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Poésie aztèque

Le lecteur familier de ce blog y a déjà lu de la poésie aztèque : la poésie contemporaine en nahuatl du Mexicain Luis Alveláis Pozos à la manière de l’ancienne poésie aztèque (x), ainsi que plusieurs poèmes du fameux Nezahualcoyotl, prince de Tezcoco (x). De même, la poésie chicano contemporaine que j’ai traduite aborde la thématique de l’héritage aztèque (x).

J’ai traduit de l’espagnol les poèmes suivants tirés de l’anthologie Poesía precolombina (Poésie précolombienne) (Compañía General Fabril Editora, S.A., Buenos Aires, 2a ed., 1967), compilée, présentée et annotée par Miguel Ángel Asturias, prix Nobel de littérature. En dépit d’un titre large (« précolombienne »), cette anthologie est essentiellement une anthologie de poésie aztèque, avec quelques textes mayas.

L’anthologie est composée de trois parties : Dieux, Héros et Hommes. J’ai laissé de côté les textes de la partie des Dieux, relatifs à la théologie des Aztèques et qui figurent dans la version espagnole de Bernardino de Sahagún. Cette partie théologique comporte une sous-partie sur les « atours des dieux » (Atavíos de los Dioses) dans la traduction de Miguel León-Portilla.

La plupart des autres poèmes de l’anthologie, donc ceux que j’ai traduits, sont la version espagnole du père Ángel María Garibay K. (Kintana), qui fait autorité dans le monde hispanophone.

Les poèmes présentés ici sont parfois un peu déroutants dans la manière dont le poète passe d’un interlocuteur à un autre, par exemple d’un interlocuteur humain à une divinité et vice-versa, ou encore d’un point de vue à un autre, et d’un thème à un autre, procédés stylistiques qui, pour être connus ailleurs, sont ici relativement fréquents.

Penacho de Moctezuma (couronne de Moctezuma en plumes de quetzal, actuellement à Vienne) source

Chant du Roi de ceux qui reviennent (Canto del Rey de los que Vuelven)

Note. Le « Roi de ceux qui reviennent » est le soleil, ainsi appelé en raison du fait que les âmes y retournent au terme de leurs pérégrinations. Sa demeure est le ciel entouré de turquoises et de plumes de quetzal, ornement des âmes (vers 3). Dès lors, la métaphore de la mort dans la poésie aztèque peut recourir au mouvement de la descente (vers les régions infernales) comme à celui de l’ascension (montagne gravie).

I

Je donne en offrande, je donne en offrande du cacao fleuri.
Que l’on me fasse émissaire à la Maison du Soleil !
Le somptueux cercle de plumes de quetzal est tellement plaisant.
Puissé-je connaître la Maison du Soleil !
Puissé-je m’y rendre !
Ô personne ne capte dans son âme la belle fleur qui enivre.
Je répands les fleurs de cacao
qui prodiguent leurs parfums sur la rive du lac de Huexotzinco.

Chaque fois que le soleil gravit cette montagne,
mon cœur s’attriste et pleure.
Ah si mon cœur était une fleur !
S’il était peint de belles couleurs !
Au-dessus des fleurs chante le Roi de ceux qui reviennent !

Enivrons-nous d’une ivresse fleurie. Célébrez la fête, ô princes !
Dansons une danse gracieuse. C’est ici la maison de notre père le Soleil.

Nous sommes debout sur le mur de turquoises.
La montagne des quetzals est par nous entourée.
Près de l’eau se tient celui qui vit dans les cavernes.
Quand je parviendrai à la Plaine du Serpent,
je porterai sur le dos un bouclier de turquoises,
j’arborerai dans le vent l’écarlate fleur hiémale.

II

Même si je pleure, même si je m’afflige,
même si mon cœur s’y oppose,
ne dois-je point me rendre à la région du mystère ?

Sur la terre nos cœurs disent :
« Ah mes amis, si seulement nous étions immortels !
Ah mes amis, où est la terre où l’on ne meurt point ? »

Irai-je là-bas ? Ma mère y vit-elle ? Mon père y vit-il ?
Dans la région du mystère… Mon cœur frissonne !
Si seulement je pouvais ne jamais mourir, ne jamais disparaître… !
Je souffre, j’ai de la peine.

Tu as fermement établi ta renommée,
ô prince Tlacahuepantzin.
Ici nous sommes seulement esclaves,
les hommes sont debout seulement
devant celui par qui tout existe !
On naît, on vit sur la terre.
Pour un bref instant on se voit prêter
la gloire de celui par qui tout existe.
On naît, on vit sur la terre.
Nous venons seulement dormir.
Nous venons seulement rêver.
Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai que nous venons vivre sur la terre.

Nous sommes comme l’herbe au printemps.
Il vient joyeux, notre cœur bourgeonne,
la fleur de notre corps ouvre ses pétales
pour ensuite se faner !

Tu étends ta création, ta protection, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable !
Des pierres précieuses sont en train de germiner,
Des plumes de quetzal s’ouvrent comme une corolle.
Peut-être sont-elles ton cœur, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable.

Peut-être est-ce ici seulement que nous vivons. Jouissez donc !
Nous n’avons que peu de temps pour être ensemble.
En tout temps la gloire peut être acquise.

Nul homme n’est ton ami,
tes belles fleurs
nous sont prêtées un court instant !
À la fin les fleurs se fanent.

Tout ce qui fleurit sous ton dais et sur ton trône,
noblesse, royaume, empire, au milieu de la plaine,
c’est un bouquet de tes fleurs… à la fin fleurs fanées !

*

Retour des guerriers (Retorno de los guerreros)

Entre des nénuphars d’émeraude, la cité
perdure, sous l’irradiation d’un soleil vert, Mexico,
quand retournent dans leurs foyers les princes,
un brouillard fleuri sur eux s’étend.

Parce que c’est ta maison, Donneur de la Vie,
parce que tu y règnes, notre père,
dans l’Anahuac on est venu entendre le chant en ton honneur
qui se répand sur le pays.

Là où étaient les saules blancs
et les roseaux blancs demeure Mexico,
et Toi, tel un héron bleu, tu survoles le pays à tire-d’aile.
Tu ouvres les ailes et la queue de belle manière,
régnant sur tes vassaux et le pays tout entier.

Parmi les éventails de plumes de quetzal,
le retour à la cité.

La ville de Tenochtitlan
soupirait de tristesse,
comme le voulait le Dieu.

*

Chant à la louange des princes – chanté par un prince (Canto en loor de los príncipes – cantado por un príncipe)

Avec des larmes de fleurs de tristesse
dont je compose mon chant de poète,
j’évoque le souvenir des rois,
ceux qui furent brisés comme des vases d’argile,
ceux qui tombèrent en esclavage dans la région où tout le monde se rend.

Ils vinrent pour être rois et régner sur la terre :
ils étaient fines plumes de quetzal, puis ils pâlirent et se flétrirent ;
ils étaient émeraudes puis tombèrent en poussière.

Que viennent les rois en leur présence,
qu’ils aient vu ce qui est à voir sur la terre :
recueilli la connaissance de celui qui est proche et joint !
Pauvre de moi, je chante de tristes chants
en évoquant le souvenir des rois !
Si seulement je retournais près d’eux, les entraînais par la main,
si j’allais à leur rencontre de nouveau
là-bas dans la région où tout le monde se rend !

Que les rois viennent à nouveau sur la terre,
qu’eux aussi rendent gloire à celui que nous glorifions,
reconnaissants, qu’ils rendent gloire à celui par qui tout le monde vit.
Ô vassaux,
si au moins nous apprenions à être comme eux,
nous qui depuis leur absence nous sommes pervertis !

Aussi, mon cœur pleure en composant
mon évocation de poète.
Je les commémore avec des larmes, avec tristesse.
Si je pouvais au moins savoir qu’ils écoutent le chant
que j’entonne à leur louange,
là-bas dans la région où tout le monde se rend !
Si je pouvais savoir qu’il leur donne de la joie, qu’il soulage la peine
et la douleur des rois !
Pourrai-je le savoir ? mais comment ?
Malgré tous mes efforts diligents,
n’irai-je jamais les rejoindre ?
et ne pourrai-je point converser avec eux
comme sur la terre ?

*

Chant de tristesse (Canto de tristeza)

Je m’afflige et pleure en pensant
que nous laisserons les belles fleurs, les beaux chants.
Jouissons, chantons, allons tous ensemble
nous perdre dans sa maison !

Parce qu’il ne conçoit point les choses ainsi, mes amis,
mon cœur est dolent et s’irrite :
ils ne seront pas engendrés de nouveau,
ils ne seront pas faits enfants de nouveau,
ils sont déjà sur le point de quitter ce monde.

Un bref instant ici aux côtés des autres :
ils ne vivront pas de nouveau, je ne me délecterai plus de leur présence,
je ne les reverrai jamais !

Où donc ira vivre mon cœur ?
Que sera ma demeure ? En quel lieu sera ma maison pérenne ?
Ah, je souffre d’abandon sur la terre.

Tu déplies et offres ta guirlande de fleurs pour le front,
entremêlée de plumes vertes de quetzal et de plumes dorées de cassique,
pour en faire don aux princes.

Mon cœur se revêt et se pare de fleurs multicolores ;
mais aussitôt je pleure et me rends devant notre mère
et lui dis : « Ô toi par qui chacun vit,
ne sois pas sévère, ne te montre point inexorable sur la terre :
accorde-nous de vivre à tes côtés dans la maison du ciel. »

Mais quelle chose véridique m’est-il donné de dire ici-bas,
ô toi par qui chacun vit ?
Nous rêvons seulement, comme qui sort du lit somnolent encore :
je parle de choses de la terre, personne ne peut rien dire d’autre.

Peu importe les pierres fines, les onguents précieux apportés en offrande,
personne, ô toi par qui chacun vit,
personne parmi nous ne peut dire sur la terre des paroles dignes.

*

L’éphémère amitié (La amistad efímera)

Note. Asturias écrit en note, au sujet du « vin de champignons » (vino de hongos) du premier vers : « Le vin de champignons était une boisson faite à partir de la fermentation de certains champignons enivrants, et ‘être enivré de champignons’ veut dire, selon Sahagún III, 118 & 230, ‘être orgueilleux, divaguer’. » Nous avons déjà rencontré ce breuvage dans la poésie d’Alveláis Pozos ; chez ce dernier comme ici, la boisson apparaît dans le contexte de la tristesse, qu’il contribue à provoquer. Chez A.P., le vin de champignons est consommé pendant un deuil et n’apaise pas la peine mais au contraire l’exacerbe.

J’ai bu du vin de champignons, mon cœur pleure,
je souffre de désolation sur la terre, je suis un malheureux.

Je ne fais que penser à ce dont je n’ai pas joui,
je n’ai pas cherché le plaisir ici-bas, je suis un malheureux.

Je vois la mort devant moi, je suis un malheureux.
Que me reste-t-il à faire ? Rien, pour sûr !
Vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Même si nous sommes tous les deux des pierres précieuses,
même si nous sommes tous ici les pierres d’un même collier,
je ne peux plus rien faire, vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Mon ami, mon ami, sans doute ami véritable,
par l’ordre du dieu nous nous aimons :
puissions-nous mourir enivrés de nos fleurs.

Que vos cœurs ne s’affligent point, mes amis.
De même que je le sais, ils le savent aussi.
Nous n’avons qu’une vie.
Un jour nous partirons, une nuit viendra
où il faudra descendre à la région du mystère.
Nous ne sommes venus ici que pour nous connaître,
nous sommes seulement de passage sur la terre.

Passons la vie en paix et dans le plaisir, venez et réjouissons-nous,
mais pas ceux qui vivent dans la colère : le monde est vaste !
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

En attendant nous vivons l’âme brisée,
on nous guette, on nous espionne,
mais même malheureux, l’âme meurtrie,
il ne faut pas vivre en vain.
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

*

Chant de Huexotzinco (Canto de Huexotzinco)

Note. Asturias écrit au sujet de ce poème : « On pense que ce poème a été écrit par des émissaires de la cité de Huexotzinco pour demander le secours de Moctezuma contre Tlaxcala. » Les thématiques abordées par le poème dépassent le cadre de cette anecdote historique, le poète cherchant, selon ses propres mots, à « séduire et émouvoir » le souverain aztèque par la poésie imagée ainsi que les considérations métaphysiques sur la brièveté de la vie humaine. Les deux sont mêlées dans la poésie aztèque en général.

Au vers 2, l’image peinte qui « s’émeut » renvoie sans doute à l’idée aztèque que la vie humaine est une image peinte dans le livre des dieux. Mais Garibay, le traducteur du nahuatl, avoue son doute sur la justesse de sa traduction.

Je suis venu, Moctezuma, pour séduire et émouvoir ton cœur,
comme une image peinte s’émeut ; je le fais frissonner
comme un papillon souriant et fleuri qui ouvre ses ailes brillantes,
au son des conques de la guerre sacrée.
J’entonne de beaux chants au son de la flûte d’émeraudes,
je souffle dans un buccin d’or.

Je désire tes fleurs, ô dieu qui donnes la vie,
fleurs qui se cueillent sur le corps des combats et se célèbrent par des chants.

Mon cœur est ceint de fleurs jaunes resplendissantes,
mon tambour est ceint de brillantes fleurs jaunes,
je composerai un bouquet de fleurs où perdureront ses paroles.

Réjouis-toi, délecte-toi, ce n’est pas tous les jours que l’on se rend à la maison de Moctezuma,
notre bienfaiteur sur la terre, notre bienfaiteur,
fleur parfumée.

Sur la montagne des combats, aux quatre vents,
tu es venu, ô dieu, irradiant des rayons fleuris ;
sur la prairie des Jaguars glatit l’Aigle qui s’est paré de couleurs.

Je me rends à tire-d’aile en sa présence,
j’ouvre mes ailes couleur de feu ou de cassique doré ;
comme un papillon virevoltant, qui se suspend en tremblant,
au son des conques de la guerre sacrée s’avance mon chant.

Je suis venu à tire-d’aile, je suis venu du lac céruléen :
il s’agite, écume, frémit, retentit,
tandis que je vole, transformé en oiseau quetzal ou en oiseau couleur turquoise,
je suis venu de notre Huexotzinco du milieu des eaux.

Je suis venu à la suite de mes voisins, je viens connaître le visage de l’oiseau précieux,
à la suite de l’oiseau turquoise, du papillon d’or, de l’oiseau aux gemmes splendides
qui gardent Huexotzinco, depuis le milieu des eaux.

Au milieu des ondes fleuries, où se confondent
l’eau d’or et l’eau d’émeraude, caquette le canard chatoyant,
lequel en ondulant fait rutiler sa queue.

De loin je me suis mis en marche,
loin de mon foyer j’ai de la peine,
je dois vivre malgré tout, perfectionnant les chants
et les ornant de fleurs.

Ah, c’est un temps pour pleurer, je vois mes fleurs entre mes mains,
le chant enivre mon cœur. Où que j’aille,
la tristesse est dans mon cœur.

Comme un onguent précieux, comme de belles gemmes, c’est ainsi que je prise mon chant.
Puissent les belles fleurs durer entre mes mains !
Je prise mon chant à l’égal des belles gemmes et des belles fleurs :
Ô, princes, mes frères, prenez du plaisir, nous ne vivons pas pour toujours sur cette terre !

Je pleure et mes fleurs frémissent…
Viendras-tu, peut-être, à la région du mystère avec moi ?
Ô, je n’apporterai point de fleurs, moi poète : alors prends du plaisir tant que tu vis,
entends mon chant !

Moi poète, je pleure car la maison du soleil n’est point lieu de chants,
au royaume des morts ne descendent point les belles fleurs.
Là-bas, là-bas, on n’en fait point de bouquets !

Votre pompe et votre félicité, ô princes,
n’ira point dans sa maison, ce n’est pas un lieu où va le chant.

*

Chant des oiseaux de Totoquihuatzin (Canto de los pájaros de Totoquihuatzin)

Je joue du tambourin : réjouissez-vous, mes amis.
Dites : Totototo tiquiti tiquiti.

Que les fleurs délectables disent dans la maison de Totoquihuatzin :
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Que la terre soit pleine d’allégresse : totiquiti toti.
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Mon cœur est de pierres précieuses : totototo,
les fleurs dont je me pare sont toutes d’or :
ce sont des fleurs multicolores que je donnerai un jour en hommage :
Totiquiti toti, ah quel chant, tiquiti tiquiti.

Allez, dans ton cœur entonne le chant : Totototo.
J’offre ici des jardins de roses et des livres d’images peintes :
Totiquiti toti, que je donnerai un jour en hommage.
Totiquiti totiquiti tiquiti tiquiti.

*

Chant de danse (Canto de danza)

La terre est secouée. Le chant commence,
aussitôt qu’ils l’entendent
Aigles et Jaguars se mettent à danser.

Que vienne le Huexotzinca, et qu’il voie comme sur la route des Aigles
donne de la voix et crie avec force le Mexicain.

Sur la montagne des clameurs, dans les jardins de terre argileuse
on offre des sacrifices, face à la montagne des Aigles
où s’étend la brume des boucliers.

Là où résonnent les grelots,
vainc et conquiert le Chichimèque,
là où s’étend la brume des boucliers.

Aigles et Jaguars font un tonnerre de grelots,
ils fixent le regard à travers leurs boucliers de joncs,
portant des casques au panache de plumes de quetzal
s’agitent les mortifères Chichimèques.

Ah, fixe tes yeux sur moi,
par mon effort je m’élève dans la maison des boucliers,
n’y aura-t-il ici aucun de ceux qui étaient avec nous ?
où vas-tu ? qu’est-il advenu de ta parole ?

Ah, je suis né dans la guerre fleurie.
Dans l’Acolihuacan de Nezahualcoyotl
la guerre sacrée s’est enflammée,
ton vin des dieux a moussé,
la bataille a été réunie en bouquet,
elle a flamboyé là-bas sur la rive des eaux.

Je suis à la fête, je suis l’oiseau précieux de l’eau fleurie,
j’élève mon chant vers le ciel, mon cœur vit en Anahuac.
Sur la rive des eaux d’hommes virils je répands mes fleurs,
pour avec elles parer et enivrer les princes.

Je souffre, mon cœur de poète souffre,
sur les rives des Neuf-Courants, ô frères,
sur la Terre fleurie, où je veux aller, au lieu où l’on est revêtu d’apparat.

Je me pare d’un collier de pierres précieuses
grandes et rondes, conformément à mes mérites de poète.
Avec l’éclat des pierres précieuses je montre ma gloire,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Je ne fais que chanter et souffrir sur la terre,
moi poète, je tire de l’intérieur de moi ma tristesse,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Les œuvres des Toltèques, leur peinture ne s’effacera pas,
moi poète, mes chants vivront sur la terre,
avec des chants mes serviteurs possèderont mon souvenir,
je dois m’en aller, je dois mourir, je serai étendu sur une natte de plumes jaunes.

Mes mères pleureront, il pleuvra les larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

Je souffre, il n’y a plus d’esclave ni de serviteur perforé par les plumes.
Mon habit de plumes est devenu fumée à Tlapalla,
je dois m’en aller, je dois mourir, on m’étendra sur une natte de plumes jaunes,
mes mères pleureront, il pleuvra des larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

*

Chant de Chalco (Canto de Chalco)

Parmi les roseaux de Chalco, où se trouve la demeure du dieu,
la grive verte et chatoyante gazouille, la grive rouge aux nuances rosées ;
sur les ruines de pierres précieuses,
chante l’oiseau quetzal.

Là où s’étend l’eau fleurie,
entre des fleurs de jade aux riches parfums,
parmi les fleurs est venu le trogon, se mêlant à elles.
Il chante au milieu d’elles,
au milieu d’elles règne l’oiseau quetzal.

Si je commence mon chant, moi poète, il s’entretissera de boutons de fleurs,
là où s’étend la forêt des fleurs aux riches parfums.

Les fleurs odorantes dansent au son du tambourin,
pleines de rosée, et s’éparpillent.
Là s’élève notre père le soleil,
dans une urne de jade, puis dans ses beaux atours descend,
comme paré de colliers de turquoises,
tandis qu’il pleut des fleurs dans mille nuances de lumière.

Allons, princes, chantons, réjouissons celui qui donne la vie
en écrivant un beau chant fleuri.

Les fleurs ont atteint leur perfection, les fleurs du printemps,
baignées par la lumière du soleil.
Les fleurs colorées sont ton cœur et ton chant, ô dieu !

Qui n’aime point les fleurs, ô dieu de la vie ?
Toi qui fais ouvrir les bourgeons des fleurs,
qui ouvre leurs corolles, les fleurs se fanent baignées par le soleil.

Je viens de ta maison, moi, belle fleur parfumée,
j’élève un chant pour partager mes fleurs.
Qu’elles soient butinées, qu’elles soient répandues, les fleurs odorantes ;
le dieu ouvre ses fleurs, elles viennent de son jardin là-bas, les fleurs.

*

Chants de printemps (Cantos de primavera)

I

Le quetzal fleuri et la spatule rosée sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Seul en butinant des fleurs versicolores ils sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Ton corps et ton cœur sont incrustés de turquoises,
ô prince chichimèque Telitl : ton cœur est une émeraude,
c’est une fleur précieuse, fleur blanche et parfumée : délectons-nous !

Tu es venu enguirlander l’Arbre Fleuri aux fleurs délectables :
À Tamoanchan, paradis terrestre, lieu de fleurs brillantes,
celles-ci ouvrent leurs corolles, la racine elle-même est fleur,
et entre les fleurs resplendissantes tu chantes, ô étranger,
l’air délicieux que tu as entendu, ce que tu as entendu là-bas s’entrelacer.
…..Délectons-nous !
On ne vit qu’une fois :
ô prince chichimèque, délectons-nous :
on ne peut emporter les fleurs au pays de la mort :
elles nous ont seulement été prêtées… Il n’est que trop vrai que nous partirons !
Oui, en vérité, nous nous en allons,
en vérité nous devrons laisser les fleurs et les chants et la terre :
il n’est que trop vrai que nous partirons !
Là où nous allons quand nous mourons, là où nous allons,
vivons-nous encore ? est-ce un lieu de vie ?
Est-ce un lieu où celui qui donne la vie rend heureux ?

C’est seulement sur la terre que se trouvent les fleurs odorantes
et les chants, qui sont notre bonheur et notre pompe.
Alors délectez-vous en !

Prenez du plaisir, princes chichimèques, car nous devrons nous rendre à sa demeure,
à la maison de la mort, ô prince Popocatzin,
et toi, étranger, Acolihuatzin, vous aurez à gravir la montagne :
nul ne peut rester sur la terre où restent les fleurs odorantes
et les chants qui sont notre bonheur et notre pompe.

II

Mon cœur de poète est triste,
je souffre car les chants et les fleurs sont la seule chose que j’accumule sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Si une seule fois tu te fatigues, te montres négligent,
tu auras occulté ta gloire et ta réputation sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Puisse-t-on vivre en tous lieux sur la terre,
ô toi, par qui l’on vit, quand il faudra descendre,
quand il faudra se rendre à ta demeure !

Là-bas dans la région où l’homme mortel disparaît,
il me faudra oublier nos chants, nos fleurs,
quand je devrai descendre et me rendre à ta demeure !

Hélas ! ainsi souffrons-nous, ainsi mourons-nous : si seulement c’était déjà fait !
Que disent du mal de nous, que nous antagonisent Aigles et Jaguars !
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort !

Comment peux-tu faire cela ? Comment peux-tu lui prendre ses fleurs ?
Ah, là où elles se cueillent, ou non, c’est là le lieu difficile,
le lieu où l’on acquiert la gloire, au milieu du champ de bataille.

Même s’ils sont en paix, ne vous y fiez point :
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?
Qu’ils parlent tant qu’ils veulent, ceux qui nous haïssent, qui veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Ah, ressentez la douleur, ô Tezcacoatl et Atecpanécatl,
bien que vous soyez parés de colliers d’émeraudes,
bien que vous soyez orgueilleux et vous fiiez à lui,
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?

III

Est-il vrai que tu vis là, dans la tristesse, ô donneur de la vie ?
Peut-être que oui, peut-être que non, comme ils disent.

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Qui pourra dire si c’est la vérité ou non ?
Comme il est difficile de te connaître et de te faire changer,
ô donneur de la vie !

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Ô donneur de la vie, je souffre : se peut-il que jamais,
que jamais je n’aille te rejoindre ?

Tu te partages amoureusement, et de ton pouvoir provient
le bonheur, ô dispensateur de la vie :
les fleurs précieuses, les fleurs odorantes,
ces fleurs que je désire et par lesquelles je souffre.

Émeraudes et plumes de quetzal en abondance
sont tes paroles et ton cœur, mon père, par qui l’on vit :
tu vois celui qui souffre et la souffrance :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Tes fleurs ouvrent leurs corolles de pierres précieuses,
ô donneur de la vie, les fleurs poussent dans les jardins,
elles ouvrent leurs corolles de brillantes turquoises :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Ô je ne me délecte point, je ne connais nul bien-être, je ne peux rien savourer sur la terre :
ainsi je suis né, ainsi j’ai vécu : je n’ai goûté qu’infortune aux côtés d’autrui.
Considérez cette vie comme un prêt, mes amis.
Tôt ou tard, selon ta volonté, ô donneur de la vie,
nous devrons nous rendre à ta maison. Mes amis, prenons du plaisir !

*

Moi, le chanteur… (Yo, el cantor…)

Moi, le chanteur, je crée un poème
beau comme la précieuse émeraude,
comme une émeraude brillante, resplendissante.
Je m’adapte aux modulations
de la voix harmonieuse du trogon…
comme le tintement des clochettes,
le tintement des clochettes dorées…
Ainsi je chante ma chanson parfumée
semblable à une gemme chatoyante,
à une brillante turquoise,
à une émeraude resplendissante,
mon hymne fleuri au printemps.

Poésie précolombienne : nahuatl et quechua (Traductions de l’espagnol)

Le lecteur trouvera ici des traductions françaises depuis l’espagnol de textes tirés de deux recueils différents : le recueil des poèmes de Netzahualcoyotl (1402-1472), prince de Texcoco, dans une version bilingue nahuatl-espagnol par l’universitaire mexicain Miguel León-Portilla, et une anthologie de poésie quechua compilée et présentée par l’écrivain péruvien Sebastián Salazar Bondy, à savoir :

Netzahualcóyotl: Poesía, Instituto Mexiquense de Cultura, 1993 ; et

Poesía quechua, Galerna Arca, Buenos Aires, Montevideo, 1968.

Le prince Netzahualcoyotl est un des poètes mexicains précolombiens les plus connus et les traductions espagnoles de Miguel León-Portilla font autorité dans le monde hispanophone. Des dix-neuf poèmes du recueil, j’en ai traduit cinq. Il existe déjà des traductions françaises faites directement à partir du nahuatl.

L’anthologie de poésie quechua de Salazar Bondy se divise en deux parties : la première présente des textes précolombiens, ou, s’agissant de l’élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, écrits au moment de la Conquête, et la seconde partie, Poésie folklorique, intègre des exemples de poésie orale contemporaine, dont Salazar Bondy suppose toutefois que l’existence est relativement ancienne. L’ensemble de ces textes ont été traduits par divers auteurs, dont certains de renom, tels que le Péruvien José María Arguedas et le Bolivien Jesús Lara. De ce recueil j’ai ici traduit seize poèmes.

Je note cependant que deux poèmes de ce recueil figurent également dans l’Antología de poesía primitiva (1979) d’Ernesto Cardenal dont je me suis servi pour mes traductions de Poèmes amérindiens (x) ; ce sont le premier et le quatrième poèmes sous la rubrique « Quechua (Pérou) », soit que Cardenal les ait trouvés dans l’anthologie de Salazar Bondy soit qu’il les ait trouvés dans les recueils utilisés par ce dernier, ou ailleurs.

*

Poésie de Netzahualcoyotl

Chant de printemps (Xopan cuicatl, Canto de primavera)

Dans la maison aux peintures
on commence à chanter ;
entonne le chant,
répands des fleurs,
le chant réjouit.

Le chant résonne,
les grelots se font entendre
et leur répondent
nos clochettes fleuries.
Répands des fleurs,
le chant réjouit.

Sur les fleurs chante
le beau faisan,
son chant se déploie
au milieu des eaux.
Différents oiseaux rouges
lui répondent.
Le bel oiseau rouge
chante avec beauté.

Ton cœur est un livre d’images peintes,
tu es venu pour chanter,
tu fais résonner tes tambours,
tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

Toi seul répands
les fleurs qui enivrent,
les fleurs précieuses.

Tu es le chanteur.
Dans la maison du printemps
tu donnes de la joie aux gens.

*

Réjouissez-vous (Xon ahuiyacan, Alegraos)

Réjouissez-vous des fleurs qui enivrent,
celles qui sont dans nos mains.
Que l’on se pare
de colliers de fleurs.
Nos fleurs des jours de pluie,
fleurs odorantes,
ouvrent leurs corolles.
L’oiseau vient en marchant par ici,
il babille et chante,
il visite la maison du dieu.
C’est seulement avec nos fleurs
que nous nous réjouissons.
C’est seulement par nos chants
que se dissipe votre tristesse.
Ô seigneurs, c’est ainsi que
votre chagrin se dissipe.
C’est le Donneur de vie qui les invente,
il les a fait descendre,
l’inventeur de soi-même,
fleurs enchanteresses,
avec elles votre chagrin se dissipe.

*

Je pose la question (Niquitoa, Yo lo pregunto)

Moi, Netzahualcoyotl, je pose la question :
Se peut-il vraiment que nous vivions enracinés à la terre ?
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.
Même le jade se brise,
même l’or se rompt,
même la plume de quetzal se déchire.
Nous ne sommes pas pour toujours sur la terre,
mais pour un instant seulement.

*

Je vois ce qui est secret… (Zan nic caqui itopyo…, Percibo lo secreto…)

Je vois ce qui est secret, ce qui est caché :
Ô seigneurs,
nous sommes mortels,
quatre par quatre, nous les hommes
devrons partir,
nous devons tous mourir sur cette terre…

Personne en jade,
personne en or ne se convertira,
ne se gardera sur la terre.
Nous irons tous là-bas,
de la même manière.
Personne ne restera,
nous disparaîtrons tous,
comme une peinture
nous nous effacerons.
Comme une fleur
nous nous fanerons
ici sur cette terre.
Comme un vêtement en plumes d’oriole,
l’oiseau précieux au cou d’hévéa,
nous nous userons
et nous rendrons chez lui.

Il est venu à nous,
la tristesse de ceux qui vivent en lui
tournoie…
Méditez cela, seigneurs,
aigles et jaguars,
même si vous étiez de jade,
même si vous étiez d’or,
vous partiriez là-bas,
dans la demeure des ombres…
Nous devons disparaître,
personne ne pourra rester.

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Tu écris avec des fleurs… (Xochitica tontlatlacuilohua…, Con flores escribes…)

Tu écris avec des fleurs, Donneur de vie,
avec des chants tu donnes des couleurs,
avec des chants tu donnes de l’ombre
à ceux qui doivent vivre sur la terre.
Puis tu détruiras les aigles et les jaguars,
nous vivons seulement dans ton livre d’images peintes1,
ici sur la terre.
D’une encre noire tu effaceras
la fratrie,
la communauté, la lignée.
Tu donnes de l’ombre à ceux qui doivent vivre sur la terre.

1 ton livre d’images peintes : C’est le sens du vers de Luis Alveláis Pozos, Notre peinture bleue s’effacera et il ne restera rien (x). « Notre peinture bleue », c’est-à-dire la peinture bleue dont nous sommes faits. Les hommes vivent dans le livre d’images peintes du Donneur de vie.

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Poésie quechua

Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa (Elegía a la muerte del Inca Atahualpa)

Note. «Hemos incluido allí la Elegía a la muerte del Inca Atahualpa que, si bien parece compuesta bajo el influjo de la poesía castellana, es, en opinión de calificados quechuistas, una pieza perteneciente a la etapa inmediatamente posterior a la derrota de los incas por Pizarro y su gente.» (S. Salazar Bondy) (Nous avons inclus dans cette partie l’Élégie à la mort de l’Inca Atahualpa, qui, si elle semble avoir été composée sous l’influence de la poésie espagnole, est, de l’avis de quechuisants compétents, une œuvre appartenant à la période immédiatement postérieure à la défaite des Incas par Pizarre et ses hommes.)

Quel est ce noir arc-en-ciel
Qui s’élève,
Pour l’ennemi de Cuzco horrible flèche
jaillissante ?
De toutes parts frappe une grêle sinistre.

Mon cœur pressentait
À chaque instant,
Même en rêve, m’assaillant,
Dans la léthargie,
La mouche bleue annonciatrice de la mort ;
Douleur sans fin.

Le soleil pâlit, la nuit tombe
Mystérieusement,
Linceul d’Atahualpa, de son corps
Et de son nom ;
Réduisant la mort de l’Inca
Au temps d’un clin d’œil.

Sa tête bien-aimée est enveloppée
Par l’ennemi horrible ;
Un fleuve de sang chemine : il s’étend,
En deux courants.

Ses dents grinçantes mordent
la tristesse barbare ;
Ses yeux qui étaient comme le soleil, yeux d’Inca,
Sont devenus de plomb.

Le grand cœur d’Atahualpa s’est glacé.
Les larmes des hommes des Quatre Régions2
Le noient.

Les nuages dans le ciel sont
Devenus noirs ;
La mère lune, transie, le visage malade,
S’amenuise.
Et tous, et tous se cachent, disparaissent,
Affligés.

La terre refuse de servir de sépulture
À son seigneur,
Comme si elle avait honte de la dépouille
De celui qui l’aimait,
Comme si elle avait peur de dévorer
Son défenseur.

Et les précipices de rochers tremblent pour leur maître,
Entonnant des chants funèbres,
Le fleuve hurle avec la puissance de sa douleur
En gonflant son cours.

Les larmes en torrents, jointes,
Se réunissent.
Quel homme n’éclatera pas en sanglots
Pour celui qui l’aimait ?
Quel enfant ne doit exister
Pour son père ?

Gémissant, souffrant, le cœur blessé,
Sans palmes.
Quelle colombe aimante ne donne sa vie
Pour son bien-aimé ?
Quel cerf sauvage, délirant et inquiet,
N’obéit à son instinct ?

Larmes de sang arrachées, arrachées
À sa joie,
Miroir incliné de ses larmes,
Dessinez son cadavre !
Baignez chacun dans sa grande tendresse,
Votre giron.

De ses multiples et puissantes mains
Les caressés,
Des ailes de son cœur
Les protégés,
De la toile délicate de sa poitrine
Les abrités,
Clamez à présent
Avec la voix dolente des tristes veuves.

Les nobles femmes choisies se sont inclinées ensemble,
En deuil,
Le grand-prêtre a revêtu son manteau
Pour le sacrifice,
Tous les hommes ont défilé
Vers leurs tombes.

La reine mère
Mortellement souffre sa tristesse délirante ;
Les ruisseaux de ses larmes sautent
Vers sa jaune dépouille.
Son visage est raide, immobile,
Et sa bouche clame :
« Où t’es-tu perdu
Loin de mes yeux,
Abandonnant ce monde,
Dans ma peine
T’arrachant éternellement
À mon cœur ? »

Enrichis par l’or de la rançon
Les Espagnols,
Leur horrible cœur dévoré par le pouvoir,
S’empoignent les uns les autres
Avec des désirs toujours plus sombres
De bêtes enragées.

Tu leur donnas tout ce qu’ils demandèrent, tu comblas leurs vœux ;
Pourtant ils t’assassinèrent.
Toi seul
Satisfis ce que réclamaient leurs désirs ;
Et dans la mort, à Cajamarca,
Tu t’es éteins.

Le sang a quitté tes veines ;
La lumière s’est éteinte dans tes yeux ;
Au fond de la plus intense étoile est tombé
Ton regard.

Elle gémit, souffre, va, vole, devenue folle,
Ton âme, colombe aimée ;
Délirant, délirant, il pleure et souffre,
Ton cœur aimé.
Dans le martyre de la séparation infinie
Le cœur est brisé.

Le clair et resplendissant trône d’or
Et ton berceau,
Les vases d’or,
Ils se sont tout partagés.

Sous un empire étranger, accablés de martyres
Et anéantis,
Confus, égarés, la mémoire reniée,
Seuls,
Morte l’ombre protectrice,
Nous pleurons ;
Sans avoir vers qui, où nous tourner,
En proie au délire.

Ton cœur supportera-t-il,
Inca, notre vie errante,
Dispersée,
Cernée par les menaces de toutes parts, entre des mains étrangères,
Foulée aux pieds ?

Tes yeux qui comme des flèches blessaient de bonheur,
Ouvre-les ;
Tes mains magnanimes,
Tends-les nous ;
Et par cette vision fortifiés,
Fais-nous tes adieux.

2 Quatre Régions : L’empire inca était divisé en quatre grandes provinces.

*

Poésie quechua amoureuse et pastorale

Quel sort contraire ? (Qué suerte adversa)

Quel sort contraire nous tient éloignés, ma reine ?
Quels obstacles, ma princesse,
nous séparent ?
Ma belle fleur
de chinchircoma,
je te garderai dans l’âme et le cœur.
Tu es comme un liquide brillant,
comme le miroir des eaux.
Pourquoi ne puis-je être
auprès de toi, ma bien-aimée ?
Ta mère hypocrite est la cause
de notre mortelle séparation ;
ton père hostile la cause
de notre accablement.
Peut-être, ma reine, si le Dieu puissant le veut,
nous reverrons-nous et
Dieu nous unira.
Le souvenir de tes yeux riants
me plonge dans la mélancolie ;
en repensant à tes yeux joyeux,
je me sens défaillir.
Un peu, seigneur, un peu de cela !
Toi qui me condamnes à pleurer,
n’éprouves-tu donc aucune compassion ?
Aimer est une lamentation parmi les fleurs, dans chaque vallée
où je t’attends, ma beauté.

Chinchircoma (Mutisia hamata)

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Comme la pupille de mes yeux (Como la niña de mis ojos)

Comme la pupille de mes yeux
j’aimais ma bien-aimée.
Elle est partie
quand je la caressai le plus tendrement.

Dites-moi, je vous en prie :
où va-t-elle ?
Je suivrai la trace de ses pas
en les couvrant de baisers.

De village en village tu serpentes,
ô grandiose Rio Apurimac !
Gonfle tes eaux de mes larmes
et barre le chemin à ma bien-aimée.

Tes ailes puissantes,
ô faucon, prête-les moi !
En voltigeant dans les hauteurs,
je la trouverai peut-être.

Comme mes yeux les larmes,
verse la pluie, ô nuage !
Fais dévier le chemin
pour qu’il trouve ma bien-aimée.

De la pluie et de la chaleur,
tandis qu’elle se repose,
protège ma bien-aimée.
Ah, si j’étais un arbre !

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Dieu du soleil (Dios del sol)

Dieu du soleil qui es au-dessus de tout,
aie pitié de moi !
Fais revenir ma compagne !
Qu’elle perde son chemin,
qu’elle retourne sur ses pas
et dans le nid douillet
s’allonge doucement.
Déployant
ses ailes tendres,
ma belle compagne
est partie.
Comment a-t-elle pu
m’abandonner
et avec tout l’amour que j’ai pour elle
m’oublier complètement !
Si j’étais un nuage,
si j’étais un faucon,
au nid où elle trouve son repos
je volerais, pour l’attendre,
et je la protégerais
du soleil ardent,
et je lui déclarerais
l’amour de mon cœur.
Je suis allé
jusqu’aux précipices des montagnes ;
de mon unique aimée
j’ai suivi la trace ;
aux vigognes
je demandais après elle,
mais je n’ai pu trouver
le moindre indice.
Où irai-je
pour l’oublier
et à mon cœur transi
rendre la paix ?
C’est impossible, je ne peux
l’oublier
et avec mon amour
je mourrai.
Même les hauts plateaux désolés
m’ont vu venir à eux,
peut-être que là-haut
je ne penserai plus à elle, me disais-je.
En vain ! Son souvenir me poursuivait
d’autant plus vivace
quand le vent jouait dans l’herbe folle.
Qu’adviendra-t-il de moi ?
Mon cœur empreint de douleur,
errant,
l’a gardée en lui.
Puisqu’il n’y a point de remède,
que vienne la mort !
que ceux qui me haïssent
se réjouissent sans plus attendre.

*

La caverne de l’horreur (La gruta del horror)

Donne-moi la bienvenue, caverne de l’horreur,
je suis ici en tant que ta victime.
Colombe profondément aimée,
je m’incline devant toi et te salue.
Que ma poitrine soit ton chevet
dans ton sommeil profond.
Ta chevelure aux boucles dorées3
abritera bientôt les vers immondes.
Tes seins blancs comme neige,
ton cher sourire,
ton cou, lys blanc,
tes yeux brillants,
ton corps bel et souple,
tout, tout est fini !
De tous côtés s’en viennent
en voletant les chouettes
et de leurs cris rauques
chantent ta mort.
Caverne de l’horreur, mort cruelle
qui détruis tout,
tu m’as pris ma bien-aimée ;
rends-la moi ou emporte-moi aussi !

3 Boucles dorées : Tus cabellos de rizos dorados, un trait inattendu, a priori, parmi des populations amérindiennes.

*

La veuve (La viuda)

La colombe aimante et tendre
a perdu son compagnon.
Et d’un vol incertain, hébété,
elle s’élève, va et vient.
Pleine de doutes et soucieuse,
elle scrute les champs,
guette et examine
les arbres, les arbustes, les branches et les frondaisons.
Et comme elle ne le trouve pas,
son cœur est brisé,
elle pleure nuit et jour
une fontaine, un fleuve, une mer de larmes.
Ma vie est comme celle de cette colombe
depuis le jour de la cruelle séparation
où je te perdis, ami paternel,
beau cygne, arbre fort.
Je pleure, mais
ma douleur ne diminue pas.
Mon cœur brisé
me cause souffrance et angoisse,
dans la confusion et l’abattement.
Comme je souffre
quand ton visage adoré
apparaît à mon âme
ainsi qu’une fleur, pâle et sèche.
Si je vais, pleurant, par les champs,
ma tristesse s’accroît,
car de toi seulement me parlent
les champs et la pampa, la vallée et le ravin.
Quand je suis seule,
il me semble te voir :
tu sèches mes larmes
avec des paroles tendres, affectueuses et douces.
Quand je rêve que tu vis encore,
et que ta tête se pose sur l’épaule d’une autre,
la jalousie s’empare de moi,
de vives douleurs, une peine indicible.
Penser à toi sans cesse,
c’est tout ce que je souhaite.
Ta volonté ordonne à mon cœur :
souffre, pleure jusqu’à la mort !
Je suis une compagne fidèle,
digne de la compassion de tous,
que tous m’aident à pleurer :
les oiseaux, les animaux et les hommes.
Jusqu’à la mort je suivrai
ton ombre dans le tombeau,
quand bien même s’y opposeraient les quatre éléments :
la terre, l’air, l’eau et le feu.

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Pastorale (Pastoril)

Je voudrais un lama
dont la laine fût d’or,
brillante comme le soleil,
forte comme l’amour,
fine comme un nuage
que l’aurore dissipe.
Pour faire un quipu
où je marquerais
les lunes qui passent,
les fleurs qui meurent.

*

Ma mère m’a donné la vie (Me dio el ser mi madre)

Ma mère ma donné la vie
Hélas !
dans un nuage de pluie
Hélas !
semblable à la pluie pour pleurer
Hélas !
semblable à la pluie pour tournoyer
Hélas !
pour aller de porte en porte
Hélas !
comme une plume en l’air
Hélas !

*

Poésie folklorique

Le feu que j’ai allumé (El fuego que he prendido)

Le feu que j’ai allumé dans la montagne,
l’herbe des sommets que j’ai embrasée
flamboiera,
jettera des flammes.
Ô regarde si la montagne jette encore des flammes !
Et si tu vois le feu, va, petite !
Avec tes larmes pures
éteins le feu ;
pleure sur l’incendie,
convertis-le en cendres avec tes larmes pures.

*

J’élève une mouche (Yo crío una mosca)

J’élève une mouche
aux ailes d’or,
j’élève une mouche
aux yeux flamboyants.

Elle porte la mort
dans ses yeux de feu,
elle porte la mort
dans ses crins dorés,
sur ses belles ailes.

Dans une bouteille verte
je l’élève ;
personne ne sait
si elle boit,
personne ne sait
si elle mange.

Elle erre la nuit
comme une étoile,
infligeant des blessures mortelles
par sa splendeur rougeoyante,
par ses yeux de feu.

Dans ses yeux de feu
elle porte l’amour,
et dans la nuit fulgure
son sang,
l’amour qu’elle a dans le cœur.

Insecte nocturne,
mouche porteuse de mort,
dans une bouteille verte
je l’élève
avec tant d’amour.

Mais, ça non,
ça non !
personne ne sait
si je lui donne à boire,
si je lui donne à manger.

*

Adieux (Despedida)

C’est aujourd’hui le jour de mon départ.
Aujourd’hui je ne partirai pas, je partirai demain.
Vous me verrez sortir jouant d’une flûte d’os de mouche,
portant une toile d’araignée comme drapeau ;
mon tambour sera un œuf de fourmi,
et mon chapeau ! mon chapeau sera un nid de colibri !

*

Condor de mauvais augure (Malagüero cóndor)

Par la porte de ma maison je vois un condor voltiger,
faire des tours au-dessus du village,
ce condor est trop, bien trop carnivore ;
trop, bien trop carnivore est le condor de mauvais augure.

Donc, il connaît
mon destin solitaire
et ma mauvaise étoile.

Et c’est pourquoi, par la porte de ma maison
il voltige et voltige,
ce condor de mauvais augure,
il fait des tours et encore des tours,
ce condor de mauvais augure.

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Papillon messager (Mariposa mensajera)

J’ai député un papillon,
j’ai envoyé une libellule,
pour aller voir ma mère,
pour aller voir mon père.

Le papillon est revenu,
la libellule est revenue,
me disant ta mère pleure,
me disant ton père pleure.

J’y suis allé moi-même,
je me suis déplacé moi-même,
et c’était vrai que ma mère pleurait,
et c’était vrai que mon père pleurait.

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Avec mes cheveux longs (De mi larga cabellera)

Ma colombe au beau visage,
aux yeux d’astres, mon cher cœur,
Pour toi, avec mes cheveux longs
un pont je fais construire,
avec mes longues tresses
ils sont en train de tisser un pont.

Sur ce pont je t’emmènerai
quand ton père sera courroucé,
et sur ce pont je te conduirai
quand ta mère sera en colère,
et par ce pont je partirai,
tenant ta main je partirai.

Qu’importe le courroux de ton père
et la colère de ta mère,
puisque mon pont est terminé ;
mon pont est tendu et prêt,
je peux partir, m’en aller loin,
quitter ce lieu pour toujours.

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Pas même mon père (Ni aun mi padre)

Le soleil s’est levé
avec quatre rayons lumineux
et reflétant
la lune.

Le soleil n’est pas mon père,
la lune n’est pas ma mère,
pour désunir
deux amants.

Pas même mon père,
Pas même ma mère,
ne séparera
deux amants.

*

Fête des lamas (Herranza de llamas)

Note. La herranza est la cérémonie festive du marquage des lamas et autres animaux d’élevage dans les Andes.

Mon lama est un bon lama,
mon lama est beau,
son col altier, dressé,
ses oreilles comme le fruit du bananier.

Mon lama est beau,
mon lama est rapide,
ses yeux sont comme deux étoiles,
sa laine comme de la soie.