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Poésie du Zimbabwe

Pas de « révolutionnaire » dans le titre ici non plus, et pourtant, comme pour le Cap-Vert, l’histoire du Zimbabwe s’y prêterait. Le pays quitta le giron de l’Empire britannique par la Déclaration unilatérale d’indépendance de 1965, par laquelle il devint la Rhodésie, un régime conservant de jure et de facto la suprématie blanche. Combattue par la guérilla révolutionnaire de l’Union nationale africaine du Zimbabwe (Zimbabwe African National Union, ZANU), la Rhodésie disparaît en 1979 et le pays devient le Zimbabwe en 1980, dirigé par un gouvernement de coalition nationale entre la ZANU et un autre parti également communiste, jusqu’à la fusion des deux dans le ZANU-PF (ZANU-Patriotic Front). Robert Mugabe a été Premier ministre puis Président du Zimbabwe de 1980 à 2017.

Mugabe a reçu en 2015 le Prix Confucius de la paix, l’alternative chinoise au Prix Nobel, et s’est rendu à Cuba en 2016 pour les obsèques de Fidel Castro, où il prononça son éloge funèbre : « Fidel n’était pas seulement votre leader. Il était notre leader et le leader de tous les révolutionnaires. Nous le suivions, nous l’écoutions et nous essayions de l’imiter. » (‘‘Fidel was not just your leader. He was our leader and the leader of all revolutionaries. We followed him, listened to him and tried to emulate him.”) Les médias occidentaux n’ont évidemment pas manqué de fêter son départ du pouvoir en 2017.

Le poète zimbabwéen Chenrejai Hove aurait certainement fait de même, s’il n’était décédé en 2015 ; opposant à Mugabe, il avait quitté le Zimbabwe en 2007. Les poèmes qui suivent montrent qu’il était pourtant sensible à la lutte révolutionnaire de la ZANU dans les années quatre-vingt.

De manière générale, la poésie zimbabwéenne n’est pas aussi intimement attachée à la lutte révolutionnaire qu’en Angola et au Mozambique : « Bien que la poésie zimbabwéenne en quête d’identité culturelle se soit développée en même temps que la lutte armée et politique pour la libération nationale, elle n’a pas été directement liée à cette dernière comme ce fut le cas en Angola et au Mozambique ou encore, d’une certaine manière, en Afrique du Sud. En Angola et au Mozambique, poésie et résistance ont marché de concert, de nombreux poètes devenant combattants et de nombreux combattants se mettant à écrire de la poésie. Agostinho Neto (Angola) et Jorge Rebelo (Mozambique) en sont deux exemples parmi d’autres. » (Flora Veit-Wild)

Le choix des poèmes suivants, que j’ai traduits de l’anglais, est une sélection parmi les textes présentés dans Patterns of Poetry in Zimbabwe (Mambo Press, Zimbabwe, 1988) par Flora Wild, plus connue sous le nom de Flora Veit-Wild, universitaire allemande et actuellement vice-présidente de l’Association Allemagne-Zimbabwe (Deutsch-Simbabwische Gesellschaft). Il s’agit d’une anthologie accompagnée d’interviews des poètes.

J’ai traduit des poèmes de chacun des sept poètes présentés, à savoir Chenjerai Hove (3 poèmes), Musaemura Zimunya (2), Charles Mungoshi (1), Hopewell Seyaseya (3), Kristina Rungano (1), Albert Chimedza (2) et Dambudzo Marechera (3).

Dans certains cas, le thème révolutionnaire est bien présent. Par exemple, le poème À la manière de Jorge Rebelo (After Jorge Rebelo) d’Hopewell Seyaseya est un hommage au poète mozambicain dont j’ai traduit plusieurs poèmes.

Publiée huit ans après l’instauration du Zimbabwe, l’anthologie de Flora Wild, tant dans le choix des poèmes que dans les interviews, tend à montrer une certaine désillusion des intellectuels vis-à-vis du nouveau régime : voyez par exemple les poèmes d’Albert Chimedza. L’anthologie est toutefois sortie au Zimbabwe, apparemment sans être censurée.

Enfin, si certains poètes subirent la répression du régime de Rhodésie et durent s’exiler, ils n’en développèrent pas forcément, pour autant, une idéologie conforme aux principes de la ZANU. Ainsi, Dambudzo Marechera, peut-être le plus connu de ces poètes, après avoir été impliqué dans des protestations étudiantes en Rhodésie, vécut en exil en Angleterre, où il se fit connaître par la publication de deux romans. Le contact avec la poésie beat et la contre-culture occidentale paraît assez déterminant dans sa formation intellectuelle, et, sans prétendre trancher catégoriquement le débat de la nature révolutionnaire ou non de cette contre-culture (Mai 68 pourrait être décrit comme un phénomène hybride de contre-culture et révolution), j’aurais tout de même du mal à classer Marechera parmi les révolutionnaires. Après avoir brûlé la chandelle par les deux bouts en Angleterre, il retourna au Zimbabwe en 1980 pour participer au tournage d’un film tiré d’un de ses romans mais disparut bientôt de la circulation et vécut en clochard dans les rues de Harare jusqu’à sa mort précoce cinq ans plus tard, à trente-cinq ans. Si c’est un révolutionnaire, il l’est à la manière de Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix…

Battlecry for Cuba and Zimbabwe, une initiative artistique afro-américaine: musique et poésie. T-shirt avec les portraits de Fidel et Robert (Mugabe, pas Redford).

*

Regarde, la route couverte de cadavres (Look, The Road Littered With Corpses) par Chenjerai Hove (1982)

Des voix me parlent la nuit
écho des rêves
que je ne peux redire à la rosée du matin,
Rêves évaporés d’homme ivre.
J’entends des voix la nuit,
voix de consciences accablées
murmurant dans la nuit
J’entends des voix rudes accompagnées de muscles
endurcis par le travail
frappant sur un mur sans porte.
Une grève générale dans le ciel
Des voix criardes de revendications
appellent à la mort et à la destruction
invoquant la mort de la fertilité
pour la conférer à de nouvelles poitrines nées dans la peine,
la naissance d’une nouvelle génération.
J’entends des voix la nuit
et je vois une étoile épinglée sur une hache
sculptant le souffle d’une nouvelle génération
Une génération sans le pouvoir de l’avidité
je vois un aigle sans serres
Un oiseau qui vole seulement avec la joie de voler
je vois une nouvelle saison éclore
révélant le vol léger et libre des saisons
mais les années à venir sont lasses
le vol est long comme celui d’un oiseau sans destination
le ciel peint est un champ de bataille
où peindre les motifs d’une nouvelle scène.

*

(I) Souviens-toi de Chimoio (1 Remember Chimoio) par Chenjerai Hove (1982)

Ils disent qu’à Chimoio1,
bien que je n’y fusse pas,
le caillou que tu ramassais
était la dent morte d’un homme
l’humidité que tu touchais
était le sang d’un homme
la viande que tu mangeais
avait goût d’homme
le meuglement des vaches
soufflait au vent des cheveux d’homme noir
les coups de pioche que tu donnais
attrapaient des entrailles broyées
fleurant frais
et l’eau que tu puisais
était rouge rouge comme le sang
mais quand tu buvais
elle avait goût d’humanité taillée en pièces
et la voix que tu entendais
était la voix des sanglots
une triste voix, fatiguée de la mort.

Souviens-toi de Chimoio.

1 Chimoio : localité du Mozambique, camp de réfugiés zimbabwéens au temps de la Rhodésie, qui fut attaqué en 1977 par l’armée rhodésienne visant une base arrière de la branche armée de la ZANU.

*

(II) Souviens-toi de Nyadzonia (2 Remember Nyadzonia) par Chenjerai Hove (1982)

Ils disent aussi
qu’à nyadzonia2 ce fut pire.
Si tu cherchais de l’ombre
tu la trouvais dans la chair d’un homme
d’un homme, mais noir
et si tu cherchais des jouets
tu ramassais un nouveau-né
en purée pour ton hachis
ils disent que c’était horrible
horrible au point de faire renoncer un boucher
à son métier de mort.
Car les rivières qui coulaient
coulaient dans le lait des mères
dont les seins gisaient
troués de plomb :
le pillage.
Ils disent que c’était pire
quand un homme revenait en titubant à la vie
et qu’il était de nouveau taillé en pièces
alors que tu restais à béer
devant la gorge cancéreuse du commandant.

Souviens-toi aussi de nyadzonia.

2 nyadzonia : Nyadzonia, localité du Mozambique attaquée en 1976 par l’armée rhodésienne, qui visait une base arrière de la ZANU (Opération Eland).

*

Zimbabwe (Après les ruines) (Zimbabwe [After the ruins]) par Musaemura Zimunya (1982)

Ndt. Le poème évoque le Monument national du Grand Zimbabwe, un ensemble architectural, aujourd’hui en ruines, remontant au XIe siècle.

Je veux vénérer la Pierre
car elle est Silence
Je veux vénérer la Roche
loué soit son silence

car au commencement était le silence
et nous étions tous
et à la fin sera le silence
et à la fin nous serons tous.

Le silence parle au fou et au sage
à l’esclave et au roi
au sourd et au muet
à l’aveugle
et même au tonnerre

car au commencement était le silence
et nous étions tous
et à la fin sera le silence
et à la fin nous serons tous.

L’esprit qui a rêvé ce Rêve
entrant massif dans le temps et l’espace
la voix qui commanda
le talent qui tressa cette architecture :

frises de dentelle
chevrons
motifs en damiers
rubans
et tout
les mains nombreuses qui composèrent ce silence
les festivals, oubliés, au terme de l’effort
Tout parle Silence à présent – Silence.

Voyez ces pierres
limite visible du silence
et quand je reposerai dans ma tombe
quand l’épitaphe sera oubliée
Pierre et Os parleront
vous parviendront sans le moindre bruit
pour que les mystères s’incrustent dans votre âme
quand je ne serai plus

Car le silence berce tout ce qui est –
l’espace et l’univers –
et touche tout ce qui est.

*

Les Chiens galeux de la rue des livraisons (The Mangy Dogs of Delivery Lane) par Musaemura Zimunya (1985)

Ndt. Dans l’entretien avec Flora Wild, Musaemura Zimunya explique que, dans ce poème, il évoque les abandons de nouveaux-nés par leurs mères pauvres, parfois dans les poubelles des rues.

Quand je pense que je m’étais trouvé un repas
tendre et douce chair de bébé
et que la bande galeuse est arrivée
et a commencé à me disputer mon repas !
racontait un chien de la rue des livraisons, osseux et infesté de tiques.

Quand je pense que je ne serais pas là, à garder les poubelles
attendant les os et les miettes de pain et de petits gâteaux
qui tombent des banquets des hommes
si la maudite bande ne s’était pas lancée à ma poursuite
pour me disputer mon repas !

Si seulement je m’étais montré à la hauteur
et n’avais pas été forcé par leur rage
de fuir jusque dans les rues pleines de monde
où les gens entendirent pleurer le bébé dans ma gueule

Alors je lâchai le morceau comme du charbon ardent
et dus m’échapper comme une hyène sauvage
sachant bien que les hommes donnent la mort
comme plus d’un pelé galeux de la rue des livraisons vous le dira !

Si seulement
si seulement,
pleurnichait le chien de la rue des livraisons, infesté de tiques.

*

Un miracle du coin (Location Miracle) par Charles Mungoshi (1985)

elle s’était tant fait de mouron qu’elle était devenue quelque chose
d’adipeux hostile et immobile
à cause d’un accident survenu dans son enfance
au cours duquel elle avait perdu un œil
et maintenant à la place de cet œil il y avait
un trou bien visible :
et quelqu’un de cruel lui avait dit aussi
que seules les filles qui ont deux yeux
trouvent un mari –
alors elle se fit encore plus de bile
se rongea jusqu’à devenir quelque chose
de dissimulé hostile et déplaisant
elle se rongea au-delà
de la désintégration on aurait dit
qu’elle allait finir par se tuer un jour
elle se rongea au-delà du point
où il est légal de s’en faire davantage
et juste au moment où nous commencions
à penser qu’on ne la verrait pas le jour suivant
un jeune homme passa par là
ce jeune homme n’avait qu’une jambe
et qu’un bras
et il se lia d’amitié avec Liza
il lui racontait des histoires étranges
qui la faisaient pleurer et rire
à la fois
puis les larmes furent moins nombreuses
et le rire plus fréquent
ils ne quittaient jamais la chambre de Liza
seul le rire de celle-ci faisait
le tour du coin
jusqu’à ce qu’un jour
il poussa des ailes au rire qui s’envola au ciel
faisant tomber quelques étoiles en passant
ce jeune homme faisait les choses comme s’il
avait deux bras et deux jambes
et parfois même mieux, et il apprit à Liza
à faire les choses comme si elle avait deux yeux
et quand Liza sut faire les choses comme si
elle avait plus de deux yeux
et que son rire put décrocher
des tas d’étoiles dans le ciel
elle devint quelque chose de mince, brillant et fatal
très extraverti
alors un matin elle se leva et quitta
le jeune homme sans un mot
et le premier qui posa les yeux sur elle
et entendit de près son rire à décrocher les étoiles
lui dit pourquoi pas et elle dit
c’est toi que j’ai attendu toutes ces années
et ils vécurent heureux pour toujours
et Liza ne lui dit jamais rien du jeune homme
qui lui avait appris à rire comme si elle avait deux yeux
mais le jeune homme ne se mit pas martel en tête
il fit comme si de rien n’était comme si
Liza n’avait jamais existé.

*

Lumière du crépuscule (Evening Twilight) par Hopewell Seyaseya (1984)

Lumière du crépuscule à l’horizon automnal
Un jour encore dont la beauté s’achève,
Derrière les draperies dorées se trouvent nos tristesses et notre espoir.
Le bétail, meuglant, se dirige vers le kraal avant la tombée de la nuit.
Tu es parti au matin de ta vie.
Tu aurais dû attendre le crépuscule de l’automne
Car tu y as lu que toute vie
Peu importe à quel point elle est immergée dans les entrailles de la pauvreté
Peu importe si elle est couverte des haillons de l’offense
Possède son crépuscule doré.
Une grenouille solitaire saute devant ma méditation
Peut-être cherche-t-elle sa tribu dans la mare.
Je t’ai couru après, autour de la maison pour t’y enchaîner
Pour la peindre de gloire
De salut avec du sang primitif obstiné.
Nous n’avons jamais vraiment eu le temps de rire ensemble
Car il n’y avait pas de place pour la jeunesse dans notre maison,
Et tu es parti sans dire au revoir
À la recherche de quelque chose de plus grand que toi,
Pour nous construire une maison au bord du soleil.
Les chants des oiseaux concluent le jour mourant.
Nous avons laissé la porte grande ouverte
Priant pour que tu rentres en chair et en os
Et que nous nous retirions d’où nous ne reviendrons pas.

*

Son voyage (His Journey) par Hopewell Seyaseya (1984)

UN

Labourez
Et arrosez
(de larmes)
Mon jardin
Terrestre.
Balayez
La saleté
De ce bout de terre
Semblable à l’Éden.
Ainsi, quand
L’esprit
Se séparera
De moi
J’habiterai
Dans les
Vertes
Feuilles
Amères
Des
Plantes.

Quand mon souffle cessera,
Mon être se dissipera dans l’air
Qui caresse les toits et vos cœurs.
Révérez
Les plantes
L’air,
Car
En eux
Je suis !

DEUX
(Avec accompagnement de percussions)

Enfant de la nuit chante pour moi des chants funèbres
Tandis que je repose sur tes tombantes cuisses d’olive noire.
Chante la chanson de l’homme qui a dansé infatigablement sur cette Terre,
Laisse les ivrognes et les fous participer à la complainte, car il était bon envers eux.

Le voyage a commencé, le voyage sans fin.
Transporte son esprit par les rivières, les vallées et les montagnes
Laisse reposer son âme enguirlandée sur les rives du Zambèze
Dans la patrie promise du Zimbabwe.

Ô Machel3 ! Il aurait tant voulu te voir.

Dansez, âmes mortelles, tandis que vous l’accompagnez dans son dernier voyage
Le lion, entendant les chansons poindre, court à travers la nuit, et
Hyènes et léopards se cachent effrayés quand passe l’esprit léonin
Chantez, frères, jusqu’à ce que l’âme tourmentée repose en paix dans sa patrie.

Il parlait de Beira, il parlait de Maputo
« J’y serai, j’y serai. »

Ô mort mille malédictions sur toi !

Dans le monde des esprits il passera par la cérémonie initiatique
et gravira la hiérarchie de nos aïeux, mais
Il n’approchera ni ne verra jamais le Grand Ancêtre, Mbirimi
(Car il fut le premier qui but à la tête du Zambèze).

Au ciel les étoiles disparaissent les unes après les autres mais les voix rauques continuent de pleurer en attendant le matin.
Une ligne d’arbres saillant sur le ciel gris annonce l’approche de l’aube
Quand on apercevra le premier oiseau je quitterai le larmoyant enfant de la nuit et la musique s’arrêtera en plein ciel.

Zuze nous ne pouvons plus parler avec toi, car près de nous
Se trouve la frontière fine comme une lame de rasoir qui nous sépare de toi.
Quand notre heure viendra nous joindrons nos mains aux tiennes dans ton monde
Et nous chanterons, des larmes aux yeux, les chants de notre seconde réunion.

TROIS

Il fait nuit à nouveau,
L’orchestre nocturne
Annonciateur
De sa venue.
Les jambes croisées je suis assis
Attendant
À la fenêtre.
Un canard angélique
Marche vers moi
Dodelinant
D’un côté à l’autre
Seya-seya
Seya-seya
C’est lui !
Je reste suspendu
Au bord
De la folie,
Car je vois seulement
Quatre murs
Et des papiers couverts de toiles d’araignée
Sur lesquels
Des poèmes d’adieu
Son épitaphe
Doivent être gravés.

3 Machel : Samora Machel, fondateur et dirigeant du Front de libération du Mozambique (FRELIMO). De l’entretien avec Flora Wild, Hopewell Seyaseya explique que le poème a été écrit à la mémoire du père du poète, qui était né au Mozambique. Cela explique aussi pourquoi il est fait allusion plus loin aux villes mozambicaines de Beira et Maputo.

*

À la manière de Jorge Rebelo (After Jorge Rebelo) par Hopewell Seyaseya (1984)

Ndt. J’ai traduit plusieurs poèmes du poète mozambicain d’expression portugaise Jorge Rebelo dans Poésie révolutionnaire du Mozambique ici.

Montre-moi, camarade
Tes mains menottées
Qui hier, avant de tirer
les missiles chargés d’années de souffrance,
Portaient l’étranger fardeau de toute une vie.

Montre-moi, sœur
La douce paume de papier de ta main
Où le destin de ton peuple est gravé
Ainsi que ta propre destinée, donner leur bain aux enfants d’autres femmes,
qui se nourrissent le soir venu du lait d’une frauduleuse suprématie.

Montre-moi ton visage abattu
Ton dos lacéré, brisé par l’esclavage, et
Les gouttes de sueur sur ton front
Tandis que tu t’éreintes dans les épaisses mines ténébreuses et les plantations, mais
tu manges de la terre et les chiens mangent du steak quand vient la nuit.

Montre-moi ton visage abattu
Qui cache tout, comme une nuit d’été.

Quelle civilisation, détruisant un peuple !

Mon frère est un roseau qui plie avec le vent
Tirant l’eau de la rivière en attendant son heure.
Ma sœur est l’amphore d’argile qui maintient la terre ensemble
Et si elle se brise, attention, car la paix aura vécu !

Demain ils viendront de l’est comme le vent
Pour réparer le mal commis,
Briser les chaînes de l’esclavage.

*

Le Bruit des voix (The Sound of Voices) par Kristina Rungano (Inédit au moment de l’anthologie)

Tu as beaucoup à apprendre
Sache qui je suis
Je suis le socialisme
Représenté par le peuple
Pour le peuple
Je suis la vérité
Le sang non corrodé par la baguette du népotisme
Je suis l’enfant du malheur
Sans amis assaisonnés d’or
Je suis un parleur
L’homme qui rit le plus fort
Je suis un romantique
Allongé dans l’œil de l’amour
Je suis la pureté sous-évaluée
Sans prix
Ma mère croisée avec le salaire de son père
Je suis l’air
Un roi universel
Tu as beaucoup à apprendre
Who’s Who de la liberté

Je parle
…car je suis la voix de la liberté
Je parle
…car je suis la voix de la sagesse
Dans tes yeux
Je parle maintenant
…Je n’ai jamais été
Mais quand je trouverai
Je sais maintenant ce que je suis
Je suis la voix qui ne fait pas de bruit.

*

Le Cocktail (The Cocktail Party) par Albert Chimedza (1984)

Fragile je fuse à travers la pièce.
Le clinquant du caquetage enjoué
Les yeux froids dans le visage amical
Les yeux dardés contredisant la pose prévenante
Les charmants petits riens qui donnent des résultats
Secoué je me précipite hors de la pièce.

Avec leurs mains sans taches
Ils marchent au milieu des décombres
Créatures de leurs dirigeants.

Mort après mort
Prend
Souffle après souffle.

Leur colère
Prend
Forme
Dans
Un
AK
47

*

Je baise la femme de mon frère… (I screw my brother’s wife…) par Albert Chimedza (1984)

Je baise la femme de mon frère
Je suis le serpent qui rampe dans l’herbe
Je suis la matière immonde obstruant les veines du gouvernement
Je suis la sangsue qui pompe le budget national.

Regarde mes chaussures bicolores de Milan
Mon costume en vrai tweed de Londres – le Prince Charles en porte un comme ça
Walkman en métal des fonderies de L.A.
La meilleure vodka de la ville rapportée de mon dernier voyage à Moscou
Je suis le ver qui se nourrit de la bête succulente dont le nom est ZIMCORD4.

Tu dois reconnaître que mon magnétoscope est chouette
Je l’ai eu en duty-free à Bruxelles
J’ai même réussi à me procurer une copie de
Gorge profonde avec la monnaie
Maintenant je peux regarder Dallas en couleur
J’ai l’œil pour les bonnes affaires.

Je suis le petit gars nommé l’abîme sans fond
Je suis un bon citoyen, j’ai confiance en mon gouvernement.
Je ne me lasse pas de goberger les bonnes choses de la vie
J’ai des amis bien placés
J’achèterai ma copie personnelle de Staying Alive
Pendant mon déplacement à la conférence de Paris la semaine prochaine.

4 ZIMCORD : (Zimbabwe Conference on Reconstruction and Development) La Conférence zimbabwéenne pour la reconstruction et le développement, tenue au Zimbabwe en 1981, et réunissant trente et une nations et vingt-six agences et organisations internationales.

*

Amélia au sanctuaire d’Apollon (Amelia at Apollo’s Shrine) par Dambudzo Marechera (Inédit au moment de l’anthologie)

Enfant de la rose
Pourquoi chercher à oublier quelles grises peintures oubliées
D’un gris souvenir ?

Tu seras toujours
La fleur
Seule brillante dans le jardin du cœur.

Pour les enfants jeunes plants vert pâle
Que le temps bientôt tirera par les cheveux
Violemment, les exposant à la lumière cynique.

*

L’Existentialiste passif (The Passive Existentialist) par Dambudzo Marechera (Inédit au moment de l’anthologie)

Peu importe le chemin que tu prends
Ta destination à la fin te trouvera

Qui tu choisis d’aimer, cela a-t-il la moindre importance ?
L’amour est le propre choix de l’amour, et toi son instrument

Pour encore une Vie qui demandera quel chemin
Qui l’aimé – encore un instrument

Pour encore une Vie…
Démêlant le lit d’amour dans sa forme matinale
Se débarrassant de salive avec du dentifrice Colgate
Tirant la chasse
Et comme une gazelle morose sautant maladroitement
Pour éviter la dangereuse circulation du matin.

*

L’Oracle du peuple (Oracle of the Povo) par Dambduzo Marechera (1984)

Elle voit la brousse
des héros sans travail
Qui hier gagnèrent un pays
Et aujourd’hui goûtent la pauvreté
Et certains ont conduit leur soif aux collines
Et d’autres à l’incendie et au blasphème
Arrêtant d’un geste touristes et autobus
Déchaînant un enfer que nulle voix ne peut dire –
Elle voit les acres frappés de sécheresse
Des maigres squatteurs harcelés
Et des gras et pompeux seigneurs en armes
Mettant le feu aux abris de fortune
Conduisant au magistrat et au tribunal du village
Les plus vulnérables et les plus affamés des citoyens –
Elle voit les camions de grains du Secours contre la sécheresse
Se dissiper dans les airs entre leur point de départ
Et leur destination –
Désespérée, on la trouve dans les bars à bière
Et les clubs illicites : vendant les derniers
Restes de sa vision aigrie.

*

Note sur les taux d’alphabétisation en Afrique

Le Zimbabwe sous Mugabe a surtout fait parler de lui dans les médias occidentaux ces dernières années pour l’hyperinflation, la répression des opposants et les projets de réforme agraire susceptibles d’exproprier les derniers fermiers blancs. En dépit de cette image chaotique, le taux d’alphabétisation au Zimbabwe est, selon l’étude mondiale de l’Unesco de 2015, un relativement honorable 86,5 %. Si c’est loin de l’impressionnant 99,7 % cubain (supérieur au taux français, 99 % selon l’Insee – la France ne fait pas partie de l’étude de l’Unesco de 2015), c’est un taux qui place le Zimbabwe parmi les pays les plus alphabétisés d’Afrique, derrière la Guinée Équatoriale (95,3 %), les Seychelles (95,2 %), l’Afrique du Sud (94,3 %), Maurice (90,6 %), le Botswana (88,5 %), le Cap-Vert (87,6 %) et le Swaziland (87,5 %), c’est-à-dire en huitième position, tout en sachant que les Seychelles, Maurice et le Cap-Vert sont des pays créoles plus qu’à proprement parler africains, et où l’effort d’alphabétisation a bel et bien commencé pour les masses dès avant l’indépendance.

Ce qui me frappe dans cette étude de l’Unesco (voyez Wkpd : List of countries by literacy rate), c’est que ce sont les pays d’Afrique francophone qui ont les taux d’alphabétisation les plus bas au monde.

Observons d’abord les pays d’Afrique lusophone. En dehors du Cap-Vert créole déjà cité, l’alphabétisation est dans l’ensemble peu élevée : Sao Tomé-et-Principe (74,9 %), Angola (71,1 %), Guinée-Bissau (59,9 %), Mozambique (58,8 %).

Les chiffres en Afrique anglophone sont meilleurs : outre l’Afrique du Sud, le Botswana et le Swaziland déjà cités, notons le Kenya (78 %), le Lesotho (79,4 %), la Namibie (81,9 %), la Tanzanie (80,3 %), l’Ouganda (73,9 %). Le Nigeria est à 59,6 %, soit en-dessous de la moyenne de l’Afrique anglophone et même en-dessous de la moyenne de l’Afrique lusophone. La Gambie est à 55,5 %. Le Liberia et la Sierra Leone sont dans la tranche très basse entre 40 et 50 %.

Si, maintenant, on se penche sur les chiffres dans les anciennes colonies françaises, les taux excessivement peu élevés sont la règle : Bénin (38,4 %), Burkina Faso (36 %), Tchad (40,2 %), Côte d’Ivoire (43,1 %), Guinée (30,4 %), Mali (38,7 %), Niger (19,1 % !!! le taux le plus bas au monde), Mauritanie (52,1 % la langue officielle y est l’arabe mais c’est une ancienne colonie française), Sénégal (55,7 %), République centrafricaine (36,8 %).

Le Burundi (85,6 %), le Gabon (83,2 %), le Congo (79,3 %), le Cameroun (75 %) se distinguent dans la classe des pays francophones et se situent au niveau des pays anglophones. Toujours est-il que la classe des pays les moins alphabétisés au monde est en grande partie composée des anciennes colonies françaises d’Afrique.

Même dans la plupart des (autres) pays musulmans, où l’on s’attendrait à ce que la condition de la femme tire les chiffres de l’alphabétisation vers le bas, et c’est d’ailleurs plus ou moins le cas, mais pas dans ces pays seulement, on ne connaît rien de tel. Le taux en Arabie Saoudite est de 94,7 % – 97 % pour les hommes, 91,1 % pour les femmes, soit un différentiel de 5,9 %, alors que ce différentiel est de 20,5 % au Népal (hindouiste), 29,6 % au Liberia, 13,9 % au Cambodge, 5,6 % au Pérou… D’autres pays musulmans présentent un différentiel plus élevé que l’Arabie Saoudite et d’autres encore un différentiel moins élevé, voire quasi nul (Qatar : 0,6 %) et même négatif, c’est-à-dire que les femmes y sont plus alphabétisées que les hommes (Émirats arabes unis : -2,6 %).

Mais, pour revenir à notre sujet, il est remarquable que l’ancien empire colonial français en Afrique se caractérise par une telle concentration de faibles taux d’alphabétisation. Sachant que ce taux résulte directement du volontarisme des politiques publiques, j’éprouve en tant que Français une réelle honte devant ces chiffres, honte de l’empire français et de la Françafrique, qui, même au sein des catégories répressives du colonialisme et du néocolonialisme, se sont avérées particulièrement répressives et néfastes.

Le Zimbabwe est en outre plus alphabétisé que les pays francophones suivants : Algérie (80,2 %), Maroc (72,4 % notez le taux très médiocre, le plus faible du Maghreb, du toujours très francophile Maroc), Tunisie (81,8 %), Madagascar (64,7 %), Haïti (60,7 %).

Poésie du Cap-Vert (traductions)

Les présentes traductions de poèmes n’ont pas, contrairement aux précédentes de ce blog, le mot « révolutionnaire » dans leur titre. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, qui étaient une même entité administrative dans l’empire colonial portugais, ont certes une histoire révolutionnaire, notamment marquée par la figure d’Amilcar Cabral, héros de la lutte pour l’indépendance et fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC, renommé, quand un coup d’État militaire renversa le gouvernement en Guinée-Bissau en 1980, Partido Africano da Independência de Cabo Verde, PAICV), parti communiste qui fut le parti unique au Cap-Vert de 1975 à 1990. Cependant, l’anthologie de poésie capverdienne dans laquelle j’ai choisi des poèmes écarte par principe les poèmes trop liés selon le compilateur à la guerre d’indépendance et à la guérilla révolutionnaire. Comme, par ailleurs, j’ai trouvé très belle, en général, la poésie que j’ai lue dans ces pages, j’ai tenu à en traduire quelques poèmes sans considération du fil rouge qui a été le mien jusqu’à présent, à savoir la poésie révolutionnaire. Le thème révolutionnaire n’en est pas moins présent dans certains poèmes qu’on peut lire ici.

L’anthologie en question s’intitule No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira. Les trois volumes qui composent cette anthologie de poésie lusophone d’Afrique, publiée au lendemain de la chute de la dictature au Portugal et dédiée aux mouvements de libération nationale des peuples d’Afrique lusophone, restent une référence majeure sur le sujet. Le volume I est consacré au Cap-Vert et à la Guinée-Bissau.

Manuel Ferreira explique que le Cap-Vert présente des caractéristiques tout à fait particulières en Afrique lusophone. C’est le seul pays qui présente selon lui une véritable culture créole, qu’il appelle cabo-verdianidade, issue d’un haut degré de métissage racial et culturel. La population du Cap-Vert, d’après un recensement de 1950, était composée de 69,6 % de métis (de Blancs et Noirs), contre 7 % à Sao Tomé-et-Principe, 0,8 % en Guinée-Bissau, 0,7 % en Angola et 0,4 % au Mozambique (p. 53). Cette créolisation se traduit notamment par l’existence d’une langue créole à part entière, qui est la langue maternelle des Capverdiens, le portugais en tant que tel étant une langue qu’ils apprennent à l’école. (Les échantillons de poésie en langue créole cap-verdienne contenus dans l’anthologie, dont certains traduits en portugais par Ferreira, n’entrent pas dans notre champ.) Cette population descend des premiers colons portugais et de leurs esclaves noirs, qui s’établirent à partir du quinzième siècle dans cet archipel jusqu’alors entièrement inhabité.

Les poètes ici retenus sont : Jorge Barbosa (4 poèmes), Manuel Lopes (4 poèmes), Osvaldo Alcântara (1 poème), António Nunes (1 poème), Arnaldo França (1 poème), Tomaz Martins (1 poème), Aguinaldo Fonseca (6 poèmes), Ovídio Martins (3 poèmes), Mário Fonseca (1 poème), et Dante Mariano (1 poème).

Pour autant que j’en puisse juger, Jorge Barbosa, Manuel Lopes, Osvaldo Alcântara, António Nunes, Arnaldo França, Tomaz Martins et Ovídio Martins ne sont ni Noirs ni métis. Cela correspond à la sélection de Ferreira, les poètes inclus dans son anthologie du Cap-Vert étant, selon ses propres statistiques, pour 30 % d’entre eux métis et pour 6 % Noirs (p. 39), c’est-à-dire que 64 % sont Blancs. Sur les 23 poèmes que j’ai traduits, 15 étant écrits par des Blancs, cela fait 65 % : sans l’avoir fait exprès, ma propre sélection reflète fidèlement la sociologie de la poésie capverdienne de l’époque.

Mais trêve de chiffres, il est temps que le lecteur se penche sur cette poésie singulière et attachante, marquée par la mer, l’insularité, une forme si l’on veut créolisée du spleen lusophone, la saudade, l’humanité profondément touchante des « flagellés du Vent d’est » dans leur désir de fraternité : « Les vagues ne sont pas des murs / ce sont des liens / d’algues / qui serviront de lit / à la grande aurore » (Ovídio Martins).

41 ans d’indépendance du Cap-Vert, avec le drapeau du PAIGC et une belle représentation stylisée des dix îles de l’archipel

*

Prélude (Prelúdio) par Jorge Barbosa (1956)

Lorsque le découvreur posa le pied sur la première île
il n’y avait pas d’hommes nus
ni de femmes nues
épiant
innocents et craintifs
depuis les fourrés.

Il n’y eut pas de flèches empoisonnées sifflant dans l’air
pas de cris d’alarme et de guerre
dont l’écho résonne par les montagnes.

Il y avait seulement
les oiseaux de proie
…..aux serres effilées
les oiseaux de mer
…..à l’ample vol
les oiseaux échassiers
…..chantant des mélodies inédites.

Et la végétation
dont les graines étaient venues
collées aux ailes des oiseaux
entraînées jusque-là
par la furie des éléments.

Quand le découvreur arriva
et sauta du canot sur la plage
enfonçant
son pied droit dans le sable mouillé

il se signa
inquiet encore et surpris
pensant au Roi
à cette heure alors
à cette heure initiale
commença pour nous de s’accomplir
notre destin à tous.

*

Frère (Irmão) par Jorge Barbosa (1941)

Tu as traversé les Mers
dans l’aventure de la pêche à la baleine,
dans ces voyages pour l’Amérique
d’où les bateaux parfois ne reviennent jamais.

Tu as les mains calleuses à force de tirer
sur le gréement des bateaux en haute mer ;
tu as vécu des heures d’attente cruelles
dans la lutte contre les tempêtes ;
et souvent t’as accablé la langueur marine
des calmes plats interminables.

Dans la chaleur infernale des fournaises
tu as alimenté de charbon les chaudières des bateaux-vapeur,
…..en temps de paix
…..en temps de guerre.

Et tu as aimé avec l’impétuosité sensuelle de notre peuple
les femmes des pays étrangers !

À terre
sur nos pauvres Îles
tu es l’homme à la pioche
ouvrant des canaux aux eaux des berges fertiles,
creusant la terre sèche
des régions ingrates
…..où parfois la pluie tombe à peine
…..où parfois la sécheresse est un fléau
…..et un tragique paysage de famine !

Tu apportes à tes bals
la
mélancolie
au fond de ta joie,
…..quand tu accompagnes les Mornas avec les attitudes graves du violon
…..ou serres au son de la musique créole
…..des femmes adorables contre ta poitrine…

La Morna1
on dirait l’écho dans ton âme
de la voix de la Mer
et de la nostalgie des terres lointaines
où la Mer te convie,
l’écho
…..de la voix de la pluie tant attendue,
l’écho
….de la voix intérieure en chacun de nous,
….de la voix de notre tragédie sans écho !
La Morna…
elle a reçu de toi et des choses qui nous entourent
l’expression de notre humilité,
l’expression passive de notre drame,
de notre révolte,
…..de notre silencieuse révolte mélancolique !

L’Amérique…
l’Amérique c’est terminé pour toi…
Elle a fermé ses portes à ton expansion !
Ces Aventures sur les Océans
n’existent plus…
Elles existent seulement
dans les histoires du passé que tu racontes,
la pipe aux lèvres
et avec des rires joyeux
qui ne parviennent pas à cacher
ta
mélancolie…

Ton destin…
Ton destin
que sais-je !

Vivre toujours courbé sur la terre,
notre terre,
…..pauvre,
…..ingrate,
…..aimée !

Être emporté peut-être un jour
par la haute vague d’un temps de sécheresse !
comme un de nos bateaux
qui voyagent au milieu des Îles
et que l’Océan finit aussi par emporter un jour !

Ou bien quelque autre fin
humble
anonyme…

…..Ô Capverdien humble
…..anonyme
…..– mon frère !

1 La Morna : La morna est un genre musical du Cap-Vert.

*

Poème de la Mer (Poema do Mar) par Jorge Barbosa (1941)

Le drame de la Mer,
l’inquiétude de la Mer,
…toujours
…toujours
…en nous !

La Mer !
encerclant
emprisonnant nos Îles,
rongeant les rochers de nos Îles !
laissant l’émail de son salpêtre sur le visage des pêcheurs,
résonnant sur le sable de nos plages,
frappant de sa voix les montagnes,
bringuebalant les bateaux de bois qui visitent ces côtes…

La Mer !
mettant des prières aux lèvres,
laissant dans les yeux de ceux qui sont restés
une nostalgie résignée de pays lointains
qui viennent jusqu’à nous dans les images des illustrés
les films de cinéma
et dans cet air d’autres climats qu’apportent avec eux les passagers
quand ils débarquent pour voir la pauvreté de la terre !

La Mer !
l’attente de la lettre lointaine
qui n’arrivera peut-être jamais !…

La Mer !
Saudades des vieux marins racontant des histoires du temps passé,
histoires de la baleine qui un jour renversa le canot,
de beuveries, de rixes, de femmes,
dans des ports étrangers…

La Mer !
en chacun de nous,
dans la chanson de la Morna,
dans le corps des filles brunes,
dans les jambes agiles des femmes noires,
dans la faim de voyages qui hante les rêves de tant d’entre nous !

…Cette invitation de chaque heure
…que la Mer nous adresse, à l’évasion !
…Ce désespoir de vouloir partir
……….et devoir rester !

*

Un moment (Momento) par Jorge Barbosa (1956)

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
presque imperceptible mélancolie ?

Non celle de l’ennui
désespérant et maladif,
Ni nostalgie
ni rumination.

Notre
si légère mélancolie
qui vient je ne sais d’où.
Peut-être un peu
des heures solitaires
passant sur l’île
ou de la musique
de la mer en face de nous
chantant
une chanson sonore
rythmée par les échos du monde.

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
si légère mélancolie ?
celle qui suspend de manière inattendue
un sourire esquissé
et laisse soudain une amertume
dans le cœur,
au milieu de notre joie,
celle qui fait venir dans notre conversation
une parole triste, sans raison ?

Mélancolie qui n’existe presque pas
car elle ne dure qu’un instant
un moment à peine.

*

La Bouteille (A garrafa) par Manuel Lopes (1964)

Qu’importe le parcours
de la bouteille que j’ai lancée à la mer ?
Qu’importe le geste qui l’a trouvée ?
Qu’importe la main qui l’a touchée
…– si c’est un enfant
…un voleur
…ou un philosophe
…qui a libéré son message
…et l’a lu pour soi ou pour les autres ?

Si elle se brise contre les récifs
ou roule dans les sables infinis
ou revient dans mes mains
sur la même plage déserte d’où je l’ai lancée
ou si l’œil d’aucun homme ne la voit jamais
qu’importe ?

……dès lors que la lancer aux ondes vagabondes
…a libéré mon destin
…prisonnier ?

*

Créole (Crioulo) par Manuel Lopes (1964)

Il y a en toi la flamme inquiète
et la lumière intime, cachée, du chaume
– qui est la chaleur qui dure le plus.
La terre où tu es né t’a donné courage et résignation.
Elle t’a donné la faim lors des sécheresses douloureuses.
Elle t’a donné la douleur pour qu’en elle
souffrant, tu fusses plus humain.
Elle t’a fait boire à sa coupe l’aigre-doux de la compréhension
et l’humilité qui naît de la désillusion…
Et elle t’a donné cette attente désabusée
des jours à venir
et cette joie qui se garde
pour les lendemains attendus
en vain…

*

Ruine (Ruína) par Manuel Lopes (1964)

Mer arrêtée dans le soir incertain.
À l’horizon, une voile qui se perd
au-delà des rochers au visage humain.
Voix sans bouche
chante une morna monocordement
quand le Soleil dit au revoir dans le rayon vert.

Le soir est mort
sur la plage déserte.
La voix rauque.
Le ciel est sang ou braise.

Main coupée adresse au soleil absent
un inutile adieu par la porte
ouverte
d’un mur qui fut autrefois une maison…

*

Libération (Libertação) par Manuel Lopes (1964)

Et parce que ton cœur contient
la saudade de la mer et la saudade de la terre
– ton île est grande.

Et parce que tes sens tracent nord et sud
et tracent est et ouest nord et sud
– ton île est grande.

Et parce que tes yeux sont tournés vers le bleu
vers l’au-delà du bleu et vers l’en-deçà du bleu
– ton île est grande.

et parce que ton sang vit le destin de tant de races
dans le même battement d’inquiétudes et de résignations douleurs joies et malheurs
– ton île est grande.

*

Éblouissement (Deslumbramento) par Osvaldo Alcântara (1947)

Tout est étoile dans ma prison.
Ce que je donnerais pour savoir
qui a semé tant de phosphorescences
sur cette terre aride !
Puissé-je être stéréoscope
pour discipliner mes sensations
et choisir ainsi mon offrande
à ce dieu inconnu !
Miracle qui descend je ne sais d’où…
Je contemple avec des yeux atones ce paysage,
et tout me hérisse et me stimule et me tempère.

Himalaya, cratères de bombes,
rictus d’hommes crispés de peur,
je me libérerai avec vous, j’agoniserai avec vous, je tendrai les mains anxieusement avec vous !
Et, enfin, je cueillerai le fruit de cette lente victoire
qui à pas silencieux vient à moi depuis des siècles
comme prix de mes yeux bien ouverts
sur cet aride paysage qui m’éblouit…

*

Terre (Terra) par António Nunes (1945)

Nha Chica, raconte-moi
l’histoire
de mes frères
aujourd’hui perdus
de par le vaste monde…

Nha Chica, je sais :
les années sèches,
les gens à l’agonie,
les maisons sans tuiles,
de porte en porte
les yeux grandissant
le ventre gonflant
un jour ils tombent
avec les yeux vitreux
dans un coin…

Lisbonne, Amérique,
Dakar ou Rio :
– en nous
revient cette idée
partir ! partir !

Résignés,
ceux qui sont restés
continuent d’espérer
que les nuages s’amoncelleront
que tombera la pluie
qui féconde la terre
couvrant les montagnes
couvrant les campagnes…

Ah ! les années d’abondance !
maïs, haricots,
le pilon travaillant,
la fumée dans l’air,
le rire aux lèvres,
grogs, cigares,
percussions, bals
et mariages…

Je regarde ces champs,
je regarde ces mers,
et je sens la Vie
attachée à la terre,
faite de rêves
qui un jour se dissipent
– mais renaissent toujours…

*

Poème d’amour (Poema de amor) par Arnaldo França (1947)

Tes mains pourraient me caresser
et je me croirais alors le seul héros au monde.
Ce qui dans mon corps est feu ardent
pourrait se convertir en hymne
et la poésie se montrerait
dans toute la force de sa nudité.

Mais alors…
M’emprisonnant ton innocent sourire
le sanglot de ta voix pleurant en moi
le souffle de ta présence m’éloignant
et la peur de me trahir
et la peur de briser cet enchantement
faisant de la fuite le seul chemin…

Et c’est pourquoi je t’aime comme un amour distant.

*

Poème pour te parer (À Hortense) (Poema para tu decorares. Para Hortênsia) par Tomaz Martins (1947)

La vie n’est pas ta blonde chevelure
ni tes yeux verts
ni tes lèvres rouges.

La vie est en toi
dans tes luttes, dans tes aspirations,
dans tes angoisses et tes désespoirs.

Je veux te voir
comprendre le feu du camarade
dans cette lutte incertaine qui est sa certitude ;

Quand tu auras les mêmes luttes
et que tu comprendras que la vie est plus grande que tes rêves,
quand tu auras la même énorme volonté de vivre,
en longues journées interminables,
la vie rude de ceux qui lutte
dans un effort glorieux
pour que le soleil sourie à tous,
quand tu apprendras à exiger de la vie
ce que la vie ne peut encore te donner…

Alors, oui,
j’irai te chercher
pleine de désirs
débordante de vie,
pour que tu cries avec moi,
pour que tu chantes avec moi,
tes cheveux blonds dans le vent,
ta bouche vermeille ouverte en un grand sourire…

*

Héritage (Herança) par Aguinaldo Fonseca (1958)

Mon ancêtre esclave
m’a légué ces îles incomplètes
cette mer et ce ciel.

Les îles
voulant être bateaux
naufragèrent
entre mer et ciel.

À présent
c’est ici que je vis
et que je dois mourir.

Mes rêves
aux ailes brisées par le soleil de la vie
rampent comme des reptiles sur le sable chaud
et s’enroulent furibonds
autour du gréement pétrifié de la frégate
aux mille départs frustrés.

Ah mon ancêtre esclave
comme toi
je suis enfermé
dans ce vaisseau fantôme
échoué pour l’éternité
entre la mer et le ciel.

Comme toi
j’ai l’aumône du clair de lune
et pour amante
cette femme de brume, universelle, fugace,
qui va et vient
au bord de la mer
ou bien galope sur le dos des bourrasques
appelant, appelant toujours
dans la voix du vent et des vagues.

*

Maman noire (Mãe negra) par Aguinaldo Fonseca (1951)

La maman noire berce son enfant.

Elle chante l’ancienne chanson
Que ses ancêtres déjà chantaient
Dans les nuits sans aurore.

Elle chante, elle chante pour le ciel
Tellement étoilé, joyeux.

C’est pour le ciel qu’elle chante,
Car le ciel
Lui aussi, parfois, est noir.

Dans le ciel
Tellement étoilé, joyeux
Il n’y a pas de blanc, il n’y a pas de noir,
Il n’y a ni rouge ni jaune.
– Tous sont des anges et des saints
À la garde des mains divines.

La maman noire n’a pas de maison
ni l’affection de personne…

La maman noire est triste, triste,
Et elle a un enfant dans les bras…

Mais elle regarde le ciel étoilé
Et soudain sourit.
Il lui semble que chaque étoile
Est une main qui lui fait signe
Avec bienveillance et mélancolie…

*

Ton drame (Teu drama) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Le drame qui t’as volé l’éclat de ton regard,
…Qui as gravé des rides profondes sur ton visage,
…Et as peint de blanc tes cheveux,
…Personne ne l’a vu ni entendu.

Ce fut un drame distant,
– Un drame loin du monde.
Au fond, bien au fond de toi –
Fait de haines, de vengeances,
De trahisons et d’injustices,
D’incertitudes, d’illusions et d’espérances perdues.

Tout se passa très loin, mais à la lumière du jour,
Alors que résonnaient les cris turbulents des enfants,
Au milieu des magasins et des places pleins d’acheteurs pressés…
Quand un frisson de vie
Entraînait le monde.

Ce fut un drame à la lumière du jour,
Sans cris, sans alarmes,
Sans colonne dans les journaux.

Ah ! ton drame fut un drame distant
Que tu traînas de longues années
Par les rues, dans les magasins,
Sur les tables des cafés.

En toi des centaines de bateaux ont coulé
Avec leur cargaison entière
De tous les ports d’escale
De ta précieuse vie.
Des morceaux d’heures et de jours,
Des haillons d’espoirs,
Flottèrent alors, inutiles,
À la surface des eaux salées de ton existence.

Sans cris de terreur,
Ni appels au secours…
Sans planche de salut
Ou l’espoir d’une côte.

Ce fut un drame distant et brutal,
Énorme et incompréhensible
Comme les choses inconnues.

Sans cris de terreur…
Sans planche de salut…
Sans une main compatissante
Pour allumer une chandelle
Dans la nuit obscure de ton agonie.

*

Poésie nouvelle (Nova poesia) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Pour Amilcar Cabral

Un jour, mystérieusement,
…La Poésie disparut.
…Et beaucoup alors
…Coururent par monts et par vaux
…La recherchant fiévreusement.

Des versants inaccessibles
Furent parcourus en vain.
Cris et mains au ciel,
Larmes, sang et sueur…
Et l’on sacrifiait même
Sa propre vie…
Mais la Poésie était
Irrémédiablement perdue.

Les hommes criaient de rage :
– Ils ne savaient que faire…

Mais, de chaque poitrine contrite,
De chaque larme ou cri,
De chaque geste de douleur,
De tout le sang ou la sueur
En secret naissait
Une Poésie nouvelle.

*

Sécheresse (Estiagem) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Cette dessication silencieuse dans la gorge
je ne sais si elle est venue du vent
ou des entrailles de l’enfer.

Cet horizon étroit
qui strangule les distances et les espérances
je ne sais s’il est fait de sang
ou de poussière rouge.

(Oh ! quel désir d’une caresse
d’ombre fraîche
de branches vertes
et de rochers humides !)

Faudra-t-il que je perde la voix
dans cette mer de soleil
où le paysage est une silhouette floue ?

Si je crie
le cri continue de remuer en moi
car il ne peut sortir
du puits de cette angoisse bâillonnée.

*

Sur la longue route de mon espérance… (Pela estrada longa da minha esperança…) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Les cheveux au vent,
Sur la longue route de mon espérance,
Je marche je marche
Au rythme chaud de mon cœur.

Je vais les mains vides, je vais la bouche sèche.
Sur la longue route de mon espérance
Je vais, cueillant tout et abandonnant tout.

Jours, mois, années, je vais, les enterrant
Sous la longue route de mon espérance.

Les gens me regardent
Et me crient, sarcastiques :
– Pourquoi marches-tu, pourquoi souris-tu ?
Quel mystère te fait signe au loin ?

…Les feuilles tombent…
…Le vent glacé hurle
…Sur les terrains vagues.

*

Les Flagellés du Vent d’est (Flagelados do Vento Leste) par Ovídio Martins (1962)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

En notre faveur
il n’y eut aucune campagne de solidarité
les maisons ne se sont pas ouvertes pour nous donner refuge
et les bras ne se sont pas tendus fraternellement
……………pour nous.

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

La mer nous a transmis sa persévérance
Nous apprîmes du vent à danser dans le malheur
Les chèvres nous ont appris à manger des pierres
……….pour ne pas mourir.

Nous mourons et ressuscitons chaque année
…..au désespoir de ceux qui nous barrent
……….le chemin
Obstinément nous continuons de marcher
…..défiant les dieux et les hommes
Et les temps de sécheresse ne nous font plus peur
…..car nous avons découvert l’origine des choses
……….(quand c’était possible !…)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

Les hommes ont oublié de nous appeler frères

Et les voix solidaires que nous avons toujours
…………….entendues
Ce sont seulement
………………..les voix de la mer
qui nous a salé le sang
……………les voix du vent
qui a ancré en nous le rythme de l’équilibre
…et les voix de nos montagnes
étrangement et silencieusement musicales

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

*

Le Seul Impossible (O único impossível) par Ovídio Martins (1962)

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Folie !

Et pourquoi pas
Enfermer dans la main une étoile
L’Univers dans un labyrinthe ?
Il serait plus facile
D’engloutir la mer
D’éteindre l’éclat des astres

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Absurde !

Et pourquoi pas
Arrêter le vent
Empêcher tout mouvement ?
Il serait plus facile de pousser des montagnes
…………………………avec une fleur
De dévier le cours des eaux
…………………………avec un sourire.

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Ne me faites pas rire !

Essayez d’abord
de cesser de respirer
ou de faire rimer bâillon
avec Liberté.

*

Unis nous vaincrons (Unidos venceremos) par Ovídio Martins

Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
…..par-dessus la mer
Les vagues ne sont pas des murs
ce sont des liens
d’algues
qui serviront de lit
à la grande aurore
Notre amour de liberté
……………et de justice
sera regardé avec admiration
et notre peuple aura droit au pain
Peuple qui travaille
……………mais ne mange pas
Peuple qui rêve
……………et obtiendra
Nous avons la douceur de nos îles
nous avons la certitude de nos rochers
Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
capverdiennement nous tendons les mains
…..par-dessus la mer.

*

Comme quand j’étais enfant (Como quando eu era menino) par Mário Fonseca (1962)

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
À la fin d’un jour
Presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin conventionnel
– Tellement belle –
Et je TE donnai un nom : Yeux Noirs.

Je Te rencontrai
Et me trouvai quasi réalisé
Dans ce fait de TE rencontrer
Par hasard dans un jardin au crépuscule.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

Mais ce n’était pas suffisant
De seulement TE regarder
Si grand
Mon désir de TE voir MIENNE.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

En TE regardant
Je désirais TE parler
En TE parlant
Je rêvais de TE toucher
– Si douce –
Avec de longs doigts

De pureté et d’adoration
Libérés
Sur le mystère virginal
De TON corps élancé.

Mais ce n’était presque rien
Mon rêve de TE toucher
Tellement immense
Mon tant d’amour pour TOI

Et TE recevoir TOUTE
fut un instant seulement
sans un baiser seulement

Parce que TU étais fleur
J’eus peur
De TE faner
En TE donnant un baiser.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
Un jour presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Ensuite…
Je ne sais ce que TU as fait
Ou non.
Je ne sais que ce l’on TE fit
Ou non.

Je sais seulement que
Mon moi le plus profond
A pleuré…
COMME QUAND J’ÉTAIS ENFANT

*

Certitude (Certeza) par Dante Mariano

Un jour j’atteindrai le ciel
et j’embrasserai la lune…

Un jour fleuriront
des tulipes noires et des roses d’or
dans les marécages de mon corps
dans les ulcères de mon âme…

Un jour à mon ombre
outragés affamés vagabonds
respireront le souffle impossible
apercevront l’horizon cherché

Les coquillages et l’eau des sources – ensemble
entonneront des balades d’amour
Palmiers et cocotiers
en symphonies syncopées
en délicatesses triomphales
deviendront fous de joie

Et les morts se réveilleront !
……….Car les morts se réveillent !
……………Car les morts sont vivants !

Qu’importe à présent
mes bras mutilés
le ciel que je n’ai pas atteint
la lune que je n’ai pas embrassée ?

… Un jour le ciel tremblera
et la lune se multipliera
en déluges d’argent…