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Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama

Les poèmes suivants, traduits de l’espagnol en français, sont tirés de l’anthologie Cantos de Abya Yala : Poesía contemporánea de los pueblos originarios de Panamá (2107) (Chants d’Abya Yala : Poésie contemporaine des peuples premiers du Panama), compilée et présentée par le poète panaméen Luis Wong Vega.

L’anthologie est disponible en ligne (ici).

Elle rassemble des œuvres en langue indigène et en espagnol de poètes contemporains des ethnies Ngöbe-Buglé, Emberá-Wounaan (ci-après Emberá) et Guna (ci-après Kuna).

Nous avons retenu des poèmes dont le texte original est en espagnol : pour l’ethnie emberá, trois poèmes de la poétesse Raquel Cunampio, et, pour l’ethnie kuna, des poèmes d’Irik Limnio (un poème), Leocadio Padilla (un), Artibel Igar Mendoza (deux), Aiban Velarde (un), Aiban Wagua (un), ainsi que trois poèmes du plus connu des poètes kuna, Arysteides Turpana.

Aiban Wagua, avec qui je suis en contact par e-mail au sujet des présentes traductions, tient à signaler que quatre poèmes attribués dans l’anthologie au poète Aiban Velarde sont en réalité de sa plume. Ces poèmes sont : Ríos de versos, Me han robado un dios, ¡Qué ganas tengo!, et Véndame los ojos (non traduits ici).

(Aiban Wagua étant un poète à la fois original et important, avec son accord je lui consacrerai sur ce blog la traduction d’un choix plus étendu de ses poèmes, qui fera suite au présent billet.)

*

Emberá

Trois poèmes de Raquel Cunampio

Ces poèmes appellent quelques explications préalables.

Dans le premier poème, la « lune piriati » (ma traduction de luna piriatí) ainsi que la « nuit piriati » (noche piriatí) me paraissent désigner le plus simplement la lune et la nuit de Piriati, c’est-à-dire de la région du Panama où vivent les Emberá (que l’on trouve aussi en Colombie, dans la région frontalière du Chocό, ainsi qu’en Équateur).

Deuxième poème. Cocoloti est le nom d’un maître emberá renommé de musique traditionnelle, chanteur et flûtiste, à qui le poème serait donc un hommage. Je dois cependant à la vérité de dire que le mot est sans majuscule dans le texte original – tandis que certains vers du même poème commencent par une majuscule – et qu’il pourrait donc s’agir, si ce n’est pas une coquille, de toute autre chose que ce dont je viens de parler ; il pourrait ainsi s’agir d’un nom commun en langue emberá dont le sens, même si l’on peut y deviner, mais sans certitude, un terme d’affection, ne se laisse cependant pas trouver sur internet puisque, même en affinant les recherches, on ne trouve que le nom propre dont j’ai parlé.

[Ajout du 3.7.2020. Dans un e-mail du 2 juillet 2020, Raquel Cunampio me confirme que, dans ce poème, cocoloti avec une minuscule est le nom du maître de musique emberá.]

Enfin, dans le troisième poème, le jagua est le suc d’un fruit dont il tire son nom, suc avec lequel les Emberá produisent une teinture d’un noir intense dont ils se couvrent abondamment le corps de motifs symboliques et magiques. La photo ci-desous de Raquel Cunampio la montre avec le visage et les épaules peints au jagua.

Raquel Cunampio (Source: Cantos de Abya Yala, 2017)

Profite de la lune piriati,
du silence
de la tranquillité,
savoure d’être sans lumière électrique,
on est bien comme ça (pour le moment).
Souvent je m’étonne de cette tranquillité…
Belle nuit piriati.

Cette nuit j’ai rêvé
de toi
et me suis réveillée
avec un sourire
que je ne puis cacher
ni effacer…
cocoloti !
Quelqu’un comprend-il ce sentiment ???

Il n’est vêtement
ni maquillage
ni accessoire
qui me fasse sentir aussi belle
que lorsque je me peins au jagua…
quand le jagua et moi
ne faisons qu’un…
car alors devient visible
la vraie beauté
d’être Emberá

*

Kuna

Les Kunas de l’archipel de San Blas dans l’actuel Panama sont connus en France, sous le nom d’Indiens des Sambres, depuis le XVIIe siècle en raison de leur soutien aux flibustiers et boucaniers français – comme d’ailleurs à ceux des autres nationalités – dans leurs entreprises contre les colonies espagnoles en Amérique. Les Kunas en effet, farouchement attachés à leur indépendance, voyaient dans la flibuste un moyen de contrer les empiètements des Espagnols sur leurs territoires.

Plus tard, ce même esprit d’indomptable liberté leur fit proclamer en 1925, au cours de la Révolution kuna (Revoluciόn guna ou Revoluciόn dule), célébrée depuis lors chaque année, une république autonome, la République de Tulé (República de Tule) (dont le drapeau, que les Kunas utilisent toujours, représente une croix gammée traditionnelle, symbole d’ailleurs présent chez de multiples ethnies amérindiennes). Le retour des Kunas, la même année, dans le giron du Panama se fit à la condition seulement de garantir une large autonomie à la région de San Blas ; cet accord et l’autonomie qu’il établit perdurent jusqu’à nos jours.

Les Kunas, leur vision du monde, leur cosmogonie sont le sujet du poème éponyme du recueil Los ovnis de oro (Les ovnis d’or) d’Ernesto Cardenal.

Nudsugana comunicándose con los aliados (Nudsugana communiquant avec les Alliés), tableau du peintre kuna Oswaldo De Leόn Kantule illustrant un thème de la cosmogonie kuna (Source: sagapanama)

Mouvement du hamac (Movimiento de la hamaca) par Irik Limnio

Tremblant et circulant
le hamac naît
du sourire de l’eau
et de la négation de la mort.
Il s’étend sur les galaxies,
niche dans les sillons du chant
qui procèdent du nombril de l’arbre
avec sa mémoire universelle.

Il va au crépuscule du manguier,
de la banane grillée au feu,
du cocotier qui épanche ses seins,
du poisson qui retourne à la mer
tant de fois.

Il vient berçant et grinçant
et ses grincements nous reposent
dans un labyrinthe humide qui sort des autres
qui ne sont pas encore ou des jarres grises
qui tournent à nos côtés.

*

Un poème de Leocadio Padilla

En pirate, je volai tes mangues mûres, ô femme, sirène abandonnée.
Alors nous fûmes deux esprits naviguant sur l’océan mort.

Nous secouâmes les vagues, l’horizon, avec ma ceinture et ta courbe.
C’est ainsi que nous annonçâmes dans la bouche du firmament l’amour.

Nous fûmes dauphins, parfois baleines, et d’autres fois ressac,
dérivant à la merci des récifs, à la merci du cœur.

Dans la nuit, timide nuit de l’abordage,
je m’éreintais par ton jardin comme un colibri.

Ma sève brute, mes racines te suffoquaient,
comme un pirate je butinais tes sels dans le lit vert.

Dans la nuit timide tes volcans fragiles, mangues mûres,
attisaient une passion endormie dans le noyau de mon cœur.

Tes yeux, océans, m’oublièrent en pleurant.
Ton corps, littoral, se convertit en sable.
Mon corps, étoile fugace, se réduisit en air.
Et nous nous éteignîmes entre sirènes et tritons.

*

La chanson de ma mère (Canto de mi mamá) par Artibel Igar Mendoza

Ma mère, vêtue de fine mola1,
et le hamac berçant un nouveau-né ;
« Quand tu seras grand, tu iras avec ton papa – chante ma mère –
labourer la terre et semer la noix de coco et le maïs… »
La chanson de ma mère et le cliquetis des maracas.
Ainsi tisse ma mère, de ses mains édifiant
Le monde des hommes et des femmes de demain.
Je suis enveloppé dans les rêves de la mélodie de la hutte,
et je rêve au manioc, aux poissons…
de cette strate de la vie je me suis alimenté,
pain et amours d’une aurore nouvelle.
La voix de ma mère est la main
du grand-père Antonio, sculpteur de dieux :
son murmure me sculpta jour après jour,
nuit et jour.

1 mola : La mola est le tissage artisanal des femmes kunas, ainsi que le vêtement ainsi réalisé.

*

Au nom du progrès (En nombre del progreso) par Artibel Igar Mendoza

J’enfielle ma bouche
par des poèmes toujours colonisateurs :
Au nom du progrès, du développement,
de la civilisation…
Cette Amérique latine étouffe des peuples,
arrache avec leurs racines
ceux qui cultivèrent les premiers cette terre.
La terre mère blessée sanglante rampe
sur les chemins et dans les villages indiens.
Ils piétinent la dignité de mon peuple,
et me crient : « Au nom de la civilisation ! »
Ils nous calment par d’hypocrites caresses,
nous disent à l’oreille : « Ta culture est bonne
car elle est notre folklore » ;
« ta religion est intéressante
car elle nous donne notre superstition… »
Ils nous imposèrent un nom,
et nous appelèrent « Indiens »,
et nous prirent nos terres ;
ils nous confinèrent dans des forêts stériles,
nous forcent aujourd’hui à crier avec eux :
« Pour le développement !
Pour la civilisation !
Pour le progrès ! »
Frère indien, armé de rage
pour la ferme brûlée,
pour la fille violée,
pour les enfants qui n’apprennent plus
à saisir l’arc des ancêtres,
unissons nos voix,
redevenons sarbacanes, flèches,
et guerres victorieuses…
Bugasu est avec nous, ainsi que Nele, et Colman2
ils nous demandent de serrer les rangs.
Peu importe combien de temps dure cette lutte ;
l’important est de se battre !

2 Bugasu, Nele, Colman : Bugasu, ou Bugsu, est un dieu kuna (dieu de la guerre). Nele Kantule et Simral Colman sont les deux principaux héros de la Révolution kuna de 1925.

*

En touchant le ciel (Tocando el cielo) par Aiban Velarde

Soudain tu surgis à la pointe du jour,
avec tes premiers regards
en touchant le ciel des mains
jusqu’à faire apparaître la lumière de l’aube
ainsi te vois-je avec tes foulées interdites
à l’heure du vol des papillons
belle, tu nais de l’eau si claire
tu possèdes ce que je cherche
l’œillet dans tes mains
je ne sais pourquoi la lune reflète dans tes yeux la danse de la pluie
je ne sais pourquoi tes cheveux de jais chantent à la lune sur la mer
rien ne vient à mon cœur qu’à travers toi
car tu es à portée de mes yeux
tu es comme la pleine lune car mes mains te touchent à peine
ne disparais pas au-delà des vagues
reste à la fenêtre avec moi
toutes les nuits que tu voudras
oui tous les matins que tu voudras
je sais que tu retourneras te réfugier dans la mer sereine
pour rêver en un hamac
un peu plus bleu que la mer

*

Je voulus façonner un talisman (Pretendí labrar un talismán) par Aiban Wagua

Je voulus façonner un talisman en bois d’igua’uala3 ;
me dicter à moi-même des trilles et des rires.
Je voulus dire que l’Indien d’Amérique
n’avait pas de quoi se plaindre,
ayant encore les œufs de l’iguane,
le chinchard et la sardine et la forêt et la malaria.
Je voulus que mes vers
eussent l’innocence d’un enfant
un bec de toucan
une plume de chapeau d’Indien.
Je voulus me faire nuit
et pardonner à la poussière
et faire de la pluie une surprise.
Je voulus me taire,
me coucher sur le rivage d’Ustupu4,
déchiffrer le sourire des bonnes gens
et croire que nous sommes tous égaux devant la Loi.
Je voulus que se cachât le soleil,
que le nuage fût étoile
et l’eau un chapelet
de coquillages verts
et ma douleur une prière de cristal.
Je voulus ne rien dire
et rimer des vers
sur chaque écharde de roseau sauvage ;
embaumer mon panier de menthe…
Je voulus que tout fût doux,
clair, divin, simple.
Je voulus que ces vers fussent lus
par un enfant libre une fleur à la main.
Et l’arête de la lumière
me contraignit à dire
que quelqu’un pleurait…

3 igua’uala : nom kuna de l’arbre Dipteryx panamensis.

4 Ustupu : une île de l’archipel de San Blas.

*

Je t’avais rêvée si souvent (Ya te había soñado muchas veces), par Arysteides Turpana Igwaigliginya

Et de tant te rêver tu pris corps
Devant mes yeux et tu grandis
Verdoyante comme l’arbre joyeux
De l’écosystème enchanté
Dans mon humble cœur tu édifias ta maison
Là tu parvins au fond de ton souffle vital
Tes flammes à la fin trouvèrent leurs racines

Il pleut sur les habitations de l’archipel (Llueve sobre las moradas del archipiélago) par Arysteides Turpana

Avec la tristesse sépulcrale d’un vers de Verlaine
Sous le firmament fébrile des fulgurances
Les cocotiers délirent des arias aux paroles absurdes
– Désirs inutiles de remuer ton corps –
Que comprend assez la lumière de mes passions
Dans ces Ayligandi5 artificielles de châteaux où
Sans toi la moitié de mon hamac est de trop

5 Ayligandi : ou, plus souvent, Ailigandi, une île de l’archipel de San Blas.

Ma maison se situe entre l’enfance et le rêve (Mi hogar queda entre la infancia y el sueño) par Arysteides Turpana

Dans le village où je suis né
Hommes et femmes
se nourrissent de poisson et
de fruits de mer
dule masi6
Dans le village où je suis né
Sous une pulsation de ténèbres
On entend grincer les hamacs

Dans mon village marin
Quand vient la pêche aux tortues
Des fleurs éclosent dans la cocoteraie
Et le Vent du Sud répand
Des parfums de prune.
Ainsi viennent les pluies
Dans mon village
Avec le mois de mars
Au-delà de la rizière dévastée
par les cochons sauvages

Un cri clair, fort :
Aux roseaux blancs
De ma maison arrive
Le vent

Il aura mille yeux saturant
la maison
Avec le feu de bois vert
Quand mon cœur sensuel
païen
Cessera de battre pour toujours
Mais seulement deux larmes
familières
couleront sur la tombe que
j’attends

La lanterne de ma pirogue s’est éteinte
Couvert d’ombres, glacé,
je cherche une voix humaine
– Il n’y a que le clapotis des rames –

6 dule masi : plat traditionnel kuna.

Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona

Complétant mes traductions depuis l’espagnol de poésie amérindienne trouvée dans l’anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva) d’Ernesto Cardenal (x), voici des textes tirés de Los testimonios de la llamarada: Cantos y poemas del Noroeste de México y de Arizona (Fondo estatal para la cultura y las artes de Sonora, 1997), une anthologie compilée par Alonso Vidal (Les témoignages de la flamme : Chants et poèmes du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona).

La poésie ici traduite en français est celle de certaines ethnies de cette région d’Amérique du Nord qui, bien que séparée par une frontière entre deux États-nations (et, demain, par un mur qui empêchera les mouvements traditionnels des Indiens de part et d’autre de la frontière, ce dont ils se plaignent amèrement dans l’indifférence), constitue une unité territoriale pour plusieurs de ces ethnies encore parfois semi-nomades.

Ces Amérindiens sont les Yuma, les Pápago, les Seri, les Pima, les Guarijío, les Yaqui, les Mayo, les Tarahumara et les Apaches.

J’ai retrouvé dans le présent recueil plusieurs poèmes de l’anthologie de Cardenal, dont certains que j’ai déjà traduits. Je note au passage qu’il arrive que l’un impute tel poème à telle ethnie et l’autre à telle autre. Par exemple, le poème apache que j’ai traduit dans Cardenal est ici un poème pápago. Un autre poème est pápago chez Vidal (p. 44 mi corazón se enciende) et pima chez Cardenal. Par ailleurs, chez Vidal, un même poème est à la fois seri (68-9) et yaqui (111-2) et un autre à la fois pima (91) et mayo (133). Il existe sans doute une certaine porosité entre ces groupes aux territoires voisins.

Enfin, là où Cardenal a présenté des poèmes apaches et, sous une rubrique différente, des poèmes chippewas, navajos, etc., Vidal explique que ces différents groupes appartiennent tous à la race apache. Mais Cardenal a dit lui-même qu’il faisait œuvre de poésie et non d’ethnologue.

2019 est l’année internationale des langues autochtones (UNESCO) et c’est un honneur de contribuer, par mes traductions via l’espagnol, à faire connaître la poésie produite en Amérique dans plusieurs de ces langues autochtones, nahuatl (x, xx, xxx, xxxx), quechua (x, xx), shuar (x), guarani (x), langues d’Amérique du Nord, demain maya (poésie maya contemporaine : à suivre), que ce soit la littérature orale traditionnelle recueillie par les ethnologues ou la littérature contemporaine d’écrivains d’origine amérindienne et biculturels, la «oraliteratura», terme forgé par le Colombien Fredy Chikangana pour désigner la littérature écrite en langues autochtones qui s’enracine dans la littérature orale de ces langues et a pris son essor dans les années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, donc tout récemment. «Lo oraliterario» a déjà produit une poésie digne d’admiration, à laquelle j’ai commencé et à laquelle je continuerai de rendre hommage en la donnant à lire sur ce blog au public francophone (via l’espagnol).

Dans l’anthologie de Vidal, quelques textes, peu nombreux, ont un nom d’auteur et font donc partie de cet univers oraliterario contemporain, mais je ne les ai pas retenus ici. À ce sujet, je tiens à dire de manière générale qu’il y a parfois des poèmes que je voudrais traduire mais où je dois renoncer en raison de difficultés de compréhension ou de traduction sur tel ou tel passage (je travaille seul, « dans mon coin », sans l’aide de personne). Ainsi, quand je ne retiens pas des textes ou des auteurs dans les recueils sur lesquels je travaille, ce n’est pas forcément que ces textes ou ces auteurs me plaisent moins.

Les poème suivants sont, comme dans l’anthologie d’Ernesto Cardenal, des poèmes de littérature orale. Dans l’un d’eux, il est question de la télévision : c’est que la littérature orale peut être contemporaine, à côté même de l’« oralittérature » contemporaine. Je sais, c’est compliqué…

Bonne lecture !

*

Yuma (Basse-Californie)

Chansons pour la danse du cerf

La danse de la libellule

La libellule danse sur l’eau. Elle plonge sa queue dans l’eau, de haut en bas, dans le miroir de l’eau.

Chanson du coyote

Le coyote jappe et virevolte. Il remue la terre de ses pattes, fait de la poussière. Magie : la poussière et la terre se changent en arc-en-ciel et en étoiles.

Les paroles de l’oiseau cardinal

On demanda au cardinal de chanter. Il ne voulut pas provoquer d’incendies. Il parla seulement de sa liberté, de sa vie sans entraves au milieu des nuages et des vents. Il dit qu’une fois il rêva de certaines danses, mais ajouta que pour lui le rêve était la meilleure des danses.

Oiseau cardinal

*

Pápago (Sonora)

À l’homme qui souhaite le bâton de commandement

Nul en ce monde n’a le droit de modifier le cours des rivières.

Un gouvernement est comme le froid ou la chaleur, chacun le ressent.

Le bâton de commandement que nous te donnons est une torche ; si tu le gardes longtemps, il te brûlera les mains.

Quand tu gouvernes les hommes, il te faut savoir que comme le désert les hommes seront toujours là.

Si tu chasses, tue seulement ce qui est nécessaire à ta famille.

Quand tu voyages, rends-toi compte qu’il y a des sahuaros, grands cactus, et que la pitaya se confond avec la sinta.

Un homme éclairé sait que les mesquites ne donnent pas tous des fruits doux.

Tu es un homme qui sera au-dessus des hommes.

Ta maison n’aura pas de porte et le chemin ira en s’élargissant vers tes arbres.

Tu feras preuve de patience car tout le monde ici prendra l’eau de ta citerne.

Quand tu as le bâton de commandement, c’est toi que frappe le soleil.

*

Mes mains seront comme des rivières
dans tes cheveux.
Mes seins comme des oranges mûres.
Mon ventre un comal chaud pour ta virilité.
Mes jambes et mes bras seront comme des portes,
comme des escales pour tes tempêtes.
Mes cheveux comme du coton en branche.
Mon corps tout entier sera un hamac pour le tien,
et mon esprit ton amphore,
ta vallée.

*

Les saules blancs
et les blancs chardons
ont eux aussi le cœur bleu
comme la pulpe juteuse
du cactus.

*

Dans le sillon
à l’angle,
le maïs pousse bien vert,
bien vert.
Je voyais les épis de maïs
ondoyer dans le vent
et me mis à siffler doucement de joie.

*

Le soir s’empourpre.
Au-dessus de moi la couleur se répand
dans toutes les directions.
Je surgis à tire-d’aile et lui adresse mon chant
quatre fois.

*

Seri (Sonora)

Note. Le dictionnaire d’américanismes en trois volumes du Mexicain Francisco Santamaría (Diccionario de americanismos, México D.F., 1942), dont je me suis servi pour ma série linguistique d’« Americanismos », dit des Seri (Conca’ac, Kunkaak) des choses assez extraordinaires : « Ils forment une tribu sauvage, qui a été peu étudiée. Par leurs caractères ethniques, leurs coutumes, leur langage, ils ne ressemblent à aucune autre tribu américaine. Ils sont regardés comme les hommes les plus sauvages du continent, absolument réfractaires à la civilisation. … Les seris sont de très haute taille ; la taille moyenne est de 1,82 m pour les hommes et 1,72 m pour les femmes, de sorte qu’ils peuvent être considérés comme les individus les plus grands de l’espèce humaine. … Ils sont d’une force herculéenne et si rapides à la course que leur vitesse dépasse de beaucoup celle du cheval [!], de façon que c’est pour eux chose aisée que de poursuivre et de chasser les cerfs, sans arme d’aucune sorte, ainsi que les lièvres. … Ils ne cuisent pas leurs aliments ; ils aiment attraper les animaux vivants, cerfs, chevaux, pélicans, tortues, etc., et leur ouvrir le ventre et le col, buvant leur sang et mangeant leurs entrailles encore palpitantes. Ils conservent les carcasses des animaux plusieurs jours et continuent d’en manger même quand elles commencent à se décomposer. … On estime que les seris ont réalisé un exemple notable d’eugénisme collectif (estirpicultura), parce qu’ils ne se mêlent à aucune autre race et, qu’au moyen de la sélection, ils se sont physiquement améliorés. Cette sélection est en partie naturelle, car le milieu dans lequel ils vivent est probablement l’un des plus inhospitaliers de la terre, impropre à toute culture, et où une race moins forte aurait il y a longtemps péri. Mais elle est aussi, pour partie, artificielle, car les seris sacrifient les infirmes et abandonnent les vieillards. » (Le passage original peut être lu ici.)

Cinquante-cinq ans plus tard, Alonso Vidal confirme les particularités physiques des Seri mais relève une certaine dégénérescence du type (p. 53, ma traduction) : « Physiquement les Seri diffèrent de tous les indigènes mésoaméricains par leur grande taille, leurs traits du visage très fins, le visage long, les pommettes saillantes, le nez droit et les lèvres minces. Curieusement, le passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie semi-sédentaire a eu pour conséquence, à la suite du changement des habitudes alimentaires ainsi que d’autres facteurs externes comme, malheureusement, la consommation d’alcool et de marijuana, que cette population a commencé à perdre ses caractères physiques distinctifs. »

Jeunes femmes Seri

Chanson de la mer

Le vent souffle et vient à moi,
souffle de toutes parts,
souffle partout.

Le vent souffle et vient à moi,
il tourbillonne avec force.
Mes vagues emportent de grandes algues
jusqu’à la plage.

Le vent souffle et vient à moi,
mes vagues jettent des coquillages
et des conques sur la plage.
Comme une dune de sable
conques et coquillages s’amoncellent.

Quand le vent ne souffle pas,
je ne pousse pas de vagues,
je suis calme et lisse.
La nuit le vent souffle,
c’est seulement une brise légère.
La mer est calme.

Le jour le vent souffle,
il tourbillonne avec force,
alors la mer s’agite.

Au petit matin
seule souffle une brise légère.
La mer est calme.

Au mitan du jour la tortue de mer
flotte sur l’eau,
elle flotte la tête hors de l’eau.
Mais encore, au mitan du jour,
le vent souffle,
tourbillonne avec force,
la tortue de mer plonge dans l’eau.

Pendant une semaine le vent ne souffle pas,
la mer est calme.
Les baleines et les dauphins,
les tortues de mer et les poissons
sont contents,
ils flottent sur l’eau, flottent
la tête hors de l’eau.

*

Chanson du vent joyeux

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui fais sauter l’eau :
Fais que la mer, de poissons
remplisse ce filet que je tends sur l’eau.

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui nais au petit matin :
Fais que je parvienne à la plage
où m’attend une empreinte d’amour.

*

Chanson pour guérir

Note. Les chants de guérison (cantos curativos) Seri ont fait l’objet de diverses études musicologiques et ethnographiques.

Le ciel s’approche,
descend jusqu’au malade,
et toutes les forces
du firmament aident
à sa guérison,
s’il parvient à se lever.
S’il ne se lève pas,
il meurt.

*

Chanson de la mort

Quel beau chemin
suit le défunt Seri,
qu’il a trouvé dans le ciel :
il est parti en dansant.

*

La lagune chante

Je donne à tous leur image comme un miroir,
je les dessine. Toutes les couleurs sont en moi
et tous ceux qui passent par ici,
je les reflète.

Quand la pluie tombe
le fleuve ne cesse de gonfler, déborde,
les vipères virevoltent dans ses torrents.

Les souris et les tuzas
semblent perdues dans la mer.
La tuza pleure : caaa-caa,
quand elle se voit en pleine mer.

La mer saute comme un fleuve vers le nord,
déborde jusqu’aux dunes,
alors les poissons meurent calcinés par le soleil.

Le sable absorbe et engloutit les eaux
quand les baleines s’approchent du rivage.
Certaines sont de plusieurs couleurs, d’autres sont noires,
si nombreuses qu’on dirait des sardines.

La tortue de mer ne peut nager,
elle barbote dans la boue,
elle fait un essai,
la tête tendue
elle semble demander de l’aide,
coincée dans la flaque.

*

L’île

Regarde-moi danser,
je suis énorme et lourde
mais je peux danser.

Regarde les pans de ma robe
qui ondoient de-ci de-là,
de-ci de-là :
ce sont les vagues de la mer
sur mes plages.

*

Chanson de la grande montagne

Triste,
je suis triste
car la pluie n’est pas venue.

Tous mes arbres et mes herbes et mes fleurs
se meurent.

Je suis triste
car il ne pleut pas,
tellement triste.
Beaucoup de fleurs et d’herbes
et d’arbres meurent.

*

Chanson pour la danse du coyote

Le museau contre la terre
le coyote chante sa chanson,
il tourne et tourne
quand il a faim,
il scrute le paysage,
danse, saute, crie.

Après avoir crié,
il ingurgite son chant et s’en rassasie ;
d’un coup il calme sa faim.

Quand le coyote a mangé
il saute heureux et content,
il danse, il chante, il crie de joie.

Le coyote cherche, cherche
un lièvre quand il a faim ;
puis il saute, danse, crie, chante
parce qu’il a mangé un lièvre.

Parfois,
quand le coyote ne trouve pas de lièvre,
il vagabonde sur la plage,
cherchant une caouanne morte,
il marche, marche, se fatigue,
va loin
mais ne trouve aucune caouanne morte.

Alors le coyote cherche des crabes
hors de leur trou. Il n’en trouve pas.
Ingénieux, il s’approche du tourbillon de sable de la grotte,
flaire mais tchak ! –par surprise– un crabe
lui ferme sa pince sur le museau
et le coyote saute sans danser ni chanter
mais criant et tournoyant sur le sable.

Le crabe s’accroche au museau
tandis que hurle le coyote
qui ne peut s’en débarrasser.

Le coyote erre sur la plage.
Au bord de la mer
près de quelques rochers
il trouve un poulpe et le mord,
mais la pieuvre
lui jette ses bras autour de la tête.
Le coyote ne peut s’échapper.

Exténué le coyote s’éloigne,
il va jusqu’aux montagnes
où frappe un soleil de plomb,
le soleil qui tue les tempêtes,
là-haut il rit.
Le coyote tombe à terre
et rêve qu’il se mange lui-même.

Le coyote chante à la couleuvre
mais celle-ci ne s’arrête pas,
elle fuit
et il ne parvient pas à l’attraper.

Il reste là, à chanter.

*

Chanson du vieux coyote

Au clair de lune
le coyote est joyeux.
Par un long hurlement il chante
à la lune en dansant.

Même ainsi
le pigeon peut, mieux que lui,
se trémousser, sauter, danser
au clair de lune.

Si le vieux coyote
sautait de manière semblable au vol
de l’oiseau,
il irait loin en dansant.

*

Pima (Sonora)

Soif de lumière

Sous le mahonia jaune,
la fleur du cassier
fait mes seins lait et baume.

Je chanterai mon chant
de pétales parfumés
pour étancher ta soif de lumière,
petit faon.

*

Guarijío (Sonora)

L’iguane

L’iguane vient en bondissant,
il bondit, bondit
entre les pierres
du ruisseau.

L’iguane vient en cabriolant,
il cabriole, cabriole
entre les maisons
des Guarijío.

*

Yaqui (Sonora)

Les bois du cerf

Quel bonheur d’être cerf !

Joyeux je vais par les collines
trottant parmi tant de fleurs,
tant d’épines.

Et mes bois, blancs de lune,
se dressent au vent dans l’attente du soleil.

*

Le flamboyant (arbre) (Tabachín)

Nous vîmes cette fleur
alors que nous cherchions
une fleur différente.
C’est un arbre qui aime
la lumière du jour.
C’est un arbre
qui plaît
à la pluie solitaire.

*

Mon âne et moi

Buruta ne kabaeka
mechau nee siika
lauti ne weyeka
jiba ne mechau
ne yeebijnee.

Monté sur mon âne
je vais à la lune,
lentement,
toujours vers la lune.

Neechi into buruta
televisonpo e nee
Bitnee.

L’âne et moi,
tu ne nous verras pas
à la télé.

*

Mayo (Sonora-Sinaloa)

Le colibri (La chuparrosa)

Le beau colibri
qui vole et frétille là-bas ;
il bat des ailes pour parvenir à baiser
la blancheur des fleurs
du romerillo qui se sont ouvertes
près de la rivière.
Le beau colibri
qui veut baiser
les fleurs blanches du romerillo.

Note. Le romerillo est une asclépiade.

*

Cocon de papillon

Suspendu à une branche,
le cocon blanc
dodeline au rythme du vent
dans le bois,
tandis que sur une autre branche
dodelinent les fleurs.

*

Fleur de garambullo

Note. Le garambullo est un cactus également connu en français sous le nom de chandelle bleue. Ses fleurs sont jaunes.

Petite fleur de garambullo
jaune comme l’or,
tu te reflètes dans les yeux
de la fille que j’aime.
Petite fleur jaune
de garambullo.

*

Femmes d’hier

Nées avec leurs racines
attachées à la terre,
au cactus et au palo-verde,
elles grandirent parmi la rosée
de l’herbe et le parfum
du sanjuanico en fleur.

Leurs corps bronzés
se sont dressés, et folâtres
elles peignirent leurs noires chevelures
avec des peignes jaunes d’épines.

Comme des palmiers bercés par le vent
leurs belles robes ondoyaient
et un dimanche de fête
la lune fit son nid sur leur ventre.

Femmes d’hier,
joie de pitayas
sur les sourires rouges,
brodant de midis leurs chemises
et tissant des arcs-en-ciel de laine pour leurs nids
avec l’odeur de l’atole de fruits de pitaya
qui restait des heures et la colombe
qui chantait nichée dans les branches.

*

Et Zenona ne pleura point

Zenona, quand je mourrai
ne verse pas une larme
car je veux aller sans délai
au ciel et si tu pleures
tes larmes mouilleront
les ailes de ma petite colombe
quand elle sortira par ma bouche
et l’oiseau tombera
à terre.
Aussi, femme,
quand je mourrai ne pleure pas,
ne verse pas une larme.

Et Zenona ne pleura point.

*

Tarahumara (Chihuahua)

L’ara (perroquet) (La guacamaya)

La pitaya est mûre,
il faut la cueillir.
Assez des bambous.
Je viens des terres
du sud manger
les fruits convoités,
les premiers.
Je viens de loin
pour les manger.
Tu veux m’en priver ?
Elles sont à moi,
je les mange
et jette la peau.
Quand je suis rassasié,
je m’en vais sans plus
en chantant.
Reste là
où tu es,
petite pitaya,
tandis que je vole.
Je reviendrai,
je reviendrai
picoter
ton fruit mûr.

*

On entend

On entend
sur le tronc du sapin
la longue colonne
des fourmis noires.

Elles montent et descendent,
cherchent la sève sucrée
qui dégouline
de la blessure
laissée par la hache.

*

Chantons

Chantons tous ensemble, nous les braves,
nous les Tarahumara,
contre les riches chantons :
ils mourront, ils mourront !

Chantons avec plus de force,
avec colère entonnons le chant
contre les riches :
ils mourront, ils mourront !

*

Apaches (Arizona)

Navajo

Le cheval bleu

Comme il hennit joyeusement !
Écoute comme hennit joyeusement
le cheval bleu du dieu Soleil !
Debout sur des peaux précieuses,
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il se nourrit de pétales
de fleurs nouvelles :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il soulève une poussière
d’étoiles :
comme il hennit joyeusement !
Entièrement caché par la brume
de pollens sacrés :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas sa postérité
se multiplie éternellement :
comme il hennit joyeusement !

*

Le voyage des jumeaux au soleil

Begochiddy, le dieu navajo de la création, un jour aborda deux jumeaux qui étaient à la chasse. Il leur dit qu’ils étaient les fils du soleil et qu’ils devaient rendre visite à leur père. Puis il leur donna un rayon de lumière et un arc-en-ciel pour entreprendre le long voyage jusqu’au firmament, et il leur dit de ne rapporter de tous les présents que leur offrirait leur père que l’armure de silex, les flèches d’éclair, la dague de pierre, des cyclones et des giboulées, et une baguette de feu magique. Sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, les jumeaux traversèrent des précipices et des fleuves profonds, des montagnes aux sommets perdus dans les nuages. Ils passèrent l’Aurore, les Reflets du Crépuscule, le Coucher de Soleil et l’Obscurité, et parvinrent à la Demeure Turquoise habitée par l’esprit du soleil, d’autres êtres des cieux ainsi que leur messager, la Libellule. Pour s’assurer qu’ils étaient bien ses fils, le soleil soumit les jumeaux aux plus dures épreuves, les jetant sur des piques d’obsidienne, les ébouillantant avec de la vapeur et les livrant à la fureur des éléments et au froid glacial de la nuit. Reconnus par leur père après avoir triomphé de ces terribles tourments, les jumeaux retournèrent à la terre sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, emportant les armes magiques avec lesquelles ils tuèrent ensuite les ennemis de l’homme.

*

Pinaleño

Désert

Ton silence
est le silence
du silence…

*

Mimbreño

Soir

Donne-moi la main
pour monter
sur le nuage
où un jour
je suis allé.

*

Gileño

Vent

Donne-moi ta voix,
celle que j’entends.
Mais donne-moi
aussi
ton silence.

*

Tonto

Pluie

Quand tu mourras,
la terre entière
mourra.
Parce que
tu la portes sur ton dos.

*

Pawnees

Les Pléiades

Regarde comme elles montent, comme elles montent
au-dessus de la ligne où le ciel se joint à la terre :
Les Pléiades !
Ah ! Dans leur ascension, elles viennent pour nous guider,
veiller sur nous, pour que nous soyons un :
Pléiades,
enseignez-nous à être avec vous réunis.