Tagged: Amérindiens

Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona

Complétant mes traductions depuis l’espagnol de poésie amérindienne trouvée dans l’anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva) d’Ernesto Cardenal (x), voici des textes tirés de Los testimonios de la llamarada: Cantos y poemas del Noroeste de México y de Arizona (Fondo estatal para la cultura y las artes de Sonora, 1997), une anthologie compilée par Alonso Vidal (Les témoignages de la flamme : Chants et poèmes du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona).

La poésie ici traduite en français est celle de certaines ethnies de cette région d’Amérique du Nord qui, bien que séparée par une frontière entre deux États-nations (et, demain, par un mur qui empêchera les mouvements traditionnels des Indiens de part et d’autre de la frontière, ce dont ils se plaignent amèrement dans l’indifférence), constitue une unité territoriale pour plusieurs de ces ethnies encore parfois semi-nomades.

Ces Amérindiens sont les Yuma, les Pápago, les Seri, les Pima, les Guarijío, les Yaqui, les Mayo, les Tarahumara et les Apaches.

J’ai retrouvé dans le présent recueil plusieurs poèmes de l’anthologie de Cardenal, dont certains que j’ai déjà traduits. Je note au passage qu’il arrive que l’un impute tel poème à telle ethnie et l’autre à telle autre. Par exemple, le poème apache que j’ai traduit dans Cardenal est ici un poème pápago. Un autre poème est pápago chez Vidal (p. 44 mi corazón se enciende) et pima chez Cardenal. Par ailleurs, chez Vidal, un même poème est à la fois seri (68-9) et yaqui (111-2) et un autre à la fois pima (91) et mayo (133). Il existe sans doute une certaine porosité entre ces groupes aux territoires voisins.

Enfin, là où Cardenal a présenté des poèmes apaches et, sous une rubrique différente, des poèmes chippewas, navajos, etc., Vidal explique que ces différents groupes appartiennent tous à la race apache. Mais Cardenal a dit lui-même qu’il faisait œuvre de poésie et non d’ethnologue.

2019 est l’année internationale des langues autochtones (UNESCO) et c’est un honneur de contribuer, par mes traductions via l’espagnol, à faire connaître la poésie produite en Amérique dans plusieurs de ces langues autochtones, nahuatl (x, xx, xxx, xxxx), quechua (x, xx), shuar (x), guarani (x), langues d’Amérique du Nord, demain maya (poésie maya contemporaine : à suivre), que ce soit la littérature orale traditionnelle recueillie par les ethnologues ou la littérature contemporaine d’écrivains d’origine amérindienne et biculturels, la «oraliteratura», terme forgé par le Colombien Fredy Chikangana pour désigner la littérature écrite en langues autochtones qui s’enracine dans la littérature orale de ces langues et a pris son essor dans les années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, donc tout récemment. «Lo oraliterario» a déjà produit une poésie digne d’admiration, à laquelle j’ai commencé et à laquelle je continuerai de rendre hommage en la donnant à lire sur ce blog au public francophone (via l’espagnol).

Dans l’anthologie de Vidal, quelques textes, peu nombreux, ont un nom d’auteur et font donc partie de cet univers oraliterario contemporain, mais je ne les ai pas retenus ici. À ce sujet, je tiens à dire de manière générale qu’il y a parfois des poèmes que je voudrais traduire mais où je dois renoncer en raison de difficultés de compréhension ou de traduction sur tel ou tel passage (je travaille seul, « dans mon coin », sans l’aide de personne). Ainsi, quand je ne retiens pas des textes ou des auteurs dans les recueils sur lesquels je travaille, ce n’est pas forcément que ces textes ou ces auteurs me plaisent moins.

Les poème suivants sont, comme dans l’anthologie d’Ernesto Cardenal, des poèmes de littérature orale. Dans l’un d’eux, il est question de la télévision : c’est que la littérature orale peut être contemporaine, à côté même de l’« oralittérature » contemporaine. Je sais, c’est compliqué…

Bonne lecture !

*

Yuma (Basse-Californie)

Chansons pour la danse du cerf

La danse de la libellule

La libellule danse sur l’eau. Elle plonge sa queue dans l’eau, de haut en bas, dans le miroir de l’eau.

Chanson du coyote

Le coyote jappe et virevolte. Il remue la terre de ses pattes, fait de la poussière. Magie : la poussière et la terre se changent en arc-en-ciel et en étoiles.

Les paroles de l’oiseau cardinal

On demanda au cardinal de chanter. Il ne voulut pas provoquer d’incendies. Il parla seulement de sa liberté, de sa vie sans entraves au milieu des nuages et des vents. Il dit qu’une fois il rêva de certaines danses, mais ajouta que pour lui le rêve était la meilleure des danses.

Oiseau cardinal

*

Pápago (Sonora)

À l’homme qui souhaite le bâton de commandement

Nul en ce monde n’a le droit de modifier le cours des rivières.

Un gouvernement est comme le froid ou la chaleur, chacun le ressent.

Le bâton de commandement que nous te donnons est une torche ; si tu le gardes longtemps, il te brûlera les mains.

Quand tu gouvernes les hommes, il te faut savoir que comme le désert les hommes seront toujours là.

Si tu chasses, tue seulement ce qui est nécessaire à ta famille.

Quand tu voyages, rends-toi compte qu’il y a des sahuaros, grands cactus, et que la pitaya se confond avec la sinta.

Un homme éclairé sait que les mesquites ne donnent pas tous des fruits doux.

Tu es un homme qui sera au-dessus des hommes.

Ta maison n’aura pas de porte et le chemin ira en s’élargissant vers tes arbres.

Tu feras preuve de patience car tout le monde ici prendra l’eau de ta citerne.

Quand tu as le bâton de commandement, c’est toi que frappe le soleil.

*

Mes mains seront comme des rivières
dans tes cheveux.
Mes seins comme des oranges mûres.
Mon ventre un comal chaud pour ta virilité.
Mes jambes et mes bras seront comme des portes,
comme des escales pour tes tempêtes.
Mes cheveux comme du coton en branche.
Mon corps tout entier sera un hamac pour le tien,
et mon esprit ton amphore,
ta vallée.

*

Les saules blancs
et les blancs chardons
ont eux aussi le cœur bleu
comme la pulpe juteuse
du cactus.

*

Dans le sillon
à l’angle,
le maïs pousse bien vert,
bien vert.
Je voyais les épis de maïs
ondoyer dans le vent
et me mis à siffler doucement de joie.

*

Le soir s’empourpre.
Au-dessus de moi la couleur se répand
dans toutes les directions.
Je surgis à tire-d’aile et lui adresse mon chant
quatre fois.

*

Seri (Sonora)

Note. Le dictionnaire d’américanismes en trois volumes du Mexicain Francisco Santamaría (Diccionario de americanismos, México D.F., 1942), dont je me suis servi pour ma série linguistique d’« Americanismos », dit des Seri (Conca’ac, Kunkaak) des choses assez extraordinaires : « Ils forment une tribu sauvage, qui a été peu étudiée. Par leurs caractères ethniques, leurs coutumes, leur langage, ils ne ressemblent à aucune autre tribu américaine. Ils sont regardés comme les hommes les plus sauvages du continent, absolument réfractaires à la civilisation. … Les seris sont de très haute taille ; la taille moyenne est de 1,82 m pour les hommes et 1,72 m pour les femmes, de sorte qu’ils peuvent être considérés comme les individus les plus grands de l’espèce humaine. … Ils sont d’une force herculéenne et si rapides à la course que leur vitesse dépasse de beaucoup celle du cheval [!], de façon que c’est pour eux chose aisée que de poursuivre et de chasser les cerfs, sans arme d’aucune sorte, ainsi que les lièvres. … Ils ne cuisent pas leurs aliments ; ils aiment attraper les animaux vivants, cerfs, chevaux, pélicans, tortues, etc., et leur ouvrir le ventre et le col, buvant leur sang et mangeant leurs entrailles encore palpitantes. Ils conservent les carcasses des animaux plusieurs jours et continuent d’en manger même quand elles commencent à se décomposer. … On estime que les seris ont réalisé un exemple notable d’eugénisme collectif (estirpicultura), parce qu’ils ne se mêlent à aucune autre race et, qu’au moyen de la sélection, ils se sont physiquement améliorés. Cette sélection est en partie naturelle, car le milieu dans lequel ils vivent est probablement l’un des plus inhospitaliers de la terre, impropre à toute culture, et où une race moins forte aurait il y a longtemps péri. Mais elle est aussi, pour partie, artificielle, car les seris sacrifient les infirmes et abandonnent les vieillards. » (Le passage original peut être lu ici.)

Cinquante-cinq ans plus tard, Alonso Vidal confirme les particularités physiques des Seri mais relève une certaine dégénérescence du type (p. 53, ma traduction) : « Physiquement les Seri diffèrent de tous les indigènes mésoaméricains par leur grande taille, leurs traits du visage très fins, le visage long, les pommettes saillantes, le nez droit et les lèvres minces. Curieusement, le passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie semi-sédentaire a eu pour conséquence, à la suite du changement des habitudes alimentaires ainsi que d’autres facteurs externes comme, malheureusement, la consommation d’alcool et de marijuana, que cette population a commencé à perdre ses caractères physiques distinctifs. »

Jeunes femmes Seri

Chanson de la mer

Le vent souffle et vient à moi,
souffle de toutes parts,
souffle partout.

Le vent souffle et vient à moi,
il tourbillonne avec force.
Mes vagues emportent de grandes algues
jusqu’à la plage.

Le vent souffle et vient à moi,
mes vagues jettent des coquillages
et des conques sur la plage.
Comme une dune de sable
conques et coquillages s’amoncellent.

Quand le vent ne souffle pas,
je ne pousse pas de vagues,
je suis calme et lisse.
La nuit le vent souffle,
c’est seulement une brise légère.
La mer est calme.

Le jour le vent souffle,
il tourbillonne avec force,
alors la mer s’agite.

Au petit matin
seule souffle une brise légère.
La mer est calme.

Au mitan du jour la tortue de mer
flotte sur l’eau,
elle flotte la tête hors de l’eau.
Mais encore, au mitan du jour,
le vent souffle,
tourbillonne avec force,
la tortue de mer plonge dans l’eau.

Pendant une semaine le vent ne souffle pas,
la mer est calme.
Les baleines et les dauphins,
les tortues de mer et les poissons
sont contents,
ils flottent sur l’eau, flottent
la tête hors de l’eau.

*

Chanson du vent joyeux

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui fais sauter l’eau :
Fais que la mer, de poissons
remplisse ce filet que je tends sur l’eau.

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui nais au petit matin :
Fais que je parvienne à la plage
où m’attend une empreinte d’amour.

*

Chanson pour guérir

Note. Les chants de guérison (cantos curativos) Seri ont fait l’objet de diverses études musicologiques et ethnographiques.

Le ciel s’approche,
descend jusqu’au malade,
et toutes les forces
du firmament aident
à sa guérison,
s’il parvient à se lever.
S’il ne se lève pas,
il meurt.

*

Chanson de la mort

Quel beau chemin
suit le défunt Seri,
qu’il a trouvé dans le ciel :
il est parti en dansant.

*

La lagune chante

Je donne à tous leur image comme un miroir,
je les dessine. Toutes les couleurs sont en moi
et tous ceux qui passent par ici,
je les reflète.

Quand la pluie tombe
le fleuve ne cesse de gonfler, déborde,
les vipères virevoltent dans ses torrents.

Les souris et les tuzas
semblent perdues dans la mer.
La tuza pleure : caaa-caa,
quand elle se voit en pleine mer.

La mer saute comme un fleuve vers le nord,
déborde jusqu’aux dunes,
alors les poissons meurent calcinés par le soleil.

Le sable absorbe et engloutit les eaux
quand les baleines s’approchent du rivage.
Certaines sont de plusieurs couleurs, d’autres sont noires,
si nombreuses qu’on dirait des sardines.

La tortue de mer ne peut nager,
elle barbote dans la boue,
elle fait un essai,
la tête tendue
elle semble demander de l’aide,
coincée dans la flaque.

*

L’île

Regarde-moi danser,
je suis énorme et lourde
mais je peux danser.

Regarde les pans de ma robe
qui ondoient de-ci de-là,
de-ci de-là :
ce sont les vagues de la mer
sur mes plages.

*

Chanson de la grande montagne

Triste,
je suis triste
car la pluie n’est pas venue.

Tous mes arbres et mes herbes et mes fleurs
se meurent.

Je suis triste
car il ne pleut pas,
tellement triste.
Beaucoup de fleurs et d’herbes
et d’arbres meurent.

*

Chanson pour la danse du coyote

Le museau contre la terre
le coyote chante sa chanson,
il tourne et tourne
quand il a faim,
il scrute le paysage,
danse, saute, crie.

Après avoir crié,
il ingurgite son chant et s’en rassasie ;
d’un coup il calme sa faim.

Quand le coyote a mangé
il saute heureux et content,
il danse, il chante, il crie de joie.

Le coyote cherche, cherche
un lièvre quand il a faim ;
puis il saute, danse, crie, chante
parce qu’il a mangé un lièvre.

Parfois,
quand le coyote ne trouve pas de lièvre,
il vagabonde sur la plage,
cherchant une caouanne morte,
il marche, marche, se fatigue,
va loin
mais ne trouve aucune caouanne morte.

Alors le coyote cherche des crabes
hors de leur trou. Il n’en trouve pas.
Ingénieux, il s’approche du tourbillon de sable de la grotte,
flaire mais tchak ! –par surprise– un crabe
lui ferme sa pince sur le museau
et le coyote saute sans danser ni chanter
mais criant et tournoyant sur le sable.

Le crabe s’accroche au museau
tandis que hurle le coyote
qui ne peut s’en débarrasser.

Le coyote erre sur la plage.
Au bord de la mer
près de quelques rochers
il trouve un poulpe et le mord,
mais la pieuvre
lui jette ses bras autour de la tête.
Le coyote ne peut s’échapper.

Exténué le coyote s’éloigne,
il va jusqu’aux montagnes
où frappe un soleil de plomb,
le soleil qui tue les tempêtes,
là-haut il rit.
Le coyote tombe à terre
et rêve qu’il se mange lui-même.

Le coyote chante à la couleuvre
mais celle-ci ne s’arrête pas,
elle fuit
et il ne parvient pas à l’attraper.

Il reste là, à chanter.

*

Chanson du vieux coyote

Au clair de lune
le coyote est joyeux.
Par un long hurlement il chante
à la lune en dansant.

Même ainsi
le pigeon peut, mieux que lui,
se trémousser, sauter, danser
au clair de lune.

Si le vieux coyote
sautait de manière semblable au vol
de l’oiseau,
il irait loin en dansant.

*

Pima (Sonora)

Soif de lumière

Sous le mahonia jaune,
la fleur du cassier
fait mes seins lait et baume.

Je chanterai mon chant
de pétales parfumés
pour étancher ta soif de lumière,
petit faon.

*

Guarijío (Sonora)

L’iguane

L’iguane vient en bondissant,
il bondit, bondit
entre les pierres
du ruisseau.

L’iguane vient en cabriolant,
il cabriole, cabriole
entre les maisons
des Guarijío.

*

Yaqui (Sonora)

Les bois du cerf

Quel bonheur d’être cerf !

Joyeux je vais par les collines
trottant parmi tant de fleurs,
tant d’épines.

Et mes bois, blancs de lune,
se dressent au vent dans l’attente du soleil.

*

Le flamboyant (arbre) (Tabachín)

Nous vîmes cette fleur
alors que nous cherchions
une fleur différente.
C’est un arbre qui aime
la lumière du jour.
C’est un arbre
qui plaît
à la pluie solitaire.

*

Mon âne et moi

Buruta ne kabaeka
mechau nee siika
lauti ne weyeka
jiba ne mechau
ne yeebijnee.

Monté sur mon âne
je vais à la lune,
lentement,
toujours vers la lune.

Neechi into buruta
televisonpo e nee
Bitnee.

L’âne et moi,
tu ne nous verras pas
à la télé.

*

Mayo (Sonora-Sinaloa)

Le colibri (La chuparrosa)

Le beau colibri
qui vole et frétille là-bas ;
il bat des ailes pour parvenir à baiser
la blancheur des fleurs
du romerillo qui se sont ouvertes
près de la rivière.
Le beau colibri
qui veut baiser
les fleurs blanches du romerillo.

Note. Le romerillo est une asclépiade.

*

Cocon de papillon

Suspendu à une branche,
le cocon blanc
dodeline au rythme du vent
dans le bois,
tandis que sur une autre branche
dodelinent les fleurs.

*

Fleur de garambullo

Note. Le garambullo est un cactus également connu en français sous le nom de chandelle bleue. Ses fleurs sont jaunes.

Petite fleur de garambullo
jaune comme l’or,
tu te reflètes dans les yeux
de la fille que j’aime.
Petite fleur jaune
de garambullo.

*

Femmes d’hier

Nées avec leurs racines
attachées à la terre,
au cactus et au palo-verde,
elles grandirent parmi la rosée
de l’herbe et le parfum
du sanjuanico en fleur.

Leurs corps bronzés
se sont dressés, et folâtres
elles peignirent leurs noires chevelures
avec des peignes jaunes d’épines.

Comme des palmiers bercés par le vent
leurs belles robes ondoyaient
et un dimanche de fête
la lune fit son nid sur leur ventre.

Femmes d’hier,
joie de pitayas
sur les sourires rouges,
brodant de midis leurs chemises
et tissant des arcs-en-ciel de laine pour leurs nids
avec l’odeur de l’atole de fruits de pitaya
qui restait des heures et la colombe
qui chantait nichée dans les branches.

*

Et Zenona ne pleura point

Zenona, quand je mourrai
ne verse pas une larme
car je veux aller sans délai
au ciel et si tu pleures
tes larmes mouilleront
les ailes de ma petite colombe
quand elle sortira par ma bouche
et l’oiseau tombera
à terre.
Aussi, femme,
quand je mourrai ne pleure pas,
ne verse pas une larme.

Et Zenona ne pleura point.

*

Tarahumara (Chihuahua)

L’ara (perroquet) (La guacamaya)

La pitaya est mûre,
il faut la cueillir.
Assez des bambous.
Je viens des terres
du sud manger
les fruits convoités,
les premiers.
Je viens de loin
pour les manger.
Tu veux m’en priver ?
Elles sont à moi,
je les mange
et jette la peau.
Quand je suis rassasié,
je m’en vais sans plus
en chantant.
Reste là
où tu es,
petite pitaya,
tandis que je vole.
Je reviendrai,
je reviendrai
picoter
ton fruit mûr.

*

On entend

On entend
sur le tronc du sapin
la longue colonne
des fourmis noires.

Elles montent et descendent,
cherchent la sève sucrée
qui dégouline
de la blessure
laissée par la hache.

*

Chantons

Chantons tous ensemble, nous les braves,
nous les Tarahumara,
contre les riches chantons :
ils mourront, ils mourront !

Chantons avec plus de force,
avec colère entonnons le chant
contre les riches :
ils mourront, ils mourront !

*

Apaches (Arizona)

Navajo

Le cheval bleu

Comme il hennit joyeusement !
Écoute comme hennit joyeusement
le cheval bleu du dieu Soleil !
Debout sur des peaux précieuses,
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il se nourrit de pétales
de fleurs nouvelles :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il soulève une poussière
d’étoiles :
comme il hennit joyeusement !
Entièrement caché par la brume
de pollens sacrés :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas sa postérité
se multiplie éternellement :
comme il hennit joyeusement !

*

Le voyage des jumeaux au soleil

Begochiddy, le dieu navajo de la création, un jour aborda deux jumeaux qui étaient à la chasse. Il leur dit qu’ils étaient les fils du soleil et qu’ils devaient rendre visite à leur père. Puis il leur donna un rayon de lumière et un arc-en-ciel pour entreprendre le long voyage jusqu’au firmament, et il leur dit de ne rapporter de tous les présents que leur offrirait leur père que l’armure de silex, les flèches d’éclair, la dague de pierre, des cyclones et des giboulées, et une baguette de feu magique. Sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, les jumeaux traversèrent des précipices et des fleuves profonds, des montagnes aux sommets perdus dans les nuages. Ils passèrent l’Aurore, les Reflets du Crépuscule, le Coucher de Soleil et l’Obscurité, et parvinrent à la Demeure Turquoise habitée par l’esprit du soleil, d’autres êtres des cieux ainsi que leur messager, la Libellule. Pour s’assurer qu’ils étaient bien ses fils, le soleil soumit les jumeaux aux plus dures épreuves, les jetant sur des piques d’obsidienne, les ébouillantant avec de la vapeur et les livrant à la fureur des éléments et au froid glacial de la nuit. Reconnus par leur père après avoir triomphé de ces terribles tourments, les jumeaux retournèrent à la terre sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, emportant les armes magiques avec lesquelles ils tuèrent ensuite les ennemis de l’homme.

*

Pinaleño

Désert

Ton silence
est le silence
du silence…

*

Mimbreño

Soir

Donne-moi la main
pour monter
sur le nuage
où un jour
je suis allé.

*

Gileño

Vent

Donne-moi ta voix,
celle que j’entends.
Mais donne-moi
aussi
ton silence.

*

Tonto

Pluie

Quand tu mourras,
la terre entière
mourra.
Parce que
tu la portes sur ton dos.

*

Pawnees

Les Pléiades

Regarde comme elles montent, comme elles montent
au-dessus de la ligne où le ciel se joint à la terre :
Les Pléiades !
Ah ! Dans leur ascension, elles viennent pour nous guider,
veiller sur nous, pour que nous soyons un :
Pléiades,
enseignez-nous à être avec vous réunis.

Poèmes amérindiens

El verso es el primer lenguaje de la humanidad. (Ernesto Cardenal) « Le vers est le premier langage de l’humanité. »

Parmi les traductions poétiques de ce blog, j’ai eu l’occasion de présenter des poèmes contemporains d’Amérique écrits en langue indigène (shuar et quechua), traduits par le biais de l’espagnol, dans Poésie indigène contemporaine d’Équateur (révolutionnaire) (x). Il s’agit là de littérature écrite et non de poésie traditionnelle, orale.

J’ai également traduit de la poésie orale papoue, par le biais de l’anglais, dans Poèmes de Papouasie (x) (où l’on trouve aussi des exemples de poésie anglophone contemporaine de Papouasie-Nouvelle Guinée).

C’est ici la première fois que je traduis de la poésie orale amérindienne, à partir des versions espagnoles du poète Ernesto Cardenal figurant dans son Anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva, Alianza Editorial, 1a ed. 1979, 3a ed. 2004). (Que l’on ne m’en veuille pas de traduire primitivo par « primitif », si l’ami des indigènes Ernesto Cardenal ne juge pas ce terme désobligeant envers les Indiens d’Amérique, et bien que l’usage soit désormais d’employer en français le terme « premier », depuis l’inauguration du Musée des arts premiers à Paris en 2006.)

Dans l’introduction de son anthologie, Cardenal explique que ce recueil a été le fruit du travail de longues années, au cours desquelles il a glané dans les bibliothèques la poésie qu’il pouvait trouver dans les ouvrages d’ethnologie publiés en espagnol, anglais ou allemand. Le champ de ses recherches ne s’arrêtait d’ailleurs pas à l’Amérique et aux Amérindiens, et l’anthologie comporte des exemples de poésie orale de bien d’autres parties du monde.

C’est le fait que cette anthologie ait été compilée par Ernesto Cardenal, pour moi le plus grand poète contemporain, aujourd’hui nonagénaire, qui m’a décidé, après m’être promis d’explorer le champ de la poésie orale amérindienne, à entreprendre ces traductions ; quand j’appris qu’il avait réalisé ce travail, je sus immédiatement que c’était l’œuvre dans laquelle je devais puiser mes textes. (Je rappelle aussi que je me suis déjà servi de deux anthologies poétiques de Cardenal dans cette même série de traductions, l’une sur la poésie de la Révolution cubaine (x), avec laquelle la série a commencé, l’autre sur la poésie révolutionnaire du Nicaragua (x).)

Cette poésie primitive, ou première, des Amérindiens aborde parfois des thèmes modernes. Comment en irait-il autrement dès lors que les peuples premiers perpétuent, malgré les contacts de plus en plus fréquents et profonds avec le monde moderne – et pour ceux de ces peuples qui ne se sont pas complètement éteints ou fondus dans ce même monde moderne –, leurs antiques traditions ? L’ethnologue qui recueille leur littérature orale comprend rapidement que cette littérature est toujours vivante et traite de sujets contemporains, même si elle continue en même temps de transmettre des textes de génération en génération, parfois même dans une langue originelle qui n’est plus comprise par les membres contemporains de l’ethnie, comme l’indique Ernesto Cardenal en introduction.

Dans un des poèmes que j’ai traduits, le poète évoque même le pouvoir de l’écriture qui est le sien ; il s’agirait donc là d’une poésie première écrite… Et si l’auteur n’en était pas anonyme, ce serait de la poésie indigène contemporaine plutôt que de la poésie première (une classification sans doute défectueuse à bien des égards puisque, en particulier, certains textes de poésie orale ont un auteur identifié, par exemple tel chef de clan).

Les ethnies représentées dans les traductions suivantes sont : les Apaches, les Arapahos, les Araucans ou Mapuches, les Chippewas, les Cunas, les Esquimaux, les Guahibos, les Haïdas, les Indiens de la Pampa d’Argentine, les Indiens de l’Île de Pâques, les Indiens de l’Île Tiburón au Mexique (Comca’ac), les Kiowas, les Kogis, les Kwakiutls, les Miskitos, les Nahuas, les Navajos, les Otomis, les Paez, les Païutes, les Papagos, les Pawnees, les Piaroas, les Quechuas, les Sioux, les Tlingits, les Waraos et les Yaquis.

***

Apaches (États-Unis)

Dans le sud
où sont les récifs aux coquillages blancs,
où les fruits sont mûrs,
nous nous retrouverons tous les deux.

Là-bas où sont les récifs de corail,
nous nous retrouverons tous les deux.
Où les fruits mûrs sont parfumés,
nous nous retrouverons tous les deux.

***

Arapahos (États-Unis)

Les âmes reviennent de la chasse au bison dans les prairies du ciel

Comme resplendit la lumière de la lune !
Comme resplendit la lumière de la lune !
Tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison,
tandis que je chevauche cette nuit chargé de viande de bison.

*

Mes enfants, au début j’aimai les blancs,
mes enfants, au début j’aimai les blancs,
je leur donnai des fruits,
je leur donnai des fruits.

***

Araucans (Chili)

Toute la terre est une seule âme,
nous en faisons partie.
Nos âmes ne peuvent mourir.
Changer, oui,
mais pas s’éteindre.
Nous sommes une seule âme
comme il y a un seul monde.

*

Belle comme l’argent était ma bien-aimée.
C’est pourquoi ma peine est grande.
Mon cœur souffre.
Pourquoi le soleil s’est-il levé
là où il a coutume les autres jours de se coucher ?
Et pourquoi s’est-il couché
là où il a coutume de se lever ?
Ainsi ton cœur a-t-il changé, sœur.

*

Prophétiser rend triste :
le soleil s’obscurcira deux fois.
Et après, nous serons maltraités.
Nous sommes sans défense.
Comme des arbres nous sommes enracinés dans le sol,
et le vent nous prend comme des oiseaux.
Nous sommes la proie de la terre et de l’air.
Hélas, comment le cœur ne nous douloirait-il pas !

*

Mes amies rient de moi, l’abandonnée.
Elles me demandent pourquoi je ne danse pas. Pourquoi je n’en cherche pas un autre.
Tu me manques beaucoup, frère.
À ton retour tu ne reconnaîtras pas notre enfant.
Il a déjà sept ans.
Tu as rendu mon cœur triste, voyageur cruel.

***

Chippewas (États-Unis)

Tandis que je parcours la prairie des yeux
je sens l’été dans le printemps.

*

J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.
Il est parti à Sault-Sainte-Marie,
mon bien-aimé est parti sous mes yeux,
jamais je ne le reverrai.
J’ai cru que c’était un canard,
mais c’était la pagaie de mon bien-aimé sur l’eau.

*

Il sera très triste
car il m’a séduite
et oubliée
dans les années
de ma jeunesse.

*

Le sucre d’érable
…est la seule chose
…que j’aime.

*

Le ciel
…m’accompagne.

***

Cunas (Panama)

Chanson de la tortue

Adieu, ma famille ! Adieu, mes amies !
Je vois au loin la barque des pêcheurs cunas.
Ils viennent me chercher et ils me mangeront.
Quelle tristesse ! mais Dieu l’a voulu ainsi.
Il m’a créée pour servir de nourriture aux Cunas.
Quelle tristesse !
Mais les enfants chanteront et sauteront de joie autour de moi
car ils vont faire bonne chère.
Que c’est bien ! Mais aussi, quelle tristesse !

*

Chant de solidarité

Distribuez le poisson de la mer,
distribuez le tarpon,
distribuez le poisson-scie,
distribuez la raie,
distribuez l’alose,
distribuez le requin,
distribuez la dorade.
On dirait que Dieu a pavé d’or le chemin des poissons.
Le flûtiste appelle la fille,
et l’avertit de bien se cramponner à l’extrémité de sa chemise.
Distribuez le mérou,
distribuez les coquillages qui adhèrent aux rochers,
distribuez la langouste,
distribuez les crabes,
distribuez les fruits de mer qui vivent sur les rochers la bouche ouverte, comme s’ils riaient,
distribuez la chair des petits coquillages de la rivière,
distribuez les coquillages plus grands,
distribuez les gambas,
distribuez le mérou du fleuve,
distribuez l’iguane qui s’immobilise au faîte de l’arbre guayacan.

***

Esquimaux

Le mont Koonak

Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le vois.
Le grand mont Koonak là-bas au sud,
je le contemple.
La splendeur de la lumière là-bas au sud,
je la regarde.
Derrière le Koonak s’étend
la même lumière qui couvre le Koonak du côté de la mer.
Regarde comment au sud les nues
grandissent et se transforment ;
elles se font belles les unes les autres,
tandis que le sommet est couvert du côté de la mer
de nues changeantes ;
elles se font belles les unes les autres.
L’automne arrive au son
du vif vent du nord.
Avec rudesse il abat tout de son énormité.
La mer menace de renverser mon kayak.
Las ! je tremble, tremble, car le vent et la mer
sont capables de m’envoyer par le fond,
dans la boue du fond de la mer pleine de coquillages.
Je vois peu d’accalmies,
je suis le jouet des vagues,
et je tremble, tremble, en pensant à l’heure
où les mouettes affamées picoteront mon corps.

*

Fjord au printemps

J’étais dans mon canoé
sur la mer
pagayant
doucement dans le fjord Ammassivik.
Il y avait de la glace sur l’eau
et sur l’eau un pétrel
qui bougeait sa tête de côté et d’autre,
il ne me vit point pagayer.
Tout à coup sa queue seule fut visible,
puis plus rien.
Il avait fui mais pas à cause de moi :
une grosse tête hors de l’eau
le grand phoque poilu
tête énorme aux yeux énormes, avec des moustaches,
toute luisante, dégoulinante d’eau,
et le phoque s’approcha lentement.
Pourquoi ne lançai-je pas mon harpon ?
Me fit-il pitié ?
Était-ce cette journée de printemps, et le phoque
jouant au soleil
comme moi ?

*

Je me souviens
de la venue des premiers jours de printemps
quand j’étais jeune.
J’étais si bon chasseur !
N’est-ce pas ?
Je vois en souvenir
un homme dans un canoé ;
il rame lentement en direction de la rive du lac,
remorquant de nombreux caribous harponnés.
Que je suis content
en me rappelant la chasse dans le canoé.
À terre je n’avais pas tant de succès
avec les troupeaux de caribous.
Et quand on est vieux et que l’on pense à sa jeunesse
on préfère se rappeler les choses
dans lesquelles on avait du succès.

*

L’été

Ah, la chaleur de l’été sur la terre !
Pas un souffle de vent,
pas un nuage,
et sur les monts
paissent les rennes.
Ah, les chers rennes
dans les lointains bleus !
Ah, le ravissement !
Ah, quelle joie !
Je me couche sur la terre, des larmes aux yeux.

*

Je te regarde, terre de Nunarsuit.
Les pics du sud sont enveloppés de nuages.
Les montagnes s’inclinent vers le sud,
vers Usuarsuk.
Qui voudrait vivre en un lieu si triste ?
La terre est entièrement couverte de glace
et les gens qui vivent ici ne peuvent voyager
jusque bien avancé le printemps.

*

Berceuse

C’est mon petit enfant potelé :
je le sens dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Quand je tourne la tête
mon enfant me sourit,
caché dans ma capuche,
et comme il pèse !
Ya, ya ! Ya, ya !

Qu’il est mignon quand il sourit
avec ses deux dents comme un morse !
Je suis si contente qu’il pèse tant,
au point que j’en ai la capuche pleine !

***

Guahibos (Colombie)

Un jour une voiture est venue

Un jour une voiture est venue, je ne l’ai pas vue ;
un méprisable civilisé
m’a enlevé ma fiancée,
à la ville, à la ville il l’a emmenée,
elle était belle comme une aigrette,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure,
c’est pourquoi je pense à elle,
c’est pourquoi je la pleure.

***

Haïdas (Canada)

J’ai pris la belle jeune fille pour épouse.
Elle a dû quitter le cercle de ses amitiés.
J’espère que sa famille ne viendra pas me la prendre.
Je serai bon avec elle.
Je lui donnerai des mûres, des mûres sauvages
et les racines de la terre.
Je ferai tout pour qu’elle soit contente.
C’est pour elle que j’ai composé ce poème et je le chante pour elle.

*

Ô Bon Soleil !
aie compassion de nous :
Brille, brille pour nous, ô Soleil !
collecte les nuages humides et noirs et garde-les sous le bras,
afin que la pluie ne tombe plus.
Car tes amis sont ici réunis sur la plage
prêts pour la chasse.
Aussi, regarde-nous avec amour, ô Bon Soleil !
Donne-nous la paix dans notre tribu
et la paix avec nos ennemis.
Nous déclamons encore et encore.
Écoute-nous, écoute-nous, ô Bon Soleil !

*

Chanson

Cette femme est belle
comme une fleur des montagnes ;
mais froide, froide
comme les glaciers
où elle pousse.

***

Indiens de la Pampa (Argentine)

Notre plaine

C’est là, frères, notre vaste terre,
où rien n’est à l’arrêt, où tout est en mouvement,
où le vent ne dort pas et où l’horizon marche.

C’est là, frères, notre vaste terre,
nous vivons dans des tentes. Quand le temps change,
nous changeons de tentes. Telle est notre vie.

C’est là, frères, notre terre de la pampa.
Ce n’est pas une terre étroite. Elle est très grande.
Elle offre à chacun tout ce qu’il peut désirer.

*

Chant de la terre

Ma terre, ne t’éloigne pas de moi,
ne me fais point défaut,
aussi loin que j’aille.

***

Île de Pâques

Petite, tu es malade d’amour.
Tu es un petit crabe qui vit sous le mausolée d’Acurenga,
tu es un petit poisson avec un ruban.
Descends au bord de la mer,
petit poisson, mon amie.
Là tu trouveras des algues
à manger, bonnes pour ce que tu as.

*

À une jeune femme dans sa période de réclusion pour s’éclaircir la peau

Tu es enfermée. Jeune Recluse !
Au mur pend la calebasse remplie d’ocre.
Comme tu es devenue blanche dans ta retraite, ô Recluse !
Je t’aime, Recluse.
Comme tu restes longtemps enfermée, jeune Recluse !

*

Les vers nauséabonds
te cernent, ô Tau-mahani,
femme de haut rang.

***

Île Tiburón (Mexique)

Note. Les Indiens vivant sur l’île Tiburón et la côte lui faisant face, dans l’État de Sonora en Basse-Californie, au Mexique, sont les Comca’ac, autrefois plus connus sous le nom de Seri, qui font l’objet d’une entrée dans mes Americanismos (n°2) (ici).

La maman baleine

La maman baleine est contente.
Elle nage à la surface avec rapidité.
Il n’y a pas de requins
mais elle nage et nage sur des lieues,
allant et venant à toute allure.
Puis elle plonge au fond de la mer
et quatre petites baleines naissent.

***

Kiowas (États-Unis)

Chanson de la danse de l’esprit

Le Père va descendre,
la terre va trembler,
le monde entier va ressusciter,
tendez les mains.

*

Oraison des Indiens pauvres

Parce que je suis pauvre,
parce que je suis pauvre,
je prie pour toute créature vivante,
je prie pour toute créature vivante.

*

Le vent dans la prairie

Ce vent, ce vent
fait trembler ma tente, fait trembler ma tente,
et me chante une chanson,
et me chante une chanson.

***

Kwakiutls (Canada)

Chant macabre
(avant de manger de la chair humaine)

Tu es le grand esprit, cannibale du Nord.
Tu cherches les hommes que tu veux dévorer, grand enchanteur !
Tu déchires la chair des hommes, ton désir est d’en détruire beaucoup.
Tous tremblent devant toi, qui es allé au bout du monde…

*

Ton cœur est très dur avec moi,
ton cœur est très dur avec moi, mon amour.
Tu es très cruelle avec moi,
tu es très cruelle avec moi, mon amour.
Car je suis fatigué d’attendre
que tu viennes, mon amour.
Différent désormais sera le cri par lequel je t’appellerai, mon amour.
Ah, je descendrai au monde d’en bas et de là t’appellerai, mon amour !

***

Miskitos (Nicaragua)

Ma chère et tendre, quand tu te promèneras avec tes amies
et qu’il y aura de la brume dans le delta du fleuve
et que l’odeur des pins embaumera la montagne
tu penseras à moi et diras :
mon ami, est-il vrai que tu sois parti ?
entends-moi, compagnon, ne te reverrai-je plus ?

*

Je vais loin de toi.
Ma tristesse est grande.
Je vais te chercher des perles de couleurs.
Quand je reviendrai je t’apporterai des robes
et le vent d’est soufflera avec force.

Je prononcerai ton nom avec tristesse.

*

Je pensai
que c’était un poisson
qui sautait, mais c’était
sa pagaie faisant des ronds dans l’eau.
Je pensai
que mon amour
pêchait,
mais mon amour
s’en allait. Plus jamais
je ne la reverrai. À son regard
je l’ai compris.
Je ne la reverrai plus !

*

Lettre à l’aimée

Je suis plus haut que le cocotier
car mes yeux atteignent ses palmes
et même les oiseaux que le cocotier voudrait attraper.
Je suis plus grand que le fleuve Waki
car j’entends la rumeur lointaine de la mer
ou fermant les yeux je reconstitue ses plages brillantes.
J’ai plus de poitrine que la lionne d’Alamikamba
car ma douleur écrite va plus loin que son rugissement
jusqu’aux mains de ma chérie à Bilwaskarma.

*

Femme, je suis triste à cause de toi.
Je me rappelle l’odeur de ta peau.
Je voudrais reposer ma tête dans ton giron,
mais je suis seul, allongé sous un arbre,
entendant seulement le bruit de la mer.
Les vagues grondent au large :
mais je n’entends pas ta voix.

***

Nahuas contemporains (Mexique)

Je ne sais pas si tu es parti.
Je me couche avec toi et me lève avec toi.
Dans mes rêves tu es près de moi.
Quand tremblent mes boucles d’oreilles,
je sais que c’est toi qui bouges dans mon cœur.

***

Navajos (États-Unis)

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en haut,
la voix du tonnerre,
entre les nuages noirs,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

La voix qui embellit la terre !
La voix d’en bas,
la voix du criquet,
parmi les fleurs et l’herbe,
chante et chante,
la voix qui embellit la terre.

*

Oraison

Puissé-je heureux marcher.
Heureux sous d’abondants nuages noirs marcher.
Heureux sous d’abondantes pluies marcher.
Heureux parmi la végétation luxuriante marcher.
Heureux sur un chemin de pollen marcher.
Heureux marcher.
Comme aux jours passés puissé-je aujourd’hui marcher.
Que tout soit beau devant moi.
Que tout soit beau derrière moi.
Que tout soit beau au-dessous de moi.
Que tout soit beau au-dessus de moi.
Que tout soit beau autour de moi.
Ceci se termine en beauté.
Ceci se termine en beauté.

***

Otomis (Mexique)

Hier en fleur.
Aujourd’hui fanée.

*

Petite fleur, petite fleur, je fleuris ici.
Que me cueille, que me cueille celui qui veut.
Qu’il vienne, qu’il vienne, qu’il me cueille.

***

Paez (Colombie)

À Yuma (le Río Magdalena)

Avec mes chants
étincelant et pur tu vas
vers la mer immortelle.
Laisse-moi m’immerger
dans la fraîcheur de tes eaux
pour purifier mon esprit
et rafraîchir mon corps.
Doux Yuma,
viens à mon cœur.
Ne t’en va pas vers la mer cruelle,
viens à mon cœur, car l’amour est éternel,
viens, je suis la belle princesse Furatena.

*

La chanson du ciel bleu

Éa, éa, éa…
la mer est en haut,
la mer est en haut,
et la lune aussi.
Les étoiles dansent autour.
Ah ! c’est le ciel bleu.
Éa, éa, éa, c’est le ciel bleu.

***

Païutes (États-Unis)

Longtemps, longtemps
la neige est restée sur les montagnes.

Le cerf et l’élan sont descendus,
ils ont suivi le soleil en direction du sud
pour manger les glands de mezquite et brouter les pâturages.
Les tambours du tonnerre résonnent fortement
dans les tentes des montagnes.
Longtemps, longtemps
nous avons mangé de la sauge
et la viande de cerf salée pendant l’été.
Nous sommes las de nos cabanes
et de nos habits enfumés.

Nous avons un grand désir de soleil
et d’herbe dans les montagnes.

***

Papagos (États-Unis)

Comment débuterai-je mes chants
dans la nuit bleue qui vient ?

Dans la grande nuit mon cœur sortira,
les ombres viennent à moi en chantant.
Dans la grande nuit mon cœur sortira.

*

Chanson

Je me levai tôt
dans le matin bleu ;
mon amour était déjà levé,
il vint à moi en courant depuis les portes de l’aube.

Sur le Mont Papago
la proie mourante
me regardait avec les yeux de mon amour.

***

Pawnees (États-Unis)

Même les vers :
eux aussi s’aiment.

*

Je passe la nuit à penser
à cet autre lit.

*

Fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
fais-moi voir si c’est réel,
cette vie que je vis.
Toi qui possèdes les cieux
fais-moi si c’est réel,
cette vie que je vis.

*

Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.
Je ne sais pas si mes chants parviennent jusqu’au ciel.

Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.
Père, vers Toi nous crions.

*

Le ciel parle

Je contemple, je contemple,
les nuages me parlent.
Je dis : « Tu es le pouvoir du monde,
je ne le comprends pas, je sais seulement ce que l’on m’a dit,
tu es le pouvoir du monde, à présent tu parles,
ce pouvoir est tien, Ciel ! »

***

Piaroas (Venezuela)

Un jour
la lune s’immobilisera dans le ciel ;
les fleurs faneront,
et dans la forêt
seules croîtront les pierres.

Alors,
après avoir écrasé la cabane
et tout le peuple piaroa
n’existera plus que la Grande Pierre Noire.

*

L’homme blanc est revenu dans la hutte.
Ses yeux
brillent dans l’ombre
comme les flammes qui cuisent le poisson.
Avec ses grandes mains
il s’empare du collier d’Euari,
des flèches de Remie,
de la robe de Chirimica,
du petit hamac de Camó.
La fillette pleure en entendant sa voix de chien.
La maman serre Camó contre elle
et dit : laisse-nous.

***

Quechuas (Pérou)

Nous boirons dans le crâne du traître,
nous ferons des colliers de ses dents,
de ses os des flûtes,
de sa peau un tambour ;
puis nous danserons.

*

Peut-être ma mère était-elle une vigogne des pampas
ou mon père un cerf des montagnes
pour que j’erre ainsi,
que je marche sans repos
par les monts et les pampas
vêtu seulement de vent,
par les vallées et les collines
vêtu de vent et de froid ?

Ou bien suis-je né dans le nid du pukupuku
pour pleurer ainsi toute la journée,
pleurer toute la nuit,
comme le petit du pukupuku
vêtu seulement de vent ?

*

Les gouttes d’eau
le matin dans les fleurs
ce sont les larmes de la lune
qui la nuit pleure.

*

Fleuve cristallin

Fleuve cristallin
des forêts de lambras,
larmes
des poissons d’or,
sanglot
des grands précipices.

Fleuve profond
des forêts de taras,
qui te perds
dans la courbe de l’abîme,
qui cries
dans le ravin où les perroquets font leurs nids.

Loin, loin,
fleuve aimé,
emporte-moi
avec ma belle amie
entre les rochers
et les nuages de pluie.

***

Sioux (États-Unis)

Grand-père,
je vais lancer ma voix,
écoute-moi !
Dans tout l’univers
je vais lancer ma voix,
écoute-moi,
grand-père !
Je veux vivre !
Ça y est, je l’ai dit.

*

Les chouettes me sifflent.
Les chouettes me sifflent.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.
Les loups hurlent après moi.
Les loups hurlent après moi.
C’est tout ce que j’entends
dans la vie.

*

(À l’occasion d’un message envoyé depuis Washington)

L’auguste grand-père [le Président]
a dit
ils nous disent
« Dakotas
devenez citoyens »,
a-t-il dit,
nous disent-il,
mais
cela m’est impossible :
les coutumes dakotas
je les aime
ai-je dit
c’est pourquoi
je les maintiens.

*

Une jeune fille appelle sa mère morte

Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.
Mon petit frère marche sans cesser de pleurer,
mon petit frère marche sans cesser de pleurer.
Mère, reviens à la maison ; mère, reviens à la maison.

*

Seconde Guerre mondiale

Il y a la guerre de l’autre côté de la mer.
Et tous les Indiens vont là-bas.
Le Président l’a dit.

***

Tlingits (Alaska)

Comment seront les matins de juillet,
me demandé-je.
Mon cœur défaille en pensant
que je ne reverrai pas mon amour.

***

Waraos (Venezuela)

La British Control Co.

Dans la Firme
Il y a beaucoup d’argent,
beaucoup.

Mais à Murajana
de l’argent
il n’y en a pas.

*

Note. Le poème fait allusion aux raids des Indiens Caraïbes, aujourd’hui disparus, qui, en provenance des îles des Caraïbes auxquelles ils ont laissé leur nom, attaquaient les Indiens des côtes pour faire des prisonniers et, comme évoqué dans le poème, des victimes pour leur cannibalisme.

Les Caraïbes,
Les Caraïbes,
de la mer lointaine,
des îles,
sont venus.

Cherchant notre chair
pour s’en repaître,
ils sont venus.

Dans le coude du Motanaïna,
ils halètent de joie,
les Caraïbes,
ils sont là,
ils sont là.

*

Berceuse

Petit frère,
ne pleure pas, dors.
Le jaguar va venir
te chercher
si tu continues de pleurer ;
dors.
Le jaguar vient…
Ne pleure pas,
dors.

Marchant sur les feuilles coupées du moriche
il vient
pour te manger.
Dors.
Le jaguar vient.
Ne pleure pas, dors.
Il va te manger.
Un singe vient…

*

Le fleuve Amakuru

L’Amakuru,
je l’aime.
Le héron brun de l’Amakuru
a une toute petite langue.

Quand il marche entre les pierres,
les petites crevettes des pierres,
il les attrape avec son bec.

***

Yaquis (Mexique)

Faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans cette eau de fleurs.

Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans le patio fleuri,
tu joues dans une eau de fleurs.
Tendre faon de fleurs, voilà que tu viens jouer
dans l’eau de fleurs.

Faon de fleurs,
sous la fleur du cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Et là-bas, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
sous une autre fleur de cactus tu t’arrêtes
pour frotter tes bois ;
faon de fleurs, sous la fleur de cactus tu t’arrêtes,
tu inclines et fais tourner tes bois pour les frotter.

Où siffles-tu, gattilier ?
Là-bas tu siffles, gattilier.
Là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, dans la forêt,
là-bas au loin, en ce lieu-là, tu siffles,
vieux gattilier.
Là-bas tu siffles, vieux gattilier.

Quand tombe la nuit, fraîche,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
là-bas au loin, en ce lieu-là,
tu te poses sur la branche du mezquite,
oiseau noir.

On dirait qu’elles viennent vers ici, les colombes de la montagne,
leurs trois petites têtes grises remuant rapidement,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis les trois petites têtes s’éloignent ensemble
lentement.

Et là-bas au loin, dans la Terre Fleurie, au-dessous de l’Aurore,
vont trois petites têtes grises remuant,
jusqu’à l’eau de fleurs,
puis ensemble s’éloignent lentement.

En été viennent les pluies et l’herbe pousse.
C’est l’époque où le cerf a de nouveaux bois.
Tu cours devant la tempête de poussière
faisant grand bruit, cerf enchanté.
Le cerf
regarde une fleur.

*

Chanson

Beaucoup de belles fleurs, rouges, bleues, et jaunes.
Nous disons aux filles : « Allons nous promener parmi les fleurs. »
Le vent souffle et berce les fleurs.
Les filles sont comme elles quand elles dansent.
Les unes sont de grandes fleurs ouvertes,
les autres des fleurs petites.
Les oiseaux aiment le soleil et les étoiles.
L’odeur des fleurs est si douce.
Les filles sont encore plus douces que les fleurs.

***

Kogis (Colombie)

Note. J’ai gardé ce poème pour la fin, au lieu de suivre l’ordre alphabétique des noms ethniques comme dans l’anthologie, car il s’agit d’une relativement longue cosmogonie évoquant le concept amérindien d’aluna, que Cardenal présente dans son recueil de poèmes Hommage aux Indiens d’Amérique et que j’ai discuté dans le chapitre consacré à ce recueil dans mon mémoire sur Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (ici). Ce poème peut ainsi servir de matériel documentaire pour la discussion de ce concept. Les crochets [ ] dans le corps du poème sont de Cardenal.

La création

Au commencement était la mer. Tout était plongé dans l’obscurité.
Il n’y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes.
Seulement la mer de tous côtés.
La mer était la Mère.
Elle était eau et eau de toute part
et elle était fleuve, lagune, rivière et mer
et elle était partout.
Ainsi, au commencement, il n’y avait que la mer.
Elle s’appelait Gaulchovang.
La Mère n’était pas humaine, ni quelque chose que ce soit.
Elle était Aluna [pensée ou idée].
Elle était l’esprit de ce qui allait advenir
et elle était pensée et mémoire.
Ainsi, la Mère existait seulement en aluna dans le monde le plus bas,
dans les profondeurs,
seule.

Alors, tandis que la Mère existait de cette manière,
se formèrent au-dessus les terres, les mondes, jusqu’au lieu où notre monde se trouve aujourd’hui.
Il y eut neuf mondes et ils se formèrent ainsi :
d’abord était la Mère et l’eau et la nuit.
Il n’y avait jamais eu d’aube.
La Mère s’appelait Se-ne-nuláng.
Il existait aussi un Père qui s’appelait Kata Ke-ne-nuláng.
Ils eurent un enfant qu’ils appelèrent Bunkua-sé.
Mais ils n’étaient pas humains, ni quelque chose que ce soit.
Ils étaient aluna. Esprit et pensée.
Ce fut le premier monde, le premier lieu et le premier instant.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le deuxième monde.
Alors exista un Père qui était jaguar.
Cependant il n’était pas jaguar à la manière d’un animal, mais jaguar en aluna.

Puis se forma un autre monde au-dessus, le troisième monde.
Il commença à y avoir des hommes. Mais ils n’avaient ni squelette ni force.
Ils étaient comme des vers et des lombrics.
Ils naquirent de la Mère.

Puis se forma le quatrième monde.
Sa mère s’appelait Sáyaganeye-yurmáng
et il y avait une autre Mère qui s’appelait Disi-se-yuntaná
et un Père du nom de Sai-taná.
Ce Père fut le premier à savoir comment seraient les hommes de notre monde
et le premier à savoir qu’ils auraient un corps, des jambes, des bras, une tête.

Puis il se forma encore un monde et dans ce monde se trouvait la Mère Enkuane-ne-nuláng.
Jusqu’alors il n’y avait pas de maison, c’est là que la première maison apparut,
pas une maison de planches, des joncs ou de paille, mais en aluna, en esprit seulement.
Puis vinrent à l’existence Kashindúkua, Noana-se et Nánacu.
Puis apparurent les hommes, mais il leur manquait les oreilles, les yeux et le nez.
Ils n’avaient que des pieds.
La Mère leur commanda de parler.
Ce fut la première fois que les hommes parlèrent,
mais comme ils n’avaient pas encore de langage, ils disaient seulement :
saï-saï-saï (« nuit-nuit-nuit »).
Et cela faisait cinq mondes en tout.

Puis se forma le sixième monde.
Sa Mère était Bunkuáne-ne-nuláng ; et son Père, Sai chaká.
Ils formèrent un corps entier avec bras, pieds et tête.
Puis naquirent les Seigneurs du Monde.
Au début ils furent deux : le Bunkua-se bleu et le Bunkua-se noir.
Le monde se divisa en deux parties :
le Bleu et le Noir,
et dans chaque partie il y avait neuf Bunkua-se.
Ceux de la gauche étaient tous Bleus.
Ceux de la droite étaient tous Noirs.

Puis se forma le septième monde, dont la Mère était Ahunyika.
Alors que le corps n’avait pas de sang jusque-là,
à présent le sang commença à se former.

Puis se forma le huitième monde, dont la Mère s’appelait Kenyayé.
Le Père était Ahuina-Katana.
Quand ce monde se forma, ce qui allait vivre par la suite n’était pas encore achevé.
Mais presque.
L’eau était encore de tous côtés.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.

Puis se forma le neuvième monde.
Mais pas encore de terre.
Il n’y avait pas encore eu d’aube.