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Poésie précolombienne : nahuatl et quechua (Traductions de l’espagnol)

Le lecteur trouvera ici des traductions françaises depuis l’espagnol de textes tirés de deux recueils différents : le recueil des poèmes de Netzahualcoyotl (1402-1472), prince de Texcoco, dans une version bilingue nahuatl-espagnol par l’universitaire mexicain Miguel León-Portilla, et une anthologie de poésie quechua compilée et présentée par l’écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy, à savoir :

Netzahualcóyotl: Poesía, Instituto Mexiquense de Cultura, 1993 ; et

Poesía quechua, Galerna Arca, Buenos Aires, Montevideo, 1968.

Le prince Netzahualcoyotl est un des poètes mexicains précolombiens les plus connus et les traductions espagnoles de Miguel León-Portilla font autorité dans le monde hispanophone. Des dix-neuf poèmes du recueil, j’en ai traduit cinq. Il existe déjà des traductions françaises faites directement à partir du nahuatl.

L’anthologie de poésie quechua de Salazar Bondy se divise en deux parties : la première présente des textes précolombiens, ou, s’agissant de l’élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, écrits au moment de la Conquête, et la seconde partie, Poésie folklorique, intègre des exemples de poésie orale contemporaine, dont Salazar Bondy suppose toutefois que l’existence est relativement ancienne. L’ensemble de ces textes ont été traduits par divers auteurs, dont certains de renom, tels que le Péruvien José María Arguedas et le Bolivien Jesús Lara. De ce recueil j’ai ici traduit seize poèmes.

Je note cependant que deux poèmes de ce recueil figurent également dans l’Antología de poesía primitiva (1979) d’Ernesto Cardenal dont je me suis servi pour mes traductions de Poèmes amérindiens (x) ; ce sont le premier et le quatrième poèmes sous la rubrique « Quechua (Pérou) », soit que Cardenal les ait trouvés dans l’anthologie de Salazar Bondy soit qu’il les ait trouvés dans les recueils utilisés par ce dernier, ou ailleurs.

*

Poésie de Netzahualcoyotl

Chant de printemps (Xopan cuicatl, Canto de primavera)

Dans la maison aux peintures
on commence à chanter ;
entonne le chant,
répands des fleurs,
le chant réjouit.

Le chant résonne,
les grelots se font entendre
et leur répondent
nos clochettes fleuries.
Répands des fleurs,
le chant réjouit.

Sur les fleurs chante
le beau faisan,
son chant se déploie
au milieu des eaux.
Différents oiseaux rouges
lui répondent.
Le bel oiseau rouge
chante avec beauté.

Ton cœur est un livre d’images peintes,
tu es venu pour chanter,
tu fais résonner tes tambours,
tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

Toi seul répands
les fleurs qui enivrent,
les fleurs précieuses.

Tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

*

Réjouissez-vous (Xon ahuiyacan, Alegraos)

Réjouissez-vous des fleurs qui enivrent,
celles qui sont dans nos mains.
Que l’on se pare
de colliers de fleurs.
Nos fleurs des jours de pluie,
fleurs odorantes,
ouvrent leurs corolles.
L’oiseau vient en marchant par ici,
il babille et chante,
il visite la maison du dieu.
C’est seulement avec nos fleurs
que nous nous réjouissons.
C’est seulement par nos chants
que se dissipe votre tristesse.
Ô seigneurs, c’est ainsi que
votre chagrin se dissipe.
C’est le Donneur de vie qui les invente,
il les a fait descendre,
l’inventeur de soi-même,
fleurs enchanteresses,
avec elles votre chagrin se dissipe.

*

Je pose la question (Niquitoa, Yo lo pregunto)

Moi, Netzahualcoyotl, je pose la question :
Se peut-il vraiment que nous vivions enracinés à la terre ?
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.
Même le jade se brise,
même l’or se rompt,
même la plume de quetzal se déchire.
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.

*

Je vois ce qui est secret… (Zan nic caqui itopyo…, Percibo lo secreto…)

Je vois ce qui est secret, ce qui est caché :
Ô seigneurs,
nous sommes mortels,
quatre par quatre, nous les hommes
devrons partir,
nous devons tous mourir sur cette terre…

Personne en jade,
personne en or ne se convertira,
ne se gardera sur la terre.
Nous irons tous là-bas,
de la même manière.
Personne ne restera,
nous disparaîtrons tous,
comme une peinture
nous nous effacerons.
Comme une fleur
nous nous fanerons
ici sur cette terre.
Comme un vêtement en plumes d’oriole,
l’oiseau précieux au cou d’hévéa,
nous nous userons
et nous rendrons chez lui.

Il est venu à nous,
la tristesse de ceux qui vivent en lui
tournoie…
Méditez cela, seigneurs,
aigles et jaguars,
même si vous étiez de jade,
même si vous étiez d’or,
vous partiriez là-bas,
dans la demeure des ombres…
Nous devons disparaître,
personne ne pourra rester.

*

Tu écris avec des fleurs… (Xochitica tontlatlacuilohua…, Con flores escribes…)

Tu écris avec des fleurs, Donneur de vie,
avec des chants tu donnes des couleurs,
avec des chants tu donnes de l’ombre
à ceux qui doivent vivre sur la terre.
Puis tu détruiras les aigles et les jaguars,
nous vivons seulement dans ton livre d’images peintes1,
ici sur la terre.
D’une encre noire tu effaceras
la fratrie,
la communauté, la lignée.
Tu donnes de l’ombre à ceux qui doivent vivre sur la terre.

1 ton livre d’images peintes : C’est le sens du vers de Luis Alveláis Pozos, Notre peinture bleue s’effacera et il ne restera rien (x). « Notre peinture bleue », c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.

*

Poésie quechua

Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa (Elegía a la muerte del Inca Atahualpa)

Note. «Hemos incluido allí la Elegía a la muerte del Inca Atahualpa que, si bien parece compuesta bajo el influjo de la poesía castellana, es, en opinión de calificados quechuistas, una pieza perteneciente a la etapa inmediatamente posterior a la derrota de los incas por Pizarro y su gente.» (S. Salazar Bondy) (Nous avons inclus dans cette partie l’Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, qui, si elle semble avoir été composée sous l’influence de la poésie espagnole, est, de l’avis de quechuisants compétents, une œuvre appartenant à la période immédiatement postérieure à la défaite des Incas par Pizarre et ses hommes.)

Quel est ce noir arc-en-ciel
Qui s’élève,
Pour l’ennemi de Cuzco horrible flèche
jaillissante ?
De toutes parts frappe une grêle sinistre.

Mon cœur pressentait
À chaque instant,
Même en rêve, m’assaillant,
Dans la léthargie,
La mouche bleue annonciatrice de la mort ;
Douleur sans fin.

Le soleil pâlit, la nuit tombe
Mystérieusement,
Linceul d’Atahualpa, de son corps
Et de son nom ;
Réduisant la mort de l’Inca
Au temps d’un clin d’œil.

Sa tête bien-aimée est enveloppée
Par l’ennemi horrible ;
Un fleuve de sang chemine : il s’étend,
En deux courants.

Ses dents grinçantes mordent
la tristesse barbare ;
Ses yeux qui étaient comme le soleil, yeux d’Inca,
Sont devenus de plomb.

Le grand cœur d’Atahualpa s’est glacé.
Les larmes des hommes des Quatre Régions2
Le noient.

Les nuages dans le ciel sont
Devenus noirs ;
La mère lune, transie, le visage malade,
S’amenuise.
Et tous, et tous se cachent, disparaissent,
Affligés.

La terre refuse de servir de sépulture
À son seigneur,
Comme si elle avait honte de la dépouille
De celui qui l’aimait,
Comme si elle avait peur de dévorer
Son défenseur.

Et les précipices de rochers tremblent pour leur maître,
Entonnant des chants funèbres,
Le fleuve hurle avec la puissance de sa douleur
En gonflant son cours.

Les larmes en torrents, jointes,
Se réunissent.
Quel homme n’éclatera pas en sanglots
Pour celui qui l’aimait ?
Quel enfant ne doit exister
Pour son père ?

Gémissant, souffrant, le cœur blessé,
Sans palmes.
Quelle colombe aimante ne donne sa vie
Pour son bien-aimé ?
Quel cerf sauvage, délirant et inquiet,
N’obéit à son instinct ?

Larmes de sang arrachées, arrachées
À sa joie,
Miroir incliné de ses larmes,
Dessinez son cadavre !
Baignez chacun dans sa grande tendresse,
Votre giron.

De ses multiples et puissantes mains
Les caressés,
Des ailes de son cœur
Les protégés,
De la toile délicate de sa poitrine
Les abrités,
Clamez à présent
Avec la voix dolente des tristes veuves.

Les nobles femmes choisies se sont inclinées ensemble,
En deuil,
Le grand-prêtre a revêtu son manteau
Pour le sacrifice,
Tous les hommes ont défilé
Vers leurs tombes.

La reine mère
Mortellement souffre sa tristesse délirante ;
Les ruisseaux de ses larmes sautent
Vers sa jaune dépouille.
Son visage est raide, immobile,
Et sa bouche clame :
« Où t’es-tu perdu
Loin de mes yeux,
Abandonnant ce monde,
Dans ma peine
T’arrachant éternellement
À mon cœur ? »

Enrichis par l’or de la rançon
Les Espagnols,
Leur horrible cœur dévoré par le pouvoir,
S’empoignent les uns les autres
Avec des désirs toujours plus sombres
De bêtes enragées.

Tu leur donnas tout ce qu’ils demandèrent, tu comblas leurs vœux ;
Pourtant ils t’assassinèrent.
Toi seul
Satisfis ce que réclamaient leurs désirs ;
Et dans la mort, à Cajamarca,
Tu t’es éteins.

Le sang a quitté tes veines ;
La lumière s’est éteinte dans tes yeux ;
Au fond de la plus intense étoile est tombé
Ton regard.

Elle gémit, souffre, va, vole, devenue folle,
Ton âme, colombe aimée ;
Délirant, délirant, il pleure et souffre,
Ton cœur aimé.
Dans le martyre de la séparation infinie
Le cœur est brisé.

Le clair et resplendissant trône d’or
Et ton berceau,
Les vases d’or,
Ils se sont tout partagés.

Sous un empire étranger, accablés de martyres
Et anéantis,
Confus, égarés, la mémoire reniée,
Seuls,
Morte l’ombre protectrice,
Nous pleurons ;
Sans avoir vers qui, où nous tourner,
En proie au délire.

Ton cœur supportera-t-il,
Inca, notre vie errante,
Dispersée,
Cernée par les menaces de toutes parts, entre des mains étrangères,
Foulée aux pieds ?

Tes yeux qui comme des flèches blessaient de bonheur,
Ouvre-les ;
Tes mains magnanimes,
Tends-les nous ;
Et par cette vision fortifiés,
Fais-nous tes adieux.

2 Quatre Régions : L’empire inca était divisé en quatre grandes provinces.

*

Poésie quechua amoureuse et pastorale

Quel sort contraire ? (Qué suerte adversa)

Quel sort contraire nous tient éloignés, ma reine ?
Quels obstacles, ma princesse,
nous séparent ?
Ma belle fleur
de chinchircoma,
je te garderai dans l’âme et le cœur.
Tu es comme un liquide brillant,
comme le miroir des eaux.
Pourquoi ne puis-je être
auprès de toi, ma bien-aimée ?
Ta mère hypocrite est la cause
de notre mortelle séparation ;
ton père hostile la cause
de notre accablement.
Peut-être, ma reine, si le Dieu puissant le veut,
nous reverrons-nous et
Dieu nous unira.
Le souvenir de tes yeux riants
me plonge dans la mélancolie ;
en repensant à tes yeux joyeux,
je me sens défaillir.
Un peu, seigneur, un peu de cela !
Toi qui me condamnes à pleurer,
n’éprouves-tu donc aucune compassion ?
Aimer est une lamentation parmi les fleurs, dans chaque vallée
où je t’attends, ma beauté.

Chinchircoma (Mutisia hamata)

*

Comme la pupille de mes yeux (Como la niña de mis ojos)

Comme la pupille de mes yeux
j’aimais ma bien-aimée.
Elle est partie
quand je la caressai le plus tendrement.

Dites-moi, je vous en prie :
où va-t-elle ?
Je suivrai la trace de ses pas
en les couvrant de baisers.

De village en village tu serpentes,
ô grandiose Rio Apurimac !
Gonfle tes eaux de mes larmes
et barre le chemin à ma bien-aimée.

Tes ailes puissantes,
ô faucon, prête-les moi !
En voltigeant dans les hauteurs,
je la trouverai peut-être.

Comme mes yeux les larmes,
verse la pluie, ô nuage !
Fais dévier le chemin
pour qu’il trouve ma bien-aimée.

De la pluie et de la chaleur,
tandis qu’elle se repose,
protège ma bien-aimée.
Ah, si j’étais un arbre !

*

Dieu du soleil (Dios del sol)

Dieu du soleil qui es au-dessus de tout,
aie pitié de moi !
Fais revenir ma compagne !
Qu’elle perde son chemin,
qu’elle retourne sur ses pas
et dans le nid douillet
s’allonge doucement.
Déployant
ses ailes tendres,
ma belle compagne
est partie.
Comment a-t-elle pu
m’abandonner
et avec tout l’amour que j’ai pour elle
m’oublier complètement !
Si j’étais un nuage,
si j’étais un faucon,
au nid où elle trouve son repos
je volerais, pour l’attendre,
et je la protégerais
du soleil ardent,
et je lui déclarerais
l’amour de mon cœur.
Je suis allé
jusqu’aux précipices des montagnes ;
de mon unique aimée
j’ai suivi la trace ;
aux vigognes
je demandais après elle,
mais je n’ai pu trouver
le moindre indice.
Où irai-je
pour l’oublier
et à mon cœur transi
rendre la paix ?
C’est impossible, je ne peux
l’oublier
et avec mon amour
je mourrai.
Même les hauts plateaux désolés
m’ont vu venir à eux,
peut-être que là-haut
je ne penserai plus à elle, me disais-je.
En vain ! Son souvenir me poursuivait
d’autant plus vivace
quand le vent jouait dans l’herbe folle.
Qu’adviendra-t-il de moi ?
Mon cœur empreint de douleur,
errant,
l’a gardée en lui.
Puisqu’il n’y a point de remède,
que vienne la mort !
que ceux qui me haïssent
se réjouissent sans plus attendre.

*

La caverne de l’horreur (La gruta del horror)

Donne-moi la bienvenue, caverne de l’horreur,
je suis ici en tant que ta victime.
Colombe profondément aimée,
je m’incline devant toi et te salue.
Que ma poitrine soit ton chevet
dans ton sommeil profond.
Ta chevelure aux boucles dorées3
abritera bientôt les vers immondes.
Tes seins blancs comme neige,
ton cher sourire,
ton cou, lys blanc,
tes yeux brillants,
ton corps bel et souple,
tout, tout est fini !
De tous côtés s’en viennent
en voletant les chouettes
et de leurs cris rauques
chantent ta mort.
Caverne de l’horreur, mort cruelle
qui détruis tout,
tu m’as pris ma bien-aimée ;
rends-la moi ou emporte-moi aussi !

3 Boucles dorées : Tus cabellos de rizos dorados, un trait inattendu, a priori, parmi des populations amérindiennes.

*

La veuve (La viuda)

La colombe aimante et tendre
a perdu son compagnon.
Et d’un vol incertain, hébété,
elle s’élève, va et vient.
Pleine de doutes et soucieuse,
elle scrute les champs,
guette et examine
les arbres, les arbustes, les branches et les frondaisons.
Et comme elle ne le trouve pas,
son cœur est brisé,
elle pleure nuit et jour
une fontaine, un fleuve, une mer de larmes.
Ma vie est comme celle de cette colombe
depuis le jour de la cruelle séparation
où je te perdis, ami paternel,
beau cygne, arbre fort.
Je pleure, mais
ma douleur ne diminue pas.
Mon cœur brisé
me cause souffrance et angoisse,
dans la confusion et l’abattement.
Comme je souffre
quand ton visage adoré
apparaît à mon âme
ainsi qu’une fleur, pâle et sèche.
Si je vais, pleurant, par les champs,
ma tristesse s’accroît,
car de toi seulement me parlent
les champs et la pampa, la vallée et le ravin.
Quand je suis seule,
il me semble te voir :
tu sèches mes larmes
avec des paroles tendres, affectueuses et douces.
Quand je rêve que tu vis encore,
et que ta tête se pose sur l’épaule d’une autre,
la jalousie s’empare de moi,
de vives douleurs, une peine indicible.
Penser à toi sans cesse,
c’est tout ce que je souhaite.
Ta volonté ordonne à mon cœur :
souffre, pleure jusqu’à la mort !
Je suis une compagne fidèle,
digne de la compassion de tous,
que tous m’aident à pleurer :
les oiseaux, les animaux et les hommes.
Jusqu’à la mort je suivrai
ton ombre dans le tombeau,
quand bien même s’y opposeraient les quatre éléments :
la terre, l’air, l’eau et le feu.

*

Pastorale (Pastoril)

Je voudrais un lama
dont la laine fût d’or,
brillante comme le soleil,
forte comme l’amour,
fine comme un nuage
que l’aurore dissipe.
Pour faire un quipu
où je marquerais
les lunes qui passent,
les fleurs qui meurent.

*

Ma mère m’a donné la vie (Me dio el ser mi madre)

Ma mère ma donné la vie
Hélas !
dans un nuage de pluie
Hélas !
semblable à la pluie pour pleurer
Hélas !
semblable à la pluie pour tournoyer
Hélas !
pour aller de porte en porte
Hélas !
comme une plume en l’air
Hélas !

*

Poésie folklorique

Le feu que j’ai allumé (El fuego que he prendido)

Le feu que j’ai allumé dans la montagne,
l’herbe des sommets que j’ai embrasée
flamboiera,
jettera des flammes.
Ô regarde si la montagne jette encore des flammes !
Et si tu vois le feu, va, petite !
Avec tes larmes pures
éteins le feu ;
pleure sur l’incendie,
convertis-le en cendres avec tes larmes pures.

*

J’élève une mouche (Yo crío una mosca)

J’élève une mouche
aux ailes d’or,
j’élève une mouche
aux yeux flamboyants.

Elle porte la mort
dans ses yeux de feu,
elle porte la mort
dans ses crins dorés,
sur ses belles ailes.

Dans une bouteille verte
je l’élève ;
personne ne sait
si elle boit,
personne ne sait
si elle mange.

Elle erre la nuit
comme une étoile,
infligeant des blessures mortelles
par sa splendeur rougeoyante,
par ses yeux de feu.

Dans ses yeux de feu
elle porte l’amour,
et dans la nuit fulgure
son sang,
l’amour qu’elle a dans le cœur.

Insecte nocturne,
mouche porteuse de mort,
dans une bouteille verte
je l’élève
avec tant d’amour.

Mais, ça non,
ça non !
personne ne sait
si je lui donne à boire,
si je lui donne à manger.

*

Adieux (Despedida)

C’est aujourd’hui le jour de mon départ.
Aujourd’hui je ne partirai pas, je partirai demain.
Vous me verrez sortir jouant d’une flûte d’os de mouche,
portant une toile d’araignée comme drapeau ;
mon tambour sera un œuf de fourmi,
et mon chapeau ! mon chapeau sera un nid de colibri !

*

Condor de mauvais augure (Malagüero cóndor)

Par la porte de ma maison je vois un condor voltiger,
faire des tours au-dessus du village,
ce condor est trop, bien trop carnivore ;
trop, bien trop carnivore est le condor de mauvais augure.

Donc, il connaît
mon destin solitaire
et ma mauvaise étoile.

Et c’est pourquoi, par la porte de ma maison
il voltige et voltige,
ce condor de mauvais augure,
il fait des tours et encore des tours,
ce condor de mauvais augure.

*

Papillon messager (Mariposa mensajera)

J’ai député un papillon,
j’ai envoyé une libellule,
pour aller voir ma mère,
pour aller voir mon père.

Le papillon est revenu,
la libellule est revenue,
me disant ta mère pleure,
me disant ton père pleure.

J’y suis allé moi-même,
je me suis déplacé moi-même,
et c’était vrai que ma mère pleurait,
et c’était vrai que mon père pleurait.

*

Avec mes cheveux longs (De mi larga cabellera)

Ma colombe au beau visage,
aux yeux d’astres, mon cher cœur,
Pour toi, avec mes cheveux longs
un pont je fais construire,
avec mes longues tresses
ils sont en train de tisser un pont.

Sur ce pont je t’emmènerai
quand ton père sera courroucé,
et sur ce pont je te conduirai
quand ta mère sera en colère,
et par ce pont je partirai,
tenant ta main je partirai.

Qu’importe le courroux de ton père
et la colère de ta mère,
puisque mon pont est terminé ;
mon pont est tendu et prêt,
je peux partir, m’en aller loin,
quitter ce lieu pour toujours.

*

Pas même mon père (Ni aun mi padre)

Le soleil s’est levé
avec quatre rayons lumineux
et reflétant
la lune.

Le soleil n’est pas mon père,
la lune n’est pas ma mère,
pour désunir
deux amants.

Pas même mon père,
Pas même ma mère,
ne séparera
deux amants.

*

Fête des lamas (Herranza de llamas)

Note. La herranza est la cérémonie festive du marquage des lamas et autres animaux d’élevage dans les Andes.

Mon lama est un bon lama,
mon lama est beau,
son col altier, dressé,
ses oreilles comme le fruit du bananier.

Mon lama est beau,
mon lama est rapide,
ses yeux sont comme deux étoiles,
sa laine comme de la soie.

Poésie guarani

Le lecteur trouvera ci-après des traductions, par le biais de l’espagnol, de poèmes tirés du recueil bilingue guarani-espagnol Guarani purahéi, Cantos guaraníes (Impronta, 2012) (Chants guarani), compilé par les poètes Cristian David López et José Luis García Martín.

Le guarani est, avec l’espagnol, la langue officielle du Paraguay. Comme C.D. López et J.L. García Martín l’indiquent en introduction, le guarani est parlé quotidiennement par plus 87 % de la population du pays («Más del 87% de sus habitantes lo utilizan cotidianamente») ; c’est la langue maternelle de la grande majorité des Paraguayens, pour qui l’emploi de l’espagnol est souvent réservé aux occasions les plus formelles.

La littérature guarani s’est transmise de manière orale jusqu’à nos jours mais il existe aujourd’hui une littérature écrite. Le prix national de littérature a été attribué en 2017 à la poétesse Susy Delgado pour une œuvre en guarani. Les littératures indigènes écrites sont d’ailleurs aujourd’hui récompensées par plusieurs prix littéraires à travers l’Amérique latine, un mouvement dont la Casa de las Américas à Cuba a été pionnière dans les années quatre-vingt-dix, notamment pour ce qui est de l’internationalisation de ces littératures.

Les textes du recueil Guarani purahéi sont une « recréation personnelle de poèmes traditionnels » («recreación personal de poemas tradicionales»). De même que dans quelques Poèmes amérindiens que j’ai traduits (x), les thèmes en sont parfois très modernes, comme les migrations de travail vers la ville. Il est donc confirmé, à moins qu’ici ce soit la « recréation » des compilateurs qui ait introduit ces thèmes modernes dans les poèmes traditionnels, que cette tradition orale peut aussi bien nous parler du présent que des temps jadis ou d’un temps intemporel. En d’autres termes, la littérature orale a toujours été et est encore aujourd’hui une littérature vivante, que les peuples premiers font vivre dans leurs communautés et qu’ils maintiennent y compris à côté d’une littérature écrite de langue indigène en train de se développer (voir, à cet égard, mes traductions de Poésie indigène contemporaine d’Équateur [x]).

Le lecteur intéressé par la culture guarani peut également se reporter à mon travail Americanismos 5: Guaraní (x).

*

Chant du colibri (Mainumby purahéi, Canto del colibrí)

Tu danses entre les fleurs,
ivre de nectar,
lanceur d’éclairs,
enfant de l’arc-en-ciel,
colibri.

Qu’as-tu à me dire ?
Tu es la langue du jardin,
le murmure du bosquet,
messager d’un royaume
qui n’a jamais existé,
colibri.

Lanceur d’éclairs,
de fines flèches,
de tirs sûrs.
Mon cœur le sait,
colibri.

Tu es les doigts de ma bien-aimée,
ses yeux et sa bouche,
sa bouche si douce,
colibri
qui voles loin,
loin brilles comme l’éclair
et fais chavirer
mon cœur
dans la tempête.

*

Chant du jaguar (Jaguarete purahéi, Canto del jaguar)

Je laisse mes traces
sur tous les chemins
mais nul n’ose me suivre.

J’ai tué
le chasseur maladroit,
détruit des récoltes,
dévoré des enfants
et le sein de leurs mères.

Je suis le plus beau
des enfants du démon.
Ceux qui me voient tremblent,
ceux qui rêvent de moi
jamais plus
ne pourront aimer une femme.

Le soleil m’appelle,
la lune
veut se coucher près de moi.
La nuit, d’un bond,
j’entre dans le cœur
de ceux qui dorment
et ils ne se réveillent jamais.

*

Avec la hache (Háchape, Con el hacha)

Avec la hache de mon père,
j’ai abattu l’arbre.

Avec la hache de mon père,
j’ai bâti une maison,

où je vis avec ma femme,
mes enfants et le fantôme
d’un homme
que j’ai tué avec la hache
et qui était mon père.

*

Les ténèbres (Ñypytû, La oscuridad)

Il fut un temps
où le soleil régnait.
L’obscurité n’existait pas,
elle était enfermée
dans une marmite.
Une femme maladroite
un jour la brisa
et comme l’eau d’un torrent
qui croît et croît
pleine de boue et d’animaux morts,
les ténèbres s’étendirent sur le monde
et entrèrent dans le cœur de l’homme
pour ne plus jamais en sortir.

*

L’été (Arahaku, El verano)

Les rayons regorgeant de miel,
les cigales ivres et insistantes,
l’eau qui tombe des hauteurs
sur les épaules dénudées
de la femme que j’aime.
C’est toujours l’été au paradis.

Mais là aussi
on trouve des anges perfides
qui ouvrent la porte aux animaux nuisibles
de l’hiver
comme toi, mon amie, quand tu souris à un autre
au milieu de l’été.

*

Alors (Upéramo, Entonces)

Quand s’ouvre la porte
du paradis,
quand s’ouvre avec grand bruit
la porte du paradis,
quand toutes les fleurs
s’envolent,
quand le colibri et le jaguar
se donnent la main,
quand le soleil ferme les yeux
et laisse la lune
le prendre par la main,
quand le torrent couvre
l’herbe d’émeraudes
et les grains de maïs
deviennent de l’or,
alors, seulement alors,
quand s’ouvre la porte
du paradis…

*

Orphelin (Tyre’ŷ, Huérfano)

Mon Auguste Grand-Père habite le ciel,
Ma Véritable Mère, le centre de la terre.
Quand je leur parle, ils m’écoutent.
Mais ils ne répondent jamais.
Je suis comme un orphelin qui serait
le fils du roi du monde.

*

Un pêcheur (Pirákutuha, Un pescador)

Les poissons se rient de moi
quand ils me voient au bord de la rivière
avec ma canne à pêche et mon hameçon,
avec le ver tentateur,
et ma sainte patience.

Ils font des ronds et encore des ronds,
ils remuent leurs grandes queues,
leurs écailles brillantes,
se moquent de ma peau sombre,
de mes yeux larmoyants,
de mon estomac vide
et de ma sainte patience.

*

Les hommes savants (Umi kuimba’e arandu, Los hombres sabios)

Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je ne sais pas,
savent pourquoi l’on meurt,
savent pourquoi l’on souffre,
savent pourquoi les gens d’en haut
piétinent les pauvres gens,
connaissent la raison de la faim,
de la femme violée et maltraitée,
de la jeunesse qui part
et ne revient jamais.
Les hommes savants de mon pays
savent tout ce que je sais
et voient tout ce que je vois
mais ils ne font rien pour y remédier.

*

Un rêve (Kerandy, Un sueño)

J’ai rêvé que j’allais à la ville
où l’on me peignit de blanc
et qu’en retournant chez moi personne ne me reconnaissait.
Les enfants pleuraient en me voyant,
les belles femmes couraient se cacher,
les hommes baissaient la tête.
« Oui, monsieur », « Oui, monsieur », me disaient-ils,
tandis que dans mon dos ils aiguisaient
leurs longs couteaux
pour m’arracher le cœur
et jeter ma dépouille aux chiens.

*

Le ruban de tes cheveux (Pe ne akãrague sã, La cinta de tu pelo)

Le ruban de tes cheveux
est fait de rayons de lune.
Dans tes paroles danse le colibri,
tes mains délicates
redressent les fleurs
que ploie la rosée.
Le soleil attend
que tes yeux s’ouvrent
pour illuminer le monde.
Tu es miel et cerise,
perpétuel maïs,
lait qui coule
des pis du jour,
tu es ma femme,
tu es tout ce que j’ai.
Je ne changerai ma place
pour celle d’aucun roi du monde.

*

Quand tu m’aimais (Nde che rayhúramonguare, Cuando tú me querías)

Il fut un temps,
quand tu m’aimais,
où j’allais chasser le cerf.
Je chassais plus que quiconque.
Les enfants me suivaient.
Quand je revenais avec les grands quartiers de venaison,
c’était la fête au village,
et nous faisions griller la viande
et nous dansions, et moi,
au centre de tous,
je chantais seulement pour toi.

Aujourd’hui je chasse des crapauds
et des chauves-souris noires
et je fais des enchantements
et je caresse des serpents
et je vis dans l’obscurité.

Quand tu m’aimais,
j’étais le roi du monde.
Maintenant que tu ne m’aimes plus,
je suis le seigneur des enfers.

*

Créer le créé (Japo ojejapómava’ekue, Crear lo creado)

Haut dans le ciel vole l’aigle,
majestueux le condor
couronne l’horizon,
le soleil qui perd son sang
teint le ciel de carmin,
la nuit attend dehors
avec ses grandes jarres
pleines d’encre noire
pour effacer le monde.
Quand tu fermes les yeux
tout disparaît.
Quand tu les rouvres subitement,
les dieux s’empressent
de créer tout le créé.

*

Loin, si loin (Mombyry, mombyryeterei; Lejos, muy lejos)

Loin, je suis si loin
que je me souviens désormais à peine
du son de la harpe,
de la voix de ma femme,
du rire de mon enfant.
Jusqu’à mon doux langage,
mon langage qui caresse
le nom des choses,
s’efface de ma mémoire.
Je parle avec des cris,
je parle avec des coups de poing,
comme eux.
Mais je ne suis pas l’un d’eux.
Je suis le chien, le péon,
le paillasson.
Je suis ce que l’on piétine
sans le voir.

*

Plus humains (Avámive, Más humanos)

Le singe fait des singeries,
le toucan porte son habit de gala,
le caïman bâille
en prenant son bain.
Le serpent est heureux,
sa sonnette crépite.
Et le crapaud enfle,
on dirait qu’il va éclater.
Le chiroptère se suspend la tête en bas
pour rêver à la perdrix
dont il est amoureux.
Le cerf est devenu fou
et court vers le chasseur.
Le hibou ouvre grand ses yeux
et regarde tout sans rien comprendre,
tandis que le pic-vert
travaille jour et nuit
pour se fabriquer un cercueil.
« Je veux que l’on m’enterre
comme un roi ! » dit-il.
Les fourmis rompent la colonne
et crient « Sauve qui peut ! »
car elles ont aperçu le fourmilier.
Avec des crayons de couleur
je dessine tout cela
pour que mon fils,
dans cette pièce obscure,
dans ces rues sales
sans arbres ni ciel,
sache qu’il y a là-bas dans son pays
de beaux animaux
plus humains que l’homme.