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Poésie de Solentiname : Nicaragua sandiniste

Quand les Sandinistes renversèrent le dictateur Somoza au Nicaragua en 1979, le poète Ernesto Cardenal, prêtre de la paroisse de Solentiname et qui avait combattu au sein de la guérilla, accepta le poste de ministre de la culture.

Les poèmes qui suivent sont tirés d’un recueil publié par le ministère sandiniste en 1981 et intitulé Poesía campesina de Solentiname (Poésie rurale [paysanne] de Solentiname) (Ministerio de Cultura, Nicaragua, No. 4 Colección popular de literatura nicaragüense, dans la 3e édition de 1985), choix de poèmes et prologue par Mayra Jiménez.

Cette anthologie rassemble des poèmes tirés des « ateliers de poésie » (talleres de poesía) organisés par Ernesto Cardenal et Mayra Jiménez à Solentiname, un archipel d’îles sur le lac Nicaragua. C’est donc une poésie de paysans, une poésie populaire (mais rompant aussi avec des formes plus traditionnelles car les ateliers visaient à la production d’une littérature écrite et non orale, dans une versification libre se détachant des bouts-rimés de chansonnette qui marquaient l’oralité rurale de l’époque). Ce genre d’ateliers furent, sous le nouveau ministère, étendus dans le pays, et d’autres recueils publiés, notamment une anthologie de poésie de l’armée sandiniste (dont j’espère faire de prochaines traductions).

La présente anthologie rassemble des textes écrits avant la révolution de 1979 et pendant la lutte armée contre la dictature. Le thème de la lutte révolutionnaire est fortement présent, et dans son prologue la poétesse Mayra Jiménez rend hommage à Felipe Peña, Elvis Chavarría et Dónald Guevara, les trois poètes dont les œuvres ouvrent l’anthologie, en tant que martyrs de la révolution, morts au moment où l’anthologie fut publiée.

Ceux qui ont lu mes traductions de « Poésie révolutionnaire nicaraguayenne » (ici), d’après une anthologie de poésie du Nicaragua par Ernesto Cardenal, reconnaîtront le nom de Bosco Centeno. J’ai traduit ici quelques autres poèmes de ce poète attachant, qui figure à la fois dans la présente anthologie tirée des ateliers de poésie et dans la grande anthologie poétique nationale établie par Cardenal.

Les poètes ici traduits sont : Felipe Peña (2 poèmes), Elvis Chavarría (3), Dónald Guevara (1), Bosco Centeno (4), Gloria Guevara (3), Iván Guevara (3), Alejandro Guevara (1), Myriam Guevara (1) et Olivia Silva (2).

À Solentiname, Cardenal organisa également, avec l’aide d’amis peintres, des ateliers de peinture et l’archipel est aujourd’hui fameux dans le monde de l’art pour sa peinture « naïve ».

J’ai dans ma propre famille un peintre campesino, mon grand-père corrézien Pierre Boucharel (1925-2020), à la mémoire duquel je dédie les présentes traductions.

*

Blanca je suis triste (Blanca estoy triste) par Felipe Peña

Blanca je suis triste.
Ce soir le soleil ne brille pas comme hier.
Ton absence fait que s’emparent de moi
Le désespoir, le silence et la mélancolie.
Hier tu étais là et horrifiée
Me racontais comment les soldats de Somoza
assassinèrent ta maman et ton frère William
de quinze ans
et comment les vautours
où les cadavres furent laissés descendaient et remontaient
comme les avions qui descendent et remontent
en lâchant des bombes.

*

Un bon chef (Un buen dirigente) par Felipe Peña

Je fis ta connaissance au mois de septembre
dans une colonne de 35 hommes de l’armée du peuple
tu allais à l’arrière avec la camarade Marta et moi.
Ton pseudonyme était Martin.
Tu commandais la colonne avec le Tapir
ce dernier expert en déplacements dans les montagnes du Nicaragua
devant dirigeant la marche.
Nous nous reposions assis à l’ombre de quelques arbres à l’épaisse frondaison
rencontrés en gravissant une des collines.
Nous, à l’arrière, arrivions quand j’entendis le Tapir crier :
ne vous laissez pas voir des avions.
Son cri me surprit
je tentai de courir et tombai.
Un autre groupe de camarades avait conduit une petite attaque contre le commandement
de Peñas Blancas le matin
et l’aviation bombardait la zone.
Nous entendions les rockets éclater à quatre cents mètres.
On donna l’ordre d’avancer.
J’étais caché dans des roseaux.
Nous sortîmes dans une prairie
dont l’herbe nous montait jusqu’aux genoux
et les avions passaient tout près.
Je criai de colère : c’est de la folie, on nous fait sortir de nos abris
et nous voilà complètement exposés. Et toi, Martin, tu crias : n’ayez pas peur,
quand l’avion passe asseyez-vous et ne bougez pas.
Courant et nous accroupissant alternativement nous parvînmes à la rivière
Là tu enlevas tes chaussures et voyant notre désespoir
tu dis tranquillement :
si une bombe nous tombe dessus on ira
mais personne ne va courir.
Nous restâmes jusqu’à quatre heures de l’après-midi. À six heures nous arrivâmes
à une ferme que tu nous donnas l’ordre d’occuper.
Je fus inquiet et te demandai timidement :
nous n’allons pas faire de mal à ces gens ?
Tu répondis d’un ton catégorique : NON.
Tu achetas un cochon et deux poules.
La nuit était pluvieuse
nous couchions là où dormaient les poules.
Le camarade Astuce tremblait de fièvre
et nous n’avions pas de couvertures.
La nuit suivante nous retournâmes sur nos pas
l’attaque du commandement de Rivas étant impossible.
Sur la route un soldat te fit prisonnier
et tu fus déporté au Panama
jusqu’à ce que je te revisse au camp
dirigeant les manœuvres de cinq à six heures du matin
et le soir organisant des discussions politiques.
Je me souviens que par ton intervention on ne me changea pas de camp.
Et puis je n’entendis plus parler de toi
jusqu’à ce que me vînt avec la nouvelle
de ta mort au combat contre l’armée du tyran
ton nom de prêtre Gaspar García Laviana1.
Quand je t’ai connu je ne savais pas que tu étais curé
pour moi tu étais un bon chef
dévoué corps et âme à la lutte du peuple.

1 Gaspar García Laviana : « Comandante Martín », prêtre d’origine espagnole et combattant du Front sandiniste de libération nationale (1941-1978). C’est ainsi une figure importante du mouvement qui est évoquée dans ce poème. Selon sa page Wkpd, la poésie de García Laviana fut le premier livre publié par le ministère sandiniste de la culture.

Gaspar vive…” Mémorial à Gaspar García Laviana, San Juan del Sur, Nicaragua. (Source: Adam Jones via flickr)

Cigales, passereaux, éperviers (Chicharras, güises, gavilanes) par Elvis Chavarría

Cigales, passereaux, éperviers
chantent à la tombée la nuit.
Des perroquets passent en volant vers leur chambrée
Là-bas sur une colline.
C’est la nuit.
Engoulevents, chouettes, grenouilles, grillons ;
Un héron tigré et son cantique rauque.
Alberto dans sa ferme dit : – il va faire sec.
La nuit passe tranquille.
Le matin
On entend les trilles des oiseaux.
Juan dit : – Compère, avez-vous entendu cette nuit chanter le héron ?
– Oui, compère . – Alors il ne faut pas semer.

*

San Carlos par Elvis Chavarría

L’eau tombe sur les toits érodés.
Une vieille dit : poisson frit, poisson frit.
Des chiens, des chats, des cochons, dans la rue très sale.
Une voiture à bras avec une petite cloche, et un vieux :
allez, allez, les bons cônes de glace.
Cantines, barbiers, salles de billard,
stations d’essence, épiceries, lupanars.
Hirondelles, moucherons, mouches, puanteur,
marché, puanteur, marché, excréments,
puanteur, Somoza sur une affiche conchiée par les hirondelles.
Filets pleins : draps, chemises, pantalons, chemisiers,
les coups des lavandières : pon, pa, pon pa,
lavant et encore lavant.
Les quenettes, les pommes, les mangues, le fromage, le ragoût,
la pastèque, les boissons glacées, l’orgeat.
Encore le marché, encore des moucherons, des hirondelles,
Encore des excréments, encore des affiches.

*

Nuit (Noche) par Elvis Chavarría

Une nuit très noire du mois de juillet.
On entend le chant triste d’un engoulevent.
Le scintillement de milliers de lucioles
ressemble à celui d’une grande ville.
Pourtant c’est une nuit à Solentiname.

*

Le troupeau (Los vacunos) par Dónald Guevara

Les bêtes courent sautent trépignent
tandis que le soleil chauffe les champs.
Quand vient la nuit
elles se rassemblent toutes
formant une grande tache inerte.
Les jeunes mères lèvent les oreilles
Et reniflent leurs veaux en les caressant avec la langue.
Aux heures profondes de la nuit
l’adulte rumine les résidus de nourriture
qui restent dans son ventre allongé
tandis qu’il se repose de son va-et-vient épuisant.
Au matin les veaux meuglent
après leurs mères
dont la mamelle est au même moment comme une outre énorme
pleine d’eau,
les quatre pis lui donnant la forme
d’un grand vase indigène.
Le veau y colle son vilain mufle
caressant désespérément les pis
pleins de lait.
Quand l’outre énorme est vide
à force de succion et des coups
donnés par le veau de son front rondelet,
les pis tendus s’amenuisent
et puis sont comme des peaux
d’oranges vidées de leur jus.

*

Le loriot (La oropéndola) par Bosco Centeno

Le loriot sur
une branche d’arbre
picote affamé
la chair rouge
d’une pitaya ;
ma présence
interrompt son festin,
effrayé
il s’éloigne
                 en poussant un cri.

*

Le senzontle (El senzontle) par Bosco Centeno

Le senzontle (ou, plus communément, cenzontle) est l’oiseau Mimus polyglottos, en français moqueur polyglotte.

Le senzontle joue sur une palme de palmier
puis rapide s’envole vers le chant lointain d’une femelle
La palme continue de se balancer

*

Crains les poètes, tyran (Tenle miedo a los poetas tirano) par Bosco Centeno

Crains les poètes, tyran
car ni par tes tanks Sherman
ni par tes avions à réaction
ni par tes bataillons de combat
ni par ta police
ni par ta Nicolasa2
ni avec quarante mille marines
ni par tes rangers super-entraînés
ni même par ton Dieu
tu ne pourras éviter qu’ils te fusillent dans l’histoire.

2 Nicolasa : N. Sevilla Montes de Solórzano dirigeait des bandes de ruffians attaquant les opposants au dictateur Somoza.

*

Frère soldat, pardon (Hermano guardia, perdoná) par Bosco Centeno

Note. Dans l’anthologie, les soldats de Somoza sont souvent appelés « gardes » (guardias), d’où le titre de ce poème, car il s’agit d’une garde civile, d’une gendarmerie.

Frère soldat, pardonne-moi si je dois bien ajuster
mon tir pour t’abattre,
mais de nos tirs dépendent les hôpitaux
et les écoles que nous n’avons pas eues,
où joueront tes enfants avec les nôtres.
Sache qu’ils justifieront nos tirs
mais que pour toi les faits seront
la honte de ta génération.

*

Le peuple dans la misère (El pueblo en miseria) par Gloria Guevara

J’étais en un lieu
où sont jetées toutes
les ordures des gens.

Et j’ai vu des enfants
avec de vieux sacs
qui les remplissaient de pots oxydés,
de souliers délabrés,
de morceaux de vieilles boîtes en carton.

Et des mouches entraient dans les sacs
et en ressortaient
se posaient sur leurs têtes.

*

Le guérillero (El guerrillero) par Gloria Guevara

Toi qui as quitté la chaleur de ton foyer
pour chercher le véritable amour,

S’ils te tuent ta mort ne sera pas
en vain
car tu vivras dans la mémoire
du peuple.

*

L’alcoolisme (El alcoholismo) par Gloria Guevara

Je suis là entre les pierres et les ordures
puantes de mon village.
Mes vêtements sont usées et sales,
mes chaussures sont finies.
J’ai mauvaise mine et sens mauvais,
tout le monde me regarde avec mépris.
Quand je suis ivre
je chante et je crie.
Mes sœurs les mouches sont ma seule compagnie pendant le jour
Et les moustiques la nuit me sucent le sang.

*

À mon Nicaragua depuis l’exil (A mi Nicaragua desde el exilio) par Iván Guevara

Nicaragua, tu pleures Nicaragua comme une jeune fille abandonnée,
tu pleures Nicaragua. Mais le jour n’est pas loin
où nous n’aurons plus à vivre dans l’exil ou la clandestinité
où ne circuleront plus en secret les tracts et les brochures.
Le jour viendra où ressusciteront des milliers de héros
encore inconnus du peuple.
Le jour viendra où nous pourrons crier en pleine rue
VIVA EL FRENTE SANDINISTA

*

Après l’embuscade (Después de la emboscada) par Iván Guevara

L’obscurité tombe vite, il se met à pleuvoir et
les traces des guérilleros s’effacent.
La fatigue est en nous ;
la plaine qu’il faut traverser,
dans la boue et l’eau jusqu’à la ceinture, est vaste
et tout est obscur à présent, aucune étoile dans le ciel ;
la colonne avance en silence.
Un seul guérillero pense écrire un poème.
Il continue de pleuvoir, les moustiques sortent des palmiers,
la faim et le rêve sont intenses. Je m’appuie un instant et
des épines me piquent et enflent mon corps.
On n’entend pas de coups de feu,
nous sommes déjà près du campement ;
l’ordre de repos est donné. Un camarade,
en fumant une cigarette, me demande :
Est-il vrai que tu sois poète ?

*

Sur la montagne (En la montaña) par Iván Guevara

La vent souffle ici sur la montagne
où nous autres guérilleros dressons un camp au bord d’une rivière,
dont l’eau court et court
s’en va au loin et pourtant il y a toujours de l’eau ici dans la rivière.
Le chemin qui ne peut dire aux soldats
d’où nous sommes venus et où nous allons ;
montagne, toi qui nous a vus dormir à même le sol
au pied d’un arbre à flanc de colline
toi aussi tu as ta loi
ainsi que le conte la légende du cacique Nicarao ;
montagne, protège notre clandestinité,
garde nos secrets de guerre.

*

Les aigrettes (Las garzas) par Alejandro Guevara

Les grandes aigrettes
blanches et élégantes
qui pêchent tout le jour.
Elles protestent et vont même jusqu’à se battre
quand une autre vient pêcher sur leur berge préférée.
Chaque sardine est un voyage au nid
car leur étroit estomac
est double
l’un est pour leur nourriture et l’autre pour
le petit.

De loin une aigrette
peut être confondue avec la Vierge.

*

Les goyaves (Las guayabas) par Myriam Guevara

Celles couleur vert-bleu
sont tendres.
Les presque mûres sont vert clair.
Et les mûres sont
jaunes, et roses à l’intérieur.
Quand on touche la branche,
des guêpes noires s’élèvent
quittant les goyaves mûres piquées.

*

Les enfants de Marcos Joya (Los hijos de Marcos Joya) par Olivia Silva

Les enfants de Marcos Joya meurent faute de médicaments,
il n’y a pas d’école pour l’enfant de Ricardo Reyes,
et les vieux ne peuvent pas se nourrir
mais Somoza a les armes les plus modernes pour tuer.

*

À mes quatre fils sur la montagne (A mis cuatro hijos en la montaña) par Olivia Silva

Sur la montagne
ils n’ont pas de couvertures
avec leurs camarades
ils dorment à même le sol
l’herbe humide
dans les nuits d’hiver
trempe leurs corps fourbus ;
le petit déjeuner
ne leur arrive pas en hélicoptère
comme aux soldats.
Mais eux avec leur vie
donneront à d’autres au Nicaragua
les couvre-lits et le petit déjeuner.

Poésie sino-panaméenne

L’anthologie de poésie sino-panaméenne Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños (Panamá, 2014) (Rejetons du dragon : 24 poètes sino-panaméens) est, ainsi que le soulignent les auteurs de l’anthologie, Luis Wong Vega, Winston Churchill James et Rita Wong Lew, une première en Amérique latine, qui fait suite à des anthologies similaires aux États-Unis, au Canada et en Angleterre. – L’idée d’un recueil comparable semble impensable en France, bien que nous ayons une importante communauté chinoise et sino-française –ainsi d’ailleurs qu’un académicien franco-chinois–, car, pour nos autorités culturelles, qui n’ont jamais contribué en rien à notre culture, il n’y a pas de culture « franco trait d’union » à moins que ce ne soit une culture franco-française, et c’est aussi cela, l’exception culturelle française, un chauvinisme bovin qui ne dit pas son nom et qui se prétend même le contraire. Nos autorités veulent bien, disent-elles, tous les migrants du monde, mais à condition d’en faire des petits Français universels.

L’idée de littérature sino-panaméenne est pertinente au vu des spécificités culturelles mais aussi historiques de la communauté sino-panaméenne. Ici comme dans d’autres pays d’Amérique, les Chinois ont servi de main-d’œuvre bon marché, taillable et corvéable à merci, pour la réalisation de grandes infrastructures continentales, chemins de fer, canal de Panama…, et le nombre de morts chez ces immigrés sous contrat dépasse l’entendement, du moins l’entendement d’un civilisé n’ayant jamais regardé l’envers de la médaille. Ces faits se retrouvent bien sûr dans la poésie sino-panaméenne, notamment dans la poésie d’auteurs engagés comme le poète de réputation internationale Francisco Chang Marín, alias Changmarín (1922-2012), dont j’ai déjà traduit cinq poèmes dans mon billet Poésie anti-impérialiste du Panama et dont je traduis ici de nouveau deux poèmes car Changmarín fait bien évidemment partie de l’anthologie sino-panaméenne, mais aussi le peu connu Antonio Wong, dont je traduis l’ensemble des trois poèmes figurant dans l’anthologie.

Mais ces spécificités historiques et culturelles n’empêchent nullement ces auteurs de prendre position sur les grandes questions nationales, continentales et d’ailleurs mondiales de leur temps. Ainsi, le poète Julio Yao (Julio Yao Villalaz), qui fut conseiller du président anti-impérialiste Omar Torrijos, est ici représenté avec un poème environnementaliste, et Carlos Fong évoque, bien que de manière décalée, la fête nationale du Panama. Carlos Fong a par ailleurs consacré plusieurs livres à l’invasion du Panama par les États-Unis en 1989 – invasion qu’il qualifie dans une interview d’« infamie » –, tels que son roman Aviones dentro de la casa (2016) (Des avions dans la maison) et l’anthologie El humo y la ceniza: Antología literaria de la invasión de Estados Unidos a Panamá (1993) (La fumée et la cendre : Anthologie littéraire de l’invasion du Panama par les États-Unis). – D’autres genres sont représentés dans les poèmes qui suivent : poésie dévotionnelle de Rita Wong Lew, poésie de l’absurde de Lucy Cristina Chau, « quasi-poésie » (casi poesía) originale de David Ng, tirée de son recueil Casi veinticinco poemas (2010) (Presque vingt-cinq poèmes).

Les poètes ici traduits sont, par ordre d’apparition : Carlos Francisco Chang Marín (2 poèmes), Antonio Wong (3), Julio Yao (1), Mozart Lee (2), Rita Wong Lew (1), Carlos Fong (1), Lucy Cristina Chau (2), Davig Ng (3) (au plaisir d’apprendre comment son nom se prononce).

L’anthologie est disponible en ligne (x).

Couverture de l’anthologie poétique “Vástagos del Dragόn: Veinticuatro poetas chino-panameños” (Panamá, 2014)

*

Ici ma douce langue pour le verbe (Aquí mi lengua suave para el verbo)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ici ma douce langue pour le verbe
qui doit semer d’épis les chemins.
Pour mentir, jamais ; pour se glorifier, jamais ;
ni aduler, ni se taire quand les autres se taisent.

Muets doivent rester ceux qui trahissent,
ceux qui laissent faire et ceux qui trompent.

Langue pour le combat, pour l’hymne
qu’entonneront les voix opprimées.
Langue pour goûter l’espérance,
le miel des roses à venir.
Langue, je t’aime pour vivre
et non pour gémir, et non pour te faire taire
quand près de toi le claquement du fouet
prédit l’heure de la mort.

*

Ces yeux ont vu surgir la bête (Estos ojos surgir vieron la bestia)
par Carlos Francisco Chang Marín

Ces yeux ont vu surgir la bête
dans la nuit bouvière sans rivages.
J’ai vu paraître la clôture, les fils de fer barbelés
parcourir les antiques prairies
et ne point laisser aux pas un empan ouvert
où le fugitif puisse bâtir sa cabane.

J’ai vu couper la Patrie en deux,
Je l’ai vu diviser et planter un autre drapeau
étranger comme une patte de léopard.

Dans mes yeux les pieds mettent
sur la poussière desséchée du chemin
le grand casse-tête de la vie.

Je repars toujours à l’arrivée, même quand la nuit tombe
je vais bien au-delà des crépuscules.
Devant moi une étoile, derrière moi la nuit,
sur mon front l’or d’un coucher de soleil,
et une espérance bat des ailes près de moi,
car les yeux sont faits pour la marche
et non pour les pleurs affligés.

*

L’ancêtre (El antepasado)
par Antonio Wong

Alors que le vingtième siècle n’était pas encore né
il vint des côtes de Chine méridionale
mon ancêtre ;
non point porteurs de destructions ni de chaînes
ni chargés de chaînes eux-mêmes,
ils vinrent comme ouvriers sous contrat
pour réaliser des travaux,
mais nul ne peut imaginer ce que fut leur amertume…
quand ces constructeurs du chemin de fer
quittaient leur village natal
aux bambous dansants
et la patrie inspirante
aux resplendissants pruniers,
à la conquête d’un nouvel horizon,
pour affronter
les vagues géantes du Pacifique.
Nombre d’entre eux furent
vaincus et dévorés
par les vagues furieuses de la mer,
mais ceux qui vainquirent l’adversité
poursuivirent leur route et parvinrent au Panama.
Ce fut de cette triste manière
qu’arriva mon ancêtre sur cette terre,
troncs et serpents
sur son chemin de conquête,
remplissant ses obligations
et lançant des entreprises…
Ce furent promesses et décisions
qui souffrirent
de la malaria et du paludisme
et des terribles invasions
des armées de moustiques,
ces conditions inclémentes
en conduisirent beaucoup au suicide
pour se délivrer de la souffrance
et trouver le repos…
Et ces sacrifices baptisèrent
les lieux qui n’avaient point de nom :
Le Matachinos et le Chinosmuertos1
furent le sang puerpéral du Canal.

1 Matachinos, Chinosmuertos : La localité de Matachín au Panama tire son nom de Matachinos, qui veut dire « tueur de Chinois ». Ces deux noms, le second signifiant « Chinois morts », évoquent le nombre important de victimes parmi les travailleurs chinois du chemin de fer transocéanique.

Dans son roman Las luciernagas de la muerte (1992) (Les lucioles de la mort), l’écrivain panaméen José Franco donne quelques détails à ce sujet : «Entonces narraba aquello de la Compañía Ferroviaria de Panamá, la Panamá Railroad Company, cuando comerciaba con los muertos, los metía en salmuera y los vendía a los laboratorios y escuelas de medicina del mundo. Cuando se le suministraba opio a los chinos para sostenerlos en el trabajo y luego se suicidaban por miles, afectados por la ‘melancolía’, un efecto de las fiebres palúdicas, que hacía que se colgaran de los árboles con sus propios moños, se ahogaran en los ríos y lo más común, que se ‘empalaran’, una muerte atroz que consistía en sentarse sobre cañas afiladas de bambú, que los destrozaba por dentro.» (Alors l’employé de la Compagnie des chemins de fer du Panama, la Panama Railroad Company, racontait comment, quand la compagnie trafiquait les cadavres de ses travailleurs morts, elle les mettait dans la saumure et les vendait aux écoles et laboratoires de médecine du monde entier. Et comment elle administrait de l’opium à ses travailleurs pour les soutenir dans le travail, et qu’ensuite ils se suicidaient par milliers, atteints de ‘mélancolie’, un effet des fièvres paludiques, qui les faisait se pendre aux arbres avec leurs propres chignons, se jeter dans les rivières ou, le plus souvent, ‘s’empaler’, une mort atroce consistant à s’asseoir sur des pointes de bambous taillés qui leur déchiraient les entrailles.)

*

Ode à ma vie (Oda a mi vida)
par Antonio Wong

Ô, vie de ma vie,
vie saturée par la vie,
vie vécue de
soleil,
orage
et batailles ;
vie que je me suis forgé :
soldat entêté,
déceleur de plaies
et arracheur de croûtes ;
vie dévastée pour punir
les souffrances du passé ;
vie, incessante clameur à l’avenir
et guerre éternelle à l’ombre ;
vie qui cherche vengeance aux quatre vents,
inconciliable avec la puissance du mal ;
Ô vie de ma vie,
vie attrapée par la vie,
vie pleine d’amertume ;
fidèle amante du soleil
défiant la dure subsistance…

*

Ego sum
par Antonio Wong

Deux océans de leurs vagues
intempérantes et brutales
formèrent cette terre,
frange étroite
comme la ceinture pathétique
d’une vieille affamée.

De cette terre je suis né,
là-bas, de l’autre côté,
terminus du chemin de fer
où chaque traverse
a coûté la vie d’un Chinois…
Là-bas, de l’autre côté,
où la terre est brisée
éternellement blessée
pleine de souffrance et de sueur…
seulement pour rassasier
le monde, les monopoles,
dans leur soif de satisfaction.

Avant ma naissance
le monde était obscur :
mais quand je vins à la vie
le ciel
eut des étoiles et m’attendit,
par simple curiosité de me regarder
mais en me saluant de ses scintillements coruscants…

Je grandis avec mon désir
face à la mesquinerie du destin ;
je grandis avec ma lutte
à chaque pas, châtiment de la misère ;
imprégné
de toutes les saveurs de la vie ;
engendrant
de nombreux trésors de l’univers ;
un visage horrible
pour dissimuler :
la musique,
la balance,
l’épée
et la fleur !

Je suis un habitant du soleil
avec ma peau dorée,
un adversaire de l’ombre
avec des yeux obliques et un regard altier !

Je suis orphelin d’amour et de justice,
divorcé de l’or et de l’argent ;
je suis amant du soleil,
du chant
et de la pelle.

Je suis étrange,
incompris,
et inqualifiablement en colère
quand la culture n’est pas le bien du peuple
ou quand le soleil est gardé dans la bourse d’une clique…

*

Seul l’amour sauvera la planète (Solamente el amor salvará al planeta)
par Julio Yao

À Carmencita Tedman, environnementaliste patriote

La terre blessée crie de douleur.
Les poissons et les crevettes courent, sautent – volent !
fuyant des eaux qui empoisonnent leurs habitats.

Il est minuit et il fait froid.
Du haut de cette colline,
la mer nous adresse des clins d’œil avec ses étincelles
et l’on n’entend que des rumeurs de vagues et d’ailes.

Il est minuit et il fait froid, mais je suis avec toi,
guérillera d’aurores et crépuscules.
La douce clarté de la pleine lune
baigne les placides contreforts jusqu’à la côte.

La terre crie, blessée à mort.
Les vagues pleurent, les fleuves s’assèchent,
la vie meurt !
Deux êtres angoissés scrutent l’Univers implorant de l’aide

mais personne ne nous entend. Personne ne répond.

La mer rugit et tu es avec moi,
voulant surprendre des voix intelligentes
sur cette planète de sourds et d’insensibles.

Tu trembles comme un fruit mûr sur la branche,
mais personne ne répond à nos prières.
Personne ne répond, la planète meurt
mais je suis avec toi
au milieu de la nuit,
au milieu de la douleur.
Couronné de panneaux solaires,
tel satellite écoute les voix du Cosmos.
Écoutera-t-il les nôtres ?

Le Grand Frère – l’Œil qui ausculte tout –
capte des signaux de vie intelligente dans l’espace
tandis que sur cette colline glacée
deux êtres angoissés crient au milieu de la nuit,
au milieu du néant, au milieu de la douleur,
mais personne ne répond !
tandis que gémit la terre et que pleurent les océans,
tandis que poissons et crevettes cherchent leur salut dans les forêts,
tandis que cette planète agonise et que personne ne répond
et que tu trembles toute comme un fruit mûr parmi les branches
car seul l’amour sauvera la planète !

*

Des temps difficiles (Tiempos dificiles)
par Mozart Lee

Il y eut c’est vrai des temps
……………..si durs
……………..si lointains
sur ce passage de terre
peuplé d’oiseaux,
……………..de mouettes
……………..de bombes et de violence.
Il y eut de la tendresse dans la souffrance,
bien que de faux prophètes le nièrent.
Nous mangions dans le même plat
notre pain de chaque jour.
Nous portions les mêmes chaussures
et le même uniforme
pareil au temps et à l’espace…
Le bourreau nous tortura : nous et notre rêve
et chaque visite fut un nouvel an,
un arc-en-ciel de fin d’après-midi.
Les barreaux de la cellule crièrent d’impuissance
et tous les soirs le soleil nous jouait un mauvais tour.
Les chiens aboyaient aux alentours de La Modelo2.
C’est vrai, la poésie se mit à cheminer
comme Rossinante.

2 La Modelo : nom d’une prison (« la [prison] modèle »). Le poème évoque des souvenirs du temps où le poète était prisonnier politique.

*

On vit mal (Se vive mal)
par Mozart Lee

On vit mal
C’est la pure vérité
Depuis le tribunal du saint-office
Il n’y a de gloire sans un grain de maïs…
C’est pourquoi on vit mal
Las, quand une peine nous ronge le cœur
On vit mal
En ce monde ni la gloire ni la peine ne sont nos sœurs
C’est pourquoi on vit mal
En ce monde la misère –pain du peuple–
Sur la colline de San Isidro
Sur le coteau de San Cristobal
Dans le passage de Sal Si Puedes
Est appelée « extrême pauvreté »
Quand nous cherchons l’« extrême richesse »
Et que nous voyons seulement des murs sans lamentations
Roses noires
Éclipses de soleil

On vit mal
Dans l’illusion
Espérant que tout change
Et rien ne change si ce n’est en faisant un pas en avant et un pas en arrière
Je te le dis
Frère et frère
N’aie nul espoir
Quand on vit en pensant que tout vient du ciel
On vit mal
Avec des rêves puissants
Faim d’hommes
Soif d’amour
Mains sans drapeaux
Fusil sans épaule
On vit mal
Je te le dis avec le cœur !

La vie à vivre entière !
Je te dis qu’on vit mal
Quand on accepte tout et que rien ne nous plaît
On vit mal
On vit mal
Au temps des pieds
Rêvant au matin
Brisant la voix
Faisant silence
On vit mal !

*

Toujours si proche, toujours si loin (Siempre tan cerca, siempre tan lejos)
par Rita Wong Lew

Par la joie, le sourire, la solidarité, Toi toujours si proche.

Par les activités, les festivités, le bruit constant, moi toujours si loin.

Jamais tu ne m’abandonnes, car tu es le pont au-dessus de mes eaux turbulentes.

Toujours si proche, toujours si loin.

Près de mes pensées, sentiments et projets de tous côtés.

Moi toujours si loin à cause des obligations et distractions.

Tu as toujours été proche, c’est moi qui me suis éloignée.

Qu’en serait-il de moi si tu ne me portais au temps du manque, quand je ne vois qu’un groupe d’empreintes et non les deux comme quand tu es à mes côtés.

Toujours si près, toujours si loin… ou tu es à mes côtés ou tu me portes.

Toi proche, moi lointaine…

Toujours si près ton amour infini, toujours si loin mon iniquité.

Toujours si proche ta compréhension et miséricorde, toujours si loin mon égoïsme et ma complaisante vanité.

Toujours si près t’occupant de moi, me soutenant, me donnant tant de bénédictions.

Tu es là m’embrassant, moi toujours si loin me distrayant en regardant derrière moi.

Toi seul Seigneur importes, Toi qui es toujours proche.

Toi toujours si près mon Seigneur, Roi des Rois, mon amour infini.

T’aimer c’est recevoir le meilleur du meilleur, te suivre c’est recevoir tant de belles choses et me sentir près du ciel.

Je comprends que regarder derrière moi, vers l’oubli, c’est m’éloigner de ce beau ciel que tu vas me donner.

Toi toujours si près, moi toujours si loin !

*

Nous ne fûmes pas des héros (No fuimos héroes)
par Carlos Fong

Note. Le 9 janvier 2011, le centre de détention pour mineurs de Tocumen brûlait dans un incendie, à cause, selon l’enquête, d’une bombe lacrymogène lancée dans l’établissement par la police, incendie dans lequel périrent cinq jeunes détenus.

Cet incendie mortel coïncide avec le Jour des martyrs au Panama, célébrant les émeutes du 9 janvier 1964 où le peuple réclama la souveraineté du Panama sur la Zone du Canal et qui furent réprimées dans le sang par la police états-unienne de la Zone.

(Dédié à Erick Batista, Benjamín Mojica, José Frías, Omar Ibarra et Víctor Jiménez,
morts au Centre de détention pour mineurs)

Nous ne fûmes pas des héros.
Juste un cri dans une cellule humide, un châtiment réduit au silence par
la furie des flammes indifférentes.

Avions abattus
sans ailes
sans nuages
sans destin.

Nous ne fûmes pas des héros.
Jamais nous n’avons mérité un poème,
une chanson,
ou une offrande.

Nous avons gagné un tribut amer.
Nous fûmes seulement un essaim de doigts accrochés aux barreaux
implorant la pitié entre la fumée et les rires.
Avec de légères tapes aux fesses
nous nous échappâmes pour mourir l’un après l’autre ;
car c’est comme ça que nous les pauvres nous mourons.

Nous ne fûmes pas des héros
la patrie n’a pas l’obligation de se souvenir de nous
Ni de nous pleurer
Ni de nous honorer
Nous serons enterrés sans drapeau
Sans discours
Ni résolutions.

Nous ne fûmes pas des héros.
Nous fûmes seulement les enfants de la violence et de la peur.
La haine que nous consommions, aujourd’hui nous la goûtons.
La rage que nous ressentions nous revient avec dédicaces.
Notre dette, nous la payons
avec des cendres et une trace de peau.

Nous ne fûmes pas des héros, ni des martyrs.
Nous fûmes seulement une race
une espèce
des créatures massacrées,
le douleur d’une grappe de mères qui
elles aussi pleurèrent un 9 janvier.

*

Silence (Silencio)
par Lucy Cristina Chau

Combien de silence parviendrai-je à tirer de ce trou ?
Il a passé tellement de temps depuis la dernière parole,
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui la prononçai.
Parfois je la confonds avec un rire
mais j’ai déjà oublié les raisons de ma joie
je ne me souviens même pas si c’était bien la mienne.
Peut-être était-ce un reflet de ma douleur
c’est un petit geste confus
tellement, que je ne me souviens même plus si c’est moi qui le fis.

*

Âme zen (Alma zen)
par Lucy Cristina Chau

Ils n’entrent pas
dans ma boîte à chaussures
tous les faux pas
que je fais chaque jour.
Je préfère les abandonner,
qu’ils apprennent à voler
et laissent l’espace aux espaces.

*

Trois « quasi-poèmes » (casi poesía) de David Ng

Comment le rocher
peut-il être un obstacle
puisqu’il est tranquille ?

Il semble qu’il soit nécessaire
de se vider
pour se remplir ensuite
pour ensuite
se rendre compte
qu’on est vide.

Le voyage
le plus long
est à l’intérieur de soi.
– Accompagne-moi à la récolte –

*

Pour plus de poésie du Panama en français, voyez aussi :

Poésie anti-impérialiste du Panama (x) ;

Poésie emberá et kuna contemporaine du Panama (x) ; et

Poésie d’Aiban Wagua de Guna Yala (x).