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Poésie de Diana Carol Forero

Diana Carol Forero est une poétesse contemporaine de Colombie. Je suis entré en contact avec elle après avoir traduit, avec d’autres poèmes d’un même site internet des FARC (Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia), trois de ses poèmes, dans mon billet intitulé Poésie des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) sur le présent blog (ici, billet en date du 23 septembre 2018) ; certaines de ces traductions ont entre-temps été publiées dans le numéro 174 de mars 2019 de la revue Florilège (rubrique « Poètes sans frontières »), dont deux poèmes de Diana.

Ces poèmes de Diana Forero étaient tirés de son recueil Balada para Piel de Luna (Ballade pour Peau de Lune) publié, sous le pseudonyme Gabriela Méndez, en 2016 par les FARC.

Diana a passé douze ans dans les rangs des FARC. Quand je l’ai contactée, elle était « promotrice de réintégration » (promotora de reintegraciόn) au sein de l’Agence colombienne pour la réintégration (Agencia Colombiana para la Reintegraciόn, ARC), l’organisme public chargé de la réinsertion des ex-combattants des FARC dans la société civile, et elle étudiait la psychologie dans le cadre de l’éducation à distance.

La situation de Diana comme celle de l’ensemble du pays semblait être la conséquence naturelle de l’accord de paix signé en 2016 entre le gouvernement colombien et la guérilla, après un long processus de négociation à La Havane (Cuba) ; cet accord et la constitution des FARC en parti politique, donc leur participation au processus électoral, paraissait devoir mettre un terme définitif à un conflit armé de plus de cinquante ans.

La pacification du pays a malheureusement connu depuis lors un revirement notable. Au moment où Diana et moi commencions à correspondre (via internet), en 2018, le nouveau président élu de Colombie, président d’un parti « centriste » dont le slogan « main ferme, grand cœur » a les accents typiques de la propagande autoritaire sans cœur et toute main, déclarait ne pas être lié par l’accord de paix signé par son prédécesseur avec les FARC. Diana, qui vit, comme la plupart des autres ex-combattants, dans un Espacio Territorial de Capacitación y Reincorporación (ETCR), « espace territorial de capacitation et réincorporation » – cet indigeste jargon bureaucratique désignant un camp ni plus ni moins, en l’occurrence, dans le cas de Diana, situé dans une région isolée, dans lequel les ex-guérilleros vivent comme derrière un cordon sanitaire (depuis août 2017 ils sont cependant libres de circuler) –, a perdu son emploi pour l’agence gouvernementale ARC et vit d’une activité coopérative conduite avec d’autres anciennes guérilleras.

Par ailleurs, alors qu’en 2016, la situation des ex-combattants était déjà marquée par une forte discrimination sur le marché de l’emploi et l’accès aux études, et que 68 % des personnes liées à l’agence ACR étaient de ce fait employées dans le secteur informel, les assassinats d’ex-combattants désarmés sont devenus monnaie courante à partir de fin 2018 (un fait évoqué dans le texte Amasando sueños ci-dessous), au vu de quoi nombre d’entre eux décident de retourner à la guérilla, étant donné qu’une minorité dissidente des FARC, l’ELN, avait rejeté l’accord de paix et refusé de déposer les armes.

En outre, le processus de normalisation politique des FARC est compromis par une forme de persécution judiciaire de ceux de ses membres convertis en personnalités politiques, à l’instar du poète guérillero Jésus Santrich (dont j’ai traduit des poèmes à côté de ceux de Diana), devenu sénateur de la République mais faisant l’objet d’une demande d’extradition par les États-Unis pour trafic de drogue en dépit de l’amnistie entérinée dans l’accord de paix (les États-Unis invoquent des faits ultérieurs à l’accord) ; dans une histoire embrouillée aux rebondissements multiples, qui a vu entre autres un rejet formel de la demande d’extradition par la Juridiction spéciale pour la paix, l’organe juridictionnel créé par l’accord, s’avérer insuffisant pour garantir le sénateur Santrich du fumus persecutionis à son encontre, Santrich est entré en clandestinité, avant de déclarer publiquement avec d’autres ex-FARC en août 2019 la reprise des armes, déclaration à laquelle le président de Colombie a répliqué par l’annonce d’une offensive militaire. Cette reconstitution des FARC par des figures historiques ne peut manquer d’accroître, au vu des assassinats dont ils sont la cible, selon un véritable « plan » homicidaire de l’actuel gouvernement d’après certains, les retours à la guérilla de combattants désarmés, parqués et discriminés.

Le contexte est donc rien moins qu’apaisé, contrairement à ce que l’on pouvait croire au moment où je commençais à traduire en français de la poésie des FARC.

Diana, dont le voisin dans l’« espace territorial » a été assassiné et qui a elle-même reçu des menaces de mort, est de surcroît en délicatesse avec les FARC, vu qu’elle a décidé d’en quitter les rangs peu avant l’accord de paix, elle et son compagnon craignant pour la vie de leur bébé. Si son recueil publié par les FARC présente la poétesse comme « Gabriela Méndez, Guerrillera de las FARC-EP » (EP pour Ejército del Pueblo, armée du peuple : FARC-EP est le nom complet de la guérilla), il se pourrait que ce passé, en dépit de ce que l’on pensait et espérait au lendemain de l’accord de paix, soit bien difficile à porter au cas où cet accord ne s’avèrerait avoir été qu’une vaine tentative au bout du compte.

Diana me fait aujourd’hui l’honneur et l’amitié d’accepter la publication sur ce blog d’un choix par moi-même des poèmes qu’elle m’a envoyés au cours de notre correspondance. Ces poèmes sont inédits (sauf Identidad déjà publié en ligne, comme d’autres que j’ai reçus). Alors que ses poèmes réunis en recueil sont de la poésie engagée, ici Diana Forero montre une autre facette de son talent, et c’est entre autres pourquoi il me semble important de faire connaître ces poèmes, afin que le public ait une idée de la diversité de son inspiration.

*

BOTELLA AL MAR

Arrastro mis versos
a tus pies
como plegaria cotidiana,
confiando en que el lamento
de este amor impenitente
alguna vez me acerque
al tibio milagro de tu indulgencia.

Arrastro mis versos
a tus pies
como una ofrenda,
palpitante homenaje
a tu belleza pétrea,
botella que se agita
enfrentándose, obstinada,
al frenético oleaje
de tu olvido.

*

DEVENIR

Entre ecuaciones y fórmulas,
relatos y versos
transcurre para ti lejano
el devenir de mi universo.

Ajeno a mi mundo
y a mi cuerpo,
no logro tocarte
más que en el recuerdo
que me habita,
devorándome por dentro.

Y, como siempre, cada día,
resplandece el horizonte
en la imagen de tu sonrisa,
veo brillar el sol
en el reflejo de tus ojos,
no existe una canción de amor
que no me hable de ti,
ni un poema que no lleve
tatuado para mí tu nombre,
amor;

no hubo una vida probable
en que no te hubiera soñado
y, sin embargo,
solo he sido
esta dolorosa letanía,

esta muda vigilia,
este agrio ensalmo,
este abismo oscuro y sordo
en el que intento convencerme
que a pesar de no tenerte,
he vivido.
Hace siglos que te quiero.

*

INFIERNO

He vuelto a tus versos de sangre
como quien transita de nuevo
un camino conocido
y largo tiempo abandonado.
He vuelto a recorrer tu agonía
hecha metáfora,
como si asistiera, expectante,
al morboso espectáculo
de mi propio dolor.
Desciendo en silencio
entre las sombras
y las llamas refulgentes
de tu infierno,
buscando asir tu mano,
no para rescatarte de ti misma,
sino para hundirme en el abismo
con tu reflejo clavado en el alma.
Desde el ojo de la noche,
tus palabras ávidas
hincan en mi sus filosos labios.

A Clemencia Tariffa, poeta, amiga.

*

IDENTIDAD

Soy yo,
la que escribía versos
intensos y breves
como heridas de bala

Soy yo,
quien te enviaba
cartas de amor en latín

Soy yo
la que perdió sus vísceras
y endureció su aliento
en una sangrienta guerra
contra sí misma…

Sigo siendo yo,
la que hoy vuelve
a intentar abrir
las puertas de tu mundo,
a mendigar tu amor
en tres idiomas

A cientos de kilómetros de tí
abrazando tu sombra

besando el rastro de tus pasos

Soy yo
y he vuelto del infierno
pero el infierno habita dentro de mí

*

Eras el poema
que garabateé en esa servilleta
que guardaste por años
una foto borrosa y marchita
en la que nunca estamos
este agónico vacío en mi pecho
un teorema sin solución posible

eras no más que
un puñado de momentos
un punto acaso
en la curva insondable del tiempo

eras los libros
que amaba leer
y olvidé en el anaquel de tu alma

no has dejado de ser
la avalancha de papel en blanco
que me inunda de silencios
eres, desde siempre
el sordo repicar del teléfono
que nunca nadie contesta
el vacío que me devora
este beso que agoniza
dolorosamente
cada noche
entre mis labios

*

PODCAST

Hace muchos años –tantos,
que ya olvidé cuántos–
salí corriendo de tu lado
pretendiendo escapar
de tu mortal influjo
queriendo reencontrarme
con ese algo de mí
que se extravió
en el ámbar de tus ojos
en el tacto firme y terso
de tu piel de luna

Hace un tiempo, tanto
que ya perdí la cuenta
de minutos
horas
días
semanas
meses
y años
atrapada en el podcast
de mi propia vida
como un perpetuo bucle
en diferido; soy pero no soy
estoy pero no siento

Alguien pregunta por qué
siempre pido dos tazas de café
y no sé si confesar
que es para el hombre
que nunca ha dejado
de habitar mi corazón

*

OCASO

Nada pesa tanto en mí
como el ocaso

La sensación agobiante
de que un día más
ha pasado en mi vida
sin vivirte
veinticuatro horas
de esta lenta
y angustiosa muerte
sin tocarte
sin besarte
sin amarte

La noche se abalanza sobre mí
y sigo siendo
la presa inerme del tiempo
la oscuridad de mis días
se hace una
con la bruma del paisaje
con el frío de mi corazón
invadido de nostalgia
amor

El canto de las cigarras
hace eco en mis adentros
y tiemblo de pensar
cuántas noches más
como ésta
habré de morir
ausente de tu cuerpo
lejos de ti

*

CARAVANA 

Cada célula de mi cuerpo
vibra ante la sola mención
de tu nombre
amor

El tiempo ha carcomido
con su máquina de muerte
mis cimientos, mi mundo, mi todo
resguardando tan solo
este deseo incesante de ti,
ansia voraz
que ninguna fórmula podría calcular
inquietud incansable
que me fuerza a repetir
como una letanía
tu nombre
caravana de amarguras
en que se suman
una a una
las noches
tejiendo la agria superficie
de esta muerte
que es la vida sin ti

*

COPERNICANA

Hace casi quinientos años
Copérnico planteó
que todo nuestro mundo
gira alrededor del sol

Pero yo
habito en las nubes
desde que te vi,
hace media vida

–y no he vuelto a aterrizar
desde que no toco tu piel–

Todo gira en torno al sol
–excepto yo–

Tú eres mi luna y mi astro rey
y por si acaso
todas las estrellas
mi alfa y mi omega
mi alba y mi ocaso
el único destino de este cuerpo
fustigado de ausencia
la razón de ser de mis pupilas
el palpitante núcleo de mi alma
el centro incandescente de mi universo

*

NEURONAL

Sabes que me voy a morir
amándote
que me voy a llevar
tu recuerdo
en las pupilas
y en la piel
y en cada soma
en cada axón
en cada dendrita
de cada neurona

Y entonces los bichos
que se alimenten de mí
comerán tu recuerdo
y sabrán a qué saben
tus besos
y entenderán como
nadie más podría
por qué
nunca pude olvidarte

*

PRUDENCIA 

Ella esconde
tímidamente
sus miedos.

Para que no se espanten
al verla.

*

DICOTOMÍA

Él se negaba a sí mismo.
Sólo para saber si era cierto.

A Alirio de Jesús, siempre.

*

ANOXIA

Dices que mi amor te asfixia.
Ojalá te estrangule hasta el último aliento.

*

SIN DESEOS DE MORIR

Sólo corté mis venas
para destilar de mi sangre
tu recuerdo

*

HUELLAS

Una gota de ausencia
rodó por mi garganta
–trago amargo–
dejando un profundo surco
una arruga prematura

Envejezco a los veinte años

*

ORIGAMI

Me doblo
Me fundo
Me pierdo

Nuevas formas surgen
de mi piel
de blanco papel

La caricia de tus manos
hace de mí
un nuevo ser

*

DISLEXIA

Hubo un momento
–de esto hace un tiempo–
en que sentí
que no podía ya
seguir jugando con las palabras

Ahora
ellas juegan conmigo

*

FRAGMENTO

Lamento que no haya dado para más
este amor tan breve
que hoy sólo ocupa tres renglones

*

PURGATORIO  

Si Dios tuvo la culpa
quien puede juzgarlo
pasarle la cuenta de cobro
por haberme engañado

Me prometió el cielo
y te alejó de mí
Me prometió la vida
y asesinó mi alma

Si Dios tuvo la culpa
quien puede juzgarlo
Declararlo reo ausente
y condenarlo para siempre

A sentir el dolor que siento
A vivir esta vida que muero

*

DESPUÉS DE TI

Antes de amarte, amor
el mundo era vasto desierto:
como sordo quiróptero volaba sin rumbo
nada importaba ni lograba tocarme
mi piel era traslúcida
como alas de mariposa
y en mi corazón solo habitaba el silencio

Tú llenaste cada rincón
de mi cuerpo de luz
de sonidos y furia
de temblor extasiado, de vida
Pero la soledad se aferró a mí
como rama seca al borde del abismo
me inundó de temores y vértigo
me arrastró a la orilla misma de la muerte
y allí se sentó a llorar conmigo

Después de amarte, amor
mi mundo es camino cerrado
en torno la luz turquesa de tus ojos
mi piel hecha jirones atesora
la ardiente caricia de tus manos de luna
habitas el agua, el viento
la música y la noche
todo está lleno de ti
aunque mi alma sin ti esté vacía

*

MIEDO

He sentido su nefasto aliento
a almidón reseco
a mortaja avinagrada
toqué su piel de serpiente
–corteza muerta de las horas fugadas–

He presentido su paso
de rumor cansado
deslizándose como viento quemado
entre los árboles

Lo acompañé por horas
a hacer visitas familiares
con el obligado nudo en la garganta
le he servido las tres comidas de rigor
le presté mi cuarto
he sido su anfitriona dedicada

Al miedo no le hicieron pantalones
por eso, en ocasiones
le he tenido
que prestar los míos

*

INGREDIENTES

Fragmentos de cráneo
mandíbula, huesos
tibia, dientes, peroné;
no son más
que una lista de mercado
ingredientes de una sopa abominable
o el nauseabundo elixir
que quizás me permita hallar
por fin la paz del olvido

Fragmentos de cráneo
mandíbula, huesos
tibia, dientes, peroné
harapos y huaraches;
eso encontraron en una
de tantas fosas comunes
en Iguala
Raqqa, Damasco
Dabeiba o La Escombrera

Eso hallarás aquí
cuando recuerdes
por fin que existo
y vengas a buscarme

Y aún vagará
–lo sé–
sobre mi sangre seca
como alma en pena
el eco de este dolor sordo
el espectro de este amor fosilizado
que me consume la vida

*

PRIMIGENIA

Hace trespuntonueve eones
una lluvia de meteoritos
–surgida de incandescentes restos
de la formación del sistema solar–
bombardeó nuestro planeta

Atrapadas en cristales de sal
en su interior
miles de gotitas de agua
cruzaron millones de kilómetros
hasta llegar aquí
haciendo posible la vida
en lo que hasta entonces fuera
inhóspito infierno

Cada sorbo, cada charco
cada gota de agua
que ahora bebemos
existe aún como testimonio
de esa colisión primigenia
resistiendo a todo
incluso a nosotros mismos

Como mi amor por ti

*

ASAMKHYEYA

Un día de 1965, en Varsovia, en la esquina superior izquierda de un lienzo totalmente negro, pintó el número 1, al que siguieron a la derecha el 2, luego el 3, y demás números, en orden creciente. Sus lienzos –de 1,96 x 1,35 metros, escritos con un pincel número cero impregnado en óleo blanco con grafía sencilla–, negros al principio, pasaron a ser grises en 1968 y, al alcanzar el número un millón, en 1972, empezaron a ser aclarados mediante la introducción de 1% más de blanco, hasta el punto que –a partir de 2008–, prácticamente pintaba números blancos sobre fondo blanco. Pintó sobre el infinito –o la imposibilidad de alcanzarlo- y el paso del tiempo. El 6 de agosto de 2011, cuando Roman Opalka falleció, el último número que había pintado era el 5.607.249. Habían pasado 46 años y 233 “detalles”, como él llamaba a cada uno de sus cuadros, que hacían parte de su obra “1965/1–∞”, la cual concluyó en el momento de su muerte. “El problema es que somos y estamos a punto de no ser”, dijo Opalka en alguna ocasión.

Y yo sé que no soy si no es contigo.

*

AMASANDO SUEÑOS

A mediodía Alexa corría cañada abajo. Con mucho cuidado, se aferraba a su fusil, vigilando que sus zancadas, rápidas y ágiles –más saltos que pasos en realidad–, no hicieran ruido. Ese día, su comandante les contó que se gestionaba un acuerdo de paz, pues los jefes del Estado Mayor estaban en conversaciones con la gente esa del gobierno. Pero como nunca se sabe, y en la guerra y en el amor dicen que todo vale, aquí estaban, huyendo de un desembarco sorpresivo, en plenas negociaciones. Los soldados de la fuerza de despliegue rápido en pocos minutos habían copado la explanada en la cual se encontraba una hora antes el campamento guerrillero. De pronto, dio un paso en falso y cayó, peñasco abajo, rodando entre el cauce de la catarata que rugía bajo su cuerpo.

En eso, despertó sobresaltada. A veces, sucedía que los sueños la llevaban de vuelta al ajetreo de las montañas. A veces, mientras esperaba que el pan diera punto en el cuarto de crecimiento, y su bebé dormitaba en el corralito, detrás del área de producción, tenía microsueños, que eran más como recuerdos repentinos de emociones y temores, algo así como imágenes titilantes del pasado que la asaltaban por instantes, para recordarle que debía dormir con un ojo abierto. De suerte, pues si no, el pan se hubiese pasado de punto y la masa se habría caído al hornearla. Había aprendido a hacer pan, casi al mismo tiempo que aprendía a ser madre. Con su primer hijo no pudo, pues lo parió estando en filas, y apenas una semana después debió dejarlo en custodia de la familia del que entonces era su compañero. Recién ahora, gracias al proceso de paz, volvía a encontrarlo, y ya él, de trece años, poco o nada quería saber de esa madre que estuvo siempre ausente, atrapada en el conflicto. Pero a Alejito sí lo tuvo en este campamento de transición, ocho meses después de entregar las armas; él era un hijo de la paz, y Dios mediante, ojalá nunca tuviera que vivir los horrores de una guerra. Por él y para que su destino fuese diferente, decidió ser panadera. Junto con ocho compañeras más, casi todas madres solteras como ella, se asoció para gestionar esta iniciativa, que ahora les permitía un respiro de esperanza en medio de tanta incertidumbre. Porque las negociaciones de paz no habían traído ésta a sus vidas, más bien una suerte de temor constante a ser atacadas, desaparecidas, asesinadas. Un año después de la firma de los acuerdos, ya pasaban de cien sus excompañeros inmolados, víctimas de manos criminales y bandas paramilitares.

El pan de maíz en el cuarto de crecimiento ya había dado punto, así que Alexa se apresuró a precalentar el horno, para introducir en este las bandejas. Recordó que cuando era muy pequeña, su madre le cantaba, desgranando con ella los amarillos copos que llamaba mahís, que en arawak significa literalmente “lo que sustenta la vida”. Cientos de especies de esta planta, variedad de colores y tamaños, miles de creaciones culinarias a lo largo y ancho del continente, justificaban ese nombre; el maíz, ahora en el horno, olía a nueva vida, a felicidad, a tibia gratitud, a caricia del universo, a los besos de su hijo, a la posibilidad de un futuro.

Lo de aprender a hacer pan, había sido toda una odisea, como cada cosa que estaban aprendiendo en este proceso de apersonarse de nuevo de sus vidas, de retornar a la legalidad, a una civilidad que nunca había sido amable con ellos, pues el Estado, en zonas como esta, prácticamente ni existía. Por eso las guerrillas tomaron tanta fuerza, y eran consideradas autoridad en las remotas regiones en las cuales instauraron su área de influencia y en las cuales, jóvenes como Alexa, como Yolima, Yessica y las otras asociadas a la panadería y las demás excombatientes que vivían en el campamento, encontraron su única oportunidad de crecer y sobrevivir. Ahora, sobrevivían gracias al maíz y al trigo, a la cebada y el ajonjolí; ahora aprendían juntas, experimentaban nuevas técnicas, buscaban nuevas maneras de hacer las cosas y sus vidas tomaban forma como la masa que, en sus manos, crecía como la esperanza. Este era su futuro y su destino, su trasegar y su camino, amasando sueños.

Un chillido angustioso le avisó que Alejito había despertado. Se puso a toda prisa los guantes de carnaza y dio vuelta a cada una de las bandejas. Luego corrió a la trastienda y lo encontró ya levantado, aferrado a los barrotes del corralito, con el ceño fruncido y la mirada llorosa. Sin necesitarlo ya, pero con toda la intención de presionarla, el bebé chilló una vez más, con tono agudísimo y ululante, como de alarma de incendio o de ambulancia de socorro. Ella lo tomó en sus brazos, lo aupó y esbozó una amplia sonrisa, mientras tarareaba la canción del maíz, que su madre le cantaba cuando niña:

“Maíz hermano
Granito eterno
Jinete de rayos negros
Abrigo de niños tristes
Si al silencio te condeno
Ojecen las cataratas
Que eres fuego
Si careces en las grutas
Alzas tus brazos poblados
Y así vuelves
Aunque al tirano te muerda
Siempre serás maíz maíz
Aunque te arranquen los ojos
Siempre serás maíz maíz
Himno de bravas calandrias
Huacha pakai
Pawañui picausa chicny
Pancito de la ternura
Humilde oro de mil corazones
Plumita chicta chitarinuspa…”

*

Diana Carol Forero et Timoleón Jiménez (Timo), en 2018, avec le recueil Balada para Piel de Luna.

Poésie anti-impérialiste du Panama

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol, sont tirés d’une Antología general de la poesía panameña (siglos XIX-XX) (Editorial Bruguera, Barcelona, 1974) (Anthologie générale de la la poésie panaméenne des 19e et 20e siècles), dont on peut noter au passage qu’elle a été publiée par une maison d’édition qui, bien qu’internationale (Barcelona Bogota Buenos Aires Caracas México), avait son siège à Barcelone, en Espagne, vers la fin du franquisme.

Il n’est pas inutile de souligner cette donnée, à première vue paradoxale étant donné la nature répressive du régime franquiste, car nous tirons surtout de cette anthologie des textes de nature sociale et politique, prolétariens, anti-impérialistes, révolutionnaires. Il est probable que la censure du régime, à la veille de sa disparition, s’était relâchée.

Comme le Pérou sous le « gouvernement révolutionnaire de la force armée », le Panama présente cette caractéristique plutôt rare d’avoir connu au vingtième siècle un régime d’origine militaire et putschiste conduisant, sous la direction du général Omar Torrijos, « Leader suprême de la Révolution panaméenne » (Líder Máximo de la Revolución Panameña), qui dirigea le pays officiellement ou par personne interposée de 1968 jusqu’à sa mort en 1981, une politique progressiste saluée par des personnalités telles que le poète et ministre sandiniste Ernesto Cardenal ou encore l’écrivain Graham Greene, et soutenue par Fidel Castro.

C’est sous Torrijos que le canal de Panama fut restitué au pays, par les traités Torrijos-Carter, non sans qu’aient éclaté auparavant des manifestations populaires réprimées dans le sang par l’armée nord-américaine occupant la zone du canal.

La Zone du Canal de Panama était une « entité coloniale » (ente colonial) (José Franco) créée en 1904 par le Congrès américain, par une loi octroyant aux États-Unis la souveraineté sur le canal. Le projet du canal de Panama, d’abord français, était devenu américain, avec entretemps, en 1903, en raison du refus de la Colombie de ratifier des accords avec les États-Unis, l’indépendance du Panama, jusqu’alors région de Colombie, indépendance largement provoquée par les États-Unis eux-mêmes, qui soutinrent et amplifièrent l’agitation politique dans la région. L’accord fut donc signé avec le Panama nouvellement indépendant. Par cet accord, les USA garantissaient l’indépendance du pays ainsi que des paiements annuels en échange de la cession à perpétuité du contrôle sur ladite Zone du Canal. En d’autres termes, le Panama fut créé pour permettre aux États-Unis d’être souverains sur le canal.

C’est cette souveraineté nord-américaine que l’anti-impérialiste Torrijos contesta et dont il obtint en 1977 la suppression, avec dévolution de la Zone au Panama due en 1999.

Entretemps, en 1989-1990, les États-Unis envahirent le Panama pour renverser leur propre créature, devenu trop indisciplinée à leur goût, le général Noriega, qui avait pourtant largement contribué, après le décès de Torrijos, à replacer le Panama dans l’orbite impérialiste nord-américaine. Cette invasion sanglante a été décrite par le poète, écrivain et diplomate José Franco (dont nous avons ici traduit deux poèmes) dans son roman Las luciérnagas de la muerte (1992), « lucioles de la mort » qui ne sont autres que les hélicoptères d’assaut nord-américains :

«En este encuentro enviaron el último modela del helicóptero ‘Apache’, que supera el Cobra, y que fue diseñado para combatir a los grandes tanques soviéticos. 2,000 panameños con armas ligeras contra los 27 mil invasores dotados de cañones, misiles, tanques, tanquetas, helicópteros de sofisticada invención. El subdesarrollo tercer-mundista contra la tecnología de la guerra espacial de Estados Unidos.»

Lors de cet assaut ils envoyèrent le dernier modèle d’hélicoptère Apache, qui surpasse le Cobra et était destiné à combattre les grands chars soviétiques. 2.000 Panaméens avec des armes légères contre les 27.000 envahisseurs équipés de canons, missiles, tanks, chars légers, hélicoptères sophistiqués. Le sous-développement tiers-mondiste contre la technologie de la guerre spatiale des États-Unis.

La page Wkpd Invasion du Panama par les États-Unis parle quant à elle de « plus de 16.000 soldats panaméens » contre 27.000 soldats nord-américains. Quant au bilan, les États-Unis évoquent à ce jour la mort de 23 soldats américains et de 450 victimes panaméennes, militaires et civiles, tandis que le Panama parle de quelque 3.000 victimes panaméennes, militaires et civiles.

Le roman de José Franco évoque également un fait qui, s’il était avéré, révoquerait en doute les déclarations nord-américaines quant à leurs motivations dans cette intervention militaire :

«Iban a atacar los sectores civiles, como hiciero en el Chorrillo. … También le comentó sobre un acuerdo con los gringos: justamente, hacia tres días que Noriega había mandado a desmontar el potente aparato militar de combate. Por eso no poseían defensa anti-aérea ni morteros. Era una traición de Noriega, concluyó la periodista.»

Ils allaient attaquer d’autres quartiers civils, comme ils le firent au Chorrillo. … Elle parla aussi d’un accord avec les gringos : comme par hasard, il y avait trois jours de cela Noriega avait ordonné de démanteler le puissant appareil militaire de combat, et c’est pour cela que l’armée panaméenne ne possédait à cet instant aucune défense anti-aérienne ni aucun mortier. C’était une trahison de Noriega, conclut la journaliste.

Quoi qu’il en soit, une des raisons officielles alléguées par le Congrès américain (page Wkpd précitée) attire particulièrement mon attention : Noriega, prétendument, « menaçait la neutralité du canal » et les États-Unis avaient le droit, « en vertu des traités », « d’intervenir militairement pour protéger le canal ». Comme l’intervention a eu lieu avant la rétrocession de la Zone du Canal au Panama en 1999, cette interprétation juridique ne permet pas de tirer des conclusions savoir si la rétrocession ultérieure a modifié l’attitude des États-Unis vis-à-vis de la gestion du canal. Dans le cas où les États-Unis considéreraient aujourd’hui encore le canal comme une zone « neutre » et dont ils ont le droit de défendre militairement la neutralité, il me paraît clair qu’ils nient la souveraineté du Panama sur la Zone.

(Il me semble d’ailleurs clair également que la souveraineté de l’Égypte sur le canal de Suez est nulle, sinon en droit, du moins en fait. Quand Nasser voulut nationaliser le canal et le fit fermer aux navires israéliens, l’Égypte fut immédiatement envahie, par Israël, la France et la Grande-Bretagne, et, si les envahisseurs durent cesser leurs opérations sous la pression conjuguée des États-Unis et de l’URSS, il est certain que des accords furent passés pour rouvrir en contrepartie le canal à tous les navires. Depuis lors, l’Égypte n’est pas souveraine sur le canal. Tout risque de décision souveraine indésirable relativement au canal est écarté par le contrôle de la politique intérieure du pays, à savoir par le soutien à des dictateurs inféodés à l’impérialisme. Le renversement du régime démocratiquement élu de Mohamed Morsi par le militaire putschiste Sissi est à comprendre à cette aune. Quand, depuis lors, le dictateur Sissi interdit le passage du canal de Suez aux navires du Qatar, on voit d’où ça vient…)

Ce déguisement d’agneau, frère loup,
ne trompe plus la candeur des violettes.
(Diana Morán)

Nous avons traduit des textes des poètes panaméens Ana Isabel Illueca (3), Demetrio Herrera Sevillano (3), Carlos Francisco Chang Marín, alias Changmarín (5), José Franco (2), Álvaro Menéndez Franco (1), Diana Morán (2) et Moravia Ochoa López (1), soit trois femmes et quatre hommes, dix-sept poèmes.

*

Indienne (Chola) par Ana Isabel Illueca

Note. Le terme cholo, -a désigne principalement, dans l’ensemble de l’Amérique hispanophone, un métis d’Indien et de Blanc, mais aussi un Indien qui a renoncé à son mode de vie traditionnel pour vivre à la manière créole, occupant le plus souvent des emplois subalternes.

Indienne,
je suis allée à ta cabane ;
pauvre hutte de feuilles
sur le seuil ouvert de laquelle
se repose la sentinelle
du pilon…
–cœur de bois–,
qui moud de ses mains
riz grillé,
dos et poumons.

Indienne,
même l’eau
qui remplit la cruche
nous parle de travail…
sur ton épaule fatiguée
elles est venue en jarres de terre cuite
de la fontaine limpide.

Je connais ton chez-toi :
sur des nattes,
dans le dur grenier1,
tu prétends donner force et courage
à ton corps meurtri ;
quand t’attendent
le maïs tendre
qu’il te faut
dans la pierre
pétrir…
et le babeurre
dont il te faut
faire du fromage…
et les vêtements de l’homme
que tu dois laver
dans la rivière
avec la mousse et le battoir.

Indienne,
à la ferme tu es
une bête de charge,
et à la ville ils feront de toi
une bête plus encore…
Si tu es laide,
c’est une chance :
ta laideur
te sauve de la chute ;
mais si tu es jolie
tu seras chair d’outrage
pour le fils du patron,
qui, sans pitié,
te laissera un enfant paria
qu’il reniera
(parce que renier
l’enfant d’une Indienne
est monnaie courante
chez les fortunés).

Indienne,
fleur de tragédie,
ta vie est un châtiment
quand tu remplis ta mission…
Il n’y a pas de lois pour toi
depuis qu’il y a des classes…
Il n’y a pas de règles
pour t’offrir protection…
Pour toi il n’y a que des prisons
si tu fautes…
Pour toi n’a pas été créée la compassion,
Indienne paysanne
de mes vertes prairies,
fille de la ferme,
sœur du ruisseau…,
amie du chardonneret
et du ramier ;
une femme de la ville
parle en ton nom
demandant opiniâtrement
ton droit d’être digne et respectée… ;
ton droit d’être digne
des hommes
qui plantèrent
dans la terre féconde
l’émeraude sans égale
des champs de maïs,
l’éventail du champ de cannes
et le jardin parfumé
par les fruits
du sol tropical.

Indienne,
martyre anonyme,
héroïne silencieuse
de la maternité… ;
ton ventre est un creuset
de travailleurs,
sans pères et sans pain,
qui ruminent, comme une tortilla,
la misère,
sans jamais se plaindre,
car ils attendent
la voix de la Justice
qui s’élèvera bientôt.

1 Grenier : Il est a priori paradoxal qu’une cabane ait un grenier. Le terme jorón, spécifique au Panama, décrit un espace surélevé au sein de l’habitation même la plus modeste (où l’on y accède alors par une échelle), pouvant servir d’entrepôt pour le riz et le maïs mais aussi de chambre à coucher.

*

Ma pollera, robe du Panama… (Mi pollera…) par Ana Isabel Illueca

Note. Le vocabulaire de ce poème est par endroits très technique puisqu’il s’agit d’une description minutieuse du costume féminin panaméen, la pollera. Les équivalents plus ou moins exacts des ornements décrits, s’ils existent en français, ne me sont pas connus, et pour ne pas surcharger la traduction de termes originaux incompréhensibles, j’ai parfois dû user de termes proches mais moins précis. Certains détails laissés de côté méritent donc d’être présentés en introduction. Le mundillo est une dentelle aux fuseaux typique de l’Amérique centrale. Le tembleque est un bijou serti de perles placé sur les cheveux et monté sur de petits ressorts de façon à « trembler » (c’est l’étymologie du mot) au moindre mouvement. La mosqueta est une broche garnie de perles et la peineta un peigne doré posé sur la coiffure et servant d’ornement. Le poème évoque aussi des danses et musiques populaires du Panama, tamborito, caja, que j’ai traduites de la même manière non spécifique.

Ne me demande pas
la soie et la gaze
pour orner ma taille ce soir…
Mardi gras…
Quelle Panaméenne
échange sa pollera
contre un costume ?

Ma pollera !…
Tu le sais,
je la fis
avec des volants minces,
où une grand-mère
tissa de ses mains habiles
la dentelle
au point de dentelle aux fuseaux ;
puis, dans les roucoulements
du soir,
avec l’aiguille enfilée
de tons suaves,
nous marquâmes,
sur le corsage et le jupon,
les feuilles et les fleurs
des champs de maïs.

Tu ne sais pas
le plaisir qu’elle donne
quand elle ceint ma taille,
ni le rougissement
ressenti dans le dos
au toucher de la dentelle
que recueillent
les fils de laine
en pompons.

Et tu n’as pas vu mes souliers :
petits étuis de satin
qui couvrent
mes pieds menus et agiles
comme ceux des femmes tropicales…

Ma tête est la nuit ;
sur elles, comme les étoiles,
scintillent
les parures lumineuses
contre le noir de jais de mes tresses,
qu’assujettissent
doublées sur la nuque
les peignes dorés.
Et contre les oreilles,
comme deux roses blanches,
les broches
ornent le visage
tandis qu’enlacent le cou
les rosaires de perles
ou le collier
d’écus ciselés de couronnes
des temps passés…,
quand l’or
coulait à flots
dans les colonies
pleines de légendes…
Laisse-moi me parer
de ma belle pollera
et te chanter
un air,
là-bas dans la ronde
où l’on entend
le bal
et la chanson expressive
qui rappelle,
dans ses harmonies rythmiques,
les Indiens bronzés de ma terre ;
et tandis que les métisses accompagnent mon chant
de leurs chœurs et claquements de mains,
j’irai
avec le plus robuste
au centre de la ronde
pour danser
la danse la plus émouvante
de ma petite patrie ;
et au rythme cadencé
des airs nationaux
de la chère terre isthmique,
tandis que mes pieds
formeront mille filigranes,
ma pollera
s’ouvrira comme deux ailes
pour acquitter avec élégance
la pluie de chapeaux et de pièces de monnaie.

Ne me demande pas
de changer d’habit
pour la soie et la gaze.
Aucune Panaméenne
ne remplacerait
pour rien au monde sa pollera.

*

Fleur symbolique (Flor simbólica) par Ana Isabel Illueca

À l’orchidée du Saint-Esprit, « fleur nationale ».

Es-tu fleur, ou bien un oiseau
qui, dans l’ombreuse frondaison,
avec des rayons de lune
et l’écume de la mer
construisit si fantastique
et pure allégorie
pour couver les rêves
dans un nid sans pareil ?

Es-tu fleur ou bien oiseau… ?
Te nourris-tu de fruits
ou les sucs de la terre
courent-ils par tes canaux ?
Embaumes-tu les fourrés
ou chantes-tu dans les arbres ?
Te pares-tu de pétales
ou de suaves plumes… ?

Fleur magicienne de mes forêts :
au milieu de la verte ramée,
cachée dans les bois
sombres et tropicaux,
tu surgis à la vie
avec des clartés de ciel coloré,
avec des blancheurs d’écume
et des parfums de feuilles…

Une auréole de lumières
diaphanes et brillantes,
comme la nacre que recèlent
nos mers limpides,
forme ton albe corolle
où se niche la gracile
colombe de l’Esprit
Saint aux ailes fragiles.

Fleur symbolique : tu es
sur les autels sacrés
de ma chère patrie
l’aimante émissaire
qui porte jusqu’à notre sol
des messages célestes…
C’est seulement ici que tu fleuris
comme un juste hommage
à une terre qui sait
accomplir de grandes missions.

Entre toutes, l’Isthme
te proclame souveraine,
capable de nous abriter
de tes ailes nivéales,
comme le font les indomptables
et gigantesques masses
qui, avec leur chanson de vagues,
bercent nos plages.

Fleur du Saint-Esprit,
orchidée immaculée :
depuis les vierges bosquets
couvrant les montagnes,
continue de nous prodiguer
tes corolles de nacre,
où s’est nichée
cette blanche colombe
qui couve les aspirations
de notre patrie bien-aimée.

*

Jacinto, le charpentier (Jacinto, el carpintero) par Demetrio Herrera Sevillano

Le soir est tête basse.
Le vent, qui tant voyage,
s’arrête et se repose.
Sur le trottoir les uns vont,
Sur le trottoir d’autres viennent.

Parmi ce mouvement continuel si simple,
Ce tourbillon quotidien,
Jacinto le charpentier
rentre du travail.
L’heure de l’angélus lui pèse
et sa fatigue lui pèse.

Sale et montrant sur son visage
les châtiments du soleil furieux,
Jacinto Tejada marche,
en sueur, pensif,
puis s’arrête.

C’est une jolie poupée
qui attire son attention.
Prisonnière dans une vitrine,
il remarque qu’elle voudrait
se libérer de si perfide réclusion ;
qu’elle lui adresse un sourire,
que ce sourire l’implore.

Horrible araignée frémissante,
la main rude et calleuse
de l’ouvrier s’enfonça
dans la poche de son pantalon.
Il veut délivrer la princesse…
Il veut réveiller la paisible
fille de son cœur.

« Isolée dans la chambre obscure
où la jeta la pauvreté,
elle ne vivra plus dans les larmes,
elle ne s’étonnera plus de mon absence,
car la poupée lui servira
de consolation et d’amie. »

(C’est ce que susurrait à l’oreille
de son cœur Tejada.)

Et, franc, comme s’il craignait
de voir fuir de la vitrine
le jouet si convoité,
cette illusion si souriante,
agile, jaloux, immédiatement,
il rassembla en souriant
le produit intact de son travail.

(Les pauvres ont le bonheur
de rêver,
de même que le malheur
de ne pouvoir réaliser
ce dont bienheureux ils rêvent.)

Quel exemple frappant
donne, en l’occurrence, Jacinto,
car son salaire, ô surprise ! n’était pas suffisant
pour emporter la poupée.

Désillusion glaciale
qui attriste même les pierres.
Et comme celui qui se convainc
de quelque chose qu’il ne pouvait croire,
il ne cessait de remuer
sa tête tourmentée.

C’était un long va-et-vient.
C’était le pendule fatigué
de l’horloge de la tristesse.

ii

Combien de fois Jacinto
n’avait-il pas entendu parler ses camarades
de l’injuste exploitation
dont sont victimes les ouvriers… !
Mais, soumis, incertain,
c’est à peine si cela pouvait
lui donner un tiède courage de rue.

Appréciation indolente
qui mourut ce soir-là.
Il pensa à son énorme charge de travail
et à la rémunération
avec laquelle on le maternait.
Cela ne pouvait même pas payer
une poupée de quelques sous !

En cet instant opportun,
et d’une douleur inouïe,
l’ouvrir vit –enfin !–
la tête échevelée et repoussante
de l’injustice.

C’était l’aveugle qui tout d’un coup,
devant un axiome précieux,
retrouve la vue.

Jacinto poursuivit son chemin
dans la nuit
qui commençait à se répandre sur la ville
comme elle a coutume de le faire.

Il marchait plongé
dans une torpeur humiliée
Il marchait en pensant
qu’il n’avait pas assez d’argent
pour acheter la poupée.

Pauvre ouvrier charpentier !
Mille fois je le vis s’arrêter,
se retourner mille fois…

Tous ses regards allaient
vers la belle vitrine
où restait le jouet.

*

Chambres (Cuartos) par Demetrio Herrera Sevillano

À Pedro Méndez Miró

Abruties
de chaleur et de nuit,
des chambres passent.
……….Des chambres…
……….Des chambres…
Chambres de pauvres gens
aux enfants pieds nus.
Chambres où n’entre le soleil,
car le soleil est aristocratique.

Des femmes à moitié nues
font la lessive sur le patio,
et l’âtre est indiqué par
un silence
…………quadrilatéral.
Chambres où insensée survient
la toux, sifflement funéraire.
Chambres aux visages sales,
aux expositions de guenilles.

La malade paraît et appelle…,
La malade paraît et appelle
le vent qui l’ignore.
Il presse le vestibule obscur,
gifle la citerne.

Et
abruties
……….de chaleur et de nuit,
des chambres passent.
……….Des chambres…
……….Des chambres…
Chambres de pauvres gens
aux enfants pieds nus.
Chambres où n’entre le soleil,
car le soleil est aristocratique.

*

Tu dis toujours oui (Tú siempre dices que sí) par Demetrio Herrera Sevillano

Mon compatriote,
Panaméen,
tu dis toujours oui.
Mais pas pour la lutte.
Pas pour protester
lorsqu’on t’outrage.

Mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

Quand ils te paient un peso par jour,
Oui, oui, oui.
Quand un tyran te gouverne,
Oui, oui, oui.

Mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

Apprends à dire non,
apprends à dire non
à ce pour quoi tu dis oui.

Mais non, tu dis non
quand tu devrais dire oui.
Et comme tu dis oui au lieu de non
et non quand tu devrais dire oui,
ton oui devient non
et ton non, oui.

De grâce !
Que l’on ne dise pas
que tu n’as pas de conscience.
Non, non, non !
Ni que tu ne sais que dire oui
alors que tu devrais dire non.
Ni que les outrages te font plaisir.
Non, non, non !
Ou l’errance dans la misère…

Mais non, tu dis non
quand tu devrais dire oui.
Et comme tu dis oui au lieu de non
et non quand tu devrais dire oui,
ton oui devient non
et ton non, oui.

Tu réponds toujours oui,
mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.
Mais pas pour la lutte.
Et encore moins pour outrager
lorsqu’on t’outrage,
mon compatriote,
Panaméen :
tu réponds toujours oui.

*

Je suis avec toi, Fidel (Estoy con tigo, Fidel) par Changmarín

À Cuba chantait la canne à sucre
au pied du tabac en fleur,
et Marti, ce champion
assassiné sur ordre de l’Espagne,
par une étincelle dans la montagne
de son peuple, timonier,
déclencha un implacable feu,
destructeur de la tyrannie…
C’est pourquoi je dis aujourd’hui :
Je suis avec toi, Fidel.

À la fin la terre sauvée
fleurit le long des chemins,
et dans Cuba les paysans
recouvrèrent leur terre bien-aimée.
La classe ouvrière sauvée
par le fusil et le burin,
s’empara du miel
que le passé lui refusait.
C’est pourquoi je dis :
Je suis avec toi, Fidel.

Que pleure le traître sur son échec,
que se lamente le propriétaire terrien,
que le millionnaire indécent
morde la poussière à chaque pas.
Même si l’ingénu tombe dans les liens
de la propagande impie,
et même si l’impérialisme cruel
déchaîne la répression,
Je te le dis de tout mon cœur :
Je suis avec toi, Fidel.

L’espoir du monde est en ce jour illuminé
d’une lumière cubaine,
et un ressentiment profond
brise les chaînes.
Dans Panama la brune,
le peuple monte sur son coursier
et le sang de l’œillet
se répand sur l’isthme…
À bas l’impérialisme,
je suis avec toi, Fidel.

*

Dizains à la classe ouvrière (Décima a la clase obrera) par Changmarín

La classe ouvrière est la source
de tout pouvoir et toute gloire.
Elle a transformé l’histoire
par sa lutte permanente.
Sur chaque chose existante
est marqué son effort,
et de ce fait l’univers
avance comme un torrent…
Par ces vers je chante
sa raison immortelle.

L’action des sombres usines
meut ses mains,
qui travaillent jour et nuit
pour assainir la production,
qui va du pain au charbon,
au plant de banane,
à la maison, à la route,
au pont, au treuil, au ciment…
Elle fait usage de son talent,
et c’est pourquoi elle marche en tête.

Elle pèse sur le volant
du bus ici dans la ville,
transforme la réalité
du taudis en manoir.
Elle a cette disposition
de produire la richesse,
bien qu’elle vive dans la pauvreté
car sa valeur lui est volée
par l’exploiteur
qui augmente ainsi sa grandeur.

C’est la classe ouvrière qui lutte
à Puerto Armuelles,
dans la Zone du Canal, se battant
pour un nouveau Panama.
Et sa force s’imposera
pour changer la destinée
de la patrie, qui a convenu
de renouveler ses structures…
La lutte sera très dure
mais la voie sera ouverte.

*

Dame plus-value (La señora plusvalía) par Changmarín

Si tu es un psalmiste économique
dis-moi ce qu’est la plus-value,
son concept et sa théorie,
sans discours astronomique.
Peut-être trouveras-tu comique
cette façon de parler ;
ou le fait que j’improvise
sur des thèmes si matériels ;
mais ce sont des termes d’actualité
qu’il te faut savoir employer.

Si la journée tu travailles le bois
qui rend vingt pesos,
et le patron te donne pour cela
deux pesos, à son accoutumée,
en retirant du total
les coûts du matériel,
l’impôt, l’ensemble des frais,
il lui reste un surplus ;
telle est la source
de sa richesse.

Le travail accompli
mais non rémunéré
que ton patron bandit
s’approprie gratuitement
et légalement
dans ce système cruel,
c’est la réponse à ma question :
la dame plus-value,
comme c’est écrit dans le journal.

Et quand tu ajoutes à ce compte fatal,
à ton cas particulier celui d’un million
d’autres ouvriers de la nation,
tu vois la cause totale
qui produit le capital
chaque nuit, chaque jour,
et pourquoi l’oligarchie
ne veut pas que tu te réveilles,
car tu seras plus fort
si tu sais ce qu’est la plus-value.

*

Qu’ils partent du canal (Que se vayan del canal) par Changmarín

Note. Le 9 janvier 1964, « jour des martyrs », un mouvement populaire réclamant la rétrocession de la Zone du Canal au Panama subit un assaut de l’armée nord-américaine, tuant vingt-deux personnes, dont le nom est inscrit sur le Monument des martyrs à Colón.

Souviens-toi du neuf janvier,
ma patrie, quand ton drapeau
fut violé par la bête
ici-même, sous ton propre toit.
Ascanio, le premier martyr,
sur sa terre natale,
comme une fleur du printemps
fauchée par la tempête,
tomba dans la nuit violente…
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Armé seulement de sang et de poitrines
le peuple gravissait
le nuage rouge
surgissant de son droit.
La pierre par intervalles
brisait la nuit fatale
et l’exemple immortel
de Victoriano Lorenzo
resplendissait dans l’Ancón immense.
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Le monde apprit cette nuit-là
que le Panama se défendait,
le sang colorait la mer
de patriotisme profond.
Et le yankee, pirate immonde,
dans sa folie mortelle
ruait au milieu de l’agonie
de son système inhumain
en entendant crier le monde fraternellement :
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

Montons la garde, et en avant.
Vingt morts, ne l’oublie pas,
car si tu te divises
le géant te fusillera.
Que toute la patrie chante
l’expédition magistrale
de la lutte inégale
de cette nuit de janvier,
et que le peuple tout entier crie :
QU’ILS PARTENT DU CANAL.

*

Élégie sur la mort de Laïka (Elegía en la muerte de Laika) par Changmarín (1957)

Dédiée à l’astronome Napoléon Arce

Plus haut que l’air
ton soupir et ton pouls
ouvraient le chenal
violet de l’abîme.
Les vastes plantes grimpantes de l’espace
faisaient éclore leurs orchidées sidérales.

Toi, là-bas, supersonique,
tournant et tournant.
Ton petit museau de rose,
ta voix de neige,
ton cœur dense de crépuscules…

Ma Laïka !
Laïka de tous !
Laïka interplanétaire !

Jamais ne monta si haut
la vieille camarde
avec sa faux cosmique,
pour trancher ton cri.

Pendant que la lune nouvelle,
surprise et nue,
saluait ton carrosse
d’étoile jamais vue,
moi, sous le ciel nocturne,
je pressentais les palpitations de ton cœur,
et dessinais des itinéraires
pour de possibles voyages.

Sur Mars,
les frondaisons
ont gardé
ton message.
Les constellations
ont répandu la nouvelle.
Et même la bleue Andromède
regardait ton battement d’ailes.

L’homme est en train de faire quelque chose,
commentait l’univers,
en scrutant la terre
de ses millions d’yeux.

Et toi, douce petite chienne
de dentelle sibérienne,
dans ta niche de science
écrivant l’histoire,
balayant des météores
pour le passage des hommes,
tu tournais et tournais…
Là-bas, là-haut, tu es morte,
mais tu vis dans mon âme,
et dans tous les cœurs
est gravé ton nom.

*

Le vieil arbre (El árbol viejo) par José Franco

Le vieil arbre blessé, au printemps…
Te souviens-tu, Magdalena ?
Il est mort.
Arc-en-ciel à l’épine douce-amère.
Soleil ténu de vacances,
feuille de miel nue. Un abri bleu
était son ombre creuse… !
Ses bras sont tombés comme deux ailes mortes… !
…(Tiède palpitation d’étoile dans le matin,
…qu’as-tu fait de sa peau matutinale,
…ô chanson de l’aube ?)
Octobre. Céleste octobre. Sa branche est froide et pend.
Il garde derrière sa colline mon chant végétal.
Vieil arbre. Soif de toi et de mon peuple.
Repose en paix.

*

Chansonnette de l’Indien (Cancioncilla del indio) par José Franco

Je t’adresse mon chant.
Son de métal et de soleil tranché.
Racine sauvage blessée par la pierre,
où le sang coupe, comme la lumière une vitre,
et où le végétal est chant.

En toi est l’eau des humbles mares.
Le froid des vagues. Le naufrage
des Basques assoiffés…
et la cendre des hommes d’Espagne.

*

Chant au quartier du Marañón (Canto al barrio del Marañón) par Álvaro Menéndez Franco

Ô effrayante vastitude de croix noires !
calcinées par le temps, la fatigue et la distance.
Je te salue debout, sur le gros orteil de ton pied gauche,
et te parle, fondamentalement, comme un poète ingénu.

Quartier du Marañón,
moulin à canne à sucre de clous et de bois,
où le pauvre est canne à sucre
que tu mouds et mouds
jusqu’à en faire de la tuberculose…

Monstre de vieilles planches, plein de recoins,
de patios salles et de maigres escaliers,
aux rues moribondes et aux murs fiévreux,
tu es une auberge où vit le pauvre,
l’espoir malade, la haine dans les pupilles.

Quartier du Marañón,
où le gros est maigre
en comparaison ;
où jouent, sales, avec des visages d’adultère
et des corps miniatures,
des enfants blancs, noirs, gris, jaunes et rouges,
et où l’homme embrasse dès l’âge de neuf ans.

Quand on leur donne un réal, tes distributeurs automatiques aboient
avec des dents importées, et le peuple s’enivre,
en criant dans les bars, les lundis, mardis et samedis,
mercredis, vendredis, dimanches et jeudis.

Quartier du Marañón,
Je te connais comme ma poche,
tu as inspiré des poètes et des peintres ;
en toi s’est produite par intermittence
la lutte pour les loyers2.
Quartier du Marañón,
parfois tu me fais de la peine,
quand je vois ton ventre énorme
rempli de misère, de sanglots et de douleur.

2 Lutte pour les loyers (lucha inquilinaria) : Cette grève des loyers par les travailleurs panaméens n’était pas une mince affaire puisqu’il arriva au gouvernement de demander à l’armée nord-américaine présente dans la Zone du Canal de la réprimer par la force, dans les années 1920.

*

Souveraine présence de la patrie (Soberana presencia de la patria) par Diana Morán

Note. Sur la date du 9 janvier au Panama, voir la note d’introduction au poème Qu’ils partent du canal. Les prénoms que cite la poétesse sont ceux de martyrs inscrits sur le Monument des martyrs.

C’est le mois de janvier dans les rues où roulent les cris,
neuf ou dix dans la chair, dans la supplique radiale
d’un ruisseau rouge pour souder les nerfs,
c’est la date d’un peuple qui a trouvé son chemin.
Écoutez ce que je dis
avec une braise de haine
dans le doux oiseau qui habitait mon sein,
bien que la barbe de Walt Whitman parle
de familles d’herbe et de morale de pommiers.
La patrie s’est mise en marche, comme elle l’a toujours fait,
avec sa chemise blanche
et la cravate bleue de l’adolescence,
avec le civisme juvénile de sa marche
et le bataillon fertile de ses artères,
pour arborer le vol là où furent coupées
les ailes tricolores de ses emblèmes.
Écoutez ce que je dis
avec la chapelle ardente de la plus ancienne rancœur :
Ma patrie, amphore d’amour en toute langue,
qui offre son eau bonne au voyageur
a vécu soixante calendriers
sans droit au fruit, à l’arbre de son jardin,
pillée la bonté de sa ceinture.
Écoutez ce que je dis :
sur chaque partie de mon corps il y a une douleur d’immortelles
pour raconter au monde la parabole du bon voisin
qui écrasa la lumière nouvelle-née.
Petite enfant de paix,
tu demandas le fruit, le jardin, la hampe de ton nom
et le mur… le mur blanc… le mur blond
–sa lettre fraternelle… Punta del Este–
décousit ton essence, déborda son cours,
à la belle étoile humide des gaz lacrymogènes
tu gémissais, Panama, comme un champ de maïs dans les flammes.
Qui me demande des rideaux
pour bleuir la peau brûlée de ces tempes
qui jamais ne pensèrent à lancer un jasmin sur les hirondelles ?
Qui réclame la syllabe ultime d’un petit agneau
pour tenter une poignée de mains
ici, où l’hôpital restait sans pansements
pour couvrir la fuite de coquelicots ?
Qui, qui ose prier :
Oncle Sam, Père Noël, Corps de la Paix
–Arche des Alliances, Consolation de l’Affligé–
le cœur percé d’aiguilles
cicatrise en confetti verts.
Qui demande que je souffre, que nous souffrions tous d’amnésie
que nous donnions trois médailles à Fleming
et que nous dansions notre danse populaire avec Bogart
pour l’amitié du requin
et l’hameçon dans les sardines ?
Non ! Le soleil ne se lève pas pour vous,
usuriers de l’air.
Ce déguisement d’agneau, frère loup,
ne trompe plus la candeur des violettes.
À présent de quel nom baptiseras-tu cette manœuvre ?
Jeux de pêche au canard ?
Opération amicale dans la Canal Zone ?
Pilules Johnson pour le sous-développement ?
Ces bras qui cherchent une forme de fille,
une palpitation d’amant, un front sur les livres,
ce n’est pas un film pour soldats morphinomanes.
Le veuvage de ces chambres ne se vend pas en coca-cola.
Le salpêtre échappé de la blessure sans sommeil
n’est pas un commerce de chewing-gum ou de chaussures.
Ce neuf janvier n’est pas une cire de musée,
n’est pas une monnaie d’échange
ni n’a la signature de Bunau-Varilla3.
Il faut que je crie,
–Ô gorge enflammée de mes morts–
il faut que je crie
avec votre pollen d’incendie
aux quatre vents
où l’UPI4 lâcha ses vampires.
Quelle parole,
quelle parole, aussi grossière soit-elle,
ne devient pas fleur quand il s’agit de cracher sur la face
de buffle en conserve ?
Quel adjectif ne devient pas ange pour te dépeindre en vautour,
si pour chaque colombe que la main t’offre
tu assassines la main, le sel et la colombe ?
Il n’y a pas de lac, de frontière, d’aisselle qui ne soit marqué
du tatouage de tes dents rongeuses d’astres.
Damnés d’hier ! Assassins d’aujourd’hui !
Hérodes de toujours !
Les os de Chapultepec…
Les os d’Atitlán…
Les os d’Hiroshima…
La chair, les os de ma patrie
moulus par des carillons de mitraille.
Mon ciel violé, comme une enfant aveugle,
l’innocence torturée de son pubis,
les veines arrachées de sa jeune maison,
les enfants effeuillés, lys desséchés,
la dernière strophe de l’Hymne au Drapeau
dans le froid rossignol du regard
et les sanglots, les sanglots maternels
–Ô vase ardent–
sanglant mémorial de lèvre à lèvre.
Il faut que je crie :
Mes morts sont de vivantes semences,
cercueils qui alimentent l’espérance
du rythme ascendant de la lutte.
Dans les cavités de Rosa éclosent les épines,
sur le dos d’Ascanio s’arment les légions,
les fémurs d’Alberto, Teófilo et Rogelio
sont des hampes invincibles de nouveau sur le mur.
Les yeux de Ricardo, les lèvres de Rodolfo,
les cellules de Victor, les doigts de Carlos,
les jambes mordues, leurs nœuds violets,
sont devenus substances nationales, patrimoine.
Le sang des hommes histoire vivante,
sève qui de la mort se crée
souveraine présence de la patrie.
Le moineau trituré sur la langue d’un héros
fertilise le repos de son givre
et son clairon de conscience fait son nid dans la marche.
Écoutez ce que je dis, aujourd’hui neuf janvier,
vous les dévoreurs de lunes de ce monde,
vous qui assassinez les doigts semeurs d’oliviers :
Du fils criblé de balles bourgeonnent une multitude de fils,
de l’ouvrier dans la poussière reviennent mille ouvriers,
de la semence immolée germe tout berceau.
Les tombeaux parlent ! Les croix se déclouent !
De la chaux du peuple le peuple renaît !
Et toi, petite patrie, géante de cette date,
sculptée dans la roche de tes morts
pour naître définitivement,
tu ouvriras tes ailes agressées
dans le douloureux coffre de tes poissons.
Jusqu’au dernier enfant en présage de miels
donnera l’offrande sa palpitation d’aurore
pour le libre héritage de ses étoiles
Aujourd’hui ! Demain ! Toujours !

3 Bunau-Varilla : Philippe Bunau-Varilla était un ingénieur français de la Compagnie du canal de Panama et le principal agent de la vente du canal aux Nord-Américains.

4 UPI : United Press International.

*

Ma bonne mère, bois de cheminée (Mi buena madre, madera de inviernos) par Diana Morán

Ma mère voulait
voir dans les pages de la chronique sociale
la photo de sa fille
parmi les dames grises
ou au club des épouses des mauvais messieurs de la classe bien
pendant un cocktail
ou faisant donation de Cadillacs pour les kermesses de la Croix-Rouge.
Ma vieille, je peux vous l’assurer,
vécut l’angoisse de se couvrir lentement de rides
devant l’œil oscillant d’une bougie
en cousant des cravates à dix centavos la douzaine.
Elle se maintint hors de la misère
et en quotidiennes noces de Cana
mettait du riz et du pain sur la table.
Percluse de rhumatismes et les cheveux blancs de n’être pas encore et de devenir vieille
elle sut et sait ce qu’est aller par les rues
la peur attachée aux chaussures
avec une pancarte et un cri de faim.
Mais ma mère, quille saumâtre rongée par les sables, voulait
que le cri et la pancarte prissent fin dans son tremblement de vieille ;
et elle se fit une fille Mandrake
qui avec la formule d’une baguette magique
sortirait des lapins, des tournesols et des colombes d’encens
des hommes brisés et des enfants orphelins.
Ma mère voulait une fille de la lune
qui joue à la toupie avec l’étoile.
Elle voulait, ma mère, une fille mannequin de vitrine
qui serve le thé et des biscuits anglais.
Bienvenue, docteur !
Bonsoir5.
Honey, une autre tasse de thé.
Le monde est une douce violette moirée.
Maquillage revlon !
Des cigarettes, chérie, nous donnerons une layette pour Noël,
Le Panama est officiellement ton costume Dior.
Ma mère le voulait mais moi je ne pouvais pas
me mettre en bouteille dans son anis ni son genièvre.
Ma mère le voulait mais mes jambes traînaient
ces quatre pattes souffrantes
de village ferrées comme des bœufs.
Ma mère le voulait
mais dans mes cordes vocales
en ré et sol
à temps
et contretemps
la douleur éclatait sonore
et c’était ma douleur
mais aussi sa douleur
et une douleur étrangère.
Ma mère
qui
porte
sous
le bras
son oreiller d’herbes
arracha
les cloches bleues
les oiseaux d’alcool
et le tapis magique de ses verres de lunettes.
De la boîte à musique
et des camphres
elle sortit
une fille de papier rose
et avec l’œil oscillant d’une bougie
en fit un troupeau de fumée
en lente pérégrination.
Ma vieille, bois pourri de chauffage
avec le voyage prêt
et son oreiller d’herbes
agile,
vaillante comme une consigne,
arrose clandestinement des volants de feu.

5 Bonsoir : en français dans le texte.

*

Je désire m’affilier (Yo deseo afiliarme) par Moravia Ochoa López

Pour ne pas commettre d’erreurs
je désire m’affilier
je veux discipliner mon amour
je veux agir en accord
………………………avec le bien commun

Je désire m’affilier
………………………apprendre à me débrouiller
………………………étayer la maison de la révolution
savoir comment j’appartiens au pays
……………………………que lui donner

En m’affiliant à cent mille millions de voix
assoiffées de justice dans des mondes oubliés
En m’affiliant je connais
……….la responsabilité que je porte dans chaque mort
……….tombé au combat
……….sans avoir entendu ma protestation
……….ma protestation qui ne serait que l’union d’une colère
……….avec mille millions de rages égales
……….d’impuissances et d’espérances semblables
En m’affiliant j’acquière la méchanceté
……….(sagesse) du militant
……….son humilité et son orgueil
……….et je mets la main à
……….……….……….……son grand travail.

Torre de la Revolución, Tour de la Révolution, à l’architecture hélicoïdale, 243 mètres, Panama Ciudad; renommée “F&F Tower” par les impérialistes.