Tagged: esclavage

Rimbaud négrier

Rimbaud négrier,
ou Pour la séparation de la culture et de l’État

Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. (Jean-Jacques Lefrère, Arthur Rimbaud, 2001)

À la suite de mon essai Réexamen de la relation entre Verlaine et Rimbaud (ici), dans lequel je rappelle – et étaye – l’hypothèse d’une conversion de Rimbaud à l’islam, des amis ont appelé mon attention sur différents éléments que je n’ai pas discutés dans ledit essai, en particulier concernant la « seconde vie » de Rimbaud comme négociant en Afrique. En examinant ces matériaux, qui cherchent à nier le fait que Rimbaud fût impliqué dans le trafic d’esclaves, j’ai acquis la conviction que Rimbaud fut impliqué dans le trafic d’esclaves.

Ma connaissance très partielle de la documentation de l’affaire, à savoir seulement de ce qui vient d’être porté à mon attention, ne m’empêche pas de publier le présent essai car je suis assuré de trouver la confirmation de mon point de vue argumenté en lisant à l’avenir davantage de sources connues. En effet, ce que l’on m’a donné à connaître de ces sources est si peu de nature à écarter l’hypothèse d’un Rimbaud négrier que je sais par avance qu’elles sont dans l’ensemble peu catégoriques et au mieux sujettes à interprétation (en l’absence de nouvelles découvertes).

On comprend donc que c’est par ironie que j’ai placé la citation du biographe de Rimbaud, le médecin Jean-Jacques Lefrère (1954-2015), en exergue de cet essai : le problème n’est réglé que pour ceux que dérange la vérité d’un Rimbaud négrier. Son expression trahit d’ailleurs le véritable état d’esprit de l’auteur : il s’agit d’un problème à régler, au mieux des intérêts considérés, plutôt qu’à trancher, au service de la vérité.

Musée Rimbaud à Harar (Source : compte Twitter de l’ambassade d’Éthiopie en France, Espagne, Portugal et Vatican)

I
Allah kerim

Avant d’aller plus avant, un petit complément au précédent billet. Un ami m’a présenté une interprétation possible des derniers mots de Rimbaud sur son lit de mort – à savoir, selon son biographe et beau-frère, le poète Paterne Berrichon, « Allah kerim ! » (voyez le Réexamen) – par une réminiscence dans le moment où Rimbaud mourant voyait défiler sa vie. Il aurait pu avoir été marqué par un épisode de tumulte à Harar au cours duquel une population affamée assiégea la factorerie française Bardey aux cris de « Allah kerim ! »

Ce serait la première fois que j’entends dire que les dernières paroles d’un mourant sont dues à une hallucination, comme si Rimbaud se voyait en mendiant désespéré à l’assaut de la factorerie. Mais peut-être que la fièvre des suites de l’amputation aidant… Or, comme il n’a pas crié « Arrête, pauvre Lelian, tu me fais mal ! », on peut subodorer qu’il n’y a pas eu d’acte homosexuel, n’est-ce pas ? À part ça, il faut admettre, si l’on admet cette version, que c’est un cri typique de musulman qui rend l’âme.

Or pourquoi Paterne Berrichon, son beau-frère, marié à la très croyante Isabelle Rimbaud, aurait-il inventé une chose pareille, comme s’il voulait promouvoir l’islam. Est-ce crédible ? Faut-il croire qu’Isabelle Rimbaud et lui interprétaient ce cri comme celui d’un chrétien en arabe, car les Arabes chrétiens appellent également Dieu Allah ? Mais les chrétiens ont-ils eux-mêmes cette formule « Allah kerim » ? Il est permis d’en douter. Et si c’était le cas, pourquoi Rimbaud exprimerait-il en arabe son retour à la foi de ses pères ? Cela n’aurait aucun sens. Je persiste et signe : c’est un cri typique de musulman qui rend l’âme.

II
Documentation

i

Parmi les sources alléguant le trafic d’esclaves de Rimbaud, on peut passer rapidement sur la presse de l’époque, par exemple L’Écho de Paris, qui en 1891 qualifiait Rimbaud de « négrier de l’Ouganda ». Dans le même journal, le journaliste Edmond Lepelletier l’appela un « pourvoyeur de nègres ». On souligne en général dans ce dernier témoignage l’animosité du journaliste ami de Verlaine envers Rimbaud, contre lequel il avait pris parti dans un livre sur son ami Verlaine, et l’on voit donc dans son article sur le négrier une diffamation pour raisons personnelles, mais ce n’est d’aucune portée dans la discussion puisque Lepelletier n’a pas concocté lui-même cette histoire de traite d’esclaves, qu’au pire il a enrobée dans un langage venimeux.

ii

De bien plus de poids sont les affirmations de la critique irlandaise Enid Starkie dans son Rimbaud en Abyssinie (1931, en français) et Rimbaud in Abyssinia (1937). À l’appui de l’affirmation selon laquelle Rimbaud se livrait au trafic d’esclaves, Enid Starkie se réfère à des sources diplomatiques étrangères, à savoir le gouverneur anglais et le consul italien d’Aden.

Sur la foi du biographe Jean-Jacques Lefrère, un ami m’écrit que « par la suite, il a été unanimement admis que les documents sur lesquels Enid Starkie appuyait son argumentation étaient présentés de manière tendancieuse ».

iii

Dans la documentation dont je dispose, Jean-Jacques Lefrère est le principal pourvoyeur de la supposée démystification. Voici, avant de les discuter, quelques citations de sa biographie de Rimbaud de près de 1.500 pages dans la seconde édition (1.250 pages dans la première).

« Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. » (C’est la citation que nous avons placée en exergue du présent essai.)

« Le monopole de ce trafic dans cette région était tenu par la famille des Abou Bekr, qui en tirait l’essentiel de ses revenus. Si Rimbaud approuvait la passivité des autorités françaises, c’était que l’interdiction de la traite eût entraîné par contrecoup, de la part des Abou Bekr, l’immobilisation des caravanes pour l’intérieur. En décembre 1885, une telle situation eût été désastreuse pour ses affaires. »

« Si Ménélik interdisait officiellement leur vente dans son royaume, il fermait les yeux sur leur achat. Tout en feignant de proscrire la traite, il laissait aussi passer les convois des Abou Bekr, qui, dans le cas contraire, eussent empêché le départ des livraisons d’armes au Choa. Comme de telles caravanes ne pouvaient partir de Zeilah, localité tenue par les Anglais, c’eût été une catastrophe pour Ménélik, qui se préparait à une guerre avec son empereur. »

« Plusieurs Européens vivant en Abyssinie possédaient des esclaves sans soulever l’indignation de leurs compatriotes. Labatut, Savouré, Borelli, lorsqu’ils résidaient dans le Choa, en avaient à leur service dans leurs habitations. »

 « Tous les Européens qui avaient vécu en Abyssinie devaient plus tard dénoncer l’absurdité de la légende d’un Rimbaud négrier : une telle activité était totalement impossible pour un Frangui. Rimbaud et Labatut brandissaient déjà cet argument dans leur lettre du 15 avril 1886 au ministre français des Affaires étrangères : ‘l’exportation des esclaves […] [[coupure par Lefrère lui-même]] existe entre l’Abyssinie et la côte, depuis la plus haute antiquité, dans des proportions invariables. Mais nos affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins. Personne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave, à la côte ni dans l’intérieur.’ Rien d’inexact dans cette affirmation. Il était pourtant arrivé à des Européens d’associer leur caravane à celle de convoyeurs d’esclaves. »

Tous les Européens dénonçaient l’absurdité d’un Frangui, un Européen, trafiquant d’esclaves, mais c’était pourtant arrivé ! Je souligne ce point d’emblée car Lefrère passe la contradiction sous silence, alors que ce témoignage ne vaut rien. Car associer une caravane à celle d’un convoyeur d’esclaves, c’est former une association commerciale et être partie à ce titre : voyez plus loin la question du commerce caravanier.

« En décembre 1885, de Tadjourah où il préparait sa caravane d’armes, Rimbaud signalait à sa famille que la localité vivait surtout du commerce des esclaves : ‘D’ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose, et on ne passe qu’avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens depuis que l’Amiral anglais Hewett a fait signer à l’empereur Jean [Johannès] [[précision de Lefrère]] du Tigré un traité abolissant la traite des esclaves. Cependant sous le protectorat français on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaut mieux. N’allez pas croire que je sois devenu marchand d’esclaves.’ »

« Faut-il s’étonner que, dans sa correspondance, Rimbaud – acheteur mais non vendeur d’esclaves – n’ait pas la moindre parole d’indignation pour le sort des Noirs enlevés et amenés en Arabie ? »

Poser la question, c’est y répondre, et le lecteur aura déjà compris en quel sens, dans l’étrange état d’esprit de Jean-Jacques Lefrère.

III
Discussion

i

Les dénégations de Rimbaud à sa mère, dans la lettre de décembre 1885, ne sont pas d’un grand poids. Mort en 1891, il a pu se mettre à cette activité après la rédaction de cette lettre, mais surtout il a pu mentir plutôt que d’avouer quelque chose qui serait passé pour un crime et un péché. C’est pour une semblable raison que je doute de la version devenue officielle car je ne vois que trop l’intérêt à balayer la poussière sous le tapis s’agissant d’une figure tellement officialisée et parée de tous les hommages étatiques des Assis. C’est celui qui dit « tendancieux » qui l’est, si vous voulez mon avis. Car si cette version devait être maintenue, l’establishment politico-médiatique ne pourrait tout simplement plus continuer de rendre ce culte hypocrite au poète, l’éducation nationale devrait renoncer à imprimer des affiches avec son portrait, un Ballamou ne pourrait plus en parler la larme à l’œil, car il y aurait toujours des gens pour dire : « Ah oui, le marchand d’esclaves ! » et cela en couvrirait beaucoup de honte.

On relèvera, dans cette même lettre de Rimbaud, la politique accommodante du protectorat français. Je trouve hautement significatif que des Français possédassent des esclaves en Abyssinie à l’époque alors que l’esclavage était interdit chez nous depuis 1848. Un maître d’esclaves n’est moralement guère différent d’un trafiquant, car sans le maître il n’y aurait pas de trafiquant. Vous trouverez peu de gens aujourd’hui pour dire que cette politique accommodante n’était pas écœurante. Et quand on pense que c’est Mussolini qui abolit l’esclavage en Éthiopie, en prenant ce prétexte comme justification morale de sa conquête, on se dit qu’un pays comme la France qui laissait ses ressortissants posséder des esclaves là-bas était bien mal placé, moralement parlant, pour s’élever contre une telle croisade, car cette opposition ne pouvait guère avoir en la circonstance le moindre fondement moral. Autrement dit, si Rimbaud était lui-même maître d’esclaves, cette vérité elle-même n’aurait aucune chance de prospérer : ce serait, comme l’autre, de la poussière à mettre sous le tapis par le révisionnisme d’État.

La France faisait sans doute bien, comme Rimbaud le pensait, de ne pas interférer avec la traite parmi les populations locales du protectorat, mais je suis choqué qu’elle ait permis à ses ressortissants de s’insérer dans ce système ou d’y rester, comme maîtres d’esclaves, car en le leur interdisant comme à tout Français sur le sol national elle n’aurait pas interféré avec les coutumes locales tout en étant cohérente avec elle-même et sa loi. Cette politique est donc coupable sur ce point et la Troisième République doit être vitupérée pour cette tolérance infâme.

Les extraits tirés de Lefrère montrent clairement que, contrairement à ce qu’affirme l’auteur, la question n’est pas du tout réglée et que tous les doutes sont permis. En effet, Lefrère prend pour parole d’évangile le témoignage des « Européens qui avaient vécu en Abyssinie ». C’est comme si l’on demandait aux pieds-noirs d’écrire l’histoire de la guerre d’Algérie ! Et ce témoignage vaut en effet son pesant d’or comme monument de mauvaise foi, ou comment se donner de la respectabilité tout en étalant un racisme à peine voilé : « les trafics obscurs des Bédouins », pas de ça chez nous, monsieur !  (Malheureusement pour Rimbaud, son nom est associé à cette lettre.) Il faut bien mal connaître la littérature européenne pour prendre ce numéro de notables indignés pour argent comptant : ces protectorats grouillaient de picaros qui auraient vendu leur mère pour une affaire, d’aventuriers cherchant une fortune rapide, des Monfreid trafiquants de drogue (cf. Trilogie du haschich, La croisière du haschich…) et… des Rimbaud trafiquants d’esclaves, même s’il a pu s’agir de simple convoyage. Sans doute suffisait-il d’organiser une caravane pour que des esclaves s’y trouvent forcément. C’est le principe de la caravane : le marchand qui l’organise ne transporte pas que sa propre marchandise mais aussi celle d’associés. Ce numéro de notable indigné, chez Rimbaud (mais il a dû se contenter de signer un texte de ce Labatut), laisse rêveur.

Or « tous les Européens », dit Lefrère, dénonçaient la légende d’un Frangui négrier ; cependant la « légende » elle-même s’appuyait sur des sources diplomatiques occidentales ! Exploitées tendancieusement, dit-on, mais comment peut-on se tromper à ce point ? Comment une exploitation tendancieuse de documents diplomatiques, qui sont des sources d’information pour le gouvernement et sont donc en général d’une parfaite clarté, peut-elle faire d’un honnête marchand un négrier ? Ce fait en lui-même paraît extraordinaire. Lefrère affirme que lesdits consulats étaient informés par leurs « services spéciaux », et en parlant de ces services, ainsi nommés entre parenthèses par lui-même, de la façon suivante : « Ainsi ont toujours fonctionné les ‘services spéciaux’ », il laisse entendre que ces services sont peu scrupuleux, un sous-entendu sans fondement.

Je pense plutôt que les sources diplomatiques en question doivent bien décrire une participation de Rimbaud au trafic d’esclaves, en quelque sorte par la force des choses, à savoir, comme je l’ai dit plus haut, qu’à moins de mesures administratives fortes, comme dans les protectorats britanniques voisins, un marchand dans ces régions était forcément plus ou moins mêlé au trafic d’esclaves, mais la véritable situation à cet égard est toujours un peu occulte, un voile tend à la couvrir : que l’on songe à l’universalité du langage crypté qui sert à désigner les esclaves jusques et y compris dans la comptabilité commerciale, « l’ébène » pour les noirs, « les cochons de lait » pour les coolies chinois…

Lefrère le reconnaît lui-même qu’«[i]l était pourtant arrivé à des Européens d’associer leur caravane à celle de convoyeurs d’esclaves ». Le « pourtant » semble indiquer ici que cette affirmation contredit le témoignage des Européens en Abyssinie. Or Lefrère ne remet nullement en cause ce témoignage, qui lui sert au contraire à démystifier la légende, et il ne devrait donc pas garder ce « pourtant » : selon lui, visiblement, que des Européens aient associé leurs caravanes à celles de convoyeurs d’esclaves n’en fait pas pour autant des convoyeurs d’esclaves eux-mêmes. Or il se trompe en cela car l’associé est une partie prenante de l’association. C’est exactement ce que j’ai décrit sous le nom de « force des choses » : ces marchands étaient en quelque sorte des négriers passifs, si l’on veut, mais néanmoins des négriers, car il aurait fallu une ferme politique de prohibition, comme chez les Anglais, pour qu’ils ne le fussent point.

Sans doute la principale raison de la politique accommodante de la Troisième République est que la métropole ne voulait pas s’aliéner ses marchands. Rimbaud l’a souligné, l’interférence de la métropole aurait ruiné son commerce. Mais quand les biographes citent son éclectique marchandise, dont les casseroles, il paraît évident qu’il faut voir cet inventaire moins comme successif que comme simultané, chacune ou la plupart de ses caravanes comportaient à la fois des armes, du moka, des casseroles… Des esclaves. Ses marchandises mais aussi celles d’associés. Et le marchand occidental devait à peu près forcément avoir des associés locaux. L’interférence aurait ruiné tout le commerce des marchands français, sauf à adopter, autrement, des formes de ségrégation stricte, d’apartheid, ce que les Anglais faisaient par ailleurs dans leurs protectorats et colonies mais pas nous, Français, dans les nôtres.

Examinons plus attentivement quelques affirmations de Lefrère sur ces questions.

ii

« Bien que le problème soit aujourd’hui réglé, il est difficile de passer sous silence qu’une réputation de trafiquant d’esclaves a longtemps entaché la mémoire de Rimbaud. »

Très étrange formulation. « Le problème est aujourd’hui réglé », à savoir Rimbaud n’a pas été négrier. Qui donc a réglé le problème ? Lefrère pond une biographie de près de 1.500 pages après avoir été pêché toutes sortes de documents inconnus mais il écrit comme s’il n’apportait rien de nouveau sur le sujet et que le problème avait déjà été réglé avant qu’il découvre ces documents et prenne la plume pour les présenter. Le problème a donc été réglé avant que tous les documents soient connus, et dès lors on peut supposer qu’on l’a réglé dans le sens que l’on voulait.

Lefrère confirme la démystification, il ne prétend pas régler lui-même le problème, car s’il le prétendait il aurait écrit de la manière suivante : « Je règle enfin le problème avec mes recherches ici documentées, ce qui me permet de mettre un terme à la réputation de trafiquant d’esclaves entachant la mémoire de Rimbaud et prévalant jusqu’à ce jour. » Mais non, la mauvaise réputation de Rimbaud a « longtemps » entaché la mémoire du poète, et ce forcément avant que quelqu’un d’autre que Lefrère ne rétablisse la vérité puisqu’au moment où Lefrère écrit, cette mauvaise réputation serait déjà en partie oubliée vu que l’on pourrait –certes tout de même difficilement – la passer sous silence. Qui donc a rétabli la vérité ? Une chose est sûre, ce n’est pas l’Irlandaise Enid Starkie.

La rédaction de Lefrère est au fond tellement grotesque qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’il cherche à introduire sa propre conception en contrebande dans l’état des connaissances sur la question.

iii

« Labatut, Savouré, Borelli, lorsqu’ils résidaient dans le Choa, en avaient [des esclaves] à leur service dans leurs habitations. »

Le même négociant français Pierre Labatut écrit avec Rimbaud une lettre où l’on peut lire que leurs « affaires sont tout à fait indépendantes des trafics obscurs des Bédouins » et que « [p]ersonne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave ». Cela fait partie des témoignages qui permettent à Lefrère de conclure que ni Rimbaud ni aucun autre Occidental ne pratiquaient le trafic d’esclaves.

Or Lefrère aurait-il pu retenir ce témoignage s’il avait observé l’absurdité d’une telle affirmation sous la plume d’une personne, Labatut, ayant des esclaves à son service ? À qui Labatut achetait-il ses esclaves ? Si c’est, même indirectement, à des Bédouins, il avait des liens avec les « trafics obscurs » de ces derniers, quoi qu’il en ait dit. Et si c’est à des Occidentaux, ne serait-ce que par exemple dans la mesure où les esclaves auraient été vendus avec la maison achetée par Labatut et à laquelle ils étaient attachés en vertu d’un droit commercial local esclavagiste, alors des Occidentaux se livraient au trafic d’esclaves puisque même dans le cas envisagé, la moins compromettante des hypothèses, ils vendaient une maison avec des esclaves plutôt que d’affranchir ceux-ci.

Autrement dit, Lefrère n’est nullement fondé à ponctuer la citation de cette lettre par les mots : « Rien d’inexact dans cette affirmation ». Au contraire, c’est un mensonge flagrant de la part de Labatut (et de Rimbaud), et Lefrère aurait dû le savoir puisque c’est lui-même qui nous apprend que Labatut était maître d’esclaves. On ne peut prêter foi à l’affirmation que les affaires de Labatut n’avaient rien à voir avec les « trafics obscurs des Bédouins » (sauf, évidemment, à ne considérer que celles de ces affaires où les esclaves n’entrent pas en ligne de compte !) et en même temps qu’aucun Européen ne se livrait au trafic d’esclaves† (en dehors du fait déjà souligné que les Européens ne peuvent pas « tous » avoir dénoncé la « légende » puisqu’elle est justement née dans des milieux européens, à savoir anglais et italiens). Lefrère n’a pas été capable de comprendre les implications de la condition de maître d’esclaves, le fait qu’elles démentent formellement l’affirmation relative aux affaires de Labatut. C’est assez dire le faible discernement de Lefrère dans toutes ces questions et donc l’absence de valeur de ses conclusions.

†Labatut et Rimbaud écrivent : « Personne n’oserait avancer qu’un Européen ait jamais vendu ou acheté, transporté ou aidé à transporter un seul esclave, à la côte ni dans l’intérieur. » Pour certains casuistes, même si des Européens vendaient ou achetaient des esclaves au vu et au su des auteurs de cette phrase, elle ne serait pas encore un mensonge car le fait sur lequel elle porte, dans la forme, est que « personne n’oserait avancer » une telle chose, ce qui peut être vrai même si ce trafic était courant parmi les Européens. Cela voudrait alors simplement dire que la chose était passée sous silence. Or, quoi qu’en pensent les casuistes, ça n’en reste pas moins un mensonge car le contexte rend suffisamment clair que ce que Labatut et Rimbaud entendent communiquer est que ce trafic n’existe pas chez les Européens (l’information principale est contenue dans la proposition subordonnée), et si la forme crée une ambiguïté, celle-ci est imputable soit à une volonté de pouvoir nier le cas échéant, par un moyen grossier, avoir menti, soit à une maladresse d’expression qui rend quelque chose de parfaitement clair légèrement confus. En l’occurrence, la proposition principale n’est qu’une figure de rhétorique n’ayant d’autre but que de rendre l’hypothèse contraire moins défendable encore : « Le fait est si vrai que personne n’oserait avancer le contraire. »

iv

Enfin, Lefrère nous informe que les Français de ces parages possédaient des esclaves et j’ai dit ce qu’il fallait penser de la différence, moralement parlant, entre un maître d’esclaves et un trafiquant d’esclaves, à savoir qu’elle est nulle. Dès lors qu’il est avéré que Rimbaud fut lui-même maître d’esclaves ou chercha à l’être, la supposée démystification de la légende de Rimbaud négrier n’est pas de nature à soulager les Assis dans leur compulsion à encenser le poète.

Il est vrai que Lefrère parle des Européens ayant vécu en Abyssinie tandis que les sources de Starkie sont des consulats européens au Yémen. Mais s’il faut avoir vécu en Abyssinie pour connaître la situation locale, pourquoi ces consulats se sont-ils cru autorisés à parler de cette situation en connaisseurs ? Et si ces consulats pouvaient être bien informés, comme ils le pensaient (ce que nous admettrons si nous sommes dépourvus de parti pris sur la compétence des « services spéciaux »), le témoignage des Européens d’Abyssinie, fût-il unanime, est contredit par d’autres sources européennes fiables. Il faudrait donc expliquer les motifs pouvant pousser une critique et philologue comme Enid Starkie à délibérément altérer le sens des documents. En l’occurrence, il ne semble que trop évident que la critique française se vautre dans un vil chauvinisme, écartant des sources étrangères sous des prétextes futiles dans le but de sauver la réputation d’un poète national. Enid Starkie peut être regardée à cet égard comme un critique bien plus neutre.

De fait, la discussion du sujet par Lefrère est une pure diversion sur fond de chicane. Dépenser tant d’énergie à montrer que Rimbaud n’a jamais vendu un esclave pour reconnaître sans difficulté qu’il en achetait (ou souhaitait en acheter) est dérisoire. Rimbaud était négociant dans ces régions et à la recherche d’esclaves pour le servir dans ses activités commerciales. « Je vous confirme très sérieusement ma demande d’un très bon mulet et de deux garçons esclaves. » Cette phrase est tirée d’une lettre de Rimbaud du 20 décembre 1889, citée par Lefrère, qui ajoute : « Que Rimbaud – parce qu’il pouvait manquer de domestiques ou de porteurs – ait souhaiter acheter deux esclaves à Ilg est un fait. » Certes, manquer de domestiques ou de porteurs est un motif extrêmement légitime pour vouloir se procurer des esclaves… Si l’idée d’un Rimbaud vendant des esclaves est insupportable à Lefrère, celle qu’il en achète n’entache selon lui aucunement la réputation du poète ! Car, si je comprends bien, ce dernier point est excusable en raison des mœurs locales de l’époque. Or, non seulement le fait d’être négrier pourrait lui aussi s’excuser par les mœurs des temps et des lieux, mais les mœurs en question, comme Lefrère le reconnaît lui-même, sont celles des seuls Français dans ces protectorats et non, par exemple, celles de leurs voisins anglais, si bien que ces mœurs sont en réalité liées à la politique spécifique de la Troisième République française, politique que j’ai qualifiée d’infâme, et n’avaient déjà rien que de très relatif pour elles dans un milieu occidental.

L’État ne peut commémorer à grands flonflons un Rimbaud négrier ou maître d’esclaves, il devrait donc s’abstenir de ce genre de manifestations pitoyables plutôt que de balayer la poussière sous le tapis et d’inciter, même passivement, du simple fait de la non-séparation de la culture et de l’État, des chercheurs avides de reconnaissance officielle à balayer.

Philosophie 7 : Gnomique

La Volonté de puissance

Dans La volonté de puissance, Nietzsche pronostique l’avènement et le triomphe en Europe du bouddhisme, une forme de parachèvement du nihilisme : « la ‘religion de la pitié’, préparation au bouddhisme ». Nietzsche réagissait à Schopenhauer. Telle est la racine du courant de pensée völkisch spécifiquement anti-bouddhiste : « La croisade des moines mendiants », etc., qui se comprend difficilement hors de ce contexte, vu la quasi-inexistence d’un mouvement bouddhiste en Allemagne et en Europe à l’époque.

ii

Nietzsche est convaincu que le darwinisme pose le progrès des espèces.

iii

« Ce qui veut se maintenir dans la puissance flatte la populace », donc la volonté de puissance implique de flatter la populace ? Nietzsche a-t-il adopté la conduite qu’il préconise ?

*

Quand on ne pense pas, on parle ; autrement on écrit.

*

L’expérience possible est entièrement déterminée (nature), c’est-à-dire qu’il n’y a de possible dans l’expérience que ce qui est déterminé (selon une causalité naturelle). La liberté de l’homme ne fait donc pas partie de l’expérience possible.

Mais l’expérience possible n’a elle-même de réalité que pour la raison théorique. L’expérience subjective transcendantale, en tant qu’esprit libre, se vit comme entièrement séparée de la nature.

*

L’insociable sociabilité : pensée Tetris ? Nous vivons de toute évidence en société, mais il nous en coûte beaucoup.

*

Chez Schopenhauer, la frontière entre le génie et le saint n’est pas des plus claires, ni celle entre le philosophe et le génie. Une piste peut-être : Platon est un génie, Aristote un philosophe.

*

Le formule de Schopenhauer selon laquelle le monde matériel est conditionné par « les fonctions de notre cerveau » (Le Monde comme volonté et comme représentation : Suppléments au Livre I) se heurte à l’objection de Lénine : le cerveau est matériel (Voyez Le kantisme devant le matérialisme dialectique de Lénine x).

La réponse à l’objection doit éviter de supposer le monde matériel. La volonté, donc, se matérialise, se donne un support matériel. Le support matériel de la connaissance est le cerveau : c’est le support matériel d’un sujet connaissant non objectal. Le sujet n’est pas matériel. Si le support du sujet connaissant est matériel, c’est que la volonté s’est matérialisée, s’est objectivée.

La chronologie empirique des phénomènes est à la fois fictive et universelle, elle n’existe que pour une subjectivité formelle.

*

Ce n’est pas moi qui ai fait la loi et ce n’est même personne car tout le monde est pour la liberté, la main sur le cœur. Un gros joufflu arrive et me dit : « La loi protège la liberté. » Il croit que, parce qu’il ne parle pas anglais, personne ne le parle, mais les États-Unis sont un pays libre, la France un pays de gros joufflus.

*

Le bruit est en train de détruire l’intelligence.

*

La technique est utile au niveau des sous-espèces antagonistes mais la notion d’utilité ne prévaut plus au niveau de l’espèce entière. La technique est inutile pour l’espèce dans la mesure où il est complètement indifférent à celle-ci que telle ou telle de ses sous-espèces extermine toutes les autres (ce qui est le seul but de la technique : la guerre). En d’autres termes, il m’est utile de l’emporter sur mon ennemi (de même espèce mais d’une sous-espèce différente) grâce à la technique mais le résultat est indifférent à l’espèce elle-même, la technique est donc inutile à celle-ci. Il n’y a pas lieu de croire que l’espèce requiert la supériorité des plus intelligents (la sous-espèce la plus intelligente) définis comme les plus avancés dans la technique, car tous les moyens de supériorité possibles se valent pour l’espèce et sont validés par elle. Que la technique devienne le seul critère de hiérarchisation entre les sous-espèces humaines (de quelque manière qu’on cherche à distinguer ces dernières, nations, civilisations – le « choc des civilisations » –, races…) ne rend pas la technique utile à l’espèce.

*

Le « premier nombre transfini » (Cantor) apportant un soulagement à notre esprit (Delachet, L’analyse mathématique), je propose de l’appeler Dieu, car il remplit la même fonction, tout aussi arbitrairement, comme la tortue portant le monde dont riait déjà Voltaire (car elle n’était, elle, portée par rien).

*

La réponse de Socrate à Ménon est la métempsycose parce que Socrate voulait imposer la notion d’âme.

(Voyez Cours de philo 4 : Que la connaissance soit un ressouvenir… ici)

*

Le boulevard Saint-Michel donne sur le quai des Orfèvres et sur le boulevard du Palais. Les cafés autour de la fontaine Saint-Michel ne sont pas le monde de la culture mais le monde qui l’étouffe.

*

Spectacle de Variétés : Paul Valéry

Valéry manque de culture philosophique, c’est-à-dire de véritable culture. Le finalisme, qu’il veut « licencier » faute de penser que l’on puisse y appliquer autre chose que « l’imagination pure » (Variété I), est amplement analysé dans la Critique de la faculté de juger de Kant et autrement plus en profondeur que par Poe qui est la source des quelques réflexions de Valéry.

La Critique de la faculté de juger est la première œuvre de philosophie des sciences naturelles (non théologique) d’orientation holiste, systémique, organiciste (insuffisance du principe d’explication mécaniste).

ii

Dans Variété I, Valéry se livre à une puérile discussion de philosophie des sciences d’où sont absents ceux qui ont pensé sur ces questions. Or « on » ne pense rien de l’univers, contrairement à ce qu’affirme Valéry ; ce sont des penseurs qui ont pensé ces choses, et c’est donc leur pensée qui doit être discutée, non celle d’un « on » inexistant. La pensée de cet « on » ici décrite peut en réalité se rattacher à la philosophie de tel penseur ou de tel autre, qui lui a proprement donné forme, et faire passer ce philosophe pour un « on » est pure et simple balourdise.

iii

Dans un hommage funèbre à Proust (V. I) se trouve l’aveu que Valéry n’a presque rien lu de cet écrivain si « grand » dont il écrit l’hommage inspiré…

iv

Mallarmé se mit un jour à divaticiner, à vaticiner et divaguer tout en se prenant pour une diva. Et ça marche ! Le Hegel de la poésie.

Valéry vénère ce qu’il ne comprend pas : la science, faute de l’avoir étudiée, et Mallarmé, qui dans sa seconde période ne sera jamais lisible.

Moins un auteur est lisible, plus il est « conférençable » : « qui proclame un Dieu aussi puissamment qu’il le nie » (Variété II).

v

L’« auteur difficile » se heurte au ressentiment de ceux qui ne peuvent le comprendre, nous explique Valéry, en défense de son ami Mallarmé. Soit. Mais Valéry condamne aussi l’obscurité dans une œuvre littéraire : « L’obscurité, d’une part ; l’inanité, de l’autre ; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les sollicitent vers les abîmes de l’oubli. » (V. II : Passage de Verlaine) Or qu’est-ce qui rend Mallarmé difficile, sinon son obscurité ?

vi

L’emphase sur « l’univers des mots » (V. II, folio essais p. 289) et tutti quanti, mais même celle sur « l’univers des idées » au sens où Valéry l’entend (même page), à savoir l’univers des concepts abstraits plutôt que des Idées platoniciennes, intuitionnables, est au point de vue schopenhauerien où je me place, pathétique. C’est l’intuition des Idées qui fait la poésie, et non les mots, la langue, la parole, cette petite excroissance à la surface du monde.

vii

Les philosophèmes tirés de la pensée scientifique n’en imposent qu’à ceux qui ne connaissent ni la philosophie ni les sciences. (Valéry en fait volontiers usage.)

viii

Lire Valéry est de la paresse.

Oratoire du cimetière marin de Gruissan, par Pierre Boucharel (1925-2011)

*

Le muet du sérail comme intellectuel.

*

Les variétés d’atomes se distinguent les unes des autres par la masse du noyau (et la charge). La masse étant exprimée par une valeur numérique, l’atomisme revient à dire qu’une masse ne peut prendre que des valeurs discrètes, alors qu’une masse peut prendre a priori une valeur aussi proche de zéro que l’on veut. Dans un atome le nombre d’électrons est égal au nombre de protons du noyau, pour l’hydrogène 1, etc. Donc, l’atome d’hydrogène est d’hydrogène parce que sa masse = (correspond à) e (1 électron) + 1 proton. L’atome de 2 électrons/protons (hélium) est ce qu’il est parce que sa masse est double. Les molécules sont des combinaisons d’atomes distinguées par leurs masses. La molécule d’eau H2O a deux atomes de masse x et un atome de masse y qui se combinent (sans se fondre l’un dans l’autre). Les atomes sont rangés sur une échelle de masse, de 1 (hydrogène) à 92 (uranium). Ce qui distingue l’uranium de l’hydrogène, c’est qu’il a une masse 92 fois plus élevée – en réalité deux critères : le numéro atomique Z (lié à la charge) et le numéro de masse A. Si Z et A sont dans un rapport constant, on peut ramener la différence entre atomes à une seule valeur. C’est de cette différence (disons) de masse qu’on déduit des éléments chimiques, qui ne sont ainsi irréductibles l’un à l’autre que par une différence qui ailleurs n’a aucune pouvoir de discrimination fondamentale, une différence de masse ; c’est-à-dire que si l’on appliquait à la masse dans le tableau de Mendeleïev le traitement qu’on lui réserve ailleurs, on ne pourrait point parler d’éléments, tandis que là qui dit masse différente dit nature différente (deux éléments distincts).

*

Philosophie politique

En Thaïlande, la participation électorale est moins élevée à Bangkok, la capitale, que dans le reste du pays (Pierre Fistié, La Thaïlande). À méditer. Ce sont les populations les moins éduquées qui votent le plus : les plus éduqués rejettent le patronage et le clientélisme électoraux.

ii

Le sujet n’est pas de prévenir les « étroites considérations partisanes » dans un comité parlementaire mais d’empêcher que la classe politique agisse comme un groupe d’intérêts communs contre les libertés publiques et individuelles, et la considération de ce problème conduit à écarter le recours à un comité parlementaire, fût-il équitablement transpartisan, et requiert le juge indépendant.

iii

L’independant counsel est aux États-Unis un procureur privé hors du « parquet » fédéral. Même en admettant que l’attorney general américain soit purement et simplement l’équivalent d’un procureur général français, où est l’independant counsel français qui réponde à la même problématique (affaires « politiques » sensibles) que cette institution en Amérique ?

iv

Les juges des États, élus (sauf dans dix États), sont « souvent assez médiocres » selon André Tunc (Le droit des États-Unis, 1974), et moi je dis que ce sont les juges français qui sont médiocres, comme tout ce qui sort formaté d’une école : juges scolastiques.

Ce point de vue laissant entendre que les juges sont médiocres parce qu’élus, que le vice est dans l’élection, il faut étendre la conclusion à toute la classe politique. Ce devant quoi, du reste, Tunc ne recule pas s’agissant des représentants du Congrès, parlant sans ambages de leur « médiocrité » (p. 44).

Par ailleurs, quand on lit que le droit anglais est « un droit très technique », on veut rire. Le droit français ne l’est pas moins. Les chinoiseries sont belles et bonnes chez nous mais elles disqualifient le droit des autres ?

v

La souplesse du « gouvernement de cabinet » (du régime parlementaire, opposé au régime présidentiel) est annulée en France par l’institution du Président de la République : le gouvernement peut changer mais au fond par là rien ne change, puisque le principal titulaire du pouvoir exécutif reste le même jusqu’au terme prescrit. Nous n’avons que l’apparence de cet avantage (c’est seulement en cas de cohabitation que le pouvoir exécutif principal passe au Premier ministre).

En régime parlementaire, le Premier ministre peut être démis par la majorité sans motif. Un Édouard P. n’a pas été remplacé par un Jean C. en raison de manquements, la majorité (dans les faits, le Président) l’a remplacé sans motif parce qu’elle a considéré que C. était davantage l’homme de la situation que P. dans la situation présente et/ou à venir. A contrario, dans un régime présidentiel, comme aux États-Unis, le Président est nommé pour une durée déterminée et la majorité ne peut le remplacer sans motif (les motifs sont constitutionnellement énumérés et tiennent à des manquements ou impossibilités d’exercer). Les Britanniques insistent sur cet avantage du système parlementaire, avec des exemples tirés de l’histoire, notamment quand le Parlement britannique a remplacé un Premier ministre par un autre au moment de la guerre de Crimée, parce que Hamilton-Gordon n’avait supposément pas la même étoffe que Palmerston pour conduire une guerre : remplacer un « Quaker » par un « pugiliste », selon les mots de Bagehot.

Pour Bagehot (The English Constitution), il s’agit de pouvoir changer les hommes, les capacités, en dehors du scrutin établi à intervalles fixes. En France, un tel changement n’est guère possible : ou bien le gouvernement change de camp ou bien le Président reste l’exécutif principal, et même s’il peut entendre la nécessité de changer de politique les nécessités du moment pourraient impliquer en l’occurrence que ce soit lui qui soit changé. Autrement dit, notre système est faussement mixte.

vi

« They [German functionaries] are under a semi-military discipline. In Bavaria, for instance, the superior civil functionary can place his inferior functionary under house-arrest, for neglect of duty, or other offence against civil functionary discipline. In Wurtemberg, the functionary cannot marry without leave from his superior. Voltaire says somewhere, that, ‘‘the art of government is to make two-thirds of a nation pay all it possibly can pay for the benefit of the other third.’’ This is realised in Germany by the functionary system. The functionaries are not there for the benefit of the people, but the people for the benefit of the functionaries. () In France, at the expulsion of Louis Philippe, the civil functionaries were stated to amount to 807,030 individuals. This civil army was more than double that of the military. In Germany, this class is necessarily more numerous in proportion to the population, the landwehr system imposing many more restrictions than the conscription on the free action of the people, and requiring more officials to manage it, and the semi-feudal jurisdictions and forms of law requiring much more writing and intricate forms of procedure before the courts than the Code Napoleon. » (Walter Bagehot, The English Constitution, 1867)

La bureaucratie allemande pire que la bureaucratie française ! Ainsi, quand Max Weber critique le spoils system américain comme contraire à l’État moderne, et quand avant lui Hegel fait de l’État bureaucratique un monument de rationalité, « le rationnel en soi et pour soi », ils le font en tant que porte-parole de la hideuse bureaucratie allemande.

A contrario, les Anglais n’ont pas, selon Bagehot, le préjugé bureaucratique, le culte de l’employé, du Beamstenstaat, tandis le culte de l’argent, potentiellement nuisible à la culture des plus hautes facultés de l’esprit et qui découle de leur absence de préjugés envers les affaires, est tenu néanmoins en respect par une aristocratie héréditaire maintenue en tant que force sociale. (Du moins à l’époque où Bagehot écrivait.)

vii

L’idée de F. D. Roosevelt était que l’État doit contrecarrer l’injustice sociale engendrée par les intérêts privés égoïstes. Pour un socialiste, cette position n’a aucun sens car l’État capitaliste est au service des intérêts privés, du capital. Du point de vue socialiste, l’idée de Roosevelt consistait donc à créer un État capitaliste en Amérique, où il existait bien une société capitaliste mais pas encore d’État bureaucratique, structure indispensable au capitalisme avancé.

viii

Il y a deux façons pour l’esclavage d’être dans un texte constitutionnel : il peut y être toléré (et alors on peut l’abolir sans que ce soit inconstitutionnel) ou il peut y être garanti (et alors son abolition est inconstitutionnelle). La discussion concernant le fameux arrêt Scott v. Sandford est donc, non pas que le juge Taney de la Cour suprême ait, comme on le dit, vu l’esclavage dans la Constitution, car l’esclavage y était, mais qu’il l’y ait vu comme garanti plutôt que toléré.

*

Il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’un Français moyen connaît mieux le droit américain que le droit français, en raison du cinéma, et qu’en conséquence il se pense plus libre qu’il n’est.

*

De la démocratie en Amérique

Le fonctionnaire élu ne peut être soumis à une hiérarchie administrative. Pour les crimes, il est jugé par les tribunaux ordinaires, pour les fautes administratives par un tribunal « administratif » (la cour des sessions : voyez le paragraphe suivant), pour son zèle il est soumis à l’élection.

Il n’existe pas de ministère public près la cour des sessions. 1/ La tâche est confiée au grand jury du comté. 2/ Certains délits doivent être poursuivis d’office. 3/ Un particulier peut être accusateur et, à ce moment-là, il touche une partie de l’amende si une amende est prononcée.

ii

Ce qu’écrit Tocqueville de l’administration du Québec par la France est trop humiliant pour être rapporté sur un blog en français.

iii

Au moment où Tocqueville écrit, le prix de la main-d’œuvre en Amérique est plus élevé qu’en Europe. Ce fait étayerait l’idée de sélection favorable à l’Amérique (Jack London) : les meilleurs ouvriers européens auraient quitté le vieux continent pour un meilleur salaire et n’auraient donc pas été, comme dans ma contre-hypothèse provisoire, évincés du marché européen, les moins bons prenant au contraire les places laissées vacantes en Europe.

iv

Les faits semblent indiquer que les États abolitionnistes craignaient l’esclavage comme une pépinière de noirs sur le continent américain, qu’ils s’opposaient à l’esclavage par racisme.

« Non seulement l’Ohio n’admet pas l’esclavage, mais il prohibe l’entrée de son territoire aux Nègres libres, et leur défend d’y rien acquérir. »

« Les États où l’esclavage est aboli s’appliquent ordinairement à rendre fâcheux aux Nègres libres le séjour de leur territoire ; et comme il s’établit sur ce point une sorte d’émulation entre les différents États, les malheureux Nègres ne peuvent que choisir entre des maux. »

« Il existe une grande différence entre la mortalité des Blancs et celle des Noirs dans les États où l’esclavage est aboli : de 1820 à 1831, il n’est mort à Philadelphie qu’un Blanc sur quarante-deux individus appartenant à la race blanche, tandis qu’il y est mort un Nègre sur vingt et un individus appartenant à la race noire. La mortalité n’est pas si grande à beaucoup près parmi les Nègres esclaves. »

*

Le Test de Descartes

Le fameux test de Turing est en fait le test de Descartes, la refonte d’un critérium imaginé par ce dernier, qui décrit dans le Discours de la méthode un test permettant de distinguer d’un homme une machine à forme humaine, par deux moyens : 1/ la machine ne peut répondre par la parole « au sens de tout ce qui se dira en sa présence » (seulement à quelques-unes des paroles dites), et 2/ son action manquant de la raison, « instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres », elle montrerait par certaines de ses actions qu’elle n’agit point par connaissance mais « seulement par la disposition de [ses] organes ».

*

Le Discours de la méthode est écrit contre « l’école ».

*

Kierkegaard : l’adhésion va au nombre – au nombre seulement.

*

Le concept de l’angoisse† : chaque individu recommence da capo (éd. Tel : pp. 187, 192n, 194 [+ 237 pas complètement da capo]). C’est pourquoi : Der Geist.

(Il faut suivre : cherchez Der Geist dans Les Pensées d’un homme-bureau, PDF disponible en Table des matières.)

† Dans ce livre, les intuitions géniales de Kierkegaard sont encore enserrées dans la forme hégélienne, dans la philosophie d’université.

*

Les films à petit budget ont peu de dialogues (même s’ils ont peu d’action car l’action coûte cher), alors que les dialogues ne coûtent rien. Les producteurs visent un public international de salles d’art et d’essai, et comme il n’y a pas de budget pour doubler ces films ils sont forcément sous-titrés ; or personne ne peut entendre de longs dialogues dans une langue qui n’est pas comprise à l’oreille sans s’impatienter, parfois jusqu’au malaise. C’est la raison, je crois, du paradoxe de tant de films muets à l’ère du cinéma parlant. Et c’est pourquoi ces films sont en général sans intérêt, car les idées qui pourraient les rendre intéressants se transmettent par des dialogues, comme dans les pièces de théâtre, qui ne sont faites que de dialogues. C’est pourquoi aussi, alors qu’une pièce de théâtre est de la littérature, on ne parle pas de « cinéma littéraire » mais d’« art et essai ».

*

Cédar et Dhaïda, les personnages de La chute d’un ange de Lamartine, sont le prototype de Tarzan et Jane. Elle lui apprend à parler : « leurs lèvres mille fois les redirent [leurs noms] ensemble » Ils trouvent refuge dans les branches des arbres, leur nid d’amour : « Il craignait que le sol ne lui fût une insulte… verte soupente ».

*

Ils appellent Iron Man pour les sauver d’Irony Man.

*

Tout ce que vous direz d’intelligent pourra être retenu contre vous.

*

Baudelaire

L’« horreur de l’ennui », un leitmotiv de Baudelaire, paraît incompréhensible chez un homme d’esprit.

ii

Any Where Out of the World : Baudelaire est un précurseur du titre anglais. Et le recueil lui-même, Le Spleen de Paris : un sentiment typiquement anglais, dans la capitale française.

iii

Dans Les Maîtresses, Baudelaire appelle la parlerie des viveurs sur les femmes une banalité : il a lui-même contribué à introduire la banalité dans la poésie… C’est la meilleure définition de sa modernité dans ce qu’elle a d’« osé ». (La vraie modernité, c’est Rimbaud, nietzschéen.) De même, il a sacrifié à la « scatologie » du goût français† : c’est là sa principale innovation peut-être. Il faut s’en tenir à Schopenhauer : tout cela n’avait pas à entrer dans l’art et où cela s’introduit ce n’est plus de l’art mais la banalité. Autrement dit, le vrai juge de Baudelaire, ce n’est pas le magistrat Pinard mais le serviteur de l’art, qui n’a même pas le droit de compatir.

La modernité littéraire de Baudelaire n’est pas littéraire : c’est la banalité du non-art entrée dans l’art. Ce n’est pas là que Baudelaire est artiste. Rimbaud, qui n’a pas fait carrière dans les lettres, est plus conforme à l’éternelle réalité de l’art dévoilée par Schopenhauer.

† « Le Français est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas dans son domicile, et en littérature il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois. » (Mon cœur mis à nu)

*

Les gens de lettres n’ignorent rien de ce qu’il est absolument oiseux de savoir.

*

Les mauvais poètes sont l’alibi du bourgeois pour étouffer les bons poètes dans ses fils et son entourage. C’est pourquoi il publie et subventionne les mauvais poètes.

*

Hugo, le chantre de la masculinité toxique, est sauvé du cynisme par sa bêtise.

*

Beaucoup d’amis : ça se sent.

*

Influence subliminale. Il me semble rétrospectivement que l’impact de lectures anciennes (le Traité du désespoir, Alain…) fut plus important de beaucoup que ce que l’effet immédiat pouvait laisser attendre ; pour le Traité, pas mal d’ennui, le survol d’une bonne partie du livre en pensant à autre chose, comme si cette lecture inattentive devait, ainsi que le prédit la théorie subliminale, avoir plus d’effet qu’une lecture serrée. Il existerait donc quelque chose comme comprendre subliminalement.

*

Le talisman contre le despotisme asiatique, qui est un despotisme des États établis sur de vastes territoires, est la structure fédérale. Or c’est cette structure qui force à déroger au principe « un homme une voix ».

*

The Human Tamagotchi.

*

Les langues qui modifient, parfois sensiblement, la racine des mots selon le genre, le cas, etc. (suédois, islandais…) sont-elles désavantagées dans les moteurs de recherche sur internet (on ne trouvera pas des pages pertinentes en cherchant une forme du mot plutôt qu’une autre, par exemple) ?

*

Les micro-économistes américains manquent de déontologie en refusant de rendre à Vilfredo Pareto – en raison, je suppose, de ses liens avec le fascisme italien – l’hommage qui lui est dû.

*

Il y a un usage animal et un usage humain de l’intelligence. L’usage animal est pratique, l’usage humain théorique (esthético-théorique).