Category: Littérature

Journal onirique 8

Période avril-mai 2020. Suite et fin de mon journal onirique de confinement. (Je commence après ce billet mon journal onirique de déconfinement.)

Diptyque de Cécile Cayla Boucharel

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Dans un avion au départ de Paris et à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, le personnel de bord tente de refouler un passager car il n’y a plus de place. Le passager en question, un Éthiopien en manteau, proteste et insiste pour avoir une place sur le vol. Il avise un siège libre, côté hublot, près d’une femme blanche, et demande à s’asseoir là. La place est censée être occupée mais son occupant ne s’est pas présenté jusqu’à présent à l’embarquement. Devant l’insistance de l’homme, le personnel de bord accepte de la lui laisser.

Il s’assoit sans quitter son manteau. Il s’agit d’un long manteau d’une coupe spéciale, descendant jusqu’aux pieds et les couvrant, mais quand l’homme s’assoit nous voyons qu’un  de ses pieds est un pied de bouc, qu’il prend vite soin de cacher à nouveau sous le manteau en repliant la jambe.

L’« homme » entame la conversation avec sa voisine, qui lui dit être l’épouse du nouvel ambassadeur de France en Éthiopie et que la place à côté d’elle devait être occupée par son mari. Or l’Éthiopien au pied de bouc est le dirigeant d’un culte politico-religieux secret et vient de faire assassiner le nouvel ambassadeur. Il a de surcroît prémédité l’enlèvement de la femme une fois l’avion parvenu à destination.

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Pendant l’Occupation, un officier allemand, de manière délibérée, claque des mains tout près d’une oreille de Jean-Paul Sartre, rendant le philosophe à moitié sourd de cette oreille. Une Française témoin de cet acte ose blâmer l’officier, et pour cet héroïsme se fait aimer de Sartre. Mais sa liberté pour soi ne peut être liberté pour autrui que si une deuxième femme rend possible que leur liberté pour eux soit aussi liberté pour elle, et ainsi de suite. On démontre par là que l’amour dans la philosophie de L’être et le néant (1943) est d’essence polygame.

[Entre le moment où j’ai fait ce rêve et le moment où je le publie, j’ai relu le court texte de L’existentialisme est un humanisme (tiré d’une conférence de 1945), dans lequel j’ai trouvé ceci : « si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. »]

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Le rien, en se faisant rien, s’exprime en « naninomènes », un mélange de grammaire et de phénomène.

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Il existe un objet qui ne se laisse percevoir que lorsque l’esprit est momentanément hors de lui : lorsque la personne recouvre ses esprits, retrouve son assiette normale de sujet pensant, l’objet se dérobe à nouveau. C’est un objet qui ne se laisse appréhender par aucun point de vue subjectif.

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Avec deux compagnons, je dois traverser une partie de la ville de Limoges. Or celle-ci paraît construite en étages, de telle sorte que nous devons entre autres descendre les escaliers d’un restaurant, sans nous y arrêter, depuis la terrasse du toit jusqu’au rez-de-chaussée pour en sortir au niveau de la rue qui sert d’entrée et de sortie aux clients. Le restaurant est magnifique, avec des boiseries d’ébène rutilantes et, sur l’escalier qui va du rez-de-chaussée à l’étage, un tapis ornemental à dominante rouge, de type persan. Les clients sont d’une élégance rare, une élégance de muscadin, portant des vestons violets ou caca d’oie et des cravates à motifs floraux ou paisley ; le plus étonnant est que ce sont des employés de bureau du quartier, les traders de Limoges, et leur élégance contraste singulièrement avec l’uniforme de ce genre de professions ailleurs. La scène me réchauffe le cœur. C’est moi qui vais au devant de mes deux compagnons en descendant, et je m’aide d’une canne d’aveugle pour tâter les marches devant moi. Un client, afin de m’aider, se lève de table et saisit le bout de la canne pour la poser aux endroits qui conviennent. C’est un homme âgé, de la même élégance muscadine que les autres clients, avec un veston vert.

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Sèche terre. Je demande à un enfant qui parle de terre sèche (une terre qu’il convient de verser, pour la faire fonctionner, dans une imprimante 3D en forme de grande amphore en cristal bleu remplie d’un liquide laiteux) si l’on peut dire « sèche terre » au lieu de « terre sèche ». Il me répond que non. Je lui demande alors s’il n’est jamais possible d’apposer un adjectif devant le nom qu’il qualifie plutôt qu’à la suite. Il me répond que si. Je lui dis qu’en effet l’ordre habituel entre un nom et un adjectif peut être inversé pour produire certains effets stylistiques, notamment en poésie.

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Je porte un sweat-shirt blanc illustré d’une photo tirée du film Buffet froid (un film que je n’ai jamais vu dans la réalité ; la scène représentée est donc un pur produit de mon imagination). Dans cette scène, Gérard Depardieu est entré dans un bus au dépôt et, assis à la place du conducteur, menace avec un pistolet deux agents de la compagnie entrés après lui, et surpris de le trouver là, pour qu’ils le conduisent quelque part (en bus). Comme les deux agents cherchent à le dissuader, il en tue un d’une balle dans la tête. L’autre, incarné par Jean Carmet, est obligé d’obtempérer. Ce sweat-shirt me fut acheté par ma mère lorsque j’étais enfant ; je le porte depuis plus de trente ans. À l’époque où ma mère l’avait acheté, le film en question paraissait violent mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui car le niveau de violence n’a cessé de s’élever dans les films.

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Une métaphore de la poésie. Le doringboom, littéralement « arbre d’épines » en afrikaans, est un arbre qui, dans ce rêve, ne porte jamais de fruits. Un poète colle une photo de son visage sur une photo grand format de doringboom, dans les méandres des grosses branches noueuses, comme si c’était un fruit de l’arbre. Puis il retouche la photo de son visage en y ajoutant un nez de clown et une perruque verte ébouriffée.

[Sans doute convient-il de préciser que doringboom est réellement le nom afrikaans d’un arbre et même de plusieurs, qui doivent se ressembler : le Scolopia zeyheri, le Chaetacme aristata et le Vachellia eriolaba (acacia à girafe).]

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Dans un débat de philosophie auquel je participe, un des autres débatteurs parle de « présence d’absence » (une notion qui se trouve peut-être dans Sartre). Comme je m’élève contre cette expression, le philosophe donne un exemple de la légitimité de son usage : dans le cas d’une personne votant par procuration, on peut parler de présence d’absence. Je demande la parole pour déconstruire cet exemple entièrement, mais le philosophe en question est aussi le modérateur du débat et dit que c’est à présent au tour du troisième participant de s’exprimer. Nous sommes en effet trois à débattre : les deux sont assis à une table d’un côté de la rue, et moi de l’autre côté, assis dans un fauteuil roulant électrique. Tandis que le troisième s’exprime – et son intervention consiste à dire qu’à son âge avancé il n’en peut plus de travailler, et que c’est pareil pour sa femme, tous deux étant professeurs de philosophie –, en attendant de reprendre la parole je vais et viens dans le fauteuil roulant le long de mon côté de la rue, tandis que des voitures circulent. Sur ce, je suis attaqué par une guêpe que je ne parviens pas à chasser tant elle est insistante, et je dois alors me réveiller, de crainte d’être piqué.

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Une araignée géante, plus grande et plus grosse qu’un homme, tente de fracasser la baie vitrée du rez-de-chaussée pour entrer dans la maison où je me trouve avec un ami. Je suis dans l’escalier, en hauteur, quand je découvre ce qui se passe : l’araignée est si grosse qu’elle occupe toute la baie vitrée, c’est un monstre aux dimensions incroyables. Or elle parvient à briser la baie, et entre. Mon ami, qui se trouve au rez-de-chaussée, lui fait directement face.

Mais depuis le moment où l’araignée géante est entrée, tout se passe comme dans un film d’horreur : quand il s’agit de s’en prendre aux héros du film, les monstres les plus effrayants sont lents, maladroits et ne feraient pas de mal à une mouche. C’est ce qui se passe : mon ami et moi sommes parfaitement tranquilles, en dépit non seulement de l’araignée monstrueuse qui lui fait face et ne l’attaque pas, mais aussi, pour agrémenter la scène, de deux panthères noires dont l’une monte les escaliers à ma rencontre. Mon ami me lance une paire de ciseaux en me disant de couper quelques poils. J’attrape les ciseaux au vol et c’est bien là le seul moment où j’ai (un peu) peur dans ce cauchemar : j’ai peur de me blesser en attrapant les ciseaux. Mais je les attrape sans me blesser. Je demande à mon ami de quels poils il veut parler, même si je crois comprendre qu’il veut des poils de la panthère qui continue de monter vers moi ou bien s’est immobilisée le temps que je lui coupe une touffe de poils. Mon ami se ravise et me demande de lui renvoyer la paire de ciseaux car il souhaite maintenant s’en servir contre l’araignée, qui ne semble toujours pas décidée à l’attaquer. Vous parlez d’un cauchemar…

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Je parle de mon journal onirique à H. (l’initiale a été rendue aléatoire par un jet de dé). D’après mes calculs, en divisant le nombre de mots des documents Word où je saisis ce journal par 250, j’ai rédigé, lui dis-je, quelque 140 pages d’imprimerie de rêves. Elle trouve que ce n’est pas mal. Je m’attendais à une expression plus flatteuse et me réveille.

En écrivant ces lignes, je me demande si ce n’est pas déjà le plus long journal onirique publié de l’histoire du monde (sur un blog, il s’agit en effet d’une publication). Je pense que c’est le cas. Et je ne compte pas m’arrêter là.

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Sur une route dégagée de montagne entre des prairies vert émeraude qui montent vers les sommets, un conducteur est obligé de stopper son véhicule en voyant devant lui une voiture à l’arrêt au milieu de la route. Il sort pour savoir ce qui se passe. Si le paysage rappelle la Suisse, ce monsieur, je ne sais trop comment ni pourquoi, rappelle aussi la Suisse : c’est le genre de personne qu’on aimerait voir s’arrêter si l’on était en difficulté au milieu de nulle part, un homme mûr avec une moustache et des cheveux gris, de petite taille et plutôt corpulent, en chemise à manches courtes.  Il voit une femme courir dans la prairie, selon toute apparence fuyant loin de la voiture. Alors que le bon Suisse pense appeler la police, un homme qui se tenait devant le véhicule arrêté et qu’il n’avait pas remarqué jusque là entre dans la voiture en claquant violemment la portière derrière lui.

Nous savons, par une scène précédente que je n’ai pas décrite, que cet homme et cette femme forment un couple et que lui est un homme jaloux qui tourmente sa femme au sujet de liaisons supposées. On imagine donc aisément ce qui s’est passé sur la route entre les deux : la femme conduisait et, se sentant menacée par son mari faisant à côté d’elle une crise de jalousie, elle a stoppé net la voiture et pris la fuite vers les sommets alpestres, telle que la vit le bon Suisse.

Or, une fois le mari retourné à l’intérieur de la voiture, celle-ci s’anime et cherche visiblement à mettre fin aux jours du mari jaloux. Tout d’abord, elle le culbute de l’avant vers l’arrière en abaissant soudainement les sièges, puis elle cherche à l’écraser entre les sièges avant, redressés, et les sièges arrière, en les poussant contre lui ; elle exécute ce mouvement à plusieurs reprises, écartant et resserrant les sièges sur sa proie. Elle paraît même chercher à concentrer toute sa masse interne sur l’homme pour le réduire en bouillie. Le bon Suisse est abasourdi.

Au bout d’un moment, l’intérieur de la voiture s’immobilise à nouveau. L’homme est durement éprouvé mais toujours conscient. Une vitre de portière s’abaisse. Le bon Suisse conseille alors à l’homme de sortir par la vitre baissée : à ce moment, j’imagine, puisque c’est la voiture elle-même qui a ouvert la vitre et que nous venons de voir quelles étaient ses intentions, qu’elle prémédite de couper l’homme en deux quand il tentera de passer par l’ouverture, en remontant la vitre à la vitesse de l’éclair, comme une guillotine ascendante. L’homme pense sans doute à la même chose car, au lieu de ramper hors de la voiture, il bondit à travers l’ouverture, se retrouvant au dehors indemne (sans d’ailleurs que la voiture ait tenté de le « guillotiner », la fenêtre restant abaissée ; peut-être a-t-il été trop rapide pour elle).

Le bon Suisse propose à l’homme de le conduire à l’hôpital. Ce dernier accepte et ils se retrouvent tous deux dans la voiture du Suisse. Celui-ci dit à son passager qu’il l’emmène à l’hôpital le plus proche, l’hôpital de … ; en son for intérieur, le bon Suisse n’est pas certain que l’homme, un Français, ait toute confiance dans la pratique médicale de ce petit hôpital helvétique. L’autre confirme immédiatement cette impression en demandant si le personnel de l’hôpital est compétent. Le Suisse essaie de le rassurer : le personnel est très compétent pour tout ce qui n’est pas maladie rare, et les blessures subies par le mari jaloux sont courantes, bien que, ajoute le Suisse, « ce qui vient de se passer, ça, ce n’est pas du tout courant ».

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Je suis journaliste et me rends chez un couple de Français pour qu’ils me parlent de la maladie d’Alzheimer. C’est un couple de personnes d’âge mûr mais dont ni le mari ni la femme ne souffre de la maladie. Je suis reçu dans leur salon ; l’entretien est filmé.

La femme commence en évoquant la perruche en cage qu’on achète pour distraire un malade d’Alzheimer, lequel finit par manger régulièrement les granules alimentaires de la perruche, les prenant pour sa propre nourriture.

Puis l’homme évoque un certain homme politique français bien connu dans les années passées, avec lequel il travaillait. Il raconte que cet homme politique était frappé d’Alzheimer tandis qu’il était encore au pouvoir, mais que seuls ses collaborateurs en étaient informés : la vérité restait cachée aux Français. Aux réunions importantes, nationales comme internationales, cet homme politique avait fini, à cause de son état, par ne plus jamais arriver à l’heure, se présentant parfois deux heures plus tard, invoquant de piteuses excuses, comme le fait d’avoir perdu son chemin. En mon for intérieur, je me demande si ce politicien ne faisait pas croire à son entourage qu’il était atteint d’Alzheimer pour cacher une double vie, des maîtresses dont les rendez-vous galants auraient été la véritable cause de ses retards. Toujours est-il que le monsieur est intarissable sur les embarras causés par l’Alzheimer de cet homme politique, tant et si bien que je finis par quitter les lieux pendant sa péroraison.

On voit alors que le salon est en réalité un décor de plateau télé, d’où je sors. Le plateau est désert mais le monsieur continue de parler, avec sa femme à côté de lui.

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« Vide » est un superlatif. Le mot donne à connaître comme maximal, entier le manque présent dans tout être en soi ; par conséquent, on ne peut dire d’un en-soi qu’il est vide sans lui donner par le fait la prééminence sur tout autre en-soi qui ne serait pas ainsi qualifié. C’est une illustration de la validité de la logique hégélienne : en dressant une liste d’en-soi, je ne peux exprimer la position subalterne de l’un par rapport à l’autre en y ajoutant un adjectif car cette qualification renchérirait cet en-soi par des lettres et des syllabes supplémentaires, et le subalterne prendrait par le fait même d’être qualifié de subalterne une valeur supérieure à ce qui lui est supérieur. C’est pourquoi le véritable philosophe refuse de qualifier les en-soi. Il existe ainsi deux raisons de repousser la suggestion d’ajouter à un en-soi dans une liste d’en-soi le qualificatif de « vide » en vue de subordonner cet en-soi au sein de la liste : d’une part, « vide » est un superlatif et non un restrictif (c’est même le contraire d’un restrictif), et, d’autre part, un qualificatif quel qu’il soit renchérit l’en-soi.

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En entrant dans une administration, je trouve une sorte d’antichambre occupée par plusieurs personnes et, au-delà, un grand espace vide au fond duquel se trouvent les bureaux d’accueil du public. Les gens présents dans l’antichambre discutent entre eux debout. Je reste derrière eux, pensant qu’il s’agit de la queue pour les bureaux. Au bout d’un moment, je comprends mon erreur : ces gens ne font nullement la queue et je décide donc d’entrer car d’autres personnes arrivées après moi font mine de passer. Je traverse le grand espace d’un pas rapide, talonné par un couple qui a sans doute l’intention de me dépasser et d’être reçu avant moi. Quand j’arrive devant les deux bureaux au fond du grand espace, je constate qu’ils ne sont pas occupés et m’immobilise ; l’homme et la femme que j’avais à mes semelles me dépassent et s’introduisent derrière les bureaux : ce sont les deux fonctionnaires qui doivent recevoir le public. Tandis qu’ils s’installent, je réalise que je n’ai aucune raison d’être là, aucune demande à formuler ni démarche à effectuer. Je fais semblant de regarder les titres de quelques livres dans une bibliothèque à ma droite puis rebrousse chemin le plus discrètement possible.

En sortant du bâtiment, je suis approché par une créature de petite taille que je ne parviens pas à bien percevoir en la regardant de face ; il faut que je trouve le bon angle, obliquement, pour réussir à en composer une image mentale complète. Entièrement couvert par un manteau et un chapeau de type occidental qui lui donnent cependant l’apparence, impossible à méconnaître, d’un « masque » des cérémonies magiques traditionnelles d’Afrique noire, c’est un enfant africain qui me dit collecter de l’argent pour les enfants d’un pays d’Afrique dont le nom, tel qu’il le prononce, m’est inconnu. Je lui demande s’il parle du Burkina Faso et il le confirme par un éclat de joie (sans doute simulé). Quand je dis alors que je vais lui donner de l’argent, en mettant la main à ma poche intérieure, il est aussitôt entouré par un groupe d’autres Africains, petits et grands, ce qui me fait craindre que tous me demandent de l’argent à leur tour. Je donne au « masque » un billet de dix euros. Il me remercie, les autres me remercient, d’autres passants africains dans la rue (une rue qui pourrait à présent passer pour une place de village africain, avec un sol en terre battue et des baobabs au large tronc), à l’instar d’une nounou conduisant une poussette devant elle, me remercient. Je suis rassuré quant à ma crainte, mais je me demande également si le petit « masque » n’est pas exploité, si ce n’est pas de la mendicité déguisée. Avec le sentiment honteux d’avoir été joué, mais aussi d’avoir ainsi permis à une indigne exploitation de prospérer, je retourne dans le bâtiment administratif dont je suis sorti, bien que je n’aie toujours rien à y faire.

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Le tarot de Lovecraft. Lorsqu’on place les cartes l’une à côté de l’autre pour former une surface rectangulaire selon des instructions précises, au centre de cette surface figure alors un cercle dont le périmètre est divisé par des nombres cabalistiques. Comme le bouton gradué d’un coffre-fort, ce dispositif permet, avec le bon code, d’ouvrir une porte sur des mondes parallèles d’où peuvent être invoquées des créatures surnaturelles.

Deux récits d’épouvante

1) La dernière tue
2) Un livre rare

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La dernière tue

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Vulnerant omnes, ultima necat.

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Le brouillard pénètre dans les ruelles étroites, rampe sur les pavés, humides d’une récente pluie, estompe les lumières de la nuit dans un halo mystérieux. Le brouillard semble une chose vivante, moite et silencieuse. Il se répand comme une toile d’araignée sur la ville qui dort.

Je cours par les rues englouties dans la brume. Je cours, fuyant. Je sais que je dois fuir.  Mais je sais aussi que cela ne sert à rien, car tôt ou tard je serai rattrapé. Je ne sais qui il est, ni pourquoi c’est moi qu’il traque. Mais je sais que son but est de mettre fin à mes jours.

Hanté par sa présence, je fuis dans le labyrinthe obscur. Je glisse et heurte des poubelles, qui se renversent, un chat de gouttière feule en bondissant, ses yeux luisent comme des lanternes, puis il disparaît. Je veux appeler à l’aide mais le brouillard étouffe mes cris, comme s’il ne se contentait pas seulement d’effacer les formes…

Je me suis engagé dans une impasse, le mur arrête ma fuite. Une sueur glaciale perle à mes tempes et sur ma nuque, mon corps est secoué de frissons. Avant que j’aie le temps de revenir en arrière, des pas résonnent à l’entrée de l’impasse. Quelqu’un est là, qui s’immobilise. Je le distingue mal, à la lumière vague d’un réverbère à quelque distance derrière lui. Il tient à la main une grosse montre à gousset, dont l’incessant tic-tac résonne étrangement fort dans ma tête.

« La dernière tue. »

Une voix caverneuse : c’est l’homme qui vient de parler. Il approche. Je le vois mieux, son visage est caché par un sac de toile grossière où sont pratiqués deux trous au niveau des yeux. Je me colle contre le mur, le cœur battant à tout rompre, la respiration haletante, suffoquant presque. Le tic-tac s’amplifie, grandit, grandit encore, résonnant comme d’énormes cloches qui me martèlent le crâne. Comme le glas !

« Le temps, chuchote l’homme, et je crois l’entendre tout près de mon oreille, le temps ne s’arrête jamais, il te tuera, nous tuera tous. Je suis son messager. »

Il sort de sa poche un rasoir, qu’il ouvre d’un coup de poignet. La lame luit. L’homme approche. Le tic-tac devient insoutenable, mon souffle se précipite, ma chair se hérisse, mes yeux se révulsent :

« Non ! parviens-je à exhaler, voyant la lame approcher de mon visage.

–La dernière tue ! »

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Je me redresse couvert de sueur, aspirant un grand bol d’air… dans mon lit. Le cauchemar s’est répété, allant encore plus loin. Cela fait dix jours que je fais le même cauchemar nuit après nuit, et, de nuit en nuit, la scène se développe. Cette fois, j’avais la lame sous la gorge ! Que peut-il arriver de plus à présent, si ce n’est mon égorgement par le tueur à la montre ?

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Je viens de passer une semaine sans dormir, car j’ai peur du sommeil. J’ai peur de faire à nouveau ce cauchemar dont il ne manque qu’une seule et dernière séquence pour être complet : celle de ma mort ! Dans une tentative désespérée de repousser l’inéluctable, j’ai pris tous les excitants imaginables pour me maintenir éveillé, mais cela n’est plus possible. Je ne veux pas dormir, je ne veux pas mourir.

Je reste enfermé chez moi. Je ne peux plus voir une montre, une horloge, ne peux plus rien voir qui me rappelle l’écoulement du temps.

J’écris ces lignes alors qu’à bout de force je vais me laisser plonger dans le sommeil. Je n’ai aucun espoir de me réveiller.

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Ces lignes sont le contenu de deux feuillets trouvés au chevet de Philippe T., alors qu’il était procédé au constat de son décès. La police avait été alertée par sa logeuse, qui, ne le voyant plus et ne recevant aucune réponse à ses appels, avait finalement décidé d’entrer dans ses appartements. Le rapport indique que T. est mort de cause naturelle.

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Un livre rare

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Une lumière de cuivre inondait la pièce, tamisée par les paravents en papier de soie, rendant l’humidité plus étouffante encore. Dans cette atmosphère lourde, l’épaisse fumée de mon cigare tourbillonnait mollement, fuligineuse.

« Je recherche le Livre, » dis-je.

Le vieillard assis au sol en face moi resta immobile.

« C’est une quête dangereuse, » finit-il par dire.

–Disons que j’aime le danger.

–Encore faut-il pouvoir le mesurer correctement, avant de s’y exposer. Mais puisque vous recherchez le Livre, c’est que vous n’avez déjà plus l’esprit sain. Le Livre mettra fin à votre dérèglement en mettant fin à vos jours.

–Vous allez donc me dire où je peux le trouver ?

–Celui qui le tient aujourd’hui en sa possession se nomme Iqbal Shirazi, et demeure à Bénarès. »

Puis le vieux Ming Li se tut, reprenant l’apparence d’une momie décrépite, rongé par un mal ineffable. Je me levai et sortis, me replongeant dans la cohue de Hong-Kong.

Une semaine plus tard, je me trouvais à Bénarès en quête d’Iqbal Shirazi, dit le nécromant halluciné, qui s’était constitué une petite clique de sectateurs fanatiques autour de ses enseignements occultes et selon toute vraisemblance criminels. Je passe sur mes démarches pour obtenir un rendez-vous. Il vivait dans le pire quartier de la ville, lieu de misère effroyable, refuge de fous et de criminels, où vaches et mendiants lépreux se côtoyaient au milieu des immondices et parfois même de cadavres sucés par les mouches. Perdue au milieu d’un labyrinthe de ruelles toutes plus nauséabondes les unes que les autres, sa demeure, une caverne plutôt qu’une maison, s’enfonçait sous terre au lieu de s’élever en étages au-dessus de la rue.

Descendant quelques marches d’escalier en terre sèche à demi écroulés, je me retrouvai à l’entrée d’un souterrain pestilentiel. L’encens ne parvenait pas à dissiper une tenace et révoltante odeur de putréfaction. Un paria vint à ma rencontre, car j’étais attendu, et me conduisit par ce dédale dans la pièce où je devais trouver Iqbal. Une étroite ouverture au niveau de la rue filtrait une faible lumière, qui périssait avant de toucher le sol. Entouré de quelques objets indescriptibles dont les amateurs d’occultisme feraient leur miel, Iqbal se tenait assis dans un coin de la pièce. Comme il était sur une natte à même le sol, dont j’ai dit que la lumière ne l’atteignait pas, je n’eus de lui qu’une vague impression, d’autant plus que le paria me demanda de m’assoir à quelque distance sur une autre natte. Iqbal, enturbanné, me fit toutefois l’effet d’être d’une maigreur effroyable. Et ses yeux brillaient dans la pénombre d’un éclat fiévreux qui semblait exclure d’emblée un esprit sain. L’entretien devait se tenir en ourdou, langue que je pratique.

« Avez-vous le Livre en votre possession, Iqbal Shirazi ? demandai-je.

–Oui, se contenta-t-il de répondre.

–Voulez-vous me le vendre ? Je suis prêt à mettre le prix.

–Ainsi, vous êtes venu pour le Livre…

–Oui, je souhaite l’acquérir. Je viens de recevoir un héritage et peux y consacrer beaucoup d’argent. »

Il marmotta dans sa barbe d’un noir de jais des paroles auxquelles je ne compris rien, puis se leva pour porter sa carcasse désarticulée dans le coin opposé de la pièce, où il prit deux bols, dont il me tendit l’un. Il m’invitait à partager un modeste repas. Je tentai dans un premier temps de décliner, mais son insistance avait quelque chose d’agressif qui n’augurait rien de bon pour nos négociations concernant le Livre si je m’obstinais à refuser. Je pris donc le bol, dans lequel se trouvait une bouillie peu ragoûtante, et attendis qu’Iqbal se rassît à sa place. Il se mit à manger, comme de juste avec les doigts.

Une soudaine appréhension m’envahit. Cette pièce obscure, cet homme abominablement contrefait à la réputation sinistre, ce bol au contenu répugnant, m’oppressèrent. Cela ne dura qu’un instant. J’écartai les mouches du bol et plongeai les doigts dans la bouillie. Le goût de celle-ci était tellement immonde que je crus vomir sur le champ. Iqbal éclata d’un rire frénétique, qui me fit, de surprise, échapper le bol des mains ; son contenu se répandit au sol. Le misérable pointa sur moi un long doigt osseux, avec un rictus hideux d’allégresse, en criant :

« A’zag Sogoth : le poison de la répulsion ! »

Je ressentis un vertige profond, qui devint un tournoiement démentiel dans lequel se perdaient tous mes sens, et tombai inconscient.

À mon réveil, j’étais ligoté de la tête aux pieds, un bâillon dans la bouche et les yeux bandés. De plus, j’étais porté sans ménagement sur l’épaule de quelqu’un. Aucun des mouvements que je fis pour me libérer n’eut d’effet. C’est alors que j’entendis le scélérat Iqbal Shirazi, présent, perçus-je par les sens qui me restaient, au milieu de quelques autres personnes, dont celle qui me portait :

« Tu voulais le Livre ! Eh bien, je vais te faire sauter les étapes et te montrerai directement une découverte qu’il m’a permis de faire. »

Au bout de quelques instants, je fus jeté au sol, où l’on me retira le bâillon et le bandeau, ainsi que les liens qui m’entravaient les jambes (mais non ceux des mains). Nous étions dehors, il faisait nuit. Du sol où j’étais couché je ne vis autre chose que, se découpant sur un massif de montagnes éclairées par la lune, plusieurs têtes, dont celle, plus proche de moi, d’Iqbal. Ce dernier dévoila ses chicots pourris dans le même rictus hideux que je lui avais vu plus tôt, et me poussa du pied avec ces mots sarcastiques :

« Bonne lecture, mon ami ! »

Accompagné par les rires hystériques de cette bande malfaisante, je dévalai, roulant sur moi-même, une pente abrupte et parsemée de cailloux et d’arbustes. Au bas de cette côte s’ouvrait un gouffre dans lequel je chutai en hurlant. Cette chute me plongea dans les eaux d’un lac. Remontant à la surface, je nageai, des seules jambes, jusqu’au bord, où je pris un peu de temps pour trancher les liens qui m’entravaient encore les mains avec des cailloux. Aux rayons de lune qui éclairaient vaguement le fond du gouffre, j’inspectai les lieux autour de moi. Escalader la paroi pour remonter semblait exclu. Je découvris également un boyau creusé dans la roche : allait-il en sortir quelqu’un ou quelque chose ?

Je passai le reste de la nuit immobile et silencieux, des cailloux à la main pour me défendre en cas d’attaque –car je m’attendais à je ne sais quelles autres suites de cette perfidie de l’Indien– mais il ne se produisit rien de plus. Le jour allait me permettre de mieux apprécier la situation.

Au matin, mes recherches confirmèrent qu’il serait impossible d’escalader la paroi. Je lançai des appels dans l’espoir d’être entendu. Cela dura toute la journée, personne ne se présenta. Je continuai mes appels pendant une partie de la nuit ainsi qu’au matin du jour suivant, avec le même insuccès, et je commençai dès lors à me dire que j’allais mourir d’inanition au fond de ce trou. Du reste, si l’infâme Iqbal avait pensé que j’aurais une chance de m’en sortir à l’aide de gens qui passeraient par là, aurait-il choisi ce moyen de se débarrasser de moi ? Ou voulait-il seulement me donner une leçon ? Je ne comprenais nullement ses paroles, qui me revenaient à l’esprit, selon lesquelles, en me jetant là, il me montrait une découverte du Livre.

Mes appels demeurant toujours sans réponse, le boyau ouvert dans la roche m’apparut comme étant la seule issue possible. Par friction, je parvins à mettre le feu à du menu bois : ce foyer de fumée, pour peu que celle-ci parvînt à monter assez haut (ce qui semblait tout de même assez douteux au vu des maigres ressources présentes en combustible), pouvait, en se substituant à mes appels à l’aide, attirer l’attention sur ma situation. En attendant, j’allais explorer le tunnel pour voir s’il conduisait vers une sortie.

Muni d’une torche improvisée, et portant à la ceinture tout le reste de bois trouvé au fond du gouffre pour la renouveler dans les ténèbres du boyau, je pénétrai dans ce dernier. C’était un tunnel étroit, où je devais à certains moments me baisser et à d’autres me mettre de profil pour continuer d’avancer. À quelques centaines de mètres à l’intérieur, la flamme de ma torche embrasa, en entrant en contact avec elle, une fine pellicule poisseuse qui s’étendait à partir de là dans le tunnel. Je fus incapable de conjecturer ce que pouvait être cette substance, dont mes vêtements furent bientôt entièrement recouverts. Elle se désagrégeait par ailleurs très localement au contact de la torche, sans que le feu ne prenne ni ne s’étende à l’ensemble de la pellicule.

Le tunnel continuait de s’enfoncer dans la roche sur des centaines de mètres, en l’absence de tout embranchement, et sans monter ni descendre. À un moment, je vis au sol un os, que je n’eus aucune difficulté à identifier comme un fémur humain. Les restes du squelette, ainsi que le crâne, se trouvaient éparpillés sur quelque longueur le long du tunnel. Surmontant mon malaise à cette découverte macabre, je m’emparai du fémur et de quelques autres os un peu longs pour compléter mon stock de combustible, à la manière des hommes du Paléolithique quand, entre autres, ils manquaient de matière ligneuse (l’os possède une faible conductivité thermique et est donc relativement peu inflammable, mais à partir de la torche en bois que j’avais je savais pouvoir enflammer les os).

En poursuivant, je découvris d’autres squelettes le long du tunnel. Certains étaient encore couverts de quelques fragments de chair, qui présentaient une étrange caractéristique : ces fragments semblaient en effet enduits d’une indéfinissable sécrétion coagulée, comme si les corps avaient été plongés dans je ne sais quelle substance. C’est alors qu’une pensée me traversa l’esprit, une pensée terrifiante qui me glaça le sang : je venais d’imaginer que cette pellicule qui m’entourait de toutes parts eût pu être une toile d’araignée. Mais quelle sorte d’araignée cela pouvait-il bien être là ? L’idée était manifestement grotesque. Et s’il s’agissait de l’œuvre d’une colonie d’araignées (de quelque espèce que celles-ci pussent être), elle semblait à présent abandonnée.

J’étais immobile, me demandant s’il convenait de poursuivre plus avant ou bien de ramasser d’autres ossements pour alimenter le feu à l’extérieur (car je n’avais pas entièrement renoncé à l’idée que quelqu’un finirait par me trouver au fond du gouffre et pourrait m’aider à en sortir d’une manière ou d’une autre). Or, tandis que j’étais ainsi immobile, la pellicule mystérieuse bougea : elle fut agitée d’un léger balancement, alors que la flamme de ma torche, droite, ne trahissait aucun courant d’air. Cette impression de mouvement de la pellicule ne dura pas, cependant. Ce tunnel interminable, comme l’ensemble de ma situation, éprouvaient mes nerfs, pensai-je.

Je décidai de poursuivre l’exploration du souterrain. M’immobilisant de nouveau après quelques pas, pour dissiper entièrement la désagréable impression qu’avait produite sur moi le mouvement de la pellicule, je constatai une fois de plus qu’elle bougeait seule. Et cette fois-ci le mouvement dura davantage qu’un instant. Une autre présence se trouvait-elle en ces lieux ? Qu’était-ce donc ? Mais cette fois l’idée me vint que ce mouvement pouvait, en dépit de l’immobilité de ma torche, être produit par un courant d’air dans une autre partie du souterrain frappant la pellicule dans cette autre partie et se propageant par toute la pellicule jusqu’à l’endroit où je me trouvais. Cette idée, avec la possibilité qu’elle représentait d’une sortie vers l’extérieur et la liberté, prit le dessus et je continuai d’avancer (non sans toutefois me munir d’un des os que j’avais ramassés et d’en casser le bout en pointe avec le pied, prêt à m’en servir comme d’une arme).

J’entrai peu après dans une grotte plus large et plus haute, elle-même en grande partie occupée par la pellicule géante. Là, le mouvement de cette dernière était plus nettement perceptible, comme si j’approchais du courant d’air –ou de la présence– qui le produisait. Ce mouvement était alors une sorte de pulsation régulière. Mon espoir, si toutefois ce n’était pas de l’angoisse, crût fortement, je commençai en même temps à respirer avec difficulté, sans qu’il me fût possible de distinguer si c’était là l’effet de l’air raréfié ou du chaos indescriptible d’émotions qui me saisissait. Faisant encore quelques pas, je vis au fond d’une cavité creusée dans la paroi de la grotte, à ma gauche, la flamme de ma torche se refléter en plusieurs foyers sur de petites surfaces noires et polies. Lorsque je pris conscience que ces surfaces noires étaient des yeux qui me scrutaient, je crus défaillir et laissai tomber ma torche et mon arme au sol.

Il y avait là en effet une énorme araignée, monstrueuse par la taille, qui m’arrivait jusqu’à la poitrine. L’horreur d’une telle apparition était doublée par une impression de puissance et de malignité telle, émanant de sa forme chitineuse et par endroits velue, que je crois pouvoir dire que mon cœur s’arrêta véritablement de battre, ne fût-ce que quelques instants, quand les différentes données des sens furent rassemblées par mon cerveau pour composer l’image complète de cette innommable abomination.

Le monstre ouvrait et fermait les crochets de sa gueule en me regardant. Je n’osai faire le moindre geste, ayant la certitude que la fuite déclencherait l’assaut du monstre, qui semblait éprouver –du moins c’est ce que je ressentis– une forme de jubilation à prolonger ce moment de contemplation de sa proie, tandis que la torche, au sol, jetait ses dernières flammes au milieu d’un nuage de fumée. J’allais être plongé dans les ténèbres, à la merci du monstre !

C’est alors que je me souvins très distinctement d’une caractéristique du tunnel que je n’avais fait jusque-là qu’enregistrer mentalement, sans m’y arrêter, à savoir que, non loin de l’entrée de cette grotte, s’ouvrait dans la paroi latérale une sorte de faille dans laquelle je pourrais me glisser de biais, en espérant de cette manière avancer suffisamment, serré entre les deux plans, pour échapper au monstre, lequel ne pourrait sans doute pas se jeter dans une fissure aussi étroite. C’était là, pensais-je, mon seul refuge possible, en attendant je ne sais quel miracle. Car il me paraissait évident que je ne l’emporterais pas à la course contre un pareil monstre jusqu’à la sortie (et le lac).

Tandis que je préméditais d’aller me jeter dans la fissure, l’araignée bondit sur moi. Le bras que j’opposai à cet assaut subit fut arraché jusqu’au coude. Dès lors, l’instinct, confronté à cette atroce douleur, prit le pas sur toute réflexion et, aux ultimes flamboiements de la torche, je courus comme un dératé jusqu’à la fissure. Il semblerait que le membre qu’elle m’arracha ait distrait l’araignée un instant et qu’elle ne se mit pas à ma poursuite aussitôt, car le fait est que je parvins à me glisser dans la faille avant qu’elle ne m’y rejoignît. Et elle ne put y engager que ses crochets dégoulinants. Je continuai à me faufiler aussi profondément que possible dans cette anfractuosité, loin de l’entrée où j’entendais le monstre souffler et siffler horriblement. Cette fissure s’étendait sur des dizaines et des dizaines de mètres, dans lesquelles je m’insinuais sans relâche, dans l’espoir fou d’une sortie. J’avais échappé au monstre mais j’étais aux portes de la mort à cause de ma blessure. Dès le moment où, pour mon salut, l’anfractuosité s’élargit un peu, je pressai la plaie de l’amputation avec ma chemise afin de stopper l’hémorragie.

Le chemin commença à monter en pente, et au bout de je ne saurais dire quelle distance je sortis à l’air libre, dans le jour finissant. Au milieu des étendues désertes où je me trouvai, je n’aperçus aucune trace de vie humaine et pris par conséquent une direction au hasard, espérant trouver de l’assistance pour ma blessure. Je crois bien que je passai une nuit entière à marcher et que ce n’est que le lendemain que je fus recueilli, plus mort que vif et délirant de fièvre et d’empoisonnement, par des missionnaires chrétiens qui tenaient un dispensaire dans la région, et furent, de longue date, les seuls à s’aventurer dans ces parages inhospitaliers.

C’est ainsi, par miracle, que je survécus au piège atroce qui me fut tendu par l’infâme Iqbal Shirazi dans ma quête du Livre. Le nécromant halluciné a entre-temps payé ses crimes innombrables, assassiné par l’un de ses propres séides convoitant pour lui-même le titre de gourou. Bien que j’aie perdu mon bras droit dans cette aventure et que les crochets de l’araignée monstrueuse m’aient en outre empoisonné le sang, je n’ai pas renoncé à mettre la main sur le Livre.