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Poésie de Beaton Galafa, du Malawi

Beaton Galafa est un jeune poète du Malawi, résidant à Blantyre. Après avoir publié dans diverses revues et anthologies, il vient de sortir cette année son premier recueil, This Body is an Empty Vessel (Ce corps est un vaisseau vide), aux éditions Mwanaka Media and Publishing, au Zimbabwe.

Beaton est un poète de langue anglaise et chichewa (ou chewa, langue officielle du Malawi avec l’anglais). Son recueil est en anglais. Après des études au Malawi ainsi qu’en Chine, où il a passé deux ans, il vient de décrocher un poste de maître de conférences à l’Université du Malawi. Beaton parle également français.

Beaton et moi sommes entrés en contact lorsqu’il publia sur son site en ligne, Nthanda Review, un compte rendu de traductions de poésie du Malawi parues sur mon blog (ici). Certaines de ces traductions ont été reprises dans le n° 277 de la revue Florilège de décembre 2019, à la rubrique « Poètes sans frontières », et cette publication a fait l’objet d’un article du Daily Times, au Malawi, que j’ai reproduit ici.

This Body is an Empty Vessel, préfacé par Mankhokwe Namusanya, est un recueil de 53 poèmes, dont j’ai traduit ici un choix de 21, avec l’aimable permission de Mwanaka Media and Publishing, que je remercie.

Marqué par la mort récente du père de Beaton, ce recueil est l’expression d’une voix originale et mûre, d’une poésie abondante en formules « justes dans l’absurde », pour reprendre une définition de l’art poétique par Pierre Reverdy (qui trouve cette justesse dans l’absurde chez les plus anciens poètes et les plus classiques, démontrant, s’il en était besoin, l’ineptie des écoles qui sont dans le dénigrement du passé, comme elles peuvent être aussi dans le dénigrement de la parole étrangère, les écoles du « nous maintenant »). Cette définition, ou cette manière d’approche, plutôt, revient à dire qu’est poétique ce qui est juste dans le domaine propre de la poésie. Autant la volonté de remodeler la logique a quelque chose de dérisoire quand elle est exprimée par de supposés graves philosophes, autant on ne saurait concevoir de poésie sans cet « absurde » qui cherche la beauté au-delà des choses : au-delà des choses parce que nous ne parlons pas de poésie descriptive, de la beauté des choses, mais de poésie ayant affaire à la beauté de la vérité. La poésie ne dit pas ce qu’est la vérité mais elle la montre, parce qu’il faut ressentir la vérité, le sens de la vie, et que nous avons un ressenti au-delà des choses qui nous entourent, ne serait-ce que dans le jeu gratuit du langage (ce que je ne crois néanmoins pas, contrairement à d’autres, qu’est la poésie). Cette beauté du vrai, c’est le travail du poète, et la poésie de Beaton Galafa est saillante.

This Body is an Empty Vessel de Beaton Galafa. Couverture par Denyse Agahozo. Le quatrième de couverture est également illustré : l’homme est plus avant dans le tunnel et il ne reste que son ombre, ce qui fait qu’en tournant le livre sur lui-même on regarde un dessin animé…

*

Dans un rêve (Inside a Dream)

Je suis de l’eau
répandue
d’un vase vide
sans fleurs,
serpentant à l’intérieur
de mes veines et dissimulée
en sang. Je vais sur
le chemin d’un ver
en direction de quelque lieu en
moi mort et pourri. Sa
forte puanteur stérilise
mes pensées tandis que j’essaie
de m’échapper de cages
dans des rêves tristes
de mon père et moi en
imaginaires conversations,
parfois dans des paysages de collines
près de bureaux ministériels,
d’autres fois à l’intérieur
de salles de conférence
où il me regarde
modeler trois chaises avec
de l’argile pour les placer dans un splendide
musée.

*

Arc-en-ciel (Rainbow)

Ces couleurs
aveuglent tes yeux.
Entre les deux
un brouillard te laisse
attendre que les étoiles et la lune
fusent du ciel et se répandent
dans la lumière des lampadaires à Lilongwe,
ce lieu où la poussière et la puanteur
de la ville s’écoulent dans
tes poumons. Certaines nuits de solitude
tu es pris dans des égouts
où tu te décomposes pour un nouveau départ
sous la terre et ils te retrouvent
triste et pourri le lendemain
matin. Le pire c’est quand
trois garçons te sortent les yeux
des orbites tandis que tu flottes sous
des ordures dérivant vers le sud avec
ton âme vide jusqu’au lac.

*

Corps vides (Empty Bodies)

Le son sifflant
de ma voix
enregistrée à partir
d’un téléphone gris argenté
sous oxygène
bloque le bruit d’un prédicateur
tandis que sa salive
et la sueur d’enfants
courant dans les rues
tombent sur le sol, attendant
que les pluies s’écoulent réunies
en rivières mourantes
jusqu’où l’humanité
au ventre vide
pisse son chagrin
sans savoir
ce qu’il y a à déballer
de corps vides qui
parfois ne contiennent
même pas
d’âmes sans domicile.

*

Oubliés (Forgotten)

le bout de mes doigts se rebelle
et court après le papier
l’un après l’autre
ils réduisent en lambeaux
de modernes livres d’histoire
saturés
d’hystérie révolutionnaire
comme si nous n’avions jamais dansé
avant que les chiens
aboient
et nous déchirent en petits morceaux
l’un après l’autre
engloutis par la terre
ou par des murs de prison
jusqu’à l’os.

*

Mère (Mother)

est le son
des oiseaux
avec des murmures de vent
couverts par des pleurs d’anges
et des berceuses de démons
gelés debout,
enfermé dans une maison mourante
qui ne vécut jamais vraiment.
si je n’étais pas ces débris
de métal à la recherche de
mendiants pour me ramasser et caresser,
ma mère
traversant une rivière à la nage
et trempée d’or
de la tête aux pieds,
nous dînerions
avec des rois et des reines,
nos tables rangées sous
la membrane des poches de tes yeux.

*

En mer (At Sea)

Sens le cœur de mon âme
et dis-moi
si l’on dirait aussi
la texture de ta paume, ou
les chemins perdus qui se croisent
au milieu,
flottant comme ton
esprit sur une mer démontée.
mon père vagabonde dans le vent
il cherche où dans les eaux
nous pourrions nager ensemble,
la tempête nous ballotant de-ci de-là,
un tir à la corde entre de nombreuses paires :
feu et eau, vie et mort, paix et
guerre.
ma mère pense qu’il n’est rien
que l’on puisse faire pour fondre l’iceberg
et laisser nos corps usés
dériver à l’autre bout de la mer.
la lune n’est pas d’accord,
elle portera nos ombres
vers l’avenir.
en échange nous laverons sa surface
à grandes eaux pour effacer la crasse et le sang
dans les empreintes de Neil Armstrong.

*

Ex nihilo (Out of Nothing)

entre
la douche et
une tasse de café
il y a un homme qui pense
que cet univers
s’est lui-même jeté hors
du néant.
quand rôdent les fantômes
dans son jardin
il se tapit dans
le seul coin sombre
méticuleusement aspergé d’insecticide
et d’une petite dose
d’eau bénite
volée aux glandes sudoripares
de la terre
au petit matin et à minuit.
il réinvente
sa forme
dépouillée de chair – cette
terre même
jaillie du néant –
tournant et tournant
seul dans du bois
pourri tandis que des voix
qui naguère disaient
l’aimer disparaissent
dans une nuit silencieuse.

*

Dieu (God)

un homme pense :
ce corps mien fut arraché
à des pages d’histoire.
ces mêmes histoires
de purges et de croyants
rampant dans des égouts
déchirent mon cœur en
petits morceaux que je répands
sur terre et mer
pour découvrir la vérité
enroulée dans
des papyrus ou cachée
dans des traits gravés sur
des arbres ou des rochers jusqu’à
ce que je rencontre ton père qui
me bande les yeux avec un brouillard
et demande comment je peux penser
que l’homme-singe
ait pu produire par son péché le chocolat noir
et que Dieu roula nos os
dedans avec une marque
sur notre front
pour que nos chasseurs
ne nous ratent pas
même dans les salons obscurs
de nos maisons silencieuses
quand des ivrognes lançaient
des cris de détresse dans les rues
d’Amérique.
nous n’aurions pas dû laisser
le choix au créateur.
nous aussi
en avion en bateau
nous prêcherions le salut
tandis que notre police bâillonne
son propre peuple et
lui tire dans le dos.

*

Vaisseau vide (Empty Vessel)

ni âme ni chair
juste un creux
ponctué d’os brisés,
la moelle pompée
par des esprits orphelins
errant dans des rues
de terre nue.
c’est un vaisseau : sirènes
et coups de fusil rongent mes nerfs,
minuit je vois un homme et une femme
se disputer le vide.
dans quelque direction que le vent souffle
je vais. je suis une carcasse avec
un nom et une famille dont je dois faire le deuil
quand ce qui reste de ma souche
se dissout dans un volcan, perdu
dans d’équatoriales forêts
où je suis étendu côte à côte avec
la chair et les os de saisons sans âge
de souffrance et malheur.

*

Jambe cassée (Broken Leg)

Ma vie
est une jambe cassée
qui me regarde essayer
de sauter des étages supérieurs
d’une maison en flammes.
je réserve cette douleur pour la fin.
je serai assis sur les cabinets
pensant être accroupi
dans des latrines, priant pour que
tandis que j’évacue peine et chagrin
le vent n’emporte pas
le toit ou ne me jette
nager avec les asticots,
respirer la puanteur de
cette fosse commune. vider
sa vessie après une nuit
à avaler du poison est
libérateur. tu marches sur la pointe des pieds
jusqu’à la fenêtre
afin de saluer le soleil
qui se lève pour un nouveau
jour misérable dans la vie
d’un fantôme.

*

Emporté par le vent (Blown Away)

au moindre souffle de vent
je sens les brûlures de mon corps
la peau s’effrite et sa poussière
vole
en particules tombant
sur la surface sèche des feuilles
d’un proche maquis.
si je dois partir, je m’élèverai
en fumée et suivrai les rayons
de lumière jusqu’au centre
du soleil. avec de longues avenues
remplies de vide
en moi, je ne peux ni me dissoudre
ni brûler. j’apporterai
mon tas de cendre avec moi
là où mon père et moi pourrons mettre à profit
un peu de boue et d’eau pour insuffler
la vie dans une nouvelle effigie
du créateur.

*

Je méprise vos héros (I Despise Your Heroes)

Ce pays va exploser.
Je suis assis là allongeant le cou
vers l’avenir
Je veux exploser avec lui.
Où il ira, j’irai.
J’écoute attentivement le vent
qui siffle en passant
après de longs jours ensoleillés.
Il n’apporte aucune nouvelle
mais exporte nos calamités
vers la mer où des pirates
s’en emparent et déchirent en petits morceaux
des papiers où sont debout
nos champs incendiés
et ce qui reste de nous
est l’histoire d’un petit enfant aux
jambes cassées ayant besoin de béquilles
et une larme dans l’œil
du compatissant qui vote des lois
en de lointains pays.
Vos héros s’accrochent à des cerfs-volants et volent
de-ci de-là, montent sur des estrades
pour faire du lobbying dans des salles vides
et s’égosillent
à parler des incendies qu’ils déclenchent
tandis qu’ils se battent avec les grands titres
de projets pour lesquels on reçoit des balles
et rase des maisons.
Toutes les nuits mon âme s’échappe
et regarde depuis la lune
le cycle recommencer
dans des courants chauds pendant que les hyènes
chassent les chiens loin dans la nuit
vidant les rues pour une meute
de loups et Dieu merci
il n’y avait pas d’églises pour enseigner
à vivre dans la raison
d’autrui.
Et je reste assis comme ça
tout la nuit attendant d’exploser
– comme tout le monde.

*

Employé de morgue (Morgue Attendant)

notez le moment,
après quelques heures nous voudrons
emporter ce corps.
qu’était-il pour vous ?
est. il est. ce qui reste
après que la terre nous a volés
la nuit dernière. d’abord sa voix
ensuite son corps frêle
en sueur quand la mort aspirait
le restant de chaleur
laissant la main de ma mère
posée calme sur son front
se glacer de douleur pendant que j’essayais
d’être courageux, la tristesse
me dévorait le cœur
morceau après morceau au souvenir
de mon incapacité à me battre
pour lui quand le monstre
ouvrit sa gueule. Tous nous le vîmes
ramper dans le salon
de notre maison qu’il appelait un musée
jusqu’à hier quand mon père
décida de recevoir ses ordres directement
de notre créateur.

*

En danger de néant (Peril of Emptiness)

Je passe mon temps
devant une table imaginaire
à réunir des mots échappés
dans des couteaux et des flèches
pour trancher dans le mutisme
de ces nuits candides
où assis nous festoyons
d’imaginations et hallucinations
de droiture.
Peut-être que si nous étions honnêtes
avec les lettres,
si nous leur avions expliqué
le danger
du néant
dans les cages de nos cerveaux,
elles seraient restées
sans difficulté
sachant que l’encre
disparaît
quand
imbibée
d’eau.
de cette manière nos souvenirs auraient adhéré
au gris de murs de prison pour toujours.

*

Soleil dans le désert (Sun in the Desert)

je veux sortir de chez moi,
sentir la douceur du vent qui souffle
son air frais dans mes poumons
et rire du soleil qui pend
là-bas, tremblant. mais
l’obscurité m’effraie. je reconsidère
l’idée de plumer
cette dinde un matin d’hiver.
la nuit a emporté mon père
en nous invitant par traîtrise à dormir ou
fermer les yeux. j’ai toujours eu peur
que mes os fondent ou que ma peau
brûle en sortant par un jour ensoleillé.
combien de soleils a le désert
pour que tous ceux qui percent
son cœur se changent en sable avant
que les mers et les océans aient la moindre
chance de recevoir leur livre de chair ?

*

Prodigue (Prodigal)

La mort
par
ulcères
ou
la mort
par
pneumonie. Je choisis de courir jusqu’à la montagne
où personne ne trouvera un corps dont arracher les poumons
et jeter les pansements dans l’acide ou duquel incinérer l’estomac
quand le stress et le poivre m’enchaînent à des murs fatals.
Je vagabonderai librement dans les airs loin du paradis
et loin des affres de l’homme et de son étrange pandémie.
Je veux réécrire l’histoire de l’homme quand la maladie sera terminée
Je veux que le prochain homme noir s’assoie au bord du lac Malawi
et se souvienne d’un passé qu’il ne vivra qu’à travers les malheurs
qui nous sont advenus quand nous ne regardions pas, quand chauve-souris et labos
partirent en guerre pour savoir qui devait régner – l’Ouest ou l’Est.

*

Femme (Woman)

À présent que tu es là,
tous les chemins mènent à toi,
comme un million de statues d’or
debout contre des murs et assises
sur le sol de temples de montagne,
une mère avec un nimbe du jaune
du soleil peint autour de la tête
et portant un bébé dans son giron,
une image de vide rôdant
dans nos têtes,
et un modèle des mots
dans lesquels ils nous rangèrent
lorsqu’ils passèrent des décrets contre les vagabonds.
tu enserres mon âme dans
les fils huileux du noir de tes tresses.
nous devons créer notre propre monde et
permettre à ton ventre d’enfanter des dieux noirs
pour libérer nos ancêtres des chaînes
de l’esclavage avec lesquelles ils bâillonnent nos gènes
la terre avec l’âge s’éloignant de nos récits

*

Vide (Void)

Dans cette chanson
j’entends des choses.
ma mère partagea
son cœur entre nous,
la poussière du corps de mon père
a rempli le puits insatiable.
nous écouterons les vents
hurlant au sujet de créatures
avec des oiseaux perchés
les uns sur les autres pour former des cornes.
quel courage, mon père rampe le long de monstres
et ma mère chante des berceuses pour piéger les nuits
dans nos yeux.
je refuse de me cacher dans les rêves,
tout seul dans le noir,
je ne sais comment le néant
a pu ramer des confins de la terre
pour réclamer la moitié de ma vie chaque fois
que l’homme dans mes rêves essaie de s’échapper
dans l’abysse de bonheur que je suis.
ce monde n’est pas l’ombre
qu’il voit dans les chutes d’eau sous l’illusion
du clair de lune.

*

Des héros (Heroes)

J’ai arrêté de compter.
jours, mois, années…
cela importe à ceux
dont les paumes restent parfumées
de lait et de miel
dans les si nombreuses lunes
que la nuit tu congèles
avec une âme en lambeaux
se demandant comment
le cœur peut rester enveloppé
de bandages toutes les saisons
de sa vie.
Tu ne peux arrêter
de compter tes doigts
cassés. Que te rappelles-tu
de tes père et mère
la nuit où ils apprirent
que tu allais muer.
Arrête maintenant.
comment pouvaient-ils même vivre
et aimer dans le tumulte des
dunes de sable et des tempêtes du désert
quand tout ce qu’ils avaient
c’est l’un l’autre.
Si je devais vivre à nouveau,
prêtez-moi l’œil de l’aigle
de mes premiers pleurs
jusqu’au jour où ma mère m’empêchera
de courir à la rivière
pour parler en secret aux dieux
encore une fois alors que je dois
l’aider à tenir fermement
l’âme de mon père
essayant de déchirer
le cœur de ma mère
en morceaux.

*

Supercherie (Deception)

J’en ai fini avec le bruit des
fenêtres brisées
des verres éparpillés perçant les plaies
De la solitude
Arrachées de ma chair
Par des soldats déserteurs
Perdus dans une inextinguible soif de pouvoir
Et de vengeance.
Je sens les pneus et la chair brûlés
Sur la route et l’aine du bandit
Des jurés tournant et retournant des papiers
Pointant la direction dans laquelle le vent doit souffler
En même temps que le sang et la jubilation
D’un incendie déchaîné
Des voitures se renversent sur nos cercueils
Nous connectant à notre paupérisme
Dans cette longue marche vers la supercherie.

*

Éclipse de lune (Lunar Eclipse)

aux pires jours de la lune
j’appartiens à sa face la plus brillante
enroulée dans la nuit
qu’elle ne montre jamais à la terre.
cette terre infectée de maladies.
aux heures les plus sombres,
je m’assois sur les confins
et regarde l’humanité tandis que son âme
enfermée dans la poussière et la toux s’accroche
à des fils d’espoir sur les rayons de lune
qui réverbèrent contre les lacs et les rivières.
tout ce à quoi nous avons donné le jour va vers sa mort.
la tristesse et la joie sont les étoiles
qui éclairent les cieux
où tu flottes quand tu restes étendu
par terre te souvenant
que tu étais en guerre contre les dieux
et que la science disait
que tu hallucinais encore tout simplement.
aux plus mauvais jours de la lune
mon âme languit dans la solitude
mais je ne désespère pas
car en écoutant la nuit démarcher l’espoir
en la civilisation quand l’aube prend la relève
j’entends les pluies d’été murmurer
au loin – affluant
pour laver les rues
de leur obscurité
et
fatalité.

Poésie de la Gambie

La Gambie est un pays de langue anglaise enclavé dans le Sénégal francophone, une étroite bande de territoire le long du fleuve Gambie, et j’ai déjà fait remarquer ailleurs (x) que, sur une bonne partie du Sénégal, il est impossible à un citoyen sénégalais de traverser en ligne droite son pays du nord au sud sans devoir traverser en même temps la Gambie, donc sans dépendre de la bonne volonté des autorités d’un pays étranger. Cette situation était au demeurant déjà celle de l’administrateur français du temps de la colonisation et nous rappelle que notre pays, quelle qu’ait été l’étendue de ses colonies, ne fut jamais autre chose qu’un acteur de seconde zone en Afrique, en dépit de sa pléthorique bureaucratie centralisée à l’organisation prétendument rationnelle, derrière une Angleterre qui ne possédait même pas à l’époque d’armée nationale, au sens administratif du terme. L’Angleterre avait besoin de cette bande le long du fleuve, et c’est ainsi que la Gambie parle anglais alors que le Sénégal, dont elle est un démembrement manifeste en termes géographiques, parle français.

Mais ce n’est pas à de telles considérations que nous appelons notre lecteur par ces traductions – de l’anglais donc – de poésie de la Gambie. Je dis « de la Gambie » plutôt que « de Gambie » puisqu’en anglais le maintien de l’adjectif défini semble être ici la règle, le nom officiel du pays étant d’ailleurs Republic of the Gambia.

En 2015, la Gambie fut proclamée par le président Yahya Jammeh « République islamique », la plus récente création de ce genre dans le monde selon les observateurs, mais ce statut ne semble pas avoir survécu au renversement de Jammeh en 2017. La population de la Gambie est au demeurant à 95 % musulmane (selon la page Wikipédia en anglais Islam in the Gambia, tandis que la page correspondante en français indique quant à elle 90 %, prétendument selon la même source, le CIA World Factbook, avec un lien cassé, tandis que le lien de la page anglaise fonctionne, et indique même 95,7 % ; j’espère qu’il ne faut pas y voir une illustration de l’état d’information des Français en général).

La couverture de l’anthologie poétique où nous sommes allés chercher des textes, A Harvest of Gambian Lines: An Anthology of Poems (Global Hands Publishing, 2014) (Une récolte de vers gambiens : Anthologie poétique), compilée par les poètes Abdoulie Jatta et Musa Jallow, rappelle cette situation puisque la femme gambienne qui l’illustre, et qui récolte des lettres de l’alphabet pour les mettre dans sa hotte, où apparaît le mot Poetry, porte un voile facial représenté par la surimposition d’un paysage sylvestre ou de nuages par où percent les rayons du soleil – une belle création graphique au demeurant.

Il s’agit d’une anthologie de jeunes poètes de la Gambie, préfacée par le plus ancien Tijan M. Sallah. On sent chez ces poètes une volonté de se rattacher à des formes régulières de versification, un nombre important de ces poèmes étant rimés. Même sans connaître exactement les règles formelles de la versification anglophone, il m’apparaît évident que l’effort s’arrête à peu près là et que ces tentatives se rattachent donc au mieux à un genre hybride, davantage inspiré du slam et de la musique contemporaine, rap et autre, que de la prosodie classique. Étant donné ma réserve vis-à-vis de ce genre hybride, j’ai laissé de côté ces poèmes ; ceux que j’ai traduits sont en vers libres, assumés en tant que tels.

Les poètes dont j’ai retenus des textes sont : Jama Jack (un poème), Sheriff Jaiteh (2 poèmes), Mariama A. Camara (1), Aminata E. Sanyang (2), Marabi S. Hydara (1), Isatou Juwara (2), Musa A. Jallow (4) et Yusupha Kolley (2).

Jama Jack, Mariama Camara, Aminata Sanyang et Isatou Juwara sont des poétesses, soit quatre sur huit : la parité est respectée. Musa Jallow est un des deux éditeurs de l’anthologie. Il est récemment décédé, fort jeune puisqu’il était né en 1994. Quand au second, Abdoulie Jatta, dont je n’ai pas traduit de poèmes pour la raison indiquée plus haut, il s’est récemment converti au christianisme, pendant un séjour à Cuba où il étudiait la médecine (on ne s’attendrait pas forcément à ce qu’une telle influence soit possible dans l’île sous embargo yankee, mais je ne connais pas non plus les circonstances de cette conversion pour pouvoir en dire davantage).

*

Dilemme spirituel (Spiritual Dilemma) par Jama Jack

Je l’entends appeler de sa voix forte
Rouler mon nom sur sa langue
Des murmures séduisants, une douceur à laquelle résister est difficile
En même temps assez forte pour noyer toutes les autres voix
De la raison, du bon sens, de l’âge et de la spiritualité
Un amoureux jaloux qui veut m’avoir toute à lui
Me serrer fort, nous tenir ensemble, explorer des pays interdits
Effaçant toute conscience ; mon esprit son captif
La concupiscence m’aveugle et je ne vois que lui.

Quelques instants de rationalité me disent arrête fais demi-tour
Reviens sur tes pas et reste sur le droit chemin
Un chemin de vertu qui me gagnera la grâce éternelle
Un chemin libre de regrets, dégoûts et humiliations
Mais je cède aux tentations de ma chair
Et possédée par ce que je possède
Je suis dominée par le désir, la voix de la raison s’évanouit
Je tiens la nature miséricordieuse de Dieu pour aller de soi
Tandis que je m’avance vers un court plaisir.

Je retombe de l’euphorie, j’ai plongé dans mes défauts
Mes yeux attirés par un éclair de révélations
Une gamme de ténèbres et de mal, une vie de péché
Mon cœur fermé aux privilèges de Sa miséricorde
Face à Lui implorant Son pardon, mon djihad invincible
Dépouillée de la dignité nécessaire pour entrer en Sa présence
Pourtant consciente de Sa miséricorde qui me fait signe d’avancer
Un rappel qu’Il pardonne à tous les pécheurs
Mais je n’ose même pas prétendre à ce titre.

Mon être retentit de résolutions nouvelles
Guère différentes de celles qui les ont précédées
Faites sans doute pour être brisées, jetées et oubliées
Après tout, je suis mortelle, tellement faillible
Une pensée qui me console, ranime mon espérance
Sur les cendres froides de cette passion consumée
Un besoin de répondre à son appel concupiscent
La volonté d’être droite et digne de miséricorde
C’est mon dilemme spirituel !

*

Réveillez-moi (Wake Me) par Sheriff Jaiteh

Elle était seule isolée
Sa seule quiétude était qu’elle était protégée
Dans une grande cité presque entièrement vidée
Elle errait en pleurant
Sourire était un luxe qu’elle ne pouvait se permettre
Aucune pause dans sa course à cause de la peur
Forcée de survivre par elle-même
Forcée en cet âge tendre de faire l’expérience de la vie
Elle se répétait inlassablement que tout cela n’était qu’un horrible cauchemar
« Réveillez-moi », criait-elle à tout moment
Alors une armée fit feu sur elle de sa puissante artillerie
Quel camp devait-elle choisir ?
Ceux qui lui tiraient dessus étaient les mêmes qui avaient juré de la défendre
Plus elle raisonnait et plus elle comprenait qu’il n’y avait pas d’issue
Alors elle criait pour une prochaine fois
« Réveillez-moi ! »

*

Miroir (Mirror) par Sheriff Jaiteh

Je me vois dans des formes incroyables
Montrant du doigt et faisant des gestes
Il rit et se renfrogne
Humeur changeante mais le regard fixe
Différentes phases de mon moi
Dépeignant toutes les formes de vie
Laquelle choisir ?
Il m’a laissé dans ce dilemme
Effrayé à l’idée de faire le mauvais choix
Comme les fois précédentes
Il me montrait toutes mes blessures
Qui attendent encore leur guérison
Et toutes mes cicatrices encore présentes
Que je n’ai toujours pas révélées
Il m’a montré l’obscurité et la lumière
La peine et le bonheur
Je lui demandai d’être mon guide mais il se brisa
Alors je défaillis, davantage des sueurs de la nuit que des éclats du verre.

*

Quand s’amassent les nuages de pluie (When Rain Clouds Gather) par Mariama Camara

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les fermiers vont aux champs
Creuser la terre comme des nématodes
La nourriture est abondante.

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les arbres exposent leurs feuilles au souffle du vent
Les singes jouent à cache-cache
La jungle s’anime.

Quand s’amassent les nuages de pluie
Les hommes d’affaires se hâtent vers leurs maisons
On rentre les voitures dans les garages
L’esplanade devient transparente.

*

Lune (Moon) par Aminata Sanyang

Quand la lune est brillante
Les enfants se rassemblent
Et chantent des chansons
Se chantent des berceuses à eux-mêmes.

Quand la lune est brillante
Les enfants agitent leurs mains vers le ciel
Personne n’est timide
Chacun saute d’un endroit à l’autre.

Quand la lune est brillante
Chacun la regarde là-haut
Et envoie différents vœux
Si brillante que l’on voit partout.

Quand la lune est brillante
Les grenouilles sautent de-ci de-là
Les grillons chantent fort
La voix des enfants fissure le ciel
Jusqu’à ce que la lune disparaisse dans le ciel.

*

Le son de la jungle (The Sound of the Jungle) par Aminata Sanyang

Que montre-t-elle ?
La jungle est tranquille
Des oiseaux chantent de belles chansons
Les grillons stridulent de tous côtés.

Que montre-t-elle ?
Le vent souffle
Rendant différents sons effrayants
Les herbes dansent au rythme du vent.

Que montre-t-elle ?
Les lions courageux ont rugi
La chasse aux fauves est difficile
Les papillons explorent les fleurs
Les arbres agitent leurs feuilles.

Que montre-t-elle ?
La jungle est effrayante
Les singes explorent des fruits
La Nature est pure.

La poétesse Aminata E. Sanyang est également productrice et présentatrice à la télé gambienne des émissions Kids Podium Gambia et Kids Corner. (Photo tirée de son compte Twitter)

*

Le don divin de la nature (The Divine Gift of Nature) par Marabi Hydara

Notre dignité ne peut nous sauver
Notre âge ne peut nous détourner
Notre foi, notre honneur, notre situation ne peuvent nous libérer
Nous tombons malades à cause de toi
Ton mal ne peut être guéri sans ton remède.

Tu es l’océan qui alimente les rivières
Tu es la forêt où poussent les arbres
Tu es la vache qui produit du lait
Tu es l’abeille qui donne du miel
Tu es la montagne entourée de vallées

Aucun âme humaine n’est entièrement libre de toi
Nuits sans sommeil de ne point t’avoir
Jours sans mouvement de ne point te voir
Nous devenons sourds et muets de ne point t’entendre
Marchant solitaires dans les rues à ta recherche

Notre corps, notre esprit, notre âme sans toi sont faibles
Tu es la fleur parfumée
Les hommes perdent leur vie précieuse dans ta guerre
Parents et amis deviennent ennemis pour te voir protégé
Les gens existent tant que tu existes
Nous devenons des parias en suivant ton désir
Un objet de ridicule en accomplissant ton désir
Ton nom représente ce que tu es
Tu es le don divin de la nature
On t’appelle Amour.

*

Vieillesse (Old Age) par Isatou Juwara

Ma grand-mère est si vieille
Elle n’a pas de dents
Pauvre grand-mère, naguère beauté de son village
Elle ne voit presque plus
Pour parler à grand-mère je dois crier
Car grand-mère
N’entend presque plus.

Mais elle peut marcher de longues distances
Avec une énergie tirée des jours anciens
Quand elle travaillait continuellement sous le soleil d’Afrique.

Lorsque des hommes
M’invitent à danser
Je ne peux m’empêcher de penser
Quand je serai vieille
Qui le fera ?

*

Les excuses (The Apology) par Isatou Juwara

À qui de droit,
Pour être partie en hâte
Je n’aime pas partir ainsi
Mais je dois m’en aller
Pour que tu saches
Que même si
Tu m’as donné le monde
Mon cœur est froid
Car au-dedans de moi
Je ne vois pas
Ce qui fut
Mais je te promets
Que même si cela me prend
Une vie entière
Je m’efforcerai
De trouver
Ce que j’ai perdu en moi
Et un jour bientôt
Je reviendrai pour de bon
Mais jusque-là…

Je suis désolée !

*

Je souris et fronce les sourcils (I Smile and Frown) par Musa Jallow

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Car il n’y a pas de quoi sourire dans ce monde de souffrance
Les suspicions s’avèrent fondées chaque jour
Des plaies fermées depuis des décennies reviennent à la fin de chaque jour
Les élites à l’esprit politique se montrent plus inutiles de jour en jour
Leurs politiques foulent nos libertés
Nous sommes assiégés !
Une administration sans profit, mensonges et duperie
Corruption et détournements de fonds partout
Ces choses funestes n’ont que trop duré
Combien de temps encore ? Pas des lustres, j’espère.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Me rappelant les promesses vides de ceux au-dessus de nous
Au sommet qui pourtant font de nous des arriérés
Climatiseurs et fauteuils moelleux c’est beaucoup pour des journées si mal employées
Le singe travaille et le babouin mange
C’est la vie des possédants collet monté là-haut
Nous usons nos mains jusqu’à l’os en travaillant
Mais ils mangent le fruit de notre travail
Mangent ce pour quoi les masses ont transpiré
Longtemps
Mangent ce sur quoi notre espoir
Reposait tout ce temps
Mangent ce sur quoi nous avions fondé
Nos plans d’avenir meilleur
Mangent notre économie
Et ne laissent rien.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
En voyant les peuples souffrir
Quand leurs États pourraient être changés
En voyant les peuples pleurer
Quand leurs larmes pourraient être séchées
En voyant les peuples dans la famine
Quand ils pourraient être nourris
En voyant les peuples au désespoir
Quand l’espoir pourrait leur être rendu
Je pleure et pleure et pleure encore
Pour mes frères et sœurs d’Afrique en perdition
Je maudis nos leaders égocentriques
Je maudis leur nature étriquée avide
Et je vois venir le jour où ils seront remplacés
Par ma vision de ce qu’est un leader.

Je souris et fronce les sourcils et souris et fronce les sourcils à nouveau
Devant la violence qui consume Mère Afrique
L’arriération de Mère Afrique
L’absence d’unité
Entre les peuples de Mère Afrique
Notre infortunée nation, l’Afrique
Nous avons la bénédiction de tant de ressources naturelles
Mais nous subissons la malédiction
De leaders insatiables et incontrôlés
Ce sont des dictateurs
À qui l’on devrait sortir le carton rouge
Nous devrions leur faire connaître le goût de leur remède.

*

Mr Coup d’État (Mr Coup d’Etat) par Musa Jallow

La lutte pour le pouvoir ne mène nulle part
Elle fait de vous un dictateur
Et les dictateurs ne vont nulle part
Un bain de sang peut en résulter, « peu importe »
Cette proclamation ne te grandit pas mais tu as tout de même osé
Dire cette chose barbare au peuple à qui tient à cœur
Le bien de cet État qui veut en faire un État digne de ce nom
Un État sans pareil
Unique en son genre
Mais tu entends introduire
Mr Coup d’État dans chaque humble foyer
Voler le siège du gouvernement
Notre liberté et notre argent en billets de banque
Vous êtes en train de commettre un péché injustifiable, Monsieur
Au bout du compte
Vous comprendrez que le Coup d’État n’est pas le meilleur instrument
Votre pouvoir ne sera pas considéré comme autonome
Et il ne sera pas vrai non plus
Ce sera un empiètement sur les vies
Et les esprits de notre jeunesse
Une insulte à l’intégrité et à la grâce
De l’histoire de notre peuple
Une menace à la vie de nos mouettes séculaires
Sachez frères
Que ce voyage est sans retour
Nous combattrons pour notre liberté
Notre honneur et notre nom si nous sommes attaqués
Notre loyauté est à l’État et à rien ni personne d’autre
Si vous cherchez une place à conquérir
Allez chercher ailleurs
Votre armée est peut-être vaste
La nôtre est petite mais invincible
Aucune arme de ce monde ne peut nous détruire
Nous sommes inséparables
Si tu es la seule alternative Monsieur Coup d’État
Nos routes sont à jamais différentes.

*

Cauchemar (Nightmare) par Musa Jallow

Depuis son poste d’observation le tireur d’élite
Visait mon précieux cerveau
Attendant le moment de le faire voler en éclats
Et m’envoyer ad patres
Il avait suivi sa formation de tueur
Comme les requins des océans
Les lions de la savanne
Et le grand aigle de la forêt d’Amazonie
Pauvre de moi au moment de l’exécution
Souriant aveuglément à une balle immobile
Sur le point de perforer mon crâne dur
Pour se nicher dans ma cervelle.

Mon sang coulera comme le fleuve Congo
Il miroitera
Sous les rayons lumineux du soleil
Et il sera frais
Comme une baie à peine cueillie
Il sera rouge
Comme l’éclipse qui submerge le monde
Il sera chaud venant d’être versé
Par un assassin caché derrière des fenêtres closes.

Le doigt sur la gâchette attend de tirer
Un mot de mon ennemi et il appuiera
Il appuya et la balle fut mise en mouvement
Creusant un tunnel dans mon cerveau à la vitesse de la lumière
Crac ! Tout ce qui bouge s’arrêta
Comme si quelqu’un avait pris une photo de cet instant
Comme si cet instant était statique dans la photo de la réalité
L’image de cet instant se dissipa
Comme je me dissipai dans un pays de ténèbres sans fin
Pour être gardé par des entités
Au-delà des possibilités de l’homme
Frissonnant parmi les âmes malheureuses qu’il prit
J’étais moi sa dix-huitième victime
Le nombre est pair mais nous ne sommes pas quittes
Même si l’on nous exhume
Et même si nous lui rendons la politesse de la mort qu’il nous servit.

Les heures sombres des assassins sont reparues
Plongeant le monde dans un noir de charbon
Je prémédite mon évasion
De ce donjon perdu de l’inframonde
Soudain l’obscurité devint lumière
Quand je me secouai de ce qui s’avéra n’être qu’un rêve
Un rêve sur mes deux moi
Probablement jumeaux mais sans certitude
L’un tirant une balle à travers l’autre moi
Le corps entièrement couvert de sueur
Comme si je m’étais immergé dans le Gange
Pour me purifier des horreurs offertes à mes yeux
Moi le sniper solitaire et la victime
Moi le cauchemar de moi-même

*

Ombre (Shadow) par Musa Jallow

Tu es une part de moi
Et c’est ce que tu seras toujours
Jamais tu ne seras loin de moi
Près de moi tu seras toujours
Obscur frère jumeau de ma forme dans la lumière
Compagnon dans les nuits les plus solitaires
Au clair de lune
Un ami que je ne perdrai qu’à l’heure de la mort
Pas un ami humain mais l’ami d’une ombre

Là où je vais tu vas
Sans poser de questions
Tu t’arrêtes seulement quand je m’arrête
Et tu bouges avec moi quand je bouges
Imitant mes gestes
Comme une image de moi dans le miroir
Pas les expressions du visage mais les gestes quotidiens
Parfois je me dis que tu connais mes secrets
Car je t’emmène partout avec moi
Mais tu ne me trahiras pas
Car tu es une part de moi loyale et muette.

Parfois je me dis qu’un lien existe entre nous
Nous partageons un même sentiment fort
Pas un sentiment de tristesse et de peine
Mais le sentiment d’être un homme complet
Sans toi je serais seulement un drôle de type
Probablement un extraterrestre d’une planète sans ombres
Avec toi
Je suis comme monsieur tout-le-monde
Un homme complet grâce à son ombre au clair de lune.

*

Combattants de la liberté africains (African Freedom Fighters) par Yusupha Kolley

Moustiques nous sommes
Non voulus de vous mais envoyés par Dieu
Qui as forcé vos visages à se tourner vers la liberté
Dans les temps de l’impérialisme, notre soif de sang a grandi
Infusant notre liquide malveillant dans la peau plissée de ce frère plus pâle
Bien qu’il employât canon, fusils, bombes et missiles
En virtuose, je leur rendis pesantes leurs maisons de campagne
Ils eurent peur pour leur vie, aussi inventèrent-ils le gouvernement indirect.

Puis, Africains vous vous mettez à enfler de mes blessures douloureuses
Quand nous prions pour du sang frais
Au milieu de nuits furtives comme nos chants mélodieux
Et vos sprays et vos filets aqueux
Nous tuent enragés de méchanceté

Nous ne pouvons pas vous pardonner
Nous sommes bannis de la société
Nous sommes les réprouvés de ceux à qui nous avons donné force d’âme
Les habitants de quelles eaux stagnantes
Dangereusement proches de votre vile profanation
Empêchés de jouir de l’indépendance
Que nous avons arrachée pour notre maman patrie
Vos gribouillis nous condamnent criminels dans vos tabloïds
Détenus derrière les barreaux
Nous sommes fatigués de votre ingratitude
Voulez-vous savoir qui nous sommes
Nous sommes le combattant de la liberté loyalement africain.

*

Période électorale (Election Time) par Yusupha Kolley

C’est la période des élections
Nous t’avons attendue longtemps
En patriotes ; vrais patriotes du pays
Sous les rayons coupés du soleil
Nous attendons dans des queues longues comme l’alphabet
Jetant nos votes plutôt que des sortilèges.

Je vote ! Tu votes ! Nous votons !
Choisissant une tête impeccable
Travailleuse et qui veut servir
Promouvant et créant l’unité
L’eau sur la boue, trottoirs évacués
Appelez-le serviteur, il est heureux
Appelez-le maître, notre voix est sa force.

Maître, ne réduis pas en esclavage notre choix
Orchestrateur de jingoïsme nous implorons
Aucun amputé parmi nos droits
Le développement et non la déception était notre traité
Rappelle-toi que nos votes t’ont placé là
Sûrement ils peuvent t’en faire descendre.