Tagged: poésie futuriste

Poésie futuriste italienne: Traductions

Après les traductions de la poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni (ici), voici, tirés de la même anthologie, Per conoscere Marinetti e il futurismo (1975), quelques poèmes d’autres poètes futuristes italiens marquants, à savoir : Aldo Palazzeschi (un poème), Paolo Buzzi (2), Enrico Cavacchioli (5, de deux recueils différents), Ardengo Soffici (2) et Bruno Corra (1).

Ardengo Soffici fit connaître Rimbaud en Italie.

*

Aldo Palazzeschi
L’Incendiario
(L’incendiaire, éd. de 1913)

Qui suis-je ? (Chi sono?)

Qui suis-je ?
Suis-je, peut-être, un poète ?
Non, certainement pas.
Elle n’écrit qu’un seul mot, très étrange,
la plume de mon âme :
folie.
Suis-je donc un peintre ?
Pas davantage.
Elle n’a qu’une seule couleur,
la palette de mon âme :
mélancolie.
Un musicien, alors ?
Non plus.
Il ne se trouve qu’une seule note
sur le clavier de mon âme :
nostalgie.
Je suis… quoi ?
Je mets une loupe
devant mon cœur
pour le faire voir aux gens.
Que suis-je ?
Le saltimbanque de mon âme.

*

Paolo Buzzi
Versi Liberi
(Vers libres, 1913)

En bateau sur les lacs de la Havel (In battello sui laghi dell’Havel)

Cartes vertes,
en vous plonge et nage l’âme
comme la langue altérée dans la coupe de menthe,
comme la murène ivre dans les aquariums de son bonheur.
Grosses Fenster, Frei Bad, sombres de lie smaragdine,
versez-moi dans le cœur une carafe d’absinthe !
Ô Wannsee, je veux goûter ton philtre,
ô Havel, rends-moi ivre mort de ton alcool céruléen !
On part, entre les cygnes. La barque blanchissime
est, un peu, le plus grand d’entre eux.
Je regarde les ombres profondes des flots,
l’énorme forêt subaquatique
copiant le pays de feuilles émergé.
Tout est frisson liquide qui transporte.
L’âme se ridule de petites vagues comme une lagune.
J’adore les îles minimes aux arabesques vertes
comme les palmes sur le collet des académiciens français :
et je pense à des exils, à des nids, à des hamacs nuptiaux dans les méandres.
Les moulins à vent tournent sur le fil de l’air,
horloges démesurées
du temps et de l’espace qui passe.

*

La nécropole des miettes (La necropoli delle merende)

NdT. L’éditeur de l’anthologie précise qu’il s’agit, comme plusieurs autres poèmes du recueil, d’une impression du Danemark.

Voici les tombes.
Choses tranquilles, blanches et élégantes.
Les arbres du Nord, monuments d’émeraude,
leur font des ombres divines.
Et les bancs, là, à côté
où une famille se repose avec ses pensées.
Et la table basse
où une famille déjeune avec ses morts.
Le soleil
tellement rose de ces cieux et de ces mers, se couche.
On dirait qu’il noie dans les âmes écarlates
toute métaphysique peur du soir.
Voilà les sépultures
où tombent les larmes :
puis, plus tard, les miettes.

*

Enrico Cavacchioli
Le Ranocchie Turchine
(Les grenouilles bleues, 1909)

Ballade des gnomes : La nuit de la Saint-Pierre (Ballata degli gnomi: La notte di San Pietro)

Un lent fouillis de gnomes, de toutes couleurs, de tous genres, blêmes et laids, aux noms longs ou courts, sautille, et rit à une vieille carcasse de vieux cheval édenté gisant au milieu d’un pré, parmi les épis qui s’élèvent et s’abaissent au rythme d’une tarentelle.

Le roi des gnomes, en verdâtre jaquette de mousse, garde son regard coruscant sur son peuple réuni. Il ne danse pas.

La reine blanche, en cortège, parmi les satins, les brocarts, les brandebourgs, soupire en son doux parler, comme elle ferait au palais : papillonne entre les dames.

Guitares aux cordes de roseau, trompettes aux gammes de sifflement sont les instruments des imperceptibles pygmées de la terre hauts d’un empan. La nuit tombe.

Des ballades d’un infâme musicien soupirent sataniquement ; de toutes les branches répondent des bâillements de feuilles dans le vent. Les gnomes entament de souples gavottes et polkas au beau clair de lune. Quelle soif !

Les dames sont inquiètes ! Pour boire, le banquet se réunit. Au loin gargouille la fontaine. Un couple s’éloigne, puis d’autres se forment l’un après l’autre, comme à l’appel. L’amour altéré n’éclate pas ! On entendrait tomber une feuille.

– Fleur de lys,
lacrimule de gnome,
voilà, j’ébouriffe
ta petite corolle.

– Ô monsieur,
suave comme le lait,
sentez-vous comme bat
mon cœur !

– Je veux avoir
ton âme dans un baiser.
Sens-tu comme je t’embrasse,
encensoir ?

– Tes baisers me font
tant de mal,
ne vois-tu pas avec quelle crainte
bat mon aile ?

– Tant de bien
plutôt ! Sur la bouche
palpitent et résonnent
baisers, veines,

âme, cœur,
et l’âme devrait
ployer, aussi fragile
qu’une fleur…

À présent sifflements et claquètements, parmi trilles et tintements et stridulations !

À l’ombre de tristes lentisques, les gnomes galopent en selle à dos de grillons. Le Roi s’en va sur la croupe d’une souris en caparaçon bleu, et derrière lui la reine, dans cette mer de vert que fauche la course des farfadets.

Et silencieux les gnomes consternés zigzaguent en faisant des pirouettes, le cœur défaillant au premier signal des sentinelles…

En de blancs palais de verre enfin ils entrent doucement.

À présent l’orage va se déchaîner. La lune est morte. Et Saint Pierre ouvre grand son cœur aux nuages !

NdT. J’ignore si les « blancs palais de verre » sont une allusion à la barque de saint Pierre, une tradition italienne de la nuit du 28 au 29 juin : on mettait du blanc d’œuf dans une bouteille en verre qu’on laissait à l’air libre toute la nuit, pour retrouver au matin l’albumine sous forme de filaments faisant penser aux mâts et voiles d’une embarcation.

*

Cavalcando il Sole
(En chevauchant le soleil [ou Le soleil à dos de cheval], 1914)

Printemps bourgeois (Primavera borghese)

Allées du soir, paresseuses dans l’ombre chaude du dernier soleil !
Les choses se confondent dans un diaphane nuage d’absence
et les arbres tendent leurs grands bras habillés
d’une verte frange de feuilles vives
au-dessus des sièges solitaires : où chuchotent les printaniers amants.

Ce coin de mystère ouvre grand les panoramas bleus
du désir dans toutes les pupilles qui rêvent,
et le désir à chaque instant redouble.
Un par un, couple après couple, passent
des hommes et des femmes enveloppés dans des manteaux de ténèbres.
Ils vont le pas fatigué comme s’ils s’attardaient sur leurs baisers,
comme s’ils marchaient sur leurs douces paroles :
au pays des amoureux
que le printemps éclaire de petites lucioles sentimentales.

La ville a oublié ce grand jardin, qui vit
dans l’ombre solitaire de sa décrépitude,
et hormis ces ombres d’amour qui passent
embrassées, peut-être une seule fois, à la recherche de la joie,
personne ne dérange le silence de la solitude bourgeoise :
pas même les grillons !

Les arbres esseulés se profilent dans le ciel, balançant
leurs bras, comme si à chaque couple qui passe
et s’éloigne à la cadence des longs baisers,
ils voulaient lancer une pluie de fleurs :
comme une poignée de dragées.
Ils deviennent plus violets
à chaque minute : puis s’inclinent devant les étoiles
en une révérence maladroite,
et s’endorment dans une extase complète
immobiles : pour ne pas troubler de leur présence importune
ces faux appels traîne-savates
de faux amoureux : trop ivres de lune…

*

La fontaine aux rouges-gorges (La fontana dei pettirossi)

Autour de la vasque, par un étrange miracle de la nuit,
les lilas ont poussé tout à coup
en ombelles de suave parfum,
et l’eau est violacée comme les fleurs qui la boivent
à petites gorgées, de leurs petites bouches corrompues.
Une aube tépide s’alanguit sans soleil
dans le ciel. Le vent est révolutionnaire
et mélange les arômes. La vasque glacée
fait trembler de froid l’eau qui blêmit.
Ô mon démon, et toi, tu ris avec les fleurs
quand leur parfum m’épuise ;
tu ris avec la clarté des cieux
quand leur lumière m’aveugle ;
et tu te caches dans les haies et les buis
quand l’ombre d’un rouge-gorge en vol
met une goutte de sang dans la mer des lilas :
en passant sur la fontaine aux rouges-gorges.

Mais ce matin c’est moi qui chante !
Et ma voix est plus fraîche
que l’eau de toutes les sources !
Et mon cœur a le parfum de toutes les corolles !
Je suis plus simple et je chante !
Je te regarde dans les pupilles jusqu’à mourir d’épuisement,
parce que je suis la caresse du printemps
la plus tiède. Je te parle sur la bouche
pour que tu connaisses le frémissement de mon discours : je mets
entre tes lèvres charnelles comme une feuille de rose.
Et je te ferme les oreilles : pour que tu ne sentes pas – toi seule ! –
que je suis le rebouteux de moi-même
qui dans la vieille âme corrodée et tranquille
cherche un frisson de sang : – pour toi seule ! –
comme la tache qui dans la mer des lilas
en passant sur la fontaine aux rouges-gorges
met l’ombre d’un rouge-gorge en vol !

*

Chant de la route ouverte (Canto della via aperta)

Solitude divine exterminée, que je corromps avec l’ombre
de la pensée quand je te chevauche !
Route ouverte, qui conduis je ne sais où, mais qui ignores
le vulgaire fouler de ta pierre vivante par les savates effilochées !
Toi qui commences où
entre deux haies s’est perdue la ville qui fume
et qui parfois te suit du sifflement
de ses cheminées violentes,
effrayant les essaims de moineaux paysans
en chemin vers la gouttière d’une cathédrale ;
sois toute fraîche de perles comme une reine,
quand la rosée t’assaille ;
sois torrent de boue quand la pluie te fouette ;
sois nuage de poussière quand t’incendie le soleil d’été ;
accueille-moi enfin
sur le tapis roulant de ta longueur.

Nous irons alors, hommes qui désirez ma route !
Partout où se trouve la halte de l’épuisement, vous serez avalés par une porte ouverte dans l’ombre, quel que soit le pas rythmant votre vie inquiète !
Avec la guitare, chantant à la fatigue qui vous martèle,
ou titubant comme saouls sous la bêche qui vous opprime,
ou roulés sur la force complice des trains,
ou dans la fuite merveilleuse des automobiles conquérantes,
ou sur les ailes domptées des vautours
aux cœurs de machine !

Je suis avec vous, est-ce que vous me voyez ? Entendez-vous mon pas de géant fouler la terre devant vous ? Écoutez-moi au moins une fois, quand de la voix bronchique de mes poumons
je vous enseigne le chemin inconnu de la route libre !
Soldats comprimés sous le sac à dos, rendus inertes par la marche,
ôtez les culasses de vos fusils,
abandonnez les pelotons qui veillent dans les bivouacs !
Ouvriers qui bringuez dans la fatigue et dans le vin ;
pâles femmes bégayantes, au ventre plein d’enfants ;
adolescents phtisiques des verreries, qui soufflez
les bulles de savon de votre mort ;
tisseuses aux bras maigres, jambes laborieuses d’araignée ;
hommes rassasiés de la vie, avec la podagre du sentiment ;
au bout de la route ouverte, vous trouverez tous un idéal !

Il y a l’armée qui attend aux confins,
courbée sur des canons infernaux,
que l’ennemi apparaisse : l’ennemi de toutes les heures,
le Doute. Il y a l’atelier le plus satanique de sa forge,
serré dans les courroies papillonnantes des moteurs
qui enfantent majestueusement, régulièrement d’autres machines de métal aux longs bras articulés devant se substituer à l’homme dans sa fatigue monotone.
Il y a les passionnés les plus vigoureux pour vos chaudes carcasses ; et les fours les plus brûlants
pour vos poumons assoiffés, et les métiers à tisser les plus frénétiques
pour vos funèbres linceuls, tissés de rayons de soleil.

Mais en avant ! Mais en avant, sur notre chemin multiple
devant vous et moi qui suis la perfection du bien
et du mal ; parce qu’au bout de ma route
qui ne finit jamais, je roule autour de la terre
l’infatigabilité périodique de ma lassitude mortelle.
Vous retrouverez tout, mais dans une vie plus triste
et plus douce, que nous rénovons depuis les origines
pour la simplifier, à condition d’aller toujours
plus avant, derrière un condottiere poète
qui unit les étoiles à la terre et le divin à l’humain.

Hommes avares et malfaisants ! D’une femme qui plaît
vous avez les mains fuselées effeuillant des fleurs,
ou les griffes crochues lancéolées au couteau,
et les yeux d’ombres sinistres comme la mort ;
ou vous sautillez des bonds volubiles de pie,
ou la fuite rampante du larron apeuré,
ou la fatigue onctueuse de la béguine aveugle,
ou le mépris effronté du héros à l’agonie,
prêtres et soldats, démocrates et ducs,
empereurs et courtisanes, artisans et maîtres, courez derrière moi, sans défaillir !
Et liez la terre au pas qui s’engouffre
dans une vitesse renouvelée, une nouvelle ardeur :
votre vie est terminée, la nôtre commence !

*

Temps de tambour (Tempo di tamburo)

Ô vous qui viendrez après moi !
Et avez l’agilité féline de la jeunesse
et le ciel clair dans vos pupilles infinies,
agitez au vent mon cadavre comme un drapeau !

Je vous ai enseigné l’extase
divine du libre chant : celle que trouve le derviche
dans le vertige de sa danse infernale.
Et je vous ai dit que la jaune stridulation des cigales
monotones dans le midi incendié par le soleil
ne fait jamais augurer le dernier soir de l’hymne.
J’ai giflé vos âmes molles et viles
afin que votre race se fonde avec votre histoire :
comme l’orage livide confond vos lamentations.

Quand vous êtes envahis d’amour, je vous ai dit de vous coucher
sur des lits de sable bleu, les pieds nus baignés
par un torrent glacé tombé de la lune !
Que les fous crient ! Et que les hommes qui disent qu’ils pensent
s’endorment : appuyés les uns sur les autres
pour mourir distraitement
en se rendant compte qu’ils sont vivants !

Que cette force satanique que donne
la torride illusion d’un empire absolu
vous accompagne, ô vous qui viendrez après moi.
Alors, au puissant roulement des tambours funèbres,
renversez d’un coup ce monde agonisant
avec le levier d’or que j’ai forgé pour vous !

*

Ardengo Soffici
BÏF§ZF + 18: Simultaneità – Chimismi lirici
(BÏF§ZF + 18: Simultanéités – Chimismes lyriques, 1915)

Poésie (Poesia)

Un seul coup de sonnette de ta voix sans époque et toutes les joailleries de ce résigné crépuscule en pantoufles se mettent à étinceler créant un jour nouveau

Une aile trempée d’azur repaye les spleens avec la suie de tant de débâcles avant le corps à corps hors des hiéroglyphes de la métaphysique acide

C’est comme si nous n’étions pas morts Ces vermisseaux pâles sont des cheveux blonds et les vieilles ironies un mensonge d’affiches publicitaires poussées sur les murs du tombeau

Un seul tour de tes yeux d’or (je ne parle pas à une femme) – et adieu l’expectative du repos et le coucher de soleil méthodique et la sagesse diplomatique des liquidations amoureuses

Nous voilà de nouveau parmi la jeunesse des verts brisés de frondaisons détrempées dans les nudités primitivisme tremblé le long de ces rayures d’eau rose et bleue refluant vers un reflet de mamelles et de soleil dans un déluge de violettes gelées

Le lumières les soies l’électricité des anciens regards idylliques introuvables oubliés avec vins et paradoxes Science laborieuse ! Arc-en-ciel qui tourne et bourdonne avec une diffusion de prismes comme dans les créations

On recommence Ville campagnes et cœur C’est la ville pour de vrai À quand la fanfare idiote des fantasmagories masquées dans le trot obscur des diligences ?

Adieu ma belle adieu

Ô ce n’est encore qu’une pauvre farce dans le scénario à perpétuité des étoiles oscillantes sur cette maison d’illusions pensée fermée et ouverte peut-être à tout ?

*

Arc-en-ciel (Arcobaleno)

Trempe 7 pinceaux dans ton cœur de 36 ans accomplis hier 7 avril
Et illumine la face défaite des anciennes saisons

Tu as chevauché la vie comme les sirènes nickelées des carrousels de fête foraine
En promenade
D’une ville à l’autre de philosophie en délire
D’amour en passion de royauté en misère
Pas d’église de cinéma de rédaction ni de taverne que tu ne connaisses
Tu as dormi dans le lit de toutes les familles

Il faudrait faire un carnaval
De toutes les douleurs
Oubliées avec le parapluie dans les cafés d’Europe
Disparus derrière la fumée avec les mouchoirs dans les wagons-couchettes en direction du nord du sud

Des pays des heures
Il y a des voix qui vous accompagnent partout comme la lune et les chiens
Mais aussi le sifflement d’une cheminée d’usine
Qui mélange les couleurs du matin
Et des rêves
On n’oublie pas non plus le parfum de certaines nuits dans les aisselles de topaze
Ces froides jonquilles près de mon coude sur la table
Étaient peintes sur les murs de la chambre n° 19 de l’Hôtel des Anglais à Rouen
Un train se promenait sur le quai nocturne
Sous notre fenêtre
Décapitant les reflets des lanternes multicolores
Parmi les bouteilles de vin de Sicile
Et la Seine était un jardin de drapeaux enflammés

Il n’y a plus de temps
L’espace
Est un ver crépusculaire qui se rabougrit dans une goutte de phosphore
Toute chose est présente
Comme en 1902 tu es à Paris dans une mansarde
Couvert par 35 centimètres carrés de ciel
Liquéfié dans la vitre de la lucarne
La Ville† t’offre encore chaque matin
l’arôme fleuri du square de Cluny
Du boulevard Saint-Germain tonitruant de trams et d’autobus
Parvient le soir à ces campagnes la voix éméchée de la vendeuse de journaux
De la rue de la Harpe
« Paris-cûrses » « l’Intransigeant » « la Presse »
Le magasin des Chaussures Raoul fait toujours concurrence aux étoiles
Et je me caresse les mains toutes trempées des liqueurs du coucher de soleil
Comme quand je pensais au suicide près de la maison de Rigoletto

Oui mon cher
L’homme le plus heureux est celui qui sait vivre dans la contingence comme les fleurs
Regarde ce monsieur qui passe
Et allume son cigare, fier de sa force virile
Retrouvée dans les quatre pages des quotidiens
Ou ce soldat de cavalerie galopant dans l’indigo de la caserne
Avec un bouquet de lilas entre les dents
L’éternité resplendit dans un vol de mouche
Mets l’une près de l’autre les couleurs de tes yeux
Indique ton arc
L’histoire est fugace comme une salutation à la gare
Et l’automobile tricolore du ciel bat toujours plus vainement son record parmi les vieilles machineries du cosmos
Tu te rappelles en même temps que d’un baiser semé dans le noir
Une vitrine de libraire allemand avenue de l’Opéra
Et la chèvre qui broutait les genêts
Sur l’escalier en ruines du palais de Darius à Persépolis
Il suffit de regarder autour de soi
Et d’écrire comme on rêve
Pour ranimer le visage de sa joie.

Je me rappelle tous les climats qui se sont caressé à ma peau d’amour
Tous les pays et toutes les civilisations
Rayonnant à mon désir
Neiges
Mers jaunes
Gongs
Caravanes
Le carmin de Bombay et l’or brûlé de l’Iran
J’en porte les hiéroglyphes sur mon aile noire
Âme tournesol le phénomène converge dans cette école de danse
Mais le chant le plus beau est encore celui des sens nus

Silence musique de midi
Ici et dans le monde poésie circulaire
L’aujourd’hui épouse le toujours
Dans le diadème de l’arc-en-ciel qui monte
Je suis assis à ma table et je fume et regarde
Voilà une jeune feuille qui trille dans le jardin d’en face
Les blanches colombes voltigent dans l’air comme des lettres d’amour jetées par la fenêtre
Je connais le symbole le chiffre le lien
Électrique
La sympathie des choses lointaines
Mais il faudrait des fruits des lumières et des multitudes
Pour tendre la guirlande miraculeuse de cette Pâques

Le jour s’enfonce dans le bassin écarlate de l’été
Et il n’y a plus de paroles
Sur le pont de feu et de gemmes

Jeunesse tu passeras comme tout finit au théâtre
Tant pis† Je me ferai alors un habit fabuleux de veilles affiches

En français dans le texte. De même, les noms des journaux criés par la vendeuse sont en français : « Paris-cûrses » est, avec l’accent de la vendeuse tel que retranscrit par le poète, le journal hippique Paris-Courses.

*

Bruno Corra
Con mani di vetro
(Avec des mains de verre, 1910-1914)

Crépuscule (Crepuscolo)

…?… :

ce crépuscule gonflé de nuages et qui blasphème le firmament s’occupe trop de moi ; je sens deux yeux de marais fixés sur mon esprit ; ce sont les verts marécages de mes deux années de fièvres qui reviennent me lécher : étouffe-toi avec ta lèpre d’aurore, avec tes plaies d’étoiles !

OBSERVATION :

c’est une fenêtre pleine de nuages qui s’accorde secrètement avec le foyer plein de cendres, appuyant doucement sur une virgule qui voulait me venir sur le papier et qui à la place s’est envolée au-dessus dans l’éther, où elle reste immobile, comme une clé de voûte.

ÉCHO DE L’OBSERVATION :

(si ces lois d’équilibre entre les existences sont vraies, dans cet espace, dites-moi, est-ce qu’il tombe des plumes ébouriffées, des mottes de terre, de durs globules quand je parle ?)

ENFANTILLAGE :

peut-être que pour ne pas devenir toujours plus noir comme ce crépuscule il faudrait que je me mette sur la tête le chapeau de paille que je portais à neuf ans, ce chapeau jaune qui disparaissant un jour (qui l’a pris ?) du vestibule rouge où il se trouvait, sur le portemanteau, laissa l’air sans appui, mou, déséquilibré, et qui s’il revenait à présent de l’évaporation des choses passées serait peut-être orné de mille jeux d’alors matérialisés en rubans voletants et multicolores.

…?… :

une étincelle de ma pensée ricoche contre le crépuscule sur toutes les têtes de femme que j’ai vues tournées vers la mer.

Florence, 1911

Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni

Corrado Govoni (1884-1965) est un poète italien associé au mouvement « crépusculaire » ainsi qu’au futurisme, mouvement également d’origine italienne mais ayant largement dépassé les frontières de l’Italie, sous l’impulsion notamment de son initiateur et principal théoricien, Tommaso Marinetti.

Les poèmes qui suivent sont tirés de deux recueils de Govoni ; je ne les ai pas trouvés dans les recueils eux-mêmes mais dans une anthologie de poésie et d’autres textes futuristes intitulée Per conoscere Marinetti e il futurismo (Pour connaître Marinetti et le futurisme), sous la direction de Luciano De Maria (Mondadori Editore, 1973).

À noter, avec les « violons électriques » du poème Nuit, un exemple d’anticipation à la Jules Verne, par le biais de l’image poétique plutôt que de l’imagination scientifique.

*

Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)

.

À Venise électrique (A Venezia elettrica)

Pour Donna Giulia Matilde Valerio

Accoucheuse des rêves des poètes,
j’ai dans le sang le trouble sortilège
de l’eau de tes canaux fétides
verts comme la lie nauséabonde
qui reste dans les verres
où sont mortes des fleurs ;
j’ai dans l’âme la divine mélancolie
de ton visage de femme corrompue,
dévorée par l’insomnie de la fièvre,
sucée jusqu’à la moelle
par les bouches brûlantes
de toutes les luxures.
Tu me fais mal, je le sais ;
tu me distilles dans les nerfs une inquiétude obsédante,
m’irrites, m’empoisonnes : avec ton humidité
phosphorescente de sépulcre fermé,
tu suscites en moi mille anomalies douloureuses.
Pourtant tu me plais, éperdument.
Tu me plais : avec tes gondoles de papier mâché
qui glissent silencieuses sur tes voies d’eau
comme des pelotes funèbres en tissant
un labyrinthe inextricable ;
ou se balancent aux amarrages dans l’attente
agitant leur brillante queue de sirène ;
ou se réunissent mystérieusement
la nuit, sombres, en un traghetto solitaire,
veillées par le phare dentelé,
comme un noir cimetière flottant ;
ou bercent mollement
devant un hôtel voluptueux
une belle étrangère souriante
sur la tête de qui pèse sa perruque
calme serpent blond
enserré dans des cuirasses d’ambre et de nacre
et les yeux sans fond des diamants.
Tu me plais : avec tes palais sordides
qui muent comme les platanes,
impressionnables comme des caméléons,
portails de cathédrales en ruines
porches profonds et ténébreux
aux puits sonores comme des tambours
où l’on croit entendre encore
l’antique sanglot des Danaïdes ;
avec tes piliers semblables
à des pantins ridicules
aux vêtements décolorés à force de pleurer ;
avec tes miroirs d’argent
où affleurent
d’aguichantes barbes noires de morettas,
des masques roses comme des confitures ;
avec ta musique brûlant les cœurs
ainsi qu’un vitriol ineffable ;
avec tes murs vérolés
infectant l’eau de colorations électriques ;
avec ta lune exaltante
que la lagune avale
comme une pastille de quinine
pour guérir sa fièvre lancinante ;
avec tes hivers lents, silencieux
quand sur un pas de porte on voit
blanchoyer la neige
comme si de fantastiques Pierrots
y avaient amassé de la farine
pour jouer un de leurs tours à Colombine ;
avec tes peaux d’orange
flottant sur le canal
comme les babouches perdues
de quelque dogaresse ;
avec tes cloches de verre
noires comme tes gondoles,
vertes comme l’eau de tes canaux,
consumées comme tes marbres,
losangées comme tes piliers ;
avec tes longues cheminées,
pluviomètres des larmes du ciel,
clepsydres des verts crépuscules,
encensoirs de nuages violets ;
avec tes femmes languides
au visage éternellement pâle
comme par l’usage prolongé du masque,
comme si elles sortaient à peine d’une fête nocturne.

En un palais obscur,
un viride escalier ;
par-dessus un mur regardent
des roses à pommade.

Contre un pilier bleu,
sur un canal, l’eau clapote ;
au portillon d’un jardin,
une orange montre un mamelon doré.

Sur un toit, se pose la neige tranquille
de tourterelles amoureuses ;
une fenêtre distille
le vernis d’une fleur.

Moretta ou morettina : masque de femme à Venise.

*

Les saisons (Le stagioni)

Je te chante, ô douce saison du printemps,
jeunesse du monde ;
avec tes hirondelles qui arrivent de la mer
un matin de mars ;
avec ton timide redoux
de violettes le long des fossés ;
avec tes brefs crépuscules de pêchers
dans le verger floribond ;
avec ton coucou allant d’arbre en arbre
sans savoir où
suspendre son horloge moqueuse ;
avec tes roses qui rougissent
aux baisers ardents du soleil ;
avec tes lys purs
en procession
comme un blanc miracle ;
avec tes molles prairies
d’encens et de couleurs
où dansent en voiles vaporeux
de brume les Heures languides
et toi nue, échevelée
galopant sur la croupe du vent fougueux
que tu guides avec des rênes délicats
de primevères et de marguerites ;
avec ton pain vert
qui mûrit entre les arbres tranquilles ;
avec tes averses soudaines
semblables aux pleurs imprévisibles,
sans cause des enfants ;
avec ton magique arc-en-ciel divisionniste
qui est ta ceinture de bal ;
avec tes beaux nuages pompeux
qui sont tes divans moelleux ;
avec tes clairs canaux en méandres
qui reflètent dans leur cours
tant de choses douces et tristes :
la longue et pâle affliction
des saules pleureurs,
le refus des peupliers solitaires,
les mauves rouges dans leurs pots aux fenêtres
et les blanches façades des maisons ;
avec tes puits frais
épars à travers la campagne
semblables à d’étranges et blanches guillotines en hiver ;
avec tes placides couchers de soleil
où se dessinent les monts lointains
comme d’énormes chevaux ;
avec tes aubes d’or
quand tonnent les cloches
et que les coqs chantent dans les fermes
au loin l’ave maria.
Je te chante aussi, ô été ardent ;
avec ton froment blond
où brillent les pavots
comme des garibaldiens cachés ;
avec ton vert et odorant océan de chanvre ;
avec ta chaleur torride
qui fait rechercher avec volupté
l’eau fraîche des valats :
à la surface étonnés affleurent
les longs brochets, les couleuvres d’eau
poursuivent les rainettes craintives.
Oh dans les nuits languides
les vertes retraites aux flambeaux des lucioles
et les rossignols futuristes
qui se contentent des applaudissements des grenouilles !
Dans les prés les tas de foin
sont comme un campement d’odeurs.
Les hauts peupliers gardent la plaine.
Dans les cuves et les puits les crapauds
font entendre leur voix de basson.
Et la chouette au milieu des tombeaux
déclare orgueilleusement :
« Tout est à moi ! tout est à moi ! »
Je chante aussi pour toi, ô grave automne ;
avec tes fruits exquis
suspendus aux branches effeuillées
comme un bonheur accompli ;
avec tes tristesses finales :
les pluies monotones
qui arrosent de gouttes les fenêtres pâles
et engourdissent l’âme ;
les brouillards implacables
qui fument comme un encens inodore
et réduisent tout autour de nous le monde,
et les nobles corbeaux
toujours vêtus de deuil strict ;
les pauvres cimetières
pleins de couronnes multicolores,
tristes girouettes de fleurs sur les tombes.
Oh le long des haies dénudées
le triste carillon du rouge-gorge
comme si du matin au soir
on portait le viatique à quelqu’un !
C’est la fin, la douce fin prévue.
Sans nostalgie tombent les feuilles.
Le soleil somnole
sur les seuils déserts.
Mais pourquoi le cœur souffre-t-il ?
Pourquoi l’âme s’afflige-t-elle ?
Mais tu viens, ô hiver, père putatif
des saisons, célébrer
les noces blanches de la neige,
couvrir toutes les taches
de ta blancheur collective,
remplir les pauvres vitres
de fougères compliquées et de palmiers fragiles,
franger les gouttières
de stalactites plaintives,
emmitoufler les maigres cheminées,
remplir de sphynx les jardins,
et mettre sur tous les rebords
de blancs garde-corps,
comme lors d’une procession de communiants.
Les peupliers éparpillés dans la campagne
semblent d’énormes rochers couverts de neige.
Toutes les traces sur les chemins sont claires :
elles semblent faites par des anges légers ;
et chaque maison est belle comme une crèche.
Et dans une nuit radieuse où les étoiles
glissent le long du glacier du ciel
sur leurs patins d’argent,
du fond fantastique des villages,
du plus profond de l’enfance
innocente et crédule se réunit
dans notre trouble cœur, suave,
le divin conclave
des cloches de Noël.

*

Les cheminées (I camini)

Grises alliées des brouillards
les cheminées s’élèvent au-dessus des toits
naines géantes maigres
ventrues minces longues
semblables à d’étranges champignons
à des bonnets fantastiques
à des pipes chafouines
à des cafetières de sorciers
à des parapluies troués de mendiants
à des tours crénelées
à des clepsydres du ciel en forme d’entonnoir.
Sentinelles pacifiques,
rustiques tiares,
échalas où darde
ses yeux phosphorescents de chouette
la lune enceinte d’une étoile,
trônes des chats et des paons.
C’est seulement quand le vent
interrompt leur mutisme quotidien
que celui qui veille silencieux près du foyer
peut saisir un fragment fantastique
ruminé à voix basse
de leur entretien avec les nuages.

*

Les toits (I tetti)

Pentes douces des toits !
Les uns roses comme des coussins
où les nuages diaphanes
ont imprimé leurs tendres gouttes ;
d’autres sanglants comme des pressoirs
de couchers de soleil et d’aurores
comme un billot pour les vespérales
décapitations du soleil ;
d’autres noirâtres comme lits
de la nuit funèbre ;
d’autres nacrés comme si
l’escargot de la lune
y avait laissé sa traînée lumineuse.
Vieilles voiles teigneuses
tannées par le soleil et les intempéries,
en cale sèche dans un grand canal sans issue,
avalanches immobiles de neige en hiver,
livides égouttoirs
du sanglot fastidieux
de la pluie d’automne,
chiffons usés
des crépuscules violets.

Avec leurs girouettes en fer-blanc,
avec leurs coqs vernissés
montant la garde nuit et jour
aux côtés des baïonnettes dorées
et montées des paratonnerres,
avec leurs clochers blancs et gris
qui élancés sortent çà et là,
bornes des confins mystiques,
les toits sombres.
Une verte espérance de lierre
s’obstine sur une gouttière ;
une glycine arrange le long d’un mur
son fruit solitaire et serein.

Le soir sur les tuiles rouges,
deux à deux comme des sœurs
font leur promenade déchaussée
les colombes, nimbées de pâleur ;
tandis que sur les pupitres des lucarnes
les chats écorchent l’acrobatique
musique des étoiles
avec leurs violons épileptiques.

*

Chanson nimrèse (Nimresia canzone)

NdT. Le terme « nimresia » est un néologisme dont le sens m’échappe (un mot-valise ?) et qui semble donner aussi du fil à retordre aux commentateurs dont on trouve quelques analyses des Poésies électriques de Govoni sur internet sans la moindre tentative d’élucidation de ce terme ni des deux autres néologismes du vers final : « in un giardino ninfinino tricadnino ». Comme il s’agit d’un poème sur le carillon ou la boîte à musique d’un enfant, Aladino, je suppose que c’est en fait une façon pour le poète de recréer la fantaisie ou les maladresses de l’enfance ; peut-être des mots « inventés » par le petit Aladino lui-même.

Pour un petit carillon de mon Aladin

Petite bonbonnière de dragées musicales,
boîte à musique pour poupées,
moulin à poivre de gemmes colorées,
avec une manivelle en faïence blanche
pareille à l’isolateur du télégraphe
où se posent les hirondelles ;
hochet de la mélancolie,
oh fais entendre ta chansonnette ensorcelante
semblable à un bouquet de pauvres fleurs :
roses glaïeuls, bleuets bleus,
pâquerettes blanches,
pavots rouges, roses des chiens,
myosotis azurés !
Tambour pour lucioles et grillons.
Tamis d’étoiles pulvérulentes.
Compte-gouttes de joie.
Mélodie confite.
Tranche de pastèque de vanille.
Gousse verte d’un fruit de menthe.
Gorgées de rossolis bleu.
Poudre à pantin ta musique,
fard pour Colombine,
sanglot de Cendrillon.
Petite boîte à cheveux de marionnettes élégantes.
Fais entendre, fais entendre tes notes de cristal
et d’argent,
boîte d’allumettes pour les anges,
boîte de lucioles vertes ;
je veux rêver comme un enfant
aux poupées roses qui se promènent bras dessus, bras dessous
dans un jardin nymphin tricadnéen.

*

Nuit (Notte)

Le déluge bleu des cloches est terminé.
L’ultime roseur du crépuscule
colore de sa pudeur tardive
les fenêtres brouillées.
Le soleil est tombé
des vieux remparts
comme une tête guillotinée
éclaboussant la ville
de son sang de victime.
Et comme une marée souterraine,
l’ombre inéluctable
submerge la blancheur idyllique
des colombes roucoulant sur le toit.
Autour des fenêtres palpitent
les parapluies visqueux
des chauves-souris,
petits avions funèbres,
parachutes des lucioles.
Et voilà qu’au bout d’une rue
s’élève la lune rouge et ronde
comme l’enseigne incandescente
d’un marchand de pastèques.
Mais elle pâlit peu à peu
et devient sentimentale,
illumine un banc de marbre
dans un jardin qui attend
inutilement un couple d’amants ;
elle entre dans ma chambre pour cueillir
en tristesse flagrante
un bouquet de roses,
vient faire sa toilette nocturne
devant le miroir.
L’orchestre somnambule des chats élastiques
sur les gouttières déjà commence
à accorder ses maigres
violons électriques
aux cordes faites avec les nerfs
des suicidés les plus atroces :
musique de trapèze ;
saccage d’une quincaillerie ;
danse du ventre ;
chirurgie infernale.
Vos pauvres intestins
semblent être entre les mains d’un cordier fou
qui vous les tire et tord horriblement,
vertigineusement
au bord d’un précipice ;
vos os possédés
par un rémouleur diabolique
qui les aiguise sans pitié
sur une meule brûlante.
Le prolétariat hydropique des grenouilles
semble assiéger la ville,
roulant ses milliers de tambours infatigables.
Quelques nuages cendreux et sales
cherchent à cacher la lune.
Incertains apparaissent aux coins des rues
les lampadaires, jaunes croissants ;
ils éclairent à l’intérieur d’un tabernacle
une pauvre, grossière Madone en stuc
avec ses fleurs de papier colorées
dans une boîte de sauce tomate ;
à une fenêtre sans vitres
un œillet rouge
dans un pot de chambre blanc.
Mon Dieu, comme il fait sombre sur la terre,
tout est obscurité et peur !
Mais là-haut resplendissent les astres heureux et brillants…
Pour qui resplendissent toutes ces étoiles ?
Oh vivre la vie en rouge de Mars !
Oh vivre la vie polaire de la lune !
Oh vivre la vie apyre de ces soleils éblouissants !
Oh vivre la vie excentrique de Saturne
qui est le clown blanc du firmament
faisant ses exercices entre les anneaux !
La voie lactée trémule,
chaîne de montagnes de diamant,
échelle paradisiaque de mondes précieux,
immense ceinture
ceignant les flancs d’ébène de la nuit.
Ô voie lactée ! sur une comète automobile
à la longue queue nacrée
de paon éphémère,
se précipitant
le long de la voie,
soulevant des poussières de mondes…
Ô astres imperscrutables et lointains,
mers glacées d’émeraudes,
volcans de rubis,
cataractes d’opales ;
ô étoiles, quel est votre but ?
quelle est votre vie ?
Êtes-vous la preuve sublime
d’une richesse surnaturelle,
d’une joie supraterrestre ?
Ou au contraire le produit d’une grande misère,
d’une tristesse infinie ?
Qu’importe que vous brilliez tant ?
Les perles ne brillent-elles pas elles aussi ?
Pourtant elles sont le résultat d’une grave
maladie des huîtres !
Les hommes sur terre ne sont-ils pas comme les vers
une nécessité de la charogne ?
Obscurité et silence sur la terre : seul
s’élève d’une pauvre mansarde
le pathétique monologue
de rossignol
d’un violon :
alternance de joie et de tristesse
faisant penser à un enfant phtisique
qu’un compagnon cruel
chatouille sous les aisselles.
Puis, les ombres, longues, efflanquées,
se retirent comme les escargots dans leur coquille.
Et c’est l’aube : les grenouilles
battent en retraite dans le marécage.
Les coq victorieux chantent l’épinicie
tournés vers leur maréchal
qui s’avance purpurin à l’horizon.
Un ouvrier célèbre le sacrifice humain du travail
sur l’autel cornu de l’enclume.
Blancs et roses apparaissent les clochers :
stations de télégraphie sans fil
des âmes
qui reprennent leurs communications
interrompues avec le ciel.

*

L’inauguration du printemps
(L’inaugurazione della primavera, 1915)

.

La ville morte (La città morta)

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !
J’aime errer au loin avec les nuages.
Je hais le printemps.

Et ce soleil qui te fait
pâle comme un astre,
et toujours plus transparente
de jour en jour
si bien que je vois constamment
brûler ton âme
à travers ton corps innocent
comme une flamme à travers l’albâtre.

Oh tu es si fine et si légère
et si dévorée par la lumière
que je te perdrais presque,
n’était l’ombre profonde de tes yeux
qui me conduit vers toi !
Quand je tiens tes mains dans mes mains,
tes yeux me semblent si lointains :
sombre nuit ils deviennent sous mes baisers
comme des étoiles dans une eau que l’on touche.

Et ta bouche, oh ta bouche !

Quand je peigne tes cheveux noirs
je crois peigner tes pensées
les plus funèbres et les plus étranges.
Si je regarde ton corps
dans lequel se contemple mon amour,
je trouve ta nudité malsaine
brillante froide perverse
(puis-je savoir si tu rajeunis ou vieillis ?)
comme l’eau glacée dans les miroirs.

Oh ! partons, partons
de ces lieux de mélancolie
où notre vie se balance suspendue
à un fil d’araignée
au-dessus d’un abîme vertigineux ;
où peu à peu l’amour
s’empoisonne et devient un triste jeu
d’indifférence et de perfidie
où par des caresses sournoises s’insinue
nous burinant toujours plus la cervelle
avec ses ongles pointus la folie.

Oh ! partons,
là-bas, dans la ville morte
perdue sur une lande solitaire
où tombe interminablement la pluie
comme une froide guirlande.

Là-bas la gloire ne sera pas l’horrible pieuvre
ivre de sang et de larmes
qui nous détruit la chair et nous calcine les os ;
mais seulement un écho calme que de temps en temps
réveillent sur les remparts les clairons
des soldats à la manœuvre.

Et qui sait si cette existence avare
qui étanche notre soif au goutte à goutte
avec une cruauté inouïe,
là-bas à l’âme plus tranquille,
voilée par la distance,
n’apparaîtra pas désirable
éperdument : douce et chère
comme aux morts le rêve de la vie,
comme la liberté pour le prisonnier,
la santé au malade incurable ?

Peut-être, là-bas, l’horrible douleur
ne sera-t-elle plus pour notre cœur
qu’une légère oscillation de berceau
contre le désespoir de la mer ;
gouttes d’eau tombant
du seau plein au fond du puits,
nos larmes ; et notre sanglot,
notre inhumain sanglot
un timide bruissement de feuilles
dans la clameur de la tempête.

Nous ne verrons plus dans le faubourg s’allumer
le gaz lancinant des lucioles
qui semble à tout moment
s’éteindre aux souffles du vent ;
nous n’aurons plus sur notre tête
comme un gouffre irrésistible
le jardin de fièvre des étoiles ;
nous ne sentirons plus depuis la vallée
l’atroce chant du rossignol
goutter lentement dans notre sommeil,
sur notre âme brûlée,
comme un suintement de vitriol.

Là-bas nous ne sentirons jamais
le cri tournoyant des hirondelles
nous pénétrer le cœur comme une flèche
empoisonnée de printemps.

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !

*

Les choses qui font le printemps (Le cose que fanno la primavera)

L’eau rebondissante des moineaux sur les toits.
La guirlande humide de violettes que les hirondelles
suspendent autour de la corniche de la maison,
à l’aube.
Le parapluie vert du vagabond des champs
qui va sa route d’aumône sous la pluie.
L’orgue de Barbarie qui joue dans le faubourg
les tristes valses de la Veuve joyeuse.
Les blancs nuages de poussière
courant derrière les automobiles.
Les lucioles dans le cimetière.
Le jardinier qui peint les bancs en bois de l’allée.
L’arrosoir rouge abandonné dans la cour.
La touffe d’herbe fraîche sur la gouttière.
Et les fontaines qui pissent
dans leur bassin,
tandis que passent les gendarmes, le bâton
sous le bras, sans infliger de contraventions.
L’âne du moine mendiant
qui s’obstine au milieu de la route
à ne plus vouloir faire un pas
malgré les coups de bâton de son maître,
parce qu’il a vu passer l’ânesse du maraîcher.
Une rose en toc dans les cheveux
d’une femme à croquer.
Et cette demoiselle de nuage
qui se dodeline là-bas
voluptueusement
rafraîchissant le ciel
du rose de ses jambes nues,
sur la balançoire de la double note
du coucou.