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Poésie révolutionnaire de Guinée-Bissau

Poèmes traduits du portugais à partir de l’Antologia poética da Guiné-Bissau (Anthologie poétique de Guinée-Bissau) (Editorial Inquérito, Lisbonne, 1990), compilée par l’Union nationale des artistes et écrivains de Guinée-Bissau (União Nacional dos Artistas e Escritores da Guiné-Bissau) et préfacée par Manuel Ferreira.

Manuel Ferreira est le spécialiste de poésie africaine lusophone dont les anthologies m’ont déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (x) et de Sao Tomé-et-Principe (x).

Les poètes ici représentés sont tous plus ou moins liés à la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano para a Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC), parti révolutionnaire fondé par Amílcar Cabral (assassiné en 1973) et au pouvoir de 1974 à 1990.

Ces poètes sont Amílcar Cabral lui-même (6 poèmes), Vasco Cabral, également membre fondateur du PAIGC (4 poèmes), Hélder Proença (2), Agnelo Regalla (2), António Soares Lopes Junior, alias Tony Tcheka (1), Jorge Cabral (1), ainsi que les poétesses Domingas Samy, alias Mingas (3), et Eunice Borges (1).

Couverture d’un manuel scolaire édité (en Suède) par le PAIGC en 1970, c’est-à-dire dès avant l’indépendance. Source

*

Île (Ilha) par Amílcar Cabral

Ta vie – mère endormie –,
nue et oubliée,
sèche,
battue par les vents,
se passe au son de la musique sans musique
des eaux qui nous emprisonnent…

Île,
tes montagnes et tes vallées
n’ont point senti passer le temps
et sont restées dans le continent de tes rêves
– les rêves de tes enfants –
à clamer aux vents qui passent
et aux oiseaux qui volent, libres,
tes aspirations !

Île,
collines sans fin de terre rouge
– terre brute –
rochers escarpés fermant l’horizon,
mer aux quatre coins emprisonnant notre idéal !

*

Retour (Regresso) par Amílcar Cabral

Vieille Maman, venez écouter avec moi
la pluie qui tombe à votre porte.
C’est un plic-ploc amical
qui résonne dans mon cœur.

La pluie amie, Vieille Maman, la pluie
qui n’était pas tombée depuis si longtemps…
J’ai entendu dire que Cidade Velha1
– toute l’île ! –
en quelques jours est devenue jardin…

On dit que les champs ont reverdi,
se sont couverts de la couleur la plus belle car couleur de l’espoir.
Que le pays est bel et bien à présent le Cap-Vert.
– La tempête a cédé la place au beau temps…

Venez avec moi, Vieille Maman, venez,
trouvez la force d’aller à votre porte.
La pluie amie nous salue
et son plic-ploc bat dans mon cœur.

1 Cidade Velha : ville du Cap-Vert.

*

Je suis tout et je ne suis rien (Eu sou todo e sou nada) par Amílcar Cabral

Je suis tout et je ne suis rien,
Mais je me cherche incessamment,
– Je ne me trouve pas !

………………….

Ô haillons de nuages, oiseaux sans ailes,
emmenez-moi avec vous !
Je ne veux plus de cette vie,
je veux partir dans les vastes espaces
pour je ne sais où.

*

Au fond de moi-même (No fundo de mim mesmo) par Amílcar Cabral

Au fond de moi-même
je sens quelque chose qui blesse ma chair,
qui me déchire et me torture…

… quelque chose d’étrange (c’est peut-être une illusion),
quelque chose d’étrange que j’ai en moi je ne sais où,
qui fait saigner mon corps,
qui fait saigner aussi
l’Humanité tout entière !

Le sang.

Sang brûlant qui suinte goutte à goutte
au plus intime de mon être,
dans la coupe sans fond de mes espérances !
Lutte terrible que cette lutte de l’Homme :
Et je boirai de nouveau – toujours, toujours, toujours –
ce sang qui n’est pas sang, qui s’écoule hors de mon corps,
ce sang invisible – qui peut-être est la Vie !

*

Poème (Poema) par Amílcar Cabral

Qui ne se souvient
de ce cri semblable au tonnerre ?
– C’est qu’alors
je lançai mon cri de révolte.

Mon cri de révolte a résonné dans les vallées les plus lointaines de la Terre,
a traversé les mers et les océans,
franchi tous les Himalayas du Monde,
ignorant toutes les frontières,
et fait vibrer ma poitrine…

Mon cri de révolte a fait vibrer la poitrine de tous les Hommes,
il a rendu tous les Hommes frères
et transformé la Vie…

… Ah ! mon cri de révolte qui a parcouru le Monde,
qui n’a point quitté le Monde,
le Monde que je suis !

Ah ! mon cri de révolte qui s’est éteint là-bas au loin,
si loin,
dans ma gorge !

Dans la gorge-monde de tous les Hommes.

*

… Non, Poésie… (…Não, Poesia…) par Amílcar Cabral

… Non, Poésie :
Ne te cache pas dans les cavernes de mon être,
ne fuis pas la Vie.
Brise les barreaux invisibles de ma prison,
ouvre grand les portes de mon être
– sors…
Sors pour lutter (la vie est lutte)
les hommes au-dehors t’appellent,
et toi aussi, Poésie, tu es Homme.
Aime les Poésies du Monde entier,
– aime les Hommes
Adresse tes poèmes à toutes les races,
à toutes les choses.
Confonds-toi avec moi…

Va, Poésie :
Prends mes bras pour embrasser le Monde,
donne-moi tes bras pour que j’embrasse la Vie.
Je suis ma Poésie.

*

Ils me disaient de m’arrêter… (Disseram-me que parasse…) par Vasco Cabral

Ils me disaient de m’arrêter, m’arrêter
car le mouvement fatigue.
Moi, je ne voulais pas m’arrêter
et je suivis sur la route
mon chemin d’espérance.

Ils me disaient de pleurer, pleurer
car la Vie est souffrance.
Moi, j’éclatai de rire, de rire
comme un homme qui devient fou
et je chantai sur la route
un chant libérateur.

Ils me disaient de fuir, de fuir
car la Vie est ennui
et la rose, si elle fleurit, de même se fane.
Ils voulurent me bander les yeux
pour que je ne voie pas, ne voie pas.

Mais mes pieds avaient des yeux
et je suivis sur la route mon chemin d’espérance
jusqu’à ce que mes yeux percent les ténèbres
jusqu’à ce qu’ils pénètrent l’avenir.
Et si près de moi, si près de moi
comme si c’était maintenant
je vis les enfants blonds
ouvrir leurs bras aux enfants noirs.

*

Le mendiant (O pedinte) par Vasco Cabral

Les mains du mendiant
ces mains qui se tendent vers moi
ont leur histoire :
une histoire qui tient
sur une tête d’épingle.

Ces mains qui espèrent mon obole
n’ont jamais touché le parfum des roses,
ne connaissent pas les secrets de la fleur.
Ces mains qui se tendent vers moi
pauvres et suppliantes
en une prière muette
furent, en un temps de misère déjà, des mains d’enfant.

Je donne l’aumône
et m’en vais.
Je m’en vais pour ne pas entendre le murmure de douleur
l’histoire de dix doigts
qui tient sur une tête d’épingle !

Ces mains qui se tendent vers moi
sont comme une hallucination la nuit.
Jusqu’à ce que des millions de mains
connaissent le parfum des roses
et les secrets de la fleur.
Et que chaque histoire humaine
tienne, au moins,
dans la paume d’une main !

*

Où est la poésie ? (Onde está a poesia?) par Vasco Cabral

La poésie est sur les ailes de l’aube
quand le soleil se lève.

La poésie est dans la fleur
quand les pétales s’ouvrent
aux larmes de la rosée.

La poésie est sur la mer
quand la vague avance
et paisible doucement
baise le sable de la plage.

La poésie est sur le visage de la mère
quand dans les douleurs de l’enfantement
naît son bébé.

La poésie est sur tes lèvres
quand confiante
tu souris à la vie.

La poésie est dans la prison
quand le condamné à mort
donne une vie à la liberté.

La poésie est dans la victoire
quand la lutte avance et triomphe
et que vient le Printemps.

La poésie est dans mon peuple
quand il transforme le sang versé
en balles et fleurs
en balles pour l’ennemi
et fleurs pour les enfants.

La poésie est dans la vie
car la vie est un combat !

*

Guerre nucléaire, guerre des étoiles (Guerra nuclear, guerra de estrellas) par Vasco Cabral

Et après ?
Après, rien !
Le silence.
Le froid
la nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini.

Guerre nucléaire,
guerre des étoiles !
et après ?
Après, rien !
Même pas de corps angoissés
même pas
un journal ouvert sur une table
pour raconter ce qui s’est passé.

Et après ?
Après, rien !
La nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini !

*

Quand je te cherche (Quando te procuro) par Hélder Proença

Je te vois dans tous les visages quand je te cherche.
Parmi la multitude je te trouve
Profonde comme l’espérance
En chaque enfant
ton visage descend serein et prometteur
comme l’avenir.

Quand je te cherche
je te trouve en l’Homme
qui se cherche.
Dans les luttes
dans les mains qui remuent douloureusement la terre
dans les larmes qui émeuvent le soleil
dans les pas qui avancent comme le fer
je te trouve comme la vie, comme une fleur !

Quand je te cherche
je te trouve dans les allées vertes qui deviennent géantes
Dans les veines de la fleur
dans la douce couleur des lacs
dans le parfum viril et transparent de l’atmosphère
dans le regard vertical et pénétrant de l’espoir
je retrouve ta présence
transparente et forte comme la paix !

Je te trouve dans chaque visage quand je te cherche
Dans l’éternelle symphonie de la victoire
dans le chant rubicond de l’Homme
dans l’aube qui grandit et grandit comme la vie
Je te retrouve. Ardente et profonde ainsi que l’amour !

Parmi la multitude qui chemine
parmi le chant et le sang qui pleure
je cherche et trouve ton nom si précieux
Liberté !

*

Épigraphe (Epígrafe) par Hélder Proença

Cette petite larme
qui sourdait à ses yeux
comme si c’était
une rivière courant
taciturne et limpide
sur la pierre brune
de son visage
était la marque de la douleur
que son sanglot ingénu
ne savait exprimer
C’est pourquoi il t’embrassait
comme ayant
la notion que cette vie si ténue
lui échappait
au début de cette nuit de mai
Et c’était trop tard
pour tes pleurs
quand ses bras
petits et tendres
devinrent inertes
dans le geste infantile
de qui voulait serrer dans ses bras
la vie qui lui échappait
en un son aigu
de silence, raideur, éternité.

*

Commandant (Comandante) par Agnelo Regalla

I

Commandant !…
Ces grimaces
Qui déforment les visages
De ces hommes condamnés,
Ces sourires tuberculeux,
Ce silence accusateur,
Ces folies précoces,
Jamais n’ont été synonymes
D’actes de contrition.
Ces enfants,
Qui sont nés un matin
Et se sont éteints
À la tombée de la nuit…
(Avant même la fraîcheur du crépuscule)
Sans avoir même ébauché un sourire
D’espoir,
Jamais n’ont été synonymes
De capitulation, commandant…
Et il est certain
Que ce Peuple mien
Qui n’a jamais souri,
Qui n’a jamais séché ses larmes,
Qui n’a jamais vécu,
Ce Peuple mien et tien…
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant.
Avec son arme dans une main
La charrue dans l’autre
Et sans la bénédiction
Des dieux et des cathédrales,
Ni les signes de la main, au loin,
Des métropoles…

II

Commandant !…
Avec la même certitude
De toujours
Et la décision
Des premiers instants,
Je sonderai de nouveau avec toi
Si c’est nécessaire
Le secret des forêts
Dans la familiarité des bêtes sauvages
Et boirai le fiel
Du napalm
Dans la certitude de la victoire.
Et au petit matin,
Commandant !…
Je baiserai une fleur
Née à Pidjiguiti2
J’enterrerai
En hommage posthume
Ses camarades,
L’un après l’autre…
Dans la mémoire collective
De ce Peuple.
Puis,
Je hisserai bien haut
Notre drapeau
Même en lambeaux et décoloré
Et je te réaffirmerai
Que ce Peuple
Mien et tien
Qui a toujours souffert
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant !…

2 Pidjiguiti : Le « massacre de Pidjiguiti », le 3 août 1959, par l’armée coloniale portugaise des dockers en grève, fut le déclenchement de la lutte de libération nationale en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, menée par le PAIGC.

*

L’écho des larmes (O eco do pranto) par Agnelo Regalla

Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant.
Non…
Une voix d’enfant
Est douce et légère
C’est une voix qui danse…
Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant
On dirait plutôt
Un cri sans espoir
Un écho
Venu du fond d’une ruelle.
Ne me dis pas
Que c’est une voix d’enfant,
Une voix d’enfant est douce et légère
C’est une voix qui danse…
On dirait plutôt
Un cri étouffé sous un manteau
– L’écho des larmes.

*

Épeler la paix (Silabar a paz) par António Soares Lopes Junior

JE RAYE
la page
de ton
corps
bleu
parchemin
de cette vie
reprisé
avec des fils
de tulipe
noire
miroir
que le magicien
a teint
JE CRIE
avec la voix
de la pierre
et je sens
les vents
faire irruption
depuis les vertèbres
de la nuit
AINSI
tâtonnant
avec les
mains
attachées
au nombril
de la vie
je transperce
l’acidité
de la folie
au point final
JE LANCE
toutes
les voix
épelant
la paix
avec des accents
de liberté.

*

Poète (Poeta) par Jorge Cabral (1977)

Tu es enfant de père inconnu
ta mère, la Nature,
accoucha
et par un jour sans soleil
tu vins visiter ce monde
et y lutter.

Tu es témoin
de tous les tourments
ainsi que prophète
de lendemains meilleurs
jour et nuit
tu vas chantant
malgré les pierres
qui entravent ta route.

Ton épouse
est la souffrance
et le bonheur
ton complice
par tes chants
pleins de tendresse
tu mets la paix
dans les cœurs

Tu n’es pas venu pour rester
déjà tu te prépares à partir
dans ton baluchon
nulle recette
seulement des rêves
à partager

*

Le cœur flambe ! (Arde o coração!) par Domingas Samy (Mingas) (1979)

Assise au bord
de la Mer bleue,
des larmes aux yeux,
je contemplais l’eau claire
et rêvais d’atteindre
une mer transparente couverte de roses.
Autour de moi
régnait un silence de mort,
on entendait seulement la rumeur des vagues
Ce fut au milieu de ces vagues
que tu apparus
comme en rêve
Je sentis tes mains matutinales
essuyer ces larmes dures
Tu me promis
la mer transparente couverte de roses
et je le crus
Mais au lieu de cela
tu m’as donné la forêt ardente
Et voilà qu’à chaque instant
avec cette forêt
brûle mon cœur.

*

« Fils d’Afrique » («Filho de África») par Mingas (1979)

Tu entends pleurer l’Afrique
…..et tu veux pleurer ;
pourquoi mon frère ?
Tu vois la mer saigner
…..et tu veux la traverser à la nage,
pourquoi ?
Tu vois la forêt épineuse
…..et tu veux la traverser,
pourquoi ?
Tu vois flamber les cœurs humains
…..et tu souhaites brûler le tien,
pourquoi frère ?
– Mon frère ! – parce que seul à travers
……….la mer sanglante,
……………la combustion des cœurs humains,
………………..la forêt épineuse
je vois l’avenir lumineux
de notre chère Mère.

*

Souvenir détruit (Recordação demolida) par Mingas (1980)

Note. Ce poème paraît avoir été écrit au retour de Mingas d’URSS, où elle fit des études, d’où la référence à la forêt enneigée.

J’aurais voulu garder toujours avec moi,
voulu garder dans mon esprit
ton souvenir blanc
comme la neige endormie dans la forêt
J’aurais voulu qu’il ressuscite chaque hiver
caressant mes yeux en deuil.

Mais toi,
mon amour,
innocemment tu as effacé ce souvenir
avec tes paroles couleur d’encre de chine
Tu as détruit ce souvenir
par tes paroles dures comme le marbre
Tu as brûlé ce souvenir
par tes douloureuses et véhémentes paroles.
Innocemment tu as détruit ce souvenir
par tes dures et véridiques paroles.

*

La couverture de ma mère (Manta da minha mãe) par Eunice Borges

Ma mère
avait une vieille couverture
pleine de trous
qui servait à me couvrir
quand j’étais petite !

Maman,
la couverture dont tu me couvrais
était si chaude
qu’elle a fait naître en moi
cet amour si grand
que la vie ne peut faire mourir !

Poésie révolutionnaire d’Afrique noire francophone (Bénin, Burkina Faso, Guinée)

Choix et présentation par Florent Boucharel

En travaillant pour ce blog à des traductions poétiques, je laissai forcément de côté un pan entier de la littérature mondiale : la littérature francophone. Avec le temps, je devins insatisfait de cette situation et finis par me décider à recueillir de la poésie francophone pour la publier sur mon blog à côté de mes traductions. Cela ne me demande certes pas autant d’effort mais cela peut permettre au lecteur de langue française de découvrir une poésie avec laquelle il n’est pas forcément familiarisé.

Je commence par de la poésie de trois pays d’Afrique noire qui ont expérimenté des régimes socialistes, le Bénin, le Burkina Faso et la Guinée (Guinée-Conakry). Les pays d’Afrique noire francophone qui, au lendemain de leur indépendance, ont constitué des régimes socialistes, soit marxistes-léninistes soit inspirés d’un « socialisme africain » cherchant à adapter la réflexion socialiste au contexte de l’Afrique, proches à la fois des régimes d’URSS et/ou de Chine populaire et du Mouvement des non-alignés, sont :

–la Guinée avec Sékou Touré (1958-1984)

–le Mali avec Modibo Keïta (1960-1968)

–le Congo-Brazzaville pendant la République populaire du Congo (1966-1992)

–le Bénin pendant la République populaire du Bénin (1975-1990)

–Madagascar pendant la République démocratique malgache (1975-1992)

–le Burkina Faso avec Thomas Sankara (1983-1987).

Les poètes représentés dans la présente série sont, pour le Bénin, Noureini Tidjani-Serpos (3 poèmes), Jérôme Carlos (1), Dossa François Agonvinon (1), Eustache Prudencio (1) et Richard Dogbeh (1), pour le Burkina Faso Babou Paulin Bamouni (3), et, pour la Guinée Sékou Touré (3 + 1 extrait).

*

Bénin

Place de l’étoile rouge à Cotonou

Les poèmes sont tirés de l’anthologie Poésie du Bénin (Éditions Silex, Paris, 1983) compilée et présentée par Évelyne Françoise Gonçalvès.

À la suite du titre du poème et du nom de l’auteur, j’indique entre parenthèses le nom du recueil dans lequel le texte a été publié, avec la date.

Bouffon par Noureini Tidjani-Serpos (Maïté, 1968)

Universitaire et haut-fonctionnaire international à l’UNESCO, selon sa page Wkpd en français Noureini Tidjani-Serpos aurait vécu plusieurs années en exil aux « heures sombres du régime militaire ‘révolutionnaire’ ». L’article n’en dit pas davantage mais on y trouve par ailleurs que Tidjani-Serpos a enseigné à l’Université nationale du Bénin un nombre indéterminé d’années entre 1972 et 1991, c’est-à-dire pendant ledit régime.

L’introduction de l’anthologie semble indiquer que les poètes qui y figurent se sont solidarisés avec la révolution béninoise de 1972 :

« D’aucuns ont alors prétendu que les Béninois étaient avant tout des essayistes, ne tenant pas compte des turbulences politiques qui marquèrent depuis toujours, de façon profonde, la vie du pays. Un certain nombre de jeunes Béninois ont pris la décision de combler un vide d’autant plus surmontable qu’à partir de 1972, il semblait que le pays se stabilisait et qu’une politique de défense, d’illustration, de revalorisation et de valorisation du patrimoine culturel national était promue. Les poèmes rassemblés dans cette anthologie portent les marques d’une véritable explosion. Des poèmes qui circulaient sous le manteau sous les régimes précédents pouvaient avoir une existence publique. [Selon cette anthologie, publiée à Paris, ce sont ainsi les régimes d’avant 1972 qui ont été des « heures sombres », mais on peut penser que, même publiée à Paris, l’anthologie a reçu l’imprimatur du régime révolutionnaire béninois et que cette introduction en reflète le point de vue.] (…) Ce n’est point un hasard si le souffle poétique béninois n’a réellement pris son envol que dix ans après les indépendances [c’est-à-dire, au Bénin, en 1972, dix ans après l’indépendance de 1962 et à partir de la Révolution]. C’est qu’en l’espace de dix ans, toutes les expériences possibles et imaginables pour préserver l’ancien ordre des choses ont été tentées, épuisées. Le silence n’était plus possible. La plupart des poètes ici rassemblés participaient aux efforts discrets qui préparaient l’émergence d’un courant souhaitant impulser de profonds changements structurels. »

Cela dit, je n’ai pas plus d’informations sur les relations de Tidjani-Serpos au régime révolutionnaire béninois.

J’observe cependant que ce poème, Bouffon, est une satire de la « négritude » et l’auteur fait même, pour l’écarter, allusion à la pensée de Senghor qui avait émis l’idée que la raison était hellénique et l’émotion noire. La critique de la négritude a été un élément de la pensée révolutionnaire de différents mouvements de libération nationale, un aspect que j’évoque dans mon introduction à La Négritude dans la poésie révolutionnaire hispano-américaine (x), ainsi que dans un article paru pour la revue Florilège (n° 171, juin 2018), « La négritude dans la pensée révolutionnaire : Contre la négritude ». L’introduction de l’anthologie évoque également le sujet : « Sauf dans l’œuvre de précurseurs comme Richard Dogbeh et Eustache Prudencio, il y a dans tous ces poèmes l’indice d’une nette rupture avec la négritude. Les poètes béninois ont répercuté dans leurs chants les cris de divers peuples en lutte. »

À présent, place au poème.

Je précise seulement qu’en raison de la difficulté, sur WordPress, d’« alinéer » les vers (je dois procéder avec des points en début de ligne), j’ai été contraint de simplifier la présentation en limitant le nombre de renfoncements par rapport à la gauche, afin d’éviter un trop grand nombre de points sans signification de ponctuation. La remarque vaut également pour le poème suivant, ainsi que pour les poèmes Prière aux dieux et Abomey. Merci de votre compréhension.

…Je me ris de la négritude
Ce joli cheval que les forains
Vantent le long des cirques
Je me tords devant
L’hellénité de la pensée
Et la négritude de la sensation
Ma peau refuse
L’écorchure de ces plaisanteries
Au goût de confiseries poivrées
Je me ris de la négritude
Engendrant la réaction
Du Noir contre le Noir
Et je me proclame bleu, rouge orange
Jaune dans la courbure de l’arc-en-ciel
Et je m’installe
Dans l’âpreté de ma condition d’homme
Pour mieux cracher
Sur la poésie Noire
Blanche
Jaune
Et partout où l’homme est bafoué
Dans les rizières Vietnamiennes
Au seuil du canal de Suez
Sur le littoral du Bénin
Je crie dans les contorsions
Et mes contorsions
Sont Sémites
Jaunes
Noires
Séjanos [?].
Ma conscience explose
Chaque matin
Dans les graffiti ondulatoires
Du journal parlé.

*

Au Musée de l’Homme par Noureini Tidjani-Serpos (Agba’nla, 1973)

…..L’ART au Musée de l’HOMME
Le balayeur des rues devant le musée,
C’est un homme et c’était son art,
L’homme à la porte du musée
Il se fout de l’art
Il a faim le mec
Il a froid le gars
Son balais smicard
Rythmant son cauchemar.
……….Mon pote,
Il n’a rien dit, l’homme
Que tenir son BALAI.
Sortez son art du muséum
…Le musée de l’HOMME ABSTRAIT
…Le musée de l’Homme Ethnologique
Pour que vive l’homme concret
…Celui de tous les jours.

*

Scénario pour une bande dessinée par Noureini Tidjani-Serpos (Agba’nla, 1973)

…L’Indien sauvage.
Le beau cavalier blanc.
…La horde sauvage des Indiens
La belle race des conquérants du Far-West.
Le beau cavalier blanc est un pistolero
…Le méchant Indien va manger
……L’oie blanche.
Sans confession.
…Le beau cavalier arrive à temps.

……PAN ! PAN !
Les plumes volent.
…Celles du méchant Indien évidemment.
……LES INDIENS SONT TOUS MORTS.
..Le beau cavalier blanc
..A épousé la belle intrépide blanche.
…Ils eurent beaucoup d’enfants
……Qui ne furent jamais scalpés
…Et au nom du Christ ressuscité
..Parquèrent les fantômes des Indiens
……Dans les RÉSERVES
Importèrent d’Afrique des animaux zoologiques
……Et pour la mémoire des hommes
…Inventèrent la…
Littérature enfantine.

*

Salut aux armes par Jérôme Tovignon Carlos (Jérôme Carlos) (Cri de liberté : Contribution à la Révolution Dahoméenne, 1973)

Je te salue courageux Peuple de Palestine,
Je te salue dans le traquenard des balles traîtresses des faux frères,
Je te salue au cœur même de la babel
Entretenue autour de ta cause pourtant juste,
Et mon cœur vibrant sous les ressacs oppressants de mon sang coléreux,
Et mon doigt vengeur vouant aux gémonies
Tous les traîtres, tous les vomis de la grande patrie arabe,
Je t’attends, ô Peuple, sur les champs d’honneur où se lavent l’affront et la honte.

Je te salue, héroïque combattant de Palestine,
Je te salue dans l’embrasement apocalyptique des bombes meurtrières,
Je te salue à l’aube diaphane de ta victoire imminente,
Et ma voix fusant en ondées fécondes de tes hauts faits,
Et mes mains se joignant au ban d’honneur universel,
Je vous attends ô FEDAI sur les routes royales
Qui conduisent à l’assemblée des peuples dignes.

Je te salue, intrépide Peuple de Palestine,
Je te salue dans l’ardeur féline de ta foi combattante,
Je te salue au soir moribond du sionisme agonisant,
Tout drapé dans mon ample boubou blanc,
Mes doigts agrippés aux cordes sonores de ma Kora,
Mon cœur sonnant le glas de l’infernale tyrannie,
Mon être, tout mon être déployant tes oriflammes de gloire
Qui clament au vent la densité de l’Événement,
Je t’attends, ô Peuple, sur les sentes embaumées
Qui conduisent au podium des Peuples libres.

*

Prière aux dieux par Dossa François Agonvinon (Cris et Paroles, 1974)

Aujourd’hui, j’ai mangé un gâteau de blé
et puis j’ai pensé à ceux qui manquent de pain !
j’ai pensé aussi à ceux qui n’ont pas de bouche pour manger !

Aujourd’hui, j’ai marché
et puis j’ai pensé à ceux qui n’ont pas de jambes pour marcher !

J’ai vu le docker du port
porter un sac de ciment à deux mains
et puis j’ai pensé à ceux qui n’ont pas de bras
pour porter des gants de fer !

J’ai couru le Monde
et puis j’ai pensé à ceux qui ploient sous le poids des chaînes
et qui couvent dans leurs bouches des crachats amers et acides…

Et puis j’ai dit :
–Sacrés, de nos races,
ouvrez les yeux à ceux qui ne voient pas,
donnez la bouche à ceux qui n’en ont pas.

Aujourd’hui, mon frère a roulé dans un lit au luxe insolent
et puis j’ai pensé
j’ai pensé à ceux qui gisent dans la cendre
et qui croupissent sous le poids de la Misère.

Aujourd’hui, j’ai avalé une gorgée d’eau
et puis l’âme de ceux qui pressent dans leurs mains décharnées le sable chaud
et n’en récoltent que larmes,
leur âme est venue se planter sur l’écran de mes rêves
et puis j’ai dit :

– Ô Dieux de nos terres et de nos forêts,
Dieux de nos eaux et de nos montagnes,
Esprits de nos maisons et de nos champs
couvrez ces immenses couches de terres nues qui éclatent sous la flamme du
soleil parâtre, de vos cruches d’eau fertilisante,
donnez la sève aux arbres
et la fleur aux rosiers…

Et puis j’ai dit encore :
– Grands Seigneurs qui jonchez la galerie de nos sanctuaires,
Vous, forgés à l’image de ce qu’ils furent,
…VAILLANTS,
et de ce qu’ils ne sont pas,
…morts,
Vous, bénissez le ciel et la terre,
…la terre,
car la terre souffre de l’injustice des hommes.

PAROLES SOIENT FAITES !

*

Abomey par Eustache Prudencio (Violence de la Race, 1969)

Eustache Prudencio a été chef du service de presse et de la documentation à la présidence de la République ainsi qu’ambassadeur pendant le régime révolutionnaire.

Dans les ruines des palais royaux d’Abomey,
J’entends le souffle de notre brillante histoire.
Ces murs immenses que grignotent vents et pluies
Sont les poumons puissants des rois
De mon pays détruits par les Blancs
Au cours de combats inégaux injustes.
Cette place rouge de colère
Piétinée jadis par nos amazones+ intrépides
S’agite encore de rage et de douleur.
Ah ! cette poussière que soulèvent les tam-tams,
Cette poussière que caressent les chants
Qu’autrefois entonnaient majestueusement
Nos illustres princes et rois
Dans les pans de leurs toges énormes,
Cette poussière qui n’est pas de la poussière
Mais la gloire de nos soldats enflammés,
Le courage de nos combattants prêts
À offrir leur tête pour défendre la cité !
Ces arbres géants témoins
De notre dignité, de notre détermination, de notre soleil
Se balancent à peine car chargés de prestige.
Ces bas-reliefs suggestifs et riches
Tracent aux flancs des murs
Les épopées de notre histoire agitée
Aux pages scintillantes d’événements
Dont le souvenir remonte des abysses
Émouvants et réconfortants de notre vie.
Chaque grain de sable chaque brindille chaque insecte
Veut être le messager fidèle qui conte
Les paillettes d’or de notre passé.
Ces oiseaux sur les toits regardent silencieusement
Le ciel et se refusent à chanter
Pour ne pas troubler le repos des rois
Car leurs esprits toujours vivants et forts
Tournent, flottent sans cesse
À l’ombre des trônes que l’autre croit vides.
Lorsque dérouté par la déchéance de mes contemporains
Écœuré par les abandons et les hontes,
Bouleversé par les voltes-faces ignominieuses,
Secoué par l’incivisme de mes concitoyens,
Je veux me refaire un cœur de lion,
Le seul temple qui me permette de me ressouvenir,
C’est bien Abomey et ses palais royaux,
Abomey, ses traditions intactes.
Veuille le ciel que mes compatriotes aillent souvent
Aux sources retremper leur patriotisme,
Ce patriotisme anémié et triste
Qu’ils traînent lamentablement sur les routes
Parsemées d’écueils de toutes sortes.
Veuille le ciel que nos rois et preux
Nous montrent le chemin de la gloire.

+Amazones : Les « Amazones du Dahomey » étaient un régiment militaire de femmes dans le royaume du Dahomey, royaume dont Abomey était la capitale.

*

Paroles par Richard Dogbeh (Rives mortelles, 1964)

Notre pays flétri se guérit pas à pas
Il voudrait installer partout des usines du savoir
…partout dans les villes partout dans les brousses
…partout où gémit un homme à sauver
Qui nous donnera un poème de fer et de béton
Nos taudis de bois et d’argile ne durent
Qui nous offrira le chapeau de tôle et les bancs et le tableau noir
Nous écrirons sur nos calebasses si nous manquons de cahier
Nous lirons dans le ciel si notre maître sait guider les chariots
Encre violette ne faut nous volerons l’indigo bleu de nos artisans
Adieu plumes gauloises nous nous appliquerons sur les roseaux du Bénin
Avant tout qui nous montera nos usines des maîtres des bancs et le tableau noir
Nous désirons avec toutes nos illusions d’enfant visiter tous les sentiers de la vie
Nos pères sont morts dans la solitude
Nous leurs fils avons soif de toute la connaissance du monde.

*

Burkina Faso

Poèmes tirés du recueil Luttes de Babou Paulin Bamouni (Éditions Silex, Paris, 1980).

Babou Paulin Bamouni (1950-1987) était directeur de la presse présidentielle et un proche collaborateur de Thomas Sankara, le « Che Guevara africain ». Il fut assassiné en même temps que ce dernier.

Je m’appelle continent

Je m’appelle le continent au front immense
Fait d’un roc massif inattaquable
Bâti sur des possibilités inestimables
Et sur tous les espoirs permis aux dieux.
Mon corps volcanique gonflé d’énergie
Fait de moi un continent doublement miné,
Aguerri aux souffrances causées par un monde perfide
Qu’il me faut d’un sursaut bien de moi
Ramener avec détermination à la raison.
Car si je suis désormais le continent de la révolte,
Je suis aussi celui qui relève les défis
Et celui qui doit à présent s’imposer
Avec des hommes dignes de ce nom
Au-devant des actes virils interdits
Aux infâmes et aux incapables,
Je suis le continent de la sagesse,
Je suis le continent de l’action
Et du courage surnaturels,
Non celui des étiquettes et des bassesses
Qui sont la pâture des lâches et
De mes ennemis héréditairement
Éduqués à ma sempiternelle détraction,
À mon humiliation et ma perte honteuse.
Je ne suis pas le continent des faux poètes,
Des faux prêtres et des faux chantres
Qui ignorent à qui ils ont bien affaire
Et de moi ne voient que danseur en transe,
Monstre béat ébranlé d’émotion et non de raison.
Je suis le continent qui bouge,
La logique qui se meut et qui défie.
De mon immensité convoitée je ferai
De moi une force terrifiante
Fendant les océans, les cieux et des cours d’eau
Déviant de leurs lits, originels.
Je suis le continent où à jamais
Les montagnes seront bientôt aplanies
Et du dessous desquelles apparaîtront
Des hommes nouveaux aux cœurs de lion,
Aux âmes et corps animés d’intégrité,
D’honnêteté et d’un amour du travail,
Pour effacer mon image de continent habité
De souffre-douleurs sans joie aux mains
D’exploiteurs et de voleurs de deniers publics.
Malheur ! Je suis le continent vendu aux inconscients,
Aux chercheurs de trésors mal acquis,
Et aux âmes mal intentionnées vomies
Par mille horizons voraces.
Je ne suis pas le continent vierge
Comme on se plaît à le dire.
Je ne suis pas le continent du folklore
Comme on se contente de le montrer
Je ne suis pas le continent de la quiétude
Comme le chantent les esprits trompeurs
Je suis le continent meurtri et endolori.
Je suis le continent-puzzle,
À des milliers de problèmes à la fois confronté
En demeurant le continent de l’unité humaine
Dans la diversité,
À un grand ensemble le temps me pousse
Pour devenir véritablement le continent
Au fronton gigantesque,
Sous lequel les siècles baisseront la tête ;
Le continent fait de roc massif
Et d’hommes nourris de grands idéaux
Dont la mise en acte me donnera
Pour des siècles et des siècles un nom
Dont l’éclat et le poids modifieront
Le cours des temps,
Les temps actuels des choses,
Les choses enfin qui m’appelleront continent.

*

Les forces de lumière

Le jour de lumière se lèvera
Sur nous et nous nous libérerons
Pour un monde nouveau ;
Nous les hommes plongés dans la nuit,
Nous les forces maîtresses de demain,
Qui avançons vers la liberté.
Nous les hommes dominés d’aujourd’hui,
Nous les forces de la lumière éternelle,
Sous le poids du monde exploiteur
Nous courbons encore l’échine.
Dans l’ignorance de nos forces vives,
Nous marchons encore sous la matraque.
La lumière du jour ne tardera plus.
Le jour libérateur s’annonce,
Et pour l’impérialisme sonne
Inexorablement le glas.
Conscience, désormais, nous prenons
De nos forces rédemptrices
Sur lesquelles nous devons à jamais compter.
Pour nous les opprimés du monde,
Pour nous les forces exploitées de la terre,
La lumière du jour est proche.
Nous qui vivons de faim
Et d’injustice quotidienne ;
Nous qui sommes nourris
D’ignorance et de domination,
Nos forces appellent la lumière,
La grande lumière du jour,
Le jour de justice et de paix
Pour instaurer un monde à nous.
Un monde d’où seront bannis
Les pleurs et les grincements de dents.
Un monde où règneront à jamais
La joie de vivre et la fraternité.
Ce monde, nos forces immenses
Demain, pour nous, le bâtiront
Pour sortir des ténèbres et de la honte
Et embrasser la lumière du jour ;
Ce jour qu’imposeront nos forces de lumière.

*

Le jugement

J’accuse !
Oui, j’accuse tout le monde,
Moi N’krumah, le fils de l’Afrique
Que vous avez tous trahi !
J’accuse tout le monde,
Moi Lumumba, le défenseur-né
De l’indivisible Afrique !
Pourlécheurs de bottes impies,
Je vous accuse de haute trahison !
Inconscients et marchands d’esclaves,
Je vous accuse tous
De cupidité et de mercantilisme !
Moi qui cherchais la grandeur,
L’honneur et la gloire de l’Afrique,
Je vous accuse tous
D’être d’ignobles personnages vendus
Aux fossoyeurs impénitents de
Notre Afrique, terre de paix !
Je vous accuse tous d’être
Des tombeaux blanchis, et
Des races-de-vipères sans nom,
Vous qui ne cherchez que
La déstabilisation du continent noir !
Je vous accuse tous
D’égoïsme ignominieux,
Vous qui ne cherchez pas
Une Afrique unie et puissante
Pour contrer les pires impérialismes !
Je vous accuse tous
De chercher à vous enrichir
Sur le dos des masses laborieuses !
Je vous accuse tous
De collaborer perfidement
Avec les plus abjects des ennemis
De l’Afrique ma mère !
Mais à cela vous êtes prévenus :
L’AFRIQUE consciente, inévitablement
De vous se vengera dans le sang.
L’Afrique des forces centrifuges
Pour vous piétiner, relèvera la tête.
L’Afrique profonde, demain
Vous videra de votre sang impur.
L’Afrique des forces nouvelles
Et pensantes, sans tarder, mettra fin
À vos manœuvres de mort et de malheur,
Pour faire de l’AFRIQUE NOUVELLE
Un continent puissant et illuminé
Qui affrontera les siècles à venir
Le front face au soleil.

*

Guinée

Poèmes tirés du livre La Révolution culturelle d’Ahmed Sékou Touré (Imprimerie nationale « Patrice Lumumba », 1969, vol. XVII des œuvres complètes de Sékou Touré).

On ne présente pas Ahmed Sékou Touré, président de la Guinée de 1958 à 1984.

Septembre 1898

Triste fin des pulsations libres
D’un empire fier et souverain ;
Triste fin d’un temps
Indélébilement inscrit dans le Temps,
Qui vit prospérer une communauté
Rayonnante de valeurs propres.
Un temps où à l’Afrique
Appartinrent en propre
La terre et le ciel,
La lumière et l’air aussi,
Toute la semence.
Notre peuple, alors maître,
Au chantier de l’authenticité,
Solidaire d’autres frères,
Conjuguait idées et actions
Pour vivre, créer et avancer
Quand par l’arbitraire
L’impérialisme avec ses canons,
Usant de l’argument de la force,
Lui confisqua l’existence et le devenir,
Polluant ses sources vives,
Se répandant en destructions et souillures.

*

Septembre 1958

Le joug partout blesse
Le vol et le viol prolifèrent
Au rythme saccadé
Du souffle maudit
De l’insolite présence.
Tout devient néant et s’étiole
Hormis la flamme déposée
Au tréfonds de l’âme commune.
Malgré la rigueur asséchante,
Germera et grandira la semence
Sur un sol pourtant rasé
Vidé de ses sources,
Au sein d’une société
Menacée d’anéantissement.
Le combat ne prit jamais fin
Car le souvenir de la liberté
Demeura l’avenir du passé.
D’intrépides pionniers s’élancèrent
À la reconquête du pouvoir
Et finalement triompha la Révolution.

*

Alpha Yaya

9 février 1911, déportation d’un héros
Et 9 février 1955, assassinat d’une héroïne,
L’immortelle CAMARA M’BALIA.
Deux faits illustrant à jamais
La cruauté d’un système.
Mais la cause qu’il bafouait
Restant juste et impérissable,
Galvanisait en le Peuple militant
L’esprit de sacrifice.
Campée dans la raison historique,
L’ardente volonté populaire
Activement incarnait toutes les forces,
Celles qui devaient enterrer
Et les imposteurs et leurs crimes,
Permettre au peuple victorieux
De recréer la vie dans l’honneur,
De réhabiliter notre œuvre
En la replaçant désormais
Au centre d’une révolution
Génératrice de paix et de progrès.

*

Révolution Guinéenne (extrait)

(…)

RÉVOLUTION sociale !
Partant du peuple,
Pour le bien du peuple,
Elle socialise les hommes
Et leurs moyens de production,
Nationalise les richesses
Du sol et du sous-sol
Afin de rendre inaliénable
Le Patrimoine domanial.
À tout développement
Assignant des buts sociaux,
Elle affirme la primauté
Du droit et des intérêts populaires,
Au peuple réserve souveraineté et pouvoir,
À l’individu : liberté, participation et sécurité,
Afin d’assurer interdépendance
Entre la « partie » et le « tout »
Qui sont l’un à l’autre,
L’un de l’autre.

RÉVOLUTION humaine !
Sachant l’homme supérieur
À toutes richesses matérielles
Dont il est, par son travail,
Le créateur et le censeur.
Des facultés intellectuelles
Elle favorise l’épanouissement,
Donnant à l’Enseignement
Et à l’éducation de l’homme
Leur sens le plus humain.
Elle garantit pour chacun
Liberté et dignité,
Dans sa vie de chaque jour
Au sein de la société
Fraternellement unie dans la solidarité.
Humanisant la société,
Elle universalise l’Être.
Et dans le chantier de l’amour
Habité par les anges,
Elle conduit l’homme.

(…)