Category: Littérature

Journal onirique 13

Période : septembre 2020.

Forêt des contes n° 3, par Cécile Cayla Boucharel

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Deux hommes, dont l’inénarrable Lino Ventura, plus renfrogné que jamais, en suivent un autre dans la foule ; ils le forcent à monter dans une voiture et l’emmènent. L’homme est à l’arrière, Lino devant à la place du passager, et son acolyte au volant. L’enlèvement ne se passe pas comme prévu, une puis plusieurs voitures de police les prennent en chasse. S’ensuit une poursuite effrénée au cours de laquelle des voitures de police sont mises hors course l’une après l’autre, allant notamment défoncer des vitrines. Pendant la course-poursuite, Lino reste totalement impassible.

Ils parviennent à semer leurs poursuivants, laissent la voiture dans une rue et continuent leur chemin à pied, emmenant l’otage avec eux. Lino fait alors remarquer à son acolyte, sur un ton de reproche, qu’il n’aime pas le verre brisé, car marcher dessus abîme les semelles des chaussures. Il est sapé selon le luxe caractéristique d’un gangster de cinéma.

Comme ils passent devant une église, Lino dit à son acolyte de l’attendre avec l’otage car il va se confesser. Quand il ressort de l’église au bout de quelques minutes, leur otage entre dans une longue péroraison sur la nature obscurantiste et rétrograde de la judéo-christianité.

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Dans un village méridional, au cours d’une féria nocturne, en m’accoudant sur un muret afin de voir à mon aise les animations en contrebas, je reconnais à ma droite B., un ami de lycée perdu de vue depuis longtemps. Il était à l’époque également le principal pourvoyeur de cannabis de notre groupe d’amis. Nous nous saluons. Au bout de quelques instants de conversation, il m’invite à le suivre, lui et ceux qui l’accompagnent ; je comprends, sans qu’il ait besoin de le dire, qu’il veut me conduire en un lieu où nous pourrons fumer du cannabis, ce que je n’ai pas fait depuis des années. J’accepte son invitation.

Notre petit groupe s’engage dans un dédale de ruelles désertes en raison de la féria qui se tient dans une autre partie du village. Nous nous arrêtons devant un passage obstrué par une lourde pierre, que déplace l’un des compagnons de B., et nous nous engageons alors dans un souterrain étrangement plus éclairé que les ruelles à l’extérieur, par une lumière claire et bleue. B. marche devant. Voyant que nous allons passer par un couloir très étroit, où l’on ne peut avancer que de biais pressé de chaque côté par les parois, une situation onirique que je vis régulièrement et qui m’oppresse, je m’arrête et, voyant que d’autres membres du groupe derrière nous ont pris un chemin différent, je décide de suivre plutôt ceux-là dans l’espoir que le trajet qu’ils empruntent est plus praticable. Je déchante vite car ce trajet impose de ramper dans un boyau très bas et très étroit dans lequel je crains de rester coincé. Il ne me reste donc plus qu’à rebrousser chemin. Or je me rends compte que nous sommes descendus à l’aller par un passage en pente raide qu’il m’est impossible de remonter au retour. Je ne peux sortir de là, je suis perdu dans le souterrain.

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Avec L. (♀), Y. et un autre garçon que je ne connais pas, nous traversons l’Espagne en voiture pendant nos vacances. À l’hôtel où nous descendons, alors qu’après avoir vu nos chambres nous nous réunissons autour d’une table au restaurant de l’hôtel, je commence à craindre que les choses dégénèrent, Y. cherchant à se lier avec la serveuse, et l’autre garçon, portant une imitation de costume folklorique espagnol qu’il a revêtue dans sa chambre, avec d’autres filles, les deux suggérant de passer la soirée avec ces filles en discothèque. L. nous demandant si nous sommes bien sûrs de vouloir sortir dès le premier soir plutôt que de nous reposer, j’en profite pour donner mon point de vue de la manière la plus ferme : si nous passons toutes nos nuits en boîte, nous ne pourrons avoir aucune activité culturelle pendant la journée. Je suis content d’avoir trouvé cette idée d’activités culturelles, qui n’avait pas été évoquée entre nous avant le départ ; en même temps, j’ai quelques doutes quant à la possibilité que de telles activités puissent occuper pleinement des jeunes en vacances. Je crains donc d’avoir à me soumettre aux goûts vulgaires d’Y. et de l’autre garçon.

Un compromis se présente à nous par la tenue cette nuit-là d’une féria, présentant une certaine dimension culturelle. Dans une grande auberge pleine de monde, L. m’appelle depuis une mezzanine, où elle veut me présenter à des gens. Je grimpe sur la mezzanine aidé par des personnes parmi la foule agglutinée au rez-de-chaussée et me retrouve au milieu d’un cercle d’aristocrates où je suis présenté par un chambellan à une certaine Madame de Bonald. Elle me demande – ce que je ne trouve pas très poli – par qui je suis introduit et, quand je donne le nom de L., Mme de Bonald réprime mal une moue.

Ce cercle aristocratique est également une secte. Dans une autre salle à l’étage, je trouve sur une table un carnet de dessins appartenant à l’une des fillettes de ce cercle ; en le feuilletant, je découvre dans les dessins naïfs de l’enfant que ces gens ont des mœurs orgiaques secrètes, et que telle est leur façon de maximiser la fécondation dans leur groupuscule. Une autre fillette, qui n’est pas l’auteur des dessins, me surprend dans la salle et me demande ce que je fais ; « rien », dis-je, avant de rejoindre les autres.

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Dans le train où je suis assis, attendant le départ, monte un vieillard accompagnant une fillette en robe gris perle avec une petite valise à la main. Il fait asseoir la fillette dans le siège à côté de moi puis me dit qu’elle voyage seule jusqu’à Narbonne. Je lui dis que c’est également l‘arrêt où je descends et que je veillerai donc sur l’enfant.

Le train arrive à Narbonne alors qu’il fait déjà nuit. Personne n’attend l’enfant à la gare, je décide donc de la conduire en taxi jusqu’à sa destination finale, qu’elle nous dit être, au chauffeur et moi, au 8 place de l’Europe. Le chauffeur marmonne son étonnement que cette adresse soit habitée, une remarque qu’en tant que protagoniste du rêve je n’entends pas, car je lui demande de répéter, ce qu’il se garde de faire, mais que j’entends comme spectateur du rêve.

J’invite la fillette à s’asseoir à l’arrière, ferme la portière puis contourne la voiture pour prendre place de l’autre côté de la banquette, derrière le chauffeur. Nous partons. L’intérieur de la voiture est sombre et ce n’est qu’au bout d’un moment que je me rends compte que la fillette n’est plus à sa place, qu’elle a disparu. Après quelques instants d’étonnement, je demande au chauffeur de nous conduire tout de même au 8 place de l’Europe pour signaler sa disparition à ceux qui l’attendent.

La place de l’Europe ressemble pour partie à une arène gardoise et pour partie au jardin du Luxembourg, entouré d’une grille. Le chauffeur regarde les numéros des adresses. Je vois passer le numéro 20 puis tout de suite après le numéro 6. Le taxi s’arrête. Le chauffeur et moi nous rendons devant un interphone, sur le bouton duquel il appuie, ce qui nous ouvre la grille. Nous marchons sur l’allée d’un parc conduisant à un château. Là nous sommes reçus par quelques femmes qui nous disent être une association et n’attendre personne.

Sur une porte, je crois lire le mot « sectes », ce qui pourrait expliquer bien des choses dans cette affaire, comme un enlèvement d’enfant, mais ce sont en réalité les mots « Produits aseptiques » en grande partie effacés par le temps. La porte, que j’ouvre, ne donne pas sur un escalier conduisant à diverses sectes occupant les différentes ailes du château, mais sur un banal cagibi.

Je demande alors au taxi de me conduire à ma propre destination : je dois passer des vacances avec des amis. Je retrouve d’abord C. dans un grand salon vide ; elle est présente sous forme de chat. Je lui fais des câlins comme on fait à un chat, mais elle me demande d’arrêter. « Tu as peur que je t’écrase ? lui dis-je. Tu as peur de moi ? » Z. (♂) vient nous chercher. Je leur raconte le mystère de la fillette disparue et conclus, au moment où nous sortons du salon : « J’en viens à croire que cette fillette n’était pas un être naturel », et, au risque de plomber l’ambiance, j’ajoute : « J’espère que ce n’était pas la Mort » (envoyant un présage).

Dehors je demande à C., qui a repris forme humaine, si son compagnon sera des nôtres pendant ces vacances. « Non, répond-elle, il a beaucoup de travail en ce moment. Quand il entend parler d’autre chose, il dit : ‘Voilà des propos bien philosophiques.’ Bref, il est complètement balayé. » Je lui dis que je comprends cet effet du travail, tout en ajoutant : « Tant mieux pour les autres, qui profiteront davantage de sa ravissante compagne. » Mais Z. attendait le compagnon pour l’aider avec la mécanique de la voiture.

Le lendemain, nous prenons le train régional pour une excursion. Je reparle de la fillette disparue : « Ma vie n’avait déjà plus vraiment de sens mais avec cet incident elle devient franchement étrange. Plus rien ne s’explique. » Je remarque alors que le passager devant moi de l’autre côté du couloir central est le même que la veille, avec les mêmes vêtements d’été, les mêmes lunettes de soleil. « Ça aussi, dis-je, comment cela s’explique-t-il ? » mais je regrette aussitôt cette parole car la coïncidence est tout de même moins extraordinaire que la disparition mystérieuse de la petite fille. (Mais peut-être s’agit-il d’une conspiration ?)

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En Inde, un Sikh me décrit ce qu’il convient d’appeler, sans se voiler la face, le martyre des Sikhs de l’Inde aux mains des Hindous. Le traitement réservé par les Hindous aux Sikhs depuis des décennies permet de mesurer la fausseté des premiers dans le discours dont ils enveloppent ce qu’ils sont train de faire subir aux Musulmans du Cachemire et du reste du pays.

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Une amie de la famille, Q., vient prendre le thé chez mes parents, où je me trouve aussi. Au cours de la conversation, elle me demande si je suis chrétien, car elle se souvient que dans mon adolescence j’ai porté pendant quelques mois un crucifix autour du cou. Ce rappel de mon passé m’embarrasse. J’explique que j’avais acheté ce crucifix aux puces de Saint-Ouen, comme si cela pouvait vouloir dire que je ne peux être chrétien. Me rendant compte que cette explication répond mal à sa question et ne sachant comment expliquer le port d’une croix sans aucune autre pratique d’une religion dont laquelle je ne suis même pas baptisé (la lecture de quelques pages de Pascal ou de Kierkegaard ou d’Amour Sagesse Bonheur de Verlaine ? un cauchemar après avoir vu le film L’exorciste ? l’iconographie hétéroclite d’un groupe de rock suicidaire ?), j’ajoute simplement, manière de détourner le sujet, que je constate aujourd’hui que le christianisme est promu par la télévision et que c’est contraire aux principes laïques qui doivent présider à la mission de ce média dans notre pays. Q. ne paraît guère apprécier cette réponse, car elle voit dans la promotion du christianisme un bon moyen de police, ce qui n’empêche pas qu’elle m’aurait témoigné de la hauteur si j’avais répondu que je suis chrétien.

Puis Q. lit à haute voix ce qui se trouve écrit sur un paquet de biscuits, à quoi A. réagit de manière ironique : « C’est de la subversion du christianisme. » Or il ne me semble pas que cette affirmation soit très exagérée, dans la mesure où ce qui vient d’être lu sur le paquet de biscuits est sans doute un appel à donner libre cours au mortel péché de gourmandise. (Je crois savoir que la gourmandise n’est plus un péché mortel selon l’Église catholique, autrement connue sous le nom de p*tain de Babylone, et l’a-t-il jamais été chez les autres dénominations chrétiennes ?) – Aujourd’hui les gens ne croient plus à l’enfer mais souffrent d’obésité. Les plus malades d’entre ces obèses, dont la vie est statistiquement écourtée par leur état, n’auraient-ils pas mieux aimé qu’on leur présentât la gourmandise comme passible de l’enfer plutôt que de dauber ce dogme devant eux ? Un tel dogme me semble du reste découler du même principe selon lequel le législateur prévoit des peines d’une sévérité démentielle pour que la loi soit suffisamment dissuasive, peines que l’on ne voit jamais prononcées par le juge, tant s’en faut, au niveau porté dans la loi.

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Un bouquiniste vient d’ouvrir dans mon quartier et je regarde ce qu’il a dans les bacs devant sa porte et dans sa cour intérieure. Voyant un certain nombre de Que sais-je ?, je recherche plus particulièrement parmi ces titres. Je n’en vois point qui m’intéressent jusqu’à L’établissement du Reich conventionnel, qui traite de la transition entre la République de Weimar et le Troisième Reich en Allemagne au plan juridique, c’est-à-dire par le biais de l’activité des légistes. Malheureusement, l’exemplaire est en trop mauvais état pour que je l’achète.

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Dans un parc je découvre un magnifique jeune chat tigré qui semble abandonné et que je décide d’adopter. Un voyou s’approche et me demande d’un ton menaçant de lui laisser le chat. Alos que j’essaie de lui faire comprendre que le chat est à moi, celui-ci grimpe le long d’un tronc et saute d’arbre en arbre à la poursuite de je ne sais quoi, peut-être un écureuil, avant de redescendre quelques centaines de mètres plus loin, parmi un groupe de personnes qui le remettent au voyou, lequel avait suivi au sol les déplacements du chat dans les arbres. Voyant qu’il emporte mon chat, je cours après lui mais ne parviens pas à le rattraper.

La nuit, je le retrouve. Il est avec deux ou trois individus de sa bande, mais je suis avec la mienne et nous sommes plus nombreux. Nous les forçons à nous suivre dans un train désaffecté, où nous tâchons de leur faire dire où se trouve le chat. Nos violences ne parviennent pas à les faire parler et nous ne pouvons continuer indéfiniment ainsi car les autres membres de leur bande peuvent venir à leur secours d’un moment à l’autre. Il nous vient donc l’idée de les tuer pour ne pas être dénoncés, mais pour cela des résistances doivent être surmontées. Je dis : « Nous risquons d’être condamnés pour violences, alors que si nous les tuions les gens diraient que nous faisons le job de la police. » Nous les tuons donc à coups de poing dans la figure (que le lecteur me pardonne). Suite à ces faits, l’un des nôtres est recruté comme collaborateur régulier de la police.

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Je fais partie d’une expédition qui veut exploiter en Inde la mine découverte auparavant par l’un de nous lors d’une précédente expédition. Nous descendons dans un immense cratère. Nos ouvriers indiens, en donnant quelques coups de caillou contre une énorme pierre lisse, parviennent à la désencastrer ; elle glisse en contrebas du talus de gravier sur lequel elle se trouvait, libérant l’ouverture de la mine. Ce mouvement dégage à l’air libre les gaz contenus à l’intérieur de la mine par l’entrée ainsi dégagée ainsi que par les fissures dans le sol craquelé du fond du cratère.

Tandis que nous attendons que les gaz se dissipent, nous sommes cernés par des hommes en armes dirigés par une femme indienne en habits blancs, armée d’une mitraillette. Je crains qu’il ne s’agisse de la bande rivale qui convoite comme nous cette mine, mais celui d’entre nous qui l’a découverte, et qui sert de chef à la présente expédition, me dit que ce sont les autorités du pays. Il a préparé de faux papiers à leur intention et les brandit sous le nez de la femme armée ; selon ces papiers, nous sommes, lui et moi, mari et femme. Le stratagème réussit – ne me demandez pas comment une telle chose est possible.

Les autorités ne nous laissent pas rester sur place, et nous quittons les lieux, bien décidés cependant à revenir plus tard. Pendant que nous partons, une femme blonde coiffée à la Mireille Darc et vêtue de rouge me tend discrètement deux billets de vingt euros pour acheter notre silence au sujet de la mine. La modicité de cette somme montrerait qu’elle ne se doute pas que nous avons conscience des trésors dont la mine regorge ; pourtant je ne la crois pas si naïve. Je prends mécaniquement les deux billets qu’elle tend mais lui demande cent euros pour notre silence. Elle sort alors un billet de cent euros, que je prends également. Tout en regardant ailleurs, elle tend la main pour que lui rende les quarante euros, mais j’enfourne les trois billets dans ma poche et m’éloigne, rejoignant mes compagnons d’expédition. Comme je ne peux croire qu’elle ignore que nous savons, je ne veux pas lui laisser penser que notre silence peut être acheté ni pour quarante ni pour cent euros.

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Adobe et chicha. Chez ces Indiens des Andes, ce sont les femmes qui construisent les maisons et les murets au bord des routes, avec les briques d’adobe qu’elles empilent les unes sur les autres et les unes contre les autres. Les hommes, eux, apprennent l’ivrognerie dès leur plus jeune âge, s’encourageant à l’abus de la chicha, tous leurs efforts consistant à se rendre inutiles.

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S. me dit être en train de lire un choix de textes des Éclectiques, parmi lesquels il nomme un certain Abégénis, qui me fait penser qu’il s’agit d’une école grecque. À moins qu’il ne faille comprendre Abbé Génisse.

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La discussion porte sur le point de savoir si le mot alyme veut dire « sans ailes ».

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Je suis un lève-tard, quand j’en ai l’occasion. Dans ce rêve, alors que, de manière très inhabituelle, je me lève à l’aube, je trouve deux inconnus en train de prendre leur petit déjeuner dans ma salle à manger (bien plus richement décorée que dans la réalité). Ce sont deux étudiants partageant une chambre en colocation dans l’immeuble et qui ont pris l’habitude, voyant que je suis un lève-tard qui reste au lit toute la matinée et que je ne les dérangerais pas, de venir prendre leur petit déjeuner chez moi, dans la belle et spacieuse salle à manger de mon appartement, sans doute en se servant à l’occasion dans mes provisions. Comme je leur demande comment ils entrent chez moi, ils me montrent un vieux monte-charge désaffecté qu’ils sont parvenus à refaire fonctionner. Ils y montent dans leur chambre, à l’étage au-dessus, et sortent dans mon appartement en ouvrant les battants du monte-charge, que je croyais condamnés, puis en les refermant derrière eux après s’être restaurés.

Ils s’excusent de cette liberté qu’ils ont prise en invoquant une certaine coutume américaine ; à quoi je réponds : « Bien que les États-Unis soient un pays que j’aime, je vous demande de sortir de chez moi. » L’un des deux étudiants proteste et demande que je les laisse finir leur petit déjeuner. J’insiste pour qu’ils sortent. Tandis que les deux continuent d’argumenter, je mets la main à la poignée d’une porte se trouvant sous les battants du monte-charge et que je croyais elle aussi condamnée ; or elle s’ouvre et je pénètre dans la chambre des deux étudiants, au même étage donc (cette histoire de monte-charge n’était-elle qu’un leurre ?), où je vois sous la couette d’un unique lit la forme de deux corps couchés. Ce sont les petites amies des deux étudiants, et je découvre ainsi que quatre personnes prennent régulièrement leur petit déjeuner chez moi pendant que je dors le matin dans mon lit.

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Il existe encore dans le monde des hommes de race nordique vivant en dehors de la civilisation, comme les autres peuples primitifs des races de couleur. Plus exactement, ils vivent comme leurs ancêtres du temps des conquêtes normandes et des Vikings mais habitent des lieux isolés, loin de tout. Régulièrement, je ne sais si c’est tous les ans, tous les cinq ans ou tous les dix ans, les chefs et notables des différents clans se donnent rendez-vous sur une île battue des tempêtes au milieu d’une mer couleur de cendre, où ils tiennent un Althing solennel au milieu des falaises escarpées et des promontoires farouches. À quelqu’un qui doute de leur existence quand je lui en parle, je dis que je vais le conduire auprès de ces hommes qui sont « au-delà de la paix », car ils aspirent à la guerre dont on ne revient jamais, le Valhalla.

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Je me trouve dans je ne sais quel institut communiste roumain pour autistes, malentendants et autres inadaptés, où les pensionnaires sont livrés à eux-mêmes dans un vaste préau sous la surveillance de matons. Au milieu de ce préau se trouve un tas de ferraille laissé là par l’incurie de l’administration. Dans ce tas de ferraille je ramasse une longue perche dont je me sers comme d’une perche d’athlétisme pour me propulser en hauteur, et, sautant des murs au plafond et du plafond aux murs tout en maintenant l’extrémité de la perche au sol, je voltige tel la fille de l’air de la pièce de Calderόn†. Je le fais non seulement parce que c’est grisant mais aussi dans l’espoir d’attirer l’attention des pensionnaires féminines, cependant ma performance incroyable les sort à peine de leur morne apathie. Quand je retourne au sol, je dis au surveillant : « Il ne faut pas laisser traîner ça là », montrant le tas de ferraille.

†Il est relativement peu connu que l’expression « jouer la fille de l’air » vient d’une pièce de l’Espagnol Calderόn, La hija del aire, tout comme « un enfant de la balle » d’un roman d’Alarcόn, Un niño de la bola. Dans ce rêve, bien que la fille de l’air me vienne à l’esprit, je ne joue pas la fille de l’air au sens de l’expression française, qui signifie s’évader…

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La France meurt de dogmatose.

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L’écrivain beat William Burroughs explique comment Hollywood étudia sur place l’organisation des guides auvergnats de randonnée à dos d’âne et s’en est inspiré pour organiser le travail des guichetiers de cinéma ainsi que du personnel vendant des friandises en salle.

Journal onirique 12

Période : juillet-septembre 2020

« Quels rêves a faits l’homme ?… Et parmi ces rêves quels sont ceux qui sont entrés dans le réel, et comment y sont-ils entrés ? » (Paul Valéry, Variété I : La crise de l’esprit)

Forêt des contes n° 2, par Cécile Cayla Boucharel

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La discussion porte sur une femme de lettres française ayant vécu la plus grande partie de sa vie en Thaïlande et laissé deux livres de fiction dont ce pays est le cadre : un recueil de nouvelles passé totalement inaperçu, Les nuées d’oiseaux, et son chef-d’œuvre, récemment redécouvert, le roman Wat Cœur Violent. (Un wat est un temple bouddhiste ; chaque temple ou pagode bouddhiste en Thaïlande est appelé Wat quelque chose, par exemple Wat Pra Keow, le temple du Bouddha d’émeraude, à Bangkok.)

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P. (que dans la réalité je n’ai pas vu depuis des années) et moi faisons un brin de causette en marchant. Je lui demande s’il compte voyager pendant ses vacances ; il me répond qu’il ne va nulle part. Je lui demande alors ce qu’il va faire ; rien, dit-il. Ces réponses ne m’étonnent pas de sa part. Je lui demande s’il ne compte tout de même pas rendre visite à son vieux père, et il me dit que c’est bien ce qu’il appelle n’aller nulle part et ne rien faire. Son père vit à présent à …, une petite ville qui n’est connue que pour son Institut de formation des antiquaires.

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Un homme d’âge mûr explique qu’il se sent plus jeune aujourd’hui qu’à l’époque de ses vingt ans parce qu’il se rend régulièrement au lupanar (clandestin). Sa vie d’étudiant était un bachotage continuel, la plus longue partie de sa vie professionnelle une ascèse permanente car seules les privations qu’il s’infligeait volontairement lui rendaient tolérable le contact avec ce monde étriqué, sans intelligence. La fréquentation du bordel ne lui était pas permise dans ces conditions, de surcroît il ne s’y serait pas risqué par crainte des conséquences possibles. Ce n’est qu’après s’être accoutumé, pendant de longues années, au dégoût de toutes choses honnêtes auxquelles il est demandé de sacrifier sa personnalité, que le blasé de la vie franchit le seuil du lupanar. Aussi, comme on n’y trouve pas en général de jeunes gens, ce sont les hommes mûrs qui sont jeunes.

Puis, cet homme évoque quelques-unes des prostituées qu’il rencontre au bordel, comme cette femme noire qu’il décrit comme « un peu gitanisée » parce qu’elle conserve des habitudes de tapinage au lieu de rester tranquillement à l’intérieur de la maison close.

C’est ensuite une prostituée qui raconte la vie au bordel, avec une anecdote sur les suppléments que verse en secret la trésorière aux pensionnaires, toutes les fois qu’elle le peut, pour leur exprimer sa sympathie. Fait décevant, la prostituée ne conclut pas ce trait d’humanité par une expression de reconnaissance, mais en daubant une faiblesse mauvaise pour l’administration de la maison. – Elle explique également qu’elle est à la merci de la police chaque fois qu’elle sort.

Je découvre qu’on m’a filmé au lupanar et que les vidéos sont sur internet. Ce fait potentiellement dévastateur pour ma réputation ne me fait cependant ni chaud ni froid, car mon nom n’est pas cité, et sans doute est-il difficile de reconnaître un homme respectable dans ce genre de situations montrées par les vidéos. En revanche, je ne suis pas peu fier de constater que celles-ci sont tout à fait présentables, quant à leur objet, malgré mon âge mûr.

En conclusion, j’indique à ceux qui ne l’auraient pas compris que l’expression « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » est une vulgarité.

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Avec D. nous arrivons sur une avenue monumentale que je reconnais (sans l’avoir jamais vue dans la réalité puisqu’en tant que telle elle n’existe pas) comme l’exemple le plus fameux de l’architecture monumentale soviétique, et qui se trouve en Bulgarie. À notre gauche, de grandes barres d’immeubles parallèles en imposent ; on en trouve aussi sur notre droite, bordées par un fleuve étincelant. Devant nous, le boulevard donne sur une place où se trouve le siège du Soviet suprême ou du Palais présidentiel, ou quelque chose comme ça, surélevé par rapport à la place et auquel on accède par un grand escalier. L’ensemble a été conservé comme à l’époque du régime soviétique.

Nous nous rendons au Soviet suprême (ou quoi que ce soit) pour le visiter. L’escalier s’avère être très spécial. Sous une structure métallique comme celle d’un pont ou de la Tour Eiffel, c’est en réalité une pente de lattes en bois que l’on gravit en rampant. Alors que nous montons ainsi « l’escalier », je dis à D. que les lois de la physique semblent ici violées, car nos corps, loin de monter, devraient au contraire glisser le long de la pente vers le bas, mais D. n’est pas du même avis ; comme il a étudié cette matière plus avant que moi, rien ne l’étonne.

Parvenus au sommet, sur une plateforme elle-même située en-dessous de la structure métallique, nous nous joignons aux exercices d’un petit groupe d’aérobique. Il s’y trouve entre autres une femme noire sur laquelle j’espère pratiquer des attouchements en profitant des mouvements imposés et de l’exiguïté de la plateforme. Mais je n’en trouverai pas l’occasion. Le premier exercice consiste à rester le plus longtemps possible sur un pied. Le second consiste à plier ses jambes écartées, de façon à rapprocher du sol son centre de gravité, tout en gardant les bras tendus devant soi, les deux mains serrées. J’espère pouvoir toucher avec mes mains ainsi tendues des parties intéressantes du corps de la femme noire mais elle change de place et mes mains se tendent dans le vide. En revanche, la personne derrière moi, tendant les bras les place entre mes jambes, si bien que, lorsque je plie les jambes, mes parties génitales entrent en contact avec ses mains serrées. Je me retourne pour voir s’il s’agit au moins d’une belle femme, mais c’est un homme, lequel paraît tirer de cet attouchement le même plaisir que j’anticipais avec la femme noire.

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Dans les rues de Londres, la nuit, je vois des personnes de race noire courir de tous côtés en raison d’une descente de police dans le quartier. Je me dis : « Pourquoi chercher à fuir s’ils n’ont rien à se reprocher ? » Un policier m’arrête et me fais enlever une chaussure puis l’autre, à la recherche de stupéfiants. Il ne trouve rien mais me passe tout de même un bracelet électronique autour du poignet, bracelet que je ne pourrai retirer qu’à mon départ d’Angleterre, où je me trouve pour quelques semaines. Le simple fait de m’être trouvé sur le chemin de la police justifie cette peine !

Or le bracelet est visible, comme n’importe quel bracelet d’ornement ou de montre, à moins que je me mette à porter des manches anormalement longues et me retienne de plier le bras. Ainsi, qui dit bracelet dit peine infamante, visible par tous en toute circonstance.

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Je suis interné dans un inquiétant hôpital où les patients ne sont pas admis pour recevoir un traitement comme on le leur fait croire mais, selon mes conjectures, pour de tout autres buts bien plus sinistres, n’ayant rien à voir avec leur santé.

J’occupe dans cet hôpital une chambre avec un autre patient. Un jour, alors que je retourne dans la chambre, je constate que ma lampe de chevet est allumée mais ne puis me convaincre qu’il s’agit d’un oubli de ma part ; je pense au contraire que quelqu’un est venu dans la chambre et a, pour fouiller dans mes affaires, allumé la lampe, oubliant ensuite de l’éteindre. Je décide alors de m’enfermer à clé, dans une sorte de réflexe pour préserver mon intimité devant cette preuve d’intrusion, mais quand j’essaie de tourner la clé dans la porte je n’y parviens pas, comme si la serrure avait été trafiquée pour que la porte puisse toujours s’ouvrir de l’extérieur. Mes tentatives pour fermer la porte durent quelques instants mais restent infructueuses, puis je me rends compte que quelqu’un est en train d’essayer d’ouvrir depuis le couloir et j’en conclus que c’est notre interaction via la porte qui m’empêche de fermer à clé. J’ouvre la porte pour voir ce que veut cette personne ; c’est une femme du personnel qui vient proposer des rafraîchissements. Je lui dis que je n’ai besoin de rien et, la porte refermée, reprends aussitôt la tentative de m’enfermer à clé, mais cela reste impossible et je dois me rendre à l’évidence : la serrure a été trafiquée, il est désormais impossible de fermer à clé.

Sur cette pensée angoissante, j’avise que le lit de mon compagnon de chambre a disparu ; ne se trouve à la place qu’un baluchon, rassemblant probablement ses quelques affaires. Un infirmier entre pour emporter le baluchon. Je lui demande si mon compagnon de chambre est mort, il répond : « Oui, c’est arrivé ce jour. » Il ajoute : « Ce n’est la faute de personne. » Cette étrange manière de préciser les choses me confirme dans mes pires suspicions au sujet de cet endroit, à savoir que les patients y sont assassinés. Par plusieurs questions détournées que je pose à l’infirmier, je parviens à comprendre que mon tour et celui de quelques autres patients ne va pas tarder.

Croisant ces quelques autres un peu plus tard dans les couloirs, je leur fais savoir qu’il faut que je leur parle pendant la promenade quotidienne. Ils comprennent que c’est parce qu’alors nous serons à l’abri des oreilles indiscrètes.

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Une jeune femme est hypnotisée de façon à éclater de rire chaque fois qu’elle verra son magnétiseur faire tel petit geste anodin. Elle est ensuite conduite parmi le cercle d’admirateurs d’un intellectuel en train de discourir, lors d’une soirée mondaine, le magnétiseur se plaçant non loin de là, visible d’elle et à portée d’entendre la péroraison. Il peut alors déclencher sur commande, et à répétition, le rire de la jeune femme pour humilier l’intellectuel devant son public.

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Un acte charnel est commenté depuis une salle de contrôle d’agence spatiale : « Vagin détecté. … Pénétration réalisée. … Orgasme provoqué. »

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« Quand les culs auront des dents, mon cul aura des poils. » Ce sont les paroles d’un poulet anthropomorphe ithyphallique qui, mis à part le pénis aux proportions de Priape, a des membres de gringalet et chausse des bottes trop grandes pour lui. Cet avorton à tête de poulet répond à une discussion, dans les planches d’une bande dessinée en noir et blanc, entre auteurs de BD se plaignant de la censure et des violences policières qu’ils subissent et formant le vœu d’un changement politique. Ces planches ont été dessinées par un certain bédéaste belge du nom de Didyer, supposé de surcroît être l’auteur d’Achille Talon (qui est en réalité, comme on sait, le bédéaste belge Greg).

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Au commencement était le houairbe. Je suis obligé d’écrire « houairbe » avec un h – sinon la règle de l’élision imposerait « l’ouairbe » – mais le terme est une fusion entre « ouais » et « verbe ».

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Je demande à visiter le « département de peinture de la police ». On me conduit dans un grand espace ouvert où de nombreux policiers sont en train de peindre, chacun assis à son chevalet. Est-ce bien la peine d’avoir tant de policiers en France si c’est pour qu’ils peignent, me demandé-je. Mon guide m’explique que ce département est très important : il est primordial que tout policier y vienne régulièrement faire un stage car c’est de cette manière que la police devient moins brutale et que l’on réduit les violences policières.

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Alors que je regarde depuis la rue l’intérieur d’un restaurant danois (et non chinois), F. et une amie à elle me rejoignent et me demandent si le restaurant est ouvert. Je leur réponds qu’il l’est. Elles regardent l’écriteau de la devanture et me font remarquer, sur un ton de reproche, qu’il est écrit là que le restaurant ferme à quinze heures mais qu’il ne prend plus de clients après quatorze heures trente, de sorte qu’elles ne peuvent y déjeuner. Je réplique qu’elles m’ont demandé si le restaurant était ouvert et non si elles pourraient y avoir une table.

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Je trouve dans une brocante un fonds de bibliothèque latino-américaine duquel j’extrais un livre, El Kautaro y el KKK, en édition de poche. Intrigué par le titre, je montre le livre à O., qui conclut que la littérature latino-américaine copie celle des États-Unis. Je réponds que le fait de traiter de thèmes nord-américains n’est pas une raison suffisante pour tirer une pareille conclusion. En examinant le contenu du livre, j’apprends qu’il s’agit de quatre-vingt-quatorze historiettes tirées de faits réels et destinées à dénoncer le Ku Klux Klan. Je ne découvre pas, en revanche, qui peut être ou ce que peut être El Kautaro.

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Je prends le bus à Khartoum (Soudan) et suis étonné de découvrir une ville entièrement moderne. Le bus passe devant un hôtel réputé de la ville, à la magnifique façade blanche, étincelante, avec des balcons ronds et des stores bleu marine. L’hôtel fait sa publicité par des haut-parleurs. Il annonce un taux d’occupation fin mars de 17 %, alors que le climat est le même toute l’année. L’argument cherche à gagner les clients qui n’apprécient pas de se trouver au milieu de foules de touristes, comme cela se produit de plus en plus un peu partout. Avec ce faible taux d’occupation, les clients peuvent mieux profiter des agréments de l’hôtel, comme ses piscines.

C’est à l’une de ces piscines que je me retrouve ensuite. Entrant dans l’eau pour nager, je me rends compte que j’ai pris beaucoup de poids et je commence par m’enfoncer sous la surface au lieu d’avancer, mais me ressaisissant je tente de nager sans rien laisser paraître.

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Je suis un cours d’espagnol de classe préparatoire, un samedi. Le professeur a quelque chose du chanteur Gérard Blanc, même moustache, même tignasse, même dégaine impossible. Pour la conversation, il demande ce qui distingue les pauvres des riches. Je lève le doigt comme d’autres pour qu’il me donne la parole. Il la donne à quelqu’un. Quand celui-ci a terminé, je lève de nouveau le doigt. Et ainsi de suite. Certains prennent la parole dès que le précédent a terminé, sans même lever le doigt, donc sans que le professeur leur donne leur parole, ce qu’il laisse faire. Je suis le dernier à lever le doigt, le professeur me donne enfin la parole et je dis : « Una demografía más elevada » (une démographie plus élevée). Alors qu’il réagissait aux réponses des autres par quelques brèves remarques, il fait comme si je n’avais rien dit et passe à tout autre chose.

Quand il a rempli le tableau noir d’écritures à la craie, il traverse la salle et se met à écrire au feutre sur le tableau blanc du fond de la classe, alors même qu’en début de cours il nous avait demandé de nous masser devant, plutôt que de nous asseoir de manière dispersée. Si bien qu’à présent nous sommes loin du tableau qu’il utilise, et devons nous retourner pour le voir.

Quand il revient au tableau noir, de nouveau vierge, il trace dessus un seul mot, qui me paraît indéchiffrable. Il appelle un étudiant, qui commence par ajouter des signes diacritiques au-dessus de certaines lettres, ce qui me fait penser qu’il s’agit peut-être d’arabe. Puis, d’un seul trait, comme une longue arabesque, l’étudiant complète le mot et le tout forme un beau dessin.

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Je me couche près de la fenêtre, d’où je regarde un fleuve majestueux, me disant que c’est une chance d’avoir une si belle vue avant de s’endormir. Je suis du regard le cours du fleuve, les paysages variés de la rive opposée. Il se jette dans la mer, au bord de laquelle sont construits des hôtels, avec des plages dont profitent les baigneurs, minuscules à cette distance. C’est au Brésil, ce qui me fait penser à L., qui apprenait le portugais.

Je vais la voir. Elle a toujours une machine de mon invention que je lui avais offerte : un circuit pour une bille roulant sur des courbes constituées de tubes sciés longitudinalement, franchissant des obstacles, employant des monte-charge, des balançoires, des treuils automatiques, tout un système hallucinant de locomotion et de propulsion miniature dont j’ignore comment j’ai pu le réaliser, et dont, ce qui me cause un pincement au cœur, j’ai perdu tous les autres modèles. Je demande à L. si elle a continué d’apprendre le portugais. Elle me répond que c’est le cas et me demande à son tour pourquoi cette question. Je sais qu’elle connaît la réponse car sinon elle ne me demanderait pas le pourquoi d’une question en apparence si anodine. Je dis : « Car je veux vivre avec toi au Brésil. » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre.

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Une experte m’explique la situation en Bolivie depuis le coup d’État ayant chassé le président Evo Morales du pays. La Bolivie est à présent coupée en deux, avec une partie putschiste contrôlée par l’armée, dont le porte-parole est la marionnette hystérique proclamée présidente, et l’autre partie contrôlée par les communautés indigènes, soutien du président en exil. Cette situation offre aux Indiens la possibilité de se constituer en État indigène indépendant. Pour l’éviter, l’armée putschiste conduit des raids dans cette partie du territoire pour y dynamiter les infrastructures.

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Pendant que les hommes sont à la guerre, les femmes d’une petite ville violent les nonnes du couvent.

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R., avec qui je n’avais plus le moindre contact depuis un bout de temps, vient me rendre visite à l’improviste à la campagne, alors que je viens d’avoir une dispute avec N., qui prétendait me dicter de ne pas m’intéresser à la bande dessinée (à laquelle je ne m’intéresse plus depuis longtemps et ne vais sans doute pas m’intéresser de nouveau à quarante ans passés). Légèrement ennuyé par cette visite de R., je l’invite tout de même à faire le tour du propriétaire, sur un vaste terrain vallonné, pyrénéen (qui m’est inconnu dans la réalité). Au cours de la conversation, je lui laisse entendre que je ne l’attendais pas et que, si ce sont les mœurs de la campagne de se rendre les uns aux autres des visites inopinées, nous sommes tous deux de la ville et ne devons pas adopter ces mœurs, même si le lieu de la visite est une campagne. Il me répond que s’il avait pu déchiffrer les pattes de mouche de mes e-mails, il aurait compris que je ne voulais pas qu’il vienne. Or, outre le fait qu’un e-mail ne peut avoir de pattes de mouche, je n’ai pas écrit récemment.

Nous rejoignons en contrebas une petite réception qui se tient sur la propriété, bien qu’il s’y trouve des gens que je ne souhaite pas voir. M. (♀), qui tient le buffet, me propose une salade de sa composition et me tend un bol où, sous un œuf, se trouvent surtout des fruits, pêche, poire… Je perds R. de vue pendant ce temps. Bousculé par les personnes agglutinées devant le buffet, je laisse tomber mon bol. Je ne ramasse qu’une poire, dans laquelle je mords.

Je me rends ensuite dans un local où l’on garde un grand plateau d’argent avec les desserts. Quand T. (♀) prend le plateau, je m’allonge un instant, couché sur le dos, sur la table à la place de celui-ci. Or T. me vit échapper le bol et souhaite me donner une leçon pour que je ne fasse plus tomber les choses : elle pose donc sur moi le plateau, qui me recouvre presque entièrement. Mais j’étais déjà en train de quitter ma position couchée sur la table, en me faisant glisser sur le dos vers l’arrière ; si je m’étais arrêté quand T. posa le plateau sur moi, celui-ci se serait maintenu en équilibre sur mon corps, mais je poursuis le mouvement et le plateau se renverse, et avec lui les gâteaux, les glaces, les mousses au chocolat, etc.

Tandis qu’avec T. et d’autres, témoins de la catastrophe, nous essayons de recomposer le plateau avec les desserts qui gardent à peu près leur forme, nous argumentons, T. et moi, sur la responsabilité de l’accident. Je lui dis, non sans mauvaise foi, que pour ma part je considère que cette responsabilité ne peut être qu’entièrement la sienne. Puis j’essaie de nouer conversation avec d’anciens amis présents mais je sens qu’ils sont réticents à me parler à cause de ce qui vient de se produire. Ce n’est qu’en insistant que je finis par arracher à l’un d’eux davantage que quelques mots et que nous pouvons passer pour avoir une conversation normale.

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Sur le quai d’une gare, une femme vient nous dire, à D. et moi, qu’elle a vu son avenir à l’instant et qu’elle va mourir dans cette gare. Elle nous raconte qu’elle va se faire écraser par le prochain train parce que, saisie d’un malaise, elle titubera sur le quai, en direction de la voie, et tombera sur celle-ci au moment du passage du train. Elle raconte cela en le jouant, comme sur une scène de théâtre, nous montrant à quel endroit elle sera saisie de malaise, puis comment et dans quelle direction elle titubera, et, quand un train passe, elle tombe en effet sur la voie et disparaît sous le train, sans arrêt à cette gare.

Cette femme était l’agent avec qui nous avions rendez-vous dans l’opération secrète que nous conduisons. Sa mort modifie nos plans, nous devons immédiatement retrouver A., qui, pour le succès de l’opération, se fait passer pour moi, à la prochaine gare sur la ligne. Quand nous arrivons à la gare, A. n’est plus sur le quai ; j’examine fébrilement l’intérieur des wagons du train à quai, puis, l’y trouvant dans l’un d’eux, lui fais signe de sortir. Il sort juste au moment où le train va partir. Nous lui disons que la phase de l’opération en cours est ajournée. Or, comme A. et moi sommes, dans cette opération, la même personne, en raison de son impersonation, nous sommes la même personne discutant à deux voix : paradoxe relativiste.

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De nuit, trois hommes et une femme abordent en canot un navire sur une mer agitée. Ils veulent s’introduire dans le bateau pour dérober des plans à leurs ennemis ou rivaux. L’un est Jack et les trois autres sont deux frères et une sœur, cette dernière la maîtresse de Jack. Parce que le canot souffre d’une avarie, Jack dit à la femme d’entrer la première ; ils la rejoindront plus tard. Elle s’introduit à l’intérieur du bateau en grimpant dans une bouche d’aération, munie d’une lampe-torche.

Tandis qu’elle continue de ramper dans une voie d’aération à l’intérieur du navire, elle entend des pas dans le couloir le long de la voie. Elle s’immobilise mais tarde à éteindre la lampe-torche, si bien que la personne a le temps de voir de la lumière dans la bouche d’aération, à travers une grille. C’est une femme ; au lieu de courir donner l’alerte, elle s’approche de la grille et murmure : « Venge-toi, Jack, venge-toi », puis poursuit son chemin.

À l’intérieur de la bouche d’aération, la femme comprend que cette autre femme, supposée être de leurs ennemis, est une maîtresse récente de Jack, qui lui garde son affection et sans doute espère le reconquérir en trahissant son camp, ce qui n’est pas sans troubler la première car Jack ne lui en a rien dit.

Plus tard, quand elle est rejointe dans une cabine du bateau par un de ses frères pour examiner les documents qui s’y trouvent, elle lui raconte ce qui vient de se passer. Le frère ne paraît pas surpris outre mesure, ce qui montre le peu de confiance qu’il a depuis le début en Jack. Les deux frères ont d’ailleurs le projet, encore vague, de se débarrasser de lui le moment venu. Elle essaie de le défendre, mais sa propre confiance commence à fléchir. Il lui dit : « Pour lui tu n’es qu’une p… »