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Égout de Charles Baudelaire: Dizains

Charles

Toi, Charles, tu seras le poète maudit ;
Nous te ferons passer pour tel au populaire.
Il faut qu’en se voyant soi-même, un pauvre hère
Pense observer ton front d’épave et de bandit.
Et qu’il soit convaincu que son fatal désastre 
Est d’avoir vu le jour sous le plus mauvais astre
Comme toi, sans comprendre – idiot hilarant –
Que tu t’abouches moins aux lugubres ilotes
Qu’à nous, tes alliés depuis Louis-le-Grand,
À nous, tes compagnons d’élite et de ribotes.

*

Vin

Alors, Charles, ce vin sur les nappes visqueuses,
C’est l’effet attendu de beaucoup travailler ?
Et, de Louis-le-Grand aux tavernes poisseuses,
Ce parcours ce n’est pas, alors, s’encanailler ?
Ce n’est pas, la boisson, dans cette poésie,
Un divertissement de haute bourgeoisie ?
Charles, ne me dis pas qu’avec ton éditeur,
Ce brave compagnon de la salle de classe,
Vous ne faites qu’un tour de piste dans l’impasse
Qui garde le destin de l’abusé lecteur !

*

Camarades

Faisons le compte, un peu, de tes bons camarades
De classe, mon Charlot. Deux sont tes éditeurs.
Un autre, en te louant dans les pages maussades
Des journaux du bon ton, t’assure des lecteurs.
Pour la faire jouer, l’un demande une pièce.
L’autre te donne Poe à traduire, et sa nièce
Te commande un proverbe à dire en des salons.
Un autre te défend d’un juge sans pensée,
Qui respecte en Charlot un ancien du lycée 
Où son garçon brillant use ses pantalons.

*

Procès entre amis

Vous qui tenez des nœuds plus forts que fiançailles
D’un établissement aussi prestigieux,
Où je place à mon tour le fruit de mes entrailles…
– La peste soit du fruit des entrailles du vieux !
– Comment ! de tels écrits, de cette habile main,
Souilleraient, saugrenus, poussifs, le parchemin 
D’un Poëte sevré de si bonne mamelle !
– La peste soit du ton badin de ce corbeau !
– Non, Monsieur, je ne puis, ce n’est point là le Beau,
Ne pas vous condamner pour cette bagatelle.

*

Défense

La parole est à vous, Maître. – Monsieur le Juge,
Entre gens comme il faut, gens de Louis-le-Grand,
Nous savons que la Loi, du faible est le refuge.
En condamnant Charlot ici présent, souffrant
De s’être encanaillé sans assez de réserve,
Car c’est un fruit commun des dons et de la verve,
Thémis courrait danger de flétrir de ce trait
Une institution auguste et bienfaitrice.
– Un châtiment me sied, mais notre Impératrice 
M’a déjà fait savoir qu’elle pardonnerait.

*

Le pardon

Tout va bien, mon Charlot ! tes odes lesbiennes
Longtemps continueront de nous émoustiller ;
Le Paros de tes vers en nudités païennes 
Et nocturne acropole à jamais va briller.
Gloire à Louis-le-Grand ! La justice sévère
Te condamne en clignant de l’œil, noble trouvère.
Ton pardon n’attend plus. Ce ballon dégonflé 
Fait entrer en sifflant la fange dans les rues,
Et nos poches croîtront, les digues disparues
Au mauvais goût bourgeois sur la place accouplé.

*

Destins

Les Fleurs du Mal, ce livre, à l’étudiant gueux
Sert de symbole vain de sa vaine révolte.
Au riche, c’est l’outil d’une riche récolte 
D’éloges, de succès et d’ébats bien fougueux.
L’un se hisse dessus pour au plafond se pendre ;
L’autre en cite une page, il ne faut plus attendre
D’être pour cela fait Académicien.
L’un se prend un instant pour Héliogabale,
Puis meurt de son travail, dont il ne gagne rien.
L’autre, on lui donne un jour un festin cannibale.

*

Une solitude

Parle-moi, quelle était ta solitude alors,
Quand à Louis-le-Grand tu sentais ton génie ?
Solitude au milieu des autres qui, dehors,
Deviendraient les soutiens de ta graphomanie,
Pour cela bien placés, généreux, influents.
Dis-moi ta solitude et tes vœux violents
Dans les seuls beaux quartiers de Paris babélique,
Perdu dans l’entre-soi minuscule. Un destin
S’offrait à tes regards intérieurs, butin
De ton droit conquérant, bourgeois mélancolique !

*

Du guignon

Parle-leur du guignon, Charles : qu’ils se voient beaux !
Que le poisseux malheur de la misère obscure
Qui sera leur destin jusque dans leurs tombeaux
Leur paraisse apanage, et gloire la plus pure,
Aux crétins des faubourgs, qui lisent sans profit,
Au travailleur vulgaire, en bêtise confit.
Le guignon ! quelle idée inhumainement belle,
Qu’un enfant de l’élite, aux meilleurs laits nourri,
Fasse passer le spleen, vapeur de la gentry,
Pour une élection divine de poubelle !

César le paysan : Dizains

Avec des noms comme Mistral, Roumanille, Aubanel, et plus près de nous Pagnol, les Provençaux sont si bien représentés dans notre littérature du Midi, sans même parler des troubadours du Moyen Âge, que la Provence en est en quelque sorte l’emblème. Le centre spirituel de notre grand pays d’oc.

C’est ma seule excuse pour présenter ces vers qui paraîtront à ceux qui pourraient le plus les goûter, à savoir, ceux qui connaissent le mieux ces terres et traditions, comme le moins vraisemblables. Car, avec leurs oripeaux provençaux, ces vers décrivent une réalité, les « cagots », qui n’a historiquement concerné que le Sud-Ouest, Gascogne, Béarn, Landes, Pyrénées… Le Languedoc occidental connaissait encore des « capots », ou gens des marais, qui sont manifestement un rameau du même phénomène, mais c’en est là l’extrême limite orientale. Il s’agit donc dans les présents vers d’un lointain Midi imaginaire, inspiré par un félibrige à tendance provençale, et surtout par le Marseillais Marcel Pagnol. Mais on peut aussi supposer quelque partie du Sud-Ouest directement influencée par la Provence, ce qui rendrait le folklore hybride de ces vers moins hétéroclite et baroque.

Nous revendiquons aussi le privilège de la licence poétique. Les plus célèbres dramaturges français ont pris des libertés avec la grande histoire : ne pourrait-on excuser de libres emprunts dans l’histoire des humbles ?

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CÉSAR LE PAYSAN

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Cagots

Mes pères, vos hameaux dans les maquis pierreux,
Quelle était la raison de leurs cagoteries,
Ces quartiers à l’écart, comme si des lépreux
Vous gardaient du toucher de leurs loques flétries ?
Vous, paysans, ces mœurs de brahmanes altiers ?
Tolériez-vous des gens sortis nus des halliers,
Je ne sais quelle race archaïque et conquise,
Sur le bord de vos champs arides mais loyaux ?
– Pères, voilà les fils de ces maudits cagots 
Qui vengent leurs aïeux sur moi, leur place acquise !

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La cagote

Un ancêtre, César, aimait une cagote
De la cagoterie à La-Pigne-les-Pins.
On dit que la pauvrette était certes mignotte,
Mais aller se coucher à deux dans les lupins
Aurait dû leur suffire, et ne suffisait guère,
Qu’il voulait l’installer dans son mas. Les « Pécaire ! »
Qu’il entendit alors, il les entend toujours,
Je pense, dans la fosse. À tel point que, jobastre,
Sans plus il se pendit, né sous un mauvais astre.
Tels sont de ces cagots maudits les vilains tours.

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César

Mon ancêtre César voulait donc amener
Devant le curaillon, qui donc ? Une cagote !
– Eh ! si le cœur parlait, faut-il s’en étonner ?
– Mais elle allait prier pour cela, dans la grotte,
Des dieux pas très chrétiens, des dieux non repentis.
Près de nos paysans, les cagots sont petits ;
Celle-là lui tourna franchement la coucourde,
Avec je ne sais quoi de fin et gracieux,
Que l’on dit, et de doux et plaisant pour les yeux,
Qui rendit sa pauvre âme aux convenances sourde.

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La farigoule

Ô César ! tu vois bien que nous ne pourrons pas
Nous marier ici, puisque je suis cagote.
Ne sois donc pas jobastre. – Et toi ne sois pas sotte ;
Où demeurerions-nous, si ce n’est dans ce mas ?
Au milieu des vilains, que ferais-je à la ville ?
C’est aux champs seulement que l’âme n’est point vile,
Comme l’a dit un jour, dans des vers en latin,
Mon ancêtre Virgile. Eh ! moi, dans une foule ?
Passe-moi la bouteille à la liqueur de thym.
– Tu veux noyer ta peine avec la farigoule !

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Les joncs

Mon grand César ! ô prends dans tes bras ta cagote.
Nous sommes tellement malheureux, sous les pins
De La Pigne, tandis que la chèvre chevrote
Et la grenade ouverte égaille ses pépins,
Ainsi qu’émaux brillants, rouges comme la cire,
Et dont a dû parler ton ancêtre Shakspeare.
Si le bonheur d’aimer était pour les cagots,
Nous aurions cessé d’être une race maudite
Qu’aux yeux des paysans notre nom discrédite.
Le vent porte mes pleurs aux joncs, en longs échos.

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Derniers mots

Bref, monsieur le curé, ne voilà pas qu’un jour
On le trouva chez lui, ce bon César, pauvre homme,
Pendu ; ses derniers mots parlaient de son amour,
Un papier que tenait sur la table une pomme.
Que l’on en vienne là, pour quoi ? du sentiment,
C’est ce que l’on a peine à comprendre, vraiment.
– La fille en question, qu’est-elle devenue ?
– Elle est partie en ville, où sont les travaux bas.
– Comment s’appelait-elle ? – On ne s’en souvient pas.
On sait qu’elle était belle, et cagote menue.

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Post-scriptum 

« Le petit félibre de l’arc-en-ciel »

Ah ! tu ne l’as pas vu, non, le petit félibre
De l’arc-en-ciel – béni jadis par Aubanel –,
Qui jouerait au jardin avec la terre, libre.
Ton petit félibrot, à toi, de l’arc-en-ciel.
Tu ne l’as pas vu, non ; au chant de la mésange
Il n’est pas descendu dans ton mas comme un ange.
Il ne descendra pas, ne pouvant te trouver.
Puisque tu n’attends plus, qui l’attendrait encore ?
S’il ne peut t’appeler près du berceau que dore
Une étoile, il n’a pas la force d’arriver.

« Regardas, regardas lou paire… / Es ome, a de barbo au mentoun ; / E pamens, mut, dedins un caire, / De la joio plouro e s’escound. » (La miougrano entreduberto, 1860)