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La Chute des Arabes du Congo: Poème historique

Ce poème, publié dans le recueil La lune chryséléphantine (Les Éditions du Bon Albert, 2013) et relativement imprégné de l’esprit de sa source, nommée en exergue du poème, comme par les lectures héroïques et impériales des romans classiques d’aventure pour la jeunesse, est un adieu rétrospectif et crépusculaire à mon enfance.

Le jeune Français qui s’éveille à la culture continue de rêver à l’épopée impériale de son pays notamment en Afrique noire, laquelle devient, dans le récit des explorateurs et des conquérants, dans les romans tels que L’étonnante aventure de la mission Barsac de Jules Verne (terminé par son fils Michel Verne) ou Allan Quatermain et She de Henry Ridder Hagard, le symbole de l’inconnu qu’il a devant lui et qui n’est autre que son propre avenir.

Puis, vient la notion que les faits et gestes de ses pères, dont il a reçu l’héritage et le sang, blessaient la loi morale, la justice. Mais, même chez un auteur comme Jack London, peut-être le dernier grand maître du roman d’aventure, malgré son socialisme et son réalisme qui le place aux côtés du Joseph Conrad d’Au cœur des ténèbres, on trouve ce désir brûlant de conquérir l’inconnu, cette soif d’aventure qui tend à fermer les yeux sur les turpitudes d’une vie de conquérant et de dominateur. Même après avoir dit que l’homme occidental a été plus barbare que les peuples « barbares » qu’il a conquis et que c’est la raison pour laquelle il a pu les conquérir, une part en Jack London restait émerveillée par l’impérialisme de sa race anglo-saxonne, sinon de sa nation, et cherchait à le disculper en distinguant ses sacrifices et ses vertus du mercantilisme exploiteur qu’il préparait.

Qu’il y ait eu chez les descubridores et conquistadores des siècles passés, à côté d’iniquités sans nom, maints sacrifices et héroïsmes est peu contestable et le récit de leurs aventures transporte l’esprit, de même que la description par Las Casas de l’envers de l’épopée émeut aux larmes.

C’est pourquoi, après avoir à mon tour loué la bravoure des conquistadores puis pleuré sur le sort de leurs victimes, des peuples entiers, après avoir écrit ce poème sur la guerre au Congo entre Européens et Arabes (ou Arabo-Swahilis, guerre de 1892-1894), j’ai donné la parole aux libérateurs de leur continent dans des traductions de poésie africaine lusophone et anglophone (voir l’index de ce blog).

La chute du poème, qui fait l’objet d’une note, est une allusion à la flamme qui ne peut être entièrement éteinte et que j’ai appelée « le désir brûlant de conquérir l’inconnu ». L’Afrique s’est libérée du colonialisme et continue de lutter pour s’émanciper totalement du néo-colonialisme économique. L’âge des « grandes découvertes » et de l’exploration du monde est révolu mais certains, comme Bernard Heuvelmans (1916-2001), cherchent encore des « bêtes ignorées », des cryptides. Peut-être existent-elles, ces bêtes ignorées, peut-être les forêts humides du Congo et d’autres pays sont-elles encore suffisamment vastes et impénétrables pour les y cacher, mais pour combien de temps, alors qu’en Amazonie et ailleurs les bulldozers rasent chaque jour d’immenses surfaces de forêt vierge ?

Nous avons besoin d’explorer l’inconnu et, notre planète étant désormais le « village mondial » anticipé par le visionnaire Marshall McLuhan, notre âme d’explorateurs se tourne vers l’espace infini qui entoure ce village et dont nous savons si peu de choses encore.

Le poème est suivi d’une note « Comment lire un alexandrin » inédite.

Forêt du Congo

*

La Chute des Arabes du Congo

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D’après The Fall of the Congo Arabs (1897), par Sidney Langford Hinde, capitaine dans l’« État indépendant du Congo », chevalier de l’Ordre royal du Lion.

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I

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L’Afrique, promontoire enveloppé de nuit,
Territoire inconnu, l’Afrique inexplorée,
Ainsi qu’un feu-follet sous la lune, qui luit
Et silencieux danse une chasse enfiévrée,

Tremblant, trouble mirage, Éden enseveli
Dans d’épaisses vapeurs, des brumes d’eaux profondes,
L’Afrique immense et vierge en sa gangue d’oubli,
Couvrant de ses forêts des gouffres et des mondes,

Tel était le Congo que je vais évoquer !
Et l’on verra comment l’énigmatique terre,
Que nul profanateur n’avait pu bien marquer,
Au temps prescrit devint un théâtre de guerre ;

On verra Léopold, fulminant souverain,
Affronter, au milieu de débauches tribales,
Le glaive du Prophète entre des doigts d’airain,
Et les morts destinés aux rites cannibales.

.

II

.

Depuis longtemps déjà, l’Islam, à Zanzibar,
Sur la mer possédait une imprenable enceinte,
Où l’imam, gravissant le rituel minbar,
Commentant la Sunnah, prêchait la guerre sainte.

De cette forteresse à l’abri du démon
Les Arabes d’Oman pénétraient en Afrique,
Attirés par l’ivoire et l’ébène, ce nom
Que celui qui les vend aux esclaves applique.

Les Bédouins, peu à peu se mêlant aux Bantous,
Fondèrent au Congo d’ardentes dynasties,
Sans rompre tout à fait, mais sûrs de leurs atouts,
Créant sur plusieurs points épars des colonies.

Qui dira ce qu’étaient ces farouches sultans ?
Peut-être rêvaient-ils de Bagdads magnifiques,
D’Alhambras embaumés, au miroir des étangs
Qu’infestent les essaims de mouches pétrifiques ?

Dans de géants harems, les eunuques huileux
Ourdissaient-ils des plans infâmes de traîtrise ?
Qui disait la doctrine aux peuples nébuleux ?
Cet islam avait-il la pureté requise ?

Quoi qu’il en soit, on sait qu’une prospérité
Relative avait cours dans leurs vastes domaines.
Plus qu’un puzzle de fiefs, c’était en vérité
Un État déployant ses forces souveraines.

Or, au même moment, Al-Mahdi, l’Inspiré,
S’emparant de Khartoum, érigeait un empire :
Le Turc anéanti, le Soudan délivré
Du clanisme ancestral, l’Anglais qui se retire,

Par le glaive et la foi voyait ainsi le jour
Un califat arabe altéré de conquêtes.
Eussions-nous au Congo vu de même, quel tour
Aurait pris le combat pour les cœurs et les têtes ?

.

III

.

Peut-être dans le but d’imiter le Mahdi,
Les sultans du Bassin voulurent mettre un terme
À la présence belge et par un coup hardi
Fonder leur ascendant de manière plus ferme.

Ils lancèrent alors une brusque razzia
Contre les peu nombreux officiers à demeure,
Ennemis de la pure et sainte Sharia ;
Pour l’un ou l’autre camp avait donc sonné l’heure.

Léopold répondit immédiatement.
D’un côté, Séfou Tip, fils de Tippo ; de l’autre,
Francis Ernest Dhanis au haut-commandement.
Au-delà des fusils, Prophète contre Apôtre.

Si Dhanis dirigeait quelques combattants blancs,
Sa troupe était de fait une armée indigène.
Gongo, son allié, chef d’hommes violents,
Résidait à N’Gandu, capitale et géhenne.

Car c’était, entouré par un rempart en bois
Que des têtes de mort couronnaient, inquiètes,
Un vrai donjon, avec gardes en tapinois,
Tunnels en cul-de-sac et pavés de squelettes !

Ses habitants, confie un Blanc qui put entrer,
Donnaient un sentiment de vigueur, de jeunesse ;
Ils avaient, poursuit-il, le pli de dévorer
Ceux des leurs un peu vieux ou bien pris de faiblesse.

Du reste, mécréants, ne craignant point la mort,
Ni les esprits du mal, ni rien, l’âme sereine,
Ils avouaient priser – sans y voir aucun tort –
Bonne sans condiments, tendre, la chair humaine.

Avec cet allié, le Belge aventureux
Avait à parcourir d’immenses forêts vierges
Pour dérouter le Maure et, sous ce dais ombreux,
Tenter de retrouver le bord fangeux des berges ;

Dans un silence lourd, quasi surnaturel,
Qu’il était long d’ouvrir à sa petite armée
Un chemin difficile et superficiel,
Craignant à chaque instant les flèches du Pygmée !

Ce peuple solitaire, elfes de la forêt,
N’aime point qu’impromptu le pas d’autrui résonne.
Ceux qui passent chez eux n’y marquent point l’arrêt :
Leurs traits empoisonnés n’épargneraient personne.

.

IV

.

Ce que fut la clameur des luttes corps à corps,
Avec quelle rudesse on s’y jetait en foule,
Et quels festins s’offraient les guerriers les plus forts,
Ne sera point perdu dans le temps qui s’écoule.

Quelque deux ans après le début des combats,
L’ultime coup porté contre les citadelles
De Nangwé, d’Ujiji, les dernières casbahs
Des Maures du Congo, vainquent les infidèles !

Un peu plus tard encore, au Soudan, Kitchener
Sous le feu des canons écrasait les Mahdistes.
(Marchand s’en retournait, tremblant du revolver,
Rendre compte à ses chefs : un Parlement d’artistes.)

.

V

.

J’ai raconté ces faits nûment, sans passion,
Parce qu’un parti-pris est karmique et funeste.
Des Arabes, des Blancs hantent la région ;
Ces diables sont passés, le Chipékoué* reste.

.

*Chipékoué : Animal « cryptozoologique », monstre amphibie des immenses marais du Congo, non répertorié à ce jour. Peut-être un dinosaurien : voir B. Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées (1955) :

« S’étant livré à une enquête approfondie auprès des Noirs, Hughes a recueilli nombre de témoignages à propos du chipekwe. Le plus intéressant est sans contexte celui qui provient du grand chef de la tribu des Wa-Ushi, dont le grand-père avait assisté en personne, sinon participé, à la mise à mort d’un de ces monstres dans les eaux profondes de la Luapula, qui relie le lac Bangwéolo au lac Moëro : ‘Une excellente description de la chasse a été transmise par voie de tradition, écrit J.E. Hughes. Cela prit toute la journée à bien des meilleurs chasseurs de transpercer l’animal au moyen de leurs grands harpons Viwingo – les mêmes dont ils se servent aujourd’hui pour chasser l’hippopotame. On l’a décrit comme ayant un corps sombre et lisse, sans crins, et armé d’une seule corne blanche et unie, disposée comme la corne d’un rhinocéros mais faite d’un ivoire blanc et lisse, très fortement poli. Il est dommage que les Noirs ne l’aient pas conservée, car j’aurais donné n’importe quoi pour l’avoir.’ … L’aurai-je assez répété au long de cet ouvrage : il ne suffit pas de bonne volonté pour découvrir une bête même énorme dans un habitat qui garantit son incognito. Croire que l’on pourrait repérer à coup sûr un diplodocus dans un marais ou un lac couvrant des milliers de kilomètres carrés, c’est caresser l’espoir insensé de retrouver la classique aiguille dans un Gaourisankar de foin. »

*

Comment lire un alexandrin

La diction des acteurs de théâtre, quand ils jouent une pièce écrite en alexandrins, ne donne pas franchement à entendre qu’ils récitent autre chose que de la prose, et sans doute le public contemporain, relativement peu familier avec la versification, et ce d’autant plus que sont éloignées ses années de collège et lycée, ne pourrait-il sans impatience entendre une pièce versifiée si les acteurs scandaient les vers comme il se doit.

Or la versification n’a que peu d’intérêt si l’on ne scande par les vers, c’est-à-dire si l’on ne donne pas à entendre leur rythme régulier, rehaussé par la rime, le rythme et la rime étant les deux éléments de régularité propres à charmer l’oreille au milieu de la diversité des tons, des vitesses d’élocution et d’intensité de la voix qu’appelle le fond du texte récité.

La scansion implique de savoir compter les syllabes d’un vers. Un alexandrin compte douze syllabes. Dans un poème en alexandrins, comme le présent poème, la rime intervient donc toutes les douze syllabes. Ici les rimes sont dites « croisées », c’est-à-dire que chaque quatrain (ensemble de quatre vers) compte deux rimes selon le schéma A-B-A-B.

Le comptage des syllabes ne poserait pas de difficultés si le modèle de versification que je suis était entièrement conforme à notre façon actuelle de prononcer le français. Or il se trouve qu’un certain nombre de mots, s’ils sont prononcés « naturellement », c’est-à-dire comme dans la langue parlée, rendent l’alexandrin boiteux, et la régularité de la scansion n’est plus respectée.

Par exemple, si la phrase « je ne sais pas » compte, dans un alexandrin, quatre syllabes, il n’est pas douteux qu’en la lisant dans d’autres contextes ou plus simplement en la prononçant soi-même on dira plutôt « je n’sais pas » ou « je sais pas », trois syllabes, voire « j’sais pas », deux syllabes. Par conséquent, quand un poète écrit l’alexandrin « je ne vois pas du tout de quoi vous me parlez », il s’attend à ce qu’on lise chaque syllabe distinctement, pour que les douze syllabes assurent la régularité de la scansion, tandis que cette régularité serait brisée si on lisait « j’vois pas du tout d’quoi vous m’parlez » car on ne prononce alors que huit syllabes ; et ainsi de suite pendant tout le poème.

C’est une règle facile à retenir : il faut prononcer distinctement chaque syllabe.

Mais il y a des cas plus difficiles, à l’intérieur de mêmes mots, notamment tout ce qui a trait à la diérèse ou découplement de deux voyelles successives, rarement prononcée dans la langue parlée mais fréquente en versification classique. Par exemple, au dernier vers du poème ici, le nom du « Chipékoué » sera articulé par la plupart en trois syllabes Chi-pé-koué (et c’est d’ailleurs conforme à la graphie originale Chipekwé), mais je l’ai écrit de cette manière pour rendre par diérèse le mot long de quatre syllabes, à savoir qu’il faut lire Chi-pé-kou-é. Alors le vers a douze syllabes et est un alexandrin :

1Ces-2dia-3bles-4sont-5par-6tis-7le-8Chi-9pé-10kou-11é-12reste

(En fin de vers, « reste » n’a qu’une syllabe ; s’il était à l’intérieur d’un vers devant un mot commençant par une consonne, il prendrait deux syllabes, par exemple « res-te-là »)

Dans le même alexandrin, « dia », dans le mot « diable », est prononcé une syllabe, comme ça se prononce, et non deux, « di-a ». C’est comme ça. Les règles, qui ont été codifiées dans les traités de versification, échappent parfois à toute logique ; à l’époque, elles devaient plus ou moins se conformer à la langue parlée. C’est devenu de moins en moins vrai. Certains, parmi les rares auteurs qui continuent à écrire de la poésie versifiée, ont renoncé à ces règles codifiées pour se rapprocher de la langue parlée actuelle. Je n’ai pas suivi cette voie dans ma propre poésie versifiée car il s’agit de toute façon d’un compromis plus ou moins boiteux ; personne n’écrira un vers où « je ne sais pas » sera lu trois, voire deux syllabes, et pourtant je sais que je ne prononce jamais, en parlant, « je ne sais pas » quatre syllabes et que, quand j’entends quelqu’un articuler de cette manière, je tique et pense : « Voilà un précieux ! »

Je fais donc suivre une liste de quelques mots où j’appelle l’attention du lecteur sur une diérèse (ou une autre particularité de prononciation) qu’il est censé connaître pour bien scander les alexandrins de ce poème. Par ordre d’apparition :

si-len-ci-eux (4)

fon-dè-rent-au-Con-go (6) (la liaison doit être audible : il ne faut pas prononcer « fondère au Congo » (5) mais « fondère-tau-Congo »)

Sha-ri-a (3) (mais, dans le même quatrain, ra-zzia [2] et non ra-zzi-a)

im-mé-di-a-te-ment (6)

vi-o-lents (3)

in-qui-ètes (3)

a-vou-aient (3)

a-lli-é (3)

su-per-fi-ci-el (5)

pa-ssi-on (3)

ré-gi-on (3)

Chi-pé-kou-é (4)

Poésie révolutionnaire de Guinée-Bissau

Poèmes traduits du portugais à partir de l’Antologia poética da Guiné-Bissau (Anthologie poétique de Guinée-Bissau) (Editorial Inquérito, Lisbonne, 1990), compilée par l’Union nationale des artistes et écrivains de Guinée-Bissau (União Nacional dos Artistas e Escritores da Guiné-Bissau) et préfacée par Manuel Ferreira.

Manuel Ferreira est le spécialiste de poésie africaine lusophone dont les anthologies m’ont déjà servi pour des traductions de poésie du Cap-Vert (x) et de Sao Tomé-et-Principe (x).

Les poètes ici représentés sont tous plus ou moins liés à la lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (Partido Africano para a Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC), parti révolutionnaire fondé par Amílcar Cabral (assassiné en 1973) et au pouvoir de 1974 à 1990.

Ces poètes sont Amílcar Cabral lui-même (6 poèmes), Vasco Cabral, également membre fondateur du PAIGC (4 poèmes), Hélder Proença (2), Agnelo Regalla (2), António Soares Lopes Junior, alias Tony Tcheka (1), Jorge Cabral (1), ainsi que les poétesses Domingas Samy, alias Mingas (3), et Eunice Borges (1).

Couverture d’un manuel scolaire édité (en Suède) par le PAIGC en 1970, c’est-à-dire dès avant l’indépendance. Source

*

Île (Ilha) par Amílcar Cabral

Ta vie – mère endormie –,
nue et oubliée,
sèche,
battue par les vents,
se passe au son de la musique sans musique
des eaux qui nous emprisonnent…

Île,
tes montagnes et tes vallées
n’ont point senti passer le temps
et sont restées dans le continent de tes rêves
– les rêves de tes enfants –
à clamer aux vents qui passent
et aux oiseaux qui volent, libres,
tes aspirations !

Île,
collines sans fin de terre rouge
– terre brute –
rochers escarpés fermant l’horizon,
mer aux quatre coins emprisonnant notre idéal !

*

Retour (Regresso) par Amílcar Cabral

Vieille Maman, venez écouter avec moi
la pluie qui tombe à votre porte.
C’est un plic-ploc amical
qui résonne dans mon cœur.

La pluie amie, Vieille Maman, la pluie
qui n’était pas tombée depuis si longtemps…
J’ai entendu dire que Cidade Velha1
– toute l’île ! –
en quelques jours est devenue jardin…

On dit que les champs ont reverdi,
se sont couverts de la couleur la plus belle car couleur de l’espoir.
Que le pays est bel et bien à présent le Cap-Vert.
– La tempête a cédé la place au beau temps…

Venez avec moi, Vieille Maman, venez,
trouvez la force d’aller à votre porte.
La pluie amie nous salue
et son plic-ploc bat dans mon cœur.

1 Cidade Velha : ville du Cap-Vert.

*

Je suis tout et je ne suis rien (Eu sou todo e sou nada) par Amílcar Cabral

Je suis tout et je ne suis rien,
Mais je me cherche incessamment,
– Je ne me trouve pas !

………………….

Ô haillons de nuages, oiseaux sans ailes,
emmenez-moi avec vous !
Je ne veux plus de cette vie,
je veux partir dans les vastes espaces
pour je ne sais où.

*

Au fond de moi-même (No fundo de mim mesmo) par Amílcar Cabral

Au fond de moi-même
je sens quelque chose qui blesse ma chair,
qui me déchire et me torture…

… quelque chose d’étrange (c’est peut-être une illusion),
quelque chose d’étrange que j’ai en moi je ne sais où,
qui fait saigner mon corps,
qui fait saigner aussi
l’Humanité tout entière !

Le sang.

Sang brûlant qui suinte goutte à goutte
au plus intime de mon être,
dans la coupe sans fond de mes espérances !
Lutte terrible que cette lutte de l’Homme :
Et je boirai de nouveau – toujours, toujours, toujours –
ce sang qui n’est pas sang, qui s’écoule hors de mon corps,
ce sang invisible – qui peut-être est la Vie !

*

Poème (Poema) par Amílcar Cabral

Qui ne se souvient
de ce cri semblable au tonnerre ?
– C’est qu’alors
je lançai mon cri de révolte.

Mon cri de révolte a résonné dans les vallées les plus lointaines de la Terre,
a traversé les mers et les océans,
franchi tous les Himalayas du Monde,
ignorant toutes les frontières,
et fait vibrer ma poitrine…

Mon cri de révolte a fait vibrer la poitrine de tous les Hommes,
il a rendu tous les Hommes frères
et transformé la Vie…

… Ah ! mon cri de révolte qui a parcouru le Monde,
qui n’a point quitté le Monde,
le Monde que je suis !

Ah ! mon cri de révolte qui s’est éteint là-bas au loin,
si loin,
dans ma gorge !

Dans la gorge-monde de tous les Hommes.

*

… Non, Poésie… (…Não, Poesia…) par Amílcar Cabral

… Non, Poésie :
Ne te cache pas dans les cavernes de mon être,
ne fuis pas la Vie.
Brise les barreaux invisibles de ma prison,
ouvre grand les portes de mon être
– sors…
Sors pour lutter (la vie est lutte)
les hommes au-dehors t’appellent,
et toi aussi, Poésie, tu es Homme.
Aime les Poésies du Monde entier,
– aime les Hommes
Adresse tes poèmes à toutes les races,
à toutes les choses.
Confonds-toi avec moi…

Va, Poésie :
Prends mes bras pour embrasser le Monde,
donne-moi tes bras pour que j’embrasse la Vie.
Je suis ma Poésie.

*

Ils me disaient de m’arrêter… (Disseram-me que parasse…) par Vasco Cabral

Ils me disaient de m’arrêter, m’arrêter
car le mouvement fatigue.
Moi, je ne voulais pas m’arrêter
et je suivis sur la route
mon chemin d’espérance.

Ils me disaient de pleurer, pleurer
car la Vie est souffrance.
Moi, j’éclatai de rire, de rire
comme un homme qui devient fou
et je chantai sur la route
un chant libérateur.

Ils me disaient de fuir, de fuir
car la Vie est ennui
et la rose, si elle fleurit, de même se fane.
Ils voulurent me bander les yeux
pour que je ne voie pas, ne voie pas.

Mais mes pieds avaient des yeux
et je suivis sur la route mon chemin d’espérance
jusqu’à ce que mes yeux percent les ténèbres
jusqu’à ce qu’ils pénètrent l’avenir.
Et si près de moi, si près de moi
comme si c’était maintenant
je vis les enfants blonds
ouvrir leurs bras aux enfants noirs.

*

Le mendiant (O pedinte) par Vasco Cabral

Les mains du mendiant
ces mains qui se tendent vers moi
ont leur histoire :
une histoire qui tient
sur une tête d’épingle.

Ces mains qui espèrent mon obole
n’ont jamais touché le parfum des roses,
ne connaissent pas les secrets de la fleur.
Ces mains qui se tendent vers moi
pauvres et suppliantes
en une prière muette
furent, en un temps de misère déjà, des mains d’enfant.

Je donne l’aumône
et m’en vais.
Je m’en vais pour ne pas entendre le murmure de douleur
l’histoire de dix doigts
qui tient sur une tête d’épingle !

Ces mains qui se tendent vers moi
sont comme une hallucination la nuit.
Jusqu’à ce que des millions de mains
connaissent le parfum des roses
et les secrets de la fleur.
Et que chaque histoire humaine
tienne, au moins,
dans la paume d’une main !

*

Où est la poésie ? (Onde está a poesia?) par Vasco Cabral

La poésie est sur les ailes de l’aube
quand le soleil se lève.

La poésie est dans la fleur
quand les pétales s’ouvrent
aux larmes de la rosée.

La poésie est sur la mer
quand la vague avance
et paisible doucement
baise le sable de la plage.

La poésie est sur le visage de la mère
quand dans les douleurs de l’enfantement
naît son bébé.

La poésie est sur tes lèvres
quand confiante
tu souris à la vie.

La poésie est dans la prison
quand le condamné à mort
donne une vie à la liberté.

La poésie est dans la victoire
quand la lutte avance et triomphe
et que vient le Printemps.

La poésie est dans mon peuple
quand il transforme le sang versé
en balles et fleurs
en balles pour l’ennemi
et fleurs pour les enfants.

La poésie est dans la vie
car la vie est un combat !

*

Guerre nucléaire, guerre des étoiles (Guerra nuclear, guerra de estrellas) par Vasco Cabral

Et après ?
Après, rien !
Le silence.
Le froid
la nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini.

Guerre nucléaire,
guerre des étoiles !
et après ?
Après, rien !
Même pas de corps angoissés
même pas
un journal ouvert sur une table
pour raconter ce qui s’est passé.

Et après ?
Après, rien !
La nuit perpétuelle
la mort jusqu’à l’infini !

*

Quand je te cherche (Quando te procuro) par Hélder Proença

Je te vois dans tous les visages quand je te cherche.
Parmi la multitude je te trouve
Profonde comme l’espérance
En chaque enfant
ton visage descend serein et prometteur
comme l’avenir.

Quand je te cherche
je te trouve en l’Homme
qui se cherche.
Dans les luttes
dans les mains qui remuent douloureusement la terre
dans les larmes qui émeuvent le soleil
dans les pas qui avancent comme le fer
je te trouve comme la vie, comme une fleur !

Quand je te cherche
je te trouve dans les allées vertes qui deviennent géantes
Dans les veines de la fleur
dans la douce couleur des lacs
dans le parfum viril et transparent de l’atmosphère
dans le regard vertical et pénétrant de l’espoir
je retrouve ta présence
transparente et forte comme la paix !

Je te trouve dans chaque visage quand je te cherche
Dans l’éternelle symphonie de la victoire
dans le chant rubicond de l’Homme
dans l’aube qui grandit et grandit comme la vie
Je te retrouve. Ardente et profonde ainsi que l’amour !

Parmi la multitude qui chemine
parmi le chant et le sang qui pleure
je cherche et trouve ton nom si précieux
Liberté !

*

Épigraphe (Epígrafe) par Hélder Proença

Cette petite larme
qui sourdait à ses yeux
comme si c’était
une rivière courant
taciturne et limpide
sur la pierre brune
de son visage
était la marque de la douleur
que son sanglot ingénu
ne savait exprimer
C’est pourquoi il t’embrassait
comme ayant
la notion que cette vie si ténue
lui échappait
au début de cette nuit de mai
Et c’était trop tard
pour tes pleurs
quand ses bras
petits et tendres
devinrent inertes
dans le geste infantile
de qui voulait serrer dans ses bras
la vie qui lui échappait
en un son aigu
de silence, raideur, éternité.

*

Commandant (Comandante) par Agnelo Regalla

I

Commandant !…
Ces grimaces
Qui déforment les visages
De ces hommes condamnés,
Ces sourires tuberculeux,
Ce silence accusateur,
Ces folies précoces,
Jamais n’ont été synonymes
D’actes de contrition.
Ces enfants,
Qui sont nés un matin
Et se sont éteints
À la tombée de la nuit…
(Avant même la fraîcheur du crépuscule)
Sans avoir même ébauché un sourire
D’espoir,
Jamais n’ont été synonymes
De capitulation, commandant…
Et il est certain
Que ce Peuple mien
Qui n’a jamais souri,
Qui n’a jamais séché ses larmes,
Qui n’a jamais vécu,
Ce Peuple mien et tien…
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant.
Avec son arme dans une main
La charrue dans l’autre
Et sans la bénédiction
Des dieux et des cathédrales,
Ni les signes de la main, au loin,
Des métropoles…

II

Commandant !…
Avec la même certitude
De toujours
Et la décision
Des premiers instants,
Je sonderai de nouveau avec toi
Si c’est nécessaire
Le secret des forêts
Dans la familiarité des bêtes sauvages
Et boirai le fiel
Du napalm
Dans la certitude de la victoire.
Et au petit matin,
Commandant !…
Je baiserai une fleur
Née à Pidjiguiti2
J’enterrerai
En hommage posthume
Ses camarades,
L’un après l’autre…
Dans la mémoire collective
De ce Peuple.
Puis,
Je hisserai bien haut
Notre drapeau
Même en lambeaux et décoloré
Et je te réaffirmerai
Que ce Peuple
Mien et tien
Qui a toujours souffert
Doit lui aussi sourire
Un jour… Commandant !…

2 Pidjiguiti : Le « massacre de Pidjiguiti », le 3 août 1959, par l’armée coloniale portugaise des dockers en grève, fut le déclenchement de la lutte de libération nationale en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, menée par le PAIGC.

*

L’écho des larmes (O eco do pranto) par Agnelo Regalla

Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant.
Non…
Une voix d’enfant
Est douce et légère
C’est une voix qui danse…
Ne me dis pas
Que c’est la voix d’un enfant
On dirait plutôt
Un cri sans espoir
Un écho
Venu du fond d’une ruelle.
Ne me dis pas
Que c’est une voix d’enfant,
Une voix d’enfant est douce et légère
C’est une voix qui danse…
On dirait plutôt
Un cri étouffé sous un manteau
– L’écho des larmes.

*

Épeler la paix (Silabar a paz) par António Soares Lopes Junior

JE RAYE
la page
de ton
corps
bleu
parchemin
de cette vie
reprisé
avec des fils
de tulipe
noire
miroir
que le magicien
a teint
JE CRIE
avec la voix
de la pierre
et je sens
les vents
faire irruption
depuis les vertèbres
de la nuit
AINSI
tâtonnant
avec les
mains
attachées
au nombril
de la vie
je transperce
l’acidité
de la folie
au point final
JE LANCE
toutes
les voix
épelant
la paix
avec des accents
de liberté.

*

Poète (Poeta) par Jorge Cabral (1977)

Tu es enfant de père inconnu
ta mère, la Nature,
accoucha
et par un jour sans soleil
tu vins visiter ce monde
et y lutter.

Tu es témoin
de tous les tourments
ainsi que prophète
de lendemains meilleurs
jour et nuit
tu vas chantant
malgré les pierres
qui entravent ta route.

Ton épouse
est la souffrance
et le bonheur
ton complice
par tes chants
pleins de tendresse
tu mets la paix
dans les cœurs

Tu n’es pas venu pour rester
déjà tu te prépares à partir
dans ton baluchon
nulle recette
seulement des rêves
à partager

*

Le cœur flambe ! (Arde o coração!) par Domingas Samy (Mingas) (1979)

Assise au bord
de la Mer bleue,
des larmes aux yeux,
je contemplais l’eau claire
et rêvais d’atteindre
une mer transparente couverte de roses.
Autour de moi
régnait un silence de mort,
on entendait seulement la rumeur des vagues
Ce fut au milieu de ces vagues
que tu apparus
comme en rêve
Je sentis tes mains matutinales
essuyer ces larmes dures
Tu me promis
la mer transparente couverte de roses
et je le crus
Mais au lieu de cela
tu m’as donné la forêt ardente
Et voilà qu’à chaque instant
avec cette forêt
brûle mon cœur.

*

« Fils d’Afrique » («Filho de África») par Mingas (1979)

Tu entends pleurer l’Afrique
…..et tu veux pleurer ;
pourquoi mon frère ?
Tu vois la mer saigner
…..et tu veux la traverser à la nage,
pourquoi ?
Tu vois la forêt épineuse
…..et tu veux la traverser,
pourquoi ?
Tu vois flamber les cœurs humains
…..et tu souhaites brûler le tien,
pourquoi frère ?
– Mon frère ! – parce que seul à travers
……….la mer sanglante,
……………la combustion des cœurs humains,
………………..la forêt épineuse
je vois l’avenir lumineux
de notre chère Mère.

*

Souvenir détruit (Recordação demolida) par Mingas (1980)

Note. Ce poème paraît avoir été écrit au retour de Mingas d’URSS, où elle fit des études, d’où la référence à la forêt enneigée.

J’aurais voulu garder toujours avec moi,
voulu garder dans mon esprit
ton souvenir blanc
comme la neige endormie dans la forêt
J’aurais voulu qu’il ressuscite chaque hiver
caressant mes yeux en deuil.

Mais toi,
mon amour,
innocemment tu as effacé ce souvenir
avec tes paroles couleur d’encre de chine
Tu as détruit ce souvenir
par tes paroles dures comme le marbre
Tu as brûlé ce souvenir
par tes douloureuses et véhémentes paroles.
Innocemment tu as détruit ce souvenir
par tes dures et véridiques paroles.

*

La couverture de ma mère (Manta da minha mãe) par Eunice Borges

Ma mère
avait une vieille couverture
pleine de trous
qui servait à me couvrir
quand j’étais petite !

Maman,
la couverture dont tu me couvrais
était si chaude
qu’elle a fait naître en moi
cet amour si grand
que la vie ne peut faire mourir !