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Poésie du Cap-Vert (traductions)

Les présentes traductions de poèmes n’ont pas, contrairement aux précédentes de ce blog, le mot « révolutionnaire » dans leur titre. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, qui étaient une même entité administrative dans l’empire colonial portugais, ont certes une histoire révolutionnaire, notamment marquée par la figure d’Amilcar Cabral, héros de la lutte pour l’indépendance et fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC, renommé, quand un coup d’État militaire renversa le gouvernement en Guinée-Bissau en 1980, Partido Africano da Independência de Cabo Verde, PAICV), parti communiste qui fut le parti unique au Cap-Vert de 1975 à 1990. Cependant, l’anthologie de poésie capverdienne dans laquelle j’ai choisi des poèmes écarte par principe les poèmes trop liés selon le compilateur à la guerre d’indépendance et à la guérilla révolutionnaire. Comme, par ailleurs, j’ai trouvé très belle, en général, la poésie que j’ai lue dans ces pages, j’ai tenu à en traduire quelques poèmes sans considération du fil rouge qui a été le mien jusqu’à présent, à savoir la poésie révolutionnaire. Le thème révolutionnaire n’en est pas moins présent dans certains poèmes qu’on peut lire ici.

L’anthologie en question s’intitule No reino de Caliban: Antologia panorâmica de poesia africana de expressão portuguesa (1975) (Au royaume de Caliban : Anthologie de poésie africaine d’expression portugaise), par Manuel Ferreira. Les trois volumes qui composent cette anthologie de poésie lusophone d’Afrique, publiée au lendemain de la chute de la dictature au Portugal et dédiée aux mouvements de libération nationale des peuples d’Afrique lusophone, restent une référence majeure sur le sujet. Le volume I est consacré au Cap-Vert et à la Guinée-Bissau.

Manuel Ferreira explique que le Cap-Vert présente des caractéristiques tout à fait particulières en Afrique lusophone. C’est le seul pays qui présente selon lui une véritable culture créole, qu’il appelle cabo-verdianidade, issue d’un haut degré de métissage racial et culturel. La population du Cap-Vert, d’après un recensement de 1950, était composée de 69,6 % de métis (de Blancs et Noirs), contre 7 % à Sao Tomé-et-Principe, 0,8 % en Guinée-Bissau, 0,7 % en Angola et 0,4 % au Mozambique (p. 53). Cette créolisation se traduit notamment par l’existence d’une langue créole à part entière, qui est la langue maternelle des Capverdiens, le portugais en tant que tel étant une langue qu’ils apprennent à l’école. (Les échantillons de poésie en langue créole cap-verdienne contenus dans l’anthologie, dont certains traduits en portugais par Ferreira, n’entrent pas dans notre champ.) Cette population descend des premiers colons portugais et de leurs esclaves noirs, qui s’établirent à partir du quinzième siècle dans cet archipel jusqu’alors entièrement inhabité.

Les poètes ici retenus sont : Jorge Barbosa (4 poèmes), Manuel Lopes (4 poèmes), Osvaldo Alcântara (1 poème), António Nunes (1 poème), Arnaldo França (1 poème), Tomaz Martins (1 poème), Aguinaldo Fonseca (6 poèmes), Ovídio Martins (3 poèmes), Mário Fonseca (1 poème), et Dante Mariano (1 poème).

Pour autant que j’en puisse juger, Jorge Barbosa, Manuel Lopes, Osvaldo Alcântara, António Nunes, Arnaldo França, Tomaz Martins et Ovídio Martins ne sont ni Noirs ni métis. Cela correspond à la sélection de Ferreira, les poètes inclus dans son anthologie du Cap-Vert étant, selon ses propres statistiques, pour 30 % d’entre eux métis et pour 6 % Noirs (p. 39), c’est-à-dire que 64 % sont Blancs. Sur les 23 poèmes que j’ai traduits, 15 étant écrits par des Blancs, cela fait 65 % : sans l’avoir fait exprès, ma propre sélection reflète fidèlement la sociologie de la poésie capverdienne de l’époque.

Mais trêve de chiffres, il est temps que le lecteur se penche sur cette poésie singulière et attachante, marquée par la mer, l’insularité, une forme si l’on veut créolisée du spleen lusophone, la saudade, l’humanité profondément touchante des « flagellés du Vent d’est » dans leur désir de fraternité : « Les vagues ne sont pas des murs / ce sont des liens / d’algues / qui serviront de lit / à la grande aurore » (Ovídio Martins).

41 ans d’indépendance du Cap-Vert, avec le drapeau du PAIGC et une belle représentation stylisée des dix îles de l’archipel

*

Prélude (Prelúdio) par Jorge Barbosa (1956)

Lorsque le découvreur posa le pied sur la première île
il n’y avait pas d’hommes nus
ni de femmes nues
épiant
innocents et craintifs
depuis les fourrés.

Il n’y eut pas de flèches empoisonnées sifflant dans l’air
pas de cris d’alarme et de guerre
dont l’écho résonne par les montagnes.

Il y avait seulement
les oiseaux de proie
…..aux serres effilées
les oiseaux de mer
…..à l’ample vol
les oiseaux échassiers
…..chantant des mélodies inédites.

Et la végétation
dont les graines étaient venues
collées aux ailes des oiseaux
entraînées jusque-là
par la furie des éléments.

Quand le découvreur arriva
et sauta du canot sur la plage
enfonçant
son pied droit dans le sable mouillé

il se signa
inquiet encore et surpris
pensant au Roi
à cette heure alors
à cette heure initiale
commença pour nous de s’accomplir
notre destin à tous.

*

Frère (Irmão) par Jorge Barbosa (1941)

Tu as traversé les Mers
dans l’aventure de la pêche à la baleine,
dans ces voyages pour l’Amérique
d’où les bateaux parfois ne reviennent jamais.

Tu as les mains calleuses à force de tirer
sur le gréement des bateaux en haute mer ;
tu as vécu des heures d’attente cruelles
dans la lutte contre les tempêtes ;
et souvent t’as accablé la langueur marine
des calmes plats interminables.

Dans la chaleur infernale des fournaises
tu as alimenté de charbon les chaudières des bateaux-vapeur,
…..en temps de paix
…..en temps de guerre.

Et tu as aimé avec l’impétuosité sensuelle de notre peuple
les femmes des pays étrangers !

À terre
sur nos pauvres Îles
tu es l’homme à la pioche
ouvrant des canaux aux eaux des berges fertiles,
creusant la terre sèche
des régions ingrates
…..où parfois la pluie tombe à peine
…..où parfois la sécheresse est un fléau
…..et un tragique paysage de famine !

Tu apportes à tes bals
la
mélancolie
au fond de ta joie,
…..quand tu accompagnes les Mornas avec les attitudes graves du violon
…..ou serres au son de la musique créole
…..des femmes adorables contre ta poitrine…

La Morna1
on dirait l’écho dans ton âme
de la voix de la Mer
et de la nostalgie des terres lointaines
où la Mer te convie,
l’écho
…..de la voix de la pluie tant attendue,
l’écho
….de la voix intérieure en chacun de nous,
….de la voix de notre tragédie sans écho !
La Morna…
elle a reçu de toi et des choses qui nous entourent
l’expression de notre humilité,
l’expression passive de notre drame,
de notre révolte,
…..de notre silencieuse révolte mélancolique !

L’Amérique…
l’Amérique c’est terminé pour toi…
Elle a fermé ses portes à ton expansion !
Ces Aventures sur les Océans
n’existent plus…
Elles existent seulement
dans les histoires du passé que tu racontes,
la pipe aux lèvres
et avec des rires joyeux
qui ne parviennent pas à cacher
ta
mélancolie…

Ton destin…
Ton destin
que sais-je !

Vivre toujours courbé sur la terre,
notre terre,
…..pauvre,
…..ingrate,
…..aimée !

Être emporté peut-être un jour
par la haute vague d’un temps de sécheresse !
comme un de nos bateaux
qui voyagent au milieu des Îles
et que l’Océan finit aussi par emporter un jour !

Ou bien quelque autre fin
humble
anonyme…

…..Ô Capverdien humble
…..anonyme
…..– mon frère !

1 La Morna : La morna est un genre musical du Cap-Vert.

*

Poème de la Mer (Poema do Mar) par Jorge Barbosa (1941)

Le drame de la Mer,
l’inquiétude de la Mer,
…toujours
…toujours
…en nous !

La Mer !
encerclant
emprisonnant nos Îles,
rongeant les rochers de nos Îles !
laissant l’émail de son salpêtre sur le visage des pêcheurs,
résonnant sur le sable de nos plages,
frappant de sa voix les montagnes,
bringuebalant les bateaux de bois qui visitent ces côtes…

La Mer !
mettant des prières aux lèvres,
laissant dans les yeux de ceux qui sont restés
une nostalgie résignée de pays lointains
qui viennent jusqu’à nous dans les images des illustrés
les films de cinéma
et dans cet air d’autres climats qu’apportent avec eux les passagers
quand ils débarquent pour voir la pauvreté de la terre !

La Mer !
l’attente de la lettre lointaine
qui n’arrivera peut-être jamais !…

La Mer !
Saudades des vieux marins racontant des histoires du temps passé,
histoires de la baleine qui un jour renversa le canot,
de beuveries, de rixes, de femmes,
dans des ports étrangers…

La Mer !
en chacun de nous,
dans la chanson de la Morna,
dans le corps des filles brunes,
dans les jambes agiles des femmes noires,
dans la faim de voyages qui hante les rêves de tant d’entre nous !

…Cette invitation de chaque heure
…que la Mer nous adresse, à l’évasion !
…Ce désespoir de vouloir partir
……….et devoir rester !

*

Un moment (Momento) par Jorge Barbosa (1956)

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
presque imperceptible mélancolie ?

Non celle de l’ennui
désespérant et maladif,
Ni nostalgie
ni rumination.

Notre
si légère mélancolie
qui vient je ne sais d’où.
Peut-être un peu
des heures solitaires
passant sur l’île
ou de la musique
de la mer en face de nous
chantant
une chanson sonore
rythmée par les échos du monde.

Qui d’entre nous n’a pas senti
notre
si légère mélancolie ?
celle qui suspend de manière inattendue
un sourire esquissé
et laisse soudain une amertume
dans le cœur,
au milieu de notre joie,
celle qui fait venir dans notre conversation
une parole triste, sans raison ?

Mélancolie qui n’existe presque pas
car elle ne dure qu’un instant
un moment à peine.

*

La Bouteille (A garrafa) par Manuel Lopes (1964)

Qu’importe le parcours
de la bouteille que j’ai lancée à la mer ?
Qu’importe le geste qui l’a trouvée ?
Qu’importe la main qui l’a touchée
…– si c’est un enfant
…un voleur
…ou un philosophe
…qui a libéré son message
…et l’a lu pour soi ou pour les autres ?

Si elle se brise contre les récifs
ou roule dans les sables infinis
ou revient dans mes mains
sur la même plage déserte d’où je l’ai lancée
ou si l’œil d’aucun homme ne la voit jamais
qu’importe ?

……dès lors que la lancer aux ondes vagabondes
…a libéré mon destin
…prisonnier ?

*

Créole (Crioulo) par Manuel Lopes (1964)

Il y a en toi la flamme inquiète
et la lumière intime, cachée, du chaume
– qui est la chaleur qui dure le plus.
La terre où tu es né t’a donné courage et résignation.
Elle t’a donné la faim lors des sécheresses douloureuses.
Elle t’a donné la douleur pour qu’en elle
souffrant, tu fusses plus humain.
Elle t’a fait boire à sa coupe l’aigre-doux de la compréhension
et l’humilité qui naît de la désillusion…
Et elle t’a donné cette attente désabusée
des jours à venir
et cette joie qui se garde
pour les lendemains attendus
en vain…

*

Ruine (Ruína) par Manuel Lopes (1964)

Mer arrêtée dans le soir incertain.
À l’horizon, une voile qui se perd
au-delà des rochers au visage humain.
Voix sans bouche
chante une morna monocordement
quand le Soleil dit au revoir dans le rayon vert.

Le soir est mort
sur la plage déserte.
La voix rauque.
Le ciel est sang ou braise.

Main coupée adresse au soleil absent
un inutile adieu par la porte
ouverte
d’un mur qui fut autrefois une maison…

*

Libération (Libertação) par Manuel Lopes (1964)

Et parce que ton cœur contient
la saudade de la mer et la saudade de la terre
– ton île est grande.

Et parce que tes sens tracent nord et sud
et tracent est et ouest nord et sud
– ton île est grande.

Et parce que tes yeux sont tournés vers le bleu
vers l’au-delà du bleu et vers l’en-deçà du bleu
– ton île est grande.

et parce que ton sang vit le destin de tant de races
dans le même battement d’inquiétudes et de résignations douleurs joies et malheurs
– ton île est grande.

*

Éblouissement (Deslumbramento) par Osvaldo Alcântara (1947)

Tout est étoile dans ma prison.
Ce que je donnerais pour savoir
qui a semé tant de phosphorescences
sur cette terre aride !
Puissé-je être stéréoscope
pour discipliner mes sensations
et choisir ainsi mon offrande
à ce dieu inconnu !
Miracle qui descend je ne sais d’où…
Je contemple avec des yeux atones ce paysage,
et tout me hérisse et me stimule et me tempère.

Himalaya, cratères de bombes,
rictus d’hommes crispés de peur,
je me libérerai avec vous, j’agoniserai avec vous, je tendrai les mains anxieusement avec vous !
Et, enfin, je cueillerai le fruit de cette lente victoire
qui à pas silencieux vient à moi depuis des siècles
comme prix de mes yeux bien ouverts
sur cet aride paysage qui m’éblouit…

*

Terre (Terra) par António Nunes (1945)

Nha Chica, raconte-moi
l’histoire
de mes frères
aujourd’hui perdus
de par le vaste monde…

Nha Chica, je sais :
les années sèches,
les gens à l’agonie,
les maisons sans tuiles,
de porte en porte
les yeux grandissant
le ventre gonflant
un jour ils tombent
avec les yeux vitreux
dans un coin…

Lisbonne, Amérique,
Dakar ou Rio :
– en nous
revient cette idée
partir ! partir !

Résignés,
ceux qui sont restés
continuent d’espérer
que les nuages s’amoncelleront
que tombera la pluie
qui féconde la terre
couvrant les montagnes
couvrant les campagnes…

Ah ! les années d’abondance !
maïs, haricots,
le pilon travaillant,
la fumée dans l’air,
le rire aux lèvres,
grogs, cigares,
percussions, bals
et mariages…

Je regarde ces champs,
je regarde ces mers,
et je sens la Vie
attachée à la terre,
faite de rêves
qui un jour se dissipent
– mais renaissent toujours…

*

Poème d’amour (Poema de amor) par Arnaldo França (1947)

Tes mains pourraient me caresser
et je me croirais alors le seul héros au monde.
Ce qui dans mon corps est feu ardent
pourrait se convertir en hymne
et la poésie se montrerait
dans toute la force de sa nudité.

Mais alors…
M’emprisonnant ton innocent sourire
le sanglot de ta voix pleurant en moi
le souffle de ta présence m’éloignant
et la peur de me trahir
et la peur de briser cet enchantement
faisant de la fuite le seul chemin…

Et c’est pourquoi je t’aime comme un amour distant.

*

Poème pour te parer (À Hortense) (Poema para tu decorares. Para Hortênsia) par Tomaz Martins (1947)

La vie n’est pas ta blonde chevelure
ni tes yeux verts
ni tes lèvres rouges.

La vie est en toi
dans tes luttes, dans tes aspirations,
dans tes angoisses et tes désespoirs.

Je veux te voir
comprendre le feu du camarade
dans cette lutte incertaine qui est sa certitude ;

Quand tu auras les mêmes luttes
et que tu comprendras que la vie est plus grande que tes rêves,
quand tu auras la même énorme volonté de vivre,
en longues journées interminables,
la vie rude de ceux qui lutte
dans un effort glorieux
pour que le soleil sourie à tous,
quand tu apprendras à exiger de la vie
ce que la vie ne peut encore te donner…

Alors, oui,
j’irai te chercher
pleine de désirs
débordante de vie,
pour que tu cries avec moi,
pour que tu chantes avec moi,
tes cheveux blonds dans le vent,
ta bouche vermeille ouverte en un grand sourire…

*

Héritage (Herança) par Aguinaldo Fonseca (1958)

Mon ancêtre esclave
m’a légué ces îles incomplètes
cette mer et ce ciel.

Les îles
voulant être bateaux
naufragèrent
entre mer et ciel.

À présent
c’est ici que je vis
et que je dois mourir.

Mes rêves
aux ailes brisées par le soleil de la vie
rampent comme des reptiles sur le sable chaud
et s’enroulent furibonds
autour du gréement pétrifié de la frégate
aux mille départs frustrés.

Ah mon ancêtre esclave
comme toi
je suis enfermé
dans ce vaisseau fantôme
échoué pour l’éternité
entre la mer et le ciel.

Comme toi
j’ai l’aumône du clair de lune
et pour amante
cette femme de brume, universelle, fugace,
qui va et vient
au bord de la mer
ou bien galope sur le dos des bourrasques
appelant, appelant toujours
dans la voix du vent et des vagues.

*

Maman noire (Mãe negra) par Aguinaldo Fonseca (1951)

La maman noire berce son enfant.

Elle chante l’ancienne chanson
Que ses ancêtres déjà chantaient
Dans les nuits sans aurore.

Elle chante, elle chante pour le ciel
Tellement étoilé, joyeux.

C’est pour le ciel qu’elle chante,
Car le ciel
Lui aussi, parfois, est noir.

Dans le ciel
Tellement étoilé, joyeux
Il n’y a pas de blanc, il n’y a pas de noir,
Il n’y a ni rouge ni jaune.
– Tous sont des anges et des saints
À la garde des mains divines.

La maman noire n’a pas de maison
ni l’affection de personne…

La maman noire est triste, triste,
Et elle a un enfant dans les bras…

Mais elle regarde le ciel étoilé
Et soudain sourit.
Il lui semble que chaque étoile
Est une main qui lui fait signe
Avec bienveillance et mélancolie…

*

Ton drame (Teu drama) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Le drame qui t’as volé l’éclat de ton regard,
…Qui as gravé des rides profondes sur ton visage,
…Et as peint de blanc tes cheveux,
…Personne ne l’a vu ni entendu.

Ce fut un drame distant,
– Un drame loin du monde.
Au fond, bien au fond de toi –
Fait de haines, de vengeances,
De trahisons et d’injustices,
D’incertitudes, d’illusions et d’espérances perdues.

Tout se passa très loin, mais à la lumière du jour,
Alors que résonnaient les cris turbulents des enfants,
Au milieu des magasins et des places pleins d’acheteurs pressés…
Quand un frisson de vie
Entraînait le monde.

Ce fut un drame à la lumière du jour,
Sans cris, sans alarmes,
Sans colonne dans les journaux.

Ah ! ton drame fut un drame distant
Que tu traînas de longues années
Par les rues, dans les magasins,
Sur les tables des cafés.

En toi des centaines de bateaux ont coulé
Avec leur cargaison entière
De tous les ports d’escale
De ta précieuse vie.
Des morceaux d’heures et de jours,
Des haillons d’espoirs,
Flottèrent alors, inutiles,
À la surface des eaux salées de ton existence.

Sans cris de terreur,
Ni appels au secours…
Sans planche de salut
Ou l’espoir d’une côte.

Ce fut un drame distant et brutal,
Énorme et incompréhensible
Comme les choses inconnues.

Sans cris de terreur…
Sans planche de salut…
Sans une main compatissante
Pour allumer une chandelle
Dans la nuit obscure de ton agonie.

*

Poésie nouvelle (Nova poesia) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Pour Amilcar Cabral

Un jour, mystérieusement,
…La Poésie disparut.
…Et beaucoup alors
…Coururent par monts et par vaux
…La recherchant fiévreusement.

Des versants inaccessibles
Furent parcourus en vain.
Cris et mains au ciel,
Larmes, sang et sueur…
Et l’on sacrifiait même
Sa propre vie…
Mais la Poésie était
Irrémédiablement perdue.

Les hommes criaient de rage :
– Ils ne savaient que faire…

Mais, de chaque poitrine contrite,
De chaque larme ou cri,
De chaque geste de douleur,
De tout le sang ou la sueur
En secret naissait
Une Poésie nouvelle.

*

Sécheresse (Estiagem) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Cette dessication silencieuse dans la gorge
je ne sais si elle est venue du vent
ou des entrailles de l’enfer.

Cet horizon étroit
qui strangule les distances et les espérances
je ne sais s’il est fait de sang
ou de poussière rouge.

(Oh ! quel désir d’une caresse
d’ombre fraîche
de branches vertes
et de rochers humides !)

Faudra-t-il que je perde la voix
dans cette mer de soleil
où le paysage est une silhouette floue ?

Si je crie
le cri continue de remuer en moi
car il ne peut sortir
du puits de cette angoisse bâillonnée.

*

Sur la longue route de mon espérance… (Pela estrada longa da minha esperança…) par Aguinaldo Fonseca (1951)

Les cheveux au vent,
Sur la longue route de mon espérance,
Je marche je marche
Au rythme chaud de mon cœur.

Je vais les mains vides, je vais la bouche sèche.
Sur la longue route de mon espérance
Je vais, cueillant tout et abandonnant tout.

Jours, mois, années, je vais, les enterrant
Sous la longue route de mon espérance.

Les gens me regardent
Et me crient, sarcastiques :
– Pourquoi marches-tu, pourquoi souris-tu ?
Quel mystère te fait signe au loin ?

…Les feuilles tombent…
…Le vent glacé hurle
…Sur les terrains vagues.

*

Les Flagellés du Vent d’est (Flagelados do Vento Leste) par Ovídio Martins (1962)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

En notre faveur
il n’y eut aucune campagne de solidarité
les maisons ne se sont pas ouvertes pour nous donner refuge
et les bras ne se sont pas tendus fraternellement
……………pour nous.

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

La mer nous a transmis sa persévérance
Nous apprîmes du vent à danser dans le malheur
Les chèvres nous ont appris à manger des pierres
……….pour ne pas mourir.

Nous mourons et ressuscitons chaque année
…..au désespoir de ceux qui nous barrent
……….le chemin
Obstinément nous continuons de marcher
…..défiant les dieux et les hommes
Et les temps de sécheresse ne nous font plus peur
…..car nous avons découvert l’origine des choses
……….(quand c’était possible !…)

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

Les hommes ont oublié de nous appeler frères

Et les voix solidaires que nous avons toujours
…………….entendues
Ce sont seulement
………………..les voix de la mer
qui nous a salé le sang
……………les voix du vent
qui a ancré en nous le rythme de l’équilibre
…et les voix de nos montagnes
étrangement et silencieusement musicales

Nous sommes les flagellés du Vent d’est !

*

Le Seul Impossible (O único impossível) par Ovídio Martins (1962)

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Folie !

Et pourquoi pas
Enfermer dans la main une étoile
L’Univers dans un labyrinthe ?
Il serait plus facile
D’engloutir la mer
D’éteindre l’éclat des astres

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Absurde !

Et pourquoi pas
Arrêter le vent
Empêcher tout mouvement ?
Il serait plus facile de pousser des montagnes
…………………………avec une fleur
De dévier le cours des eaux
…………………………avec un sourire.

Le bâillon
…..Pour un Poète ?

Ne me faites pas rire !

Essayez d’abord
de cesser de respirer
ou de faire rimer bâillon
avec Liberté.

*

Unis nous vaincrons (Unidos venceremos) par Ovídio Martins

Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
…..par-dessus la mer
Les vagues ne sont pas des murs
ce sont des liens
d’algues
qui serviront de lit
à la grande aurore
Notre amour de liberté
……………et de justice
sera regardé avec admiration
et notre peuple aura droit au pain
Peuple qui travaille
……………mais ne mange pas
Peuple qui rêve
……………et obtiendra
Nous avons la douceur de nos îles
nous avons la certitude de nos rochers
Nous tendons les mains
désespérément nous tendons les mains
capverdiennement nous tendons les mains
…..par-dessus la mer.

*

Comme quand j’étais enfant (Como quando eu era menino) par Mário Fonseca (1962)

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
À la fin d’un jour
Presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin conventionnel
– Tellement belle –
Et je TE donnai un nom : Yeux Noirs.

Je Te rencontrai
Et me trouvai quasi réalisé
Dans ce fait de TE rencontrer
Par hasard dans un jardin au crépuscule.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

Mais ce n’était pas suffisant
De seulement TE regarder
Si grand
Mon désir de TE voir MIENNE.

Je restai à TE regarder
De loin
Longtemps…

En TE regardant
Je désirais TE parler
En TE parlant
Je rêvais de TE toucher
– Si douce –
Avec de longs doigts

De pureté et d’adoration
Libérés
Sur le mystère virginal
De TON corps élancé.

Mais ce n’était presque rien
Mon rêve de TE toucher
Tellement immense
Mon tant d’amour pour TOI

Et TE recevoir TOUTE
fut un instant seulement
sans un baiser seulement

Parce que TU étais fleur
J’eus peur
De TE faner
En TE donnant un baiser.

Je TE rencontrai
Par hasard dans un jardin occasionnel
Un jour presque mort et abandonné
En tout pareil aux autres
Déjà morts et perdus.

Ensuite…
Je ne sais ce que TU as fait
Ou non.
Je ne sais que ce l’on TE fit
Ou non.

Je sais seulement que
Mon moi le plus profond
A pleuré…
COMME QUAND J’ÉTAIS ENFANT

*

Certitude (Certeza) par Dante Mariano

Un jour j’atteindrai le ciel
et j’embrasserai la lune…

Un jour fleuriront
des tulipes noires et des roses d’or
dans les marécages de mon corps
dans les ulcères de mon âme…

Un jour à mon ombre
outragés affamés vagabonds
respireront le souffle impossible
apercevront l’horizon cherché

Les coquillages et l’eau des sources – ensemble
entonneront des balades d’amour
Palmiers et cocotiers
en symphonies syncopées
en délicatesses triomphales
deviendront fous de joie

Et les morts se réveilleront !
……….Car les morts se réveillent !
……………Car les morts sont vivants !

Qu’importe à présent
mes bras mutilés
le ciel que je n’ai pas atteint
la lune que je n’ai pas embrassée ?

… Un jour le ciel tremblera
et la lune se multipliera
en déluges d’argent…

Poésie révolutionnaire d’Angola

Le dictateur Salazar aimait rappeler que le Portugal fut le premier pays colonial européen en Afrique. Ce fut également le dernier pays d’Europe à quitter ses colonies africaines, après la chute de la dictature en 1974 – la Révolution des œillets – en grande partie provoquée par le mécontentement de l’armée et des conscrits face à des guerres coloniales enlisées depuis des années et sans issue.

La guerre coloniale en Angola dura de 1961 jusqu’à l’indépendance en 1975.

Les poèmes qui suivent, que j’ai traduits du portugais, sont tirés du livre Poesia angolana de revolta (Poésie angolaise de révolte), une anthologie compilée et présentée par Giuseppe Mea, et parue en 1975 (Paisagem Editora, Porto). Comme l’indique G. Mea en introduction, une telle publication était impossible au Portugal sous la dictature.

L’indépendance de l’Angola marqua le début d’une guerre civile entre factions, dans un contexte de fort interventionnisme des puissances étrangères. Craignant les conséquences du retrait d’Afrique du dernier pouvoir colonial blanc, l’Afrique du Sud, alors sous régime d’apartheid et de plus en plus bunkerisée, envahit l’Angola de manière « préventive », dans le cadre de ce que Pretoria appelait la défense de ses frontières (et qui comportait d’autres fronts en Namibie et, plus indirectement, au Mozambique), et en soutien de l’une des factions, l’UNITA. Les États-Unis et les pays de l’OTAN appuyèrent l’intervention militaire sud-africaine.

Le Mouvement populaire de libération de l’Angola (Movimento Popular de Libertação de Angola, MPLA) envisageait un développement socialiste du pays. Il reçut de ce fait l’appui de l’URSS et tout particulièrement de Cuba, qui envoya de nombreuses troupes en renfort du MPLA : le contingent sur place en vint à atteindre 52 000 soldats, sans compter quelque 50 000 coopérants civils sur quinze années, selon la page Wikipédia en espagnol « Operación Carlota ». Cuba se désengagea en 1988-90 en contrepartie du retrait sud-africain d’Angola et de Namibie. L’amitié entre Cuba et l’Angola reste forte à ce jour. Le nombre d’experts techniques cubains en Angola en 2017 est d’environ 4 000 (journal cubain Granma, 23 décembre 2017). L’Angola demande régulièrement la levée de l’embargo américain contre Cuba.

La guerre civile en Angola a pris fin en 2002, avec le désarmement de l’UNITA.

Les poèmes qui suivent appartiennent à la mouvance révolutionnaire de la lutte pour l’indépendance de l’Angola. Les poètes sont : Agostinho Neto (dirigeant du MPLA et premier Président de République populaire d’Angola, 1975-79), Aires de Almeida Santos (emprisonné sous la dictature portugaise), Deolinda Rodríguez de Almeida (fondatrice et dirigeante de l’organisation féminine du MPLA, tuée en 1968 à 29 ans), Eduardo Brazão Filho, Eliseu Areia, Emanuel Corgo, Fernando Costa Andrade (MPLA, secrétaire d’État à l’information après l’indépendance), Maurício Gomes, Ngudia Wendel, Octaviano Correia, Pedro de Castro Van Dunen (sic ; il s’agit sans aucun doute de Pedro Castro Van Dunem, alias « Comandante Loy », MPLA, ministre des affaires étrangères) et Rui de Matos (poète, peintre et sculpteur, MPLA, général).

La lutte pour l’indépendance n’a pas suivi une ligne de démarcation selon la couleur de peau. Parmi les douze poètes ici représentés, Eduardo Brazão Filho, Fernando Costa Andrade et Octaviano Correia sont blancs.

*

La Voix de la vie (A voz da vida) par Agostinho Neto

La Vie vous attend
La Vie vous appelle
Venez Frères !
Vous qui allez enchaînés
à des préjugés et à la misère
Vous dont les yeux sont bandés
aveuglés par les idées reçues
Vous les abouliques
qui vous couchez sur vos malheurs
Vous les timides
qui marchez dans les coins obscurs
menacés par des ombres
Vous les hypocrites
qui mendiez votre pain
à la porte de vos ennemis
Vous qui recevez des coups de fouet
et souriez
Vous qui contemplez la nature
et ne voyez pas ce qu’elle a de plus beau
– L’Homme
Vous les abusés
Vous qui devez aimer
Venez !
Cherchons le chemin de la vie
qui nous appelle
Souvenez-vous du rire cristallin de l’enfance
sans peur
les hommes chantant
joyeux en leur liberté
du sourire de la mère
de la dure tâche de ceux qui construisent
de la satisfaction de ceux qui accomplissent leur devoir
Ceci est la vie
et sa voix
le désir palpite dans vos poitrines

*

Sous contrat (Contratados) par Agostinho Neto

Une longue file de porteurs
parcourt la piste
à pas rapides
les corps dolents
aspergeant la poussière des chemins
de leur sueur

Sur le dos nu
ils portent de pesants fardeaux

Et ils marchent
regards lointains
cœurs timides
bras forts
sourires profonds comme des eaux profondes

De longs mois
les séparent des leurs

Ils marchent pleins de nostalgie
et de crainte
…………….–mais ils chantent

Fatigués
recrus de travail
……………–mais ils chantent

Pétris d’injustices
silencieuses au plus profond de l’âme
…………….–et ils chantent

Avec des cris de révolte
noyés dans les larmes du cœur
…………….– et ils chantent

Ils sont passés
se perdent au loin
au loin se perd leur triste chant

Ah !
ils chantent…

*

Sanglants et Ascendants (Sangrentes e germinantes) par Agostinho Neto

Nous
……….de l’Afrique immense
et par delà la trahison des hommes
à travers les forêts majestueuses invincibles
à travers le courant de la vie
inquiète fervente torrentielle des rivières rugissantes
au son harmonieux des marimbas en sourdine
par les regards jeunesse des multitudes
multitudes de bras d’aspirations d’espérance

……….de l’Afrique immense
……………sous la griffe
sanglants de souffrance et d’espoir de peine et de force
saignant sur la terre éventrée par le sang des pioches
saignant sur la sueur des champs de l’asservissement du coton
saignant la faim l’ignorance le désespoir la mort
sur les plaies du dos noir de l’enfant de la mère de l’honnêteté
sanglants et ascendants

……….de l’Afrique immense
noire
et claire comme les matins de l’amitié
ardente et forte comme la marche de la liberté

Nos cris
sont les tambours annonciateurs du désir
nos voix babéliques l’harmonie des nations
nos cris sont des hymnes à l’amour pour les cœurs
fleurissant sur la terre comme le soleil dans les semences
cris de l’Afrique
cris des matins mort-nés dans la mer
enchaînés
sanglants et ascendants

……….–Voici nos mains
ouvertes à la fraternité du monde
pour l’avenir du monde
unies dans la certitude
pour le droit pour la concorde pour la paix

Entre nos doigts poussent des roses
aux parfums de l’indomptable Zaïre
grandioses comme les arbres du Mayombé
Dans les esprits
la marche d’amitié à travers l’Afrique
à travers le monde
Nos yeux sang et vie
tournés vers les mains faisant des signes d’amour partout dans le monde
mains d’avenir-sourire inspiratrices de foi en la vitalité
de l’Afrique de cette humaine terre d’Afrique

……….de l’Afrique immense
ascendants au soleil de l’espérance
créant des liens fraternels dans la liberté du vouloir
de l’aspiration à l’entente
Sanglants et ascendants

Pour l’avenir voici nos yeux
pour la Paix voici nos voix
pour la Paix voici nos mains

de l’Afrique unie dans l’amour.

(Note. J’ai trouvé sur internet une version sensiblement différente de ce poème. Je m’en suis tenu à celle qui figure dans l’anthologie de G. Mea, 1975.)

*

Le Collier de pacotille (O colar de missangas) par Aires de Almeida Santos

Dans cette ruelle du marché…

…..C’est là que je la vis
…..Et que je la connus

Et je fus content
De la regarder passer
Avec son panier sur la tête…
Je ne remarquai pas la couleur de ses robes
Ni ce qu’elle venait vendre.
Je remarquai seulement
Et admirai
Son collier de pacotille.

…..Je sus après
…..Que c’était le souvenir
…..D’un homme avait qui elle avait vécu…
……………………………………………..

Un jour
–Il y a longtemps–
Elle était à la Baia de Luanda
Quand ce soldat,
Ce chauffeur de soute
Ou marin
De cabotage
Passa par là.

…..Il la vit
…..Il l’invita,
…..Elle alla avec lui
…..Et il lui offrit le collier.

Puis il suivit sa route
Et la vie suivit son cours.

…..Quelques mois plus tard
…..Il lui vint un enfant.
…..Il lui plut,
…..Elle fut contente.
…..Puis
…..Son enfant mourut.
…..Elle pleura
…..Et devint folle.
……………………………..
…..À présent
…..Tous les matins
…..On peut la voir passer
…..Sur le chemin du Marché
…..Avec son panier sur la tête.

Et elle compte les jours
Passés à attendre son fils,
Sur les perles de pacotille
Rouges, de la couleur des cerises de Cayenne,
Qu’elle enfile,
Jour après jour,
Sur son collier.

…..Hier
…..Quand je la vis passer
…..Le collier
…..Avait dix rangs…

*

Quand mes frères reviendront (Quando os meus irmãos voltarem) par Aires de Almeida Santos

Quand ma Mère viendra
et amènera
mes frères
nous irons tous vivre
au bord de la route de Catete.

…..Nous aurons à construire de nos mains
…..une jolie petite maison
…..d’adobe
…..où nous habiterons tous.
…..Elle sera rouge
…..et couverte de chaume.

…..Il sera facile de pétrir
…..car la glaise est déjà rouge
…..de tant et tant de sang
…..qui a si longtemps coulé.

Il y aura aussi un jardin
avec des roses et des bougainvillées.

…..Ce sera facile
…..car même si la pluie tarde
…..elles seront arrosées
…..par les larmes tombées
…..de nos yeux à tous.

Quand ma Mère viendra
et amènera
mes frères
nous irons tous vivre
au bord de la route de Catete.

Et nous mangerons le poisson braisé…
Et nous boirons la bière de mil
qui nous viendra du Bié.

Et nous dormirons sur la natte
Bercés par la brise
qui souffle dans les faubourgs du Musseque.

…..Nous nous reposerons
…..après le long chemin parcouru.

…..Nous nous reposerons
…..avant le long chemin qui nous attend.

Ah ! Quand ma Mère viendra
et amènera mes frères
elle sera bien petite notre maisonnette

……….(Car j’ai des millions de frères !)

Quand ma Mère viendra
et amènera
mes frères,
nous disperserons
les cendres de ceux qui sont partis au front,
et nous chanterons,
nous ferons courir
notre joie
sur les versants des montagnes,
sur le sable des dunes,
dans les vallées,
sur les collines,
sur la berge des fleuves
près des fontaines.

……….Il faut que nous chantions !

Ah ! Quand ma Mère viendra
et amènera mes frères,
un feu sera allumé
sur le bord
de chaque chemin
et l’éclat
de chaque étoile
sera plus grand encore…

……….Petite Maman, entends ton fils.

NE TARDE PAS, MÈRE,
HÂTE-TOI…

*

Maman (Mamã) par Deolinda Rodríguez de Almeida

Afrique
Maman Afrique
Tu m’as engendrée dans ton ventre
Je suis née pendant l’ouragan colonial
J’ai sucé ton lait de couleur
J’ai grandi
atrophiée mais j’ai grandi
jeunesse rapide
comme une étoile filante
Quand meurt le féticheur
Aujourd’hui je suis femme
je ne sais plus si femme ou si petite vieille
mais c’est à toi que je viens
Afrique
Maman Afrique

Toi qui m’as engendrée
ne me tue pas
ne maudis pas ton rejeton
sinon tu n’as pas d’avenir,
ne sois pas matricide.
Je suis Angola, ton Angola
ne te joins pas à l’oppresseur
à l’ami de l’oppresseur
ni à ton fils bâtard
Ils se moquent de toi
Tu es entrée dans la souricière
trompée
tu ne distingues pas le vrai du faux
dans ta candide et séculaire vigueur
tu t’es aveuglée
À présent c’est toi

Afrique
Maman Afrique
qui donnes à mon frère bâtard la force
de m’asphyxier
de me clouer sa sagaie entre les côtes

L’oppresseur, l’ami de l’oppresseur
ton fils bâtard
(toi aussi, Maman Afrique ?)
se divertiront
en m’écoutant mourir

Mais Afrique
Maman Afrique
Par amour de la cohérence
Je veux quand même croire en toi.

*

Pluie (Chuva) par Eduardo Brazão, Filho

La pluie n’est pas venue
N’est pas venue voir les pauvres.
Cela fait deux ans, presque trois,
Que la pluie tombe sur la terre des riches
Et n’est pas venue voir les pauvres noirs
Qui lui font fête quand elle vient.

Peut-être que la pluie n’aime pas la fête
Et que c’est pour ça qu’elle tombe ailleurs,
Sur les terres des riches qui ne font pas la fête
Quand la pluie vient.

Cela fait deux ans, presque trois, qu’on ne récolte plus
l’igname, le manioc et les haricots
Les bœufs n’ont plus de fourrage
Ni d’eau.
C’est un malheur,
Le malheur de la pluie qui ne vient pas,
Qui va sur la terre des riches qui ne font pas la fête
Quand la pluie vient.

*

Comparaison (Comparação) par Eduardo Brazão, Filho

Dans le silence de ses lèvres s’est perdu
Le cri de révolte.
La nuit est venue tenir compagnie
À la lumière de la lampe à pétrole.

Un air moribond se jette violent
Contre les murs de la case de glaise et de chaume
Puis plane
Sur la natte de l’enfant mort.

Un chien hurle rageusement.

…Et le lettré dans son petit palais
S’endort dans un fauteuil de la maison Maple
Avec dans les mains le livre Géographie de la faim.

*

Identité (Identidade) par Eduardo Brazão, Filho

Il avait un pagne
Et une case.
Il avait une étable, avant.

Avant, il avait la forêt
Où marcher librement.
Il avait des percussions, des fétiches
et la savane où chasser.

Et soudain
Dans la collision du temps
Je le rencontrai là, sur la route.

Il portait un pantalon
Avec dans sa poche trouée
Une carte d’identité.
Mais il n’avait rien.

*

Le Fouet et le Café (O chicote e o café) par Eliseu Areia

Dans le champ,
Implacable
Le fouet trace un nouveau trait
Rouge sur les flancs du travailleur.
Enfin fatigué
Le contremaître crie dédaigneusement :
« Cela t’apprendra, animal ! »
En s’épongeant le front.

Et tous vont au travail
En silence,
Dans les oreilles gardant
Les sifflements du fouet
Déchirant la peau de leur camarade.

À Luanda,
Un monsieur distingué
Après avoir bien déjeuné
Demande un café.

*

Option (Opção) par Eliseu Areia

Si être noir c’est
être esclave ;
Si être blanc c’est
fouetter des esclaves…

Alors je préfère être noir !

*

Le Sang (O sangue) par Eliseu Areia

Si vous croyez
Amer
Le sang perdu par l’esclave
Pour ne pas se résigner à être esclave…
Comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
Amer
Le sang perdu par le guérillero
Dans la lutte pour la libération d’un peuple…
Comme vous êtes naïfs !

Si vous croyez
Amer
Le sang perdu par l’Homme
En défense de la Justice et de la Vérité…
Comme vous êtes naïfs !

Seul est amer le sang
versé en vain.

*

Contre la négritude (Contra a negritude) par Emanuel Corgo

Les anneaux des chaînes nous ont mangé les chairs
…..dans les cales des navires négriers
…..dans les plantations de coton
…..ou parmi les caféiers
Mais nous ne demandons pas de réparations pour le passé

Le fouet a lacéré nos flancs nus
…..dans les mines de charbon
…..dans les plantations de canne à sucre
…..ou quand nous disions NON
Mais nous ne sommes pas prisonniers de l’histoire

La férule nous a mordu les mains
…..quand nous ne payions pas l’impôt
…..ou quand nous n’acceptions pas
…..la faim que l’on nous imposait
Mais le jour de la victoire approche

Tous les jours notre peau noire fut insultée
…..en Afrique
…..en Europe
…..ou en Amérique
Mais nous ne haïrons pas les hommes

Aujourd’hui les peuples demandent que nous nous battions
…..les armes à la main
…..et que nous luttions
…..et que nous luttions
…..une, deux, mille fois
Jusqu’à l’édification d’un monde meilleur

*

Augusto Ngangula par Fernando Costa Andrade

Je veux voir ici
auprès de ce héros silencieux
de douze ans
les hommes qui contemplent debout
l’égalité des hommes.
Je veux voir ici
sur ce sol éclaboussé
par le sang d’un gamin de douze ans
les mères des enfants libres
du même âge.

Je veux voir ici
près de ce corps défait
la dissonance de ceux qui crient contre la guerre
ici
près de la poitrine courageuse
de ceux qui meurent à douze ans
ceux qui parlent du lendemain
et promettent des horizons.

Je veux voir ici
les hommes qui sondent l’espace
et accompagnent les vols cosmiques
et transplantent des cœurs
et décryptent l’électronique du son
et chantent déchiquetant les diapasons
et peignent des motifs
et idéologisent des causes
devant ce corps démantibulé à douze ans.

Ici
près de cet enfant
fauché à douze ans
je veux voir les océans
les lacs
et les palmeraies
et les bateaux en papier.

Ici
les armes de toutes origines
solidaires
de la certitude des routes
et de la vie.

Et je veux voir ici
près de ce corps transi souriant
de douze ans
des enfants avec des crayons et des cahiers
pour qu’ils apprennent
à écrire son nom simple.

Et enfin dépouillé
de la rage des rochers
le jour résonner
de chansons de ronde
sur l’herbe toujours verte
autour de la stèle commémorative.

*

Chant d’accusation : troisième poème (Canto de acusação: poema terceiro) par Fernando Costa Andrade

Où êtes-vous mères
qui ne voyez pas mourir les mères d’Angola ?

Où êtes-vous frères du monde
qui ne voyez pas mourir mes frères d’Angola ?

Où êtes-vous gouvernements maîtres du monde
qui ne voyez pas vos amis tuer l’Angola ?

Où êtes-vous millions d’hommes libres du monde
qui ne voyez pas mourir debout tout l’Angola ?

…..Mourir debout pour la liberté
…..Mourir debout pour être des hommes
…..Mourir debout pour être des Hommes

*

Chant d’accusation : treizième poème (Canto de acusação: poema décimo terceiro) par Fernando Costa Andrade

Le coton d’Angola seulement sera blanc
quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui noir
…..et maculé de rouge
…..dans Baixa de Cassanje1.

Les barrages d’Angola seulement seront un bienfait
quand l’Angola sera indépendant

…..Ils sont aujourd’hui la faim
…..les gens chassés de leurs villages
…..dépouillés de leurs biens

Le sucre d’Angola seulement sera miel
quand l’Angola sera indépendant

…..Il est aujourd’hui amertume
…..fouet et prison
…..travail à mort

le café d’Angola
le diamant
le fer
le pétrole
le maïs
le palmier
le ciment
la mangue
la viande
la mer
la farine
l’hydromel
le ciel et le vent
empêchait
le clair de lune et la nuit
le jour
l’homme
l’Angola

…..L’homme d’Angola
……….arrive indépendant
……….des forêts
……….et des montagnes
……….de la guérilla

1Baixa de Cassanje : un royaume d’Angola. La révolte de Baixa de Cassanje, en 1961, initiée par les travailleurs des plantations de coton et durement réprimée par les Portugais, est considérée comme le point de départ de la guerre d’indépendance.

*

Drapeau (Bandeira) par Maurício Gomes

Nous sommes un peuple à part
Méprisé
Incompris,
Un peuple qui lutta et fut vaincu.

C’est pourquoi dans mon chant de foi
Je demande et propose, homme noir,
Que notre drapeau
Soit une toile noire,
Noire comme une nuit sans lune…

Sur cette obscurité de deuil et de peine
De la couleur de notre couleur,
Écris, frère,
De ta main rude et hésitante
–Mais forte–
Le mot-force

……………Union !

Trace ensuite, obstiné,
Ces mots fondamentaux,
édifiants :

……………Travail, Instruction, Éducation.

Et en lettres d’or,
Resplendissantes
(La main déjà plus ferme)
Écris, homme noir :

……………Civilisation, Progrès, Richesse.

En caractères roses
Trace avec émotion
Le mot clé de la Vie :

……………Amour !

En lettre blanches
Inscris avec amour
Le mot sublime :

……………Paix !

Ensuite
En rouge vif,
En rouge sang,
Avec le pigment des corps noirs écrasés
Dans les luttes que nous livrerons,
En rouge vif
couleur de notre sang malaxé
et mêlé de larmes de sang,
Larmes versées par des esclaves,
Écris, homme noir, ferme et confiant,
En lettres majuscules
Le mot suprême
(Idéal éternel,
Noble idéal
De l’Humanité souffrante,
Qui lutte pour lui
Et souffre pour lui)
Écris, homme noir,
Écris, mon frère,
le mot suprême :

……………LIBERTÉ !

Autour de ces mots-leviers
Sème des étoiles à pleines mains,
Toutes rutilantes,
Toutes de premier ordre,
Belles étoiles de notre Espérance
Belles étoiles de notre Foi
Étoiles qui seront certitude sur notre DRAPEAU !

*

Triomphe des humiliés (Triunfo de humilhados) par Ngudia Wendel

Révolution,
il n’y a rien de plus sublime
ni de plus juste.
Elle fait naître en chaque homme
un titan.
En elle, reçois, mon peuple
–ancien esclave
le baptême du feu.
NOUS VAINCRONS !

*

Afrique (África) par Octaviano Correia

Roses noires
dans des mains blanches
fermées
larmes noires
arrosant
des roses noires
écrasées

*

Commandant Henda2 (Comandante Henda) par Pedro de Castro Van Dúnem

Là dans les campagnes
vertes
baignées de sang
comme tu marches à pas de géant !

Et dans les forêts silencieuses
Quelles brillantes étoiles tu apportes !

Que chaque pas soit une victoire…
Que tous les yeux entrevoient l’avenir !…

(Chœur)

Il est celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Avec lui
le peuple combattant lutte
Guidé par le Commandant Henda
il avance !
Pour détruire le colonialisme
et construire un Angola socialiste.

II

Tu es le pilier
de la révolution
Ton héroïsme est pour nous un grand exemple
Ton courage
Et ton dévouement
Nous ouvrent les portes de la liberté

Nous marcherons, oui, avec toi !…
Ô avec une plus grande vigueur encore
Dans ces campagnes arrosées de ton sang
de ton sang héroïque
et pur
nous marcherons, oui !…

(Chœur)

Tu es celui
que le Mayombé écoutait
Tombé
dans les flammes de l’Orient en feu.

Ton courage, invincible décision
ta volonté, sacrifice énorme
sont pour nous le symbole de la victoire,
toi qui vis à jamais
parmi ceux qui vivent et luttent.

2 Commandant Henda : Hoji-ya-Henda, héros de l’indépendance, mort au combat en 1968.

*

Leçon de géologie (Lição de geologia) par Rui de Matos

La terre est un amalgame
de sable d’humus et d’argile.
La terre est un mélange
de triques d’os et d’excréments.

La terre est faite de sang,
de minéraux,
de sueur et de l’expectoration des esclaves.

La terre est faite de souffrance,
de sels minéraux
de misère et de racines.

La terre est faite de roches
et de grincements de dents.

La terre est un amalgame
de haines de pierre et d’amour,
d’argile et d’espoirs de fer.

La terre est le lieu des déserts
des savanes, des montagnes et de la mer.

La terre est le lieu de l’homme.

La terre est le lieu des hommes
qui la font libre
pour être libres.

La terre est faite de terre
par ceux qui ont une terre.

Le peuple au pouvoir MPLA