île de Chiloé), il naît dans les fleuves, où il vit jusqu’à ce que, une fois parvenu à sa pleine maturité, il passe à la mer, emportant sur son passage troncs d’arbre et grandes mottes de terre.

Camayoa (m) : Esclave travesti des Indiens du Darien (Panama), à la fois partenaire passif de l’acte homosexuel et chargé de tâches féminines telles que le ménage et le tissage.

Cambevas (m. pl). Nom, signifiant « tête aplatie », par lequel les Portugais du Para désignaient les Tupis de Yapura et du Mapès, dans la vallée de l’Amazone, ceux-là même que les Péruviens appelaient Omaguas, et qui avaient pour coutume de presser entre deux planchettes de bois le front des nouveaux-nés pour lui donner, selon leurs propres dires, l’apparence de la pleine lune. Caraques. Indiens qui résidaient sur la côte du Pérou et en Équateur. Ils se déformaient le crâne de la manière suivante : « Une fois l’enfant né, ils lui abaissaient la tête, et la plaçaient ensuite entre deux planchettes liées de telle manière qu’à l’âge de quatre ou cinq ans elle était large ou longue et sans occiput. Ils disaient qu’ils la façonnaient  ainsi pour qu’ils soient plus sains et capables de fournir un plus grand travail. » (Cieza de Léon)

Camile (s) (De l’aymara kamire) Nom des rebouteux ambulants au Pérou, personnages typiques des campagnes.

Canacuate, Canaguate (m). Nom historique d’un énorme serpent pouvant atteindre dix mètres de long, au Mexique. – Cette définition ne manquera pas d’intéresser les cryptozoologues à la recherche des « bêtes ignorées ». Mais ce pourrait n’être que le nom nahuatl de l’anaconda.

Candileja (f). (La lanterne) Nom que le vulgaire colombien donne à une apparition fantastique ayant l’apparence d’une femme qui, avec une lanterne (un lampion) à la main, poursuit les voyageurs sur les chemins.

Canopa (m). (Mot quechua) En Amérique du Sud, idole de pierre ou de métal.

Capiango (m). En Argentine, sorte de lycanthrope : un homme-jaguar.

Caribes (m. pl). Indiens Caraïbes. « D’où provient cette race Caraïbe ? Son pays d’origine doit-il être recherché en Amérique du Nord ou dans la partie méridionale du continent, dans les Antilles ou au Honduras, dans le bassin du Mississippi ou dans ceux de l’Atrato, de l’Orénoque, de l’Amazone, du Parana ? Rien de concret n’a encore pu être établi sur cette si intéressante question anthropologique. Toutefois, les hypothèses basées sur le type physique et ethnologique de ces Indiens qui occupaient et occupent encore la partie orientale de l’Amérique, permettent de les considérer comme les Atlantes, ainsi qu’étaient nommés, chez les anciens Pélasges, les proches parents des Guanches des Canaries et des Berbères d’Afrique du Nord, une race détruite aux temps préhistoriques par la grande catastrophe géologique qui engloutit l’Atlantide de Platon dans le sein de la mer, catastrophe si grande que toutes les théogonies de l’ancien comme du nouveau monde ont gardé le souvenir de ce déluge ou inondation universelle, de même que les mythes de l’Inde et le poème du Ramayana, ainsi que les mythologies égyptienne et grecque. » (Dr. Salas, Los Indios Caribes)

Carite (m). Nom donné par les indiens Caraïbes au cadavre d’un enfant mort en bas âge, cuit dans la saumure et momifié. C’est une pratique encore en vigueur parmi certaines tribus sauvages du Venezuela. – Selon Oviedo, ce sont les caciques des Caraïbes qui faisaient l’objet d’une telle momification.

Cazahuate (m). (Du nahuatl cuauhitl, arbre, et zahuatl, gale) (Ipomoea murucoides) Arbre de plusieurs espèces, à la sève laiteuse, au sujet de laquelle il existe la crainte qu’elle cause l’imbécilité : il suffirait pour cela de boire à un cours d’eau sur la rive duquel pousse cet arbre. On considère également qu’elle est toxique pour le bétail. En quelques endroits, on l’utilise pour guérir les morsures venimeuses.

Cegua, Cigua (f). (Du nahuatl cihuatl, femme) Sorte de fantôme qui aurait, selon la croyance populaire, un corps de femme et une tête de cheval. Ruben Darío a chanté la cegua dans un de ses poèmes immortels.

Celaje (m). À Porto Rico, revenant, apparition d’une personne défunte. – Dans son sens le plus courant, ce terme sert à désigner des nuages colorés, par exemple des nuages rouges au crépuscule ou au matin, comme dans ces vers de Francisco Villaespesa ‘Sobre el espejo de la mar bruñido/ El sol disipa el matinal celaje…

Cencuate, Zincuate (m). (Pituophis deppei) Couleuvre que les chroniqueurs décrivent de diverses manières et dont le vulgaire croit qu’il suce le lait des femmes à la mamelle lorsqu’elles dorment.

Cenote (m). (Du maya tzonot) Gouffre, résurgence d’eau que l’on trouve au Mexique et dans d’autres parties d’Amérique, généralement en profondeur au centre d’une caverne. Ces gouffres sont très communs au Yucatan où ils constituent les uniques réservoirs d’eau naturels caractéristiques de certaines régions arides. – C’étaient pour les Mayas des lieux de communication avec le monde des dieux. Dans le Cénote sacré de Chichen Itza étaient pratiqués des sacrifices humains cataboliques. Xuche (m). (Mot maya) Nom que l’on donne au Yucatan à des canaux d’évacuation naturels dans la région montagneuse et dont on pense que proviennent les cénotes.

Chac Mool (m) : Sculpture caractéristique de l’art tant des Toltèques que des Mayas, représentant une figure humaine couchée, les jambes pliées et s’appuyant sur les coudes, portant un récipient sur le ventre. On interprète ces statues – sans certitude – soit comme liées à une forme d’intoxication ou d’ivresse rituelle soit comme un autel sacrificiel, le récipient de la statue servant à recueillir le cœur de la victime.

Chamico (m). (Du quechua chamincu. Datura stramonium). Plante solanacée aux propriétés narcotiques, anesthésiantes et vénéneuses, commune dans toute l’Amérique : Datura. On l’appelle au Mexique, entre autres noms, higuera infernal (figuier infernal), yerba del diablo (herbe du diable)… Enchamicar (v. tr). Donner à quelqu’un de la datura pour qu’il acquière le don de double vue et découvre des objets perdus ou des trésors cachés.

Chaneque (m). Au Mexique, entité de l’inframonde dont la fonction principale est de garder les forêts et les animaux sylvestres. Les chaneques peuvent prendre diverses apparences, parmi lesquelles celle d’un homme ou d’une femme de petite taille (lutin), et ils laissent des traces blanches.

Chichilama (f). Selon les traditions syncrétiques issues de la mythologie aztèque, Chichilama est une vieille chienne vivant dans les limbes, où demeurent les enfants morts sans baptême ; s’ils tètent à sa mamelle, ils vont en enfer.

Chiro (m). En Équateur, être fantastique habitant les forêts, dans les provinces azuayas. La même chose que chuzalongo (voir ce mot).

Chivato (m). Au Panama, fantôme représentant le démon et qui se manifeste sous la forme d’un chevreau aux yeux de flammes.

Chucao (m). (Mot mapuche. Pteroptochus rubecula) Au Chili, nom d’un petit oiseau considéré comme augure lors des voyages par la route. S’il chante à la droite du voyageur, celui-ci peut cheminer tranquille, mais s’il chante à sa gauche, il doit s’attendre à toutes sortes de problèmes.

Chueiquehuecú (m). Au Chili, certain animal légendaire vivant dans les eaux et ayant forme de… cuir. – Parmi les définitions obscures de Santamaría, celle-ci remporte le gros lot. Je ne vois pas quelle représentation on peut se faire d’un animal ayant forme de cuir (ou de peau d’animal), vu que la forme du cuir dépend entièrement de la bête où il a été pris ou de la façon dont il a été taillé, et que le concept de cuir ou de peau ne comprend en lui-même aucune notion de forme en particulier. En réalité, cet animal a l’apparence (plutôt que la forme) d’une peau de vache et s’enroule autour des baigneurs pour les entraîner par le fond. Également appelé cuero (cuir/peau), cuero de agua (cuir d’eau), manta (couverture) ou manta del diablo (couverture du diable).

Chuzalongo (m). (Mot quechua) Lutin lubrique et violeur d’aspect repoussant et au pénis énorme, qu’il est obligé de porter sur l’épaule pour ne pas en être embarrassé quand il marche. Selon d’autres récits, cet appendice disproportionné serait son cordon ombilical.

Cíbolas, Cíbolos, Zibolos o Zivolos (m. pl). Nom que l’on donnait aux habitants d’une cité, d’un pays ou royaume imaginaire appelé Cibola, que les Espagnols cherchèrent avec acharnement dans le nord du Mexique, sans jamais le trouver.

Ciguapa (f). Créature féminine, ressemblant à une femme indienne aux pieds à l’envers (le talon devant et les doigts derrière). Elle émet un cri semblable à celui de la perdrix. Elle sort la nuit, au bord des cours d’eau, et peut ensorceler les hommes.

« La ciguapa est un être étrange dont les pieds sont disposés de telle façon que l’on ne sait jamais dans quel sens elle marche. Elle ne sort que la nuit et, si elle vous rencontre, elle vous force à la suivre, et ne vous rend plus jamais la liberté. » (Gérard d’Houville, nom d’auteur de Marie de Heredia, Le séducteur, 1914)

Cingachuscas (m. pl). Indiens sauvages qui habitaient l’actuel département de Loreto, au Pérou. Leur nom signifie nez coupés, car on croit qu’ils se coupaient le nez pour rendre leur aspect plus horrible.

Cipe (m). (De l’aztèque) En Amérique centrale, lutin qui se nourrit de cendres (raison pour laquelle on l’appelle aussi ceniciento). Cette créature est rapportée à une légende précolombienne aztèque. Son avatar au Salvador, le Cipitío, a l’aspect d’un petit enfant vêtu de blanc et portant un grand chapeau.

Clamascozote (m). (De l’aztèque tlamascaqui, prêtre, y zotl, souillure de sang) Aztéquisme par lequel on désigne la plante « cheveux d’ange » (Calliandra grandiflora), parce que ses grands pistils rouges et embrouillés ressemblent peu ou prou à la chevelure couverte de sang des anciens prêtres aztèques.

Coapali, Cueipali (m). Nom que les habitants de certaines régions du Mexique telles que Teotihuacan donnent au jumeau né second, qu’ils croient posséder le mauvais œil.

Cocoyome (m). (Mot tarahumara) Nom vulgaire d’une variété de peyotl, qui représente chez les Indiens Tarahumaras une divinité mineure. (D’autres variétés de la même plante sont également divinisées.) Sumarique (m). Nom vulgaire d’une variété de peyotl, de la racine pilée de laquelle les Tarahumaras extraient un liquide mousseux que les chamanes prennent en petites doses pour entrer en communication avec les dieux grâce aux hallucinations dont ils sont saisis.

Coicoy (m). Au Venezuela, oiseau fabuleux vivant dans les falaises de la sierra, qui crache du feu par les fosses nasales et envoûte ceux qui le regardent.

Cojoba (f). (Deu Caraïbe cohoba, ou de cohiba, tabac) Sorte de tabac à priser d’effet narcotique que les Indiens des Antilles préparaient à partir des graines d’une certaine plante légumineuse (Piptadenia peregrina) du même nom, ou bien encore appelée bois de fer, très semblable au teck d’Amérique. Ils l’utilisaient en particulier lors de leurs cérémonies religieuses. 2 Cérémonie au cours de laquelle les Indiens des Antilles consommaient le tabac à priser de ce nom.

Colocolo (m). Monstre fantastique que le vulgaire, au Chili, croit avoir la forme d’un lézard ou d’un poisson et qu’il suppose provenir de l’œuf dégénéré de la poule.

Copal (m). (du nahuatl copali) Résine produite par divers arbres et que les anciens Mexicains utilisaient comme encens dans leurs temples.

Coras, Choras, Chotas ou Nayaritas (m. pl). Indiens dont les origines sont inconnues, bien que l’on suppose qu’ils vivaient déjà dans la sierra de Nayarit au temps de la pérégrination des Aztèques, desquels ils se défendirent en construisant des tranchées de plus de neuf kilomètres de long. Ce n’est pas avant 1616, semble-t-il, que l’on se rendit compte que la sierra de Nayarit était habitée, mais il s’écoula plus de cent années encore avant que ses habitants soient soumis par les Espagnols, car les montagnes escarpées prêtaient un précieux concours à leur défense.

Corequenque (m). (Phalcobœnus megalopterus) Oiseau sacré des Incas, dont les plumes splendides servaient à l’ornement du diadème royal.

Cu (m). Lieu de culte des anciens Aztèques, généralement en forme de monticule ; il en existe de nombreux restes dans plusieurs parties du pays. Ku est un mot maya « aztéquisé ». Les kues mayas originels étaient destinés au culte, c’étaient des tumulus de forme pyramidale dressés sur la tombe des morts et au sommet desquels étaient établis des oratoires ; c’est pourquoi les Espagnols appelèrent cues les temples aztèques.

Cuñantensecuimas (f. pl). Dans la langue des Indiens Topayos, nom signifiant femmes sans époux que ces Indiens donnaient aux fameuses Amazones, femmes guerrières dont on croit qu’elles vivaient dans la région du bassin du Marañon.

Curundú (m). (Mot guarani) Amulette qui dévie les balles et les coups de lance, dans les rixes ou les fameux « duels créoles » des gauchos.

Curupa (f) ou Curupay (m). (Du guarani curupaib, árbol del hechizo, l’arbre du sortilège. Piptadenia sebil) Plante légumineuse, peu connue en Europe, que certains Indiens, et spécialement les Omaguas, utilisent pour produire une ivresse qui leur dure un jour entier et produit des rêves agréables. Son écorce est employée en tannerie. – Il semblerait que ce soit la même chose que le ñopo (voir ce mot), car le nom scientifique ici donné est synonyme de celui donné à ñopo.

Curupí (m). (Mot guarani) Génie des forêts. C’est un Indien corpulent de couleur rubiconde, qui a les doigts de pied à l’arrière et les talons devant. Quand le Curupi apparaissait aux Guaranis, ils devenaient fous, se jetaient dans une rivière ou dans des arbustes pleins d’épines pour se tuer.

Curupira ou Currupira (m). Créature fantastique habitant les forêts, considéré comme l’un des mythes les plus anciens du Brésil. Il est représenté comme un garçonnet de petite taille aux cheveux couleur de feu et les pieds talons devant et doigts derrière pour induire les chasseurs en erreur. Il est le protecteur des arbres et des animaux.

Cuyancúa (f). Au Salvador, animal de grande taille ayant une queue de serpent et la partie antérieure d’un cochon sauvage ou sanglier.

Desentongar (vt). Combattre les effets de la tonga, nom vulgaire de la stramoine, ou datura officinale, plante qui produit un sommeil hypnotique.

Eltún (m). (Mot mapuche) Cimetière indien, au Chili, ou encore tombeau, ou trésor caché dans la terre.

Embichar (vt). En Argentine, et particulièrement parmi les gauchos de la pampa, pratiquer la sorcellerie à l’aide de certains animaux ou bestioles, que le sorcier serait capable de faire entrer dans le ventre d’autrui.

Esapán (m). « Temple du sang », lieu où les prêtres aztèques pratiquaient l’auto-sacrifice en versant leur propre sang.

Ezyoa (vt). « Couvrir de sang » : Les prêtres aztèques se badigeonnaient le visage avec le sang des victimes sacrifiées. Lors de certains rites, on versait également le sang sur les images des dieux.

Frijolito (m). (Sophora secundiflora) (Littéralt. « petit haricot ») Dans le nord du Mexique, et principalement dans la province de Tejas, plante dont les graines contiennent un alcaloïde extrêmement vénéneux. Les Indiens prennent de ces graines réduites en poudre, en petites doses, afin de provoquer une sorte d’intoxication délirante, suivie d’un sommeil profond qui dure plusieurs jours.

Guaca, Huaca (f). 1 Sépulture des Incas et autres peuples indigènes d’Amérique du Sud. Le terme s’emploie également en Amérique centrale, où l’on a trouvé de ces tombes en abondance au Panama. 2 Trésor caché. 3 Ancien temple indigène. Guaco, Huaco (m). 1 Au Pérou, idole, généralement de terre, commune dans les guacas. 2 Par extension, tout objet trouvé dans une guaca. Guaquear, Huaquear (v. intr). Chercher des trésors, en fouillant les tombes préhispaniques.

Guacolote (m) (De cuahuitl, arbre, y colotl, scorpion, en allusion aux épines) (Caelsapinia crista) Roseau très épineux – d’où son nom – qui produit des amandes gris jaune très dures, utilisées par certains Indiens des Antilles comme amulette ou talisman.

Guará (m). Mot de la langue des Guajiros du Venezuela par lequel ces Indiens désignent leurs amulettes ou fétiches principaux, qui peuvent avoir des formes diverses, généralement très compliquées. « Le guará est un fétiche d’une grande valeur chez les Guajiros. Ceux qui en possèdent un sont considérés comme les plus puissants et les plus riches d’entre eux. (…) En ce qui concerne l’origine du guará, les Guajiros disent qu’ils en ignorent la provenance, que leurs actuels propriétaires les ont reçus de leurs parents, qui les avaient reçus des leurs, de sorte qu’ils sont la propriété d’une même famille depuis des temps immémoriaux. » (Jahn)

Güecuvu (m). Génie du mal dans la mythologie Mapuche, que les Indiens, lors de leurs libations, invoquent avec les âmes de leurs ancêtres et auquel ils attribuent divers pouvoirs surnaturels.

Guillatún, Nguillatún (m). Cérémonie des Indiens Araucans (Mapuches) pour accomplir des actions propitiatoires en vue de la pluie ou d’autres bienfaits.

Guirivillo (m). Voir Ñirivilo.

Hermano (m). « Frère », au Costa Rica, apparition, fantôme, spectre, âme en peine.

Iara (f). (Mot guarani) Iara ou « Mère des eaux », créature fantastique, espèce de sirène, mi-femme mi-poisson, qui vit dans les rivières et les lacs.

Ichuri (m). (Mot quechua) Nom de certains prêtres incas, confesseurs de ces Indiens.

Ijillo (m). (Del aztèque ihiyo ou ihio, souffle) Au Honduras, les personnes superstitieuses appellent ainsi une maladie dont ils croient atteintes les plantes que touche une personne venant d’être en contact avec un mourant.

Imbunche, Ibunche (m). (Du mapuche ivum, monstre) 1 Maléfice, sortilège, enchantement diabolique. 2 À Chiloé, le sorcier maître du sabbat. 3 Certain sorcier ou personnage comparable à un ogre, qui enlève les enfants pour les transformer en monstres. – La jambe droite de l’enfant est brisée et attachée à son dos, ce qui fait qu’il ne peut plus se mouvoir qu’en rampant sur l’autre genou et les deux mains, sa langue est rendue fourchue et l’application d’un onguent magique entraîne une extrême pilosité. L’imbunche est le monstre ainsi produit par le sorcier, qui s’en sert comme gardien de sa caverne. Un autre nom en est butamacho.

Itacayo (m). Au Guatemala, nain ou lutin des rivières, velu et lubrique, violeur de femmes. Également appelé sisimite.

Itoto (m). Les Indiens Caraïbes donnaient ce nom au cadavre momifié de leurs ennemis tués à la guerre.

Janase bequas (m. pl). Hommes titanesques du cap de Sainte-Marie, de Tierra Firme. (Totalement inconnus sous ce nom sur internet. Ils devaient se distinguer par une très grande taille. Santamaría ne met pas en doute leur existence, car, s’agissant de fantômes et autres gobelins, il ne manque jamais de préciser que ces êtres n’existent que dans la tête du « vulgaire ».)

Jarjacha (f). Démon des Andes, apparaissant sous une forme mi-homme mi-flamme, ou bien sous l’aspect d’un chien, et condamné à errer de par le monde pour avoir commis l’inceste.

Jichi (m). Dans les Andes, l’animal roi des lagunes, serpent gigantesque qui maintient celles-ci par sa présence. Quand il quitte un point d’eau, celui-ci s’assèche.

Jigüe, Güije (m). À Cuba, lutin « amoureux » (je suppose que cela fait allusion à la lubricité, un trait que l’on trouve chez d’autres farfadets, véritables satyres, du folklore amérindien mais aussi européen) et joueur, très brun, portant une longue chevelure, et qui, selon les croyances populaires, a sa résidence principale dans les eaux.

Lampalagua (f). 1 En Argentine, serpent de grande taille, le boa constrictor ou anaconda, également appelé ampalagua. 2 Au Chili, monstre fabuleux qui assèche les rivières et les fleuves en en buvant toute l’eau.

Llicta, Llipta, ou Llucta (f). (Du quechua lliptta) Pâte alcaline, composée de chaux et de cendre de quinoa, de pomme de terre, de cactus, de gomme de hediondilla, ou encore de maïs tendre, et que les Indiens Quechuas prennent en petits morceaux durs, comme excitant, mélangés à leurs bouchées de coca, pratique répandue depuis le Pérou jusqu’au nord de l’Argentine. Constitue en Bolivie un article de commerce ordinaire. Acullico, Acollico ou Acuyicua (m). Pâte à mâcher de feuilles de coca, avec ou sans llicta, que le mâcheur de coca (coquero), en Amérique du Sud, consomme pour tuer la faim et se donner des forces. Mambí (m). Sorte de pâte ou de substance savonneuse, couleur de cendre, que les Indiens mélangent à la coca pour la mâcher. Mita (f). En Bolivie, récolte de la feuille de coca. 2 Au Pérou, la seconde et les tailles suivantes de la coca. Poporo (m). (Mot caraïbe) Petit récipient dont les Indiens du Venezuela, du Pérou et de Bolivie se servent pour transporter la coca ou bien le hayo, feuilles de coca émiettées, mêlées de chaux et de cendre, à mâcher. On l’appelle également baparón au Venezuela. – La dimension rituelle de la coca est absente de ces définitions.

Luancura (f). (Du mapuche) Au Chili, nom donné à un bézoard qui se forme dans l’estomac du guanaco, un animal semblable au lama, et à laquelle les indigènes attribuent des vertus médicinales.

Luisón, Lobisón, Lobizón (m). Dans le Cône Sud, fantôme ayant l’apparence d’une personne et qui se transforme en animal à la tombée de la nuit. Le mot est tiré du portugais lobisomem, qui n’est autre qu’un loup-garou. En espagnol, il sert à désigner une certaine créature des légendes tupi-guaranies dont le nom original ne semble pas s’être transmis jusqu’à nous. – Dans cette croyance des Tupi-Guaranis, il s’agit du septième fils consécutif d’un même lit, qui se transforme régulièrement en chien ou en loup. Il réalise ses sorties nocturnes hebdomadaires le vendredi. Il n’est pas carnivore mais se nourrit de la fiente des poulaillers.

Lutona (f). Fantôme ayant l’apparence d’une femme vêtue de noir, en Équateur.

Macuñ, Macuñi (m). (Mot mapuche) 1 Au Chili, dans la province de Chiloé, espèce de poncho fait, selon la croyance populaire, de la peau arrachée à un mort, dont se couvrent les sorciers. Il se fabrique également avec la peau de certain poisson qui émet la nuit une lumière phosphorescente.

Mainumbi (m). (Mot guarani) Colibri. Les croyances populaires affirment que sa présence augure d’une bonne nouvelle ou d’une visite agréable.

Malqui (m). (Mot quechua) Nom donné, dans l’archéologie péruvienne, aux tumuli qui renfermaient les momies des Incas et qui avaient leurs prêtres et desservants particuliers, commis à leur garde.

Mamacuna (f). (Du quechua) Chez les Incas, femmes âgées, matrones honorables et de sang noble, sorte de vestales qui veillaient sur les Vierges du Soleil.

Mambeadero (m). En Amazonie, espace rituel de réunion où les Indiens prennent des décisions collectivement tout en faisant usage du mambe (poudre obtenue à partir des feuilles de la coca amazonienne) et de l’ambil (tabac à chiquer amazonien).

Mañahua (f). (Mot mapuche) Casque de cuir paré de plumes, ou bien fait d’une tête d’animal entière, que portaient comme ornement les Indiens du Chili.

Maqueche (m). (Du maya) Dans la région orientale, maya, de la province de Tabasco, nom d’un petit insecte commun, que mettent les gens de la campagne dans une chaînette, comme amulette, autour du cou des jeunes enfants, dans le but de les prémunir de certaines maladies.

Masacoate (m). Espèce de boa dont la chair, considérée comme un puissant aphrodisiaque, était si appréciée des Aztèques qu’ils pratiquaient l’élevage de ce serpent.

Millahuinllin (m). Au Chili, pierres que l’on frotte dans l’eau d’irrigation afin de faire pousser en abondance des pommes de terre volumineuses.

Mohán (m). En Colombie, sorcier, magicien. « Ressembler à un mohán », avoir les cheveux longs et mal peignés. Mohanes (m. pl). Indiens magiciens qui habitaient au début du dix-septième siècle dans les forêts de la province de Quito. Ils remplissaient, sous ce nom et sous celui de piaches (voir ce mot), des fonctions de prêtres guérisseurs, intermédiaires entre les ches, ou divinités supérieures, et les Indiens pour plusieurs tribus d’Amérique du Sud telles que les descendants de la race timote, au Venezuela.

Momostle (m). Monticules des anciennes ruines aztèques, à l’intérieur desquels se trouvent des restes d’objets de céramique et que l’on suppose avoir été les autels (les temples) de l’ancienne race indigène. Dans la région du sud-est de Tabasco, on les appelle des cuyes ou cuyos (voir  le mot cu).

Motepulizo (m). « Saignée du membre viril », chez les Aztèques, auto-sacrifice que pratiquent les dieux, en imitation de Quetzalcoatl, pour rendre vie aux ossements des générations passées, en versant leur sang dessus, et créer ainsi la cinquième humanité (l’humanité actuelle). Les hommes la pratiquent également, en l’honneur des dieux.

Muqui (m). Nain ou lutin des mines, dans les Andes. (Il faut rappeler que l’activité minière a toujours été très importante dans les Andes. Selon les historiens, la plus importante exploitation commerciale du monde au seizième siècle était les mines d’argent de Potosí en Bolivie.)

Ñacanendi (m). « La relation entre le ñacanendi des Guayaquis et le Yazy Yateré des Guaranis me semble certaine, bien qu’il existe certaines différences entre les deux. La première est que le Yazy Yateré est un être unique, tandis que les ñacanendis constituent une classe d’hommes, petits et couverts de poils. Ils vivent dans les bosquets les plus profonds de la forêt, possèdent des arcs et des flèches mais pas de haches ni de machettes. On suppose qu’ils mesurent entre 1,20 m et 1,30 m. Ils marchent courbés comme des petits vieux. Je me souviens que le Yazy Yateré, dans une vieille légende tupie, apparaît comme un vieillard courbé et boiteux. (…) Mais c’est une version rare. En général, le Yazy Yateré est présenté comme un jeune garçon blond et beau, et les ñacanendis sont blonds eux aussi. De même que le Yazy Yateré, ils ont l’habitude d’enlever les nourrissons ou de les tuer. / Ils [Le sujet n’est pas précisé. Il semblerait que la citation de Santamaría soit incomplète] furent d’accord avec moi pour dire que les ñacanendis sont des êtres humains, qu’ils vivent dans des cavernes, où ils laissent leurs enfants dans des plats de terre fermés par des couvercles jusqu’à ce qu’ils sachent marcher. Ils ont un visage humain, mais leurs empreintes rappellent celles du fourmilier. Ils ont une voix humaine mais personne ne peut les comprendre. Ils ont mauvaise odeur, et par ailleurs vont toujours nus. Ils n’utilisent ni cruches ni paniers ni plateaux de cire, et ne savent pas non plus faire de feu. Avec leurs flèches ils tuent des hommes, des porcs sauvages, des bovins, jamais de cervidés. Personne ne sait ce qu’ils mangent, peut-être des porcs sauvages. (…) Un Guayaqui m’a assuré que les ñacanendis sont très nombreux. Les Guayaquis ont très peur de ceux qui viennent parfois la nuit dans leurs villages : s’ils ne tuent pas, ils pincent et griffent. » (Dra. Wanda Hanke, Los indios Guayaquí, estudio publicado en la «Rev. Geográfica Americana», de Buenos Aires, ag. 1938, N° 59)

Nagual, Nahual (m). Animal symbolique représentant l’esprit protecteur d’une personne. 2 Sorcier, magicien pouvant changer de forme par enchantement.

Ñandú Tatá (m). (Mot guarani) « L’autruche de feu » est, dans les croyances populaires, un feu-follet qui sort la nuit et court à la manière de l’autruche appelée ñandú.

Ñirivilo (m). Selon la croyance populaire du Chili, animal fabuleux qui vit dans les eaux et fait du mal à ceux qui s’y baignent. – Nom mapuche qui signifie « renard-serpent » car le monstre a une tête de renard et un corps de serpent. Il est doté d’une longue queue de renard pourvue de griffes, avec lesquelles il entraîne par le fond ceux qui traversent les cours d’eau ou s’y baignent.

Ñopo (m). Chez les Indiens Otomacos, Yaruros et d’autres, poudre extraite de la racine d’une herbacée (Anadenanthera peregrina), produisant des effets hallucinogènes. Les Indiens la prisent comme du tabac à priser ou se la font souffler dans le nez par un tiers à l’aide d’une sorte de sarbacane. Les chamanes de ces ethnies s’en servent pour avoir des rêves prophétiques. On la trouve également appelée niopo, yopo ou mopo. (Voir également le mot paricá)

Ñusta (f). Nom de la Vestale, chez les Incas, laquelle, en plus du service divin, avait le privilège de préparer la chicha destinée à la consommation du souverain.

Ojagua. (Fils du soleil, dans la langue caraïbe) Nom que donnèrent aux Espagnols de la Conquête les habitants des côtes caraïbes de l’Amérique du Sud. Usachies. Nom que donnèrent les indigènes de la vallée de Bogota aux premiers Espagnols entrant dans ces régions, composé des mots usa (soleil) et echia (lune), car ils croyaient qu’ils en étaient les fils. Viracocha. Dieu des anciens Péruviens, dans la mythologie quechua, qui était considéré comme fils du soleil. 2 Dénomination que les Indiens péruviens et chiliens donnèrent aux Espagnols, à l’époque de la Conquête et encore quelque temps après. Teul, Teules ou Tehules. (De l’azt. teotl ou teutl, dieu) Nom que les Aztèques donnèrent aux conquistadores espagnols, les croyant fils du soleil. Tuira (m). Dieu, esprit chez les Indiens Caraïbes. Les Caraïbes donnèrent ce nom aux Espagnols, ainsi que l’assure Oviedo.

Ololiuque (m). (Ipomoea sidaefolia) Nom donné au Mexique à une plante dont la graine contient un narcotique enivrant et provoquant le délire, à la manière du peyotl.

Ombú (m). Grand arbre de bon feuillage, typique du milieu guarani (Phytolacca dioica). Sa cendre, qui contient de la potasse, permet de fabriquer du savon. La supersticion l’associe aux trésors cachés, entre ses racines, ainsi qu’aux luces malas, « lumières mauvaises » (feux-follets) ; de même, les oiseaux ne nicheraient jamais dans ses branches, et dormir sous l’arbre serait néfaste.

Selon Santamaría, l’ombú pousse isolé au milieu de la pampa et n’est d’aucune utilité si ce n’est pour l’ombre ou l’abri temporaire qu’il offre contre la pluie ou le vent, vu qu’il n’a pas de fruits et que son bois spongieux ne peut servir ni en charpenterie ni pour le chauffage, dans la mesure où il ne prend pas feu. On le trouve également souvent dans les cimetières, en Argentine. – Il est curieux que l’arbre soit dit ici ne pas brûler, alors que l’on a vu plus haut que sa cendre sert à faire du savon ; mais ces deux sources ont près de cinquante ans d’écart (Dacunda Díaz pour la première et la plus récente).

Pachacuti (m). Dans les Andes, grand renversement des conditions du monde, où ce qui est « en haut » passe « en bas » et vice-versa ; la conquête espagnole a représenté un de ces renversements et l’idée est assez présente dans les communautés indiennes des Andes qu’un nouveau renversement est imminent, avec le « retour de l’Inca » (l’empereur inca) occulte (un peu comme l’Imam occulte du chi’isme).

Pantitlán (m). Canal souterrain de la lagune de Tenochtitlan, dans le gouffre duquel étaient jetés les albinos et autres enfants stigmatisés, comme ceux nés siamois ou présentant d’autres graves déformations. On y jetait également des offrandes de papier, caoutchouc et pierres précieuses. Les cœurs de certaines victimes sacrifiées y étaient promenés dans une embarcation sacrée, en l’honneur de Huitzilopochtli.

Paricá (f). (Mot tupi) Substance narcotique, en forme de poudre, préparée à partir des graines séchées, et peut-être aussi des feuilles, d’une plante légumineuse (Piptadenia peregrina) ; que certains peuples indigènes du Brésil, de l’Argentine, du Chili et d’autres parties de l’Amérique du Sud consomment à la manière du tabac à priser, en aspirations nasales. On a trouvé, principalement dans le désert de l’Atacama, au Chili, des tablettes de cette préparation ainsi que des tubes spéciaux pour l’inhalation. – Ainsi, plutôt qu’à la manière du tabac à priser, c’est à la manière de la cocaïne contemporaine que cette substance était consommée. – C’est la même chose que le ñopo (voir ce mot), et les deux noms scientifiques différents sont donnés sur Wikipédia comme synonymes. Et, comme indiqué pour le ñopo, les deux modes d’inhalation de la substance sont pratiqués.

Payé (m). 1 En Argentine, nom populaire du diable. 2 Amulette protectrice qui consiste généralement en une plume de caburé (voir ce mot), une écharde de santo viejo (le bois d’une essence d’arbre ?) ou bien une balle extraite d’une blessure. 3 Sortilège, mauvais œil. 4 Sorcier. – S’agissant de la définition 2, par Santamaría, il faut croire qu’il s’agit de la même chose que la définition du caburé-í plus haut, par Dacunda Díaz.

Peyote (m). Peyotl, plante cactacée en forme de cœur possédant des propriétés hallucinogènes et qui servait à communiquer avec les dieux.

Piache (m). (Mot caraïbe) Dans les mythes des anciens Indiens Caraïbes, au Venezuela, prêtre qui était, au choix, sorcier, magicien, botaniste. Le mot est entré dans le langage courant avec le sens de guérisseur.

Piguchén, Picuchén, Piuchén (m). (De l’araucan pihuichen, couleuvre qui siffle en volant) Au Chili, monstre fabuleux en forme de lézard avec des ailes de chauve-souris, qui tue par son sifflement ou son regard, et qui boit le sang des hommes ainsi que des animaux à distance. 2 « Taverne de male mort », où l’on vend un alcool infâme ; également, maison de prostitution.

Pillunchuca (f). Herbe du Chili, à laquelle les indigènes attribuent des propriétés magiques (prise en infusion, pour devenir un habile voleur et/ou prévenir les accidents).

Pincoya (f). Dans la mythologie araucane des indiens de Chiloé, espèce de Néréide ou fée marine ; sirène qui, en compagnie de son époux le Pincoy, attire abondance de poissons et de fruits de mer là où elle réside.

Pinto (m). «Mal del pinto», Maladie bien connue, sorte de teigne squameuse très laide, endémique dans certaines régions de terre chaude et à une altitude déterminée au-dessus du niveau de la mer. Pintos (m. pl). Indiens d’Oaxaca et de Guerrero, au Mexique, ainsi que du Nicaragua, appartenant à des tribus très anciennes et qui présentent sur la peau des taches blanches sur fond sombre, ou inversement, effet du mal del pinto. Les machettes forgées par les Pintos d’Oaxaca sont fameuses. – Dans son poème El drama del alma (1867), le grand poète espagnol Zorrilla les appelle les « lépreux » du Mexique, et il tient à les distinguer des Indiens, évoquant à plusieurs reprises « les Indiens et les Pintos », comme si ceux-ci formaient une race à part, un peu comme les cagots (agotes) du nord de l’Espagne et du midi de la France, cette race de parias dont on disait qu’ils étaient lépreux. Il est à noter que le détail évoqué par Santamaría quant à la très grande ancienneté de ces Indiens pourrait accréditer l’idée d’une origine distincte de celle des Indiens qui les entourent.

Pipa de diablos. Expression familière, au Honduras, pour désigner une légion de démons. (Cette légion de démons m’évoque la « procession de fantômes » qui est la définition du nom commun estantigua en Espagne. Qu’un mot serve à désigner une telle chose apporte une confirmation au propos de Kant, dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime, selon lequel l’âme espagnole se caractérise par le sentiment du sublime avec tendance au fantastique. Il s’agit, je l’ai dit, d’un nom commun, mais qui dérive du nom propre Estantigua, laquelle est en Castille ce qu’est la Santa Compañía, ou Güestia, en Galice, une apparition caractérisée qui annonce un décès proche.)

Piranú (m). Monstre protecteur des poissons, dans la région de Misiones, en Argentine. C’est un grand poisson noir, avec de grands yeux et une tête de cheval, qui coulait par le fond les pirogues des pêcheurs.

Pistaco, Pishtaco (m). Au Pérou, monstre à l’apparence humaine, ogre qui tue les hommes pour dévorer leur graisse frite. 2 Désigne également un type de criminels vivant dans les cavernes et supposés assassiner les gens pour vendre leur graisse (mais il s’agirait d’une pure et simple rumeur).

Pombero (m). En Argentine et au Paraguay, espèce de lutin, génie protecteur des oiseaux. – Comme pour luisón/lobizón, ce nom semble venir du portugais/brésilien ; le nom tupi-guarani est Pyragué.

Pupusa (f). (Mot quechua. Werneria digitata) Plante sylvestre qui pousse dans la cordillère des Andes, au Pérou et au Chili, employée efficacement pour combattre le mal de puna (le vertige de la cordillère), ainsi que les indigestions. Le mal de puna, également connu sous le nom de soroche, est un vertige provoqué par la raréfaction de l’air dans les lieux les plus élevés de la cordillère des Andes, et qui présente des symptômes de postration générale, vomissements, bourdonnements et douleurs d’oreille.

Pusana (f). Au Venezuela, herbe de l’Orénoque à laquelle les Indiens attribuent la propriété magique d’attirer des amants aux femmes. 2 Breuvage aphrodisiaque préparé par les Indiens avec cette plante.

Quesalcoate. (Quetzalcoatl) Dieu de l’air, dans la mythologie nahoa, symbolisé par un serpent à plumes. La tradition le dépeint comme un homme blanc, corpulent, au front large, aux grands yeux, à la barbe fournie. Prêtre de Tula, souverain pontife et divinité, il entreprit un long voyage d’exil et disparut. La tradition, chez les Aztèques, y a vu la disparition des hommes blancs et barbus prédecesseurs de Colomb dans la découverte de l’Amérique ou précurseurs de la conquête espagnole.

Quetzal (m). Le quetzal était un oiseau sacré pour les anciens Mexicains, qui donnaient à ses plumes la même valeur qu’à l’émeraude ; elles constituaient le tribut suprême, en tant qu’ornement du manteau des empereurs aztèques. C’était également un oiseau mythologique, symbole de la beauté des dieux, et aujourd’hui encore ses plumes servent de talisman et l’on attribue à son cœur des vertus curatives secrètes.

Quilca (f). Signe idéographique des dessins rupestres et des pétroglyphes des Andes, dont le sens, tout comme l’art inca des quipus, semble perdu à jamais. (En ce qui concerne le déchiffrement des quipus, les découvertes du site d’Incahuasi en 2013 ont toutefois fait dire à certains qu’une « pierre de Rosette » venait d’être découverte : à suivre.)

Quinames, Quinametzin (m. pl). Premiers habitants du Mexique, que l’ethnographie considère aujourd’hui comme légendaires, et qui avaient une taille de géants. Ils vivaient principalement sur les rives de l’Atoyac, dans l’actuelle province de Puebla.

Salamanca (f). En Argentine, sorcellerie, science diabolique et, par extension, caverne ou autre lieu où se réunissent les sorciers de la région, sous la présidence du diable, pour enseigner leur magie noire. (Du nom, de toute évidence, de l’ancienne et célèbre université espagnole de Salamanque.)

Sangraco (m). Indien guérisseur pratiquant la saignée.

Santero (n). Personne dont l’occupation est de fabriquer des saints de bois, ou de les remettre en état. 2. Personne qui vend des images de saints. – Le mot n’a pas ces sens-là en Espagne, où il désigne ou bien une personne extravagante dans sa dévotion aux images des saints, ou bien la personne responsable d’un ermitage ou d’un sanctuaire, ou bien celui ou celle qui guérit par voie de magie, ou encore la personne qui mendie en s’aidant d’une image de saint.

Sumé o Tumé. Saint Thomas. Prêtre qui enseigna aux Guaranis la culture de la terre. – L’ethnologue et linguiste Dacunda Díaz reprend à son compte la thèse (qui fait partie du folklore guarani colonial) selon laquelle l’apôtre Thomas aurait fait de grands voyages à travers le monde, selon les uns en Inde, selon les autres, à l’instar du polymathe mexicain Carlos de Sigüenza y Gongora (mort en 1700), aux Indes, c’est-à-dire en Amérique.

Surumpe, Surumpi, Surupí (m). (Mot aymara) Inflammation des yeux causée par la réverbération du soleil sur la neige des montagnes. Elle se contracte en traversant les sommets des Andes sans précaution.

Tacuache (m). (Mot caraïbe, selon Zayas. Cela paraît être une simple variante de l’aztequisme tlacuache. Solenodon paradoxus) À Cuba, petit carnassier, sorte de blaireau de couleur blanchâtre. L’ascendance du terme est authentiquement aztèque et cela peut être une preuve de plus de la thèse soutenue par le savant linguiste Marcos E. Becerra, qui, dans son étude Por la ruta de la Atlántida [Sur la route de l’Atlantide], a démontré la parenté des langues caraïbes et du maya avec l’aztèque, celle-ci étant l’antécédente de celles-là. (Voir Atlateca et Caribes)

Tangatanga (m). (Du quechua tanka) Nom du célèbre scarabée mythologique qui représente le dieu des Quichuas et des Aymaras, dans la tradition sacrée de ces indigènes ; semblable à celui que vénéraient les anciens Égyptiens.

Tapalcúa (f). Nom que l’on donne au Guatemala à une espèce de couleuvre qui aurait deux têtes et au sujet de laquelle le chroniqueur Fuentes y Guzmán rapporte d’autres fables.

Tecihuero, ra (m). Individu auquel les Indiens attribuent le pouvoir magique d’attirer ou d’éloigner des nuages de grêle.

Tecotín (m). Danse sacrée pratiquée par les Aztèques dans leurs temples.

Tecuán (m). Animal fantastique, mangeur d’hommes de la mythologie aztèque. 2. Au Honduras, nom populaire du léopard, car il mange des hommes. De même au Nicaragua, où on l’appelle également teguan.

Teocomite, Tepenexcomite (m). Le fenouil, important dans les rites aztèques, parce que ses épines servaient à saigner les corps lors des sacrifices.

Teopacle (m). (De l’azt. teotl, dieu, et patli, médecine) Onguent sacré des prêtres aztèques dont ils s’enduisaient le corps, se croyant ainsi prémunis contre tout danger extérieur. C’était, selon Clavijero, une répugnante préparation d’insectes venimeux réduits en cendre, de suie, d’herbes diverses, ainsi que de bestioles vivantes, le tout mélangé et pilé.

Teotl (m). Dans l’ancien empire mexicain, l’esprit suprême. (La similitude pour ainsi dire parfaite avec le grec théos a été remarquée et a donné lieu à diverses spéculations.)

Tequina (m). Sorcier des Indiens Caraïbes.

Tetlacihue (m). Tlahuepoche (f). Tetlacihue : mot aztèque désignant un sorcier ou magicien. Tlahuepoche : sorcière ou magicienne.

Tlacamichi (m). (De l’azt. tlacatl, homme, y michin, poisson) Petit poisson de quelques lacs qui possède au-dessus de chaque œil une sorte de pierre transparente, et qui, dans la cosmographie nahoa, représente l’homme, lequel n’a pas disparu pendant le déluge mais s’est transformé en poisson.

Tlacatlaolli (m). « Homme-maïs », mets sacré consistant en la chair humaine d’un sacrifié préparée avec du maïs. Le corps de la victime immolée est rendu à ses proches ou à ses maîtres pour qu’en en consommant la chair ils se nourrissent de son esprit.

Tlalconete, Tlaconete (m). (Mot aztèque) Certain animal d’aspect répugnant, espèce de limace vivant dans les lieux humides. On raconte qu’elle s’introduit dans le vagin des femmes, dont seul un coït peut l’extraire ; de sorte qu’elle est particulièrement redoutable aux vierges.

Tlacuilo (m). Nom donné, dans les anciennes chroniques et histoires mexicaines, aux individus qui, chez les Aztèques, pratiquaient l’écriture hiéroglyphique.

Tlamanacali (m). Temple, édifice préhispanique où avaient lieu les sacrifices humains et où étaient placées les offrandes. (Icpac Tlamanacali : la Grande Pyramide de Mexico).

Tolteca (a & s). Toltèque : une des tribus indigènes du Mexique, qui possédait sa propre civilisation et bâtit un très important empire dans la région. … M. Chavero n’accepte pas la version de Veytia, reçue d’Ixtlilxochitl, et fait sienne celle des Annales de Cuautitlan, selon laquelle Tula, capitale des Toltèques, aurait été fondée en 674 [et non en 713, selon Veytia] et les rois toltèques auraient régné dans l’ordre suivant : Mixcoamazatzin, de 700 à 765 ; Huetzin puis Totepeuh, jusqu’en 887 ; Ilhuitimaitl jusqu’en 925 ; Topiltzin Quetzalcoatl jusqu’en 947 ; Matlacxoxitl jusqu’en 978 ; Nauyotzin jusqu’en 997 ; Matlacoatzin jusqu’en 1025 ; Tlicoatzin jusqu’en 1046 ; Huemac jusqu’en 1048 ; Quetzalcoatl II jusqu’en 1116. … Certains croient que les Toltèques entrèrent en contact avec la race blanche et qu’un évêque chrétien leur enseigna le culte de la Croix et plusieurs traditions de cette religion, comme celles du Déluge et du Paradis terrestre. D’autres le nient catégoriquement. (L’un des premiers, sinon le premier, à avoir formulé ces hypothèses n’est autre que le père Bartolomé de Las Casas, le défenseur des Indiens.)

Traiguén (m). Chez les Araucans, à Chiloé, cascade dans laquelle se baigne le sorcier huit jours durant afin de s’effacer le baptême.

Trauco (m). 1 Au Chili, dans la province de Chiloé, personnage mythique d’aspect répugnant, qui vit dans les arbres, a le visage tourné dans la direction du dos et dont le regard effroyable contrefait le corps de la personne sur laquelle il se fixe. 2 Dans certaines régions, personnage mythique, espèce de lutin des bois qui aide les jeunes filles qui lui plaisent à cueillir des fruits. (La description 2 de Santamaría est très pudique. Dans le cas de créatures comme l’itacayo, le pombero, etc, il s’agit de satyres, et même de petite taille ils sont dangereux pour les femmes.)

Tulivieja (f). Au Costa Rica, harpie qui, selon les superstitions populaires, habite les forêts.

Ucumar (m). (Du quechua ucumari, ours) « On appelait ainsi un homme quasi bestial, hideux et velu, qui vivait dans les montagnes de Tucuman, il y a quelques années, et qui occupa l’attention publique jusqu’à sa capture par les autorités. On lui imputait plusieurs rapts de jeunes filles. » (Lizonzo Borda)

Ulmecas ou Olmecas (m. pl). (Olmèques). La tribu des Olmèques fut l’une des premières à peupler le territoire du plateau central du Mexique. … La légende raconte qu’en arrivant dans la vallée de Puebla, les Olmèques la trouvèrent occupée par une race autochtone de géants, à laquelle certains historiens donnent une origine chichimèque, et qui est peut-être celle des Quinames (voir ce mot), complètement sauvage, avec laquelle ils entrèrent en guerre jusqu’à ce qu’ils l’aient entièrement exterminée. C’était une race adonnée aux boissons enivrantes, qui connaissait déjà la fabrication et la préparation du pulque.

Urabá, Urabaes ou Urabás (m. pl). Nation d’Indiens Caraïbes qui s’établirent sur le littoral de Colombie, dans le golfe d’Uraba. Ses principales localités étaient Urabaibe, Caribana, Apurimando, Rio Léon, et, plus à l’intérieur, Dabaibe, site d’un trésor fameux, sorte d’El Dorado qui attira la convoitise des conquistadores, sur le territoire de l’actuelle Antioquia.

Uturunco, Uturuncu (m). 1 En Argentine, un des noms du jaguar. 2 Animal fabuleux, tigre ou lézard à deux têtes, prenant parfois forme humaine. Runa-uturuncu (m). Homme-jaguar, homme qui se transforme la nuit en jaguar rôdant dans la campagne pour assouvir sa faim.

Vajear, Bajear (tr). Faculté attribuée à certains reptiles d’hypnotiser leurs proies en projetant sur elles leur souffle ou haleine. 2 Jeter un sort à quelqu’un, ou bien simplement gagner sa volonté par la flatterie.

Valichú ou Gualicho (m) : Dans le Cône Sud, sortilège ou objet produisant un sortilège, d’après le nom de l’esprit du mal chez les Indiens Tehuelches.

Viruñas (m). En Colombie, type de fantôme apparaissant sous la forme d’un chien noir aux yeux de flamme, traînant des chaînes. Les chaînes sont présentes sous d’autres formes du mythe, quand l’apparition se manifeste à l’intérieur de maisons hantées, sous aucune forme visible mais par le bruit de ses chaînes.

Votán (m). 1 Divinité des Indiens Quichés, considéré comme le fondateur de leur nation. C’était un grand prêtre qui les guida dans leur pérégrination jusqu’à la côté du golfe du Mexique et permit à cette tribu de s’établir d’abord sur les rives de l’Usumacinta, d’où elle s’étendit par la suite. Presque tous les peuples de l’isthme du continent déifièrent Votan et en firent leur dieu. 2 Nom générique des prêtres de ce culte. Votánides. Indiens qui habitaient en Amérique centrale, où ils constituèrent l’empire de Kibalkay. Leur nom vient de ce que leur premier chef était Votan. (La similitude pour ainsi dire parfaite avec le nom du Wotan scandinave – Odin en français – a été remarquée. Le nom de Kibalkay a totalement disparu de la circulation : on n’en trouve mention, sur internet, que dans une page de journal nord-américain… des années 1850. [J’ai écrit la phrase qui précède en 2013 et force est de constater qu’il n’existe plus aujourd’hui sur internet la moindre source, du moins accessible depuis Google, au sujet de « Kibalkay » (à part le présent blog)…])

Vuta (m). Au Chili, dans la province de Chiloé, maître du sabbat, qui, selon la croyance populaire, a le visage déformé et une pierre collée au dos. Il va nu et, lors des grandes festivités, sort de sa caverne accompagné des autres sorciers. Un autre nom, donc, d’imbunche (voir ce mot).

Xoxalero (m). Nom donné communément à un certain sorcier ou magicien doté du mauvais œil.

Xtabentún (m). (Mot maya. Turbina corymbosa) Herbe de la famille des convolvulacées, cultivée comme plante grimpante. On dit que sa graine contient un narcotique hallucinogène d’effet semblable à celui du peyotl.

Yacaretas (m. pl). Nation d’Indiens sauvages qui occupait les forêts au nord du Marañon. Certains croient que leur territoire est le fameux El Dorado.

Yateré. (mot guarani) Esprit originaire de la lune (Yacy) : Yacy Yateré. (Voir ñacanendi)

Yerepomonga (f). (Mot guarani) Serpent du Brésil vivant immobile au fond de l’eau, et dont on dit qu’il reste collé à l’animal le touchant, qui l’entraîne alors avec lui.

Yoshi (m). Parmi certaines ethnies d’Amazonie, divinité sur laquelle le chamane peut agir à l’aide de ses chants afin d’obtenir la guérison d’une personne. Il existe par exemple un yoshi de l’ayahuasca (voir ce mot) que le chamane invoque pour guérir les troubles éventuels liés à l’ingestion de cette plante.

Yugo (m). (Littéralt. « Joug ») Nom communément retenu par les archéologues, au Mexique, pour désigner certain objet archéologique en pierre, en forme de fer à cheval, provenant des races autochtones et également connu sous le nom d’« arc » (arco). « On ignore le véritable usage de ces pièces archéologiques. Les auteurs ont des opinions diverses sur la question : les uns inclinent à penser qu’elles étaient appliquées au cou des victimes pour faciliter le sacrifice humain courant (par extraction du cœur, pour l’offrir aux dieux) ; d’autres supposent que ce sont des pierres pénitentielles, ou des objets de culte, ou des représentations d’êtres ou de forces créatrices, ou bien qu’ils avaient un usage funéraire, ou encore qu’ils servaient dans des monuments cosmogoniques. Certains yugos sont très délicatement travaillés. Ils sont pour la plupart d’origine totonaque. » (Jesús Galindo y Villa)

Zemí (m). Nom de certaines divinités, fétiches ou esprits chez les anciens Indiens des Antilles. Même chose que Semi (m) : à Cuba, divinité inférieure, médiatrice des divinités supérieures, chez les Indiens de l’époque précolombienne, qui incarnaient dans ces esprits toutes les forces de la nature.

Zompantli, Tzompantli (m). Site des temples aztèques où l’on alignait les crânes des victimes. Autel de crânes.

Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala

Aiban Wagua est un poète contemporain panaméen d’ethnie kuna (guna) et de langue kuna et espagnole.

Dans mon billet Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x), j’ai annoncé la publication de traductions françaises d’un choix de ses poèmes, ayant recu son accord ; ce sont les traductions ici présentes, de poèmes originaux en espagnol.

Guna Yala est le nom de la patrie kuna. Les Kunas du Panama vivent essentiellement dans la région de l’archipel de San Blas, sur la côte atlantique, un territoire disposant d’une large autonomie au sein du Panama depuis la « Révolution kuna » de 1925, dont j’ai parlé dans le billet mentionné précédemment.

Aiban Wagua a été ordonné prêtre à Rome en 1975. Cet élément biographique mais davantage encore son œuvre poétique le placent aux côtés d’Ernesto Cardenal, avec une poésie indigéniste, sociale et anti-impérialiste, qui n’épargne pas le clergé dans sa dénonciation de l’exploitation des peuples d’Amérique. – À la différence de la poésie d’Ernesto Cardenal, il s’agit d’une poésie écrite par un Indien.

Aiban Wagua a également été initié prêtre des rites kunas, au terme d’une formation de sept ans, et, ce qui n’étonnera guère compte tenu de ce qui vient d’être dit de sa poésie, est proche de la théologie de la libération (la source de ces deux points est le site web Pan-Amazon Synod Watch, un site catholique conservateur opposé à ce genre de tendances).

Aiban est né à Guna Yala et y vit depuis 1981, après des études en Colombie, au Costa Rica, en Espagne et en Italie. Selon son site web (voir ci-dessous), « le Congrès général kuna, plus haute autorité décisionnelle et administrative du peuple kuna, l’a nommé à la tête de la Commission pour la réforme du fonctionnement des relations entre l’État panaméen et Guna Yala » («El Congreso General Guna, máxima autoridad de decisión y administración del pueblo guna, le ha encomendado la Comisión de reformas de normas que rigen entre el Estado Panameño y Gunayala.»)

Sur son site, www.aibanwagua.org, peuvent être lus plusieurs de ses recueils poétiques. J’ai choisi les poèmes suivants dans son anthologie Kaaubi : Selecciόn de algunos poemas 1972-1992 (Gunayala, 1997) (Kaaubi : Choix de poèmes 1972-1992). Ce sont donc des poèmes relativement anciens, mais Aiban continue d’écrire et a publié plusieurs autres recueils entre-temps. Aiban Wagua est par ailleurs l’auteur de textes littéraires en prose, d’essais et d’œuvres pédagogiques.

Aiban Wagua
(Source : site web Poetas Siglo XXI – Antología Mundial)

*

Amérique (América), 1972

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

La mer,
l’ouvrier,
(toute la matière première),
debout,
la déchirent jusqu’aux moelles
avec un fouet de grèves, enlèvements,
coups de poing, coups d’État.

L’Amérique, sur les épaules des USA,
(noire de faim !)
– vendeuse de beignets –
saute comme un bouffon.

Mon Amérique aux yeux indiens
aux tresses blessées de fleuves
dans le matin idéal du Dieu du maïs.

L’Amérique possède une falaise d’étoiles,
collectionne des sardines,
et a des glands dans le ventre.

L’Amérique, qui ne veut plus de fard,
vend sa chevelure de pétrole
pour un quintal de paillage,
joue avec un monde de pétards,
et, chaussant les bottes du Che,
donne des coups de poing avec un bras cassé,
une averse de débâcle dans l’âme.

L’Amérique !
Angoissée et libérée,
avec son orthographe d’enfant,
morte d’espoir !

On dirait que l’Amérique
me regarde dans les yeux,
et, tombant de côté,
cherche à se mettre sur les genoux.

*

Paix pour cet enfant (Paz para este niño), 1972

Paix,
paix pour cet enfant qui me demande l’aumône en urinant
dans le grand trou saturé de lait atomique.

Pour cet enfant presque pas né, serpent
de peur, projet-avant-projet,
paravent, tarlatane.

Cette terre est absente
et prolongée de blessures tournées vers moi.
Nous mourrons ici comme des rats
en buvant le café noir du Vietnam.

Je demande la paix. La paix. Paix pour que naisse un enfant
qui puisse dire : Guerre ! Un peu de paix
pour que nous soyons moins chiens.

Je demande la paix pour cet enfant ; pour ce vieillard.
Pharisiens, imbéciles, ignorants,
lâchez cette grenade ! Je vous dénoncerai
à l’ONU ! (Sourde et décatie
comme une vieille dévote.)

Je demande la paix. Et qu’est-ce donc ? seulement
une énigme me couvrant les yeux ?

*

Quel est mon péché ? (¿Cuál es mi pecado?), 1972

L’homme est arrimé
aux yeux d’un ange blanchi,
suçant la pulpe multiple des astres,
scarabée dans la manche de Dieu.

Des milliers de chairs s’engloutissent
les unes les autres,
à cause d’un morpion emplumé,
pour une pincée de paix momifiée.

Je suis témoin d’enfants
malsains de vide ;
ils nous cassent les pieds à tous,
et nous ne nous mettons même pas en colère.

(Ils échangent des pommes de terre
pour quelques côtelettes
de vieillards rhumatisants !)

Je donne un grain de chapelet, une petite pièce,
à qui veut,
je la jette par la fenêtre
– en regardant de côté –
pour qu’elle pousse en un champ verdoyant
de dégoût et répugnance.

Je m’en lave les mains,
crache au marché,
exige un rabais pour le kilo de saucisses,
car je suis une personne importante.

Je demande à Dieu que la guerre prenne fin,
et que tous meurent.
Nous abominons jusqu’à notre sentiment
de ratatouille et de linge sale.

Je vends des jambes.
Je vends des thermomètres enfoncés
dans la douleur,
dans la dimension de ma faute,
dans le néant.

Je m’en lave les mains
et me mets à éternuer,
quel est mon péché ?
Habiter la ville
de ceux qui goûtent mourir
en se donnant des coups de coude
déguisés en nudistes.
Un navire chargé de la marchandise de Dieu
retenu dans un port inachevé.

*

De diverses polices d’assurance et livrets (Varias pólizas y cartillas), 1974

« Puisque ce n’est qu’un Indien ! »
messieurs les jurés,
une caricature d’homme,
(Un homme ? Ah ah ah ah !)
Pithecanthropus erectus :
il s’était engraissé
du lopin de terre
que nous lui avions baillé à ferme ;
l’Indien ne produit pas,
fainéant,
sorcier,
sauvage…
Nous avons nettoyé la propriété !
étendu le terrain,
brûlé la paille…
et
à présent nous pouvons vivre en paix
sans ce maudit fils de chien !

Allons !
Il y a tant de problèmes à régler :
homicides,
voleurs,
guérilleros,
enlèvements d’ambassadeurs,
tant… et
tant de projets !
Le jury ne perd pas son temps
avec si peu de chose.
La patrie appartient aux gens capables,
et capables de compter
sur diverses polices d’assurance
et livrets bancaires
et… leur bonne mine…

Et Dieu créa le matin
et celui-ci compta sept fils :
l’absence,
l’espoir…
et la toux qui dure toute la nuit.

De là,
je vois l’Indien s’approcher du marchand,
lui tendre sa gamelle en caoutchouc
pour une assiettée de soupe à la tomate.
De là,
je le suis des yeux fixement
et souffre de sa démarche d’ivrogne
qui ne sait pas si Dieu a raison
ou bien le gouverneur ou le contrebandier.

Parfois,
je m’approche de lui.
Il se tait. Il est tout le limon préhistorique ;
il exhale la douleur laissée
par la chair brûlée d’Atahualpa.

D’abord, ils l’arrachèrent à son Dieu,
ensuite à sa terre ;
aujourd’hui à son nom…
Que reste-t-il de lui ?

La Maira1 déjà décolorée
qui s’ouvre pour le blesser à mort
et la méduse qui commence à s’enrouler
autour de l’histoire : rien !
Absolument rien !

1 Maira : Il y a deux façons, selon moi, d’interpréter ici ce prénom féminin. Ou bien il s’agit de la compagne de l’Indien ou bien, le nom Maira étant apparenté à Maria, ce pourrait être une statue décolorée de la Vierge Marie ouvrant les bras (et Maira, plutôt que Maria, serait la façon rustique dont l’Indien nomme la Vierge).

*

Pour Ustupu (A Ustupu), 1976

Ici, la mer partage son jeu
et la lune la contemple
jetant des poignées de cristal
sur le squelette de Nele Kantule2.

Ici le rire a ancré
sa protestation et commence
à peigner la jeune fille après son bain.

Ici on se donne la main
et l’amour est réciproque
et le chemin serpente
sous le cocotier d’Ustupir3.

Ici, le soleil ne s’incline pas,
résistant à la nuit
dans un blanc tournoi de vérités empoignées.

Ici, on t’appellera frère,
et tu iras, les mains pleines de coquillages
et incapable de les jeter
jusqu’à ce que tu te confondes avec ces eaux.

Ici, ici, ici à Ustupu !

2 Nele Kantule : Un leader de la Révolution kuna de 1925, enterré dans l’île d’Ustupu à Guna Yala.

3 Ustupir : Une île de Guna Yala voisine d’Ustupu.

*

Cette liberté me fait mal (Me duele esa libertad), 1976

J’ai amarré ma pirogue
et je marche, cherchant un lieu
où placarder un manifeste de pauvres gens.

La terre pousse la fécule de maïs,
et cette liberté me fait mal.
La mer monte à chaque lune nouvelle,
sa plainte me scrute et me parle,
et cette liberté me fait mal.
La distance est un rosaire d’oiseaux
picorant l’infini,
et cette liberté me fait mal.
Je cherche un lieu intime avec le vent
où le pauvre commanderait
sur son champ et sa vie.

Dans chaque sanglot naît un bras meurtri,
et la balance ondoie :
et ma liberté me fait mal :
Non !
Je suis un esclave. Comprends-moi bien !
Regarde mon poignet,
mes pieds,
j’ai des chaussures, je porte une cravate,
je peux donner ses cinquante centimes
au cireur de rue, et je suis un pauvre esclave
jouant à l’homme libre.

Je suis marginalisé
quand on crache au visage de mon frère indien
en le couvrant de promesses,
sur tous les chemins d’Amérique.
Je suis déchiqueté quand on me prend ma ferme
et qu’il n’existe aucune loi pour me défendre.
Je suis sans travail comme l’Indien occidentalisé
et je lève le cruchon la peur de la matraque au ventre…
…Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’Indien qui a cru à l’argent
et s’est réveillé
avec un maître-chanteur protégé par la loi.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans mon cousin de Pindupu, Ikandi, Nabsadi,
la mort commençant
à lui lécher les pieds.

Et je veux me sentir libre !
Libre dans l’ouvrier et le paysan
désabusés qui attendent l’aube nouvelle.

Et je veux me sentir libre !
Libre avec la patrie. Libre
de mouiller ma pirogue dans la Zone du Canal
et de marcher nu-pieds.
Semer le cacao près de mon drapeau
et crier que cette patrie est mienne.

*

Frère indien (Hermano indio), 1976

Le touriste arrive, frère indien.
Il vient désarmé,
en short et chemisette,
l’appareil-photo en bandoulière.

Le touriste arrive, frère indien.
Rien !
Il ne se passera rien !
Nous aurons de l’argent et une petite copine waga4,
et nous donnerons la main
au chimpanzé,
à la mouche africaine,
au jaguar,
et au moucheron.

Le touriste achètera des cacahuètes,
des bananes,
de la viande de cheval pour l’ocelot
et le jaguar,
et à nous il jettera ses centimes,
voudra qu’on les attrape en l’air
ou au fond de la mer,
attrape la cacahuète,
attrape la petite pièce,
attrapez-les et entretuez-vous !
Flash ! une photo de sa chérie
donnant à manger au petit Indien.

Le touriste arrive, frère indien.
Je vais me mettre à la porte de ma maison
pour qu’ils n’enterrent pas mon grand-père.
C’est ma maison !
Et j’irai avec la lune enfant
et, avec la lune vieille,
je proférerai de nouveau des paroles indiennes.

Nous chanterons pour le touriste
même quand la douleur nous tourmente.

Le touriste arrive, il est déjà là, frère indien.
Il est venu avec la faux
et on nous a dit que c’était
la chandelle pour les morts.
Il a divisé notre terre.
Le touriste a formé
des équipes de combat.
Peut-être vais-je te rouer de coups
quand le touriste préfèrera tes plages !
Et on dit que c’est une fleur orientale !

Mon frère,
les touristes, les touristes !
Tant d’amis avec une gouge
et une fleur dans chaque main.
Tant d’amis aux yeux tendres
qui se déshabillent et laissent l’eau sale,
l’enfant dira de haine et de mort,
et son père dit que c’est de l’argent.
Tant d’amis !
Nous les renverrons chez eux, frère indien.
Cette fois le chimpanzé ne nous aura pas !
Frère indien !
Frère indien !!
Frère indien !!!

4 waga : (dans le texte original : uaga) Nom des étrangers en langue kuna.

*

Reste un homme ! (¡Manténte humano!), 1979

Mon frère, ne recule pas,
reste un homme jusqu’à la mort !

Quand ils te placeront à côté de la hutte,
et le touriste te demandera d’ôter ton short
pour que tout soit primitif
et que la photo crée la sensation…

Quand ils te feront accroupir
pour rôtir des campagnols d’eau,
et le réalisateur du film
te dira de sourire
pour que les gens « cultivés »
rêvent de vampires après la projection…

Quand ils te noueront la cravate au cou
et que viendra ton « protecteur » exigeant
que tu portes une chemise colorée
avec son slogan sur le dos,
en disant qu’il t’a tiré
de la boue et des nids de mouche…

Quand tu croiras rencontrer « la civilisation »
en train de piétiner la tienne,
et qu’ils te montreront par les rues
te vêtiront de frac
et parleront de ta douceur…

Quand ils promettront de transformer le fleuve
en chapelet de murano…
Camarade indien !
Ouvre les yeux et ne les crois pas !
Ne les crois pas !!
Ne les crois pas !!!
Ne demande pas de chemise usagée, ni de bonbons,
ni de piécettes, ni de miséricorde !
Demande justice !
Prends une poignée de la terre que tu foules
et à la vie à la mort !
Dresse ton torse dur
et résiste jusqu’à la fin !
Ne renonce pas à la lutte
mais étends ton pouvoir séculaire !
À l’intérieur de toi, frère indien, ranime ta colère,
reste un homme jusqu’à la mort !!!

*

Mon Amérique femme 1 (Mi América niña 1), 1987

Cette Amérique répandue et courbée,
faite marimba rebelle, capable d’attendre
dans les maquis, les taudis, les favelas…
je parle d’elle,
de la brune libre et piquante
qui me rappelle sa mère,
belle louve qui dormait
avec la jarre sur le feu,
et les mains fermées sur la sarbacane.

Mon Amérique qui grandit trempée de sang
le long des fleuves,
des forêts, des bidonvilles.
Elle sait que sa mère
refusa de se peindre les ongles
voulant recueillir intègre
sa colère de femme indienne,
hennissement pur dans la steppe.

Vinrent les hommes blancs et barbus,
ils frappèrent la fille, se disputèrent ses jambes,
mais elle, faite silex,
sortit serrant le poing
et fredonnant son chant à la liberté.

Mon Amérique, fille splendide de natifs valeureux,
seulement une larme pour le fils tombé,
et retour dans la tranchée,
car la patrie brûle.
Mon Amérique femme solidaire,
soutenant l’homme qui boite perdant son sang,
voix courroucée de résistance féconde.

Cette Amérique terre et balayeuse
qui plante en cachette la racine de demain,
grosse de danses et de saveurs de miel ;
poème éclos sur le vieux chemin
déterminé à brandir la vérité
face à tant de crachats gringos et de fonds monétaires…

Mon Amérique femme qui oublie
d’acheter des dentelles et des bonbons
et connaît le sang acide de la terre,
et dans l’œil noir de la nuit
préfère les paroles subversives de l’aïeul.
Mon Amérique femme pauvre
qui prend dans ses bras sa petite sœur,
la porte à sa ceinture, et toutes deux cahin-caha
vont vers la colline
où vivaient libres et intègres les Anciens.

Femme Amérique, capable de briser des silences
face au crime des empires,
cette Amérique indienne, Abya Yala5 dard et pieu,
parole juste, naja dangereux,
contre la mitraille les bombardements
et un pentagone mal né…
Et il n’est pas de Pékin, le fil de sa machette,
il porte la saveur ancienne de la vie
et l’histoire de ses ancêtres, nullement dociles.
Mon Amérique femme,
pour toute caution ses enfants roués de coups,
tempête qui menace,
femme chaussée de sandales de cuir brut
un orage dans son cœur intense.

Elle est ma mère nullement soumise,
et je la regarde, cette Indienne mince et franche
dont les envahisseurs ne purent jamais faire une Malinche,
je la regarde, cette gamine africaine
qui navigua fragile et piétinée
avec une robuste violence dans son sein libre,
et qui sut arroser coup après coup
la fleur d’ébène née terreuse.
Je la regarde, l’astuce de la paysanne
qui sait comment inciter ses poules
à couver les œufs ;
ou cette femme fragile
qui mesure dans sa chair la fièvre de son frère,
et qu’importe s’ils l’appellent terroriste… !
Elle se tient prête à assommer l’assassin de son poing.
Mon Amérique femme, je vais à tes côtés
et je sais que Dieu met la main dans le même plat que nous…
Ainsi parlent les faits, et ils ne mentent pas.

5 Abya Yala : L’Amérique, en langue kuna.

*

Mon Amérique femme 2 (Mi América niña 2), 1987

Mon Amérique a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant,
à demi analphabète, les mains tendues,
panier de légumes,
bidon de pétrole.

De caste indienne indomptable et libre,
elle préfère l’ignorer…
je la surprends exténuée,
cils postiches,
peinture de marchand ambulant.
– Je n’ai pas de quoi manger
et ne supporte pas la chicha de tamarin,
je préfère le made in USA,
et ne me parle pas de morale,
j’ai besoin de palais, de bijoux, de carrosses,
de servantes, de pistolets, de petits soldats… – dit l’enfant.

Elle a peu d’années,
c’est, dirais-je, une enfant :
elle a suspendu son poncho indien
et sa chemise en coton paysanne,
elle n’a plus sa besace à la ceinture,
elle porte des jeans, a de grosses voitures et
un galant blond…
elle a ses entrées à la White House,
délicieuse Indienne occidentalisée…
et comme elle sait bien que là, dans les couloirs,
ses amants louent tendrement ses seins pétris.

On lui donne peu de chose
pour son bidon de pétrole,
son étain et son cuivre…
ses cernes, comme ils se voient !
Ses fils ont toujours voulu la défendre,
mais elle a si peur
que son amant se mette en colère, car alors
le blond lui crie dessus :
« Dis que ce sont des terroristes et des antidémocrates… ! »
Et elle répète, terroristes ! terroristes !
Pauvre Amérique ! sa mère n’était pas comme ça.

Elle a peu d’années,
c’est encore, dirais-je, une enfant :
elle dit toujours yes à son blond.
La pauvre petite a demandé beaucoup
et c’est moi qui dois payer ses dettes,
mais avec les planches pourries
et l’odeur d’urine dont j’hérite,
comment vais-je payer ?
Elle dit que son jules
est le tact démocratique incarné,
mais nous savons tous que le blond
se nourrit de pauvres et crache des squelettes,
et que sa démocratie pue les oligarques,
les mangeurs de peuples, l’exploitation,
la misère, la merde ;
et devant ses tout-puissants vetos,
mon Amérique dit OK.

Alors je lui criai : Vieille bonne femme !
Elle a les jambes fatiguées,
son amant yankee fait mitrailler des enfants,
pille et extermine,
et cela,
c’est ce qu’il appelle sa sécurité d’État,
son intérêt humanitaire,
et il crie à ma vieille bonne femme :
« Dis que tout est bien ! »
Et elle se mord les lèvres et dit : OK !
Le gringo bombarde mes frères,
donne des armes pour tuer des peuples entiers,
saccage les frontières,
pisse sur les droits de l’homme,
distribue cent millions
pour perforer le crâne des pauvres…
et il dit à ma petite vieille :
« Toi, dis que c’est peace, peace !
– OK, dit la vieille, mais…
mon chéri, aime-moi avec tes dolarcitos !

Amérique, Amérique,
redeviens mère
et souviens-toi de la grande aïeule,
belle lancière indienne
qui remontait le courant
en aspirant à pleins poumons la liberté !

*

Civilise mon cœur, maman (Civiliza mi corazόn, mamá), 1987

Je reviens très pauvre, maman,
prends mon baluchon de linge sale
et vois comme il ne reste rien dans l’outre
de chicha fraîche
qu’emporta ton adolescent il y a de cela plusieurs lunes.

Garde avec toi, maman,
ton petit chasseur empilant des lances,
mal aimé, effrayé,
son hamac prolétarien mal roulé.

Je reviens affligé, maman,
j’ai tété les seins de Kueloyai6
et parmi tant d’armes étrangères
j’ai perdu jusqu’à mon nom
et tu sais bien que ce n’est pas ainsi qu’on peut combattre :
je ne suis qu’un enfant qui à son réveil
ne trouve plus sa pirogue de balsa…

Maman, je reviens me traînant au sol,
avec cette cravate je reviens souffrant,
avec ces mocassins à la mode je reviens souffrant,
avec ce corps debout je saigne,
avec ce nouveau visage je saigne…

Je suis ton bébé cerf, paysanne kuna,
emmène-moi à la pirogue en bois akebir’uala,
allume le feu de siguanala,
et jettes-y une poignée de cacao rouge,
comme le prescrit le médecin inatuledi.

Redis-moi tes meilleurs mythes,
parle-moi du fleuve de verre du héros Tad Ibe,
apaise la colère du caïman en moi,
remue le jagua dans la calebasse,
l’akuanusa, la menthe, la petite racine…
Apprends-moi à goûter l’histoire droite !

Maman, tout au fond de moi meurt ton petit cerf,
mais il respire encore,
nu-pieds et vêtu de peu,
le pantalon décousu.
Il choisit ton nom
mais a perdu son odeur de menthe,
il se souvient parfois en pleurant
que tu allais sur les eaux en direction de la mangrove
où se trouvent nos morts,
où nous avons répandu grand-père un jour.
Rafraîchis-moi de ces eaux,
et de la vieille argile
pétris une image kuna
pour que palpite sans ride la vérité en moi
et que m’envahisse Ibelele7 de son rythme extrême.

Maman, murmure-moi des mots de pardon,
civilise mon cœur à nouveau,
et fais-en une barricade
parce qu’un homme doit rester chez lui :
déjà résonne éclatant le tambour de l’école,
on appelle ton suara, ton koke, ton kangi.

Femme, laisse-moi revenir à la grande famille,
suivre la danse du vautour,
mâcher de nouveau la chair noire de l’uyusae,
tresser la corde dure
du grand hamac,
presser mon cri
de chicha noire.
Sauve ton faon, femme kuna !

6 Kueloyai : la Mère des crapauds, personnage des légendes kunas.

7 Ibelele : personnage des légendes kunas, un fondateur de la civilisation kuna.

*

Ibua ? (¿Ibua?), 1987

Note. Ibua : dans le dictionnaire kuna-espagnol en ligne : « Qu’est-ce ? » (¿qué es?). S’il fallait le traduire dans le poème, le mieux serait doute un simple « Hein ? ».

Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
Ibua ?
Civilise-toi, Indien, sois quelqu’un,
viens et incorpore cette merveille !
Ibua ?
Civilise la pointe sauvage de ta flèche,
ta massue, ton pagne, ta pirogue… !
Cours à la ville
et excite la malédiction,
que la matraque ait odeur d’Indien,
comme le taudis, le lupanar,
la prison, l’asile des fous.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
Ibua ?

Que se tordent mille bouches pour protester,
mille putes et mille enfants de personne,
faits obus et napalm.
Civilise-toi, Indien, civilise-toi !
et couche-toi au coin d’une rue,
simule la paralysie, la phtisie, la cécité,
que les braves gens se signent,
et que tombent des étrons dans ton bol.
Intègre-toi, Indien, intègre-toi !
descends de la forêt, sors des fleuves,
des îles, des déserts,
(ah, comme je les savoure, ces îles, ces forêts !)
mendie un travail qui n’existe pas, remplis les bouges,
lave le vomi, et les urinoirs de tes exploiteurs,
mets des galoches et achète des télés,
même si tu pourris de faim,
consomme, Indien, consomme !
Renie tes pères
tes gestes sacrés, ta mère la terre,
et appelle « papa » celui qui te vend au plus offrant
et te divise et te dresse pour être sa bête de somme !

Cher frère, travailleur de lianes,
papa fut un bel et vaillant archer,
et nos ancêtres des guerriers de la tête aux pieds…
Souviens-toi d’eux !
Arrête la pirogue
où ces aïeux laissèrent la jarre
et le tison encore fumant,
là près du mince ruisseau,
où papa conversa avec Kegebyai,
dialogue avec l’éternel Ñamandú,
avec le puissant Ngöbo,
le brillant Ankoré,
l’éternel Wiracocha…
Civilisation !
Ibua ?

Camarade de l’histoire nouvelle,
porte-faix de peuple en souffrance,
redresse ton dos, relève la tête,
scrute les traces qui disparaissent
dans le bruit de la rivière, dans la chaleur de la nuit.
La civilisation est la dignité vaillante
que faufilèrent les aïeux
au long des siècles
en une résistance ardente.
C’est le cœur rouge de vie
qui célèbre nos gens
goûtant les rites de l’aïeule qui ne meurt pas.
C’est le sang de nos héros
fait verdoyante patrie toujours vigilante,
l’orgueil qui fleurit en toi,
libre enfant du Grand Paba…
Ce sont tes fermes et le pain mis au four
à la chaleur de ton front…

Civilisation ?
Ibua ?
T’identifier à qui ? et… pourquoi ?
Quel est ce frère modèle
et qu’est-ce que sa loi de vie commune ?
Indien, frère, sans cesse assiégé, éreinté
et qui ne s’est jamais rendu,
mitraillé mille fois renaissant,
chair violente d’Ulcué Chocué,
Sepé, Simral, Iguaibiliginia8 !
Maître d’Abya Yala,
encerclé de propriétaires terriens, silence dur,
camarade incessamment victimisé, graine arrivée à point…
salue le waga et deviens son frère et ami
mais
avec ton bras kuna,
avec tes yeux paez,
avec ta mémoire guarayo,
avec ton histoire mundurucu,
avec ta dignité chauffée à blanc.
Regarde la terre que tu foules,
et deviens cri avec elle,
ne mets pas fin à la lutte,
confère à tes fils la force et la ténacité,
la lumière et l’arc, la vie et la soif des martyrs !
Cloue en eux la vérité
jusqu’à les faire sang fécond, mon frère !

8 Ulcué Chocué etc. : noms de plusieurs personnalités de la cause indienne. Álvaro Ulcué Chocué fut un prêtre colombien d’ethnie paez, assassiné en 1984. Sepé Tiaraju fut au dix-huitième siècle un leader de la Guerre des Guaranis (Guerra Guaranítica) contre le déplacement forcé des Indiens. Simral Colman fut un leader de la Révolution kuna de 1925, ainsi qu’Iguaibiliginia, alias Nele Kantule, que nous avons déjà rencontré plus haut (note 2).

*

Toute chose a son nom (Cada cosa tiene su nombre), 1992

Un jour ton fils te demandera un nom,
une terre, une hutte,
la vérité de tes vieilles cicatrices.
Laisse-le regarder, alors, les hautes collines
et les plateaux où paissent aujourd’hui
les vaches du riche ;
là même où les Anciens
étaient libres et savaient
que cette terre leur appartenait
(avant la loi maudite qui nous convertit en mendiants…)

Un jour ta fille collera son oreille contre le peuple
et reprisera dans son corps
le chant armé de la justice.
Son panier plein des lamentations de la terre,
elle exigera de toi la couleur pure de l’histoire.
Alors,
dis à ta fille que sa mère
fut traînée un soir sur le sable de la rivière,
et brutalement tuée.
Cette enfant pressera l’aube de son peuple.

Les trois, blessés comme les guerriers
qui ne mollissent point pendant l’embuscade,
redeviendront alors
la veine d’Atahualpa qui ne s’est point fermée,
qui nous fit solennel rythme de liberté.

Laisse, frère indien, tes enfants
s’accrocher aux aïeux
qui, même après la mort,
savent résister et ne tremblent pas.

Frère ami,
fais de ta parole capable de guérir les blessures
une arme et une barricade,
interdis-toi les larmes de faiblesse,
fais don à ton peuple d’enfants libres,
renouvelle ton orgueil indien.
Peu importe ce qu’ils en disent :
Nous sommes propriétaires d’Abya Yala !

*

Guananí, 1992

Note. Guananí, plus connue sous le nom de Guanahani, est l’île des Antilles où Christophe Colomb posa le pied en Amérique. Hatuey, nommé dans le poème, était le chef des Indiens Siboney qui occupaient cette île ainsi que plusieurs autres, dont l’actuelle Cuba.

Où sont tes fils,
chère tante Guananí ?
Où l’ont-ils enterré,
ton bien-aimé Hatuey ?

Ma tante, ils te tondirent
à coups de dents et de becs
de vautour
et de rongeurs de terres étrangères.
Et aujourd’hui ils jettent des feuilles vertes
sur les flaques de sang,
mettent une fleur rare à la table des mitrés.

Ils t’ont vêtue en riche paysanne,
te couronnent de pauvres
restés sans maison,
parce qu’un clocher
avait plus de valeur que des milliers d’enfants affamés,
parce que viennent les évêques,
parce que vient l’Église.

Mes cousins, tes fils, sont morts,
les vautours les ont dévorés l’un après l’autre,
et peut-être la fête en est-elle plus belle.
Et l’on me raconte aujourd’hui
que les pauvres manifestent en toi,
mais que les poursuivent les mêmes chiens
que les envahisseurs lâchèrent
dans nos rues.

Ma tante, nous sommes encore en vie,
et Hatuey continue de refuser le baptême,
et la voix des Siboneys
nous élève et nous traverse
faisant de nous une semence prête à éclore.
Et la lutte n’est pas terminée,
Tante Guananí !