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Poésie révolutionnaire de Sao Tomé-et-Principe

Depuis l’indépendance en 1975 de Sao Tomé-et-Principe, État archipel du Golfe de Guinée constitué des deux îles principales qui lui donnent son nom, et jusqu’en 1991, le pays a été dirigé par un parti communiste unique, le Mouvement pour la libération de Sao Tomé-et-Principe (Movimento de Libertação de São Tomé e Príncipe) (MLSTP), qui avait combattu contre le Portugal.

Les cinq poètes ici représentés ont tous contribué à la contestation intellectuelle du colonialisme portugais : Francisco José Tenreiro compte parmi les fondateurs du Comité pour la libération de Sao Tomé-et-Principe, qui préfigura le MLSTP ; quant à Alda do Espirito Santo, Marcelo Veiga, Maria Manuela Margarido et Tomaz Medeiros, ce dernier qui fut président de la Maison des étudiants de l’Empire (Casa dos Estudantes do Império), foyer culturel important, à Lisbonne, ils furent tous à un moment ou à un autre inquiétés par la police politique du régime salazariste et connurent la prison. Alda do Espirito Santo a été, après l’indépendance, ministre de la culture et de l’éducation pour le régime du MLSTP ainsi que présidente de l’Assemblée nationale de 1980 à 1991, c’est-à-dire durant la même période ; elle est également l’auteur de l’hymne national du pays, Indepêndencia total. Le lecteur trouvera ici quatre de ses poèmes traduits en français.

J’ai procédé à un choix de poèmes dans le volume II de l’anthologie No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira, dont le premier volume m’a déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (ici).

La partie de l’anthologie de Ferreira consacrée à Sao Tomé-et-Principe est relativement courte. Comme il l’indique lui-même, qu’une demi-douzaine de poètes aient réussi à émerger dans cette région à la population réduite (moins de 200 000 habitants en 2016), à l’époque faiblement scolarisée et ne possédant aucun établissement supérieur ni même secondaire, relevait du « miracle culturel ». En l’occurrence, j’ai traduit des poèmes de tous les poètes représentés dans l’anthologie de Ferreira, sauf Caetano da Costa Alegre, poète du dix-neuvième siècle écrivant en vers classiques, et le poète dialectal Francisco Stockler (comme au Cap-Vert, il existe un créole de Sao Tomé-et-Principe, le forro, mais, contrairement au créole capverdien, à l’époque où Ferreira publie son anthologie, le forro n’a pas de littérature écrite, à part quelques rares poèmes). Les cinq poètes ici représentés, tous Noirs ou métis, écrivent en portugais.

*

Buste du poète Francisco José Tenreiro, à la Bibliothèque nationale de Sao Tomé-et-Principe (la source pour cette photo apparaît sur l’image elle-même. J’ai ajouté en incrustation une représentation géographique du pays, qui donne également une idée du drapeau.)

1619 par Francisco Tenreiro (1967)

De la terre noire à la terre rouge
durant des nuits et des jours profonds et obscurs
comme tes yeux voilés de douleur,
tu traversas ce manteau d’eau verte
…..– route d’esclavage
…..commerce de Hollandais

Des nuits et des jours pour toi si longs
et nombreux comme les étoiles du ciel,
ton corps maintenu au sol par le poids des fers et le fouet
le clapotis de l’eau suffisait à
éveiller dans ton cœur la nostalgie
du dernier miroitement de sable chaud
et de la dernière case laissée là-bas.

Et tes yeux étaient aveuglés de ténèbres
tes bras devenus violets sous leurs entraves
il n’y avait plus de dieux, ni de danses
pour exprimer la joie à la cadence du sang dans tes veines
quand elle, la terre rouge et lointaine
s’ouvrit à toi
…..– et tu fus 40 livres sterling
…..dans un État du Sud.

*

Nous, mère (Nós, mãe) par Francisco Tenreiro (1942)

Tu as le visage ridé, mère !
Tes seins ne donnent plus de lait
et sont tombés de découragement
comme deux feuilles fanées.

Seules tes jambes se sont épaissies
et les doigts coupés et dispersés
se sont enracinés dans la terre
disant encore que tu vis.
Pour le reste, ton ventre s’est flétri
comme atteint
par le souffle d’un volcan maudit.
Pour le reste, ton corps de jais
s’est ratatiné, est devenu grisâtre
et ta peau si fine, mère,
est à présent rugueuse et laide
comme l’écorce d’un vieil arbre.

Tes yeux sont deux flaques d’eau
cherchant en vain toi-même tu ne sais quoi
Peut-être tes nombreux enfants
sortis de ce ventre usé fripé
et qui vont par le monde versant des larmes de sang.

« Le doux chant des cocotiers
ondulant sous la brise
était le balbutiement de ton premier enfant,
et notre première sœur
avait dans les yeux deux lumières noires
qui nous donnaient de la joie.
À cette époque tes seins, mère,
avaient du lait, qui coulait des tétons
en deux ruisselets très blancs
sur ta peau d’ébène. »

Las ! Blancs, noirs et métis
calcinèrent ton corps sensible
avec le souffle chaud d’un volcan maudit.
Et ses seins se desséchèrent
ton corps se ratatina
et tes jambes grossirent
s’enracinant dans ton propre corps…

Et tes yeux…

Tes yeux perdirent leur éclat
quand tu éprouvas le fouet
qui déchirait les chairs dures de tes fils.

Tes yeux sont des puits d’eau pâlie
car tu as senti dans la vieille case
l’odeur intense d’une eau-de-vie.

Tes yeux sont devenus rouges
quand blancs, noirs et métis provoqués
par l’alcool
par le fouet
par la haine
engagèrent des luttes fratricides
et devinrent enragés partout dans le monde.

Et à toi,
Oh ! mère de noirs et métis et grand-mère de blancs !
il est resté cette manière
de te dérouter sur le bord du chemin
et de rester assise la tête basse
fumant une pipe et crachant sur les côtés.

Mais tes enfants ne sont pas morts, vieille noire,
car j’entends un fleuve d’âmes lumineuses
chanter : nous ne sommes pas nés un jour sans soleil !

Car un fleuve court et chante
depuis Saint-Louis et le Mississippi
au son des métallophones dans une nuit africaine
jusqu’aux longues nuits des dockers de Port-Saïd
jusqu’à la lumière brumeuse d’un bistrot de quai anglais
partout où se trouve une poitrine noire tatouée et blessée.

Je connais, oui, la fatigue de notre corps.
Et si un jour tu n’en peux plus,
ferme les yeux et pose l’oreille contre la terre.
Ô tu entendras dans l’écho d’un tambour lointain
le chant altier et serein de tes enfants.

Mère, nous
ne sommes pas nés un jour sans soleil !

*

Où sont les hommes chassés par ce vent de folie (Onde estão os homens caçados neste vento de loucura) par Alda do Espírito Santo (1958)

Ndt. Le poème évoque les événements de février 1953 connus sous le nom de « massacre de Batepá » et commémorés à Sao Tomé-et-Principe au niveau national comme le « jour des martyrs de la liberté ». Ce jour est le 3 février ; Alda do Espirito Santo évoque des « hommes du 5 février », peut-être une erreur ou une coquille. Le poème entre, de manière allusive, dans quelques détails historiques, comme le camp de concentration de Fernand Dias (Fernão Dias), où opérait un tristement célèbre tortionnaire connu sous le nom de Zé le Mulâtre (Zé Mulato), ou encore l’étouffement de prisonniers dans une cellule, les corps jetés à la mer par les autorités…

Le sang qui tombe en gouttes sur le sol,
des hommes mourant dans la forêt
et le sang qui tombe, qui tombe…
sur les hommes lancés à la mer…
Fernand Dias à jamais dans l’histoire
de l’Île Verte, rouge de sang,
des hommes tombés
sur le sable immense du quai.
Ah ! le quai, le sang, les hommes,
les fers, les bastonnades,
le carillon, le carillon, le carillon
sonnant dans le silence des vies fauchées
des cris, des hurlements de douleur
des hommes qui ne sont pas des hommes,
dans la main des bourreaux sans nom.
Zé le Mulâtre, dans l’histoire du quai
tuant à balles des hommes dans le silence
de la chute des corps.
Ah, Zé le Mulâtre, Zé le Mulâtre,
Les victimes réclament vengeance
La mer, la mer de Fernand Dias
engloutissant des vies humaines
est rouge de sang.
–Nous sommes debout–
Nos yeux se tournent vers toi.
Nos vies enterrées
dans les champs de la mort,
les hommes du 5 février
les hommes tombés dans l’étuve de la mort
demandant pitié
criant pour leur vie,
morts sans air ni eau
se lèvent tous
de la fosse commune
et debout dans le chœur de la justice
réclament vengeance…
…..Les corps tombés dans la forêt,
les maisons, les maisons des hommes
détruites dans la gueule
de l’incendie,
les routes brûlées,
entonnent le chœur insolite de la justice
réclamant vengeance.
Et vous tous les bourreaux
et vous tous les tortionnaires
assis au banc des accusés :
–Qu’avez-vous fait de mon peuple ?…
–Que répondez-vous ?
–Où est mon peuple ?…
Et je réponds dans le silence
des voix dressées
demandant justice…
un par un, tous à la file…
Pour vous, bourreaux,
le pardon n’a pas de nom.
La justice va sonner.
Et le sang des vies tombées
dans les forêts de la mort,
le sang innocent
imbibant la terre
dans un silence de frissons
fécondera la terre,
demandant justice.
C’est l’appel de l’humanité
qui chante l’espérance
d’un monde sans peines
où la liberté
sera la patrie des hommes…

*

Angolares par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Les « Angolares » sont une composante de la population de Sao Tomé-et-Principe tirant leur nom de leur pays d’origine, l’Angola. Ils sont généralement pêcheurs, possèdent une identité culturelle forte (angolaridade) ainsi qu’une histoire marquée par la rébellion et le marronnage.

Barque fragile, au bord de la mer,
pagne attaché à la ceinture,
une voile qui ondule…

La houle, sur la mer
la barque fluctuant avec l’agitation des ondes,
là va la barque de la faim.
Visages durs d’Angolares
dans la lutte avec le requin
sur l’agitation des ondes
ramant, ramant
sur la mer des requins
pour la faim de chaque jour.

Là, sur la plage,
en bordure des cocotiers,
des palissades en feuilles de palmier
cachant des paillotes,
le fruit de l’iza cuit
dans des casseroles en terre.

Aujourd’hui, demain et tous les jours
épie la barque vaguant
sur la houle des ondes.
……….La barque est vie
……….la plage est vaste
……….du sable, du sable à perte de vue.
Dans les barques amarrées
aux cocotiers de la plage.
……….La mer est vie.
Au-delà les terres du cacao
ne disent rien à l’Angolare
« Les terres ont leur maître. »

Et l’Angolare dans les labeurs de la mer
a le bord de plage,
les cases aux palissades en feuilles de palmier,
les herbes giba médicinales et puantes,
mais il n’a pas de terres.

À lui le combat avec les vagues,
la lutte avec le requin,
les barques se balançant sur la mer
et l’immensité de la plage.

*

Je traverse mon quartier (Descendo o meu barrio) par Alda do Espírito Santo (1963)

Ndt. Évocation de la capitale Sao Tomé. La traduction de ce poème présente d’assez nombreuses difficultés (langue relativement informelle avec possibles tournures locales, détails peu connus que des recherches sur internet n’éclaircissent pas toujours…), et je ne prétends malheureusement pas les avoir toutes résolues avec succès…

Je veux produire sur la scène de la vie
des tableaux de mon peuple,
la chaude spontanéité de ma terre des tropiques
battue par le vent du nord et le vent d’avril.
Je veux descendre à Chacara
monter ensuite aux cocoteraies du marais
au cœur du Riboque,
où Zé Tintche joue du violon
en cette fin d’un jour de quai
avec des gens de pays lointains
à Ponte Velhinha
un jour de passagers.
Et je monterai d’un bout à l’autre de la route traversant le quartier
avec des gens assis dans les allées
vendant de la canne à sucre, de l’huile, du thym micoco,
avec une lampe allumée à chaque porte
embrassant le gain, des gens qui descendent,
qui montent et qui descendent
avec des policiers immobiles,
à l’affût de la rixe certaine de se produire
dans ce quartier populaire,
où l’on se retrouve au seuil des maisons
à la fin du jour.
……….Je veux me souvenir…
Les bals où l’on boit et danse,
les rythmes exubérants de nos gens,
têtes l’une contre l’autre dans un rythme extravagant
et la belle fête du dernier Carnaval
avec « Rose Blanche » jouant du violon
suivi [sic] du peuple, qui rit et chante
comment les gens se rencontrent
……….dans le charivari
de notre vieux quartier,
où les riches en voiture
viennent voir
le fourmillement de notre rythme exubérant,
y compris la partie de football
du groupe enjoué
à l’approche du dimanche
dans le répit du soir,
rassemblant les gens comme du maïs
à regarder notre vie
……….et à voir,
dans le creux d’un pot de terre
s’écouler notre quartier
où tout près de la forêt
passe le souffle d’un socopé1 joyeux
et les rythmes frissonnants
de percussions propitiatoires
pour Mé Zinco
que la vie n’aide pas
à descendre la colline
en direction de la nouvelle fontaine2,
où doit pleuvoir à torrents
l’eau exubérante de notre quartier,
enfant d’une population hétéroclite
issue de la conjonction
d’une curieuse foule
d’hommes et de femmes des Afriques les plus disparates,
de l’Afrique une de nos rêves
d’enfants déjà grands.

1 Socopé : danse traditionnelle de Sao-Tomé et Principe d’origine africaine (peut-être introduite par les Angolares).

2 C’est ce passage qui donne le plus de fil à retordre : qui est Mé Zinco ? pourquoi la vie doit-elle l’aider à descendre la colline ? quelle colline ? quelle nouvelle fontaine ? Si cela ne se réfère pas à la topographie de la ville, peut-être est-ce une allusion à un mythe ou une légende, dès lors que ces vers sont introduits par des « percussions propitiatoires » (batuque de encomendação), donc pour recommander l’âme des morts aux dieux ou à Dieu (mort de Mé Zinco ?), ou peut-être est-ce un mélange des deux.

*

Du même côté de la barque (No mesmo lado da canoa) par Alda do Espírito Santo (1963)

Les mots de nos journées
sont des mots simples
clairs comme l’eau de source,
jaillissant des versants ferrugineux
dans le matin clair de tous les jours.

C’est comme ça que je te parle,
mon frère qui travailles dans un champ de café
mon frère qui laisses ton sang sur un pont
ou navigues les mers, sur un fragment de toi-même
…..en lutte contre le requin
Ma sœur, lavant, lavant
pour le pain de tes enfants,
ma sœur vendant des graines
dans le magasin le plus proche
pour le deuil de tes morts,
ma sœur résignée
qui te vends pour une vie plus sereine
au bout du compte augmentant tes malheurs…

Il est pour vous, frères, compagnons de route
mon cri d’espoir
avec vous je me sens danser
les nuits d’oisiveté et de concerts
dans un coin quelconque où les gens s’assemblent,
avec vous, frères, dans la récolte du cacao,
avec vous aussi, les jours de marché,
où le fruit de l’iza et la poule rapportent de l’argent ;
Avec vous, poussant la barque à travers la plage,
me joignant à vous,
autour du poisson volant,
qui rejoint dans la gamelle
la sardine
à dix sous.

Mais nos mains millénaires
se séparent sur l’immensité de sable
de cette plage de S. Joao,
car je sais, mon frère, rendu comme moi noir comme le charbon
…..par la vie,
que tu penses, frère de barque,
que nous deux, chair de la même chair,
battus par les vents de la tempête,
ne sommes pas du même côté de la barque.

Soudain il fait noir.
Au loin de l’autre côté de la plage
à Ponta de S. Marçal
on voit des lumières, beaucoup de lumières
dans les sombres paillotes…
La flûte frissonnante, en signes mystérieux,
convie à l’onction de cette nuit ensorcelée…

Ici sont les seuls initiés
dans le rythme frénétique des percussions propitiatoires
ici seuls sont les frères de Santo
agitant les hanches comme des déments
poussant des cris sauvages,
mots, gestes,
dans la folie d’un rite séculaire.

De ce côté de la barque, je me trouve aussi, frère,
dans ta voix agonisante, avec prières, jurements, malédictions.

….Je suis ici, oui, frère
dans les cérémonies mortuaires sans fin
où les gens jouent
la vie de nos enfants.
Je suis, oui, mon frère,
du même côté de la barque.

Mais nous voulons une chose plus belle.
Nous voulons unir nos mains millénaires,
des docks, des grues
des champs, des plages,
en un grand lien, long
d’un pôle à l’autre de la terre
pour les rêves de nos enfants
pour nous trouver tous du même côté de la barque.

…..Et le soir descend.
La barque glisse doucement,
en direction de la Plage Merveilleuse
où nos bras se joindront
et nous nous assoirons tous, côte à côte
dans la barque de nos plages.

*

Retour de l’homme noir (Regresso do homem negro) par Marcelo Veiga (1963)

Mais qu’importe qu’untel… oui, ils ne me donnent jamais raison.
Et veulent-ils me voir réduit à l’état de squelette
Ou bien soumis à l’hypocrisie
De laquelle ils vivent jour et nuit ?

L’idée s’obstine et je suis noir, comme vous le voyez,
Mais noir, noir, noir !
Je suis né sur le continent que brûle le soleil
Et que l’homme blanc appela sien
Et attacha
Avec des menottes.

Vie immense,
Dans un calvaire où le sang jaillit chaud,
Je vécus.
Esclave
par toute la terre je marchai.
Des Amériques j’enfantai ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Je fus ballon
Dans la partie de football du Monde ;
Coéquipier qui saigne et roule au sol
Sous tout poing furieux.

Je suis noir, – celui que personne n’écoute ;
Celui qui ne reçoit aucun secours ;
Celui – salut, garçon !
Celui – oh tas de merde ! oh chien !
Celui – oh ce fils de pute !
Et autres amabilités…

Je suis noir. Esclave
Je vécus ;
Dans l’humiliation et l’insulte
J’ai grandi.

Mais Dieu a vu,
Compté,
Pesé,
Et dit : – Lazare ! le ciel a entendu…
L’écho de ta douleur et de ton gémissement erre encore sur la terre…

Tu n’as que trop souffert.
Je te bénis et te commande – vas !
L’heure de ton règne est venue !

*

Au bord de la mer (Na beira do mar) par Manuela Margarido (1963)

Au bord de la mer, et sur les eaux,
sont allumés l’espoir
……………………..le mouvement
…………………………………….la révolte
de l’homme social de l’homme intégral

Je m’incline par delà les frontières
balayant avec décision
les immenses kilomètres de distance
Et tous les chemins prennent
le chemin de l’île

Aucune lumière n’offusque la vision
et douloureusement nous nous trouvons,
affermissant le pas
…………………affermissant les idéaux
cherchant à nous affirmer dans l’espace vivant

La terre est à nous,
elle garde la marche de nos pieds,
elle est imbibée de notre sueur :
voilà que nous apercevons l’heure rouge de l’aube
quand les perroquets se lancent dans l’espace
déployant un drapeau ardent
et dans le ciel cru de l’île le mot justice
…………………………………………ondoie.

*

Ma chanson Europe (Meu canto Europa) par Tomaz Medeiros (1963)

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts ont été établis,
les lignes de téléphones syntonisées,
les lignes de télégraphes assourdis
les mers par les bateaux violées,
les lèvres par les rires dilacérées,
les enfants inconnus implantés,
les fruits du sol emprisonnés,
les muscles fanés
et le symbole de l’esclavage déterminé,

Et maintenant,
maintenant que tous les contacts sont établis,
avec la chorégraphie coagulée par mon sang,
le rythme de mon tambour réduit au silence,
le crin de mes cheveux blanchi,
mon coït dénoncé et le sperme stérilisé,
mes fils engrossés par la faim,
mon aspiration et vouloir bâillonné,
les statues de mes héros dynamitées,
mon cri de paix étouffé par le fouet,
mes pas guidés comme les pas des bêtes,
et le raisonnement émoussé et menotté,

Et maintenant,
maintenant que tu m’as marqué le visage
des excellences de ta civilisation,
je te demande, Europe,
je te demande : ET MAINTENANT ?

*

Poème par Tomaz Medeiros (1963)

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

J’irai dans la rue
avec toutes mes imaginations
toutes mes charrues
téléphones
téléphonies
Buicks et Cadillacs
cuillères en maillechort
réchauds à gaz
machines à laver le linge
radiateurs
et tout mon progrès
suspendu
à mon costume
peint de blanc.

J’irai dans la rue
et ne quitterai pas le sol des yeux
ni n’adresserai des oraisons dolentes.

J’irai dans la rue
avec mes sourires mûrs
avec tous mes saints vaincus
pour rire à gorge déployée
du Dieu mort crucifié.

Le vendredi de la Passion
j’irai dans la rue
vêtu de blanc – de deuil.

Je laisserai à la maison
ma famille entière
avec ses philosophes bantous
avec mes guerriers balubas
chantant des chansons yorubas.

Je laisserai mes forces à la maison
et je n’irai pas dans la rue
même si le soleil m’y invite
sinon pour le vendredi de la Passion.

*

Un socopé pour Nicolas Guillén (Um socopé para Nicolás Guillén) par Tomaz Medeiros (1963)

Ndt. Au sujet de socopé, voir la note 1. Nicolas Guillén, le célèbre poète cubain, est l’auteur d’un poème Negro bembón (Noir lippu, Noir à la grosse bouche ; signifie également « idiot » en espagnol), auquel il est fait allusion ici. Comme dans le poème de Guillén, Medeiros se sert du terme bembón comme refrain ; il ne cherche pas à le traduire et emploie simplement la forme « lusophonisée » bembom, qui ne semble pas attestée par ailleurs. J’aurais pu faire de même ; peut-être était-ce le meilleur choix compte tenu du fait que « grosse-bouche » laisse de côté l’autre sens, plus péjoratif encore, du terme espagnol…

Connais-tu,
Nicolas Guillén,
l’île au nom saint ?

Non ? Tu ne la connais pas ?
L’île aux caféiers fleuris
et aux cacaoyers se balançant
comme les seins d’une vierge ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Tu ne connais pas l’île métisse
des enfants sans pères
que les femmes noires de l’île promènent dans les rues ?

Tu ne connais pas l’île-richesse
où la misère marche
sur les pas des gens ?

…..Grosse-bouche, Nicolas Guillén
…..Nicolas Guillén, grosse-bouche.

Oh ! viens voir mon île,
viens voir de là-haut,
depuis le sommet de notre Sierra Maestra.
Viens voir de toute ta volonté,
dans le creux de ta main pleine.

Ici il n’y a pas de yankees, Nicolas Guillén,
ni les rythmes sanglants de tes champs de cannes.

Ici personne ne parle de yes,
ni ne fume des cigares ou
du tabac étranger.

(Qu’importe, Nicolas Guillén,
Nicolas Guillén, qu’importe ?)

Connais-tu
l’île du Golfe ?

…..Grosse-bouche, grosse-bouche
…..Nicolas, grosse-bouche.

*

Chemins (Caminhos) par Tomaz Medeiros (1959)

Demain,
Quand les pluies tomberont,
Les feuilles crieront d’espoir
Dans les bras des arbres,
Les hommes oublieront leurs pas incertains,
La force du Soleil et de la Lune fouettera
Implacablement
Le visage de la terre,

Demain,
Quand la force des fleuves
Répandra son sang dans la distance des champs,
Le ventre des fleurs mûrira d’enfants,
Les pierres du chemin se tairont de douleur,
Les visages de hommes souriront de nouveau,
Les mains des hommes s’ouvriront à nouveau,

Demain,
J’irai à grands pas
Sur les chemins longs et sûrs,
J’irai à grands pas
Sans cœur de martin-pêcheur
ou ceintures de mouchoirs bénits3,
J’irai par les ténébreux chemins de la vie,
J’irai
De tam-tam
…………….en
…………………tam-tam,
J’irai
Défier les plus tragiques destins,
à la tombe de Nhana4, ressusciter mon amour.
J’irai.

3 Le cœur de martin-pêcheur (coração de conóbia) et les ceintures de mouchoirs bénits (cintas de panos com bênçãos de Dios), « mouchoirs » qui sont d’ailleurs sans doute plus des bandanas que des mouchoirs à proprement parler, désignent manifestement des amulettes.

4 Tombe de Nhana : traduction de campa de Nhana, dont je n’ai trouvé aucune trace, si ce n’est qu’il existe une localité du nom de Nhana en Angola.

Tableau exposé à la galerie ICA (Identidade Cultural e Artística) de Sao Tomé (capitale), mars 2016. Je ne connais pas le nom de l’artiste et ma source ne le cite pas. (Sa signature est en bas à droite)

Poésie du Malawi

Parmi les pays d’Afrique peu connus du public français, le Malawi est sans doute l’un des moins connus. Ancienne colonie britannique du Nyassaland, incluse dans la Fédération de Rhodésie (avec les actuels Zimbabwe et Zambie), le territoire est devenu indépendant en 1964. Il fut alors dirigé de manière autocratique par Kambuzu Banda (Hastings Kambuzu Banda, connu en Grande-Bretagne sous le nom de Hastings Banda et dans son pays sous celui de Kambuzu Banda) jusqu’en 1994. Leader local de l’ANC (le parti de Nelson Mandela) à la charnière des années cinquante et soixante, le « Président à vie » Kambuzu Banda adopta au plan international une ligne anticommuniste et passa des accords de coopération avec le régime d’apartheid d’Afrique du Sud ainsi qu’avec le Portugal maître du Mozambique voisin, et fut l’un des rares dirigeants africains à soutenir l’intervention américaine au Vietnam. Il ferma en même temps le pays aux influences extérieures, interdisant par exemple la télévision (qui n’a été introduite au Malawi qu’en 1996, juste avant le Bhoutan en 1999 et Tonga en 2000 ; à noter que la télé ne fut introduite en Afrique du Sud qu’en 1976, en raison de l’opposition du pouvoir afrikaner).

Du fait de ce relatif isolement, la littérature du Malawi indépendant s’est en partie développée à l’étranger. Plusieurs des poètes ici représentés ont en effet dû quitter leur pays, et le premier poème que j’ai traduit s’appelle d’ailleurs En exil.

Je me suis servi de l’anthologie de poésie anglophone The Time Traveller of Maravi: New Poetry from Malawi (Malawi Writers Union, Malawi, 2011) (Le Voyageur dans le temps venu de Maravi : Nouvelle poésie du Malawi) compilée et présentée par Sambalikagwa Mvona et Hoffman Aipira. (Maravi est le nom d’un État bantou de la région des 16e et 17e siècles.)

Les poètes représentés sont MM. Frank Chipasula (1 poème), Zangaphee Joshua Chizeze (3), Dexter Kaunda (1), Jack Mapanje (1), Felix Mnthali (2), Kwalipwina Mpina (1), Ngondolera Mwangupili (1), Anthony Nazombe (2), Willie Zingani (1), et Sambalikagwa Mvona (1).

*

En exil (In Exile) par Frank Chipasula

Ton cœur lève ses ailes
Quand l’herbe sent que tu la touches,
Les grandes échelles de la pluie tambourinent des parades militaires,
Le tonnerre rugit comme un million de lions,
Et les yeux de ton cœur sourient
Quand la pluie éventée t’apporte un arôme
De mangues dans les nouvelles du jour fanées.
Tes dents interrogent chaque crevette
Et scorpion de mer quand
L’Amérique brûle ta bouche.
Au cœur de tes cauchemars tu cherches les angéliques
Bébés dans les sataniques visages de ton peuple.
Dans la cacophonie des voix étrangères
Qui sont comme qui dirait on pourrait dire gratuites
Pour tous tu polis la tienne tu aplanis
Ta langue et luttes pour empêcher
La langue de tes enfants de fouler illicitement
Le gazon non entretenu
De ce langage chaotique. Ton visage
Est absent de ceux qui se lèvent pour te saluer.
Un mot récemment tombé dans ta langue maternelle
Arrive tard et bégayant pour dire la boutade,
Incapable de nommer les plantes qui sourient dans ton jardin.
Comme une chèvre en chaleur, tu renifles l’air
Après l’odeur familière de la fièvre jaune.
Le soleil, d’une démarche folle, s’éloigne de toi
Et te donne en été plus de lumière
Que tu n’en peux avoir l’usage, quand il met tant de temps à se coucher.
Tandis qu’en hiver il boude et te tend
Un morceau de ténèbres qui dure un siècle,
Tu scrutes le ciel en quête des corbeaux à nœud papillon blanc
Et de temps à autre tu ramasses ta coquille,
Rampes vers plus de sécurité, tes doigts de pied toujours tournés
Vers ta maison. Quand tu prononces le nom de ton pays,
Tout le monde sait que tu es un Martien
Et court chercher la plus récent mappemonde.

*

Si les si étaient des si (If Ifs Were Ifs) par Zangaphee Joshua Chizeze

Si les mauvaises herbes ne poussaient pas
Sur les crêtes de labour du paysan
Il ne les haïrait point
Mais les aimerait comme le soleil aime le jour.

Si la pierre ne restait pas à
Attendre l’orteil inattentif
Elle ne se ferait pas abreuver d’injures
Par des lèvres ondulant de colère.

Si des pustules de roche ne s’étaient pas trouvées
Sur le site de construction du promoteur
Comme un buisson sur le chemin du rhinocéros
Elles ne béeraient point, détruites à l’explosif.

Si les mangues étaient toxiques
L’inimitié ne serait point douce,
Comme l’odeur de la mort
Elles repousseraient toutes lèvres.

*

Message à M-1 (Message to M One) par Zangaphee Joshua Chizeze

Dis aux camarades
Dis-leur que
Par ici
Le fardeau
De la liberté
Chaque jour
Devient plus lourd
Dis-le leur…

Le bonheur
Est comme le brouillard
Sur une montagne ;
Il ne reste jamais longtemps
Au même endroit.

*

Discours silencieux (Silent Speech) par Zangaphee Joshua Chizeze

Une sonnerie résonne dans l’appareil ;
Quelqu’un a composé mon numéro.

Je place le combiné contre mon oreille ;
Je dis allô pour l’inviter à parler
Mais aucune voix ne répond.
Je répète plus fort allô, allô
Mais toujours aucune voix,

Je ne sais pas qui est à l’autre bout
Du fil, pourtant il y a quelqu’un,

Quelqu’un qui a fait mon numéro, mais qui sait que sa
Liberté de me parler

Et la mienne de l’écouter
Sont sous contrôle. Ce n’est pas un silence arrogant ;

Il ou elle a besoin d’exprimer
Quelque chose.

Tenant les combinés contre
Nos oreilles,

Nous attendons le moment
Où nous serons libres de parler
Peut-être demain, peut-être bien plus
Tard, mais tandis que

Nous attendons, nous sommes sûrs que ce que nous ne pouvons dire
Dit beaucoup.

*

Quand ils n’avaient pas encore voyagé (Before They Travelled) par Dexter Kaunda

Ils rient de notre ville
La trouvant trop petite
Ils rient de nos grands immeubles
Disant que ce sont des supérettes de bidonville
Ils se moquent de nos routes à quatre voies
Prétendant que ce sont seulement des voies souterraines
Les machines à laver les ont rendus paresseux
Et ils rient quand ils nous voient laver notre linge à la main,
En visitant notre musée ils n’arrêtaient pas de rire
Je ne comprenais pas pourquoi
Quand ils m’ont interrogé au sujet de notre Galerie nationale
Je ne sus que répondre.

Pourtant ils sont d’ici
Et nous avions l’habitude d’aller au zoo pieds nus
Et de porter les mêmes pantalons chaque jour à l’école
Ils ont couvert de détritus cette même ville
Et mangé avec les mains
Avant de familiariser leurs mains avec le couteau et la fourchette
Quand ils n’avaient pas encore voyagé.

*

À présent que le 11 septembre est censé définir Monsieur Civilisation Occidentale (Now that Sept. 11 Should Define Mr Western Civilisation) par Jack Mapanje

Je me rappelle le jour où j’ai été convoqué au British Council,
Au pays ; j’avais obtenu la Bourse du Commonwealth

Pour étudier à l’Université de Londres. La dame du British Council
Qui nous recevait nous déclara que, pour tirer le plus grand profit

De nos études en Grande-Bretagne métropolitaine, nous devions écouter
Attentivement ce qu’elle avait à nous dire au sujet de la civilisation ; – elle

Prononça le mot comme si c’était une sorte de châtelain dont
Nous aurions dû entendre parler à l’école de notre village il y a longtemps

Ou peut-être un gentleman en costume rayé, nœud
Papillon et chapeau melon prêt à s’asseoir à une table brillante

D’argenterie pour déguster tous les trucs délicieux que nous
N’aurions jamais espéré manger. Car la bonne dame tomba dans une transe

Mortelle et, en défense de la loi qu’elle craignait que nous
Brisions bientôt, souligna : « Si vous n’écoutez pas, vous vous trouverez

Bien embarrassés lorsque vous serez invités par les gens ‘civilisés’ ! »
C’est-à-dire là où les gens mangent avec des couteaux, des fourchettes, des cuillères ;

Boivent dans des tasses, des coupes et des verres ; pas avec les mains, ni
Avec des branches, ni dans des calebasses !

La dame nous montra ensuite comment une table civilisée devait être
Dressée, avec les assiettes minutieusement placées

Devant nous, les couteaux à droite, les fourchettes à gauche,
Couteaux et cuillères au-dessus ; quels couteaux allaient avec

Quelles fourchettes et quels mets ; comment nous devions commencer
Par les couteaux et fourchettes les plus à l’extérieur de l’assiette en allant vers

L’intérieur, pour ainsi dire. « Vider son verre comme des cow-boys
Américains ne serait pas convenable ! », souligna-t-elle. « Vous voyez ce que je

Veux dire. » Bien sûr, nous ne voyions pas du tout ce qu’elle voulait dire,
Jusqu’au moment d’être reçus au siège du British Council au

65 Davis Street, Londres, SW1, quand les règles sociales de la bonne dame
Subirent une altération radicale. Ne fûmes-nous pas en effet invités

À « faire la queue dans un des restaurants de Bond Street pour
Déjeuner » ? et là ne dûmes-nous pas prendre nos fish’n’chips

Avec les doigts, dans les cônes en papier journal du journal Evening Standard
De Londres ? Marchant jusqu’au marché aux puces de Portobello

Ce soir-là, n’avons-nous pas ri, mais ri, au point
D’en lâcher des vents, les larmes nous coulant le long des joues, voyant

Les règles de la bonne dame du British Council si désinvoltement enfreintes par
Ses potes ! C’était il y a des années, mais à présent que le 11 septembre

Définit le Marquis de la Civilisation Occidentale du Nouveau Millénaire
J’ai pensé que vous aimeriez savoir quand je fis connaissance avec le mec.

*

Mon père (My Father) par Felix Mnthali

Pour que nous puissions avoir une vie
Et une bonne vie
Il souffrit
La poussière de chrome
L’enfer des crassiers
Dans les mines de Selukwe Peak
La pitance
des multinationales américaines.

Ils pensèrent que c’était la montre
Sur laquelle ils avaient gravé son nom
Pour bons et loyaux services
Qui le faisaient sourire…
Ils ne virent jamais les Noirs
Comme des hommes doués d’ambition
Mais seulement comme une main-d’œuvre
Le long bras de leur
Destinée manifeste
La source vitale
De leurs métaux stratégiques ;
Il souriait parce qu’un jour
Un jour
Ses fils reviendraient.

*

Néocolonialisme (Neo-colonialism) par Felix Mnthali

Surtout définissez des standards
Prescrivez des valeurs
Fixez des limites : imposez des bornes

Alors – même si vous n’aviez pas de satellites
Dans l’espace
Ni d’armes de valeur –
Vous régnerez sur le monde.
Quelque chanson que vous chantiez
Ils danseront,
Quelque eau de cale que vous répandiez
Ils laperont
Et choisiront pour vous
Leurs minéraux rares
Et leurs riches forêts.

Ils viendront à vous
Avec crainte et tremblement
Car le jeu se jouera
Selon vos règles
Et donc le jeu se jouera
Seulement quand
Vous ne pouvez que gagner.

Surtout,
Prescrivez des valeurs
Et définissez des standards
Puis asseyez-vous
Pour laisser le « Tiers-Monde »
Tomber dans votre giron.

*

Mon empereur est un vampire (My Emperor is a Vampire) par Kwalipwina Mpina

1ère partie : Louange et Vénération

Ô Empereur
Chante de joie
Ton visage maternel est masqué

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec :
Il trace des lignes parallèles
Monte sa bicyclette
Sonne sa cloche
Seul.

Mon empereur est une ombre
Mon empereur est un lion
Mon empereur est un serpent
Mon empereur est un appas :
Attrape-le et tu es attrapé.
Mon empereur est un nuage ailé
Mon empereur est un soleil faiblement éclairé
Mon empereur est une barre de fer
Qui frappe comme l’éclair
Qui saisit comme les crabes
Qui tire vers le bas comme la gravité.
Mon empereur est un caméléon
Qui a le pouvoir
De donner et de reprendre
De marier et de séparer
De planter et de déraciner
D’user et d’abuser

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec.

2e partie : Larmes de crocodile

Oh mon pays
Notre peuple
Notre économie

S’en sont allés…
Puisse-t-il pousser des ailes
À nos idées
Pour qu’elles volent plus haut que les aigles
Que nos pensées
Apprennent à se reproduire vite
Comme les chromosomes
Que nos bouches
N’apprennent jamais à cracher du venin.

Que nos actions
Apprennent à pardonner et à oublier
Pour que
Notre économie
Notre peuple
Notre pays
Puissent vivre et chanter de joie.

*

La Genèse (The Genesis) par Ndongolera Mwangupili

Ndt. Un poème mêlant paléologie, paléoanthropologie et légendes africaines. Uraha est un site paléoanthropologique au Malawi où ont été retrouvés des restes humains datés de 2,4 millions d’années. Le site fait partie du lit fossilifère de Chiwondo (Chibondo dans le poème). Le « corridor des hominidés », représenté par la section malawienne de la vallée du Rift, est un corridor de migration des hominidés vers l’Afrique du Sud, selon le paléoanthropologue allemand Friedemann Schrenk (1988). Le Malawisaurus est le nom scientifique d’un dinosaure de la famille des Titanosaures (voyez, à la suite du poème, la photo de sa tête reconstituée). Chiuta est le nom de Dieu en chewa, représenté sous la forme de l’arc-en-ciel, Kyala est un autre nom de Dieu, et Kisindile et Filauli sont deux autres divinités (pour ces quatre derniers noms, je m’appuie sur le glossaire annexé à l’anthologie).

À partir d’Uraha, le long
Du corridor des hominidés, la vie se développa.
Les divinités se rassemblèrent
Au sommet de la colline de Rowonyo
Pour commémorer la genèse.

Chiuta, le Grand Arc, couvrit les collines.
Il y eut des couleurs :
Couleur de paix et couleur de vie,
Couleur d’amour et couleur d’espoir.
Les esprits flottaient et volaient
Sur le lac de lumière et de flammes.

Soudain sur le lit de Chibondo
Des chants tonitruants résonnèrent.
Des hurlements déchirèrent le ciel.
Le Malawisaurus monta
Depuis les savanes des histoires oubliées.
Les collines frissonnaient d’épouvante
Quand les dinosaures terrorisaient le monde.
Voyant l’effroi de la terre,
Kyala, le Suprême,
Se tint sur la colline sacrée en présence
De Kisindile et Filauli et prononça
Les paroles immortelles :
Que muntu soit !
Et muntu, l’homme, vit le jour.

La paix se répandit enfin sur la terre.
La lampe de la paix fut allumée
Et la lune d’amour et de joie
Se leva sur l’univers.

La chambre des histoires fut ouverte.
Les secrets des histoires furent révélés.
Un nouvel espoir germa. L’équilibre régna sur le vivant.

Malawisaurus (source : Wkpd)

*

La Mouche gardienne (The Guardian Fly) par Anthony Nazombe

Je veux chanter les louanges
De ma mouche gardienne ; les ailes croisées
Elle décolle à mon réveil
Ayant écouté mes rêves
Et suivi la salive sur ma joue.

Quand je quitte ma chambre pour la salle de bain
Ou la salle à manger
Elle vient avec moi sur mon épaule
Murmurant de temps à autre
Un conseil à mon oreille.

Elle se pose sur le savon de toilette
Tandis que l’eau coule le long de mon dos.
Elle préside à l’ingurgitation de la soupe
Et annonce le poisson à des kilomètres.

Parfois quand elle s’ennuie ferme
Elle invite des amies à participer à la garde
Mon nez et mes cheveux sont à elles
Mais je suis entraîné dans leurs disputes
Me giflant au passage.

Le soir, lasse mais satisfaite
Elle prend sa place habituelle
Brosse ses cils après la longue chasse de la journée
Et poussant un profond soupir
Me regarde tomber dans le sommeil
« Bonne nuit, ma mouche gardienne » est ma prière.

*

Présences de brume (Misty Presences) par Anthony Nazombe

J’ai entendu leur marche lente sur le gravier du chemin
Au petit matin
Présences de brume murmurant dans le vent
Par delà les rivières, au travers des labyrinthes
De maisons en boîtes d’allumettes et de bazars nocturnes,
Voyageurs venus des marges de la ville
Marquées depuis longtemps pour une démolition rapide
Mais proliférant dans des proportions vertigineuses
Jusqu’à ce qu’une haie cherche en vain à cacher la vue
Aux touristes et personnalités invitées ;
Elles ont marché dans mes rêves
Comme un convoi de guerre, chaussées de bottes au rebut
Pour nourrir des tapis roulants au cœur de la toile d’araignée.

*

Stanley rencontre Mutesa (Stanley Meets Mutesa) par David Rubadiri

Ndt. Mutesa, ou Muteesa, était le roi du Buganda. Il rencontra l’explorateur anglais Henry Morton Stanley en 1875.

J’ai trouvé sur internet une version légèrement différente de ce poème (d’où, notamment, a disparu la référence aux Masaï – à moins que je traduise de façon erronée le mot Masai, mais, le terme ne figurant pas dans le glossaire annexé à l’anthologie, je suppose qu’il n’y a pas d’ambiguïté quant au sens. Cette référence n’est d’ailleurs pas très explicite mais elle semble faire des Masaï, d’après le parallélisme de la structure du poème, un équivalent humain du vautour charognard. Les écrits de Stanley renseigneront peut-être le lecteur sur ce point.

Ce qu’ils endurèrent ;
La chaleur du jour
Le froid de la nuit
Et les moustiques qui les suivaient partout.
Telle était l’époque et
Eux se dirigeant vers un royaume.

La mince ligne lasse des porteurs
En haillons malpropres pour se couvrir ;
Les coffres pesants, cabossés
Qui tombaient sans cesse de leurs têtes rasées.
Leur tempérament turbulent
Le soleil de plomb, accablant
Avec son coucher l’espoir
Quand chaque jour les vidait de leur sueur et
Les mouches s’agglutinaient sur leurs dos fumants.
Tel était le convoi
La saison chaude commençant.

Chaque jour tombait un poney, exténué,
Laissé aux vautours dans les plaines ;
Chaque jour un squelette humain s’écroulait,
Laissé aux Masaï dans les plaines ;
Mais le convoi avançait
Son chef kaki à sa tête
Lui l’esprit qui inspire
Lui la lumière de l’espoir.

Puis vint l’après-midi pour le convoi affamé,
Un convoi fiévreux et affamé ;
Le Nil et le lac Nyanza1
Comme deux jumeaux
D’azur dans la verte campagne
Le convoi bondit en chantant
Comme des gazelles au point d’eau
Les cœurs battaient plus vite
Les fardeaux semblaient légers
Quand l’eau fraîche lapait leurs pieds douloureux.
Finie la crainte des hyènes faméliques
Seulement les récits héroïques quand
À la cour de Mutesa les feux sont allumés.
Finie la chaleur caniculaire du jour
Seulement des chants, des rires et des danses.

Le village observe caché derrière les bananeraies,
Les enfants épient depuis les haies de roseaux.
Tel fut l’accueil
Pas de femmes pour chanter la bienvenue
Ni de tam-tams pour saluer l’ambassadeur blanc ;
Seulement quelques signes de tête par des visages vieux
Et un roulement de tambour
Pour convoquer aux palabres la cour de Mutesa
Car le pays était hésitant.

La porte de roseaux s’ouvre,
On fait silence
Mais seulement un moment –
Un silence scrutateur.
Le grand roi africain s’avance
Surplombant le mince homme blanc barbu
Puis saisissant sa fine main blanche
Il parvient à murmurer
« Mtu Mweupe Karibu »
« Sois le bienvenu, homme blanc »
La porte de roseaux polis se ferme derrière eux
Et l’Occident est entré.

1 Lac Nyanza : nom swahili du lac Victoria (glossaire en annexe de l’anthologie).

*

Le Vol Sorcière d’Afrique N° 1 (African Mfiti Flight No. 1) par Willie Zingani

Bienvenue à bord
Du vol N° SDA1
Au départ de Blantyre
…Et à destination de Jubeki2.

Tenez-vous prêts pour le décollage :
Assurez-vous d’être tout nus,
N’attachez pas vos ceintures,
Les fumeurs de chigambwe3 peuvent fumer.
…Un vol de 1.500 miles
…Dure une seconde,
Le capitaine Chikanga4 et son équipage
Vous souhaitent un agréable voyage
Et un merveilleux séjour à Jubeki.
…Prenez note :
Jubeki est beaucoup trop électrifiée,
Faites attention en sautant
D’un cimetière à l’autre.
…Merci !

2 Jubeki : Johannesbourg (glossaire de l’anthologie).

3 chigambwe : tabac roulé dans des feuilles de maïs (glossaire).

4 Chikanga : nom d’un ancien sorcier célèbre en Afrique centrale (glossaire).

*

Débats parlementaires (Parliamentary Deliberations) par Sambalikagwa Mvona

Sorciers des nouveaux statuts
Ces scorpions des nouvelles législations et politiques publiques
Où hommes et femmes, vieux et jeunes
Font parade de mots de construction et destruction,

C’est un grand défi pour le parti au pouvoir, et en même temps
Une longue route sinueuse pour l’opposition.
Dans ce processus de construction de la nation
Les tempéraments entrent en lice en tant qu’Honorables Membres
Raisonnent au-delà de leur intellect, tandis
Que d’autres traitent tout cela de cirque.

Dans l’Auguste Assemblée
Le code vestimentaire tellement rigide, tellement conservateur,
Différentes coupes de costumes aux motifs différents
Aux couleurs différentes, quel que soit le temps,
Se surpassant les uns les autres de cette manière ;
Quand les débats parviennent à leur paroxysme
Le rappel au Règlement crispe l’assemblée
C’est un champ de batailles de doigts agités et de doigts pointés
Des voix répondant à des voix en houles tumultueuses
La voix de chaque membre aime être entendue
La sueur coulant sur les fronts lisses
Un langage non parlementaire imprègne l’assemblée
Comme une beuverie
Tout ça au nom de la démocratie.

Les membres du Parlement sont ici en complète servitude
Les idées éclipsées par la directive du parti
Car seuls leurs partis politiques importent ici
En tout temps, toute session, chantant les slogans de leurs
Hommes au pouvoir, mais sans la moindre conversion.

La démocratie est tolérante
Et en même temps coûteuse et chronophage
L’argument de la majorité
Est défendu par l’opposition dans un langage différent,
Avec une prononciation différente
Et chaque discours est hué par le côté opposé
Et soutenu par le sien.

À mesure que le jour avance
Le Président perd son calme,
Perd son énergie, son charisme
Deux cents discours bruyants contre
Une noble voix
Quatre cents bras acharnés contre
Deux bras conciliateurs.

Comme les nombreux rappels au Règlement
Les demandes de suspension déstabilisent
Le Président de cette Auguste Assemblée.

Mais les mauvaises années vont et viennent
Les paroles rudes vont et viennent
Les Présidents vont et viennent
Et en même temps les années se suivent et se ressemblent
Tandis que les Honorables Membres bâillent et rêvent.

Et quand on pense à l’argent et au temps
Dépensés en campagnes électorales et frais de campagne
Sur la bourse durement gagnée du contribuable
Et tout ce qui pourrait être fait
N’avez-vous point parfois le sentiment
Que les Parlements sont une insulte
Aux électeurs ?