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Poésie révolutionnaire de Guinée-Bissau

Poèmes traduits du portugais à partir de l’Antologia poética da Guiné-Bissau (Anthologie poétique de Guinée-Bissau) (Editorial Inquérito, Lisbonne, 1990), compilée par l’Union nationale des artistes et écrivains de Guinée-Bissau (União Nacional dos Artistas e Escritores da Guiné-Bissau) et préfacée par Manuel Ferreira.

Manuel Ferreira est le spécialiste de poésie africaine lusophone dont les anthologies m’ont déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (x) et de Sao Tomé-et-Principe (x).

Les poètes ici représentés sont tous plus ou moins liés à la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano para a Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC), parti révolutionnaire fondé par Amílcar Cabral (assassiné en 1973) et au pouvoir de 1974 à 1990.

Ces poètes sont Amílcar Cabral lui-même (6 poèmes), Vasco Cabral, également membre fondateur du PAIGC (4 poèmes), Hélder Proença (2), Agnelo Regalla (2), António Soares Lopes Junior, alias Tony Tcheka (1), Jorge Cabral (1), ainsi que les poétesses Domingas Samy, alias Mingas (3), et Eunice Borges (1).

Couverture d’un manuel scolaire édité (en Suède) par le PAIGC en 1970, c’est-à-dire dès avant l’indépendance. Source

*

Île (Ilha) par Amílcar Cabral

Ta vie – mère endormie –,
nue et oubliée,
sèche,
battue par les vents,
se passe au son de la musique sans musique
des eaux qui nous emprisonnent…

Île,
tes montagnes et tes vallées
n’ont point senti passer le temps
et sont restées dans le continent de tes rêves
– les rêves de tes enfants –
à clamer aux vents qui passent
et aux oiseaux qui volent, libres,
tes aspirations !

Île,
collines sans fin de terre rouge
– terre brute –
rochers escarpés fermant l’horizon,
mer aux quatre coins emprisonnant notre idéal !

*

Retour (Regresso) par Amílcar Cabral

Vieille Maman, venez écouter avec moi
la pluie qui tombe à votre porte.
C’est un plic-ploc amical
qui résonne dans mon cœur.

La pluie amie, Vieille Maman, la pluie
qui n’était pas tombée depuis si longtemps…
J’ai entendu dire que Cidade Velha1
– toute l’île ! –
en quelques jours est devenue jardin…

On dit que les champs ont reverdi,
se sont couverts de la couleur la plus belle car couleur de l’espoir.
Que le pays est bel et bien à présent le Cap-Vert.
– La tempête a cédé la place au beau temps…

Venez avec moi, Vieille Maman, venez,
trouvez la force d’aller à votre porte.
La pluie amie nous salue
et son plic-ploc bat dans mon cœur.

1 Cidade Velha : ville du Cap-Vert.

*

Je suis tout et je ne suis rien (Eu sou todo e sou nada) par Amílcar Cabral

Je suis tout et je ne suis rien,
Mais je me cherche incessamment,
– Je ne me trouve pas !

………………….

Ô haillons de nuages, oiseaux sans ailes,
emmenez-moi avec vous !
Je ne veux plus de cette vie,
je veux partir dans les vastes espaces
pour je ne sais où.

*

Au fond de moi-même (No fundo de mim mesmo) par Amílcar Cabral

Au fond de moi-même
je sens quelque chose qui blesse ma chair,
qui me déchire et me torture…

… quelque chose d’étrange (c’est peut-être une illusion),
quelque chose d’étrange que j’ai en moi je ne sais où,
qui fait saigner mon corps,
qui fait saigner aussi
l’Humanité tout entière !

Le sang.

Sang brûlant qui suinte goutte à goutte
au plus intime de mon être,
dans la coupe sans fond de mes espérances !
Lutte terrible que cette lutte de l’Homme :
Et je boirai de nouveau – toujours, toujours, toujours –
ce sang qui n’est pas sang, qui s’écoule hors de mon corps,
ce sang invisible – qui peut-être est la Vie !

*

Poème (Poema) par Amílcar Cabral

Qui ne se souvient
de ce cri semblable au tonnerre ?
– C’est qu’alors
je lançai mon cri de révolte.

Mon cri de révolte a résonné dans les vallées les plus lointaines de la Terre,
a traversé les mers et les océans,
franchi tous les Himalayas du Monde,
ignorant toutes les frontières,
et fait vibrer ma poitrine…

Mon cri de révolte a fait vibrer la poitrine de tous les Hommes,
il a rendu tous les Hommes frères
et transformé la Vie…

… Ah ! mon cri de révolte qui a parcouru le Monde,
qui n’a point quitté le Monde,
le Monde que je suis !

Ah ! mon cri de révolte qui s’est éteint là-bas au loin,
si loin,
dans ma gorge !

Dans la gorge-monde de tous les Hommes.

*

… Non, Poésie… (…Não, Poesia…) par Amílcar Cabral

… Non, Poésie :
Ne te cache pas dans les cavernes de mon être,
ne fuis pas la Vie.
Brise les barreaux invisibles de ma prison,
ouvre grand les portes de mon être
– sors…
Sors pour lutter (la vie est lutte)
les hommes au-dehors t’appellent,
et toi aussi, Poésie, tu es Homme.
Aime les Poésies du Monde entier,
– aime les Hommes
Adresse tes poèmes à toutes les races,
à toutes les choses.
Confonds-toi avec moi…

Va, Poésie :
Prends mes bras pour embrasser le Monde,
donne-moi tes bras pour que j’embrasse la Vie.
Je suis ma Poésie.

*

Ils me disaient de m’arrêter… (Disseram-me que parasse…) par Vasco Cabral

Ils me disaient de m’arrêter, m’arrêter
car le mouvement fatigue.
Moi, je ne voulais pas m’arrêter
et je suivis sur la route
mon chemin d’espérance.

Ils me disaient de pleurer, pleurer
car la Vie est souffrance.
Moi, j’éclatai de rire, de rire
comme un homme qui devient fou
et je chantai sur la route
un chant libérateur.

Ils me disaient de fuir, de fuir
car la Vie est ennui
et la rose, si elle fleurit, de même se fane.
Ils voulurent me bander les yeux
pour que je ne voie pas, ne voie pas.

Mais mes pieds avaient des yeux
et je suivis sur la route mon chemin d’espérance
jusqu’à ce que mes yeux percent les ténèbres
jusqu’à ce qu’ils pénètrent l’avenir.
Et si près de moi, si près de moi
comme si c’était maintenant
je vis les enfants blonds
ouvrir leurs bras aux enfants noirs.

*

Le mendiant (O pedinte) par Vasco Cabral

Les mains du mendiant
ces mains qui se tendent vers moi
ont leur histoire :
une histoire qui tient
sur une tête d’épingle.

Ces mains qui espèrent mon obole
n’ont jamais touché le parfum des roses,
ne connaissent pas les secrets de la fleur.
Ces mains qui se tendent vers moi
pauvres et suppliantes
en une prière muette
furent, en un temps de misère déjà, des mains d’enfant.

Je donne l’aumône
et m’en vais.
Je m’en vais pour ne pas entendre le murmure de douleur
l’histoire de dix doigts
qui tient sur une tête d’épingle !

Ces mains qui se tendent vers moi
sont comme une hallucination la nuit.
Jusqu’à ce que des millions de mains
connaissent le parfum des roses
et les secrets de la fleur.
Et que chaque histoire humaine
tienne, au moins,
dans la paume d’une main !

*

Où est la poésie ? (Onde está a poesia?) par Vasco Cabral

La poésie est sur les ailes de l’aube
quand le soleil se lève.

La poésie est dans la fleur
quand les pétales s’ouvrent
aux larmes de la rosée.

La poésie est sur la mer
quand la vague avance
et paisible doucement
baise le sable de la plage.

La poésie est sur le visage de la mère
quand dans les douleurs de l’enfantement
naît son bébé.

La poésie est sur tes lèvres
quand confiante
tu souris à la vie.

La poésie est dans la prison
quand le condamné à mort
donne une vie à la liberté.

La poésie est dans la victoire
quand la lutte avance et triomphe
et que vient le Printemps.

La poésie est dans mon peuple
quand il transforme le sang versé
en balles et fleurs
en balles pour l’ennemi
et fleurs pour les enfants.

La poésie est dans la vie
car la vie est un combat !

*

Guerre nucléaire, guerre des étoiles (Guerra nuclear, guerra de estrellas) par Vasco Cabral

Et après ?
Après, rien !
Le silence.
Le froid
la nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini.

Guerre nucléaire,
guerre des étoiles !
et après ?
Après, rien !
Même pas de corps angoissés
même pas
un journal ouvert sur une table
pour raconter ce qui s’est passé.

Et après ?
Après, rien !
La nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini !

*

Quand je te cherche (Quando te procuro) par Hélder Proença

Je te vois dans tous les visages quand je te cherche.
Parmi la multitude je te trouve
Profonde comme l’espérance
En chaque enfant
ton visage descend serein et prometteur
comme l’avenir.

Quand je te cherche
je te trouve en l’Homme
qui se cherche.
Dans les luttes
dans les mains qui remuent douloureusement la terre
dans les larmes qui émeuvent le soleil
dans les pas qui avancent comme le fer
je te trouve comme la vie, comme une fleur !

Quand je te cherche
je te trouve dans les allées vertes qui deviennent géantes
Dans les veines de la fleur
dans la douce couleur des lacs
dans le parfum viril et transparent de l’atmosphère
dans le regard vertical et pénétrant de l’espoir
je retrouve ta présence
transparente et forte comme la paix !

Je te trouve dans chaque visage quand je te cherche
Dans l’éternelle symphonie de la victoire
dans le chant rubicond de l’Homme
dans l’aube qui grandit et grandit comme la vie
Je te retrouve. Ardente et profonde ainsi que l’amour !

Parmi la multitude qui chemine
parmi le chant et le sang qui pleure
je cherche et trouve ton nom si précieux
Liberté !

*

Épigraphe (Epígrafe) par Hélder Proença

Cette petite larme
qui sourdait à ses yeux
comme si c’était
une rivière courant
taciturne et limpide
sur la pierre brune
de son visage
était la marque de la douleur
que son sanglot ingénu
ne savait exprimer
C’est pourquoi il t’embrassait
comme ayant
la notion que cette vie si ténue
lui échappait
au début de cette nuit de mai
Et c’était trop tard
pour tes pleurs
quand ses bras
petits et tendres
devinrent inertes
dans le geste infantile
de qui voulait serrer dans ses bras
la vie qui lui échappait
en un son aigu
de silence, raideur, éternité.

*

Commandant (Comandante) par Agnelo Regalla

I

Commandant !…
Ces grimaces
Qui déforment les visages
De ces hommes condamnés,
Ces sourires tuberculeux,
Ce silence accusateur,
Ces folies précoces,
Jamais n’ont été synonymes
D’actes de contrition.
Ces enfants,
Qui sont nés un matin
Et se sont éteints
À la tombée de la nuit…
(Avant même la fraîcheur du crépuscule)
Sans avoir même ébauché un sourire
D’espoir,
Jamais n’ont été synonymes
De capitulation, commandant…
Et il est certain
Que ce Peuple mien
Qui n’a jamais souri,
Qui n’a jamais séché ses larmes,
Qui n’a jamais vécu,
Ce Peuple mien et tien…
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant.
Avec son arme dans une main
La charrue dans l’autre
Et sans la bénédiction
Des dieux et des cathédrales,
Ni les signes de la main, au loin,
Des métropoles…

II

Commandant !…
Avec la même certitude
De toujours
Et la décision
Des premiers instants,
Je sonderai de nouveau avec toi
Si c’est nécessaire
Le secret des forêts
Dans la familiarité des bêtes sauvages
Et boirai le fiel
Du napalm
Dans la certitude de la victoire.
Et au petit matin,
Commandant !…
Je baiserai une fleur
Née à Pidjiguiti2
J’enterrerai
En hommage posthume
Ses camarades,
L’un après l’autre…
Dans la mémoire collective
De ce Peuple.
Puis,
Je hisserai bien haut
Notre drapeau
Même en lambeaux et décoloré
Et je te réaffirmerai
Que ce Peuple
Mien et tien
Qui a toujours souffert
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant !…

2 Pidjiguiti : Le « massacre de Pidjiguiti », le 3 août 1959, par l’armée coloniale portugaise des dockers en grève, fut le déclenchement de la lutte de libération nationale en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, menée par le PAIGC.

*

L’écho des larmes (O eco do pranto) par Agnelo Regalla

Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant.
Non…
Une voix d’enfant
Est douce et légère
C’est une voix qui danse…
Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant
On dirait plutôt
Un cri sans espoir
Un écho
Venu du fond d’une ruelle.
Ne me dis pas
Que c’est une voix d’enfant,
Une voix d’enfant est douce et légère
C’est une voix qui danse…
On dirait plutôt
Un cri étouffé sous un manteau
– L’écho des larmes.

*

Épeler la paix (Silabar a paz) par António Soares Lopes Junior

JE RAYE
la page
de ton
corps
bleu
parchemin
de cette vie
reprisé
avec des fils
de tulipe
noire
miroir
que le magicien
a teint
JE CRIE
avec la voix
de la pierre
et je sens
les vents
faire irruption
depuis les vertèbres
de la nuit
AINSI
tâtonnant
avec les
mains
attachées
au nombril
de la vie
je transperce
l’acidité
de la folie
au point final
JE LANCE
toutes
les voix
épelant
la paix
avec des accents
de liberté.

*

Poète (Poeta) par Jorge Cabral (1977)

Tu es enfant de père inconnu
ta mère, la Nature,
accoucha
et par un jour sans soleil
tu vins visiter ce monde
et y lutter.

Tu es témoin
de tous les tourments
ainsi que prophète
de lendemains meilleurs
jour et nuit
tu vas chantant
malgré les pierres
qui entravent ta route.

Ton épouse
est la souffrance
et le bonheur
ton complice
par tes chants
pleins de tendresse
tu mets la paix
dans les cœurs

Tu n’es pas venu pour rester
déjà tu te prépares à partir
dans ton baluchon
nulle recette
seulement des rêves
à partager

*

Le cœur flambe ! (Arde o coração!) par Domingas Samy (Mingas) (1979)

Assise au bord
de la Mer bleue,
des larmes aux yeux,
je contemplais l’eau claire
et rêvais d’atteindre
une mer transparente couverte de roses.
Autour de moi
régnait un silence de mort,
on entendait seulement la rumeur des vagues
Ce fut au milieu de ces vagues
que tu apparus
comme en rêve
Je sentis tes mains matutinales
essuyer ces larmes dures
Tu me promis
la mer transparente couverte de roses
et je le crus
Mais au lieu de cela
tu m’as donné la forêt ardente
Et voilà qu’à chaque instant
avec cette forêt
brûle mon cœur.

*

« Fils d’Afrique » («Filho de África») par Mingas (1979)

Tu entends pleurer l’Afrique
…..et tu veux pleurer ;
pourquoi mon frère ?
Tu vois la mer saigner
…..et tu veux la traverser à la nage,
pourquoi ?
Tu vois la forêt épineuse
…..et tu veux la traverser,
pourquoi ?
Tu vois flamber les cœurs humains
…..et tu souhaites brûler le tien,
pourquoi frère ?
– Mon frère ! – parce que seul à travers
……….la mer sanglante,
……………la combustion des cœurs humains,
………………..la forêt épineuse
je vois l’avenir lumineux
de notre chère Mère.

*

Souvenir détruit (Recordação demolida) par Mingas (1980)

Note. Ce poème paraît avoir été écrit au retour de Mingas d’URSS, où elle fit des études, d’où la référence à la forêt enneigée.

J’aurais voulu garder toujours avec moi,
voulu garder dans mon esprit
ton souvenir blanc
comme la neige endormie dans la forêt
J’aurais voulu qu’il ressuscite chaque hiver
caressant mes yeux en deuil.

Mais toi,
mon amour,
innocemment tu as effacé ce souvenir
avec tes paroles couleur d’encre de chine
Tu as détruit ce souvenir
par tes paroles dures comme le marbre
Tu as brûlé ce souvenir
par tes douloureuses et véhémentes paroles.
Innocemment tu as détruit ce souvenir
par tes dures et véridiques paroles.

*

La couverture de ma mère (Manta da minha mãe) par Eunice Borges

Ma mère
avait une vieille couverture
pleine de trous
qui servait à me couvrir
quand j’étais petite !

Maman,
la couverture dont tu me couvrais
était si chaude
qu’elle a fait naître en moi
cet amour si grand
que la vie ne peut faire mourir !

Poésie révolutionnaire de Sao Tomé-et-Principe

Depuis l’indépendance en 1975 de Sao Tomé-et-Principe, État archipel du Golfe de Guinée constitué des deux îles principales qui lui donnent son nom, et jusqu’en 1991, le pays a été dirigé par un parti communiste unique, le Mouvement pour la libération de Sao Tomé-et-Principe (Movimento de Libertação de São Tomé e Príncipe) (MLSTP), qui avait combattu contre le Portugal.

Les cinq poètes ici représentés ont tous contribué à la contestation intellectuelle du colonialisme portugais : Francisco José Tenreiro compte parmi les fondateurs du Comité pour la libération de Sao Tomé-et-Principe, qui préfigura le MLSTP ; quant à Alda do Espirito Santo, Marcelo Veiga, Maria Manuela Margarido et Tomaz Medeiros, ce dernier qui fut président de la Maison des étudiants de l’Empire (Casa dos Estudantes do Império), foyer culturel important, à Lisbonne, ils furent tous à un moment ou à un autre inquiétés par la police politique du régime salazariste et connurent la prison. Alda do Espirito Santo a été, après l’indépendance, ministre de la culture et de l’éducation pour le régime du MLSTP ainsi que présidente de l’Assemblée nationale de 1980 à 1991, c’est-à-dire durant la même période ; elle est également l’auteur de l’hymne national du pays, Indepêndencia total. Le lecteur trouvera ici quatre de ses poèmes traduits en français.

J’ai procédé à un choix de poèmes dans le volume II de l’anthologie No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira, dont le premier volume m’a déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (ici).

La partie de l’anthologie de Ferreira consacrée à Sao Tomé-et-Principe est relativement courte. Comme il l’indique lui-même, qu’une demi-douzaine de poètes aient réussi à émerger dans cette région à la population réduite (moins de 200 000 habitants en 2016), à l’époque faiblement scolarisée et ne possédant aucun établissement supérieur ni même secondaire, relevait du « miracle culturel ». En l’occurrence, j’ai traduit des poèmes de tous les poètes représentés dans l’anthologie de Ferreira, sauf Caetano da Costa Alegre, poète du dix-neuvième siècle écrivant en vers classiques, et le poète dialectal Francisco Stockler (comme au Cap-Vert, il existe un créole de Sao Tomé-et-Principe, le forro, mais, contrairement au créole capverdien, à l’époque où Ferreira publie son anthologie, le forro n’a pas de littérature écrite, à part quelques rares poèmes). Les cinq poètes ici représentés, tous Noirs ou métis, écrivent en portugais.

*

Buste du poète Francisco José Tenreiro, à la Bibliothèque nationale de Sao Tomé-et-Principe (la source pour cette photo apparaît sur l’image elle-même. J’ai ajouté en incrustation une représentation géographique du pays, qui donne également une idée du drapeau.)

1619 par Francisco Tenreiro (1967)

De la terre noire à la terre rouge
durant des nuits et des jours profonds et obscurs
comme tes yeux voilés de douleur,
tu traversas ce manteau d’eau verte
…..– route d’esclavage
…..commerce de Hollandais

Des nuits et des jours pour toi si longs
et nombreux comme les étoiles du ciel,
ton corps maintenu au sol par le poids des fers et le fouet
le clapotis de l’eau suffisait à
éveiller dans ton cœur la nostalgie
du dernier miroitement de sable chaud
et de la dernière case laissée là-bas.

Et tes yeux étaient aveuglés de ténèbres
tes bras devenus violets sous leurs entraves
il n’y avait plus de dieux, ni de danses
pour exprimer la joie à la cadence du sang dans tes veines
quand elle, la terre rouge et lointaine
s’ouvrit à toi
…..– et tu fus 40 livres sterling
…..dans un État du Sud.

*

Nous, mère (Nós, mãe) par Francisco Tenreiro (1942)

Tu as le visage ridé, mère !
Tes seins ne donnent plus de lait
et sont tombés de découragement
comme deux feuilles fanées.

Seules tes jambes se sont épaissies
et les doigts coupés et dispersés
se sont enracinés dans la terre
disant encore que tu vis.
Pour le reste, ton ventre s’est flétri
comme atteint
par le souffle d’un volcan maudit.
Pour le reste, ton corps de jais
s’est ratatiné, est devenu grisâtre
et ta peau si fine, mère,
est à présent rugueuse et laide
comme l’écorce d’un vieil arbre.

Tes yeux sont deux flaques d’eau
cherchant en vain toi-même tu ne sais quoi
Peut-être tes nombreux enfants
sortis de ce ventre usé fripé
et qui vont par le monde versant des larmes de sang.

« Le doux chant des cocotiers
ondulant sous la brise
était le balbutiement de ton premier enfant,
et notre première sœur
avait dans les yeux deux lumières noires
qui nous donnaient de la joie.
À cette époque tes seins, mère,
avaient du lait, qui coulait des tétons
en deux ruisselets très blancs
sur ta peau d’ébène. »

Las ! Blancs, noirs et métis
calcinèrent ton corps sensible
avec le souffle chaud d’un volcan maudit.
Et ses seins se desséchèrent
ton corps se ratatina
et tes jambes grossirent
s’enracinant dans ton propre corps…

Et tes yeux…

Tes yeux perdirent leur éclat
quand tu éprouvas le fouet
qui déchirait les chairs dures de tes fils.

Tes yeux sont des puits d’eau pâlie
car tu as senti dans la vieille case
l’odeur intense d’une eau-de-vie.

Tes yeux sont devenus rouges
quand blancs, noirs et métis provoqués
par l’alcool
par le fouet
par la haine
engagèrent des luttes fratricides
et devinrent enragés partout dans le monde.

Et à toi,
Oh ! mère de noirs et métis et grand-mère de blancs !
il est resté cette manière
de te dérouter sur le bord du chemin
et de rester assise la tête basse
fumant une pipe et crachant sur les côtés.

Mais tes enfants ne sont pas morts, vieille noire,
car j’entends un fleuve d’âmes lumineuses
chanter : nous ne sommes pas nés un jour sans soleil !

Car un fleuve court et chante
depuis Saint-Louis et le Mississippi
au son des métallophones dans une nuit africaine
jusqu’aux longues nuits des dockers de Port-Saïd
jusqu’à la lumière brumeuse d’un bistrot de quai anglais
partout où se trouve une poitrine noire tatouée et blessée.

Je connais, oui, la fatigue de notre corps.
Et si un jour tu n’en peux plus,
ferme les yeux et pose l’oreille contre la terre.
Ô tu entendras dans l’écho d’un tambour lointain
le chant altier et serein de tes enfants.

Mère, nous
ne sommes pas nés un jour sans soleil !

*

Où sont les hommes chassés par ce vent de folie (Onde estão os homens caçados neste vento de loucura) par Alda do Espírito Santo (1958)

Ndt. Le poème évoque les événements de février 1953 connus sous le nom de « massacre de Batepá » et commémorés à Sao Tomé-et-Principe au niveau national comme le « jour des martyrs de la liberté ». Ce jour est le 3 février ; Alda do Espirito Santo évoque des « hommes du 5 février », peut-être une erreur ou une coquille. Le poème entre, de manière allusive, dans quelques détails historiques, comme le camp de concentration de Fernand Dias (Fernão Dias), où opérait un tristement célèbre tortionnaire connu sous le nom de Zé le Mulâtre (Zé Mulato), ou encore l’étouffement de prisonniers dans une cellule, les corps jetés à la mer par les autorités…

Le sang qui tombe en gouttes sur le sol,
des hommes mourant dans la forêt
et le sang qui tombe, qui tombe…
sur les hommes lancés à la mer…
Fernand Dias à jamais dans l’histoire
de l’Île Verte, rouge de sang,
des hommes tombés
sur le sable immense du quai.
Ah ! le quai, le sang, les hommes,
les fers, les bastonnades,
le carillon, le carillon, le carillon
sonnant dans le silence des vies fauchées
des cris, des hurlements de douleur
des hommes qui ne sont pas des hommes,
dans la main des bourreaux sans nom.
Zé le Mulâtre, dans l’histoire du quai
tuant à balles des hommes dans le silence
de la chute des corps.
Ah, Zé le Mulâtre, Zé le Mulâtre,
Les victimes réclament vengeance
La mer, la mer de Fernand Dias
engloutissant des vies humaines
est rouge de sang.
–Nous sommes debout–
Nos yeux se tournent vers toi.
Nos vies enterrées
dans les champs de la mort,
les hommes du 5 février
les hommes tombés dans l’étuve de la mort
demandant pitié
criant pour leur vie,
morts sans air ni eau
se lèvent tous
de la fosse commune
et debout dans le chœur de la justice
réclament vengeance…
…..Les corps tombés dans la forêt,
les maisons, les maisons des hommes
détruites dans la gueule
de l’incendie,
les routes brûlées,
entonnent le chœur insolite de la justice
réclamant vengeance.
Et vous tous les bourreaux
et vous tous les tortionnaires
assis au banc des accusés :
–Qu’avez-vous fait de mon peuple ?…
–Que répondez-vous ?
–Où est mon peuple ?…
Et je réponds dans le silence
des voix dressées
demandant justice…
un par un, tous à la file…
Pour vous, bourreaux,
le pardon n’a pas de nom.
La justice va sonner.
Et le sang des vies tombées
dans les forêts de la mort,
le sang innocent
imbibant la terre
dans un silence de frissons
fécondera la terre,
demandant justice.
C’est l’appel de l’humanité
qui chante l’espérance
d’un monde sans peines
où la liberté
sera la patrie des hommes…

*

Angolares par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Les « Angolares » sont une composante de la population de Sao Tomé-et-Principe tirant leur nom de leur pays d’origine, l’Angola. Ils sont généralement pêcheurs, possèdent une identité culturelle forte (angolaridade) ainsi qu’une histoire marquée par la rébellion et le marronnage.

Barque fragile, au bord de la mer,
pagne attaché à la ceinture,
une voile qui ondule…

La houle, sur la mer
la barque fluctuant avec l’agitation des ondes,
là va la barque de la faim.
Visages durs d’Angolares
dans la lutte avec le requin
sur l’agitation des ondes
ramant, ramant
sur la mer des requins
pour la faim de chaque jour.

Là, sur la plage,
en bordure des cocotiers,
des palissades en feuilles de palmier
cachant des paillotes,
le fruit de l’iza cuit
dans des casseroles en terre.

Aujourd’hui, demain et tous les jours
épie la barque vaguant
sur la houle des ondes.
……….La barque est vie
……….la plage est vaste
……….du sable, du sable à perte de vue.
Dans les barques amarrées
aux cocotiers de la plage.
……….La mer est vie.
Au-delà les terres du cacao
ne disent rien à l’Angolare
« Les terres ont leur maître. »

Et l’Angolare dans les labeurs de la mer
a le bord de plage,
les cases aux palissades en feuilles de palmier,
les herbes giba médicinales et puantes,
mais il n’a pas de terres.

À lui le combat avec les vagues,
la lutte avec le requin,
les barques se balançant sur la mer
et l’immensité de la plage.

*

Je traverse mon quartier (Descendo o meu barrio) par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Évocation de la capitale Sao Tomé. La traduction de ce poème présente d’assez nombreuses difficultés (langue relativement informelle avec possibles tournures locales, détails peu connus que des recherches sur internet n’éclaircissent pas toujours…), et je ne prétends malheureusement pas les avoir toutes résolues avec succès…

Je veux produire sur la scène de la vie
des tableaux de mon peuple,
la chaude spontanéité de ma terre des tropiques
battue par le vent du nord et le vent d’avril.
Je veux descendre à Chacara
monter ensuite aux cocoteraies du marais
au cœur du Riboque,
où Zé Tintche joue du violon
en cette fin d’un jour de quai
avec des gens de pays lointains
à Ponte Velhinha
un jour de passagers.
Et je monterai d’un bout à l’autre de la route traversant le quartier
avec des gens assis dans les allées
vendant de la canne à sucre, de l’huile, du thym micoco,
avec une lampe allumée à chaque porte
embrassant le gain, des gens qui descendent,
qui montent et qui descendent
avec des policiers immobiles,
à l’affût de la rixe certaine de se produire
dans ce quartier populaire,
où l’on se retrouve au seuil des maisons
à la fin du jour.
……….Je veux me souvenir…
Les bals où l’on boit et danse,
les rythmes exubérants de nos gens,
têtes l’une contre l’autre dans un rythme extravagant
et la belle fête du dernier Carnaval
avec « Rose Blanche » jouant du violon
suivi [sic] du peuple, qui rit et chante
comment les gens se rencontrent
……….dans le charivari
de notre vieux quartier,
où les riches en voiture
viennent voir
le fourmillement de notre rythme exubérant,
y compris la partie de football
du groupe enjoué
à l’approche du dimanche
dans le répit du soir,
rassemblant les gens comme du maïs
à regarder notre vie
……….et à voir,
dans le creux d’un pot de terre
s’écouler notre quartier
où tout près de la forêt
passe le souffle d’un socopé1 joyeux
et les rythmes frissonnants
de percussions propitiatoires
pour Mé Zinco
que la vie n’aide pas
à descendre la colline
en direction de la nouvelle fontaine2,
où doit pleuvoir à torrents
l’eau exubérante de notre quartier,
enfant d’une population hétéroclite
issue de la conjonction
d’une curieuse foule
d’hommes et de femmes des Afriques les plus disparates,
de l’Afrique une de nos rêves
d’enfants déjà grands.

1 Socopé : danse traditionnelle de Sao-Tomé et Principe d’origine africaine (peut-être introduite par les Angolares).

2 C’est ce passage qui donne le plus de fil à retordre : qui est Mé Zinco ? pourquoi la vie doit-elle l’aider à descendre la colline ? quelle colline ? quelle nouvelle fontaine ? Si cela ne se réfère pas à la topographie de la ville, peut-être est-ce une allusion à un mythe ou une légende, dès lors que ces vers sont introduits par des « percussions propitiatoires » (batuque de encomendação), donc pour recommander l’âme des morts aux dieux ou à Dieu (mort de Mé Zinco ?), ou peut-être est-ce un mélange des deux.

*

Du même côté de la barque (No mesmo lado da canoa) par Alda do Espírito Santo (1963)

Les mots de nos journées
sont des mots simples
clairs comme l’eau de source,
jaillissant des versants ferrugineux
dans le matin clair de tous les jours.

C’est comme ça que je te parle,
mon frère qui travailles dans un champ de café
mon frère qui laisses ton sang sur un pont
ou navigues les mers, sur un fragment de toi-même
…..en lutte contre le requin
Ma sœur, lavant, lavant
pour le pain de tes enfants,
ma sœur vendant des graines
dans le magasin le plus proche
pour le deuil de tes morts,
ma sœur résignée
qui te vends pour une vie plus sereine
au bout du compte augmentant tes malheurs…

Il est pour vous, frères, compagnons de route
mon cri d’espoir
avec vous je me sens danser
les nuits d’oisiveté et de concerts
dans un coin quelconque où les gens s’assemblent,
avec vous, frères, dans la récolte du cacao,
avec vous aussi, les jours de marché,
où le fruit de l’iza et la poule rapportent de l’argent ;
Avec vous, poussant la barque à travers la plage,
me joignant à vous,
autour du poisson volant,
qui rejoint dans la gamelle
la sardine
à dix sous.

Mais nos mains millénaires
se séparent sur l’immensité de sable
de cette plage de S. Joao,
car je sais, mon frère, rendu comme moi noir comme le charbon
…..par la vie,
que tu penses, frère de barque,
que nous deux, chair de la même chair,
battus par les vents de la tempête,
ne sommes pas du même côté de la barque.

Soudain il fait noir.
Au loin de l’autre côté de la plage
à Ponta de S. Marçal
on voit des lumières, beaucoup de lumières
dans les sombres paillotes…
La flûte frissonnante, en signes mystérieux,
convie à l’onction de cette nuit ensorcelée…

Ici sont les seuls initiés
dans le rythme frénétique des percussions propitiatoires
ici seuls sont les frères de Santo
agitant les hanches comme des déments
poussant des cris sauvages,
mots, gestes,
dans la folie d’un rite séculaire.

De ce côté de la barque, je me trouve aussi, frère,
dans ta voix agonisante, avec prières, jurements, malédictions.

….Je suis ici, oui, frère
dans les cérémonies mortuaires sans fin
où les gens jouent
la vie de nos enfants.
Je suis, oui, mon frère,
du même côté de la barque.

Mais nous voulons une chose plus belle.
Nous voulons unir nos mains millénaires,
des docks, des grues
des champs, des plages,
en un grand lien, long
d’un pôle à l’autre de la terre
pour les rêves de nos enfants
pour nous trouver tous du même côté de la barque.

…..Et le soir descend.
La barque glisse doucement,
en direction de la Plage Merveilleuse
où nos bras se joindront
et nous nous assoirons tous, côte à côte
dans la barque de nos plages.

*

Retour de l’homme noir (Regresso do homem negro) par Marcelo Veiga (1963)

Mais qu’importe qu’untel… oui, ils ne me donnent jamais raison.
Et veulent-ils me voir réduit à l’état de squelette
Ou bien soumis à l’hypocrisie
De laquelle ils vivent jour et nuit ?

L’idée s’obstine et je suis noir, comme vous le voyez,
Mais noir, noir, noir !
Je suis né sur le continent que brûle le soleil
Et que l’homme blanc appela sien
Et attacha
Avec des menottes.

Vie immense,
Dans un calvaire où le sang jaillit chaud,
Je vécus.
Esclave
par toute la terre je marchai.
Des Amériques j’enfantai ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Je fus ballon
Dans la partie de football du Monde ;
Coéquipier qui saigne et roule au sol
Sous tout poing furieux.

Je suis noir, – celui que personne n’écoute ;
Celui qui ne reçoit aucun secours ;
Celui – salut, garçon !
Celui – oh tas de merde ! oh chien !
Celui – oh ce fils de pute !
Et autres amabilités…

Je suis noir. Esclave
Je vécus ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Mais Dieu a vu,
Compté,
Pesé,
Et dit : – Lazare ! le ciel a entendu…
L’écho de ta douleur et de ton gémissement erre encore sur la terre…

Tu n’as que trop souffert.
Je te bénis et te commande – vas !
L’heure de ton règne est venue !

*

Au bord de la mer (Na beira do mar) par Manuela Margarido (1963)

Au bord de la mer, et sur les eaux,
sont allumés l’espoir
……………………..le mouvement
…………………………………….la révolte
de l’homme social de l’homme intégral

Je m’incline par delà les frontières
balayant avec décision
les immenses kilomètres de distance
Et tous les chemins prennent
le chemin de l’île

Aucune lumière n’offusque la vision
et douloureusement nous nous trouvons,
affermissant le pas
…………………affermissant les idéaux
cherchant à nous affirmer dans l’espace vivant

La terre est à nous,
elle garde la marche de nos pieds,
elle est imbibée de notre sueur :
voilà que nous apercevons l’heure rouge de l’aube
quand les perroquets se lancent dans l’espace
déployant un drapeau ardent
et dans le ciel cru de l’île le mot justice
…………………………………………ondoie.

*

Ma chanson Europe (Meu canto Europa) par Tomaz Medeiros (1963)

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts ont été établis,
les lignes de téléphones syntonisées,
les lignes de télégraphes assourdis
les mers par les bateaux violées,
les lèvres par les rires dilacérées,
les enfants inconnus implantés,
les fruits du sol emprisonnés,
les muscles fanés
et le symbole de l’esclavage déterminé,

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts sont établis,
avec la chorégraphie coagulée par mon sang,
le rythme de mon tambour réduit au silence,
le crin de mes cheveux blanchi,
mon coït dénoncé et le sperme stérilisé,
mes fils engrossés par la faim,
mon aspiration et vouloir bâillonné,
les statues de mes héros dynamitées,
mon cri de paix étouffé par le fouet,
mes pas guidés comme les pas des bêtes,
et le raisonnement émoussé et menotté,

Et maintenant,
maintenant que tu m’as marqué le visage
des excellences de ta civilisation,
je te demande, Europe,
je te demande : ET MAINTENANT ?

*

Poème par Tomaz Medeiros (1963)

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

J’irai dans la rue
avec toutes mes imaginations
toutes mes charrues
téléphones
téléphonies
Buicks et Cadillacs
cuillères en maillechort
réchauds à gaz
machines à laver le linge
radiateurs
et tout mon progrès
suspendu
à mon costume
peint de blanc.

J’irai dans la rue
et ne quitterai pas le sol des yeux
ni n’adresserai des oraisons dolentes.

J’irai dans la rue
avec mes sourires mûrs
avec tous mes saints vaincus
pour rire à gorge déployée
du Dieu mort crucifié.

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

Je laisserai à la maison
ma famille entière
avec ses philosophes bantous
avec mes guerriers balubas
chantant des chansons yorubas.

Je laisserai mes forces à la maison
et je n’irai pas dans la rue
même si le soleil m’y invite
sinon pour le vendredi de la Passion.

*

Un socopé pour Nicolas Guillén (Um socopé para Nicolás Guillén) par Tomaz Medeiros (1963)

Ndt. Au sujet de socopé, voir la note 1. Nicolas Guillén, le célèbre poète cubain, est l’auteur d’un poème Negro bembón (Noir lippu, Noir à la grosse bouche ; signifie également « idiot » en espagnol), auquel il est fait allusion ici. Comme dans le poème de Guillén, Medeiros se sert du terme bembón comme refrain ; il ne cherche pas à le traduire et emploie simplement la forme « lusophonisée » bembom, qui ne semble pas attestée par ailleurs. J’aurais pu faire de même ; peut-être était-ce le meilleur choix compte tenu du fait que « grosse-bouche » laisse de côté l’autre sens, plus péjoratif encore, du terme espagnol…

Connais-tu,
Nicolas Guillén,
l’île au nom saint ?

Non ? Tu ne la connais pas ?
L’île aux caféiers fleuris
et aux cacaoyers se balançant
comme les seins d’une vierge ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Tu ne connais pas l’île métisse
des enfants sans pères
que les femmes noires de l’île promènent dans les rues ?

Tu ne connais pas l’île-richesse
où la misère marche
sur les pas des gens ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Oh ! viens voir mon île,
viens voir de là-haut,
depuis le sommet de notre Sierra Maestra.
Viens voir de toute ta volonté,
dans le creux de ta main pleine.

Ici il n’y a pas de yankees, Nicolas Guillén,
ni les rythmes sanglants de tes champs de cannes.

Ici personne ne parle de yes,
ni ne fume des cigares ou
du tabac étranger.

(Qu’importe, Nicolas Guillén,
Nicolas Guillén, qu’importe ?)

Connais-tu
l’île du Golfe ?

…..Grosse-bouche, grosse-bouche
…..Nicolas, grosse-bouche.

*

Chemins (Caminhos) par Tomaz Medeiros (1959)

Demain,
Quand les pluies tomberont,
Les feuilles crieront d’espoir
Dans les bras des arbres,
Les hommes oublieront leurs pas incertains,
La force du Soleil et de la Lune fouettera
Implacablement
Le visage de la terre,

Demain,
Quand la force des fleuves
Répandra son sang dans la distance des champs,
Le ventre des fleurs mûrira d’enfants,
Les pierres du chemin se tairont de douleur,
Les visages de hommes souriront de nouveau,
Les mains des hommes s’ouvriront à nouveau,

Demain,
J’irai à grands pas
Sur les chemins longs et sûrs,
J’irai à grands pas
Sans cœur de martin-pêcheur
ou ceintures de mouchoirs bénits3,
J’irai par les ténébreux chemins de la vie,
J’irai
De tam-tam
…………….en
…………………tam-tam,
J’irai
Défier les plus tragiques destins,
à la tombe de Nhana4, ressusciter mon amour.
J’irai.

3 Le cœur de martin-pêcheur (coração de conóbia) et les ceintures de mouchoirs bénits (cintas de panos com bênçãos de Dios), « mouchoirs » qui sont d’ailleurs sans doute plus des bandanas que des mouchoirs à proprement parler, désignent manifestement des amulettes.

4 Tombe de Nhana : traduction de campa de Nhana, dont je n’ai trouvé aucune trace, si ce n’est qu’il existe une localité du nom de Nhana en Angola.

Tableau exposé à la galerie ICA (Identidade Cultural e Artística) de Sao Tomé (capitale), mars 2016. Je ne connais pas le nom de l’artiste et ma source ne le cite pas. (Sa signature est en bas à droite)