Poésie anti-impérialiste du Panama

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol, sont tirés d’une Antología general de la poesía panameña (siglos XIX-XX) (Editorial Bruguera, Barcelona, 1974) (Anthologie générale de la la poésie panaméenne des 19e et 20e siècles), dont on peut noter au passage qu’elle a été publiée par une maison d’édition qui, bien qu’internationale (Barcelona Bogota Buenos Aires Caracas México), avait son siège à Barcelone, en Espagne, vers la fin du franquisme.

Il n’est pas inutile de souligner cette donnée, à première vue paradoxale étant donné la nature répressive du régime franquiste, car nous tirons surtout de cette anthologie des textes de nature sociale et politique, prolétariens, anti-impérialistes, révolutionnaires. Il est probable que la censure du régime, à la veille de sa disparition, s’était relâchée.

Comme le Pérou sous le « gouvernement révolutionnaire de la force armée », le Panama présente cette caractéristique plutôt rare d’avoir connu au vingtième siècle un régime d’origine militaire et putschiste conduisant, sous la direction du général Omar Torrijos, « Leader suprême de la Révolution panaméenne » (Líder Máximo de la Revolución Panameña), qui dirigea le pays officiellement ou par personne interposée de 1968 jusqu’à sa mort en 1981, une politique progressiste saluée par des personnalités telles que le poète et ministre sandiniste Ernesto Cardenal ou encore l’écrivain Graham Greene, et soutenue par Fidel Castro.

C’est sous Torrijos que le canal de Panama fut restitué au pays, par les traités Torrijos-Carter, non sans qu’aient éclaté auparavant des manifestations populaires réprimées dans le sang par l’armée nord-américaine occupant la zone du canal.

La Zone du Canal de Panama était une « entité coloniale » (ente colonial) (José Franco) créée en 1904 par le Congrès américain, par une loi octroyant aux États-Unis la souveraineté sur le canal. Le projet du canal de Panama, d’abord français, était devenu américain, avec entretemps, en 1903, en raison du refus de la Colombie de ratifier des accords avec les États-Unis, l’indépendance du Panama, jusqu’alors région de Colombie, indépendance largement provoquée par les États-Unis eux-mêmes, qui soutinrent et amplifièrent l’agitation politique dans la région. L’accord fut donc signé avec le Panama nouvellement indépendant. Par cet accord, les USA garantissaient l’indépendance du pays ainsi que des paiements annuels en échange de la cession à perpétuité du contrôle sur ladite Zone du Canal. En d’autres termes, le Panama fut créé pour permettre aux États-Unis d’être souverains sur le canal.

C’est cette souveraineté nord-américaine que l’anti-impérialiste Torrijos contesta et dont il obtint en 1977 la suppression, avec dévolution de la Zone au Panama due en 1999.

Entretemps, en 1989-1990, les États-Unis envahirent le Panama pour renverser leur propre créature, devenu trop indisciplinée à leur goût, le général Noriega, qui avait pourtant largement contribué, après le décès de Torrijos, à replacer le Panama dans l’orbite impérialiste nord-américaine. Cette invasion sanglante a été décrite par le poète, écrivain et diplomate José Franco (dont nous avons ici traduit deux poèmes) dans son roman Las luciérnagas de la muerte (1992), « lucioles de la mort » qui ne sont autres que les hélicoptères d’assaut nord-américains :

«En este encuentro enviaron el último modela del helicóptero ‘Apache’, que supera el Cobra, y que fue diseñado para combatir a los grandes tanques soviéticos. 2,000 panameños con armas ligeras contra los 27 mil invasores dotados de cañones, misiles, tanques, tanquetas, helicópteros de sofisticada invención. El subdesarrollo tercer-mundista contra la tecnología de la guerra espacial de Estados Unidos.»

Lors de cet assaut ils envoyèrent le dernier modèle d’hélicoptère Apache, qui surpasse le Cobra et était destiné à combattre les grands chars soviétiques. 2.000 Panaméens avec des armes légères contre les 27.000 envahisseurs équipés de canons, missiles, tanks, chars légers, hélicoptères sophistiqués. Le sous-développement tiers-mondiste contre la technologie de la guerre spatiale des États-Unis.

La page Wkpd Invasion du Panama par les États-Unis parle quant à elle de « plus de 16 000 soldats panaméens » contre 27 000 soldats nord-américains. Quant au bilan, les États-Unis évoquent à ce jour la mort de 23 soldats américains et de 450 victimes panaméennes, militaires et civiles, tandis que les autorités du Panama parlent de quelque 3 000 victimes panaméennes, militaires et civiles.

Le roman de José Franco évoque également un fait qui, s’il était avéré, révoquerait en doute les déclarations nord-américaines quant à leurs motivations dans cette intervention militaire :

«Iban a atacar los sectores civiles, como hiciero en el Chorrillo. … También le comentó sobre un acuerdo con los gringos: justamente, hacia tres días que Noriega había mandado a desmontar el potente aparato militar de combate. Por eso no poseían defensa anti-aérea ni morteros. Era una traición de Noriega, concluyó la periodista.»

Ils allaient attaquer d’autres quartiers civils, comme ils le firent au Chorrillo. … Elle parla aussi d’un accord avec les gringos : comme par hasard, il y avait trois jours de cela Noriega avait ordonné de démanteler le puissant appareil militaire de combat, et c’est pour cela que l’armée panaméenne ne possédait à cet instant aucune défense anti-aérienne ni aucun mortier. C’était une trahison de Noriega, conclut la journaliste.

Quoi qu’il en soit, une des raisons officielles alléguées par le Congrès américain (page Wkpd précitée) attire particulièrement mon attention : Noriega, prétendument, « menaçait la neutralité du canal » et les États-Unis avaient le droit, « en vertu des traités », « d’intervenir militairement pour protéger le canal ». Comme l’intervention a eu lieu avant la rétrocession de la Zone du Canal au Panama en 1999, cette interprétation juridique ne permet pas de tirer des conclusions savoir si la rétrocession ultérieure a modifié l’attitude des États-Unis vis-à-vis de la gestion du canal. Dans le cas où les États-Unis considéreraient aujourd’hui encore le canal comme une zone « neutre » et dont ils ont le droit de défendre militairement la neutralité, il me paraît clair qu’ils nient la souveraineté du Panama sur la Zone.

(Il me semble d’ailleurs clair également que la souveraineté de l’Égypte sur le canal de Suez est nulle, sinon en droit, du moins en fait. Quand Nasser voulut nationaliser le canal et le fit fermer aux navires israéliens, l’Égypte fut immédiatement envahie, par Israël, la France et la Grande-Bretagne, et, si les envahisseurs durent cesser leurs opérations sous la pression conjuguée des États-Unis et de l’URSS, il est certain que des accords furent passés pour rouvrir en contrepartie le canal à tous les navires. Depuis lors, l’Égypte n’est pas souveraine sur le canal. Tout risque de décision souveraine indésirable relativement au canal est écarté par le contrôle de la politique intérieure du pays, à savoir par le soutien à des dictateurs inféodés à l’impérialisme. Le renversement du régime démocratiquement élu de Mohamed Morsi par le militaire putschiste Sissi est à comprendre à cette aune. Quand, depuis lors, le dictateur Sissi interdit le passage du canal de Suez aux navires du Qatar, on voit d’où ça vient…)

Ce déguisement d’agneau, frère loup,
ne trompe plus la candeur des violettes.
(Diana Morán)

Nous avons traduit des textes des poètes panaméens Ana Isabel Illueca (3), Demetrio Herrera Sevillano (3), Carlos Francisco Chang Marín, alias Changmarín (5), José Franco (2), Álvaro Menéndez Franco (1), Diana Morán (2) et Moravia Ochoa López (1), soit trois femmes et quatre hommes, dix-sept poèmes.

*

Indienne (Chola) par Ana Isabel Illueca

Note. Le terme cholo, -a désigne principalement, dans l’ensemble de l’Amérique hispanophone, un métis d’Indien et de Blanc, mais aussi un Indien qui a renoncé à son mode de vie traditionnel pour vivre à la manière créole, occupant le plus souvent des emplois subalternes.

Indienne,
je suis allée à ta cabane ;
pauvre hutte de feuilles
sur le seuil ouvert de laquelle
se repose la sentinelle
du pilon…
–cœur de bois–,
qui moud de ses mains
riz grillé,
dos et poumons.

Indienne,
même l’eau
qui remplit la cruche
nous parle de travail…
sur ton épaule fatiguée
elles est venue en jarres de terre cuite
de la fontaine limpide.

Je connais ton chez-toi :
sur des nattes,
dans le dur grenier1,
tu prétends donner force et courage
à ton corps meurtri ;
quand t’attendent
le maïs tendre
qu’il te faut
dans la pierre
pétrir…
et le babeurre
dont il te faut
faire du fromage…
et les vêtements de l’homme
que tu dois laver
dans la rivière
avec la mousse et le battoir.

Indienne,
à la ferme tu es
une bête de charge,
et à la ville ils feront de toi
une bête plus encore…
Si tu es laide,
c’est une chance :
ta laideur
te sauve de la chute ;
mais si tu es jolie
tu seras chair d’outrage
pour le fils du patron,
qui, sans pitié,
te laissera un enfant paria
qu’il reniera
(parce que renier
l’enfant d’une Indienne
est monnaie courante
chez les fortunés).

Indienne,
fleur de tragédie,
ta vie est un châtiment
quand tu remplis ta mission…
Il n’y a pas de lois pour toi
depuis qu’il y a des classes…
Il n’y a pas de règles
pour t’offrir protection…
Pour toi il n’y a que des prisons
si tu fautes…
Pour toi n’a pas été créée la compassion,
Indienne paysanne
de mes vertes prairies,
fille de la ferme,
sœur du ruisseau…,
amie du chardonneret
et du ramier ;
une femme de la ville
parle en ton nom
demandant opiniâtrement
ton droit d’être digne et respectée… ;
ton droit d’être digne
des hommes
qui plantèrent
dans la terre féconde
l’émeraude sans égale
des champs de maïs,
l’éventail du champ de cannes
et le jardin parfumé
par les fruits
du sol tropical.

Indienne,
martyre anonyme,
héroïne silencieuse
de la maternité… ;
ton ventre est un creuset
de travailleurs,
sans pères et sans pain,
qui ruminent, comme une tortilla,
la misère,
sans jamais se plaindre,
car ils attendent
la voix de la Justice
qui s’élèvera bientôt.

1 Grenier : Il est a priori paradoxal qu’une cabane ait un grenier. Le terme jorón, spécifique au Panama, décrit un espace surélevé au sein de l’habitation même la plus modeste (où l’on y accède alors par une échelle), pouvant servir d’entrepôt pour le riz et le maïs mais aussi de chambre à coucher.

*

Ma pollera, robe du Panama… (Mi pollera…) par Ana Isabel Illueca

Note. Le vocabulaire de ce poème est par endroits très technique puisqu’il s’agit d’une description minutieuse du costume féminin panaméen, la pollera. Les équivalents plus ou moins exacts des ornements décrits, s’ils existent en français, ne me sont pas connus, et pour ne pas surcharger la traduction de termes originaux incompréhensibles, j’ai parfois dû user de termes proches mais moins précis. Certains détails laissés de côté méritent donc d’être présentés en introduction. Le mundillo est une dentelle aux fuseaux typique de l’Amérique centrale. Le tembleque est un bijou serti de perles placé sur les cheveux et monté sur de petits ressorts de façon à « trembler » (c’est l’étymologie du mot) au moindre mouvement. La mosqueta est une broche garnie de perles et la peineta un peigne doré posé sur la coiffure et servant d’ornement. Le poème évoque aussi des danses et musiques populaires du Panama, tamborito, caja, que j’ai traduites de la même manière non spécifique.

Ne me demande pas
la soie et la gaze
pour orner ma taille ce soir…
Mardi gras…
Quelle Panaméenne
échange sa pollera
contre un costume ?

Ma pollera !…
Tu le sais,
je la fis
avec des volants minces,
où une grand-mère
tissa de ses mains habiles
la dentelle
au point de dentelle aux fuseaux ;
puis, dans les roucoulements
du soir,
avec l’aiguille enfilée
de tons suaves,
nous marquâmes,
sur le corsage et le jupon,
les feuilles et les fleurs
des champs de maïs.

Tu ne sais pas
le plaisir qu’elle donne
quand elle ceint ma taille,
ni le rougissement
ressenti dans le dos
au toucher de la dentelle
que recueillent
les fils de laine
en pompons.

Et tu n’as pas vu mes souliers :
petits étuis de satin
qui couvrent
mes pieds menus et agiles
comme ceux des femmes tropicales…

Ma tête est la nuit ;
sur elles, comme les étoiles,
scintillent
les parures lumineuses
contre le noir de jais de mes tresses,
qu’assujettissent
doublées sur la nuque
les peignes dorés.
Et contre les oreilles,
comme deux roses blanches,
les broches
ornent le visage
tandis qu’enlacent le cou
les rosaires de perles
ou le collier
d’écus ciselés de couronnes
des temps passés…,
quand l’or
coulait à flots
dans les colonies
pleines de légendes…
Laisse-moi me parer
de ma belle pollera
et te chanter
un air,
là-bas dans la ronde
où l’on entend
le bal
et la chanson expressive
qui rappelle,
dans ses harmonies rythmiques,
les Indiens bronzés de ma terre ;
et tandis que les métisses accompagnent mon chant
de leurs chœurs et claquements de mains,
j’irai
avec le plus robuste
au centre de la ronde
pour danser
la danse la plus émouvante
de ma petite patrie ;
et au rythme cadencé
des airs nationaux
de la chère terre isthmique,
tandis que mes pieds
formeront mille filigranes,
ma pollera
s’ouvrira comme deux ailes
pour acquitter avec élégance
la pluie de chapeaux et de pièces de monnaie.

Ne me demande pas
de changer d’habit
pour la soie et la gaze.
Aucune Panaméenne
ne remplacerait
pour rien au monde sa pollera.

*

Fleur symbolique (Flor simbólica) par Ana Isabel Illueca

À l’orchidée du Saint-Esprit, « fleur nationale ».

Es-tu fleur, ou bien un oiseau
qui, dans l’ombreuse frondaison,
avec des rayons de lune
et l’écume de la mer
construisit si fantastique
et pure allégorie
pour couver les rêves
dans un nid sans pareil ?

Es-tu fleur ou bien oiseau… ?
Te nourris-tu de fruits
ou les sucs de la terre
courent-ils par tes canaux ?
Embaumes-tu les fourrés
ou chantes-tu dans les arbres ?
Te pares-tu de pétales
ou de suaves plumes… ?

Fleur mage de mes forêts :
au milieu de la verte ramée,
cachée dans les bois
sombres et tropicaux,
tu surgis à la vie
avec des clartés de ciel coloré,
avec des blancheurs d’écume
et des parfums de feuilles…

Une auréole de lumières
diaphanes et brillantes,
comme la nacre que recèlent
nos mers limpides,
forme ton albe corolle
où se niche la gracile
colombe de l’Esprit
Saint aux ailes fragiles.

Fleur symbolique : tu es
sur les autels sacrés
de ma chère patrie
l’aimante émissaire
qui porte jusqu’à notre sol
des messages célestes…
C’est seulement ici que tu fleuris
comme un juste hommage
à une terre qui sait
accomplir de grandes missions.

Entre toutes, l’Isthme
te proclame souveraine,
capable de nous abriter
de tes ailes nivéales,
comme le font les indomptables
et gigantesques masses
qui, avec leur chanson de vagues,
bercent nos plages.

Fleur du Saint-Esprit,
orchidée immaculée :
depuis les vierges bosquets
couvrant les montagnes,
continue de nous prodiguer
tes corolles de nacre,
où s’est nichée
cette blanche colombe
qui couve les aspirations
de notre patrie bien-aimée.

*

Jacinto, le charpentier (Jacinto, el carpintero) par Demetrio Herrera Sevillano

Le soir est tête basse.
Le vent, qui tant voyage,
s’arrête et se repose.
Sur le trottoir les uns vont,
Sur le trottoir d’autres viennent.

Parmi ce mouvement continuel si simple,
Ce tourbillon quotidien,
Jacinto le charpentier
rentre du travail.
L’heure de l’angélus lui pèse
et sa fatigue lui pèse.

Sale et montrant sur son visage
les châtiments du soleil furieux,
Jacinto Tejada marche,
en sueur, pensif,
puis s’arrête.

C’est une jolie poupée
qui attire son attention.
Prisonnière dans une vitrine,
il remarque qu’elle voudrait
se libérer de si perfide réclusion ;
qu’elle lui adresse un sourire,
que ce sourire l’implore.

Horrible araignée frémissante,
la main rude et calleuse
de l’ouvrier s’enfonça
dans la poche de son pantalon.
Il veut délivrer la princesse…
Il veut réveiller la paisible
fille de son cœur.

« Isolée dans la chambre obscure
où la jeta la pauvreté,
elle ne vivra plus dans les larmes,
elle ne s’étonnera plus de mon absence,
car la poupée lui servira
de consolation et d’amie. »

(C’est ce que susurrait à l’oreille
de son cœur Tejada.)

Et, franc, comme s’il craignait
de voir fuir de la vitrine
le jouet si convoité,
cette illusion si souriante,
agile, jaloux, immédiatement,
il rassembla en souriant
le produit intact de son travail.

(Les pauvres ont le bonheur
de rêver,
de même que le malheur
de ne pouvoir réaliser
ce dont bienheureux ils rêvent.)

Quel exemple frappant
donne, en l’occurrence, Jacinto,
car son salaire, ô surprise ! n’était pas suffisant
pour emporter la poupée.

Désillusion glaciale
qui attriste même les pierres.
Et comme celui qui se convainc
de quelque chose qu’il ne pouvait croire,
il ne cessait de remuer
sa tête tourmentée.

C’était un long va-et-vient.
C’était le pendule fatigué
de l’horloge de la tristesse.

ii

Combien de fois Jacinto
n’avait-il pas entendu parler ses camarades
de l’injuste exploitation
dont sont victimes les ouvriers… !
Mais, soumis, incertain,
c’est à peine si cela pouvait
lui donner un tiède courage de rue.

Appréciation indolente
qui mourut ce soir-là.
Il pensa à son énorme charge de travail
et à la rémunération
avec laquelle on le maternait.
Cela ne pouvait même pas payer
une poupée de quelques sous !

En cet instant opportun,
et d’une douleur inouïe,
l’ouvrir vit –enfin !–
la tête échevelée et repoussante
de l’injustice.

C’était l’aveugle qui tout d’un coup,
devant un axiome précieux,
retrouve la vue.

Jacinto poursuivit son chemin
dans la nuit
qui commençait à se répandre sur la ville
comme elle a coutume de le faire.

Il marchait plongé
dans une torpeur humiliée
Il marchait en pensant
qu’il n’avait pas assez d’argent
pour acheter la poupée.

Pauvre ouvrier charpentier !
Mille fois je le vis s’arrêter,
se retourner mille fois…

Tous ses regards allaient
vers la belle vitrine
où restait le jouet.

*

Chambres (Cuartos) par Demetrio Herrera Sevillano

À Pedro Méndez Miró

Abruties
de chaleur et de nuit,
des chambres passent.
……….Des chambres…
……….Des chambres…
Chambres de pauvres gens
aux enfants pieds nus.
Chambres où n’entre le soleil,
car le soleil est aristocratique.

Des femmes à moitié nues
font la lessive sur le patio,
et l’âtre est indiqué par
un silence
…………quadrilatéral.
Chambres où insensée survient
la toux, sifflement funéraire.
Chambres aux visages sales,
aux expositions de guenilles.

La malade paraît et appelle…,
La malade paraît et appelle
le vent qui l’ignore.
Il presse le vestibule obscur,
gifle la citerne.

Et
abrutis
……….de chaleur et de nuit,
des chambres passent.
……….Des chambres…
……….Des chambres…
Chambres de pauvres gens
aux enfants pieds nus.
Chambres où n’entre le soleil,
car le soleil est aristocratique.

*

Tu dis toujours oui (Tú siempre dices que sí) par Demetrio Herrera Sevillano

Mon compatriote,
Panaméen,
tu dis toujours oui.
Mais pas pour la lutte.
Pas pour protester
lorsqu’on t’outrage.

Mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

Quand ils te paient un peso par jour,
Oui, oui, oui.
Quand un tyran te gouverne,
Oui, oui, oui.

Mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

Apprends à dire non,
apprends à dire non
à ce pour quoi tu dis oui.

Mais non, tu dis non
quand tu devrais dire oui.
Et comme tu dis oui au lieu de non
et non quand tu devrais dire oui,
ton oui devient non
et ton non, oui.

De grâce !
Que l’on ne dise pas
que tu n’as pas de conscience.
Non, non, non !
Ni que tu ne sais que dire oui
alors que tu devrais dire non.
Ni que les outrages te font plaisir.
Non, non, non !
Ou l’errance dans la misère…

Mais non, tu dis non
quand tu devrais dire oui.
Et comme tu dis oui au lieu de non
et non quand tu devrais dire oui,
ton oui devient non
et ton non, oui.

Tu réponds toujours oui,
mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.
Mais pas pour la lutte.
Et encore moins pour outrager
lorsqu’on t’outrage,
mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

*

Je suis avec toi, Fidel (Estoy con tigo, Fidel) par Changmarín

À Cuba chantait la canne à sucre
au pied du tabac en fleur,
et Marti, ce champion
assassiné sur ordre de l’Espagne,
par une étincelle dans la montagne
de son peuple, timonier,
déclencha un implacable feu,
destructeur de la tyrannie…
C’est pourquoi je dis aujourd’hui :
Je suis avec toi, Fidel.

À la fin la terre sauvée
fleurit le long des chemins,
et dans Cuba les paysans
recouvrèrent leur terre bien-aimée.
La classe ouvrière sauvée
par le fusil et le burin,
s’empara du miel
que le passé lui refusait.
C’est pourquoi je dis :
Je suis avec toi, Fidel.

Que pleure le traître sur son échec,
que se lamente le propriétaire terrien,
que le millionnaire indécent
morde la poussière à chaque pas.
Même si l’ingénu tombe dans les liens
de la propagande impie,
et même si l’impérialisme cruel
déchaîne la répression,
Je te le dis de tout mon cœur :
Je suis avec toi, Fidel.

L’espoir du monde est en ce jour illuminé
d’une lumière cubaine,
et un ressentiment profond
brise les chaînes.
Dans Panama la brune,
le peuple monte sur son coursier
et le sang de l’œillet
se répand sur l’isthme…
À bas l’impérialisme,
je suis avec toi, Fidel.

*

Dizains à la classe ouvrière (Décima a la clase obrera) par Changmarín

La classe ouvrière est la source
de tout pouvoir et toute gloire.
Elle a transformé l’histoire
par sa lutte permanente.
Sur chaque chose existante
est marqué son effort,
et de ce fait l’univers
avance comme un torrent…
Par ces vers je chante
sa raison immortelle.

L’action des sombres usines
meut ses mains,
qui travaillent jour et nuit
pour assainir la production,
qui va du pain au charbon,
au plant de banane,
à la maison, à la route,
au pont, au treuil, au ciment…
Elle fait usage de son talent,
et c’est pourquoi elle marche en tête.

Elle pèse sur le volant
du bus ici dans la ville,
transforme la réalité
du taudis en manoir.
Elle a cette disposition
de produire la richesse,
bien qu’elle vive dans la pauvreté
car sa valeur lui est volée
par l’exploiteur
qui augmente ainsi sa grandeur.

C’est la classe ouvrière qui lutte
à Puerto Armuelles,
dans la Zone du Canal, se battant
pour un nouveau Panama.
Et sa force s’imposera
pour changer la destinée
de la patrie, qui a convenu
de renouveler ses structures…
La lutte sera très dure
mais la voie sera ouverte.

*

Dame plus-value (La señora plusvalía) par Changmarín

Si tu es un psalmiste économique
dis-moi ce qu’est la plus-value,
son concept et sa théorie,
sans discours astronomique.
Peut-être trouveras-tu comique
cette façon de parler ;
ou le fait que j’improvise
sur des thèmes si matériels ;
mais ce sont des termes d’actualité
qu’il te faut savoir employer.

Si la journée tu travailles le bois
qui rend vingt pesos,
et le patron te donne pour cela
deux pesos, à son accoutumée,
en retirant du total
les coûts du matériel,
l’impôt, l’ensemble des frais,
il lui reste un surplus ;
telle est la source
de sa richesse.

Le travail accompli
mais non rémunéré
que ton patron bandit
s’approprie gratuitement
et légalement
dans ce système cruel,
c’est la réponse à ma question :
la dame plus-value,
comme c’est écrit dans le journal.

Et quand tu ajoutes à ce compte fatal,
à ton cas particulier celui d’un million
d’autres ouvriers de la nation,
tu vois la cause totale
qui produit le capital
chaque nuit, chaque jour,
et pourquoi l’oligarchie
ne veut pas que tu te réveilles,
car tu seras plus fort
si tu sais ce qu’est la plus-value.

*

Qu’ils partent du canal (Que se vayan del canal) par Changmarín

Note. Le 9 janvier 1964, « jour des martyrs », un mouvement populaire réclamant la rétrocession de la Zone du Canal au Panama subit un assaut de l’armée nord-américaine, tuant vingt-deux personnes, dont le nom est inscrit sur le Monument des martyrs à Colón.

Souviens-toi du neuf janvier,
ma patrie, quand ton drapeau
fut violé par la bête
ici-même, sous ton propre toit.
Ascanio, le premier martyr,
sur sa terre natale,
comme une fleur du printemps
fauchée par la tempête,
tomba dans la nuit violente…
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Armé seulement de sang et de poitrines
le peuple gravissait
le nuage rouge
surgissant de son droit.
La pierre par intervalles
brisait la nuit fatale
et l’exemple immortel
de Victoriano Lorenzo
resplendissait dans l’Ancón immense.
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Le monde apprit cette nuit-là
que le Panama se défendait,
le sang colorait la mer
de patriotisme profond.
Et le yankee, pirate immonde,
dans sa folie mortelle
ruait au milieu de l’agonie
de son système inhumain
en entendant crier le monde fraternellement :
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Montons la garde, et en avant.
Vingt morts, ne l’oublie pas,
car si tu te divises
le géant te fusillera.
Que toute la patrie chante
l’expédition magistrale
de la lutte inégale
de cette nuit de janvier,
et que le peuple tout entier crie :
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

*

Élégie sur la mort de Laïka (Elegía en la muerte de Laika) par Changmarín (1957)

Dédiée à l’astronome Napoléon Arce

Plus haut que l’air
ton soupir et ton pouls
ouvraient le chenal
violet du vide.
Les vastes plantes grimpantes de l’espace
faisaient éclore leurs orchidées sidérales.

Toi, là-bas, supersonique,
tournant et tournant.
Ton petit museau de rose,
ta voix de neige,
ton cœur dense de crépuscules…

Ma Laïka !
Laïka de tous !
Laïka interplanétaire !

Jamais ne monta si haut
la vieille camarde
avec sa faux cosmique,
pour trancher ton cri.

Pendant que la lune nouvelle,
surprise et nue,
saluait ton carrosse
d’étoile jamais vue,
moi, sous le ciel nocturne,
je pressentais les palpitations de ton cœur,
et dessinais des itinéraires
pour de possibles voyages.

Sur Mars,
les frondaisons
ont gardé
ton message.
Les constellations
ont répandu la nouvelle.
Et même la bleue Andromède
regardait ton battement d’ailes.

L’homme est en train de faire quelque chose,
commentait l’univers,
en scrutant la terre
de ses millions d’yeux.

Et toi, douce petite chienne
de dentelle sibérienne,
dans ta niche de science
écrivant l’histoire,
balayant des météores
pour le passage des hommes,
tu tournais et tournais…
Là-bas, là-haut, tu es morte,
mais tu vis dans mon âme,
et dans tous les cœurs
est gravé ton nom.

*

Le vieil arbre (El árbol viejo) par José Franco

Le vieil arbre blessé, au printemps…
Te souviens-tu, Magdalena ?
Il est mort.
Arc-en-ciel à l’épine douce-amère.
Soleil ténu de vacances,
feuille de miel nue. Un abri bleu
était son ombre creuse… !
Ses bras sont tombés comme deux ailes mortes… !
…(Tiède palpitation d’étoile dans le matin,
…qu’as-tu fait de sa peau matutinale,
…ô chanson de l’aube ?)
Octobre. Céleste octobre. Sa branche est froide et pend.
Il garde derrière sa colline mon chant végétal.
Vieil arbre. Soif de toi et de mon peuple.
Repose en paix.

*

Chansonnette de l’Indien (Cancioncilla del indio) par José Franco

Je t’adresse mon chant.
Son de métal et de soleil tranché.
Racine sauvage blessée par la pierre,
où le sang coupe comme la lumière une vitre
et où le végétal est chant.

En toi est l’eau des humbles mares.
Le froid des vagues. Le naufrage
des Basques assoiffés…
et la cendre des hommes d’Espagne.

*

Chant au quartier du Marañón (Canto al barrio del Marañón) par Álvaro Menéndez Franco

Ô effrayante vastitude de croix noires !
calcinées par le temps, la fatigue et la distance.
Je te salue debout, sur le gros orteil de ton pied gauche,
et te parle, fondamentalement, comme un poète ingénu.

Quartier du Marañón,
moulin à canne à sucre de clous et de bois,
où le pauvre est canne à sucre
que tu mouds et mouds
jusqu’à en faire de la tuberculose…

Monstre de vieilles planches, plein de recoins,
de patios salles et de maigres escaliers,
aux rues moribondes et aux murs fiévreux,
tu es une auberge où vit le pauvre,
l’espoir malade, la haine dans les pupilles.

Quartier du Marañón,
où le gros est maigre
en comparaison ;
où jouent, sales, avec des visages d’adultère
et des corps miniatures,
des enfants blancs, noirs, gris, jaunes et rouges,
et où l’homme embrasse dès l’âge de neuf ans.

Quand on leur donne un réal, tes distributeurs automatiques aboient
avec des dents importées, et le peuple s’enivre,
en criant dans les bars, les lundis, mardis et samedis,
mercredis, vendredis, dimanches et jeudis.

Quartier du Marañón,
Je te connais comme ma poche,
tu as inspiré des poètes et des peintres ;
en toi s’est produite par intermittence
la lutte pour les loyers2.
Quartier du Marañón,
parfois tu me fais de la peine,
quand je vois ton ventre énorme
rempli de misère, de sanglots et de douleur.

2 Lutte pour les loyers (lucha inquilinaria) : Cette grève des loyers par les travailleurs panaméens n’était pas une mince affaire puisqu’il arriva au gouvernement de demander à l’armée nord-américaine présente dans la Zone du Canal de la réprimer par la force, dans les années 1920.

*

Souveraine présence de la patrie (Soberana presencia de la patria) par Diana Morán

Note. Sur la date du 9 janvier au Panama, voir la note d’introduction au poème Qu’ils partent du canal. Les prénoms que cite la poétesse sont ceux de martyrs inscrits sur le Monument des martyrs.

C’est le mois de janvier dans les rues où roulent les cris,
neuf ou dix dans la chair, dans la supplique radiale
d’un ruisseau rouge pour souder les nerfs,
c’est la date d’un peuple qui a trouvé son chemin.
Écoutez ce que je dis
avec une braise de haine
dans le doux oiseau qui habitait mon sein,
bien que la barbe de Walt Whitman parle
de familles d’herbe et de morale de pommiers.
La patrie s’est mise en marche, comme elle l’a toujours fait,
avec sa chemise blanche
et la cravate bleue de l’adolescence,
avec le civisme juvénile de sa marche
et le bataillon fertile de ses artères,
pour arborer le vol là où furent coupées
les ailes tricolores de ses emblèmes.
Écoutez ce que je dis
avec la chapelle ardente de la plus ancienne rancœur :
Ma patrie, amphore d’amour en toute langue,
qui offre son eau bonne au voyageur
a vécu soixante calendriers
sans droit au fruit, à l’arbre de son jardin,
pillée la bonté de sa ceinture.
Écoutez ce que je dis :
sur chaque partie de mon corps il y a une douleur d’immortelles
pour raconter au monde la parabole du bon voisin
qui écrasa la lumière nouvelle-née.
Petite enfant de paix,
tu demandas le fruit, le jardin, la hampe de ton nom
et le mur… le mur blanc… le mur blond
–sa lettre fraternelle… Punta del Este–
décousit ton essence, déborda son cours,
à la belle étoile humide des gaz lacrymogènes
tu gémissais, Panama, comme un champ de maïs dans les flammes.
Qui me demande des rideaux
pour bleuir la peau brûlée de ces tempes
qui jamais ne pensèrent à lancer un jasmin sur les hirondelles ?
Qui réclame la syllabe ultime d’un petit agneau
pour tenter une poignée de mains
ici, où l’hôpital restait sans pansements
pour couvrir la fuite de coquelicots ?
Qui, qui ose prier :
Oncle Sam, Père Noël, Corps de la Paix
–Arche des Alliances, Consolation de l’Affligé–
le cœur percé d’aiguilles
cicatrise en confetti verts.
Qui demande que je souffre, que nous souffrions tous d’amnésie
que nous donnions trois médailles à Fleming
et que nous dansions notre danse populaire avec Bogart
pour l’amitié du requin
et l’hameçon dans les sardines ?
Non ! Le soleil ne se lève pas pour vous,
usuriers de l’air.
Ce déguisement d’agneau, frère loup,
ne trompe plus la candeur des violettes.
À présent de quel nom baptiseras-tu cette manœuvre ?
Jeux de pêche au canard ?
Opération amicale dans la Canal Zone ?
Pilules Johnson pour le sous-développement ?
Ces bras qui cherchent une forme de fille,
une palpitation d’amant, un front sur les livres,
ce n’est pas un film pour soldats morphinomanes.
Le veuvage de ces chambres ne se vend pas en coca-cola.
Le salpêtre échappé de la blessure sans sommeil
n’est pas un commerce de chewing-gum ou de chaussures.
Ce neuf janvier n’est pas une cire de musée,
n’est pas une monnaie d’échange
ni n’a la signature de Bunau-Varilla3.
Il faut que je crie,
–Ô gorge enflammée de mes morts–
il faut que je crie
avec votre pollen d’incendie
aux quatre vents
où l’UPI4 lâcha ses vampires.
Quelle parole,
quelle parole, aussi grossière soit-elle,
ne devient pas fleur quand il s’agit de cracher sur la face
de buffle en conserve ?
Quel adjectif ne devient pas ange pour te dépeindre en vautour,
si pour chaque colombe que la main t’offre
tu assassines la main, le sel et la colombe ?
Il n’y a pas de lac, de frontière, d’aisselle qui ne soit marqué
du tatouage de tes dents rongeuses d’astres.
Damnés d’hier ! Assassins d’aujourd’hui !
Hérodes de toujours !
Les os de Chapultepec…
Les os d’Atitlán…
Les os d’Hiroshima…
La chair, les os de ma patrie
moulus par des carillons de mitraille.
Mon ciel violé, comme une enfant aveugle,
l’innocence torturée de son pubis,
les veines arrachées de sa jeune maison,
les enfants effeuillés, lys desséchés,
la dernière strophe de l’Hymne au Drapeau
dans le froid rossignol du regard
et les sanglots, les sanglots maternels
–Ô vase ardent–
sanglant mémorial de lèvre à lèvre.
Il faut que je crie :
Mes morts sont de vivantes semences,
cercueils qui alimentent l’espérance
du rythme ascendant de la lutte.
Dans les cavités de Rosa éclosent les épines,
sur le dos d’Ascanio s’arment les légions,
les fémurs d’Alberto, Teófilo et Rogelio
sont des hampes invincibles de nouveau sur le mur.
Les yeux de Ricardo, les lèvres de Rodolfo,
les cellules de Victor, les doigts de Carlos,
les jambes mordues, leurs nœuds violets,
sont devenus substances nationales, patrimoine.
Le sang des hommes histoire vivante,
sève qui de la mort se crée
souveraine présence de la patrie.
Le moineau trituré sur la langue d’un héros
fertilise le repos de son givre
et son clairon de conscience fait son nid dans la marche.
Écoutez ce que je dis, aujourd’hui neuf janvier,
vous les dévoreurs de lunes de ce monde,
vous qui assassinez les doigts semeurs d’oliviers :
Du fils criblé de balles bourgeonnent une multitude de fils,
de l’ouvrier dans la poussière reviennent mille ouvriers,
de la semence immolée germe tout berceau.
Les tombeaux parlent ! Les croix se déclouent !
De la chaux du peuple le peuple renaît !
Et toi, petite patrie, géante de cette date,
sculptée dans la roche de tes morts
pour naître définitivement,
tu ouvriras tes ailes agressées
dans le douloureux coffre de tes poissons.
Jusqu’au dernier enfant en présage de miels
donnera l’offrande sa palpitation d’aurore
pour le libre héritage de ses étoiles
Aujourd’hui ! Demain ! Toujours !

3 Bunau-Varilla : Philippe Bunau-Varilla était un ingénieur français de la Compagnie du canal de Panama et le principal agent de la vente du canal aux Nord-Américains.

4 UPI : United Press International.

*

Ma bonne mère, bois de cheminée (Mi buena madre, madera de inviernos) par Diana Morán

Ma mère voulait
voir dans les pages de la chronique sociale
la photo de sa fille
parmi les dames grises
ou au club des épouses des mauvais messieurs de la classe bien
pendant un cocktail
ou faisant donation de Cadillacs pour les kermesses de la Croix-Rouge.
Ma vieille, je peux vous l’assurer,
vécut l’angoisse de se couvrir lentement de rides
devant l’œil oscillant d’une bougie
en cousant des cravates à dix centavos la douzaine.
Elle se maintint hors de la misère
et en quotidiennes noces de Cana
mettait du riz et du pain sur la table.
Percluse de rhumatismes et les cheveux blancs de n’être pas encore et de devenir vieille
elle sut et sait ce qu’est aller par les rues
la peur attachée aux chaussures
avec une pancarte et un cri de faim.
Mais ma mère, quille saumâtre rongée par les sables, voulait
que le cri et la pancarte prissent fin dans son tremblement de vieille ;
et elle se fit une fille Mandrake
qui avec la formule d’une baguette magique
sortirait des lapins, des tournesols et des colombes d’encens
des hommes brisés et des enfants orphelins.
Ma mère voulait une fille de la lune
qui joue à la toupie avec l’étoile.
Elle voulait, ma mère, une fille mannequin de vitrine
qui serve le thé et des biscuits anglais.
Bienvenue, docteur !
Bonsoir5.
Honey, une autre tasse de thé.
Le monde est une douce violette moirée.
Maquillage revlon !
Des cigarettes, chérie, nous donnerons une layette pour Noël,
Le Panama est officiellement ton costume Dior.
Ma mère le voulait mais moi je ne pouvais pas
me mettre en bouteille dans son anis ni son genièvre.
Ma mère le voulait mais mes jambes traînaient
ces quatre pattes souffrantes
de village ferrées comme des bœufs.
Ma mère le voulait
mais dans mes cordes vocales
en ré et sol
à temps
et contretemps
la douleur éclatait sonore
et c’était ma douleur
mais aussi sa douleur
et une douleur étrangère.
Ma mère
qui
porte
sous
le bras
son oreiller d’herbes
arracha
les cloches bleues
les oiseaux d’alcool
et le tapis magique de ses verres de lunettes.
De la boîte à musique
et des camphres
elle sortit
une fille de papier rose
et avec l’œil oscillant d’une bougie
en fit un troupeau de fumée
en lente pérégrination.
Ma vieille, bois pourri de chauffage
avec le voyage prêt
et son oreiller d’herbes
agile,
vaillante comme une consigne,
arrose clandestinement des volants de feu.

5 Bonsoir : en français dans le texte.

*

Je désire m’affilier (Yo deseo afiliarme) par Moravia Ochoa López

Pour ne pas commettre d’erreurs
je désire m’affilier
je veux discipliner mon amour
je veux agir en accord
………………………avec le bien commun

Je désire m’affilier
………………………apprendre à me débrouiller
………………………étayer la maison de la révolution
savoir comment j’appartiens au pays
……………………………que lui donner

En m’affiliant à cent mille millions de voix
assoiffées de justice dans des mondes oubliés
En m’affiliant je connais
……….la responsabilité que je porte dans chaque mort
……….tombé au combat
……….sans avoir entendu ma protestation
……….ma protestation qui ne serait que l’union d’une colère
……….avec mille millions de rages égales
……….d’impuissances et d’espérances semblables
En m’affiliant j’acquière la méchanceté
……….(sagesse) du militant
……….son humilité et son orgueil
……….et je mets la main à
……….……….……….……son grand travail.

Torre de la Revolución, Tour de la Révolution, à l’architecture hélicoïdale, 243 mètres, Panama Ciudad; renommée “F&F Tower” par les impérialistes.

One comment

  1. florentboucharel

    «Il n’est pas inutile de souligner cette donnée, à première vue paradoxale étant donné la nature répressive du régime franquiste, car nous tirons surtout de cette anthologie des textes de nature sociale et politique, prolétariens, anti-impérialistes, révolutionnaires. Il est probable que la censure du régime, à la veille de sa disparition, s’était relâchée.»

    Cette interprétation est peut-être un peu légère. Bien que le régime franquiste ait emprisonné ou contraint à l’exil nombre d’opposants politiques, en particulier communistes, il entretenait des relations diplomatiques avec Cuba et c’est là une donnée dont devait a priori tenir compte la censure franquiste.

    «Pour La Havane, peuvent s’instaurer des relations bilatérales, économiques et culturelles, entre États de régimes politiques différents. Le cas bien connu des relations, jamais interrompues, entre la Cuba castriste et l’Espagne franquiste en est un exemple frappant.» (Jean Lamore, Le Castrisme, Presses universitaires de France, 1983)

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