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Poésie amérindienne du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona

Complétant mes traductions depuis l’espagnol de poésie amérindienne trouvée dans l’anthologie de poésie primitive (Antología de poesía primitiva) d’Ernesto Cardenal (x), voici des textes tirés de Los testimonios de la llamarada: Cantos y poemas del Noroeste de México y de Arizona (Fondo estatal para la cultura y las artes de Sonora, 1997), une anthologie compilée par Alonso Vidal (Les témoignages de la flamme : Chants et poèmes du Nord-Ouest du Mexique et d’Arizona).

La poésie ici traduite en français est celle de certaines ethnies de cette région d’Amérique du Nord qui, bien que séparée par une frontière entre deux États-nations (et, demain, par un mur qui empêchera les mouvements traditionnels des Indiens de part et d’autre de la frontière, ce dont ils se plaignent amèrement dans l’indifférence), constitue une unité territoriale pour plusieurs de ces ethnies encore parfois semi-nomades.

Ces Amérindiens sont les Yuma, les Pápago, les Seri, les Pima, les Guarijío, les Yaqui, les Mayo, les Tarahumara et les Apaches.

J’ai retrouvé dans le présent recueil plusieurs poèmes de l’anthologie de Cardenal, dont certains que j’ai déjà traduits. Je note au passage qu’il arrive que l’un impute tel poème à telle ethnie et l’autre à telle autre. Par exemple, le poème apache que j’ai traduit dans Cardenal est ici un poème pápago. Un autre poème est pápago chez Vidal (p. 44 mi corazón se enciende) et pima chez Cardenal. Par ailleurs, chez Vidal, un même poème est à la fois seri (68-9) et yaqui (111-2) et un autre à la fois pima (91) et mayo (133). Il existe sans doute une certaine porosité entre ces groupes aux territoires voisins.

Enfin, là où Cardenal a présenté des poèmes apaches et, sous une rubrique différente, des poèmes chippewas, navajos, etc., Vidal explique que ces différents groupes appartiennent tous à la race apache. Mais Cardenal a dit lui-même qu’il faisait œuvre de poésie et non d’ethnologue.

2019 est l’année internationale des langues autochtones (UNESCO) et c’est un honneur de contribuer, par mes traductions via l’espagnol, à faire connaître la poésie produite en Amérique dans plusieurs de ces langues autochtones, nahuatl (x, xx, xxx, xxxx), quechua (x, xx), shuar (x), guarani (x), langues d’Amérique du Nord, demain maya (poésie maya contemporaine : à suivre), que ce soit la littérature orale traditionnelle recueillie par les ethnologues ou la littérature contemporaine d’écrivains d’origine amérindienne et biculturels, la «oraliteratura», terme forgé par le Colombien Fredy Chikangana pour désigner la littérature écrite en langues autochtones qui s’enracine dans la littérature orale de ces langues et a pris son essor dans les années quatre-vingt-dix du vingtième siècle, donc tout récemment. «Lo oraliterario» a déjà produit une poésie digne d’admiration, à laquelle j’ai commencé et à laquelle je continuerai de rendre hommage en la donnant à lire sur ce blog au public francophone (via l’espagnol).

Dans l’anthologie de Vidal, quelques textes, peu nombreux, ont un nom d’auteur et font donc partie de cet univers oraliterario contemporain, mais je ne les ai pas retenus ici. À ce sujet, je tiens à dire de manière générale qu’il y a parfois des poèmes que je voudrais traduire mais où je dois renoncer en raison de difficultés de compréhension ou de traduction sur tel ou tel passage (je travaille seul, « dans mon coin », sans l’aide de personne). Ainsi, quand je ne retiens pas des textes ou des auteurs dans les recueils sur lesquels je travaille, ce n’est pas forcément que ces textes ou ces auteurs me plaisent moins.

Les poème suivants sont, comme dans l’anthologie d’Ernesto Cardenal, des poèmes de littérature orale. Dans l’un d’eux, il est question de la télévision : c’est que la littérature orale peut être contemporaine, à côté même de l’« oralittérature » contemporaine. Je sais, c’est compliqué…

Bonne lecture !

*

Yuma (Basse-Californie)

Chansons pour la danse du cerf

La danse de la libellule

La libellule danse sur l’eau. Elle plonge sa queue dans l’eau, de haut en bas, dans le miroir de l’eau.

Chanson du coyote

Le coyote jappe et virevolte. Il remue la terre de ses pattes, fait de la poussière. Magie : la poussière et la terre se changent en arc-en-ciel et en étoiles.

Les paroles de l’oiseau cardinal

On demanda au cardinal de chanter. Il ne voulut pas provoquer d’incendies. Il parla seulement de sa liberté, de sa vie sans entraves au milieu des nuages et des vents. Il dit qu’une fois il rêva de certaines danses, mais ajouta que pour lui le rêve était la meilleure des danses.

Oiseau cardinal

*

Pápago (Sonora)

À l’homme qui souhaite le bâton de commandement

Nul en ce monde n’a le droit de modifier le cours des rivières.

Un gouvernement est comme le froid ou la chaleur, chacun le ressent.

Le bâton de commandement que nous te donnons est une torche ; si tu le gardes longtemps, il te brûlera les mains.

Quand tu gouvernes les hommes, il te faut savoir que comme le désert les hommes seront toujours là.

Si tu chasses, tue seulement ce qui est nécessaire à ta famille.

Quand tu voyages, rends-toi compte qu’il y a des sahuaros, grands cactus, et que la pitaya se confond avec la sinta.

Un homme éclairé sait que les mesquites ne donnent pas tous des fruits doux.

Tu es un homme qui sera au-dessus des hommes.

Ta maison n’aura pas de porte et le chemin ira en s’élargissant vers tes arbres.

Tu feras preuve de patience car tout le monde ici prendra l’eau de ta citerne.

Quand tu as le bâton de commandement, c’est toi que frappe le soleil.

*

Mes mains seront comme des rivières
dans tes cheveux.
Mes seins comme des oranges mûres.
Mon ventre un comal chaud pour ta virilité.
Mes jambes et mes bras seront comme des portes,
comme des escales pour tes tempêtes.
Mes cheveux comme du coton en branche.
Mon corps tout entier sera un hamac pour le tien,
et mon esprit ton amphore,
ta vallée.

*

Les saules blancs
et les blancs chardons
ont eux aussi le cœur bleu
comme la pulpe juteuse
du cactus.

*

Dans le sillon
à l’angle,
le maïs pousse bien vert,
bien vert.
Je voyais les épis de maïs
ondoyer dans le vent
et me mis à siffler doucement de joie.

*

Le soir s’empourpre.
Au-dessus de moi la couleur se répand
dans toutes les directions.
Je surgis à tire-d’aile et lui adresse mon chant
quatre fois.

*

Seri (Sonora)

Note. Le dictionnaire d’américanismes en trois volumes du Mexicain Francisco Santamaría (Diccionario de americanismos, México D.F., 1942), dont je me suis servi pour ma série linguistique d’« Americanismos », dit des Seri (Conca’ac, Kunkaak) des choses assez extraordinaires : « Ils forment une tribu sauvage, qui a été peu étudiée. Par leurs caractères ethniques, leurs coutumes, leur langage, ils ne ressemblent à aucune autre tribu américaine. Ils sont regardés comme les hommes les plus sauvages du continent, absolument réfractaires à la civilisation. … Les seris sont de très haute taille ; la taille moyenne est de 1,82 m pour les hommes et 1,72 m pour les femmes, de sorte qu’ils peuvent être considérés comme les individus les plus grands de l’espèce humaine. … Ils sont d’une force herculéenne et si rapides à la course que leur vitesse dépasse de beaucoup celle du cheval [!], de façon que c’est pour eux chose aisée que de poursuivre et de chasser les cerfs, sans arme d’aucune sorte, ainsi que les lièvres. … Ils ne cuisent pas leurs aliments ; ils aiment attraper les animaux vivants, cerfs, chevaux, pélicans, tortues, etc., et leur ouvrir le ventre et le col, buvant leur sang et mangeant leurs entrailles encore palpitantes. Ils conservent les carcasses des animaux plusieurs jours et continuent d’en manger même quand elles commencent à se décomposer. … On estime que les seris ont réalisé un exemple notable d’eugénisme collectif (estirpicultura), parce qu’ils ne se mêlent à aucune autre race et, qu’au moyen de la sélection, ils se sont physiquement améliorés. Cette sélection est en partie naturelle, car le milieu dans lequel ils vivent est probablement l’un des plus inhospitaliers de la terre, impropre à toute culture, et où une race moins forte aurait il y a longtemps péri. Mais elle est aussi, pour partie, artificielle, car les seris sacrifient les infirmes et abandonnent les vieillards. » (Le passage original peut être lu ici.)

Cinquante-cinq ans plus tard, Alonso Vidal confirme les particularités physiques des Seri mais relève une certaine dégénérescence du type (p. 53, ma traduction) : « Physiquement les Seri diffèrent de tous les indigènes mésoaméricains par leur grande taille, leurs traits du visage très fins, le visage long, les pommettes saillantes, le nez droit et les lèvres minces. Curieusement, le passage d’un mode de vie nomade à un mode de vie semi-sédentaire a eu pour conséquence, à la suite du changement des habitudes alimentaires ainsi que d’autres facteurs externes comme, malheureusement, la consommation d’alcool et de marijuana, que cette population a commencé à perdre ses caractères physiques distinctifs. »

Jeunes femmes Seri

Chanson de la mer

Le vent souffle et vient à moi,
souffle de toutes parts,
souffle partout.

Le vent souffle et vient à moi,
il tourbillonne avec force.
Mes vagues emportent de grandes algues
jusqu’à la plage.

Le vent souffle et vient à moi,
mes vagues jettent des coquillages
et des conques sur la plage.
Comme une dune de sable
conques et coquillages s’amoncellent.

Quand le vent ne souffle pas,
je ne pousse pas de vagues,
je suis calme et lisse.
La nuit le vent souffle,
c’est seulement une brise légère.
La mer est calme.

Le jour le vent souffle,
il tourbillonne avec force,
alors la mer s’agite.

Au petit matin
seule souffle une brise légère.
La mer est calme.

Au mitan du jour la tortue de mer
flotte sur l’eau,
elle flotte la tête hors de l’eau.
Mais encore, au mitan du jour,
le vent souffle,
tourbillonne avec force,
la tortue de mer plonge dans l’eau.

Pendant une semaine le vent ne souffle pas,
la mer est calme.
Les baleines et les dauphins,
les tortues de mer et les poissons
sont contents,
ils flottent sur l’eau, flottent
la tête hors de l’eau.

*

Chanson du vent joyeux

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui fais sauter l’eau :
Fais que la mer, de poissons
remplisse ce filet que je tends sur l’eau.

Vent rapide, vent joyeux,
vent qui nais au petit matin :
Fais que je parvienne à la plage
où m’attend une empreinte d’amour.

*

Chanson pour guérir

Note. Les chants de guérison (cantos curativos) Seri ont fait l’objet de diverses études musicologiques et ethnographiques.

Le ciel s’approche,
descend jusqu’au malade,
et toutes les forces
du firmament aident
à sa guérison,
s’il parvient à se lever.
S’il ne se lève pas,
il meurt.

*

Chanson de la mort

Quel beau chemin
suit le défunt Seri,
qu’il a trouvé dans le ciel :
il est parti en dansant.

*

La lagune chante

Je donne à tous leur image comme un miroir,
je les dessine. Toutes les couleurs sont en moi
et tous ceux qui passent par ici,
je les reflète.

Quand la pluie tombe
le fleuve ne cesse de gonfler, déborde,
les vipères virevoltent dans ses torrents.

Les souris et les tuzas
semblent perdues dans la mer.
La tuza pleure : caaa-caa,
quand elle se voit en pleine mer.

La mer saute comme un fleuve vers le nord,
déborde jusqu’aux dunes,
alors les poissons meurent calcinés par le soleil.

Le sable absorbe et engloutit les eaux
quand les baleines s’approchent du rivage.
Certaines sont de plusieurs couleurs, d’autres sont noires,
si nombreuses qu’on dirait des sardines.

La tortue de mer ne peut nager,
elle barbote dans la boue,
elle fait un essai,
la tête tendue
elle semble demander de l’aide,
coincée dans la flaque.

*

L’île

Regarde-moi danser,
je suis énorme et lourde
mais je peux danser.

Regarde les pans de ma robe
qui ondoient de-ci de-là,
de-ci de-là :
ce sont les vagues de la mer
sur mes plages.

*

Chanson de la grande montagne

Triste,
je suis triste
car la pluie n’est pas venue.

Tous mes arbres et mes herbes et mes fleurs
se meurent.

Je suis triste
car il ne pleut pas,
tellement triste.
Beaucoup de fleurs et d’herbes
et d’arbres meurent.

*

Chanson pour la danse du coyote

Le museau contre la terre
le coyote chante sa chanson,
il tourne et tourne
quand il a faim,
il scrute le paysage,
danse, saute, crie.

Après avoir crié,
il ingurgite son chant et s’en rassasie ;
d’un coup il calme sa faim.

Quand le coyote a mangé
il saute heureux et content,
il danse, il chante, il crie de joie.

Le coyote cherche, cherche
un lièvre quand il a faim ;
puis il saute, danse, crie, chante
parce qu’il a mangé un lièvre.

Parfois,
quand le coyote ne trouve pas de lièvre,
il vagabonde sur la plage,
cherchant une caouanne morte,
il marche, marche, se fatigue,
va loin
mais ne trouve aucune caouanne morte.

Alors le coyote cherche des crabes
hors de leur trou. Il n’en trouve pas.
Ingénieux, il s’approche du tourbillon de sable de la grotte,
flaire mais tchak ! –par surprise– un crabe
lui ferme sa pince sur le museau
et le coyote saute sans danser ni chanter
mais criant et tournoyant sur le sable.

Le crabe s’accroche au museau
tandis que hurle le coyote
qui ne peut s’en débarrasser.

Le coyote erre sur la plage.
Au bord de la mer
près de quelques rochers
il trouve un poulpe et le mord,
mais la pieuvre
lui jette ses bras autour de la tête.
Le coyote ne peut s’échapper.

Exténué le coyote s’éloigne,
il va jusqu’aux montagnes
où frappe un soleil de plomb,
le soleil qui tue les tempêtes,
là-haut il rit.
Le coyote tombe à terre
et rêve qu’il se mange lui-même.

Le coyote chante à la couleuvre
mais celle-ci ne s’arrête pas,
elle fuit
et il ne parvient pas à l’attraper.

Il reste là, à chanter.

*

Chanson du vieux coyote

Au clair de lune
le coyote est joyeux.
Par un long hurlement il chante
à la lune en dansant.

Même ainsi
le pigeon peut, mieux que lui,
se trémousser, sauter, danser
au clair de lune.

Si le vieux coyote
sautait de manière semblable au vol
de l’oiseau,
il irait loin en dansant.

*

Pima (Sonora)

Soif de lumière

Sous le mahonia jaune,
la fleur du cassier
fait mes seins lait et baume.

Je chanterai mon chant
de pétales parfumés
pour étancher ta soif de lumière,
petit faon.

*

Guarijío (Sonora)

L’iguane

L’iguane vient en bondissant,
il bondit, bondit
entre les pierres
du ruisseau.

L’iguane vient en cabriolant,
il cabriole, cabriole
entre les maisons
des Guarijío.

*

Yaqui (Sonora)

Les bois du cerf

Quel bonheur d’être cerf !

Joyeux je vais par les collines
trottant parmi tant de fleurs,
tant d’épines.

Et mes bois, blancs de lune,
se dressent au vent dans l’attente du soleil.

*

Le flamboyant (arbre) (Tabachín)

Nous vîmes cette fleur
alors que nous cherchions
une fleur différente.
C’est un arbre qui aime
la lumière du jour.
C’est un arbre
qui plaît
à la pluie solitaire.

*

Mon âne et moi

Buruta ne kabaeka
mechau nee siika
lauti ne weyeka
jiba ne mechau
ne yeebijnee.

Monté sur mon âne
je vais à la lune,
lentement,
toujours vers la lune.

Neechi into buruta
televisonpo e nee
Bitnee.

L’âne et moi,
tu ne nous verras pas
à la télé.

*

Mayo (Sonora-Sinaloa)

Le colibri (La chuparrosa)

Le beau colibri
qui vole et frétille là-bas ;
il bat des ailes pour parvenir à baiser
la blancheur des fleurs
du romerillo qui se sont ouvertes
près de la rivière.
Le beau colibri
qui veut baiser
les fleurs blanches du romerillo.

Note. Le romerillo est une asclépiade.

*

Cocon de papillon

Suspendu à une branche,
le cocon blanc
dodeline au rythme du vent
dans le bois,
tandis que sur une autre branche
dodelinent les fleurs.

*

Fleur de garambullo

Note. Le garambullo est un cactus également connu en français sous le nom de chandelle bleue. Ses fleurs sont jaunes.

Petite fleur de garambullo
jaune comme l’or,
tu te reflètes dans les yeux
de la fille que j’aime.
Petite fleur jaune
de garambullo.

*

Femmes d’hier

Nées avec leurs racines
attachées à la terre,
au cactus et au palo-verde,
elles grandirent parmi la rosée
de l’herbe et le parfum
du sanjuanico en fleur.

Leurs corps bronzés
se sont dressés, et folâtres
elles peignirent leurs noires chevelures
avec des peignes jaunes d’épines.

Comme des palmiers bercés par le vent
leurs belles robes ondoyaient
et un dimanche de fête
la lune fit son nid sur leur ventre.

Femmes d’hier,
joie de pitayas
sur les sourires rouges,
brodant de midis leurs chemises
et tissant des arcs-en-ciel de laine pour leurs nids
avec l’odeur de l’atole de fruits de pitaya
qui restait des heures et la colombe
qui chantait nichée dans les branches.

*

Et Zenona ne pleura point

Zenona, quand je mourrai
ne verse pas une larme
car je veux aller sans délai
au ciel et si tu pleures
tes larmes mouilleront
les ailes de ma petite colombe
quand elle sortira par ma bouche
et l’oiseau tombera
à terre.
Aussi, femme,
quand je mourrai ne pleure pas,
ne verse pas une larme.

Et Zenona ne pleura point.

*

Tarahumara (Chihuahua)

L’ara (perroquet) (La guacamaya)

La pitaya est mûre,
il faut la cueillir.
Assez des bambous.
Je viens des terres
du sud manger
les fruits convoités,
les premiers.
Je viens de loin
pour les manger.
Tu veux m’en priver ?
Elles sont à moi,
je les mange
et jette la peau.
Quand je suis rassasié,
je m’en vais sans plus
en chantant.
Reste là
où tu es,
petite pitaya,
tandis que je vole.
Je reviendrai,
je reviendrai
picoter
ton fruit mûr.

*

On entend

On entend
sur le tronc du sapin
la longue colonne
des fourmis noires.

Elles montent et descendent,
cherchent la sève sucrée
qui dégouline
de la blessure
laissée par la hache.

*

Chantons

Chantons tous ensemble, nous les braves,
nous les Tarahumara,
contre les riches chantons :
ils mourront, ils mourront !

Chantons avec plus de force,
avec colère entonnons le chant
contre les riches :
ils mourront, ils mourront !

*

Apaches (Arizona)

Navajo

Le cheval bleu

Comme il hennit joyeusement !
Écoute comme hennit joyeusement
le cheval bleu du dieu Soleil !
Debout sur des peaux précieuses,
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il se nourrit de pétales
de fleurs nouvelles :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas, il soulève une poussière
d’étoiles :
comme il hennit joyeusement !
Entièrement caché par la brume
de pollens sacrés :
comme il hennit joyeusement !
Là-bas sa postérité
se multiplie éternellement :
comme il hennit joyeusement !

*

Le voyage des jumeaux au soleil

Begochiddy, le dieu navajo de la création, un jour aborda deux jumeaux qui étaient à la chasse. Il leur dit qu’ils étaient les fils du soleil et qu’ils devaient rendre visite à leur père. Puis il leur donna un rayon de lumière et un arc-en-ciel pour entreprendre le long voyage jusqu’au firmament, et il leur dit de ne rapporter de tous les présents que leur offrirait leur père que l’armure de silex, les flèches d’éclair, la dague de pierre, des cyclones et des giboulées, et une baguette de feu magique. Sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, les jumeaux traversèrent des précipices et des fleuves profonds, des montagnes aux sommets perdus dans les nuages. Ils passèrent l’Aurore, les Reflets du Crépuscule, le Coucher de Soleil et l’Obscurité, et parvinrent à la Demeure Turquoise habitée par l’esprit du soleil, d’autres êtres des cieux ainsi que leur messager, la Libellule. Pour s’assurer qu’ils étaient bien ses fils, le soleil soumit les jumeaux aux plus dures épreuves, les jetant sur des piques d’obsidienne, les ébouillantant avec de la vapeur et les livrant à la fureur des éléments et au froid glacial de la nuit. Reconnus par leur père après avoir triomphé de ces terribles tourments, les jumeaux retournèrent à la terre sur le rayon de lumière et l’arc-en-ciel, emportant les armes magiques avec lesquelles ils tuèrent ensuite les ennemis de l’homme.

*

Pinaleño

Désert

Ton silence
est le silence
du silence…

*

Mimbreño

Soir

Donne-moi la main
pour monter
sur le nuage
où un jour
je suis allé.

*

Gileño

Vent

Donne-moi ta voix,
celle que j’entends.
Mais donne-moi
aussi
ton silence.

*

Tonto

Pluie

Quand tu mourras,
la terre entière
mourra.
Parce que
tu la portes sur ton dos.

*

Pawnees

Les Pléiades

Regarde comme elles montent, comme elles montent
au-dessus de la ligne où le ciel se joint à la terre :
Les Pléiades !
Ah ! Dans leur ascension, elles viennent pour nous guider,
veiller sur nous, pour que nous soyons un :
Pléiades,
enseignez-nous à être avec vous réunis.

Poésie précolombienne : nahuatl et quechua (Traductions de l’espagnol)

Le lecteur trouvera ici des traductions françaises depuis l’espagnol de textes tirés de deux recueils différents : le recueil des poèmes de Netzahualcoyotl (1402-1472), prince de Texcoco, dans une version bilingue nahuatl-espagnol par l’universitaire mexicain Miguel León-Portilla, et une anthologie de poésie quechua compilée et présentée par l’écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy, à savoir :

Netzahualcóyotl: Poesía, Instituto Mexiquense de Cultura, 1993 ; et

Poesía quechua, Galerna Arca, Buenos Aires, Montevideo, 1968.

Le prince Netzahualcoyotl est un des poètes mexicains précolombiens les plus connus et les traductions espagnoles de Miguel León-Portilla font autorité dans le monde hispanophone. Des dix-neuf poèmes du recueil, j’en ai traduit cinq. Il existe déjà des traductions françaises faites directement à partir du nahuatl.

L’anthologie de poésie quechua de Salazar Bondy se divise en deux parties : la première présente des textes précolombiens, ou, s’agissant de l’élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, écrits au moment de la Conquête, et la seconde partie, Poésie folklorique, intègre des exemples de poésie orale contemporaine, dont Salazar Bondy suppose toutefois que l’existence est relativement ancienne. L’ensemble de ces textes ont été traduits par divers auteurs, dont certains de renom, tels que le Péruvien José María Arguedas et le Bolivien Jesús Lara. De ce recueil j’ai ici traduit seize poèmes.

Je note cependant que deux poèmes de ce recueil figurent également dans l’Antología de poesía primitiva (1979) d’Ernesto Cardenal dont je me suis servi pour mes traductions de Poèmes amérindiens (x) ; ce sont le premier et le quatrième poèmes sous la rubrique « Quechua (Pérou) », soit que Cardenal les ait trouvés dans l’anthologie de Salazar Bondy soit qu’il les ait trouvés dans les recueils utilisés par ce dernier, ou ailleurs.

*

Poésie de Netzahualcoyotl

Chant de printemps (Xopan cuicatl, Canto de primavera)

Dans la maison aux peintures
on commence à chanter ;
entonne le chant,
répands des fleurs,
le chant réjouit.

Le chant résonne,
les grelots se font entendre
et leur répondent
nos clochettes fleuries.
Répands des fleurs,
le chant réjouit.

Sur les fleurs chante
le beau faisan,
son chant se déploie
au milieu des eaux.
Différents oiseaux rouges
lui répondent.
Le bel oiseau rouge
chante avec beauté.

Ton cœur est un livre d’images peintes,
tu es venu pour chanter,
tu fais résonner tes tambours,
tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

Toi seul répands
les fleurs qui enivrent,
les fleurs précieuses.

Tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

*

Réjouissez-vous (Xon ahuiyacan, Alegraos)

Réjouissez-vous des fleurs qui enivrent,
celles qui sont dans nos mains.
Que l’on se pare
de colliers de fleurs.
Nos fleurs des jours de pluie,
fleurs odorantes,
ouvrent leurs corolles.
L’oiseau vient en marchant par ici,
il babille et chante,
il visite la maison du dieu.
C’est seulement avec nos fleurs
que nous nous réjouissons.
C’est seulement par nos chants
que se dissipe votre tristesse.
Ô seigneurs, c’est ainsi que
votre chagrin se dissipe.
C’est le Donneur de vie qui les invente,
il les a fait descendre,
l’inventeur de soi-même,
fleurs enchanteresses,
avec elles votre chagrin se dissipe.

*

Je pose la question (Niquitoa, Yo lo pregunto)

Moi, Netzahualcoyotl, je pose la question :
Se peut-il vraiment que nous vivions enracinés à la terre ?
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.
Même le jade se brise,
même l’or se rompt,
même la plume de quetzal se déchire.
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.

*

Je vois ce qui est secret… (Zan nic caqui itopyo…, Percibo lo secreto…)

Je vois ce qui est secret, ce qui est caché :
Ô seigneurs,
nous sommes mortels,
quatre par quatre, nous les hommes
devrons partir,
nous devons tous mourir sur cette terre…

Personne en jade,
personne en or ne se convertira,
ne se gardera sur la terre.
Nous irons tous là-bas,
de la même manière.
Personne ne restera,
nous disparaîtrons tous,
comme une peinture
nous nous effacerons.
Comme une fleur
nous nous fanerons
ici sur cette terre.
Comme un vêtement en plumes d’oriole,
l’oiseau précieux au cou d’hévéa,
nous nous userons
et nous rendrons chez lui.

Il est venu à nous,
la tristesse de ceux qui vivent en lui
tournoie…
Méditez cela, seigneurs,
aigles et jaguars,
même si vous étiez de jade,
même si vous étiez d’or,
vous partiriez là-bas,
dans la demeure des ombres…
Nous devons disparaître,
personne ne pourra rester.

*

Tu écris avec des fleurs… (Xochitica tontlatlacuilohua…, Con flores escribes…)

Tu écris avec des fleurs, Donneur de vie,
avec des chants tu donnes des couleurs,
avec des chants tu donnes de l’ombre
à ceux qui doivent vivre sur la terre.
Puis tu détruiras les aigles et les jaguars,
nous vivons seulement dans ton livre d’images peintes1,
ici sur la terre.
D’une encre noire tu effaceras
la fratrie,
la communauté, la lignée.
Tu donnes de l’ombre à ceux qui doivent vivre sur la terre.

1 ton livre d’images peintes : C’est le sens du vers de Luis Alveláis Pozos, Notre peinture bleue s’effacera et il ne restera rien (x). « Notre peinture bleue », c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.

*

Poésie quechua

Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa (Elegía a la muerte del Inca Atahualpa)

Note. «Hemos incluido allí la Elegía a la muerte del Inca Atahualpa que, si bien parece compuesta bajo el influjo de la poesía castellana, es, en opinión de calificados quechuistas, una pieza perteneciente a la etapa inmediatamente posterior a la derrota de los incas por Pizarro y su gente.» (S. Salazar Bondy) (Nous avons inclus dans cette partie l’Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, qui, si elle semble avoir été composée sous l’influence de la poésie espagnole, est, de l’avis de quechuisants compétents, une œuvre appartenant à la période immédiatement postérieure à la défaite des Incas par Pizarre et ses hommes.)

Quel est ce noir arc-en-ciel
Qui s’élève,
Pour l’ennemi de Cuzco horrible flèche
jaillissante ?
De toutes parts frappe une grêle sinistre.

Mon cœur pressentait
À chaque instant,
Même en rêve, m’assaillant,
Dans la léthargie,
La mouche bleue annonciatrice de la mort ;
Douleur sans fin.

Le soleil pâlit, la nuit tombe
Mystérieusement,
Linceul d’Atahualpa, de son corps
Et de son nom ;
Réduisant la mort de l’Inca
Au temps d’un clin d’œil.

Sa tête bien-aimée est enveloppée
Par l’ennemi horrible ;
Un fleuve de sang chemine : il s’étend,
En deux courants.

Ses dents grinçantes mordent
la tristesse barbare ;
Ses yeux qui étaient comme le soleil, yeux d’Inca,
Sont devenus de plomb.

Le grand cœur d’Atahualpa s’est glacé.
Les larmes des hommes des Quatre Régions2
Le noient.

Les nuages dans le ciel sont
Devenus noirs ;
La mère lune, transie, le visage malade,
S’amenuise.
Et tous, et tous se cachent, disparaissent,
Affligés.

La terre refuse de servir de sépulture
À son seigneur,
Comme si elle avait honte de la dépouille
De celui qui l’aimait,
Comme si elle avait peur de dévorer
Son défenseur.

Et les précipices de rochers tremblent pour leur maître,
Entonnant des chants funèbres,
Le fleuve hurle avec la puissance de sa douleur
En gonflant son cours.

Les larmes en torrents, jointes,
Se réunissent.
Quel homme n’éclatera pas en sanglots
Pour celui qui l’aimait ?
Quel enfant ne doit exister
Pour son père ?

Gémissant, souffrant, le cœur blessé,
Sans palmes.
Quelle colombe aimante ne donne sa vie
Pour son bien-aimé ?
Quel cerf sauvage, délirant et inquiet,
N’obéit à son instinct ?

Larmes de sang arrachées, arrachées
À sa joie,
Miroir incliné de ses larmes,
Dessinez son cadavre !
Baignez chacun dans sa grande tendresse,
Votre giron.

De ses multiples et puissantes mains
Les caressés,
Des ailes de son cœur
Les protégés,
De la toile délicate de sa poitrine
Les abrités,
Clamez à présent
Avec la voix dolente des tristes veuves.

Les nobles femmes choisies se sont inclinées ensemble,
En deuil,
Le grand-prêtre a revêtu son manteau
Pour le sacrifice,
Tous les hommes ont défilé
Vers leurs tombes.

La reine mère
Mortellement souffre sa tristesse délirante ;
Les ruisseaux de ses larmes sautent
Vers sa jaune dépouille.
Son visage est raide, immobile,
Et sa bouche clame :
« Où t’es-tu perdu
Loin de mes yeux,
Abandonnant ce monde,
Dans ma peine
T’arrachant éternellement
À mon cœur ? »

Enrichis par l’or de la rançon
Les Espagnols,
Leur horrible cœur dévoré par le pouvoir,
S’empoignent les uns les autres
Avec des désirs toujours plus sombres
De bêtes enragées.

Tu leur donnas tout ce qu’ils demandèrent, tu comblas leurs vœux ;
Pourtant ils t’assassinèrent.
Toi seul
Satisfis ce que réclamaient leurs désirs ;
Et dans la mort, à Cajamarca,
Tu t’es éteins.

Le sang a quitté tes veines ;
La lumière s’est éteinte dans tes yeux ;
Au fond de la plus intense étoile est tombé
Ton regard.

Elle gémit, souffre, va, vole, devenue folle,
Ton âme, colombe aimée ;
Délirant, délirant, il pleure et souffre,
Ton cœur aimé.
Dans le martyre de la séparation infinie
Le cœur est brisé.

Le clair et resplendissant trône d’or
Et ton berceau,
Les vases d’or,
Ils se sont tout partagés.

Sous un empire étranger, accablés de martyres
Et anéantis,
Confus, égarés, la mémoire reniée,
Seuls,
Morte l’ombre protectrice,
Nous pleurons ;
Sans avoir vers qui, où nous tourner,
En proie au délire.

Ton cœur supportera-t-il,
Inca, notre vie errante,
Dispersée,
Cernée par les menaces de toutes parts, entre des mains étrangères,
Foulée aux pieds ?

Tes yeux qui comme des flèches blessaient de bonheur,
Ouvre-les ;
Tes mains magnanimes,
Tends-les nous ;
Et par cette vision fortifiés,
Fais-nous tes adieux.

2 Quatre Régions : L’empire inca était divisé en quatre grandes provinces.

*

Poésie quechua amoureuse et pastorale

Quel sort contraire ? (Qué suerte adversa)

Quel sort contraire nous tient éloignés, ma reine ?
Quels obstacles, ma princesse,
nous séparent ?
Ma belle fleur
de chinchircoma,
je te garderai dans l’âme et le cœur.
Tu es comme un liquide brillant,
comme le miroir des eaux.
Pourquoi ne puis-je être
auprès de toi, ma bien-aimée ?
Ta mère hypocrite est la cause
de notre mortelle séparation ;
ton père hostile la cause
de notre accablement.
Peut-être, ma reine, si le Dieu puissant le veut,
nous reverrons-nous et
Dieu nous unira.
Le souvenir de tes yeux riants
me plonge dans la mélancolie ;
en repensant à tes yeux joyeux,
je me sens défaillir.
Un peu, seigneur, un peu de cela !
Toi qui me condamnes à pleurer,
n’éprouves-tu donc aucune compassion ?
Aimer est une lamentation parmi les fleurs, dans chaque vallée
où je t’attends, ma beauté.

Chinchircoma (Mutisia hamata)

*

Comme la pupille de mes yeux (Como la niña de mis ojos)

Comme la pupille de mes yeux
j’aimais ma bien-aimée.
Elle est partie
quand je la caressai le plus tendrement.

Dites-moi, je vous en prie :
où va-t-elle ?
Je suivrai la trace de ses pas
en les couvrant de baisers.

De village en village tu serpentes,
ô grandiose Rio Apurimac !
Gonfle tes eaux de mes larmes
et barre le chemin à ma bien-aimée.

Tes ailes puissantes,
ô faucon, prête-les moi !
En voltigeant dans les hauteurs,
je la trouverai peut-être.

Comme mes yeux les larmes,
verse la pluie, ô nuage !
Fais dévier le chemin
pour qu’il trouve ma bien-aimée.

De la pluie et de la chaleur,
tandis qu’elle se repose,
protège ma bien-aimée.
Ah, si j’étais un arbre !

*

Dieu du soleil (Dios del sol)

Dieu du soleil qui es au-dessus de tout,
aie pitié de moi !
Fais revenir ma compagne !
Qu’elle perde son chemin,
qu’elle retourne sur ses pas
et dans le nid douillet
s’allonge doucement.
Déployant
ses ailes tendres,
ma belle compagne
est partie.
Comment a-t-elle pu
m’abandonner
et avec tout l’amour que j’ai pour elle
m’oublier complètement !
Si j’étais un nuage,
si j’étais un faucon,
au nid où elle trouve son repos
je volerais, pour l’attendre,
et je la protégerais
du soleil ardent,
et je lui déclarerais
l’amour de mon cœur.
Je suis allé
jusqu’aux précipices des montagnes ;
de mon unique aimée
j’ai suivi la trace ;
aux vigognes
je demandais après elle,
mais je n’ai pu trouver
le moindre indice.
Où irai-je
pour l’oublier
et à mon cœur transi
rendre la paix ?
C’est impossible, je ne peux
l’oublier
et avec mon amour
je mourrai.
Même les hauts plateaux désolés
m’ont vu venir à eux,
peut-être que là-haut
je ne penserai plus à elle, me disais-je.
En vain ! Son souvenir me poursuivait
d’autant plus vivace
quand le vent jouait dans l’herbe folle.
Qu’adviendra-t-il de moi ?
Mon cœur empreint de douleur,
errant,
l’a gardée en lui.
Puisqu’il n’y a point de remède,
que vienne la mort !
que ceux qui me haïssent
se réjouissent sans plus attendre.

*

La caverne de l’horreur (La gruta del horror)

Donne-moi la bienvenue, caverne de l’horreur,
je suis ici en tant que ta victime.
Colombe profondément aimée,
je m’incline devant toi et te salue.
Que ma poitrine soit ton chevet
dans ton sommeil profond.
Ta chevelure aux boucles dorées3
abritera bientôt les vers immondes.
Tes seins blancs comme neige,
ton cher sourire,
ton cou, lys blanc,
tes yeux brillants,
ton corps bel et souple,
tout, tout est fini !
De tous côtés s’en viennent
en voletant les chouettes
et de leurs cris rauques
chantent ta mort.
Caverne de l’horreur, mort cruelle
qui détruis tout,
tu m’as pris ma bien-aimée ;
rends-la moi ou emporte-moi aussi !

3 Boucles dorées : Tus cabellos de rizos dorados, un trait inattendu, a priori, parmi des populations amérindiennes.

*

La veuve (La viuda)

La colombe aimante et tendre
a perdu son compagnon.
Et d’un vol incertain, hébété,
elle s’élève, va et vient.
Pleine de doutes et soucieuse,
elle scrute les champs,
guette et examine
les arbres, les arbustes, les branches et les frondaisons.
Et comme elle ne le trouve pas,
son cœur est brisé,
elle pleure nuit et jour
une fontaine, un fleuve, une mer de larmes.
Ma vie est comme celle de cette colombe
depuis le jour de la cruelle séparation
où je te perdis, ami paternel,
beau cygne, arbre fort.
Je pleure, mais
ma douleur ne diminue pas.
Mon cœur brisé
me cause souffrance et angoisse,
dans la confusion et l’abattement.
Comme je souffre
quand ton visage adoré
apparaît à mon âme
ainsi qu’une fleur, pâle et sèche.
Si je vais, pleurant, par les champs,
ma tristesse s’accroît,
car de toi seulement me parlent
les champs et la pampa, la vallée et le ravin.
Quand je suis seule,
il me semble te voir :
tu sèches mes larmes
avec des paroles tendres, affectueuses et douces.
Quand je rêve que tu vis encore,
et que ta tête se pose sur l’épaule d’une autre,
la jalousie s’empare de moi,
de vives douleurs, une peine indicible.
Penser à toi sans cesse,
c’est tout ce que je souhaite.
Ta volonté ordonne à mon cœur :
souffre, pleure jusqu’à la mort !
Je suis une compagne fidèle,
digne de la compassion de tous,
que tous m’aident à pleurer :
les oiseaux, les animaux et les hommes.
Jusqu’à la mort je suivrai
ton ombre dans le tombeau,
quand bien même s’y opposeraient les quatre éléments :
la terre, l’air, l’eau et le feu.

*

Pastorale (Pastoril)

Je voudrais un lama
dont la laine fût d’or,
brillante comme le soleil,
forte comme l’amour,
fine comme un nuage
que l’aurore dissipe.
Pour faire un quipu
où je marquerais
les lunes qui passent,
les fleurs qui meurent.

*

Ma mère m’a donné la vie (Me dio el ser mi madre)

Ma mère ma donné la vie
Hélas !
dans un nuage de pluie
Hélas !
semblable à la pluie pour pleurer
Hélas !
semblable à la pluie pour tournoyer
Hélas !
pour aller de porte en porte
Hélas !
comme une plume en l’air
Hélas !

*

Poésie folklorique

Le feu que j’ai allumé (El fuego que he prendido)

Le feu que j’ai allumé dans la montagne,
l’herbe des sommets que j’ai embrasée
flamboiera,
jettera des flammes.
Ô regarde si la montagne jette encore des flammes !
Et si tu vois le feu, va, petite !
Avec tes larmes pures
éteins le feu ;
pleure sur l’incendie,
convertis-le en cendres avec tes larmes pures.

*

J’élève une mouche (Yo crío una mosca)

J’élève une mouche
aux ailes d’or,
j’élève une mouche
aux yeux flamboyants.

Elle porte la mort
dans ses yeux de feu,
elle porte la mort
dans ses crins dorés,
sur ses belles ailes.

Dans une bouteille verte
je l’élève ;
personne ne sait
si elle boit,
personne ne sait
si elle mange.

Elle erre la nuit
comme une étoile,
infligeant des blessures mortelles
par sa splendeur rougeoyante,
par ses yeux de feu.

Dans ses yeux de feu
elle porte l’amour,
et dans la nuit fulgure
son sang,
l’amour qu’elle a dans le cœur.

Insecte nocturne,
mouche porteuse de mort,
dans une bouteille verte
je l’élève
avec tant d’amour.

Mais, ça non,
ça non !
personne ne sait
si je lui donne à boire,
si je lui donne à manger.

*

Adieux (Despedida)

C’est aujourd’hui le jour de mon départ.
Aujourd’hui je ne partirai pas, je partirai demain.
Vous me verrez sortir jouant d’une flûte d’os de mouche,
portant une toile d’araignée comme drapeau ;
mon tambour sera un œuf de fourmi,
et mon chapeau ! mon chapeau sera un nid de colibri !

*

Condor de mauvais augure (Malagüero cóndor)

Par la porte de ma maison je vois un condor voltiger,
faire des tours au-dessus du village,
ce condor est trop, bien trop carnivore ;
trop, bien trop carnivore est le condor de mauvais augure.

Donc, il connaît
mon destin solitaire
et ma mauvaise étoile.

Et c’est pourquoi, par la porte de ma maison
il voltige et voltige,
ce condor de mauvais augure,
il fait des tours et encore des tours,
ce condor de mauvais augure.

*

Papillon messager (Mariposa mensajera)

J’ai député un papillon,
j’ai envoyé une libellule,
pour aller voir ma mère,
pour aller voir mon père.

Le papillon est revenu,
la libellule est revenue,
me disant ta mère pleure,
me disant ton père pleure.

J’y suis allé moi-même,
je me suis déplacé moi-même,
et c’était vrai que ma mère pleurait,
et c’était vrai que mon père pleurait.

*

Avec mes cheveux longs (De mi larga cabellera)

Ma colombe au beau visage,
aux yeux d’astres, mon cher cœur,
Pour toi, avec mes cheveux longs
un pont je fais construire,
avec mes longues tresses
ils sont en train de tisser un pont.

Sur ce pont je t’emmènerai
quand ton père sera courroucé,
et sur ce pont je te conduirai
quand ta mère sera en colère,
et par ce pont je partirai,
tenant ta main je partirai.

Qu’importe le courroux de ton père
et la colère de ta mère,
puisque mon pont est terminé ;
mon pont est tendu et prêt,
je peux partir, m’en aller loin,
quitter ce lieu pour toujours.

*

Pas même mon père (Ni aun mi padre)

Le soleil s’est levé
avec quatre rayons lumineux
et reflétant
la lune.

Le soleil n’est pas mon père,
la lune n’est pas ma mère,
pour désunir
deux amants.

Pas même mon père,
Pas même ma mère,
ne séparera
deux amants.

*

Fête des lamas (Herranza de llamas)

Note. La herranza est la cérémonie festive du marquage des lamas et autres animaux d’élevage dans les Andes.

Mon lama est un bon lama,
mon lama est beau,
son col altier, dressé,
ses oreilles comme le fruit du bananier.

Mon lama est beau,
mon lama est rapide,
ses yeux sont comme deux étoiles,
sa laine comme de la soie.