Poésie révolutionnaire d’Equateur : Le mouvement tzantique

Les poètes du tzantzisme (tzantzismo) tirent le nom de leur mouvement du mot de la langue shuar (jivaro) tzantza, qui désigne les fameuses têtes réduites que confectionnaient les guerriers de cette ethnie amazonienne avec le chef de leurs ennemis vaincus. C’est pourquoi ces poètes étaient également connus sous le doux nom de « coupeurs de tête ».

Le mouvement tzantique (tzántzico, tzántico) est un mouvement littéraire et artistique contestataire apparu dans les années soixante en Équateur. Ses jeunes protagonistes arboraient de longues barbes en hommage à Fidel Castro et ses barbudos, et je n’ose croire que cela aurait pu être une influence sur le style de la culture hippie nord-américaine et européenne… Il y a cependant antériorité des tzantiques sur les hippies, puisque, si ce dernier phénomène semble n’avoir émergé qu’à partir de 1964, les barbus tzantiques signaient leur premier manifeste en août 1962 (trois ans après la révolution cubaine). Les deux mouvements partagent un rejet radical des valeurs bourgeoises.

J’ai traduit, de l’espagnol, trois poètes. Euler Granda, aujourd’hui le poète le plus connu du tzantzisme et, selon moi, un des grands noms de la littérature latino-américaine et mondiale, est représenté avec douze poèmes choisis dans son Antología personal (Casa de la Cultura Ecuatoriana Benjamín Carrión, 2005) (Anthologie personnelle). Alfonso Murriagui, est représenté avec trois poèmes de son recueil 33 abajo de 1965, qui passe pour être le premier recueil publié par un représentant du tzantzisme, les poètes publiant avant cette date dans les revues et journaux du mouvement. Enfin, Ulises Estrella, considéré comme le fondateur du mouvement tzantique, est représenté par un choix de poèmes de son recueil Convulsionario (1974) (Convulsionnaire). (Le tzantzisme en tant que mouvement actif est dissous en 1969 ; par conséquent, ce recueil d’Estrella, tout comme un certain nombre de poèmes tirés de l’anthologie d’Euler Granda, n’ont pas été écrits pendant la durée de vie du mouvement. Les œuvres de ces poètes, comme celles des autres représentants du mouvement omis ici, ne sont pas forcément faciles à trouver, même avec un internet mondialisé, et j’ai donc dû travailler avec le matériel qui m’était disponible au terme de mes recherches.)

*

Poème sans larmes (Poema sin llanto) par Euler Granda

Aujourd’hui a été tué Juan le serviteur indien,
tué à coups de bâton en plein jour,
tué parce qu’Indien,
parce qu’il travaillait comme trois
et n’apaisait jamais sa faim,
parce qu’il tirait avec les bœufs la charrue,
parce qu’il dormait à même le sol
se couvrant de sa mauvaise fortune,
parce qu’il aimait la terre
comme l’aiment les arbres ;
il a été tué parce qu’il était bon,
parce que c’était un animal de trait.
Il est resté là
ensanglanté de l’âme aux pieds,
il est resté là face contre terre
pour que les champs de blé ne voient pas
son visage démoli,
il est resté
comme l’herbe
après le passage des chevaux
et personne ne dit rien ;
il a été tué sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela importe à qui que ce soit.
Le vent poursuit ses vagabondages,
comme toujours les oiseaux volent en rond,
le pré solitaire reste impassible.
Rien de plus,
le patron l’a tué
parce que l’envie lui en avait pris.

*

Soliloque (Soliloquio) par Euler Granda

Doigts contemporains,
doigts marâtres,
cousins, voisins ou étrangers,
doigts sans parenté,
faméliques doigts,
doigts en général accordez-moi un instant d’attention :
la mer et moi
étions comme deux doigts de la main,
mais il se passe des choses
comme si rien ne se passait.
Oreilles
sans oreilles,
sans yeux,
sans tête
–Pauline, je te déteste
quand tu me déranges
alors que je vais dire quelque chose d’important–,
oreilles de la rue,
du club, des porcheries…
Il y a dans ma peau un trou de serrure
à travers lequel vous pouvez regarder.
Dents omnipotentes,
dents vulgaires,
crocs sans problèmes,
je vous invite à regarder,
parce que –tout comme de riz–
vous aimez vous repaître d’intimités.
À l’unisson approchez tous,
plus près,
plus près,
extraordinairement plus près,
jusqu’à ce qu’entre vous et moi
ne puisse passer un ongle ;
écoutez-moi :
J’ai tué la mer.
Car tous les jours
il y avait un œil de mer sur les murs,
un bras de mer me saisissait
la mer pêchait des pêcheurs,
dans chaque porte, la mer ;
tête de chat la mer,
tête de trou ;
faite de mer
la semelle de mes chaussures.
Elle ne me laissait en paix,
je n’en pouvais plus de la mer,
jusqu’au jour où
–sur le point d’éclater–
je descendis effréné à la mer
et dans la bouche c’est-à-dire au bord de la mer
je submergeai la mer
et la noyai.

……………Je vous assure,
……………j’ai vu la mer à l’agonie
……………et pourtant
……………dans la chambre d’à côté
……………la mer mugit.

C’est pourquoi,
sans y réfléchir à deux fois,
j’ouvre de nouveau la mer,
je cherche,
et cherche encore,
je fouille dans ses tiroirs ;
je m’immerge dans le sel,
j’affronte les vagues.
J’ai besoin de savoir,
où diable es-tu,
attachée à quelle madrépore,
où sont l’huître perlière
et les Néréides ;
mais c’est inutile,
hier des bombes ont été lancées,
la mer est brûlée,
et au milieu des arêtes de poisson
et des coraux exsangues,
sinistrement,
surnage l’eau morte.

……………Inéluctablement
……………les paroles lassent,
……………il vient un moment
……………où la moitié d’un mot est de trop.

Je dois me taire,
me tourner le dos,
colmater les brèches
par où me sortent les mots ;
peut-être
vaudrait-il mieux
me tirer un coup de harpon ;
mais, la mer me noie,
sur mon sang planent les albatros
et quand je m’enfonce dans le silence
l’eau salée me râpe la gorge.
La mer et moi,
bien que je n’aime pas la mer,
la mer ma maison,
mon squelette,
le vert couvre-lit qui me fait défaut ;
la mer faite cravate,
la mer sous mon complet veston,
la mer qui porte mon nom,
la mer c’est moi.

……………Mais une fois de plus
……………à nouveau le malgré tout ;
……………il ne resterait nulle place où poser le pied,
……………où poser un coquillage,
……………si tout à coup
……………il n’y avait un malgré tout…

À bord de novembre,
tandis que s’écaillent les heures,
sans que personne s’en aperçoive,
sans que cela n’intéresse personne,
tranquillement je dis :
je ne suis pas triste,
je ne suis pas non plus joyeux,
je suis simplement
comme un lézard.
Et une fois de plus
malgré tout,
sans savoir pourquoi je le fais :
peut-être parce que peut-être,
peut-être
pour me convaincre que je suis vivant
je me mords la tête et me remords,
je lâche un requin contre mon cou ;
parce que jamais peut-être,
peut-être
pour fournir des explications
pour la première et dernière fois
écoute-moi :
il ne me reste qu’un nénuphar,
il n’y a pas de place pour toi,
mieux vaut que tu partes :
ici la mort a faim.

……………À propos de la mer,
……………mieux vaudrait dire :
……………à propos de la vie.
……………Aujourd’hui je dirai la vérité
……………même s’il m’en coûte le sang.

Il est faux que fut une amie
la rose des vents,
il n’est pas certain que je fusse navire,
ni qu’il y eût des nymphéas
quand je m’échouai ce soir-là ;
jamais à aucun moment un quai,
un oiseau,
un rien.
Il est si facile de dire :
j’ai des algues dans l’âme ;
la réalité est tout autre.
J’ai voulu traverser la mer
à pied,
c’est tout.
Je ne connais d’autre mer
que le verre d’eau.

*

S.O.S. par Euler Granda

Ici Équateur
blessure de la terre,
os pelé
par le vent et les chiens.
Ici le sang absorbé par le sable,
des pierres nous tombant dessus.
Ici
montagnes au ventre mis à sac,
mer
aux poissons étrangers.
Ici
la faim,
Indiens battus à coups de pied comme des bêtes,
prés sauvages,
peau à la belle étoile.
Ici
même notre propre sol
n’est pas à nous ;
rien ne nous appartient,
notre eau
nous est vendue en bouteilles,
le pain nous coûte les yeux de la tête
et même pour mourir
il faut payer des taxes.
Le long de l’air,
à mi-rêve,
dans la bouchée interrompue
du déjeuner,
pour nous faire tomber
ils creusent des trous.
Ici,
vite un fusil
pour abattre les corbeaux.

*

Histoire n° 13 (Historia N° 13) par Euler Granda

Dans une ville,
il y avait un homme
plongé jusqu’à la moelle
dans la vie,
il avait l’habitude de porter
un espoir brisé
en guise de chemise,
des yeux ictériques,
un anneau,
un coquillage bleu dans l’oreille
et un billet de voyage
entre les livres.
Comme l’eau qui court
il était simple
et aimait une femme
semblable aux lys ;
il se battait pour un peu de pain dans chaque bouche
et à chaque porte,
un peu de joie.
Il aimait attendre l’aube
et s’accouder au bord du soir
pour composer des chansons
aux blés.
En dépit des douleurs et des revers de fortune
jamais on ne le vit le visage triste.
Une fois il fut tué
au coin d’une rue,
il fut tué continuellement,
avec la vie…
Je suis cet homme.

*

Le tourisme source de richesse (El turismo fuente de riqueza) par Euler Granda

Apprends à connaître l’Équateur,
cher touriste,
le pays du printemps perpétuel,
le pays des Andes
aux miroirs,
le collier
à la ligne équinoxiale.
À pied sec,
en voilier,
en turbopropulseur
ou sur roues,
viens, cher touriste,
ne sois pas indécis,
divertis-toi sans frein.
Ce n’est pas de la propagande,
bien que la majorité d’entre nous
n’ait pas de quoi vivre,
nous avons des logements à offrir,
tu n’as qu’à lire le journal :
« loue maison pour étrangers »,
« loue chalet confortable
pour Nord-Américains et Européens ».
Dans la vitrine brisée
de la patrie,
pour quelques piécettes,
tu pourras admirer
toute la collection de gestes
du paysage.
Plus que d’écoles,
plus que de services médicaux,
nous avons de nombreuses églises coloniales,
de nombreuses églises de pierre
taillées par les ongles des Indiens.
S’il est vrai
que l’on commet des crimes
pour moins qu’un repas,
les autels
sont dorés à la feuille ;
il y a des oligarques,
gras et chrétiens,
il y a beaucoup de soleil

bien que parfois
tout devienne sombre
d’avoir à vivre
sous les gradins.
Le gouvernement est dynastique
et en outre généreux,
si tu es de la Gulf
ou de la Texaco
il te fera cadeau de la terre
et du pétrole.
Quand le peuple
se risque à la lutte
ce sont toujours les riches qui gagnent
et l’armée.
N’hésite plus
cher touriste,
viens sur le toit du monde ;
il y a du foot,
des corridas,
les militaires jouent au volley.
Viens connaître l’Équateur
cher touriste,
c’est un beau pays,
si tu n’as pas faim
tu n’auras jamais de problème ;
même si de temps à autre
untel tombe malade,
tombe gravement malade d’intégrité
et il lui prend alors l’envie
de jeter de l’essence partout.

*

Les porteurs (Los cargadores) par Euler Granda

Fini de dormir sous les arcades,
quittez le taudis,
laissez le froid,
courez à l’abattoir,
rendez-vous au marché San Roque,
descendez en enfer,
car c’est l’heure de travailler,
de vous moudre les vertèbres,
de porter la planète sur vos dos.
De tant agoniser,
de tant tomber et vous relever,
de tant soutenir sur vos épaules,
les jours de gangrène,
les grands vents,
les averses,
ô véritables mules,
mules sans une goutte de venin
campant dans cette vie
sous un feuillage sec de sanglots.
Traînez-vous c’est tout par les flaques
car le rivage est loin ;
couvrez-vous de boue ;
lacérez sur les cailloux vos talons fendus,
et tout cela avec célérité
car la faim
vous pointe son poignard dans le dos
et au mieux elle vous abattra
au beau milieu de la rue
et les rues sont étrangères
et si cela doit arriver
les maîtres de ces rues
se renfrogneront.
Au mieux elle vous tuera dans la ville,
et la ville sera incommodée,
perdra de son élégance
et ce n’est guère fair-play.
Au mieux elle vous poignardera
au pied de la basilique,
devant l’église de la Paix,
au pied de l’aula magna de l’illustre
et pontificale
Université catholique de Quito,
ou dans un quartier résidentiel du nord
et c’est quelque chose de pénible
et de presque outrageant
pour les bons citoyens éduqués ;
parce qu’un Indien qui meurt
en pleine rue
offre un spectacle grotesque
et de mauvais goût ;
c’est un signe de mauvaise éducation ;
que vont dire les touristes ;
c’est un attentat sacrilège
à la bienséance publique.
Ne restez pas là comme des statues
étiques porteurs indiens ;
descendez des trottoirs
car si quelqu’un se cogne contre vous
il risque de se salir.
Pouilleux porteurs indiens,
haletez,
poussez,
poussez c’est tout
quand bien même la force vous manquerait.
Grimpez les pentes rudes des rues de San Juan :
suez ;
pour ne pas glisser à l’abîme
enfoncez les ongles dans les cotes ;
brisez-vous le dos,
brisez-vous la nuque ;
suez jusqu’à la dessication,
qu’ainsi,
même si elle ne peuvent couler,
vous viennent des larmes aux yeux.
Portez,
poussez avec votre sang,
usée,
décrépite,
la roue carrée de la vie.
Portez pour les patrons
les paniers de légumes,
les caisses pleines de nouveaux oripeaux,
porteurs sans âme.
Portez
tout ce que vous n’avez jamais eu.
Attachez-vous la corde au cou,
aidez-vous de la tête ;
ployez sous le fardeau,
portez les vieux fauteuils,
les cocottes de soupe,
les journaux avec de la merde ;
que grince votre squelette,
que dans ce cheminement perpétuel
vos muscles aillent jusqu’à la planète Mars.
Courez,
sans vous arrêter courez,
courez
car la mort
est à vos trousses
et vous n’avez nulle part
où tomber morts.

*

Il ne faut pas exagérer (No hay que ser exagerados) par Euler Granda

Tout n’est pas noir
il y a aussi de bonnes choses.
Bonne est l’apparence
des taudis cinq étoiles,
bonne la jet-set des sans-abri ;
pour les gens cultivés
la culture est bonne,
l’amour est bon
même s’il brille par son absence,
bonnes sont les vaches,
elles ne sont pas consuméristes
ni ne se teignent en blond,
la corde est bonne au pendu,
bien qu’elle craque toujours
du côté faible
c’est-à-dire notre côté,
la privatisation est bonne
pour ceux qui jamais ne se privent
de nous pressurer.
Saine,
bonne la justice
avec laquelle ils commettent
des injustices envers nous.
Les bovins sabots des puissants sont bons
pour piétiner
notre impuissance.
Bon le pouvoir de l’argent,
que je sache
nous avons toujours été sans pouvoir
bonnes les « bonnes gens »
jusqu’à ce que se présente l’occasion
de t’arracher la tête.

*

Ce fut un plaisir de vous connaître (Fue un placer conocerles) par Euler Granda

Vous,
oui vous,
les grands noms,
vous les oints
qui vous droguez avec les émanations
des aisselles de Dieu,
vous les maîtres du pays
et des capitaux.
Vous les politiciens,
les commerçants prospères,
les gagnants,
les aigles d’entreprise, les proéminents,
les intouchables, les hommes de poids.
Vous les privilégiés,
les vernis,
les « cinq étoiles »,
les « gens de goût »,
les habiles à flairer
les bonnes affaires.
Vous les artisans
des grandes fortunes.
Nous les inaptes,
artisans seulement de la banqueroute,
les moins que rien,
les bons à rien,
les envieux, les réprouvés, les mauvais,
les inutiles à l’achat et à la vente,
les condamnés en vie,
les abjects
qui n’avons jamais eu d’amis influents,
ni de compères,
nous qui souffrons de vomissements incoercibles
devant les dirigeants,
qui sommes nés sans courage,
qui grattons sous les choses.
Ô vous bien-aimés de la Divine Providence,
ceux qui vont mourir vous crachent à la figure+.

+ Détournement de la parole des gladiateurs romains, morituri te salutant, « ceux qui vont mourir te saluent (César) ».

*

À propos du cinquième centenaire du pillage, génocide et dévastation de l’Amérique par la très aimante mère Espagne (A propósito del quinto centenario del saqueo genocidio y devastación de América por la amantísima madre España) par Euler Granda

Il faudra qu’ils disent si Dieu leur a donné permission de nous assassiner tous sans que nous ayons voix au chapitre. (Texte maya)

Sur notre propre terre
ils nous ont exterminés
et au bout de cinq cents ans
exigent encore que nous nous réjouissions.
Ils nous ont massacrés sans le moindre scrupule
nous ont forcés à manger des scorpions ;
entre tant de méchancetés ils nous convertirent au christianisme
nous étranglèrent nous réduisirent en bouillie à coups de bâton,
pour nous souiller plus encore ils nous donnèrent leurs noms.
Sans voir la poutre dans leurs propres yeux
ils nous lapidèrent comme idolâtres,
nous écorchèrent nous brûlèrent vifs
et se proposent aujourd’hui de nous le faire célébrer.
Déversant des torrents de haine
ils clamèrent aux quatre vents
que nous n’étions pas des êtres humains
mais des animaux.
Sans se troubler le moins du monde,
comme si de rien n’était,
ils nous dépouillèrent de notre terre,
du doux capuli de la joie,
ils semèrent des plaies dans nos âmes
et nous jetèrent comme appas à la Mort.
Ils nous firent travailler
jusqu’à ce que nous dévore la tuberculose
jusqu’à ce que la famine et la variole
nous effacent de la carte.
Ils ne pouvaient se rassasier la panse
et avec la machette de la Bible
de soixante millions que nous étions
ils nous laissèrent à peine quelques-uns
pour nous conter sur les doigts de la main.

Nous ne sommes pas allés les chercher
ce sont eux qui sont venus nous sucer le sang
dans notre propre maison.
Ils nous enfermèrent dans des enclos à bétail
nous transmirent leurs poux nous crachèrent dessus
et aujourd’hui nous traitent d’Indiens aigris,
saboteurs des festivités,
ennemis de Dieu et de la mère Espagne.
Ils nous empalèrent et nous coupèrent les mains
et ils veulent encore que nous nous réjouissions
et nous exclamions :
ainsi fûmes-nous heureux et nous mangeâmes des perdrix !
Le pillage et le massacre,
ils l’appellent aujourd’hui « rencontre de deux cultures »,
« embrassement amoureux de deux civilisations »,
« miracle de la christianisation ».
Ils croient
que de tant de tourments et de meurtres au garrot
nous avons perdu la mémoire.

*

Le dresseur de fauves (El domador) par Euler Granda

Entre tant d’occupations et activités
que j’ai fait miennes pour survivre,
je travaillai dans un cirque.
Le corps en sueur,
durant de longues sessions,
tabouret à la main,
seul avec les mots
je m’enfermai dans la cage.
Des mots léonins voulaient me dévorer,
des tigres mots me lançaient des coups de griffe,
des mots suspicieux cherchaient à me tromper ;
d’autres mots je les prenais
verbatim
en pleine figure
Mots blancs, suaves,
sédatifs et toxiques,
des mots pour tous les goûts et toutes les bourses,
des mots de toutes les tailles et toutes les mensurations
pour les occasions les plus variées ;
mais nous avons tous un point faible
et certains mots savaient jouer de la musique
c’est ainsi que je restais endormi
et tandis que ces choses se passaient,
le monde me marchait dessus
me réduisant en bouillie.

*

Les émigrés (Los emigrantes) par Euler Granda

À la débandade
ils fuient les gangsters
qui laissent le pays pat.
Le chômage les ronge,
la pauvreté les dévore,
autour d’eux pullulent
les mouches vertes des offres d’emploi,
mais la faim ne se nourrit guère de paroles.
Ils se déracinent de leur vie
et de leur famille
et vont mourir sous d’autres cieux
où on leur chicane
l’eau et l’oxygène,
où ils sont entassés dans des ghettos pestilentiels
et en viennent à valoir moins qu’un chien.
Ils parviennent à filtrer
par les douanes de la mort,
la peau brûlée,
le regard farouche
et restent là-bas
dans des emplois de serviteurs
étrangers à la science et à la culture,
lavant le cul des Blancs.
Et ils restent là-bas
assiette après assiette,
boulon après boulon,
dans des emplois de sous-fifres :
water-closet, cuisine, balai,
invalides, détritus, crasse,
se consumant dans des trous,
tandis qu’au-dessus d’eux éructe
la forêt de ciment.

*

Histoire de braves (Historia de valientes) par Euler Granda

Surprotégé
par des avions invisibles,
des bombes INTELLIGENTES
et 340 000 MARINES IMBÉCILES.
Avec le poison du vieux Titane
avec l’hallucinogène de la télévision,
le chacal menaça le lapin :
Désarme !
je ne veux courir aucun risque,
arrache-toi jusqu’à la dernière dent.
Une fois l’ordre accompli,
il le boulotta.

*

TZ–2 par Alfonso Murriagui

Ndt. La série de poèmes TZ dans le recueil 33 abajo est de toute évidence nommée d’après le nom du mouvement tzantique.

(Janvier 29)

Agite ton pistolet,
bouche de mort attends ;
les balles chantent
tâtant le chemin.
(Tais-toi étudiant
tu pourrais être l’élu.)

Lève ton fusil,
vise à soixante-sept
centimètres au-dessus du sol
et attends ;
le plomb a des ailes.
(Ne crie pas, cordonnier,
la mort pourrait te repriser
les intestins.)

Des tanks
de rue en rue,
fourmis préhistoriques
les antennes en l’air,
et en chaussons.
(Ne cours pas dans les rues, la mère,
ils peuvent te moudre
la chair.)

Bombes dans le ciel,
nuages,
fumée jaune
capturant l’air.
(Ferme les yeux, enfant,
ne sème pas dans le jardin
tes prunelles mouillées.)

Quatre pièces de monnaie égales
multipliées par cent
tournent autour de la rue.
En cercle se meut
une langue brillante.
(Sauve ton pain, tes journaux,
efface-toi dans l’obscurité
ou t’arrachera la peau
la griffe luisante.)

Tank, mitraille, bombe ;
la liberté coagulée
continue d’attendre un poing
au milieu de la rue.

*

TZ–3 par Alfonso Murriagui

Dans ce continent
Aux blessures multiples,
baignées dans la saumure
pour lui ôter l’odeur de pourriture ;
dans ce continent,
neuf jusqu’à la misère,
il faut se taire, frères,
il faut se cacher le visage,
dire okay,
c’est très bien, continuons,
langue à langue muets
et main dans la main,
nous tapant dans le dos
pour ne pas nous rebeller.

Dans ce continent
il faut crier muets ;
cri et voix rentrés,
poing et larmes rentrés.
Dans ce continent,
triangle vert,
labouré et semé
par le yes et l’okay
il faut mourir muets.
Ne pas élever la voix,
c’est le maître qui le dit ;
dire seulement okay,
c’est le maître qui le dit.

Dans ce continent
par le dollar étouffé,
nouveau dans sa voix,
dans sa pupille et son poing,
nous devons semer
à fleur de terre,
pour que tous voient,
semence de fusils
et se réveiller en criant :
c’est très bien, continuons,
mais sans yes ni okay,
seuls et maintenant,
enterrant dans les sillons
le cadavre du maître.

*

TZ–14 par Alfonso Murriagui

Demain, non ;
d’ici là
ils nous auront mutilés.
Il faut que ce soit maintenant,
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Sans mains
que frapperons-nous demain ?
Sans langue
que crierons-nous demain ?

Il faut que ce soit maintenant ;
Demain, non ;
dites à tout le monde
qu’il faut que ce soit maintenant.

Demain, non.
Maintenant, MAINTENANT.

*

Convulsionnaire (Convulsionario) par Ulises Estrella (Choix)

Pour s’enfoncer dans le puits
le poids de tout notre corps
est nécessaire

mais pour sortir
seulement une décision dans la tête.

*

au train où tu vas
ferme
il faudrait que tu ajustes les pas
à ta tête
pour ne pas t’enfoncer

*

mesurant chaque silence
penche-toi
sur la Mère qui fut
et lentement
apprête le grand saut
sous la mère qui sera

*

il ôta son chapeau
et sur sa tête brillait la vie

un
comme celui qui vint sur la terre
et un
comme le fils qui naquit de lui
pour ne jamais l’accompagner

*

Il fait fuir des papillons :
l’horizon paraît libre.
Avec l’index il trace le chemin
et sort.

Dehors est le tourbillon :
pour chaque voix
une cloche fermée,
devant le saut
immédiatement une muraille,
toujours plus d’énigmes
pour ne pas sortir du labyrinthe.

Mais le sang court,
pense : « rien ne sera inutile ! »
et les choses s’unissent :

la lumière et l’ombre entre le bout des doigts,
le poème renversé froid et chaleur sans doute,
additions et différences,
la terre et l’eau prisonniers et délivrés,
tout en contact.

Il se met à courir
et son amour siffle
avec le fracas des papillons qui s’en reviennent.

Maintenant,
attaché au monde,
il est lui-même sa propre boussole.

*

voyageant dans les airs
comme on chemine sur la terre
il est prêt
à prendre d’assaut
les vents
qui s’échappent des tempes
tandis qu’ils sont davantage augure
ou la pluie
persistante et radicale
au lieu
de la révolte humaine incontrôlable

voyageant par les airs
il n’est pas prêt
à cheminer sur la terre
et il meurt
et il pleut

*

je dis :
MONDE
et des gouttières s’ouvrent
dans ma maison

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