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Poésie moderne du Soudan

Les poèmes suivants sont tirés de l’Anthology of Modern Sudanese Poetry (Office of the Cultural Counsellor, Embassy of the Democratic Republic of Sudan, Washington D.C., sans ISBN et sans date de publication, la préface étant datée de 1982), compilée et présentée par Osman Hassan Ahmed et Constance E. Berkley. Il s’agit d’une publication de l’ambassade du Soudan aux États-Unis.

La plupart des poèmes sont traduits de l’arabe en anglais, sauf ceux de quatre auteurs du Soudan du Nord (dont je n’ai retenu, parmi ces quatre, qu’un poème) et ceux des deux poètes du Soudan du Sud inclus dans l’anthologie (le Soudan du Sud est peu, voire pas du tout arabisé), dont je n’ai retenu qu’un poème (de celui des deux qui n’est pas le plus connu, mais c’est le choix qui m’était proposé qui l’a voulu).

Par conséquent, les présentes traductions françaises sont des traductions de l’original anglais dans le cas de deux poèmes (comme indiqué à côté du titre et du nom de l’auteur), et, dans tous les autres cas, des traductions à partir de la traduction anglaise de l’arabe. Pour ces dernières, il y a nécessairement un effet « téléphone arabe », ou d’entropie, entre l’arabe et le français (en vertu de la loi de la communication de Shannon).

La préface indique que ces poèmes ne suivent pas les canons de la poésie soudanaise (arabophone) classique.

*

Beauté (Beauty) par Al-Tigani Yousif Beshir (Al-Tijani Yusuf Bashir)

Nous t’avons vénérée, ô Beauté,
T’avons abandonné nos âmes par amour et dévotion.
Nous t’avons donné la vie, avons ouvert ses fontaines
Pour tes yeux.
Nous avons idolâtré la moindre de tes charmantes faiblesses
Jusqu’à ce qu’elle nous conquière et submerge.
Nous avons accompli tous les travaux possibles
Pour te rendre, ô Énigme, compréhensible.
Mais tu nous échappes toujours davantage.
Nous nous sommes efforcés de chercher pour toi des significations lointaines.
Mais tu parais toujours plus proche.

*

Petit Adam (Little Adam) par Mohammed Ahmed Mahgoub

Parfois il pleure, d’autres fois il joue
Mais clairement il se moque de tout !
Il espère, demande et recherche l’attention
Et retient sa colère et montre
Son amour. Il réclame la lune
Et faute de l’obtenir il pleure.

Cet enfant naïf
Avec ses hauts et ses bas
Son babillage et ses accalmies
Domine le monde, construit et forme.
Il gronde le chat qui s’enfuit
Mais a peur de la minuscule fourmi.
Il répand sa charité quand il aime
Et peut se montrer avaricieux quand il est fâché.
Tu es un secret dont la nature ne peut être déchiffrée
Par personne. Es-tu un diable
Ou un ange, mon enfant ?

Tu es un moule de mal et de bien,
De jalousie aussi. Tu donnes à l’oiseau
Des graines mais tourmentes l’agneau.
Ton frère, le bébé, est l’objet de ta colère
Tu l’humilies, et souffres quand il est heureux.

Tu reçois avec envie et joie
Le joli jouet, pour le montrer
Fièrement à tes amis. Mais, voilà,
Le jour n’est pas encore fini
Que le jouet est déjà cassé.

Et demain. Ah ! pour demain
Tu t’adaptes aux besoins du temps
Tu cesseras tes jeux et commenceras à apprendre
Tu veilleras tard pour étudier
Et tu subiras les ironies éternelles de la vie.

Tu ne manqueras pas de désirs, mais avec une telle peur
De ce que nos désirs mortels nous coûtent
Tu sacrifieras et souffriras et courtiseras
Et connaîtras de l’amour ce que nous avons tous connu
Et le bien et le mal en cette vie.

Puis tu oublies, mon cher enfant,
La douceur de ces désirs humains
Et vois le paradis dans une maison paisible
Où homme et femme et fils sont réunis
Tu vois l’espoir dans les enfants.

Tu écriras, ou non, des vers
Et parviendras à la gloire dans ta jeunesse
Ou bien passeras toute ta vie dans la misère ;
Tu es une image de moi-même.

Tu es une part de moi, et je suis
Ce que les générations passées ont tramé,
Tu n’es autre qu’une image d’Adam,
Où l’aube et le crépuscule prennent leur plus belle apparence ;
Ainsi les hommes sont-ils des ombres et des images.

*

Doute et Certitude (Doubt and Certainty) par Yousif M. Al-Tinay (Yusif Mustafa Al-Tinay) (original anglais)

Quelle perte et quel gâchis, aimer
Qui ne connaît l’amour !
Quelle perte et quel gâchis
Que les larmes versées pour ce qui ne les sèche point !

Puisse Dieu me pardonner ! Bien souvent
Elle fut généreuse de ses larmes.
Chaque fois que nous en voyions verser.

Elle fut par l’amour conduite à donner son doux baiser,
Et le doux nectar de ses lèvres
Étancha ma soif, quand je le bus à petites gorgées.

Elle apaisait mon cœur anxieux
Chaque fois qu’il frissonnait
De désir ardent, et ainsi le sauva.

Si mon cœur a douté de son amour pour moi
C’est la jalousie de l’amour qui le secoua.

Et l’amour est la meilleure excuse offerte
Par cela qui fut affolé de sotte jalousie.

Elle est ma bien-aimée, pour moi
…..la seule,
L’aimée que je reconnais
Par ses qualités pareilles au miel.

Mon amour pour elle grandit chaque instant,
Comme la pluie tombant d’un nuage généreux.

Mon cœur est conforté chaque fois que mes yeux
Regardent les siens
Et voient en eux une mer dont les conques diamantines
Sont inaccessibles aux plongeurs.

Ses yeux sont si profonds par ce qu’ils disent,
Le plus clair étant que l’amour
A cédé la fleur que nous cueillons.

Chacun de nous est ivre de l’amour de l’autre,
Ainsi, ni les médisants ni quoi que ce soit
Ne pourra nous dissuader.

Je suis heureux avec elle,
Comme amant et comme aimé.
Combien fortuné le cœur dont
Les sentiments n’ont pas été vains !

Alors ! comment mon cœur pourrait-il, malgré
Le bonheur dont il jouit, permettre
À ses peurs de l’assaillir encore ?

Puisse la crainte qui est la sienne – un changement chez ma bien-aimée –
Ne se réaliser jamais jusqu’à
Ce qu’il cesse de battre !

*

Pickpocket (Pick-pocket) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub

Il a faim et ne voit pas
Sa faim devenir une myriade d’yeux,
Dans chaque œil une bouche béante.

La faim l’a plongé dans la torpeur
Sa nourriture : des miettes
Tombant des tables profuses
Autour de lui tout est noir de rouille,
Enveloppé de mirage, obscurci par des nuages mouvants.

Et la souffrance ne vient pas seulement du feu
De chaque respiration,
Car la souffrance est la peine des ventres affamés
Et les miettes ne sont pas une réponse au rêve,
Mais une vague de folie.

Il halète en lasses exhalaisons à la poursuite d’un désir fou
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, sans tenir leur promesse
Combien d’heures longtemps attendues
Sont venues et reparties, pour revenir peut-être encore.

Les cafés aux portes ouvertes l’ont vu souvent
Passer sans boire une tasse,
Sans prendre sa part de leurs multitudes de verres
Ni se reposer sur leurs chaises nombreuses.

Ses pas le conduisirent à une mosquée
Cherchant une planche dans l’obscurité de la nuit
Où il pourrait peut-être endormir sa peine

Il s’endort, et dans son corps las endort
Des vallées de tristesse et des montagnes de soucis
Suscitant au-delà de la ténébreuse frontière
Des trésors où irradie la nourriture,
Boissons pétillantes et miches dorées,
Ses quelques miettes devenant en rêve
Des tables couvertes des mets les plus succulents,
Son monde à présent enveloppé dans les mines les plus étincelantes
Son désert entièrement couvert par un mirage.
De lui ne reste
Que la tristesse roulée dans un burnous
Allant et venant comme un fantôme.

La nuit était calme, à part une brise fugace
Et des étoiles murmurant dans l’obscurité.
La lumière avait brisé ses chaînes
Avec son dernier souffle
Nourrie par les champs qu’elle avait nourris
Planant en lente et agréable lassitude,
La rosée convertie en feuillage dans son sein
Un oiseau regagne son nid
Pour dormir à l’intérieur du nid rempli de graines
Son bec infatigable
Au bord d’un ruisseau chantant,
Un horizon bleu dans ses ailes
Parmi l’aube parfumée de fleurs.

Et le matin revient inconscient
Une naissance à nouveau
L’homme misérable revient à la vie
Traînant sa lassitude.
Quand les flammes du matin brûlant ont mis le feu à ses pieds
Le sommeil l’appelle à nouveau depuis l’ombre
Où les jarres d’eau restent fraîches
Une tasse d’étain à leur goulot
Il eut la nostalgie de sa mère défunte il y a longtemps
Et le souvenir lui fit verser des larmes
Il s’endormit, rêves enfilés comme des lanières
Sans amis, sans amis.
Il ne pouvait rien faire qu’attendre,
Il ne pouvait rien faire que fuir.

Et le temps passa,
Son cœur regardait au loin son attente infinie
Il arriva au tombeau d’un saint homme
Où les gens se réunissaient en foule
Avec des offrandes.
Un arbre qui pousse et dont les fleurs ne fleurissent pas
Sauf avec des soupirs de tristesse
Blessure sur laquelle le blessé repose
Il marche
Sa nourriture la route sans fin
Où des foules et des foules cherchent une miette il y a longtemps perdue
Et ne trouvent que désastre.

Il eut la surprise de voir les maigres doigts de sa main grandir
Et dans son cœur rugit une jungle.

Parmi le tapage du marché et de la cohue
Il jeta sa paume émaciée
Qui tomba sur une onde hagarde.
Elle revint à lui furtivement
Tenant quelque chose qu’il ne pouvait voir
Mais qu’un passant vit bien.
Le lierre poussait sur les barreaux du tribunal
Changeant sa contenance criminelle
Sans racines
Il tomba dans la cage du tribunal
Les bras autour des barreaux de fer,
Les yeux perdus dans l’abîme ouvert.

La justice regardait de haut
La paix soit sur elle
Vêtue de robes propres, sa voix un soupir
L’air sage, tournant page après page
Léchant ses pattes
Faisant de chaque mot une épée,
Un chien à la chair galeuse, rongée
Avec des trous dans le pelage
Ses crocs dégarnis luisants
Pénétré d’une flamme féroce
Son maître le dressant à coups de pierre.

*

Le Coquillage vide (The Empty Conch) par Mohammed Al-Mahdi Al-Magdhoub

J’étais debout sur les vagues de la mer rouge,
Les vagues étaient bleues, les vagues étaient vertes,
Les vagues étaient jaunes, les vagues étaient grises,
Mes yeux là-bas
………………………À l’horizon…
……………..Là-bas
………………………Les vagues étaient immobiles…
Les vagues
…..Comme un mur brisé
Dans le vide, brisant le vide.
………………………Le vide…
Entouré par des vagues pétrifiées de sable.
Où que je tourne la tête, des vagues
……………..Des vagues,

………………………Des vagues.

Et puis mes yeux me tirèrent en arrière,
Là où, à mes pieds,
Le ressac avait jeté un coquillage vide,
Des profondeurs de cette mer torrentielle,
Et des mouvements des profondeurs de laquelle il prit forme,
Et reçut la vie et se mit à ramper,
……………………….Courant le long des vagues.
……………..Puis
Il perdit le mouvement
Et la structure resta.
Mes yeux étaient là-bas
……………………….À l’horizon…
Où les vagues étaient immobiles…
Les vagues comme un mur brisé, brisant le vide.
Les vagues de sable l’avaient entouré,
Et s’étaient fossilisées sur lui.
Et moi,  je suis calme
………………………Tandis que dans mon calme
Existe un vide épuisant, et un souvenir mystérieux.

Ma vie est pleine de coquillages vides.
Et pas plus tard qu’hier j’enterrai un coquillage vide.
J’avais pris à ma vie sa forme et sa vie.
………………À présent,
Il repose sous terre…
Là-bas dans les tombes
De l’autre côté de l’horizon…
…..Suis-je un coquillage vide,
……………..Ma tombe est-elle là-bas…
Mon pays pourrait-il ne jamais voir
Ce que perçoivent les poètes
Dans le tumulte de la vie

J’ai vu un coquillage vide…
…………………….Des paroles dépourvues de sens
Sortaient de son intérieur vide
Et les gens étaient des vagues…
Autour du coquillage,
…………………….Ils faisaient silence,
…………….Admiratifs
…………………Mais jamais ne cherchant.

Naguère, même la poésie,
La poésie était un vin.
Elle ne guérit plus…
Je me souvins d’un poète arabe
Qui avait prophétisé…
Il s’était demandé, la douleur perçant sa raison :
Si je cherche le vin pur rouge sombre…
………………..Je le trouve,
Bien que manque encore
………………..L’aimée de mon âme…
……………Suis-je une pierre ?
………………..Et,
Pourrait-il voir, l’aveugle d’Al-Ma’arra1 ?

1 L’aveugle d’Al-Ma’arra : Abul Ala’ Al-Ma’arri, « l’aveugle d’Al-Ma’arra » (du nom d’une ville en Syrie), poète du onzième siècle.

*

À un visage blanc (To a White Face) par Mohammed Al-Fayturi

Est-ce parce que mon visage est noir
Et le tien blanc
Que tu m’appelles esclave
Et piétines mon humanité,
Méprises mes croyances
Et me forges des chaînes,
Bois injustement le vin de mes vignes,
Te nourris insolemment de mon blé
Et me laisses dans l’amertume ?
Portes le vêtement que je suis fatigué à tisser
Et me laisse vêtu de soupirs et de luttes ?
Tu vis dans un jardin d’Éden
Où la pierre a été taillée par mes mains
Tandis que je suis accroupi depuis longtemps dans les cavernes de la nuit
Couvert de ténèbres et par le froid glacial,
Me nourrissant comme une chèvre de ma misère,
La fumée de mon insignifiance s’élevant autour de moi.
Et quand la rivière de l’aube monte et déborde son cours,
Je réveille mes maigres moutons et les conduit aux champs
Et quand ils ont engraissé, tu te régales de leur viande
Et me jettes les entrailles et la peau.
Non, frère, non. Mes sentiments révoltés
Ne peuvent à présent être apaisés.
Hélas, je ne suis pas un hibou
Qui peut se nourrir de vers, ni un singe.
Je suis humain, ta mère et la mienne sont toutes deux d’argile
Et la lumière n’est l’aïeul d’aucun de nous.
Alors pourquoi me dénies-tu mes droits
Tandis que tu prends ton plaisir :
Combien de temps dresseras-tu la tête comme mon maître
Et baisserai-je la mienne comme ton esclave ?
Est-ce parce que ton visage est blanc
Et le mien noir ?

Et quand la mort est esclave
Et quand l’agression n’est qu’esclave
Et quand les hommes libres sont esclaves en un pays conquis
Et quand le destin est esclave
Sous l’habit de Dieu
Et quand les messages des prophètes sont fallacieux
Et les religions destinées à tromper,
De chaque sépulture de mon pays surgissent
Les morts oubliés, les esprits brisés
Qui haïssent l’humanité, et tous les ennemis de l’humanité
Déversent leur mépris sur les cieux et le destin.

*

Afrique (Africa) par Mohammed Al-Fayturi

Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton rêve noir.
Tu as dormi si longtemps, n’es-tu point lasse –
N’es-tu point fatiguée du talon du maître ?
Tu es restée couchée si longtemps sous le voile obscur de la nuit
Épuisée dans ta hutte décrépite
Délirante d’espoir jaune
Comme une femme qui de ses propres mains
Construit les ténèbres du lendemain
Affamée, mâchant ses jours
Comme le gardien paralysé du cimetière
Avec un passé nu
Et nulle gloire avec laquelle couronner l’avenir, nulle grandeur.

Afrique, réveille-toi. Réveille-toi de ton ego noir.
Le monde est passé à côté de toi
Les étoiles ont tourné au-dessus de toi.
L’inique reconstruit ce qu’il a détruit
Et le pieux méprise ce qu’il adorait
Mais toi, tu restes où tu étais
Comme le crâne d’un naufragé mort
Et tu es comme le crâne d’un homme mort.
Je m’étonne que tes veines n’aient pas éclaté
Dans leur rire sarcastique.
Tu n’es qu’un esclave.

Que les cadavres de notre histoire ressuscitent
Que soit érigée la statue de notre haine.
Le temps est venu pour le noir
Caché jusqu’à présent aux yeux de la lumière,
Le temps est venu pour lui de défier le monde,
Le temps est venu pour lui de défier la mort.
Que le soleil s’incline devant nous,
Que la terre craigne nos voix.
Nous la remplirons de notre bonheur
Comme nous l’avons couverte de nos tristesses.
Oui, notre temps est venu, Afrique,
Notre temps est venu.

*

Un voyage (A Journey) par Mohammed Al-Fayturi

Que vois-je, ô ténèbres ?
Une caravane de bossus
Avançant péniblement dans la nuit,
Pieds nus, sans vêtements, hébétés,
Pleurant, se lamentant et priant.
Conduits par un effroyable géant
Qui sème la misère dans leurs âmes.
Un géant plein de fierté et d’orgueil
Et dont la poitrine frémit de haine et de folie.
Pleurez avec moi pour la procession des victimes
Qui remplissent l’air de leurs cris et gémissements.
C’est une ancienne pièce de théâtre
Jouée par Khafra et Mena2.
Et après des milliers d’années
Les Pharaons dominent toujours les siècles.
Pourquoi sommes-nous si immobiles ?

Que vois-je, ô larmes ?
Un palais que créa la gloire.
Sont-ce là ses murs,
Ou bien des miroirs sur les murs comme neufs.
Ô jardin du paradis dans ta grandeur
Nous t’avons perdu quand nous t’avons désiré
Et nous te désirons quand nous ne pouvons te posséder.
N’exhale point ton parfum,
L’odeur de nos huttes nous a suffoqués.
Ne danse point pour le Printemps,
Car les ténèbres de nos huttes nous ont aveuglés.

Que vois-je, ô vie ?
Ma perplexité me rend fou.
Deux tombes, l’une construite en marbre,
Dont les couleurs éblouissent les yeux,
L’autre gravée sur une pierre,
Je jure qu’on la remarque à peine.
Sur l’une le printemps est généreux
En roses et jasmins.
Sur l’autre marche l’automne,
Bénissant les maudits arbres épineux.
Malheur à toi, ô Dieu juste,
Dont les décrets font de nous un objet de dérision.
Même devant la mortalité, il existe une balance
Pour séparer le diamant de la poussière.

2 Khafra et Mena : Deux pharaons d’Égypte.

*

En un pays étrange (In a Strange Land) par Salah Ahmed Ibrahim

As-tu connu l’humiliation d’être un homme de couleur
Et vu les gens te montrer du doigt en s’écriant :
« Eh toi, le nègre noir ! »
Es-tu allé, un jour, voir les enfants enfants
Avec toute ta tendresse et ton émotion
Et au moment où tu étais sur le point de t’oublier complètement et de pleurer
Le cœur débordant,
« Comme les enfants qui jouent sont merveilleux »,
Ils te remarquèrent et se précipitèrent vers toi pour former une farandole :
« Un nègre noir, nègre noir, nègre noir ! »

As-tu connu la faim en un pays étrange
Et dormi sur le sol humide, sur la dure terre nue
La tête sur tes bras pour te protéger du maudit froid ?
Et quand tu t’en vas, tu éveilles la suspicion dans les yeux,
Percevant les murmures des gens, les yeux des femmes qui se ferment,
Et un doigt pointé ouvre la plaie dans ton cœur poignardé.
Et tu portes toujours la couleur de ta peau comme une honte
Et en ton sein se tortille le sentiment d’un être humain
Et tu pleures avec un cœur muet, suffoqué.
C’est l’humiliation que souffre le noir en un pays étrange,
Dans un pays où la mesure des gens est leur couleur.

Une semaine passa, puis deux, et j’avais faim,
J’avais faim et personne pour s’en soucier.
J’avais soif, et ils ne me donnaient rien à boire.
Et le Nil si loin, le Nil si loin.
J’étais seul, pensant à ma mère et à mes frères
Et à celui qui récite le Coran au milieu de la nuit
Dans mon pays, le lointain pays de mes amis,
Loin au-delà de la mer et du désert,
Dans mon pays, où l’étranger est respecté
Et où l’hôte est aimé
Et reçoit la dernière goutte d’eau au cœur de l’été
Et se voit offrir le dîner des enfants
Ou bien est accueilli avec un sourire s’il n’y a rien à donner.

Et je me mis à chanter avec passion – ma peine était aiguë.
Ô oiseaux migrateurs qui volez vers mon pays
Au nom de Dieu, emmenez-moi, je suis prêt,
Le destin m’a coupé les ailes
Je suis assis dans un coin, sur ma valise
Et quand l’ombre décroît je me cherche un autre coin.

Mais les oiseaux sont partis et m’ont laissé
Ils n’ont pas compris le sens de ma chanson.

*

Le Fruit et le Nectar (The Fruit and the Nectar) par Mohammed Al-Mekki Ibrahim

Une mulâtresse
Une rose imbibée de couleur
Tes yeux sont des puits profonds de khôl
Les strophes d’une berceuse s’enroulent autour de ton corps

Je suis le nectar
Tu es le fruit
Et une centaine de bourgeons mulâtres
Fleurissent dans ton sein.

Africaine
Et Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.

Celui qui t’achète vole
La fragrance des clous de girofle
À la brise du soir
Les plages à l’île
Les vagues à la mer
Et la chaleur au soleil levant.

Celui qui te possède
Gagne un baume pour les plaies
Et un chant funèbre pour consoler sa tristesse.

Celui qui t’achète
Me prend aussi.
Oserai-je renoncer à mon âme
Et abandonner la parole de Dieu ?

Qu’ils demandent les palmes fléchissantes
S’ils ont vu des sables comme les tiens
Baignés par les ondes et scintillants.

Qu’ils demandent les golfes enveloppés de mystère
Si les vierges sirènes
Même en rêve
Peuvent t’être comparées.

Qu’ils demandent les vagues d’envahisseurs
Si dans les jours de la guerre
Ils ont rencontré une rebelle comme toi.

Qu’ils demandent.
Et à l’aube chaque colombe chantera
Ta beauté en fleur.
Qu’ils demandent.
Et l’épée et la parole répondront.

Ô fruit succulent.
Ils essayèrent de boire le vin de ta vie
Jusqu’à ce que la lie soit étanchée
Au ventre de ton fût.

Ils vinrent pour profaner le sanctuaire de ton honneur
Jusqu’à ce que la débauche se déchaîne
Et les turpitudes défient le regard du jour.

Maintenant ils sont partis.
Mais le fût profond reste plein
La ronde des coupes débordantes
Et des gobelets continue.

Secoue les racines du printemps,
Et de toutes les tristesses passées
Purifie ton âme.

Tord les citadelles endormies
Pour qu’elles se réveillent,
Et garde la vision de l’avenir.

Les abeilles vont et viennent dans les prés
Et les fleurs éclosent pour toi.
L’Est est Rouge.
Et tu es vêtue de joie.

Nous allons de l’avant, tandis qu’ils restent en arrière,
Jusqu’à ce que nous rencontrions la fin.

Le sommeil capture les yeux de tes amants
Quand ils reviennent avec des fantasmes.

Pourquoi les palmiers dodelinent-ils confusément ?
Les oiseaux de la baie ne chantent-ils plus ?
Et le monde entier dort-il –
Sauf moi
Ton parfum
Et les lances croisées de tes gardes ?

Au moment où je les quitte,
Haletant, je cours vers toi
Les cheveux trempés
Les bras radieux de flammes.

Laisse la porte ouverte
Chauffe ton lit pour moi
Et asperge-toi de la fragrance du musc
Parce que, bercé dans tes bras au crépuscule,
J’ai une longue histoire à raconter.

Ô fruit succulent
Les moments d’amour sont courts.

Le jour point
La mer s’apaise
Admiratives les palmes bruissent
Le lac du palais se teint de profonds indigos
Les abeilles saturent de baisers les bourgeons de rose

Je suis rendu jeune à nouveau
Resplendissant
Drapé dans les rayons éblouissants de la nouvelle lumière.

Réfléchis-toi dans mon visage un instant
Médite profondément sur ma figure

Car je pars avec l’imminent reflux
Mais avec la marée je reviendrai
Porté par les vents
Les vagues
Et les étoiles.

Dans ma résurrection
Je reviendrai d’entre les morts.
Mon visage
Tu reconnaîtras.

Car tu as gravé mon nom
Sur le sable et les rochers.
Et en commémoration
Je suis devenu un souvenir
Luisant sur les ardoises de l’amour.

À présent je meurs
Mon envie pour l’arôme de ton corps insatisfaite
Mon désir pour le contact de ta poitrine inassouvi.

Promet-moi que tu m’inviteras encore
À la chaleur de ton sein
Et enrouleras la nuit de tes cheveux

Autour de mes bras forts
Pour que ta couleur se fonde dans la mienne
Et que nous soyons un.

Je cesse d’exister en ce monde
Je me suis absorbé en toi.
Unis-moi aux tombes des fleurs équatoriales
Attache-moi aux jours de la souffrance
Enchaîne-moi aux temps de l’esclavage
Réunis mes restes immortels
Et jette tes bras autour de mon âme.

Ô Mulâtresse
Je sens encore le parfum
Et la vigueur de ton corps
Africaine nue
Chaste Arabe
Tu es la parole équivoque de Dieu.

*

Le Masque du chevalier (The Knight’s Mask) par Al-Nur Osman Abbakar (Noor Osman Abakar)

Cache cette beauté aux yeux du vieux magicien,
À la lune,
À ceux qui sont peinés de me voir triste,
Aux amateurs de géomancie dans les ruelles moisies de la ville
Tendeli3 est jalouse de toi.
Azat Al-Khalil4 est jalouse de toi.
Je suis jaloux de mes yeux qui te regardent –
Habillée et nue.
Avec le rebec je descends aux enfers
Trompant et blessant les gardes
Et rassemblant ta beauté cachée.
Porte une amulette
Et masque mon masque aveugle !

3 Tendelti : Ville du Soudan (glossaire de l’anthologie).

4 Azat Al-Khalil : Référence à une célèbre chanson du poète Al-Khalil à sa bien-aimée (glossaire).

*

L’Enfant chante sur le balcon (The Child Sings on the Balcony) par Al-Nur Osman Abbakar

Les profonds soupirs de ma bien-aimée en exil
Sont répandus par une guitare oubliée
Dans l’esprit de l’enfant.
Les traits de ma bien-aimée en exil
Sont un châle dans le vent
Transporté jusqu’aux branches du balcon
Par un oiseau,
Un oiseau blanc comme les ailes de la pitié.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont une guitare.
Les traits de ma bien-aimée sont un oiseau.
Dans mon cœur un flambeau du royaume
De ce matin à voir
Frotta ce qui était déchiré sur ma joue
Depuis les îles de clair-obscur de mon chemin,
Remplit les deux yeux
Des visions de deux vies séparées.
Les profonds soupirs de ma bien-aimée sont un oiseau.
Les traits de ma bien-aimée sont une guitare.
L’enfant embrasse la guitare.
L’enfant communie avec l’oiseau.
L’enfant chante sur le balcon.

*

Le Jour où je suis né (The Day I was Born) par Morris Onek Latom (original anglais)

Naissez, vous qui devez naître après moi,
Laissez-moi vous voir, vous que j’ai laissés derrière moi dans le ventre,
Que je hais le jour où je sortis du ventre !
Je poussai un drôle de cri le jour où je sortis du ventre !
Car je rencontrai de drôles d’yeux qui me regardaient,
De drôles de mains qui tenaient ma chair douce.
Je poussai un autre drôle de cri le soir même
Car en ouvrant les yeux pour de bon
Je vis que j’avais été rejeté de mon univers.
Allongé, désespéré, j’essayais de respirer,
Ma tête me faisait mal parce que j’avais été jeté
La tête la première.

Des sons sortis de la plus grande bouche que je vis jamais
…fermèrent presque mes oreilles.
Des lumières du plus grand éclat que je vis jamais
…me rendirent presque aveugle.
Du lait du plus grand sein que je vis jamais
…força son passage dans ma bouche.
Les mains de la plus femme la plus forte que je vis jamais
…déplièrent mes jambes.
Que je hais le jour où je suis né et fus jeté hors du ventre.

Naissez, vous qui devez naître après moi
Et écoutez ce qui arriva le jour où je suis né.
Que je hais ce jour où je suis né,
Car on ne me laissa pas le temps de penser.
Le vent souffla sur ma tête et mes oreilles,
La poussière entra dans mes yeux,
Et je fus forcé de déplier les jambes
Dans l’eau chaude du bassin.
Je poussai un drôle de cri
Mais sans force pour qu’on m’écoute.
Cela se passait le jour où je suis né.

Naissez aveugles,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi garderez-vous ainsi les visions
Auxquelles vous étiez accoutumés dans le ventre.
Ne voyez pas ce qui nous rend en ce monde
Aveugles, hagards…

Naissez sourds,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi n’entendrez-vous pas
Les insultes qui blessent.
Vous ne connaîtrez pas l’histoire
De notre tribu, de notre clan…

Naissez muets,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi ne révélerez-vous à personne
Les secrets de votre esprit.
Vous ne chanterez les chansons qui sont dans votre esprit
À personne, qu’à vous-mêmes…

Naissez boiteux,
Vous que j’ai laissés dans le ventre de ma mère,
Ainsi épargnerez-vous vos jambes
Comme vous le faites dans le ventre.
Vous n’irez jamais chasser…

Poésie du Malawi

Parmi les pays d’Afrique peu connus du public français, le Malawi est sans doute l’un des moins connus. Ancienne colonie britannique du Nyassaland, incluse dans la Fédération de Rhodésie (avec les actuels Zimbabwe et Zambie), le territoire est devenu indépendant en 1964. Il fut alors dirigé de manière autocratique par Kambuzu Banda (Hastings Kambuzu Banda, connu en Grande-Bretagne sous le nom de Hastings Banda et dans son pays sous celui de Kambuzu Banda) jusqu’en 1994. Leader local de l’ANC (le parti de Nelson Mandela) à la charnière des années cinquante et soixante, le « Président à vie » Kambuzu Banda adopta au plan international une ligne anticommuniste et passa des accords de coopération avec le régime d’apartheid d’Afrique du Sud ainsi qu’avec le Portugal maître du Mozambique voisin, et fut l’un des rares dirigeants africains à soutenir l’intervention américaine au Vietnam. Il ferma en même temps le pays aux influences extérieures, interdisant par exemple la télévision (qui n’a été introduite au Malawi qu’en 1996, juste avant le Bhoutan en 1999 et Tonga en 2000 ; à noter que la télé ne fut introduite en Afrique du Sud qu’en 1976, en raison de l’opposition du pouvoir afrikaner).

Du fait de ce relatif isolement, la littérature du Malawi indépendant s’est en partie développée à l’étranger. Plusieurs des poètes ici représentés ont en effet dû quitter leur pays, et le premier poème que j’ai traduit s’appelle d’ailleurs En exil.

Je me suis servi de l’anthologie de poésie anglophone The Time Traveller of Maravi: New Poetry from Malawi (Malawi Writers Union, Malawi, 2011) (Le Voyageur dans le temps venu de Maravi : Nouvelle poésie du Malawi) compilée et présentée par Sambalikagwa Mvona et Hoffman Aipira. (Maravi est le nom d’un État bantou de la région des 16e et 17e siècles.)

Les poètes représentés sont MM. Frank Chipasula (1 poème), Zangaphee Joshua Chizeze (3), Dexter Kaunda (1), Jack Mapanje (1), Felix Mnthali (2), Kwalipwina Mpina (1), Ngondolera Mwangupili (1), Anthony Nazombe (2), Willie Zingani (1), et Sambalikagwa Mvona (1).

*

En exil (In Exile) par Frank Chipasula

Ton cœur lève ses ailes
Quand l’herbe sent que tu la touches,
Les grandes échelles de la pluie tambourinent des parades militaires,
Le tonnerre rugit comme un million de lions,
Et les yeux de ton cœur sourient
Quand la pluie éventée t’apporte un arôme
De mangues dans les nouvelles du jour fanées.
Tes dents interrogent chaque crevette
Et scorpion de mer quand
L’Amérique brûle ta bouche.
Au cœur de tes cauchemars tu cherches les angéliques
Bébés dans les sataniques visages de ton peuple.
Dans la cacophonie des voix étrangères
Qui sont comme qui dirait on pourrait dire gratuites
Pour tous tu polis la tienne tu aplanis
Ta langue et luttes pour empêcher
La langue de tes enfants de fouler illicitement
Le gazon non entretenu
De ce langage chaotique. Ton visage
Est absent de ceux qui se lèvent pour te saluer.
Un mot récemment tombé dans ta langue maternelle
Arrive tard et bégayant pour dire la boutade,
Incapable de nommer les plantes qui sourient dans ton jardin.
Comme une chèvre en chaleur, tu renifles l’air
Après l’odeur familière de la fièvre jaune.
Le soleil, d’une démarche folle, s’éloigne de toi
Et te donne en été plus de lumière
Que tu n’en peux avoir l’usage, quand il met tant de temps à se coucher.
Tandis qu’en hiver il boude et te tend
Un morceau de ténèbres qui dure un siècle,
Tu scrutes le ciel en quête des corbeaux à nœud papillon blanc
Et de temps à autre tu ramasses ta coquille,
Rampes vers plus de sécurité, tes doigts de pied toujours tournés
Vers ta maison. Quand tu prononces le nom de ton pays,
Tout le monde sait que tu es un Martien
Et court chercher la plus récent mappemonde.

*

Si les si étaient des si (If Ifs Were Ifs) par Zangaphee Joshua Chizeze

Si les mauvaises herbes ne poussaient pas
Sur les crêtes de labour du paysan
Il ne les haïrait point
Mais les aimerait comme le soleil aime le jour.

Si la pierre ne restait pas à
Attendre l’orteil inattentif
Elle ne se ferait pas abreuver d’injures
Par des lèvres ondulant de colère.

Si des pustules de roche ne s’étaient pas trouvées
Sur le site de construction du promoteur
Comme un buisson sur le chemin du rhinocéros
Elles ne béeraient point, détruites à l’explosif.

Si les mangues étaient toxiques
L’inimitié ne serait point douce,
Comme l’odeur de la mort
Elles repousseraient toutes lèvres.

*

Message à M-1 (Message to M One) par Zangaphee Joshua Chizeze

Dis aux camarades
Dis-leur que
Par ici
Le fardeau
De la liberté
Chaque jour
Devient plus lourd
Dis-le leur…

Le bonheur
Est comme le brouillard
Sur une montagne ;
Il ne reste jamais longtemps
Au même endroit.

*

Discours silencieux (Silent Speech) par Zangaphee Joshua Chizeze

Une sonnerie résonne dans l’appareil ;
Quelqu’un a composé mon numéro.

Je place le combiné contre mon oreille ;
Je dis allô pour l’inviter à parler
Mais aucune voix ne répond.
Je répète plus fort allô, allô
Mais toujours aucune voix,

Je ne sais pas qui est à l’autre bout
Du fil, pourtant il y a quelqu’un,

Quelqu’un qui a fait mon numéro, mais qui sait que sa
Liberté de me parler

Et la mienne de l’écouter
Sont sous contrôle. Ce n’est pas un silence arrogant ;

Il ou elle a besoin d’exprimer
Quelque chose.

Tenant les combinés contre
Nos oreilles,

Nous attendons le moment
Où nous serons libres de parler
Peut-être demain, peut-être bien plus
Tard, mais tandis que

Nous attendons, nous sommes sûrs que ce que nous ne pouvons dire
Dit beaucoup.

*

Quand ils n’avaient pas encore voyagé (Before They Travelled) par Dexter Kaunda

Ils rient de notre ville
La trouvant trop petite
Ils rient de nos grands immeubles
Disant que ce sont des supérettes de bidonville
Ils se moquent de nos routes à quatre voies
Prétendant que ce sont seulement des voies souterraines
Les machines à laver les ont rendus paresseux
Et ils rient quand ils nous voient laver notre linge à la main,
En visitant notre musée ils n’arrêtaient pas de rire
Je ne comprenais pas pourquoi
Quand ils m’ont interrogé au sujet de notre Galerie nationale
Je ne sus que répondre.

Pourtant ils sont d’ici
Et nous avions l’habitude d’aller au zoo pieds nus
Et de porter les mêmes pantalons chaque jour à l’école
Ils ont couvert de détritus cette même ville
Et mangé avec les mains
Avant de familiariser leurs mains avec le couteau et la fourchette
Quand ils n’avaient pas encore voyagé.

*

À présent que le 11 septembre est censé définir Monsieur Civilisation Occidentale (Now that Sept. 11 Should Define Mr Western Civilisation) par Jack Mapanje

Je me rappelle le jour où j’ai été convoqué au British Council,
Au pays ; j’avais obtenu la Bourse du Commonwealth

Pour étudier à l’Université de Londres. La dame du British Council
Qui nous recevait nous déclara que, pour tirer le plus grand profit

De nos études en Grande-Bretagne métropolitaine, nous devions écouter
Attentivement ce qu’elle avait à nous dire au sujet de la civilisation ; – elle

Prononça le mot comme si c’était une sorte de châtelain dont
Nous aurions dû entendre parler à l’école de notre village il y a longtemps

Ou peut-être un gentleman en costume rayé, nœud
Papillon et chapeau melon prêt à s’asseoir à une table brillante

D’argenterie pour déguster tous les trucs délicieux que nous
N’aurions jamais espéré manger. Car la bonne dame tomba dans une transe

Mortelle et, en défense de la loi qu’elle craignait que nous
Brisions bientôt, souligna : « Si vous n’écoutez pas, vous vous trouverez

Bien embarrassés lorsque vous serez invités par les gens ‘civilisés’ ! »
C’est-à-dire là où les gens mangent avec des couteaux, des fourchettes, des cuillères ;

Boivent dans des tasses, des coupes et des verres ; pas avec les mains, ni
Avec des branches, ni dans des calebasses !

La dame nous montra ensuite comment une table civilisée devait être
Dressée, avec les assiettes minutieusement placées

Devant nous, les couteaux à droite, les fourchettes à gauche,
Couteaux et cuillères au-dessus ; quels couteaux allaient avec

Quelles fourchettes et quels mets ; comment nous devions commencer
Par les couteaux et fourchettes les plus à l’extérieur de l’assiette en allant vers

L’intérieur, pour ainsi dire. « Vider son verre comme des cow-boys
Américains ne serait pas convenable ! », souligna-t-elle. « Vous voyez ce que je

Veux dire. » Bien sûr, nous ne voyions pas du tout ce qu’elle voulait dire,
Jusqu’au moment d’être reçus au siège du British Council au

65 Davis Street, Londres, SW1, quand les règles sociales de la bonne dame
Subirent une altération radicale. Ne fûmes-nous pas en effet invités

À « faire la queue dans un des restaurants de Bond Street pour
Déjeuner » ? et là ne dûmes-nous pas prendre nos fish’n’chips

Avec les doigts, dans les cônes en papier journal du journal Evening Standard
De Londres ? Marchant jusqu’au marché aux puces de Portobello

Ce soir-là, n’avons-nous pas ri, mais ri, au point
D’en lâcher des vents, les larmes nous coulant le long des joues, voyant

Les règles de la bonne dame du British Council si désinvoltement enfreintes par
Ses potes ! C’était il y a des années, mais à présent que le 11 septembre

Définit le Marquis de la Civilisation Occidentale du Nouveau Millénaire
J’ai pensé que vous aimeriez savoir quand je fis connaissance avec le mec.

*

Mon père (My Father) par Felix Mnthali

Pour que nous puissions avoir une vie
Et une bonne vie
Il souffrit
La poussière de chrome
L’enfer des crassiers
Dans les mines de Selukwe Peak
La pitance
des multinationales américaines.

Ils pensèrent que c’était la montre
Sur laquelle ils avaient gravé son nom
Pour bons et loyaux services
Qui le faisaient sourire…
Ils ne virent jamais les Noirs
Comme des hommes doués d’ambition
Mais seulement comme une main-d’œuvre
Le long bras de leur
Destinée manifeste
La source vitale
De leurs métaux stratégiques ;
Il souriait parce qu’un jour
Un jour
Ses fils reviendraient.

*

Néocolonialisme (Neo-colonialism) par Felix Mnthali

Surtout définissez des standards
Prescrivez des valeurs
Fixez des limites : imposez des bornes

Alors – même si vous n’aviez pas de satellites
Dans l’espace
Ni d’armes de valeur –
Vous régnerez sur le monde.
Quelque chanson que vous chantiez
Ils danseront,
Quelque eau de cale que vous répandiez
Ils laperont
Et choisiront pour vous
Leurs minéraux rares
Et leurs riches forêts.

Ils viendront à vous
Avec crainte et tremblement
Car le jeu se jouera
Selon vos règles
Et donc le jeu se jouera
Seulement quand
Vous ne pouvez que gagner.

Surtout,
Prescrivez des valeurs
Et définissez des standards
Puis asseyez-vous
Pour laisser le « Tiers-Monde »
Tomber dans votre giron.

*

Mon empereur est un vampire (My Emperor is a Vampire) par Kwalipwina Mpina

1ère partie : Louange et Vénération

Ô Empereur
Chante de joie
Ton visage maternel est masqué

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec :
Il trace des lignes parallèles
Monte sa bicyclette
Sonne sa cloche
Seul.

Mon empereur est une ombre
Mon empereur est un lion
Mon empereur est un serpent
Mon empereur est un appas :
Attrape-le et tu es attrapé.
Mon empereur est un nuage ailé
Mon empereur est un soleil faiblement éclairé
Mon empereur est une barre de fer
Qui frappe comme l’éclair
Qui saisit comme les crabes
Qui tire vers le bas comme la gravité.
Mon empereur est un caméléon
Qui a le pouvoir
De donner et de reprendre
De marier et de séparer
De planter et de déraciner
D’user et d’abuser

Mon empereur est un vampire pourvu d’un bec.

2e partie : Larmes de crocodile

Oh mon pays
Notre peuple
Notre économie

S’en sont allés…
Puisse-t-il pousser des ailes
À nos idées
Pour qu’elles volent plus haut que les aigles
Que nos pensées
Apprennent à se reproduire vite
Comme les chromosomes
Que nos bouches
N’apprennent jamais à cracher du venin.

Que nos actions
Apprennent à pardonner et à oublier
Pour que
Notre économie
Notre peuple
Notre pays
Puissent vivre et chanter de joie.

*

La Genèse (The Genesis) par Ndongolera Mwangupili

Ndt. Un poème mêlant paléologie, paléoanthropologie et légendes africaines. Uraha est un site paléoanthropologique au Malawi où ont été retrouvés des restes humains datés de 2,4 millions d’années. Le site fait partie du lit fossilifère de Chiwondo (Chibondo dans le poème). Le « corridor des hominidés », représenté par la section malawienne de la vallée du Rift, est un corridor de migration des hominidés vers l’Afrique du Sud, selon le paléoanthropologue allemand Friedemann Schrenk (1988). Le Malawisaurus est le nom scientifique d’un dinosaure de la famille des Titanosaures (voyez, à la suite du poème, la photo de sa tête reconstituée). Chiuta est le nom de Dieu en chewa, représenté sous la forme de l’arc-en-ciel, Kyala est un autre nom de Dieu, et Kisindile et Filauli sont deux autres divinités (pour ces quatre derniers noms, je m’appuie sur le glossaire annexé à l’anthologie).

À partir d’Uraha, le long
Du corridor des hominidés, la vie se développa.
Les divinités se rassemblèrent
Au sommet de la colline de Rowonyo
Pour commémorer la genèse.

Chiuta, le Grand Arc, couvrit les collines.
Il y eut des couleurs :
Couleur de paix et couleur de vie,
Couleur d’amour et couleur d’espoir.
Les esprits flottaient et volaient
Sur le lac de lumière et de flammes.

Soudain sur le lit de Chibondo
Des chants tonitruants résonnèrent.
Des hurlements déchirèrent le ciel.
Le Malawisaurus monta
Depuis les savanes des histoires oubliées.
Les collines frissonnaient d’épouvante
Quand les dinosaures terrorisaient le monde.
Voyant l’effroi de la terre,
Kyala, le Suprême,
Se tint sur la colline sacrée en présence
De Kisindile et Filauli et prononça
Les paroles immortelles :
Que muntu soit !
Et muntu, l’homme, vit le jour.

La paix se répandit enfin sur la terre.
La lampe de la paix fut allumée
Et la lune d’amour et de joie
Se leva sur l’univers.

La chambre des histoires fut ouverte.
Les secrets des histoires furent révélés.
Un nouvel espoir germa. L’équilibre régna sur le vivant.

Malawisaurus (source : Wkpd)

*

La Mouche gardienne (The Guardian Fly) par Anthony Nazombe

Je veux chanter les louanges
De ma mouche gardienne ; les ailes croisées
Elle décolle à mon réveil
Ayant écouté mes rêves
Et suivi la salive sur ma joue.

Quand je quitte ma chambre pour la salle de bain
Ou la salle à manger
Elle vient avec moi sur mon épaule
Murmurant de temps à autre
Un conseil à mon oreille.

Elle se pose sur le savon de toilette
Tandis que l’eau coule le long de mon dos.
Elle préside à l’ingurgitation de la soupe
Et annonce le poisson à des kilomètres.

Parfois quand elle s’ennuie ferme
Elle invite des amies à participer à la garde
Mon nez et mes cheveux sont à elles
Mais je suis entraîné dans leurs disputes
Me giflant au passage.

Le soir, lasse mais satisfaite
Elle prend sa place habituelle
Brosse ses cils après la longue chasse de la journée
Et poussant un profond soupir
Me regarde tomber dans le sommeil
« Bonne nuit, ma mouche gardienne » est ma prière.

*

Présences de brume (Misty Presences) par Anthony Nazombe

J’ai entendu leur marche lente sur le gravier du chemin
Au petit matin
Présences de brume murmurant dans le vent
Par delà les rivières, au travers des labyrinthes
De maisons en boîtes d’allumettes et de bazars nocturnes,
Voyageurs venus des marges de la ville
Marquées depuis longtemps pour une démolition rapide
Mais proliférant dans des proportions vertigineuses
Jusqu’à ce qu’une haie cherche en vain à cacher la vue
Aux touristes et personnalités invitées ;
Elles ont marché dans mes rêves
Comme un convoi de guerre, chaussées de bottes au rebut
Pour nourrir des tapis roulants au cœur de la toile d’araignée.

*

Stanley rencontre Mutesa (Stanley Meets Mutesa) par David Rubadiri

Ndt. Mutesa, ou Muteesa, était le roi du Buganda. Il rencontra l’explorateur anglais Henry Morton Stanley en 1875.

J’ai trouvé sur internet une version légèrement différente de ce poème (d’où, notamment, a disparu la référence aux Masaï – à moins que je traduise de façon erronée le mot Masai, mais, le terme ne figurant pas dans le glossaire annexé à l’anthologie, je suppose qu’il n’y a pas d’ambiguïté quant au sens. Cette référence n’est d’ailleurs pas très explicite mais elle semble faire des Masaï, d’après le parallélisme de la structure du poème, un équivalent humain du vautour charognard. Les écrits de Stanley renseigneront peut-être le lecteur sur ce point.

Ce qu’ils endurèrent ;
La chaleur du jour
Le froid de la nuit
Et les moustiques qui les suivaient partout.
Telle était l’époque et
Eux se dirigeant vers un royaume.

La mince ligne lasse des porteurs
En haillons malpropres pour se couvrir ;
Les coffres pesants, cabossés
Qui tombaient sans cesse de leurs têtes rasées.
Leur tempérament turbulent
Le soleil de plomb, accablant
Avec son coucher l’espoir
Quand chaque jour les vidait de leur sueur et
Les mouches s’agglutinaient sur leurs dos fumants.
Tel était le convoi
La saison chaude commençant.

Chaque jour tombait un poney, exténué,
Laissé aux vautours dans les plaines ;
Chaque jour un squelette humain s’écroulait,
Laissé aux Masaï dans les plaines ;
Mais le convoi avançait
Son chef kaki à sa tête
Lui l’esprit qui inspire
Lui la lumière de l’espoir.

Puis vint l’après-midi pour le convoi affamé,
Un convoi fiévreux et affamé ;
Le Nil et le lac Nyanza1
Comme deux jumeaux
D’azur dans la verte campagne
Le convoi bondit en chantant
Comme des gazelles au point d’eau
Les cœurs battaient plus vite
Les fardeaux semblaient légers
Quand l’eau fraîche lapait leurs pieds douloureux.
Finie la crainte des hyènes faméliques
Seulement les récits héroïques quand
À la cour de Mutesa les feux sont allumés.
Finie la chaleur caniculaire du jour
Seulement des chants, des rires et des danses.

Le village observe caché derrière les bananeraies,
Les enfants épient depuis les haies de roseaux.
Tel fut l’accueil
Pas de femmes pour chanter la bienvenue
Ni de tam-tams pour saluer l’ambassadeur blanc ;
Seulement quelques signes de tête par des visages vieux
Et un roulement de tambour
Pour convoquer aux palabres la cour de Mutesa
Car le pays était hésitant.

La porte de roseaux s’ouvre,
On fait silence
Mais seulement un moment –
Un silence scrutateur.
Le grand roi africain s’avance
Surplombant le mince homme blanc barbu
Puis saisissant sa fine main blanche
Il parvient à murmurer
« Mtu Mweupe Karibu »
« Sois le bienvenu, homme blanc »
La porte de roseaux polis se ferme derrière eux
Et l’Occident est entré.

1 Lac Nyanza : nom swahili du lac Victoria (glossaire en annexe de l’anthologie).

*

Le Vol Sorcière d’Afrique N° 1 (African Mfiti Flight No. 1) par Willie Zingani

Bienvenue à bord
Du vol N° SDA1
Au départ de Blantyre
…Et à destination de Jubeki2.

Tenez-vous prêts pour le décollage :
Assurez-vous d’être tout nus,
N’attachez pas vos ceintures,
Les fumeurs de chigambwe3 peuvent fumer.
…Un vol de 1.500 miles
…Dure une seconde,
Le capitaine Chikanga4 et son équipage
Vous souhaitent un agréable voyage
Et un merveilleux séjour à Jubeki.
…Prenez note :
Jubeki est beaucoup trop électrifiée,
Faites attention en sautant
D’un cimetière à l’autre.
…Merci !

2 Jubeki : Johannesbourg (glossaire de l’anthologie).

3 chigambwe : tabac roulé dans des feuilles de maïs (glossaire).

4 Chikanga : nom d’un ancien sorcier célèbre en Afrique centrale (glossaire).

*

Débats parlementaires (Parliamentary Deliberations) par Sambalikagwa Mvona

Sorciers des nouveaux statuts
Ces scorpions des nouvelles législations et politiques publiques
Où hommes et femmes, vieux et jeunes
Font parade de mots de construction et destruction,

C’est un grand défi pour le parti au pouvoir, et en même temps
Une longue route sinueuse pour l’opposition.
Dans ce processus de construction de la nation
Les tempéraments entrent en lice en tant qu’Honorables Membres
Raisonnent au-delà de leur intellect, tandis
Que d’autres traitent tout cela de cirque.

Dans l’Auguste Assemblée
Le code vestimentaire tellement rigide, tellement conservateur,
Différentes coupes de costumes aux motifs différents
Aux couleurs différentes, quel que soit le temps,
Se surpassant les uns les autres de cette manière ;
Quand les débats parviennent à leur paroxysme
Le rappel au Règlement crispe l’assemblée
C’est un champ de batailles de doigts agités et de doigts pointés
Des voix répondant à des voix en houles tumultueuses
La voix de chaque membre aime être entendue
La sueur coulant sur les fronts lisses
Un langage non parlementaire imprègne l’assemblée
Comme une beuverie
Tout ça au nom de la démocratie.

Les membres du Parlement sont ici en complète servitude
Les idées éclipsées par la directive du parti
Car seuls leurs partis politiques importent ici
En tout temps, toute session, chantant les slogans de leurs
Hommes au pouvoir, mais sans la moindre conversion.

La démocratie est tolérante
Et en même temps coûteuse et chronophage
L’argument de la majorité
Est défendu par l’opposition dans un langage différent,
Avec une prononciation différente
Et chaque discours est hué par le côté opposé
Et soutenu par le sien.

À mesure que le jour avance
Le Président perd son calme,
Perd son énergie, son charisme
Deux cents discours bruyants contre
Une noble voix
Quatre cents bras acharnés contre
Deux bras conciliateurs.

Comme les nombreux rappels au Règlement
Les demandes de suspension déstabilisent
Le Président de cette Auguste Assemblée.

Mais les mauvaises années vont et viennent
Les paroles rudes vont et viennent
Les Présidents vont et viennent
Et en même temps les années se suivent et se ressemblent
Tandis que les Honorables Membres bâillent et rêvent.

Et quand on pense à l’argent et au temps
Dépensés en campagnes électorales et frais de campagne
Sur la bourse durement gagnée du contribuable
Et tout ce qui pourrait être fait
N’avez-vous point parfois le sentiment
Que les Parlements sont une insulte
Aux électeurs ?