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Poésie aztèque 2

Complétant mes précédentes traductions, à partir de l’espagnol, de poésie aztèque, à savoir la poésie contemporaine de Luis Alveláis Pozos (x), la poésie de Netzahualcoyotl (x) et la poésie aztèque compilée par Miguel Ángel Asturias (x), voici un choix de textes tirés de l’anthologie La tinta negra y roja: Antología de poesía náhuatl (Ed. conjunta Círculo de lectores/Galaxia Gutenberg, Ed. Era y El Colegio Nacional, Barcelona, México D.F., 2008) (L’encre noire et rouge : Anthologie de poésie nahuatl), choix de textes par Coral Bracho et Marcelo Uribe, en version bilingue originale et espagnole à partir des traductions du professeur Miguel León-Portilla, qui a également rédigé une introduction et des commentaires pour cette anthologie. (Il s’agit par ailleurs d’un livre d’art illustré par le peintre Vicente Rojo.)

Je me permets de renvoyer le lecteur aux notes sur mes précédentes traductions de poésie aztèque pour les explications relatives à diverses notions qui se trouvent de nouveau ici : le cacao fleuri, la fleur de maïs grillé, la vie comme peinture, la fleur du bouclier…

*

Le poème de Tlaltecatzin (Tlaltecatzin icuic, El poema de Tlaltecatzin)

Note. Tlaltecatzin de Huauchinango, né vers 1360, est connu comme auteur d’une seule composition, le poème de Tlaltecatzin ici traduit. Comme l’explique León-Portilla, «es un canto dirigido a una ahuiani, mujer de placer» (il s’agit d’un chant adressé à une ahuiani, une hétaïre aztèque), mais le poète, comme souvent dans la poésie nahuatl, entremêle son poème de considérations métaphysiques.

Dans la solitude je chante
pour celui qui est mon Dieu.
Dans le lieu de la lumière et de la chaleur,
dans le lieu du commandement,
mousse le cacao fleuri,
boisson qui enivre avec des fleurs.

J’éprouve le désir,
mon cœur le savoure,
mon cœur s’enivre,
en vérité mon cœur le sait :

Oiseau rouge à la gorge d’hévéa !
jeune et ardente,
tu montres ta guirlande de fleurs.
Ô mère,
douce, savoureuse femme,
belle fleur de maïs grillé,
tu te prêtes seulement,
tu seras délaissée,
il faudra que tu partes,
tu finiras décharnée.

Tu es venue ici,
devant les princes,
merveilleuse créature
qui invites au plaisir.

Tu te tiens droite sur la natte de plumes jaunes et bleues.
Belle fleur de maïs grillé,
tu te prêtes seulement,
tu seras délaissée,
il faudra que tu partes,
tu finiras décharnée.

Le cacao fleuri
mousse,
la fleur du tabac a été partagée.
Si mon cœur le voulait,
ma vie serait ivresse.
Chacun de nous est ici
sur la terre,
seigneurs, mes princes,
si mon cœur le voulait
il s’enivrerait.

Je m’afflige,
je dis :
puissé-je ne jamais me rendre
à la région des décharnés.
Ma vie est une chose précieuse.
Je suis un chanteur,
les fleurs que je possède sont des fleurs d’or.

Car je dois la quitter,
je contemple ma maison,
les parterres de fleurs.
De grands jades,
de longues plumes
seront peut-être ma récompense ?
Je ne peux éviter l’exode,
cela doit arriver,
je m’en vais,
je me perdrai.
Je m’abandonne moi-même.
Ah, mon Dieu !

Je dis : partons,
soyons enveloppé comme les morts,
moi chanteur,
qu’il en soit ainsi.
Quelqu’un pourrait-il être maître de mon cœur ?
Pas d’autre choix que de partir,
je couvre mon cœur de fleurs !
Tout sera détruit, les plumes de quetzal,
les jades précieux
qui furent travaillés avec art.
Nulle part on ne trouve son modèle
sur la terre !

Qu’il en soit ainsi,
et que ce soit sans violence.

*

Poème de Tlapalteuccitzin

Mes amis, je vous cherche.
Je parcours les jardins fleuris
et à la fin vous êtes là.
Réjouissez-vous,
racontez vos histoires !
Mes amis, votre ami est venu.

Parmi les fleurs
c’est moi qui introduirais
celle du muicle,
la moins belle de toutes ?
Est-il possible que je sois invité,
moi le malheureux, mes amis ?

Que suis-je donc ?
Je vis en volant,
je compose des hymnes,
je chante les fleurs :
papillons de chant.
Qu’ils jaillissent de mon for
et que les savoure mon cœur.
Je me joins aux gens,
je suis descendu, oiseau du printemps,
étendant mes ailes sur la terre
dans le lieu des timbales fleuries.
Au-dessus de la terre s’élève, jaillit mon chant.

Ici, mes amis, je répète mes chants.
Je suis né parmi les chants.
On compose toujours des chants.
Avec des cordes d’or j’attache
mon amphore précieuse.
Moi qui suis votre pauvre ami.
Je regarde les fleurs, moi votre ami,
la croissance des fleurs aux mille nuances.
Avec des fleurs de couleurs j’ai couvert ma cabane.
Cela me ravit,
nombreux sont les jardins du dieu.

Qu’il y ait de la joie !
Puisses-tu t’ébaudir sans frein
dans le lieu des fleurs,
seigneur Tecayehuatzin, paré de colliers.

Qui peut croire que nous reviendrons à la vie ?
Ton cœur le sait bien,
nous ne vivons qu’une fois.

Je suis arrivé
dans les bras de l’arbre en fleurs,
moi colibri fleuri,
je me délecte du parfum des fleurs,
je m’en sucre les lèvres.
Ô Donneur de la Vie,
avec des fleurs nous t’invoquons.
Nous nous humilions devant toi,
nous te donnons de la satisfaction
dans le lieu des timbales fleuries,
seigneur Atecpanécatl !
Là le tambourin attend,
gardé dans la maison du printemps,
là tes amis
Yaomanatzin, Micohuatzin, Ayocuatzin t’attendent.
Les princes soupirent, tenant des fleurs.

*

Poème d’Ayocuan

Assiégée, haïe
serait la cité de Huexotzinco
si elle était encerclée de dards,
si Huexotzinco était protégée par des flèches épineuses.

La timbale, la conque de tortue
résonnent dans ta maison,
à Huexotzinco.
Là veille Tecayehuatzin,
le seigneur Quecéhuatl,
là il joue de la flûte, chante,
dans sa maison de Huexotzinco.
Écoutez :
notre dieu descend.
Là est sa maison
où l’on trouve le tambourin des jaguars,
où les chants ont été attachés
au son des timbales.

Comme des fleurs
les manteaux de quetzal se déploient
dans la maison des peintures.
C’est ainsi que l’on vénère sur la terre et les montagnes,
que l’on vénère notre dieu.
Comme des dards fleuris et enflammés
s’élèvent tes belles maisons.
Ma maison dorée de peintures
est également ta maison, ô Dieu !

*

Poème de Tecayehuatzin

Note. Tecayehuatzin, né vers le milieu du 15e siècle, était prince de Huexotzinco. Ce poème et les deux qui précèdent font partie d’un même recueil collectif écrit par le prince-poète et ses amis lors d’une réception dans ses jardins de Huexotzinco.

Et maintenant, mes amis,
écoutez
le rêve d’une parole :
Chaque printemps nous fait revivre,
l’épi de maïs doré
nous sustente,
l’épi de maïs roux
nous sert à faire des colliers.
Nous savons que sont véridiques
les cœurs de nos amis !

*

Principe des chants (Cuicapeuhcayotl, Principio de los cantos)

Je parle avec mon cœur,
où cueillerai-je de belles fleurs odorantes ?
À qui le demander ?
Peut-être au beau colibri,
au colibri couleur de jade ?
Peut-être au papillon couleur de l’oiseau cassique ?
Car le savoir est leur,
ils savent où poussent les belles,
les odorantes fleurs.
J’irai par le bois de pins
où nichent les oiseaux trogons,
ou peut-être irai-je par le bois fleuri
où vit la spatule rose.
Où les fleurs s’inclinent resplendissantes de rosée
aux rayons du soleil
et sont heureuses.
Les verrai-je ?
Si elles me sont montrées,
j’en cueillerai des brassées entières
et irai saluer les princes :
comme elles leur feront plaisir !

En vérité elles vivent ici,
je peux entendre leur chant fleuri.
Et c’est comme si la montagne leur répondait.
Auprès d’elles jaillit l’eau précieuse,
la fontaine de l’oiseau-turquoise.
Là répand ses chansons,
avec ses chansons se répond à lui-même
l’oiseau moqueur aux quatre-cents voix ;
l’oiseau-grelot lui fait écho ;
il y a dans l’air une musique de grelots,
beaux oiseaux chanteurs aux couleurs variées ;
ils louent le Seigneur de la terre,
leurs voix résonnent clairement.

Je dis, clamai tristement,
ne soyez pas dérangés par ma présence, vous ses amis.
Aussitôt ils se turent.
Puis le beau colibri me parla,
qui cherches-tu, chanteur ?
Immédiatement je lui répondis,
je lui dis,
où sont les belles,
les odorantes fleurs
avec lesquelles je réjouirai
ceux qui sont semblables à vous ?
Alors ils gazouillèrent vivement,
nous allons te les montrer, chanteur,
ainsi donneras-tu de la joie
à ceux qui sont comme nous.

Dans le cercle des montagnes,
dans la Terre de Notre Subsistance,
dans la Terre Fleurie ils me firent entrer ;
là où la rosée scintille aux rayons du soleil.
Et là-bas je vis les belles fleurs versicolores et parfumées,
les fragrantes fleurs aimées revêtues de rosée,
des chatoiements de l’arc-en-ciel.
Ils me dirent :
cueille, cueille les fleurs,
cueille celles que tu préfères,
réjouis-toi, chanteur,
tu les offriras
à nos amis, les seigneurs,
à ceux qui donneront satisfaction au Seigneur de la Terre.

Alors je cueillis des brassées
de fleurs multicolores et odorantes, agréables,
qui donnent du plaisir,
et je dis :
ah, si l’un de nous pouvait entrer ici,
nous en emporterions tant !
Mais, puisqu’il m’a été donné de savoir,
j’irai le dire à mes amis.
Ici nous viendrons cueillir à jamais
les belles fleurs multicolores et odorantes,
et recueillir
les beaux chants multicolores.
Avec eux nous donnerons du plaisir à nos amis,
les seigneurs de cette terre,
princes, aigles, jaguars.

Alors je cueillis tout, moi chanteur,
et ainsi j’orne de fleurs la coiffe des princes,
ainsi je les pare.
D’elles et d’elles seules j’emplis leurs mains.
Puis j’entonne un chant,
par lequel les princes sont loués
devant le Seigneur du Proche et du Joint.

Cependant, celui dont le mérite est nul,
où cueillera-t-il,
où verra-t-il les fleurs odorantes ?
Approchera-t-il avec moi de la Terre Fleurie,
la Terre de Notre Subsistance ?
Ceux dont le mérite est nul,
ceux qui souffrent,
ceux qui laissent passer les choses de la terre.
En vérité seul le Seigneur du Proche et du Joint
est cause que quelqu’un mérite
les fleurs sur la terre.
C’est pourquoi mon cœur pleure,
je me souviens que j’ai été là-bas,
que j’ai contemplé la Terre Fleurie, moi chanteur.

Et je dis,
en vérité ce n’est pas un lieu agréable
que la terre ;
en réalité tout autre est le lieu où je dois me rendre,
là-bas il y a de la joie.
Tout est-il vain sur la terre ?
En vérité tout autre est le lieu où la vie perd sa chair.
J’irai là-bas,
J’irai là-bas chanter,
avec les beaux oiseaux multicolores,
je jouirai là-bas des belles
et odorantes fleurs,
les agréables fleurs,
celles qui nous délectent,
celles qui enivrent de plaisir,
celles qui enivrent et réjouissent de leur parfum.

Fleur de quecholes (spatules rosées) et de leur reflet dans l’eau

*

Personne en réalité ne vit sur la terre (Ayac nelli in tlalticpac, Nadie de verdad vive en la tierra)

Le Donneur de la Vie se moque de nous ;
nous poursuivons un rêve,
ô mes amis,
nos cœurs sont confiants,
mais en réalité il se moque de nous.

Attendris, délectons-nous,
au milieu de la nature et des peintures.
Le Donneur de la Vie nous fait vivre,
il sait, il détermine
comment mortels nous mourrons.

Personne, personne, personne
en réalité ne vit sur la terre.

*

Toltèque (In toltecatl, Tolteca)

Note. L’adjectif « Toltèque », du nom du peuple précolombien dont les Aztèques, d’origine chichimèque, se firent les héritiers conscients, servait à désigner chez ces derniers les aspects les plus nobles de la culture et de la civilisation, notamment des arts.

L’écrivain Octavio Paz a produit, dans son essai Le Labyrinthe de la solitude (1950), une analyse fort intéressante de la dualité de la civilisation aztèque issue de la fusion de ses origines chichimèques et des emprunts toltèques. Voici ce que j’écrivais à ce sujet dans mon essai Le Mythe des conquistadores dans la littérature latino-américaine (1997) : « Avant de devenir les fondateurs de l’empire que l’on connaît, les Aztèques appartenaient à un peuple nomade de l’intérieur du Mexique, les Chichimèques, aux mœurs rudimentaires. Rencontrant la civilisation florissante des Toltèques, basée à Tula, ils renièrent leur passé chichimèque et adoptèrent le style de vie toltèque. On ignore la raison du déclin toltèque, mais les Aztèques s’en sentaient coupables. Une de leurs légendes évoque ce déclin. Le dieu-sorcier des Aztèques, Tezcatlipoca, est responsable de la chute de Quetzalcoatl, divinité toltèque, parce qu’‘il réussit, grâce à sa magie, à pousser le dieu-ascète à s’enivrer et à commettre l’inceste avec sa sœur’. Leur conception cyclique du temps conservait présente la faute et entraînait chez les Aztèques un fort sentiment de culpabilité ainsi que l’attente angoissée du retour de Quetzalcoatl. Aussi, quand les conquistadores débarquent à Veracruz, il ne fait pas de doute que ce sont des mandataires de Quetzalcoatl, instruments de l’avènement d’un nouvel univers devant mettre un terme à l’usurpation divine. … L’amalgame des conceptions de nomades avec celles, civilisées, des Toltèques sédentaires s’accompagna d’une ‘duplicité morale et psychique’ : ‘Pédantisme et héroïsme, puritanisme sexuel et férocité, calcul et délire : un peuple de soldats et de prêtres, d’astrologues et de sacrificateurs.’ » Pour une analyse plus détaillée de l’analyse d’Octavio Paz, voir mon essai. La pensée de Paz ne fait toutefois pas l’unanimité, en particulier dans son pays, le Mexique, et personnellement je suis loin de penser que la poésie aztèque soit pédante.

Toltèque : artiste, disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, s’exerce, est habile ;
il dialogue avec son cœur, entre en contact avec les choses par l’esprit.

L’artiste véritable tire tout de son cœur ;
il travaille avec passion, fait les choses avec calme, circonspection,
il œuvre comme un Toltèque, compose, travaille habilement, crée,
règle les choses, les rend gracieuses, les ajuste l’une à l’autre.

Le mauvais artiste : travaille au hasard, se moque des gens,
rend confus par sa négligence, trompe les gens,
c’est un voleur.

*

Dans la maison des peintures (In tlacuilolcalli, En la casa de las pinturas)

Je chante les peintures du livre,
en le dépliant,
je suis comme un perroquet fleuri
qui dit beaucoup de choses
dans la maison des peintures.

*

Chant guerrier (Yaocuicatl, Canto guerrero)

Les grelots crépitent,
la poussière s’élève comme une fumée.
Le Donneur de la Vie éprouve de la joie.
Les fleurs du bouclier ouvrent leurs corolles,
la gloire se répand sur la terre.
La mort est là, parmi les fleurs de la plaine !
Au milieu de la guerre,
alors que commence la guerre,
au milieu de la plaine,
la poussière s’élève comme une fumée
et tourne en spirales,
colliers fleuris de mort.
Princes chichimèques !
N’aie crainte, mon cœur !
Au milieu de la plaine,
mon cœur souhaite la mort au fil de l’arme d’obsidienne.
Tout ce que souhaite mon cœur :
la mort à la guerre.

*

Hymne au Donneur de la Vie (Tloque Nahuaque iteocuicatl, Himno al Dador de la Vida Tloque Nahuaque)

Elle ne peut être nulle part, la maison de l’Inventeur de soi-même,
invoqué en tous lieux, également vénéré,
en tous lieux attendu,
sa gloire, sa renommée est recherchée sur la terre.

Il est celui qui invente les choses,
il est celui qui s’invente lui-même.
En tous lieux il est invoqué,
partout il est également vénéré.
Sa gloire, sa renommée est recherchée sur la terre.

Personne ne peut ici,
personne ne peut être ami
du Donneur de la Vie :
on ne peut que l’invoquer.
Joint à lui, près de lui
sur la terre nous vivons.

Personne en vérité
n’est ton ami,
ô Donneur de la Vie !
Comme si nous cherchions
quelqu’un parmi les fleurs,
ainsi nous te cherchons,
nous qui vivons sur la terre.

Le Donneur de la Vie nous rend fous,
nous enivre.
Personne ne peut être à tes côtés,
avoir du succès, régner sur la terre.

Toi seul transformes les choses,
comme le sait notre cœur.
Personne ne peut être à tes côtés,
avoir du succès, régner sur la terre.

*

L’arrivée des Mexica à Tenochtitlan (In mexica oacico in Tenochtitlan, Llegada de los mexicas a Tenochtitlan)

Note. Il s’agit d’un fragment tiré par León-Portilla d’un codex des chroniques aztèques.

Ils arrivèrent alors au milieu des roseaux,
où se dressait un nopal.
Près des pierres ils virent
qu’un aigle se tenait sur le nopal.
Il était en train de manger quelque chose,
le déchirait en le mangeant.
Quand l’aigle vit les Mexica,
il inclina la tête.
Ils observaient l’aigle de loin,
son nid de belles plumes aux couleurs variées.
Plumes d’oiseau bleu,
plumes d’oiseau rouge,
toutes belles.
Il y avait aussi répandus ça et là
des têtes de divers oiseaux,
des pattes et des ossements d’oiseaux.

Poésie aztèque

Le lecteur familier de ce blog y a déjà lu de la poésie aztèque : la poésie contemporaine en nahuatl du Mexicain Luis Alveláis Pozos à la manière de l’ancienne poésie aztèque (x), ainsi que plusieurs poèmes du fameux Nezahualcoyotl, prince de Tezcoco (x). De même, la poésie chicano contemporaine que j’ai traduite aborde la thématique de l’héritage aztèque (x).

J’ai traduit de l’espagnol les poèmes suivants tirés de l’anthologie Poesía precolombina (Poésie précolombienne) (Compañía General Fabril Editora, S.A., Buenos Aires, 2a ed., 1967), compilée, présentée et annotée par Miguel Ángel Asturias, prix Nobel de littérature. En dépit d’un titre large (« précolombienne »), cette anthologie est essentiellement une anthologie de poésie aztèque, avec quelques textes mayas.

L’anthologie est composée de trois parties : Dieux, Héros et Hommes. J’ai laissé de côté les textes de la partie des Dieux, relatifs à la théologie des Aztèques et qui figurent dans la version espagnole de Bernardino de Sahagún. Cette partie théologique comporte une sous-partie sur les « atours des dieux » (Atavíos de los Dioses) dans la traduction de Miguel León-Portilla.

La plupart des autres poèmes de l’anthologie, donc ceux que j’ai traduits, sont la version espagnole du père Ángel María Garibay K. (Kintana), qui fait autorité dans le monde hispanophone.

Les poèmes présentés ici sont parfois un peu déroutants dans la manière dont le poète passe d’un interlocuteur à un autre, par exemple d’un interlocuteur humain à une divinité et vice-versa, ou encore d’un point de vue à un autre, et d’un thème à un autre, procédés stylistiques qui, pour être connus ailleurs, sont ici relativement fréquents.

Penacho de Moctezuma (couronne de Moctezuma en plumes de quetzal, actuellement à Vienne) source

Chant du Roi de ceux qui reviennent (Canto del Rey de los que Vuelven)

Note. Le « Roi de ceux qui reviennent » est le soleil, ainsi appelé en raison du fait que les âmes y retournent au terme de leurs pérégrinations. Sa demeure est le ciel entouré de turquoises et de plumes de quetzal, ornement des âmes (vers 3). Dès lors, la métaphore de la mort dans la poésie aztèque peut recourir au mouvement de la descente (vers les régions infernales) comme à celui de l’ascension (montagne gravie).

I

Je donne en offrande, je donne en offrande du cacao fleuri.
Que l’on me fasse émissaire à la Maison du Soleil !
Le somptueux cercle de plumes de quetzal est tellement plaisant.
Puissé-je connaître la Maison du Soleil !
Puissé-je m’y rendre !
Ô personne ne capte dans son âme la belle fleur qui enivre.
Je répands les fleurs de cacao
qui prodiguent leurs parfums sur la rive du lac de Huexotzinco.

Chaque fois que le soleil gravit cette montagne,
mon cœur s’attriste et pleure.
Ah si mon cœur était une fleur !
S’il était peint de belles couleurs !
Au-dessus des fleurs chante le Roi de ceux qui reviennent !

Enivrons-nous d’une ivresse fleurie. Célébrez la fête, ô princes !
Dansons une danse gracieuse. C’est ici la maison de notre père le Soleil.

Nous sommes debout sur le mur de turquoises.
La montagne des quetzals est par nous entourée.
Près de l’eau se tient celui qui vit dans les cavernes.
Quand je parviendrai à la Plaine du Serpent,
je porterai sur le dos un bouclier de turquoises,
j’arborerai dans le vent l’écarlate fleur hiémale.

II

Même si je pleure, même si je m’afflige,
même si mon cœur s’y oppose,
ne dois-je point me rendre à la région du mystère ?

Sur la terre nos cœurs disent :
« Ah mes amis, si seulement nous étions immortels !
Ah mes amis, où est la terre où l’on ne meurt point ? »

Irai-je là-bas ? Ma mère y vit-elle ? Mon père y vit-il ?
Dans la région du mystère… Mon cœur frissonne !
Si seulement je pouvais ne jamais mourir, ne jamais disparaître… !
Je souffre, j’ai de la peine.

Tu as fermement établi ta renommée,
ô prince Tlacahuepantzin.
Ici nous sommes seulement esclaves,
les hommes sont debout seulement
devant celui par qui tout existe !
On naît, on vit sur la terre.
Pour un bref instant on se voit prêter
la gloire de celui par qui tout existe.
On naît, on vit sur la terre.
Nous venons seulement dormir.
Nous venons seulement rêver.
Ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai que nous venons vivre sur la terre.

Nous sommes comme l’herbe au printemps.
Il vient joyeux, notre cœur bourgeonne,
la fleur de notre corps ouvre ses pétales
pour ensuite se faner !

Tu étends ta création, ta protection, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable !
Des pierres précieuses sont en train de germiner,
Des plumes de quetzal s’ouvrent comme une corolle.
Peut-être sont-elles ton cœur, ô Donneur de la Vie.
Personne ne dit qu’à tes côtés l’infortune est inévitable.

Peut-être est-ce ici seulement que nous vivons. Jouissez donc !
Nous n’avons que peu de temps pour être ensemble.
En tout temps la gloire peut être acquise.

Nul homme n’est ton ami,
tes belles fleurs
nous sont prêtées un court instant !
À la fin les fleurs se fanent.

Tout ce qui fleurit sous ton dais et sur ton trône,
noblesse, royaume, empire, au milieu de la plaine,
c’est un bouquet de tes fleurs… à la fin fleurs fanées !

*

Retour des guerriers (Retorno de los guerreros)

Entre des nénuphars d’émeraude, la cité
perdure, sous l’irradiation d’un soleil vert, Mexico,
quand retournent dans leurs foyers les princes,
un brouillard fleuri sur eux s’étend.

Parce que c’est ta maison, Donneur de la Vie,
parce que tu y règnes, notre père,
dans l’Anahuac on est venu entendre le chant en ton honneur
qui se répand sur le pays.

Là où étaient les saules blancs
et les roseaux blancs demeure Mexico,
et Toi, tel un héron bleu, tu survoles le pays à tire-d’aile.
Tu ouvres les ailes et la queue de belle manière,
régnant sur tes vassaux et le pays tout entier.

Parmi les éventails de plumes de quetzal,
le retour à la cité.

La ville de Tenochtitlan
soupirait de tristesse,
comme le voulait le Dieu.

*

Chant à la louange des princes – chanté par un prince (Canto en loor de los príncipes – cantado por un príncipe)

Avec des larmes de fleurs de tristesse
dont je compose mon chant de poète,
j’évoque le souvenir des rois,
ceux qui furent brisés comme des vases d’argile,
ceux qui tombèrent en esclavage dans la région où tout le monde se rend.

Ils vinrent pour être rois et régner sur la terre :
ils étaient fines plumes de quetzal, puis ils pâlirent et se flétrirent ;
ils étaient émeraudes puis tombèrent en poussière.

Que viennent les rois en leur présence,
qu’ils aient vu ce qui est à voir sur la terre :
recueilli la connaissance de celui qui est proche et joint !
Pauvre de moi, je chante de tristes chants
en évoquant le souvenir des rois !
Si seulement je retournais près d’eux, les entraînais par la main,
si j’allais à leur rencontre de nouveau
là-bas dans la région où tout le monde se rend !

Que les rois viennent à nouveau sur la terre,
qu’eux aussi rendent gloire à celui que nous glorifions,
reconnaissants, qu’ils rendent gloire à celui par qui tout le monde vit.
Ô vassaux,
si au moins nous apprenions à être comme eux,
nous qui depuis leur absence nous sommes pervertis !

Aussi, mon cœur pleure en composant
mon évocation de poète.
Je les commémore avec des larmes, avec tristesse.
Si je pouvais au moins savoir qu’ils écoutent le chant
que j’entonne à leur louange,
là-bas dans la région où tout le monde se rend !
Si je pouvais savoir qu’il leur donne de la joie, qu’il soulage la peine
et la douleur des rois !
Pourrai-je le savoir ? mais comment ?
Malgré tous mes efforts diligents,
n’irai-je jamais les rejoindre ?
et ne pourrai-je point converser avec eux
comme sur la terre ?

*

Chant de tristesse (Canto de tristeza)

Je m’afflige et pleure en pensant
que nous laisserons les belles fleurs, les beaux chants.
Jouissons, chantons, allons tous ensemble
nous perdre dans sa maison !

Parce qu’il ne conçoit point les choses ainsi, mes amis,
mon cœur est dolent et s’irrite :
ils ne seront pas engendrés de nouveau,
ils ne seront pas faits enfants de nouveau,
ils sont déjà sur le point de quitter ce monde.

Un bref instant ici aux côtés des autres :
ils ne vivront pas de nouveau, je ne me délecterai plus de leur présence,
je ne les reverrai jamais !

Où donc ira vivre mon cœur ?
Que sera ma demeure ? En quel lieu sera ma maison pérenne ?
Ah, je souffre d’abandon sur la terre.

Tu déplies et offres ta guirlande de fleurs pour le front,
entremêlée de plumes vertes de quetzal et de plumes dorées de cassique,
pour en faire don aux princes.

Mon cœur se revêt et se pare de fleurs multicolores ;
mais aussitôt je pleure et me rends devant notre mère
et lui dis : « Ô toi par qui chacun vit,
ne sois pas sévère, ne te montre point inexorable sur la terre :
accorde-nous de vivre à tes côtés dans la maison du ciel. »

Mais quelle chose véridique m’est-il donné de dire ici-bas,
ô toi par qui chacun vit ?
Nous rêvons seulement, comme qui sort du lit somnolent encore :
je parle de choses de la terre, personne ne peut rien dire d’autre.

Peu importe les pierres fines, les onguents précieux apportés en offrande,
personne, ô toi par qui chacun vit,
personne parmi nous ne peut dire sur la terre des paroles dignes.

*

L’éphémère amitié (La amistad efímera)

Note. Asturias écrit en note, au sujet du « vin de champignons » (vino de hongos) du premier vers : « Le vin de champignons était une boisson faite à partir de la fermentation de certains champignons enivrants, et ‘être enivré de champignons’ veut dire, selon Sahagún III, 118 & 230, ‘être orgueilleux, divaguer’. » Nous avons déjà rencontré ce breuvage dans la poésie d’Alveláis Pozos ; chez ce dernier comme ici, la boisson apparaît dans le contexte de la tristesse, qu’il contribue à provoquer. Chez A.P., le vin de champignons est consommé pendant un deuil et n’apaise pas la peine mais au contraire l’exacerbe.

J’ai bu du vin de champignons, mon cœur pleure,
je souffre de désolation sur la terre, je suis un malheureux.

Je ne fais que penser à ce dont je n’ai pas joui,
je n’ai pas cherché le plaisir ici-bas, je suis un malheureux.

Je vois la mort devant moi, je suis un malheureux.
Que me reste-t-il à faire ? Rien, pour sûr !
Vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Même si nous sommes tous les deux des pierres précieuses,
même si nous sommes tous ici les pierres d’un même collier,
je ne peux plus rien faire, vous tramez quelque chose, vous êtes très en colère.

Mon ami, mon ami, sans doute ami véritable,
par l’ordre du dieu nous nous aimons :
puissions-nous mourir enivrés de nos fleurs.

Que vos cœurs ne s’affligent point, mes amis.
De même que je le sais, ils le savent aussi.
Nous n’avons qu’une vie.
Un jour nous partirons, une nuit viendra
où il faudra descendre à la région du mystère.
Nous ne sommes venus ici que pour nous connaître,
nous sommes seulement de passage sur la terre.

Passons la vie en paix et dans le plaisir, venez et réjouissons-nous,
mais pas ceux qui vivent dans la colère : le monde est vaste !
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

En attendant nous vivons l’âme brisée,
on nous guette, on nous espionne,
mais même malheureux, l’âme meurtrie,
il ne faut pas vivre en vain.
Si seulement on pouvait vivre pour toujours, si seulement on ne devait jamais mourir !

*

Chant de Huexotzinco (Canto de Huexotzinco)

Note. Asturias écrit au sujet de ce poème : « On pense que ce poème a été écrit par des émissaires de la cité de Huexotzinco pour demander le secours de Moctezuma contre Tlaxcala. » Les thématiques abordées par le poème dépassent le cadre de cette anecdote historique, le poète cherchant, selon ses propres mots, à « séduire et émouvoir » le souverain aztèque par la poésie imagée ainsi que les considérations métaphysiques sur la brièveté de la vie humaine. Les deux sont mêlées dans la poésie aztèque en général.

Au vers 2, l’image peinte qui « s’émeut » renvoie sans doute à l’idée aztèque que la vie humaine est une image peinte dans le livre des dieux. Mais Garibay, le traducteur du nahuatl, avoue son doute sur la justesse de sa traduction.

Je suis venu, Moctezuma, pour séduire et émouvoir ton cœur,
comme une image peinte s’émeut ; je le fais frissonner
comme un papillon souriant et fleuri qui ouvre ses ailes brillantes,
au son des conques de la guerre sacrée.
J’entonne de beaux chants au son de la flûte d’émeraudes,
je souffle dans un buccin d’or.

Je désire tes fleurs, ô dieu qui donnes la vie,
fleurs qui se cueillent sur le corps des combats et se célèbrent par des chants.

Mon cœur est ceint de fleurs jaunes resplendissantes,
mon tambour est ceint de brillantes fleurs jaunes,
je composerai un bouquet de fleurs où perdureront ses paroles.

Réjouis-toi, délecte-toi, ce n’est pas tous les jours que l’on se rend à la maison de Moctezuma,
notre bienfaiteur sur la terre, notre bienfaiteur,
fleur parfumée.

Sur la montagne des combats, aux quatre vents,
tu es venu, ô dieu, irradiant des rayons fleuris ;
sur la prairie des Jaguars glatit l’Aigle qui s’est paré de couleurs.

Je me rends à tire-d’aile en sa présence,
j’ouvre mes ailes couleur de feu ou de cassique doré ;
comme un papillon virevoltant, qui se suspend en tremblant,
au son des conques de la guerre sacrée s’avance mon chant.

Je suis venu à tire-d’aile, je suis venu du lac céruléen :
il s’agite, écume, frémit, retentit,
tandis que je vole, transformé en oiseau quetzal ou en oiseau couleur turquoise,
je suis venu de notre Huexotzinco du milieu des eaux.

Je suis venu à la suite de mes voisins, je viens connaître le visage de l’oiseau précieux,
à la suite de l’oiseau turquoise, du papillon d’or, de l’oiseau aux gemmes splendides
qui gardent Huexotzinco, depuis le milieu des eaux.

Au milieu des ondes fleuries, où se confondent
l’eau d’or et l’eau d’émeraude, caquette le canard chatoyant,
lequel en ondulant fait rutiler sa queue.

De loin je me suis mis en marche,
loin de mon foyer j’ai de la peine,
je dois vivre malgré tout, perfectionnant les chants
et les ornant de fleurs.

Ah, c’est un temps pour pleurer, je vois mes fleurs entre mes mains,
le chant enivre mon cœur. Où que j’aille,
la tristesse est dans mon cœur.

Comme un onguent précieux, comme de belles gemmes, c’est ainsi que je prise mon chant.
Puissent les belles fleurs durer entre mes mains !
Je prise mon chant à l’égal des belles gemmes et des belles fleurs :
Ô, princes, mes frères, prenez du plaisir, nous ne vivons pas pour toujours sur cette terre !

Je pleure et mes fleurs frémissent…
Viendras-tu, peut-être, à la région du mystère avec moi ?
Ô, je n’apporterai point de fleurs, moi poète : alors prends du plaisir tant que tu vis,
entends mon chant !

Moi poète, je pleure car la maison du soleil n’est point lieu de chants,
au royaume des morts ne descendent point les belles fleurs.
Là-bas, là-bas, on n’en fait point de bouquets !

Votre pompe et votre félicité, ô princes,
n’ira point dans sa maison, ce n’est pas un lieu où va le chant.

*

Chant des oiseaux de Totoquihuatzin (Canto de los pájaros de Totoquihuatzin)

Je joue du tambourin : réjouissez-vous, mes amis.
Dites : Totototo tiquiti tiquiti.

Que les fleurs délectables disent dans la maison de Totoquihuatzin :
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Que la terre soit pleine d’allégresse : totiquiti toti.
Toti quiti toti totototo tiquiti tiquiti.

Mon cœur est de pierres précieuses : totototo,
les fleurs dont je me pare sont toutes d’or :
ce sont des fleurs multicolores que je donnerai un jour en hommage :
Totiquiti toti, ah quel chant, tiquiti tiquiti.

Allez, dans ton cœur entonne le chant : Totototo.
J’offre ici des jardins de roses et des livres d’images peintes :
Totiquiti toti, que je donnerai un jour en hommage.
Totiquiti totiquiti tiquiti tiquiti.

*

Chant de danse (Canto de danza)

La terre est secouée. Le chant commence,
aussitôt qu’ils l’entendent
Aigles et Jaguars se mettent à danser.

Que vienne le Huexotzinca, et qu’il voie comme sur la route des Aigles
donne de la voix et crie avec force le Mexicain.

Sur la montagne des clameurs, dans les jardins de terre argileuse
on offre des sacrifices, face à la montagne des Aigles
où s’étend la brume des boucliers.

Là où résonnent les grelots,
vainc et conquiert le Chichimèque,
là où s’étend la brume des boucliers.

Aigles et Jaguars font un tonnerre de grelots,
ils fixent le regard à travers leurs boucliers de joncs,
portant des casques au panache de plumes de quetzal
s’agitent les mortifères Chichimèques.

Ah, fixe tes yeux sur moi,
par mon effort je m’élève dans la maison des boucliers,
n’y aura-t-il ici aucun de ceux qui étaient avec nous ?
où vas-tu ? qu’est-il advenu de ta parole ?

Ah, je suis né dans la guerre fleurie.
Dans l’Acolihuacan de Nezahualcoyotl
la guerre sacrée s’est enflammée,
ton vin des dieux a moussé,
la bataille a été réunie en bouquet,
elle a flamboyé là-bas sur la rive des eaux.

Je suis à la fête, je suis l’oiseau précieux de l’eau fleurie,
j’élève mon chant vers le ciel, mon cœur vit en Anahuac.
Sur la rive des eaux d’hommes virils je répands mes fleurs,
pour avec elles parer et enivrer les princes.

Je souffre, mon cœur de poète souffre,
sur les rives des Neuf-Courants, ô frères,
sur la Terre fleurie, où je veux aller, au lieu où l’on est revêtu d’apparat.

Je me pare d’un collier de pierres précieuses
grandes et rondes, conformément à mes mérites de poète.
Avec l’éclat des pierres précieuses je montre ma gloire,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Je ne fais que chanter et souffrir sur la terre,
moi poète, je tire de l’intérieur de moi ma tristesse,
le chant enivre mon cœur, sur la Terre fleurie je suis dans mes plus beaux atours.

Les œuvres des Toltèques, leur peinture ne s’effacera pas,
moi poète, mes chants vivront sur la terre,
avec des chants mes serviteurs possèderont mon souvenir,
je dois m’en aller, je dois mourir, je serai étendu sur une natte de plumes jaunes.

Mes mères pleureront, il pleuvra les larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

Je souffre, il n’y a plus d’esclave ni de serviteur perforé par les plumes.
Mon habit de plumes est devenu fumée à Tlapalla,
je dois m’en aller, je dois mourir, on m’étendra sur une natte de plumes jaunes,
mes mères pleureront, il pleuvra des larmes,
comme l’épi de maïs se dépouille de ses grains, mis à nu,
ainsi je serai réduit à une pile d’ossements fleuris
sur la rive des Eaux Jaunes.

*

Chant de Chalco (Canto de Chalco)

Parmi les roseaux de Chalco, où se trouve la demeure du dieu,
la grive verte et chatoyante gazouille, la grive rouge aux nuances rosées ;
sur les ruines de pierres précieuses,
chante l’oiseau quetzal.

Là où s’étend l’eau fleurie,
entre des fleurs de jade aux riches parfums,
parmi les fleurs est venu le trogon, se mêlant à elles.
Il chante au milieu d’elles,
au milieu d’elles règne l’oiseau quetzal.

Si je commence mon chant, moi poète, il s’entretissera de boutons de fleurs,
là où s’étend la forêt des fleurs aux riches parfums.

Les fleurs odorantes dansent au son du tambourin,
pleines de rosée, et s’éparpillent.
Là s’élève notre père le soleil,
dans une urne de jade, puis dans ses beaux atours descend,
comme paré de colliers de turquoises,
tandis qu’il pleut des fleurs dans mille nuances de lumière.

Allons, princes, chantons, réjouissons celui qui donne la vie
en écrivant un beau chant fleuri.

Les fleurs ont atteint leur perfection, les fleurs du printemps,
baignées par la lumière du soleil.
Les fleurs colorées sont ton cœur et ton chant, ô dieu !

Qui n’aime point les fleurs, ô dieu de la vie ?
Toi qui fais ouvrir les bourgeons des fleurs,
qui ouvre leurs corolles, les fleurs se fanent baignées par le soleil.

Je viens de ta maison, moi, belle fleur parfumée,
j’élève un chant pour partager mes fleurs.
Qu’elles soient butinées, qu’elles soient répandues, les fleurs odorantes ;
le dieu ouvre ses fleurs, elles viennent de son jardin là-bas, les fleurs.

*

Chants de printemps (Cantos de primavera)

I

Le quetzal fleuri et la spatule rosée sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Seul en butinant des fleurs versicolores ils sont contents :
ils se réjouissent parmi les fleurs, avec elles ils sont joyeux.

Ton corps et ton cœur sont incrustés de turquoises,
ô prince chichimèque Telitl : ton cœur est une émeraude,
c’est une fleur précieuse, fleur blanche et parfumée : délectons-nous !

Tu es venu enguirlander l’Arbre Fleuri aux fleurs délectables :
À Tamoanchan, paradis terrestre, lieu de fleurs brillantes,
celles-ci ouvrent leurs corolles, la racine elle-même est fleur,
et entre les fleurs resplendissantes tu chantes, ô étranger,
l’air délicieux que tu as entendu, ce que tu as entendu là-bas s’entrelacer.
…..Délectons-nous !
On ne vit qu’une fois :
ô prince chichimèque, délectons-nous :
on ne peut emporter les fleurs au pays de la mort :
elles nous ont seulement été prêtées… Il n’est que trop vrai que nous partirons !
Oui, en vérité, nous nous en allons,
en vérité nous devrons laisser les fleurs et les chants et la terre :
il n’est que trop vrai que nous partirons !
Là où nous allons quand nous mourons, là où nous allons,
vivons-nous encore ? est-ce un lieu de vie ?
Est-ce un lieu où celui qui donne la vie rend heureux ?

C’est seulement sur la terre que se trouvent les fleurs odorantes
et les chants, qui sont notre bonheur et notre pompe.
Alors délectez-vous en !

Prenez du plaisir, princes chichimèques, car nous devrons nous rendre à sa demeure,
à la maison de la mort, ô prince Popocatzin,
et toi, étranger, Acolihuatzin, vous aurez à gravir la montagne :
nul ne peut rester sur la terre où restent les fleurs odorantes
et les chants qui sont notre bonheur et notre pompe.

II

Mon cœur de poète est triste,
je souffre car les chants et les fleurs sont la seule chose que j’accumule sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Si une seule fois tu te fatigues, te montres négligent,
tu auras occulté ta gloire et ta réputation sur la terre.
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Puisse-t-on vivre en tous lieux sur la terre,
ô toi, par qui l’on vit, quand il faudra descendre,
quand il faudra se rendre à ta demeure !

Là-bas dans la région où l’homme mortel disparaît,
il me faudra oublier nos chants, nos fleurs,
quand je devrai descendre et me rendre à ta demeure !

Hélas ! ainsi souffrons-nous, ainsi mourons-nous : si seulement c’était déjà fait !
Que disent du mal de nous, que nous antagonisent Aigles et Jaguars !
Ils parlent en vain, ceux qui nous haïssent et veulent notre mort !

Comment peux-tu faire cela ? Comment peux-tu lui prendre ses fleurs ?
Ah, là où elles se cueillent, ou non, c’est là le lieu difficile,
le lieu où l’on acquiert la gloire, au milieu du champ de bataille.

Même s’ils sont en paix, ne vous y fiez point :
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?
Qu’ils parlent tant qu’ils veulent, ceux qui nous haïssent, qui veulent notre mort :
nous devrons tous nous rendre à la maison de la mort !

Ah, ressentez la douleur, ô Tezcacoatl et Atecpanécatl,
bien que vous soyez parés de colliers d’émeraudes,
bien que vous soyez orgueilleux et vous fiiez à lui,
où est le lieu de la lumière, puisque se cache celui qui donne la vie ?

III

Est-il vrai que tu vis là, dans la tristesse, ô donneur de la vie ?
Peut-être que oui, peut-être que non, comme ils disent.

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Qui pourra dire si c’est la vérité ou non ?
Comme il est difficile de te connaître et de te faire changer,
ô donneur de la vie !

Que vos cœurs ne s’affligent point.

Ô donneur de la vie, je souffre : se peut-il que jamais,
que jamais je n’aille te rejoindre ?

Tu te partages amoureusement, et de ton pouvoir provient
le bonheur, ô dispensateur de la vie :
les fleurs précieuses, les fleurs odorantes,
ces fleurs que je désire et par lesquelles je souffre.

Émeraudes et plumes de quetzal en abondance
sont tes paroles et ton cœur, mon père, par qui l’on vit :
tu vois celui qui souffre et la souffrance :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Tes fleurs ouvrent leurs corolles de pierres précieuses,
ô donneur de la vie, les fleurs poussent dans les jardins,
elles ouvrent leurs corolles de brillantes turquoises :
encore un court instant et je serai à tes côtés.

Ô je ne me délecte point, je ne connais nul bien-être, je ne peux rien savourer sur la terre :
ainsi je suis né, ainsi j’ai vécu : je n’ai goûté qu’infortune aux côtés d’autrui.
Considérez cette vie comme un prêt, mes amis.
Tôt ou tard, selon ta volonté, ô donneur de la vie,
nous devrons nous rendre à ta maison. Mes amis, prenons du plaisir !

*

Moi, le chanteur… (Yo, el cantor…)

Moi, le chanteur, je crée un poème
beau comme la précieuse émeraude,
comme une émeraude brillante, resplendissante.
Je m’adapte aux modulations
de la voix harmonieuse du trogon…
comme le tintement des clochettes,
le tintement des clochettes dorées…
Ainsi je chante ma chanson parfumée
semblable à une gemme chatoyante,
à une brillante turquoise,
à une émeraude resplendissante,
mon hymne fleuri au printemps.