Category: Littérature

La Lune de zircon : Poèmes

Dans une préface, je lus un jour que le célèbre auteur du Magicien d’Oz, l’Américain L. Frank Baum, souhaitait d’abord appeler son livre La Cité d’émeraude mais que la maison d’édition à laquelle il s’adressa ne voulut pas le publier sous ce titre car elle refusait superstitieusement, était-il expliqué, tous les titres comportant des noms de pierre précieuse.

Il me vint à l’esprit que j’avais enfreint cette règle avec mon recueil Opales arlequines. J’aurais sans doute effacé le souvenir de ma mémoire, en parlant à mon tour de superstition, s’il ne m’était apparu au cours du processus de pensée que le titre choisi par moi pouvait en effet être fourvoyé, car comment accueillir la présomption de celui qui déclare, de fait, « Mes poèmes sont des pierres précieuses » autrement que par un haussement d’épaules et la réplique : « Laissez vos lecteurs, s’ils existent, en décider. » C’est ainsi que l’anecdote en vint à me ronger – d’autant plus que j’avais fait usage d’autres matières précieuses, l’ivoire et l’or, pour le titre d’un recueil suivant, La Lune chryséléphantine, accumulant ainsi les marques d’une pompe intolérable.

Il me fallait trouver un talisman pour prévenir les conséquences de ma faute, et je compris que ce ne pouvait être que le nom de la seule pierre précieuse qu’il fût permis de nommer, en raison d’une sonorité poétiquement impossible, à savoir le zircon.

D’où, lecteur, cette Lune de zircon, que je dépose à tes pieds.

Ajout 9/3/2021 : le PDF La Lune de zircon

La Chouette, par Pierre Boucharel (1925-2011)

*

Magistrat, tu es nègre
Arthur Rimbaud, Une saison en enfer

Table des matières

(1) Théâtre de Layla Zirgoun
(2) Le Magistrat d’Oz
(3) Reliquat

(1) THÉÂTRE DE LAYLA ZIRGOUN

.

I

Méditerranée !

Pourquoi la mer, si bleue et si phosphorescente,
Pour ce pied de déesse est-elle une descente
De lit, quand sur le sable où se cuivre ton corps
La caresse de l’air, aux langoureux accords
D’un murmure de plage à ta peau dévouée,
Répand sur chaque grain la brise dénouée
D’un soleil devenu l’amant de tes rameaux ?

Pourquoi la mer, ton cœur et l’horizon jumeaux
M’ont-ils abandonné, bazardé dans le gouffre
Où la pénombre bave un miasme de soufre ?
Et je ne rêve plus, inapte à te chanter
La douleur, ne pouvant pour ton rêve inventer
Un pays bien connu… Que reste-il, ô dôme
Du délire d’azur, funambulesque arôme
Où nous presque pleurions ?

                                            Un monde sans la mer !
Un océan d’ennui, gris, noir, blanc, sombre, amer…

*

II

Égée

Philis, ton corps est beau, plus belle encor la mer
De tes yeux bleus, plus belle encor que l’or amer !
Que le feu, que la terre et que l’air, et que l’ombre,
Plus belle que l’amour du délire où je sombre,
L’île rose égéenne où le soleil descend
Pour vernisser ta peau de golfe iridescent !
Philis, ô ma sirène, étends comme une faille
La nacre de ta queue, hallucinante écaille,
Sur mes rêves voués à l’idole poisson :
Que d’algues et de sel je fasse une moisson
Pour te suivre, en plongeant des fangeuses lagunes,
Dans l’abîme étoilé de cadavres de lunes !

*

III

Philis ou l’Orient, sirène anthropophage,
Vous dévore le cœur pour assouvir sa rage
En pleurant à jamais la mort des cachalots
– Et quel péan de rut, ces délirants sanglots ! –
Que peux-tu, frère humain, si son rêve sublime
Ne connaît que l’effroi des monstres de l’abîme,
Dont elle fut la reine et la proie, oubliant
Dans leurs palmes de muscle un jasmin souriant
Qu’elle avait, las ! cueilli, pénétrée en son âme
De l’innocent désir, si lointain, d’être femme !
Quand rougit la pâleur fiévreuse de son sein,
Si fleurit l’hibiscus au bord du clair bassin,
C’est qu’elle a bu ton sang, et la vampiresse ivre
Te voyant à ses pieds renoncer même à vivre,
Abandonnera là ton squelette rongé,
Revomi par le gouffre où vous aviez plongé
Enlacés ; frère humain, Philis, l’enchanteresse,
Te donnera la clé d’une orde forteresse,
Et tu l’aimeras tant qu’en regardant le ciel
Tu verras un abysse infernal – éternel.
Philis ou l’Orient, la lycanthrope nue,
T’arrachera le cœur en pleurant, ingénue.

*

IV

Philis, sur ton rocher au milieu de la mer,
Quand ne restera plus un seul morceau de chair
Sur les débris épars de mon squelette indigne,
Tu sentiras la faim et je te ferai signe
Depuis ta conscience acide : « Ô mon amour,
Je t’aurais emporté sur mon voilier, le jour
Où tu m’ensorcelas vers ton île maudite,
Et je t’aurais menée à l’autel d’Aphrodite
Pour nouer nos péplums et te serrer la main ;
Je suis navigateur et connais le chemin
Qui de ces noirs récifs conduit aux ports allègres,
Brillants de perroquets, de joyaux et de nègres,
Où l’on admirera ta fatale beauté
Et je serai partout, grâce à tes feux, fêté,
Invité chez les grands, favori des matrones,
Et j’aurai des lauriers, ô j’aurai des couronnes,
Et l’on dira ‘Quel homme !’ et l’on se pâmera,
Du vainqueur de Philis on se réclamera.
Ainsi t’en reviendrait, Philis, tout le mérite,
Car sans le charme gai la grandeur est proscrite. »

Voilà comment s’adresse à ton atroce orgueil
Le spectre à qui tu fis de ton île un cercueil,
Mais dans l’obscurité sinistre de ces grottes,
Toi qui manges mon cœur, tu m’entends… et tu rotes !

*

V

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi t’emporter loin d’un monde pouacre
Vers une île inconnue au milieu de la mer
Où nous serons heureux sous un ciel toujours clair.
Mais comme le beau temps trop uniforme ennuie,
Quand tu me le diras je ferai de la pluie
Et nous regarderons l’orage crépiter,
Les palmiers se débattre et les flots s’agiter
Depuis la véranda de notre sanctuaire.
Je te prendrai la main, en geste liminaire
À ces mots : « Ô Philis, quel homme est plus heureux
Que je le suis depuis que nous vivons à deux,
Chaque heure de ma vie à présent embaumée
Par l’amour, ô Philis, Philis, ma bien-aimée… »
Philis, souriras-tu, d’un air mystérieux,
À ce tendre propos, simple mais sérieux ?

Dans le volcan éteint se trouve une merveille :
Le pays des dragons à la cotte vermeille.

*

VI

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Laisse-moi te ravir à ce vain simulacre
Où des âmes en peine, indignes d’exister,
Feignent tout le bonheur qu’elles voudraient goûter.
Tu n’as jamais, Philis, été comme la foule,
Aveuglément qui va comme pierre qui roule,
Et plutôt que d’avoir ses coudes dans les reins,
Ton ombrelle accrochant de gros arrière-trains,
Tu m’attends esseulée en haut sur la terrasse,
Dominant la cohue et l’ambition basse.
Tu verras dans le soir approcher mon dragon,
Il descendra du ciel jusques-à ton balcon ;
Ô prends ma main, Philis, monte sur ce Pégase,
Quand le dernier tison du jour enfin s’embrase ;
Nous nous envolerons dans le champ étoilé,
Car je t’aime et je viens sur mon iguane ailé !

*

VII

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Puisque l’illusion est pour nous sombre, est âcre,
Je t’emporterai loin de ce rêve d’un fou.
Ô je t’emporterai ! ne demande pas où,
Ce lieu n’a point de nom, connu d’aucune carte
– Certains disent que c’est du côté de la Sarthe,
Qu’en savent-ils ? – Là-bas, près d’un vallon de lys,
Des roseaux nous feront un doux nid, ô Philis !
Je suis l’Hany Istók, né dans les marécages,
Ces bayous ont aussi de romantiques plages,
Et je te montrerai mes pieds verts et palmés
Quand tu caresseras mes squames élimés.
Toi que l’on destinait à devenir, si tendre,
La perle d’un harem de plaisirs, sans attendre
Monte sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Et nous irons dîner de grenouilles au sel.
On a vu bien des Turcs au temps de leurs conquêtes
Dans les pays autour de mes bourbes secrètes,
Mais aucun d’eux n’osa s’aventurer si loin.
Philis, quitte ce voile, ô ce n’est pas un groin
Que tu caches, plutôt le plus pur des visages :
Montre-le, montre-moi ton corps dans les nuages !

*

VIII

La perle du harem

Philis, sur le dragon aux écailles de nacre,
Viens ! tu croiras te rendre au music-hall en fiacre,
Les nuages feront à ton cou des froufrous
De dentelles, le vent soufflera des glouglous
De fontaine à seltzer chez Bullier, les étoiles,
Sur mon Pégase, nef déployant ses grand-voiles,
Sont telles, alignés le long du boulevard,
Les lampadaires quand on revient du bal – tard.
Ce bonheur, ô Philis, mon dragon te l’apporte,
Planant de Montparnasse à la Sublime Porte !
La perle d’un harem de luxure à Stamboul,
Tu chanteras pour moi de ta voix de boulboul,
J’entends les tambourins du désir à tes hanches
Et dois, las ! essuyer la salive à mes manches.
Ô nous nous aimerons, mon faon, mon rossignol,
Quand nous aurons bien ri des farces de Guignol !

*

IX

L’émir du pétrole

Si j’étais, ô Philis, un émir du pétrole
Et tu ne m’aimais point je te trouverais folle,
Car mon bisht brodé d’or et mon keffieh vichy
Devant les oripeaux d’un vieux mamamouchi
Sont ce qu’est le mérite à votre gloriole
– Le mérite, ô Philis, d’un émir du pétrole !
Si, bien placé, ton cœur est grave et réfléchi,
Si ton père n’est point un vulgaire affranchi,
Tu l’aimeras, je sais, le sultan de tes fièvres !

Maman était princesse, et son prix trente chèvres
Et quarante chameaux, elle marchait pieds nus
Sur le sable ; à présent, les derricks advenus,
Elle joue au tennis dans son Boeing de reine,
Pille les joailliers des quais du bord de Seine,
Conduit ses Ferraris sur mille arpents privés,
Et demain, si Dieu veut, ses contrats dérivés
Feront quatre fois l’an crouler toutes les Bourses.

Papa, béni soit-il, suit à Longchamp les courses.

Philis, ô mon amour, entre dans mon harem ;
Mes concubines, toi, plus moi : quel saint tandem !

Fatma, de Zanzibar, te fera des massages
Et Loulou, du Yémen, de savants épilages…

*

X

Le grand amour d’Hany Istók

Moi, l’ami des crapauds, je rêve de Philis,
Plus rose que la rose et plus blanche qu’un lys ;
Ils ne comprennent pas le goût que j’ai pour elle,
Philis manque à leurs yeux de beauté naturelle ;
Ils disent que je suis frappé des feux-follets,
M’objurguent de penser aux futurs crapelets,
Qui manqueront de tout, yeux globuleux, pustules,
Doigts palmés, langue habile à tendre aux libellules
Un piège irrésistible, alors que tant et tant
De crapaudes voudraient me rendre si content…
Que répondre ? Je l’aime et ne puis, même une heure,
Un instant, l’oublier, toute chose m’effleure,
Me laisse indifférent ; ce que je trouvais beau,
Les couchers de soleil, la boue au fond de l’eau,
Les nocturnes concerts des grenouilles lyriques,
La lune reflétée en cercles phosphoriques,
Se dissipe à mes yeux, je ne vois que Philis,
Ses yeux bleus, dans le ciel, l’onde, les myosotis,
Les lys, les résédas, les frêles campanules,
La bruyère, les joncs, le vent, les tarentules,
Les moineaux dans leurs nids et les grands échassiers,
Les friselis du lac, les roseaux, les osiers,
Les saules, comme moi, qui s’abaissent et pleurent,
Les mouches que l’on voit un seul jour et qui meurent…
Et quand, fermant les yeux, je pense au lieu de voir,
Je vois que mon amour est sans le moindre espoir
Et je veux me noyer au fond du marécage,
Mais un crapaud ne meurt comme l’oisel en cage…

*

XI

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Si tu voulais enfin entendre mon appel,
Nous partirions heureux, comme des libellules,
Et nous traverserions des nuages de bulles ;
Oublie en cet instant la saudade et le spleen,
Dans les lampes du souk il est parfois un djinn :
Astique le laiton ouvragé de la lampe,
– Sans négliger, bien sûr, la courbe de la hampe –
Un dinandier magique a gravé tant de fleurs
Sur le brillant métal aux feux ensorceleurs
Qu’un génie abusé dans cet objet si rare
Crut avoir découvert – à quel point l’art égare ! –
Le paradis des djinns ; depuis lors prisonnier,
Il sera ton esclave et ton maroquinier,
Ton masseur, parfumeur, joueur de mandoline,
Banquier, tailleur, croupier, conducteur de berline,
Jardinier, confesseur, caniche, spadassin,
Te fera de la brise au bord de ton bassin,
Et, j’oubliais, surtout, l’ouvrier de tes bottes,
Bottines, escarpins assortis aux culottes,
Sandales et chaussons de verre et puis de vair,
Mocassins et baskets, après-skis pour l’hiver,
Talons aiguilles, tongs à diamants, cothurnes,
Et pantoufles en cuir pour les jours taciturnes…

*

XII

Philis, sur le dragon au harnois d’arc-en-ciel,
Puisque rien n’a de sens, puisque rien n’est réel,
Pourquoi ne pas aimer un barde lunatique ?
Pourquoi refuses-tu l’eau d’un faquin mantique ?
Combien devras-tu donc, dans le harem d’un roi,
De rivales tuer pour qu’il ait vent de toi,
Ourdir d’assassinats avec l’eunuque immonde
Et d’empoisonnements avec l’esclave blonde
Pour qu’il veuille passer plus que quatre fois l’an
Une nuit dans tes bras ? Philis, quel est ton plan
Pour forcer ton chemin jusqu’à la chambre auguste
Où tu pourras presser sa barbe sur ton buste,
À moins qu’un peu pressé, le sultan, sans égard,
Te trousse sur un pouf, s’excusant : « Il est tard » ?
Et comment, oui, comment occiras-tu les belles
Dont tu prendras ombrage, étant jeunes pucelles,
Si le nègre Brahim te refuse son bras,
Si la vieille Borghild ne te seconde pas ?
Auras-tu donc l’audace, au hammam séculaire,
Quand sur le bain s’étend l’ombre crépusculaire,
D’attirer ta victime et, nue, avec aplomb,
De forcer cette enfant des bras contre le fond
Jusqu’à ce que la mort à tout jamais l’emporte ?…
Voyons ! Mais je t’attends à la Sublime Porte,
Et nous irons à deux où tu voudras, Philis,
Ou bien au bal Bullier pour boire des cassis,
Ou bien à La Rotonde en commandant un fiacre,
Philis, sur le dragon aux écailles de nacre.

*

XIII

L’amour fou de l’émir

Si Dieu le veut, Philis, tu seras l’ornement
De mon harem princier à Riyadh, l’agrément
De mes nuits de playboy au bishte d’étincelles ;
Dans mes verres teintés tu verras des gazelles,
Des oasis de fleurs et le désert serein,
Immense mer de sable, et dans leur bel écrin
Des perles d’arc-en-ciel, mon amour, ô ma lune !
Presse contre ton cœur dilaté sur la dune
Le damier rouge et blanc de mon keffieh vichy.
De la Sublime Porte à la Porte Clichy,
Mon Concorde privé, cyclopéen Pégase,
Connaîtra les secrets profonds de notre extase ;
La négresse Fatma roulera ses grands yeux
En voyant ton corps nu sur le damier des cieux,
Le sourire éclatant de ses dents colossales :
Quel meilleur chandelier pour tes courbes dorsales ?

*

XIV

De la Sublime Porte au Sahara

Philis, ô mon amour, ma lune, ma chamelle,
Datte du paradis, succulente, charnelle,
Béryl étincelant, je suis ton homme bleu,
Ô dis-moi, dis-le moi, que tu m’aimes un peu !
Nous vivrons sous la tente, à dos de dromadaire,
Dans le désert immense, infini, solitaire ;
Le nègre forgeron te fera des bijoux ;
Le henné sinuera sur tes doigts, tes genoux,
Tes paumes de princesse anatolo-tartare,
Tes cuisses – je ne veux parler de ce bien rare –,
Tes lèvres ; et le khôl à ton regard d’azur
Donnera des lointains de firmament obscur ;
Mais surtout, oui, surtout – que tu m’en verras aise ! –,
Mes sœurs t’engraisseront, tu seras plus qu’obèse :
Un vrai ballon de beurre et de plis florissants,
D’extrêmes profondeurs, de monts éblouissants,
Un énorme loukoum de gélatine rose !
Si l’afrite infernal te voyant, ô ma rose,
Si plantureuse avait, frappé de foudre, épris,
Le front de m’en vouloir offrir mille houris,
Je lui dirais : « Va donc ! retourne dans ta fosse,
Auprès de ma Philis toute monnaie est fausse. »

Et dis-moi, n’est-ce point fort enviable sort,
Que plus on se goberge et plus l’amour est fort,
Plus on devient bouffie et plus on est aimée ?
Très galante coutume, et si bien informée…

*

XV

La sirène

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

Rayon du crépuscule, un doux chant sur les ondes
Verse dans mon esprit ses notes vagabondes ;
Ô quelle nostalgie en mon sein soulevé
– Ce long déchirement d’un rêve inachevé –
Dans le soudain reflux de ferveurs mal éteintes !
Le feu couvait toujours sous les braises disjointes.
Quelle mélancolie éternelle en mon cœur
M’apparaît par ce chant, amertume et langueur,
Quel abîme sans fond dans ma vie inutile,
Quel vide sans espoir, quelle course futile,
L’égarement complet du moindre abaissement,
L’insane illusion de tout renoncement !
Ce chant qui m’appelait à travers les décombres
D’une existence vaine, abjecte, rebut d’ombres…

Comme je fus jeté sur son roc miaulant,
Elle dévore, nue, ivre, mon cœur sanglant.

*

XVI

Yazi

Philis, ô mon amour, mon loukoum à la rose,
Si tu ressens le spleen, si ton âme est morose,
Pense comme je t’aime et ne peux t’oublier,
Songe à ce que le ciel veut à jamais lier,
Ferme les yeux, écoute, et que la paix soit faite,
Pour qu’en chantant revienne encore…

                                                              Yazi la Fête !

Ô Yazi, d’où-viens tu ? quel est donc ton secret,
Toi qui n’a ni remords, ni doute, ni regret ?
Est-ce du beau jardin des péris plantureuses
Ou du pays des djinns aux puissances nombreuses ?
Du verger florissant des blondes apsaras
Ou du cirque insensé des diables scélérats ?
Pardon ! Qui peut savoir d’où vient Yazi la Fête,
Que le plaisir des sens fait marcher sur la tête ?

*

XVII

Fatma

Dans mon Boeing princier au départ de Riyad,
Direction La Mecque en passant par Bagdad,
Après un court crochet par le bois de Vincennes
Pour faire un peu trotter mon pur-sang Avicennes
Puis un dernier adieu chez tes oncles d’Izmir,
Danse, ô danse, Fatma, danse pour ton émir !
Danse ! Je ne veux point des Beurettes frisées
Qui me clignent de l’œil sur les Champs-Élysées,
J’en ai trente au harem : cinq de Sarcelles, sept
De Bondy, trois d’Arcueil, les autres d’Hammamet.
Danse ! Je suis si las des acides Tchétchènes,
Qui m’insultent en russe et s’enivrent, les chiennes,
Quand j’ai le dos tourné, c’est ce chien de Brahim,
Le grand-eunuque noir trouvé sur Discount Stream,
Qui leur passe l’alcool ; quels temps de décadence…
Et je ne parle pas des Ougandaises. Danse !
Mon grand frère Arachide a voulu me tuer,
Mon cousin Abdesslam me fait vraiment suer,
Ma sœur Aljazirah, à son retour de Monte
Carlo, veut épouser un Persan, quelle honte !
Et, sans aucun respect, d’abjects paparazzi
Ont pris au casino des photos de Yazi,
Ma tante bien-aimée…

                                    Ô danse, c’est la fête,
Danse entre les coussins, danse à perdre la tête,
Danse ou je vais pleurer dans mon keffieh vichy,
– Nous passerons bientôt la Porte de Clichy –
Ô danse, danse, danse, et presse, pantelante,
Ton sein contre mon bisht d’étoile et d’amarante…

*

XVIII

Fatma 2

Allô, Fatma ? c’est moi, ton émir Arachide,
Tu connais mon chagrin, ma peine, alors décide :
Veux-tu m’abandonner aux tourments de la nuit
Ou bien dire à mon cœur mortifié, séduit,
Des paroles de baume et d’huile de massage
À la fleur d’oranger ? veux-tu sur mon visage
Laisser couler sans fin mes larmes de captif
Ou poser des baisers d’amour persuasif ?
Veux-tu que des sillons creusent ma joue étique
Ou que mon profil t’offre un coussin élastique ?
Veux-tu sécher le sel de cet amer chagrin
Ou laisser s’oxyder dans son futile écrin
La perle d’arc-en-ciel qui peut toucher ta gorge
Et sentir sous la peau le bon feu de ta forge ?
Veux-tu, par le soleil de tes yeux de saphir,
Évaporer ces pleurs, et par le doux zéphyr
De ton souffle répandre un printemps de Grenade
Dans les jardins du cœur, belle Schéhérazade ?
Veux-tu voir refleurir les odorants jasmins
Aux neiges d’Hindoustan sur les profonds chemins
Du parc aux rossignols dans le doux crépuscule ?
Veux-tu, comme sur l’eau du bain la libellule,
Déployer finement les ailes d’un baiser,
Et par cet élixir les cadenas briser
Qui retiennent mes bras sous le poids des incubes
Aux horribles faciès noirs et couverts de bubes,
Pour que dans ton étreinte appelé vers le ciel
Je pirouette d’étoile en soleil, carrousel
Du délire ? Fatma ! dis à ton Arachide
Que tu veux le serrer dans tes bras de sylphide.

Allô ? Brahim viendra te chercher cette nuit ;
Suis-le dans les couloirs du harem sans un bruit,
Que ta beauté, sans fard, d’eau de naffe parfume
La bouche dont je mords tes seins, et son écume…

*

XIX

Fatma 3

Les mots n’existent pas, pour te peindre, ô mouquère !
Je ne sais comment dire à quel point tu m’es chère ;
La Banque d’Arabie, assurée en dollars,
N’a dans ses coffres-forts pas assez de dinars
Pour pouvoir acheter un cheveu de ta tête !

Lance des confetti dans le boudoir en fête ;
Seuls mon guépard et moi voyons ta nudité,
Et le nègre Brahim, dont la virilité
Reste dans un bocal de formol sous sa couche.
Donne-moi les parfums de rose de ta bouche.

Que je suis bienheureux de savourer ce fruit !
Sans toi, dans le harem, la luxure languit.

*

XX

Fatma 4

Fatma, perle d’Oman, algazelle andalouse,
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse,
Dieu veut l’émir puissant, conquérant, souverain,
Et la femme rendue à sa poigne d’airain ;
N’écoute point la voix trompeuse des poètes,
Qui corrompent les mœurs en abîmant les têtes,
Leur sale épicurisme est un vomi de chiens,
Maudis-les, ces maudits chiens d’épicuriens !
Enflés de leurs succès auprès des imbéciles,
Leur orgueil les collige à des diables séniles,
Et ne voyant plus rien que leur propre reflet
Dans le monde autour d’eux, leur désastre est complet ;
Le renom de penseurs dont la foule empressée
Les louange ne fait que troubler leur pensée,
Ces véritables fous, qui dans le vent et l’air
Scrutent des oasis, titubent vers l’enfer
Où leurs yeux s’ouvriront enfin, dans les supplices
Réservés aux menteurs ouvriers d’artifices,
Où les cruels démons réciteront leurs vers,
Leurs propres vers puants à ces esprits pervers
Qui, dégrisés, geindront devant ce témoignage
Éternel, monstrueux, de leur vil badinage.
Leurs louangeurs aussi pleureront de chagrin
En se sachant voués à l’infernal purin
Du néant qu’épandait l’atroce calomnie
D’un tel charabia, l’infâme litanie
De ces profanateurs du pur et du sacré.
Fatma, ne commets point ton esprit éclairé
À ce charivari que leur ordure épouse :
Danse pour ton émir et ne sois pas jalouse.

*

XXI

Je mourrai, tu mourras, ne meurs pas la première,
Ne me fais pas l’affront de me laisser derrière,
Car l’homme doit toujours, en tout rester devant…

Si tu meurs avant moi, fuyant avec le vent,
Morte je te tuerai dans mes larmes profuses,
Mes cris désespérés, mes paroles confuses,
Ma haine sans répit des épicuriens,
Je te tuerai, perdu pour le soin et les biens
De ce monde maudit insultant ma souffrance,
Je te tuerai chaque heure, à chaque remembrance,
Je te tuerai, Philis, en répétant ton nom.

Ne meurs pas la première, ô ne meurs pas, sinon
Je mentirai, dirai : « Dans cet espace sombre
Où notre œil voit si mal, c’est elle, c’est son ombre »,
Je dirai que tu vis cachée à nos regards,
Que c’est quand nous dormons que s’exhalent tes nards,
Que tu réponds encore aux baisers somnambules
De ma bouche, au-delà des sanglants crépuscules,
Que ta caresse est comme au premier jour heureux
De notre amour, déjà dans le ciel de tes yeux,
Que ta main délicate évite la lumière,
Si tu meurs avant moi, si tu pars la première,
Si je ne peux par mon amour te retenir…

Ne me laisse pas seul, je crains le souvenir :
Je goûte avec mes yeux de chair ton existence,
Mais comment contempler le feu de ton essence
Avec l’œil de l’esprit, sans perdre la raison ?
Je t’ai vue en tous temps et dans chaque saison
Comme un reflet des jours et des choses qui passent,
Mais lorsque ces liens furtifs qui t’embarrassent
Se dénoueront, comment pourrai-je contempler
Le secret qui depuis toujours me fait trembler ?

*

XXII

La bibi

À son balcon d’onyx devant d’immenses jongles,
Sur ses pieds recueillie, elle se peint les ongles,
La bibi ! Quel beau ciel dégagé de lapis ;
Dans l’océan vert chante un oiseau de rubis,
Un tigre dort en bas, repu : les porcs sévères
Sortent à ce balcon, charmés, de leurs tanières
Quand la bibi vernit ses ongles au pinceau.
Dans les palmiers, sans fin trille, trille l’oiseau.

Cette écaille, ô bibi, cette armure de nacre
Couvrant tes doigts de pied, les ergots du massacre
Et de la volupté dans les jeux de l’amour,
Tu le vois, je le sais, penchée en ce beau jour
Sur leur convexité si pleine de mystère,
Qu’elle est ce qui chez toi reste de la panthère ;
Et, laquant ces mortels couteaux dégénérés,
Tu sertis de grenats tes orteils vertébrés
Pour faire, artistement, de ta patte féline
Une chaîne, un collier d’or et de tourmaline.

Elle rit à ses doigts de pied en éventail,
La bibi, la bibi, la bibi du sérail !

*

XXIII

La bibi là !

Par les moucharabiehs du reclus zénana,
Soupirail qui, dit-on, s’ouvre sur un sauna,
On voit passer parfois de fugitives ombres
Et, dans ces glissements d’ailes et d’oiseaux sombres,
Je crois que la bibi de mon rêve doré
Dénude son sein d’ambre et de neige adoré…

Que ne suis-je, plus grand que les viles insultes,
Un Phanségar expert en techniques occultes,
Pour la nuit m’introduire au milieu du sérail
Et trouvant, comme au fond de la mer un corail,
Ma bibi ! l’emporter loin de son ergastule,
La cueillir ! Que hardi sur le champ je strangule
Quiconque pourrait faire à cet enlèvement
Obstacle : spadassin, eunuque peu clément,
Le maître du palais lui-même, s’il se montre !
Je presserai mes mains aux doigts immenses contre
Le frêle cartilage infime de son cou,
Verrai la mort forcer son œil devenu fou
Et jetterai par terre un froid pantin, sans vie,
Sous le tendre regard de ma bibi ravie,
La perle d’arc-en-ciel que mon cœur devina
Par les moucharabiehs du reclus zénana…

*

XXIV

Une prière à Kali

Ô Kali, saisis-nous ! quelle meilleure transe
Que la dilection de scruter ton essence,
Ta noble vérité dans le recueillement,
La méditation, après l’étranglement ?
Kali, le sang qui luit sur ton trident sublime
M’envoûte comme l’œil saillant d’une victime
Quand je serre son cou de mon nœud consacré ;
Je baise ce goor-knat† devant ton pied sacré.
Tu danses sur les morts et nous buvons ta joie,
Nos poings sont le métal que ton chant nous envoie,
Nous rusons par cet art que toi seule connais,
Nous endormons la crainte et ne tremblons jamais,
Nous feignons l’amitié pour que tu sacrifies
Ces corps que par nos mains saintes tu purifies,
À nous, tes serviteurs, le pouvoir est donné,
Celui que ton index nous montre est condamné,
La foule n’ose point nommer notre existence,
Tous te craignent mais nul n’oppose résistance,
Leur vie entre nos mains est une illusion,
Nous sommes l’instrument de leur destruction,
Nous moissonnons le sang humain pour tes calices,
Le brisement des cous pourvoie à tes délices,
Tu piétines les morts et nous combles d’honneur
En pénétrant nos chairs d’un appétit d’horreur,
Nous ne voyons, hantés par ta sanglante haleine,
Dans le troupeau humain qu’un convoyeur de laine,
Et nous assassinons, ainsi que le boucher
Égorge ses brebis, par métier, sans broncher,
Ainsi que le brahmine accomplit tous les rites,
Avec dévotion, pour gagner des mérites,
Et comme le poète exhale son esprit,
Avec enthousiasme, ô ton œil nous sourit
Car, quand tombe la nuit et se diffuse l’ombre,
Nous étanchons ta soif par des meurtres sans nombre.
Ô Kali, nous hantons souvent leurs cauchemars,
On voit la crainte luire au fond de leurs regards,
Il pèse sur leur vie une torpeur lugubre,
Leur misère rend l’air autour d’eux insalubre,
Nous les exterminons, en transports exaltés,
Seuls goûtent sans mélange à ces félicités
Tes serviteurs, Kali ! Ta danse brise et broie
Les cadavres, le sang où ta grâce s’éploie
Vernit tes pieds sacrés, tu lances tes huit bras
Aux ténèbres du ciel, tout ce que tu voudras
S’accomplira ! Kali, donne-nous le délire
Pour que vive à ta gloire un éternel empire.

L’arme de mort des thugs ou phanségars.

*

XXV

Le vin alchimique

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées
Comme l’agneau transi qu’on mène à l’abattoir,
Les sodas remplaçant la bouteille du soir,
L’ingénieuse Espagne, enfant de la Conquête,
Les mélange à ses vins et met sous étiquette.
– Ne crions pas trop vite aux mœurs de parias :
Amis, vidons au moins d’abord nos sangrias !

Quand, de ce côté-ci des brunes Pyrénées,
Les vignerons vaincus vont à leurs destinées…

C’est l’ivresse toujours, dans un nouveau flacon,
Avec des noms chantants dignes de l’Hélicon :
Tinto de verano, vin avec limonade,
Bien frais sous la tonnelle après la promenade,
Son nom, rouge d’été, voluptés et langueur,
Des rêves de farniente et d’amour dans le cœur…
Le pitilingorri, vin et soda d’orange,
Pays des orangers, Andalousie étrange,
Guitares et rebabs, langages d’éventail,
Sierras de canicule, azuléjos d’émail…
Et le calimocho, noir comme le grenache
Sur la vigne charnue où le grain se détache,
Noir avec des halos, des reflets incarnats,
Élixir de charbon, diamants et grenats,
Oui, le calimocho, la suprême hérésie :
Du vin et du cola ! Mais quelle poésie !
L’effervescence brune et la chair du raisin,
Mariage lascif de Gothe et Sarrazin…

Et c’est l’arcane ancien de l’alchimie arabe :
Dans un cabinet sombre avec un astrolabe,
Alambics, aludels, athanors, duzamé,
Duzamé, quintessence ardente, or sublimé,
Secret des enchanteurs, pierre philosophale…
De l’amrit arlequin dans un hanap d’opale.

.

(2) LE MAGISTRAT D’OZ

.

‘Mr Woilde, we’ave come for tew take yew
   Where felons and criminals dwell:
We must ask yew tew leave with us quoietly
   For this
is the Cadogan hotel.’

John Betjeman, The Arrest of Oscar Wilde at the Cadogan Hotel

.

XXVI

Fatum ! les coups reçus, les coups donnés, les coups
Qui burinent le corps sous la clameur des fous
Ne font point tant saigner que le regard sublime
De l’impossible amour contemplé dans l’abîme ;
Qu’est-ce que le combat, que sont les coups du sort,
Le pugilat sanglant et le risque de mort,
Sinon l’écho tragique et fatal, en ce monde
Où s’imprime en frappant sa misère profonde,
D’un appel aussi grand que la vie et le cœur,
Obsédant le délire enivré du vainqueur ?

Ce poème a été écrit pour le roman graphique de mon ami le poète et illustrateur Marc Andriot, Fatum : La tragédie de l’homme moderne (à paraître). Marc est membre du jury du Prix de poésie Arthur Rimbaud et du jury de la revue de polar 813.

Ultimate Fatum, par Marc Andriot

*

XXVII

Des ténèbres

Des ténèbres, du sang, des cryptes, des tombeaux,
Des cadavres rongés par d’immondes corbeaux,
Des squelettes grouillant de vers baveux, des stryges,
Des goules sans la peau, naguère callipyges,
Des diables, des sorciers, des sorcières, des sorts,
Des incubes pervers qui profanent les morts,
Des morts dans leurs haillons qui sortent de la tombe,
Des corps éviscérés, une tête qui tombe,
Des éclairs dans la nuit, des lueurs, des sabbats,
Des vampirismes noirs, d’occultes succubats,
Des sépulcres grinçants, d’inquiets cimetières,
La pleine lune énorme au-dessus des tanières
De loups-garous, des bruits étranges et des cris,
Des vols silencieux, flous de chauves-souris,
Des ossements glacés, maudits que fait bruire
Le groin des sangliers fouinant, qui vient détruire
Leurs anciens tumuli dans les forêts de pins,
Sur les lugubres pics solitaires, alpins,
De gothiques châteaux hantés par des fantômes
De pendus balancés chaque nuit sous leurs dômes,
Des mages morts-vivants dont les yeux sont des trous,
Des nécromants avec des homoncules roux,
Un concert de hiboux hypnotique et baroque…

Cet enfer, le poète halluciné l’évoque
Pour suinter la terreur de l’abîme infernal ;
Hélas ! il est… français, d’esprit national,
Et nous tend son portrait, aux tempes décaties,
Tel qu’un don espagnol, la main sur les parties ;
Et c’est ce geste rogue, obscène, inadéquat
Qui résume son œuvre et charme le pied-plat.

Elle s’ébranle alors – aux rivages de Phèdre ! –
               La critique paparazzi,
Gauloise sans espoir, et qui, dans sa cathèdre,
               Ne mérite que des lazzi.

*

XXVIII

Comme je n’entends pas m’établir dans le Bronx,
Je n’aurai pas à dire un jour prochain : Nul ptonx.

Étant seul contre tous dans la guerre des sexes,
Je vaincrai sans avoir à proclamer : Nuls ptexes.

Et vu que je n’ai rien à faire au Bénélux,
Je refuse à jamais de découvrir : Nul ptux.

Jack London a donné dans son œuvre à la boxe
Ses lettres de noblesse, alors pitié : Nul ptoxe.

*

XXIX

Sa robe est longue et noire, et son vieux crâne, chauve ;
Dans le marais des lois, c’est un lugubre fauve.
Baudelaire l’a vu dans les yeux, et blêmi,
Et, depuis ce regard, ne s’est plus endormi
Sans douter de sa force et du nom de poète
Devant la cruauté de cette morne bête,
Sans l’horrible soupçon que lui, le corrupteur,
Le satanique, était un brave enfant de chœur,
Et, souvent, sans pleurer en trouvant dans son livre
Un bien pâle reflet de ce lycanthrope ivre,
Dégrisé sur l’état de ses faibles tourments,
Obligé d’accabler son moi sombre : « Tu mens ! »

Quoi ! tant de visions, de sueurs géniales,
D’encre pour conjurer des hydres glaciales,
Et voir, comme un paquet de guignols en chiffon,
S’effondrer la Mesnie au souffle du griffon
Cacochyme et myope, en toge défraîchie,
Croc sanglant de la banque et de l’oligarchie !

Quoi ! tant d’absinthe verte, et puis Les Fleurs du Mal
Un pic moins ténébreux que le Code pénal !

Baudelaire l’a vu dans les yeux, et son râle
Fit ricaner ce maître en horreur sépulcrale.

*

XXX

Du dandysme

Les poètes français adeptes du dandysme,
Baudelaire teintant le vieil épicurisme
De pigments prélevés aux glandes des crapauds,
Vomissant de l’absinthe en heurtant des tombeaux,
Et, jaloux du secret de l’élégance anglaise,
Couchant sur le papier une emphase lyonnaise
Pour que le juge envie un pavois de catins,
Onirique à coup sûr, et les autres, pantins
Entichés de milords : la belle singerie
Que ces pruneaux latins avec leur friperie,
Trapus, poilus, crépus, et de la paille au nez,
Crevards punais, huileux, buboniques, mal-nés,
Bastonnés, maigres chiens, par la maréchaussée,
Traînés dans les ruisseaux, pour une autre rossée,
Devant des magistrats au linge très douteux,
Et le c*** bien botté, dans un rire gâteux,
Clamant à des moutons, à la foule qui bêle :
« Prosterne-toi, Paris, devant l’œuvre immortelle ! »

Pendant ce temps, Quincey, sorti de l’internat,
Dissertait sur l’opium et sur l’assassinat
Considéré comme un des beaux-arts, et personne
Dans l’île ne doutait que sa santé fût bonne.

L’arbre qui, dans un sol fécond en liberté
Donne des fruits vermeils, par chez nous transplanté
Se meurt et lance au ciel des branches rabougries,
Maudissant les mangeurs de grenouilles flétries.

*

XXXI

L’Ogre corse

Ne pouvant concevoir qu’un grand peuple d’Europe
Eût couvé dans son sein une âme aussi salope,
Un monstre aussi pervers que ce La Paille au Nez,
Qui semblait taillé pour fustiger les damnés
D’une fosse infernale et non, sur cette terre,
Commander un pays, fût-il rastaquouère,
En Albion, berceau par la brume ouaté
De l’esprit d’entreprise et de la Liberté,
Les Anglais au faquin enivré de sa force
Donnèrent un nom vil, adéquat, l’Ogre corse,
Pour que tombât l’affront d’avoir donné le sein
À ce porc sanguinaire, à ce drille assassin
Non sur de vieux voisins, sans doute très futiles
Et très incompétents, ineptes, inutiles,
Mais sur un coin perdu de garrigue et de thym
Brouté par les béliers, un rocher plus lointain
Embaumé dans le suif de ses mœurs médiévales,
Peut-être archaïsé par des hordes tribales,
Où ce fou de Rousseau crut faire son Platon,
Et le bandit régnait en maître… ou le mouton.

Quel dégoût, comme un poil sur la jelly jaunette,
Quand à l’heure du thé l’on parlait de la bête !

Masséna, Bernadotte, Augereau, Lannes, Ney :
Pouacres gobelins de l’immonde Boney.

*

XXXII

La Paille au Nez le Petit

On dirait d’assez loin un tableau d’art pompier,
De plus près c’est en fait du comique troupier,
Et pour les malheureux dans cette vésanie,
C’était Goya, du temps de la cour d’Eugénie.

Sous la plume de fer de graves magistrats,
On trouve cependant des esprits assez rats
Pour le féliciter de sauver le suffrage,
L’élection – d’un corps privé de tout usage…
Ainsi, pour ces amants du peuple champion,
Nous pouvons être fiers de l’Eurovision,
Démocratiquement – puisqu’on choisit qui gagne.
Je crains que ces messieurs ne battent la campagne.

L’Empire est restauré ! Les Zouaves partout
Se font rosser, fesser, moudre, jusqu’au dégoût ;
D’abord les guenilleux de l’arriéré Mexique
Nous flanquent à la mer après trois coups de trique,
Ensuite le casque à pointe étrille le képi ;
Le mess, dans des jupons de dentelles tapi,
Jette un œil au dehors, c’est bon, plus un seul Boche,
Tempête nom de nom que la revanche est proche,
La moutarde me monte à mon La Paille au Nez,
Je vais leur faire voir, à ces fils de damnés,
De quel bois je me chauffe ! Ah cours, Boche, cours vite,
Le franchedogue au c*** !…

                                               Vous connaissez la suite.

*

XXXIII

La reine des mouches

Ébloui, subjugué par ce saphir volant,
Vous louez la nature à l’énorme talent
Qui pare de splendeur l’infime bestiole,
De votre désarroi ce penser vous console,
Et puis le nez surpris, d’abord, par un fumet
Inquiétant en raison du poison qu’il promet,
Vous voyez le bijou bleu paradisiaque
Mettre un terme à son vol sur un tas de barbaque –
Si vous êtes chanceux –, autrement un étron,
Que sucera la gemme, un vil monceau marron,
Et vous aurez envie, abasourdi, de rendre,
Entier, le contenu de votre estomac tendre.

Hélas ! quand dans le monde aux luxes ruisselants
Vous irez, cerné d’ors et de tapis sanglants,
Rendre hommage au succès, à la beauté de glace,
Au mérite éclatant des marchands de mélasse,
Aux grands commis zélés de la Bourse aux anchois,
Aux rares qualités qui font les grands bourgeois,
Souvenez-vous alors, si vous vient à la bouche
Un goût inattendu, de l’excellente mouche.

*

XXXIV

Mascarades

Soulève ta voilette : une face de bouc !
L’air chafouin d’un marchand d’innocences au souk.

Au gai charivari, qui, derrière ce masque
Pailleté, fascinant, se dandine ? Une masque !
Nez crochu, menton dru, verruqueuse, un pruneau
Empestant comme un chat tombé dans un tonneau
De rhum, ou comme un chien dans un fût d’eau-de-vie,
Et c’est cette poison que vous avez suivie
Tout du long, sûr de vous : elle vous tord la main
Entre ses doigts crochus comme un vieux parchemin.

Le joli domino ! Montre ton teint de rose :
C’est un rictus figé dans le dégoût morose,
Qui vous fera payer jusqu’à la fin des temps
D’avoir été choisie un beau soir de printemps.

Ce loup mystérieux ! Puis-je voir qui vous êtes ?
Une âme glaciale à faire fuir les bêtes,
Qui vengera sur vous son regret délirant
De n’avoir pas été vendue au plus offrant.

*

XXXV

Le vin rustique

Était-ce mon enfance ? était-ce une autre vie ?
Le vin est sur la table et la soupe est servie.
La viride bouteille enferme un limon noir,
Opaque crépuscule immobile du soir
(Onyx d’obscurité répandu dans l’espace,
Où l’homme se contemple et ne trouve sa trace),
Et des miroitements de grenat, de carmin,
Comme un clair horizon colorant le chemin
Du paysan qui rentre au foyer par les landes,
Dessinent sur la nappe un lacis de guirlandes,
Crois-je, un peu comme si l’objet de verre vert
Était ici la lampe éclairant le couvert.

Nulle étiquette blanche ou crème avec dorures :
L’aïeul remplit toujours les mêmes embouchures,
Mystérieusement, dans le sombre cellier,
Dehors et comme au bout d’un immense escalier,
Lieu de silence où parle une voix non humaine,
Pour puiser un ichor d’idole souterraine.

La soupe est chaude, on mange à grands coups de cuiller
– Était-ce une autre vie ou bien était-ce hier ? –,
Un potage onctueux, raves, choux et citrouilles,
Où pour les mioches nage un friselis de nouilles.
Quand l’aïeul a vidé, presque, l’assiette en grès,
Il saisit la bouteille et verse, fait exprès,
Dans son reste de soupe une franche rasade,
Puis prenant à deux mains l’assiette – est-il malade ? –
Nous regarde et prononce un mot, un seul : « Chabrot ! »
Puis lampe d’un seul coup, peut-on dire : au goulot,
Ce breuvage incroyable, ô si contre-nature,
Cette paradoxale et troublante mixture,
Du vin dans le potage…

                                      Et nous faisons pareil !
– Mon enfance, ou plutôt un produit du sommeil ?

Depuis, j’ai fort tasté les plus grands millésimes,
Les gouleyants charnus, les fruités, les sublimes,
Avec les meilleurs plats de tous les horizons,
Des currys siamois aux pot-au-feu frisons,
En carafons oblongs art nouveau, dans des flûtes,
Des coupes, des hanaps d’abalone à volutes,
Mais qu’est-ce que cela me chaut, guindés du col,
Puisque je ne peux plus, ici, faire chabrol ?

*

XXXVI

La fin des moineaux

Mes bambous restent seuls, les moineaux sont partis.
Dix ans plus tôt, la fête au balcon ! Appétits
De moineau tous les jours, ça trillait ! Les bombances
Dans la forêt en pots, ça gloutonnait ! Les danses
Des tiges sous le poids de trois, cinq, dix oiseaux !
Après les pucerons, cabrioles et sauts,
Coups d’aile, comme un bruit de cartes rebattues,
Pépiages stridents de flûtes suraiguës,
On se disait : Quel diable assaille ce massif ?
Va-t-il donc s’envoler, ce fourré convulsif,
Escalader les murs, entrer chez la voisine
Pendant qu’elle se livre à ses tours de cuisine ?

Et dehors, à l’étang des nonchalants canards,
Je les faisais courir sur le rebord, criards,
Pour gagner la brioche en miettes safranées :
Trente à faire la course à pattes entraînées,
Ça, c’est de l’exercice, et très bon pour le cœur !
Mais les mauvais garçons, sans reproche et sans peur,
Dès que je m’arrêtais la main pour eux ouverte,
Y venaient becqueter la douce manne offerte,
Et je sens comme alors encore sur mes doigts
L’égratignure, tendre et piquante à la fois,
Le zéphyr, la caresse inerme de leurs serres,
Leurs griffounes de mouche aux chatouilles légères.

Dix ans… Plus un ne vient, ne reste, ne s’entend,
Sur le monde la nuit des zoziaux s’étend…

Paris est devenue un bastringue à pigeons,
Gris comme ses bourgeois, gris comme ses torchons.
Puis hier, en pleurant la fin irrémissible
Des moineaux dans mon cœur de bambou marcescible,
Sur la mare, observé des mornes riverains,
Un couple bigarré de canards mandarins…

*

XXXVII

Cuir chrysogomphe

Avec mes bracelets et mon cuir chrysogomphe†,
Mes pantalons moulants, mes gants noirs, je triomphe
Du cœur nu des brebis que flétrit l’atelier,
Quand le samedi soir je suis leur dieu-bélier
Stroboscopique.

                          Elle a de gorgonesques boucles,
Serpentant sur son sein parsemé d’escarboucles :
Ses cheveux diaprés et gorge-de-pigeon
Sur un pull kitschissime ; elle n’a pas de nom
(Car son nom c’est Gertrude), elle est toute présence,
Elle est le sang des dieux, la corne d’abondance,
Elle est le coquillage où l’on entend la mer
Dire : « Cueille le jour, même si c’est amer,
Tu manges bien aussi des endives quand même »,
La conque où l’on entend la mer dire je t’aime
Et l’horizon, là-bas, chanter un slow, l’amour,
Que seul on se repasse en boucle tout le jour ;
Elle est vénusiaque, et pendant la semaine
Quelque autre chose encore, oniromancienne
De mon rêve éveillé ; l’immarcescible voix
De son corps qui ne laisse à mon âme aucun choix !

Me levant le matin, vers midi, je remembre
Son image et l’aurore illumine ma chambre.

Dont les charnières sont en or, ou qui est clouté d’or ou de métal doré.

*

XXXVIII

Nippon électronique

Oubliant de chanter les mousmés aux dents noires
Dans de longs kimonos aux multiformes moires,
Leurs petits pieds chaussés de bûches de ginkgo
Quand l’ombrelle à l’épaule elles vont, comme au go,
Jouer de l’éventail au bord des cascatelles
Du grand Pavillon d’or pour, libellules belles,
Conquérir les fous cœurs des dandys shogounaux
Au prétexte subtil de nourrir les moineaux,

De chanter les geishas – aux galants vert-de-jade
Charmés par le teint pur que produit la pommade
À la poudre de riz – qui pincent le koto
En nasillant des vers aux printemps de Kyoto
Et servent le saké dans des bols noirs de laque,

De chanter les guerriers au groin démoniaque,
Sévère et moustachu, samouraïs vaillants
Aux morions cornus des siècles guerroyants,
Cuirassés de dragons, de kamis, de squelettes,
De nounours furibonds avec d’énormes têtes
– Quels mythes ! – et pensifs au pied d’un cerisier
Regardant disparaître une ville en papier
Dans les flammes qu’irrite un mistral typhonesque –

Oublieux, méditant, en transe, obsédé presque,
Je vois de Yamato l’Idée en diamant
Réfléchissant, glacé, profond, et s’enflammant
De scintillations sombres et translucides,
En écrans de couleurs ou de cristaux liquides…

Le fiancé gravit la structure en métal
Harcelé de bidons jetés d’un piédestal
Par le gorille affreux, monte sur l’esplanade
De l’écran au-dessus, vertigineuse estrade,
Et pour sauver la belle enlevée à l’amour
En culbutant le monstre au bas de l’âpre tour,
Il doit, calculant bien, héroïque, intrépide,
N’écoutant que son cœur, se jeter dans le vide.

Alors tout recommence… Et je suis un robot
Qui de ce qu’il écrit ne comprend pas un mot.

*

XXXIX

Ode à Bokassa Ier

Victoria, César, Othon, La Paille au Nez,
Glorieux précurseurs mais non pas vos aînés,
Altesse Impériale ! ont abdiqué la gloire
De jamais égaler votre illustre mémoire,
Et la postérité voit leur astre pâli,
Leur mérite effacé, leur sceptre enseveli,
Devant celui qui peut au titre le plus juste
Recevoir entre tous l’éclatant nom d’Auguste.

Altesse généreuse au haut des firmaments,
Qui saviez contenter de sacs de diamants
Jusqu’aux moins distingués des présidenticules,
Rendant admiratifs les peuples, incrédules,
Extasiés, béants, vous auriez, je le sais,
Récompensé ma plume ivre de vos succès
À sa juste valeur – pas comme les revues.
Las ! ces splendeurs, grandeurs, hauteurs par mes yeux vues
Du monde qui les pleure ont trop tôt disparu,
Et mon génie altier n’a donc point concouru
À l’affermissement du Trône et de l’Empire,
D’où peut-être leur chute, entraînant un grand rire.

J’aurais été plus qu’un Poète Lauréat†:
Un commensal heureux, dans ce digne apparat
De dorures sans fin, sans fond, même un peu roide,
Quand les meilleurs morceaux de votre chambre froide
Auraient été servis sous des cloches d’argent,
De lever, inspiré des Muses, diligent,
Mon verre de bourgogne à notre Centrafrique
Et de faire au Progrès une adresse lyrique.

Une institution anglaise : poète attitré de la cour. Tennyson était poète lauréat. Le plus récent que je connaisse le fut de 1972 à 1984, il s’agit de John Betjeman cité plus haut. En des jours où depuis longtemps plus aucun poète français connu ne versifiait selon des règles, Betjeman continuait de faire vivre le vers anglais classique, jouissant dans son pays, me suis-je laissé dire, d’un grand succès populaire en même temps que des faveurs de la critique. On peut regretter que, dans la pompe monarchique que le monde envie aux Anglais (leurs mariages princiers sur toutes les chaînes internationales), une de ces reliques, le poète lauréat, ne soit pas plus envié.

.

(3) RELIQUAT

.

LX

Un ami a bien voulu que je publie dans mon humble recueil un poème à lui, à la manière de François Coppée, écrit dans un élan de grande émotion sincère. Qu’il en soit remercié.

J’ai passé ma jeunesse à me colletiner
Avec le vieux ; fallait pourtant abandonner
Et je me suis rendu.

                               Quand j’ai vu Galatée,
Je me suis dit : La vache ! il l’a bien méritée,
Sa victoire, le vieux, car il avait pas tort,
C’est ici qu’on est bien, ah ça mais c’est très fort !
Mais, comme qui dirait, j’avais pas l’aptitude.
Vu qu’on me dézingua, fallait voir l’hébétude
De qui vous savez ; moi, stoïque à tous égards,
Vers la porte à côté je tourne mes regards,
C’était le même genre à peu près de bicoque,
Avec de gros poteaux dans un style d’époque ;
À part moi je pensais : Galaté-ci Galaté-là,
Ça s’est déjà trouvé, cherche encore et voilà !
Mais nom d’un sacré nom, je tombe de la lune :
J’ai beau chercher partout, des Galas y en a qu’une !

Mars 2012

*

XLI

Quatrains

Que m’êtes-vous, au juste ? On pourrait dire rien.
Et c’est par ce rien-là que ma vie est comblée.
Ôtez ce rien de moi, vous m’ôtez tout mon bien,
Et la forme d’un moi : disparue, envolée !…

Chers parents, sur un point pour le moins vous errez :
Allons, n’espérez plus que je me trouve femme ;
Puisque celle que j’aime a rejeté ma flamme,
Je m’en remets à vous du choix que vous ferez.

Je trouve tant de charme à cette servitude
Que je ne conçois point de plus noble attitude ;
Et sans qu’il soit besoin de parler, je convie
Ta beauté souveraine à régner sur ma vie.

Je nie avoir connu le bonheur un seul jour,
Méprisant les faux biens acquis hors de l’amour.
À d’autres demandez d’accomplir leur devoir :
Sans son amour je n’ai pas le moindre pouvoir.

*

Trois Sonnets

XLII

Lorsque l’adolescent que j’étais, amoureux,
Voulant cacher ses pleurs s’écartait en silence,
Cherchait la solitude afin de fuir l’absence,
Ne vîtes-vous point là troubles de songe-creux ?

Lorsque de son émoi, si vif et douloureux,
Il devait retenir toute la violence,
Ayant de nos malheurs trop tôt pris conscience,
Cet enfant vous semblait être bien vaporeux.

Que reste-il alors de cet amour transi ?
Mon esprit par ses feux tout entier fut saisi ;
En niant que j’aimais, je perdis l’espérance.

Aujourd’hui, libérant des rêves entravés,
J’entends battre mon cœur à nouveau : pour la France !
Encore un sentiment dont vous êtes privés.

Avril 2000

*

XLIII

Vous m’en voulez, je sais, de ce triste saccage ;
N’était-point assez de me savoir promu,
Quand nos cœurs se parlaient dans un silence ému ?
Cet oiseau ne peut vivre en dehors de sa cage.

Secret, ce doux penchant nous était un bocage
Tout rayonnant de joie et d’élan contenu ;
Mais ma coulpe soufflant sur ce bonheur ténu,
Sur cette herbe viride, en fit un marécage.

Nous pleurons notre idylle, un air tendre et charmeur,
Or les plus purs amours fomentent la rumeur :
Fersen perdit le nom de Marie-Antoinette.

Sans cet attentat, donc, au bonheur, notre dieu,
Aurions-nous pu garder la conscience nette ?
Le doute est-il permis ? Me dites-vous adieu ?

Octobre 2009

*

XLIV

Le soir couvre argenté le jardin bruissant
Des clochettes du vent dont l’avenue est pleine ;
Les charmes de l’automne adoucissent ma peine,
Tout semble recueilli dans le jour finissant.

Quand tombe avec la nuit un voile frémissant,
Des fenêtres jaillit la lumineuse traîne,
Le rayon qui vivra, comme une chaude haleine,
Comme un bonheur ténu, dans l’âme du passant.

Ô lecteur, avec toi peut-être, je m’étonne
D’avoir franchi déjà le seuil de mon automne,
Et je n’attends plus rien qui vienne avec le temps.

Comme après l’ouragan sur une mer étale,
D’un amour, au début, alizé du printemps,
Je garde dans le cœur la blessure fatale.

Mai 2010

*

XLV

Le Réanimateur

D’après H. P. Lovecraft

C’est un comté pieux de Nouvelle-Angleterre ;
Sa beauté ne va pas sans un peu de mystère.
Grands espaces boisés remués par le vent,
Sombres et parcourus de routes s’incurvant,
Manoirs au fond de parcs aux lanternes anciennes,
Séculaires gardiens des vertus patriciennes,
Une petite ville, une université,
Centre intellectuel tranquille et réputé,
Dessinent le décor de cette étrange histoire.

Herbert West, aujourd’hui de sinistre mémoire,
Jeune encore, assuré d’un brillant avenir,
Commença de montrer un certain déplaisir
Au contact régulier de ses amis et proches,
Si bien qu’il s’attira d’abord quelques reproches,
Encore bienveillants, de trop les négliger ;
À quoi, d’un air contrit qui se voulait léger,
Il invoquait le temps que demande l’étude,
Un projet qui rendait un peu de solitude
Nécessaire, du moins pour trois ou quatre mois,
Avant qu’il ne rendît à l’amitié ses droits.
De l’important projet il ne voulait rien dire,
Cette réclusion bientôt ne fit plus rire ;
Ce petit monde clos ne savait que penser,
S’inquiétait de voir le reclus se presser
Quand il apparaissait encore, dans la rue,
Sa cordialité de toujours, disparue.
Bien qu’il justifiât par d’importants travaux
Ces écarts, on ne sut quels articles nouveaux
Étaient le résultat d’un labeur si farouche.
Le temps passa. Les uns dirent que c’était louche,
Les autres qu’il était devenu dérangé.
Les moins intolérants, quand il prit son congé
De la chaire, évoquant un soudain héritage,
Non sans un peu d’envie, y virent l’acte sage
Du cerveau génial découvreur d’un trésor
Devant mener l’humain vers un plus haut essor…

(À suivre)

Versification française: Prolégomènes

Sur le site des Poètes de l’amitié, qui présente (ici) mon recueil en ligne Premier amour numéro deux (2020), j’écris :

Je me tiens à la disposition de toute personne souhaitant développer la maîtrise de la prosodie française pour lui prodiguer mes conseils, voire un véritable enseignement de cette technique rare et précieuse qui, loin d’être un carcan, est de nature à donner à l’élan poétique son expression la plus durablement hypnotique, ainsi que l’ont vu et dit les plus grands penseurs, tels que Kant et Nietzsche. (Ce qui n’ôte rien aux mérites propres du vers libre.) On peut m’écrire à : flor.boucharel[@]gmail.com.

Le présent billet peut servir d’introduction à ces leçons.

*

Ou bien… ou bien

De Boileau jusqu’à nous, et même depuis Ronsard ou Corneille jusqu’à nous, on compte les syllabes des vers selon les mêmes règles, avec notamment des diphtongues qui ne se prononcent jamais dans la conversation courante. Par exemple, on lit pi-a-no (3 syllabes) dans un vers alors qu’on dit pia-no (deux syllabes) dans la conversation.

Certains poètes contemporains ont donc décidé de compter « piano » deux syllabes, afin de rapprocher la sonorité de leurs vers de la prononciation courante. C’est un choix que je ne peux faire mien, car, quand je lis des vers, je m’attends, sur la foi de plusieurs siècles d’une prosodie française à peu près immuable depuis qu’elle a été codifiée ainsi de manière coutumière, à lire le mot « piano » trois syllabes et non deux, en dépit de la prononciation courante.

Qui plus est, cette prononciation conventionnelle dérive évidemment du fait qu’il n’existe en réalité pas de prononciation courante uniforme à tous les locuteurs du français, entre différentes régions et provinces, entre la France et les autres pays francophones, et que nous ne pourrions donc pas lire de vers réguliers sans une convention. Dès lors, puisqu’une convention est aussi bonne qu’une autre, autant respecter celle que nous avons reçue de la tradition et de notre littérature, plutôt que d’en chercher une qui serait plus conforme à une manière actuelle de prononciation, alors que l’uniformité n’existe pas ou guère plus aujourd’hui que par le passé.

ii

Sur la poésie classique et celle dite de nos jours néo-classique, qui permet ce genre d’écarts et déviations consistant pour chaque poète à compter les syllabes à sa manière, il faut un vrai débat. Nous devons soit nous astreindre aux règles que nous avons reçues en héritage, et ce sans la moindre liberté (car elle entraîne alors beaucoup de confusion), soit faire comme le reste du monde et évoluer, c’est-à-dire écrire librement, sans vers réguliers ni rimes. L’entre-deux, c’est – pardon – avoir le cul entre deux chaises.

Cela rejoint d’ailleurs l’intéressante réflexion d’Armelle Barguillet Hauteloire publiée dans le n° 178 de la revue Florilège, et que je contredirai toutefois sur un point : la poésie expérimentale (la NovPoésie « tel un rouleau compresseur très médiatisé », tellement médiatisé que je n’en ai jamais entendu parler…) certes n’a pas de chaise, mais elle n’a pas non plus le cul entre deux chaises.

iii

Il ne s’agit pas pour moi de dire que seule la poésie classique a de l’intérêt (et l’on trouve également bien de la poésie formellement très classique mais pas très intéressante quant au fond). J’ai au contraire beaucoup de considération pour la bonne poésie en vers libres, et j’en traduis d’ailleurs de l’étranger. Ma réserve porte sur un genre hybride qui n’a pas de raison d’être, dans la mesure où il ne répond pas aux critères classiques.

Mais peut-être suis-je même en cela trop rigoureux, car si l’on se réfère à la chanson, même contemporaine, on est largement dans le « néo-classique » et il existe pourtant d’excellents textes de chanson. – Alors faites-vous mettre en musique.

*

L’ennemie poétique numéro 1

En juin 2020, j’écrivais au responsable du site internet « EspaceFrançais.com » les mots suivants, en réaction à l’un de ses billets (ici). Mon e-mail ne parvint jamais à sa destination car l’adresse indiquée sur le site n’était plus valide.

L’auteur écrivait ceci : « Définition. L’unité de forme est la réunion d’allitérations et d’assonances dans un ensemble de mots ou de vers. Elle met en évidence une unité de sens et peut opposer un ensemble de mots ou vers à un autre ensemble, ce qui crée des effets de sens. » etc. etc.

À quoi je répondis :

Monsieur,

Dans votre présentation des assonances et allitérations en versification française, vous omettez, comme la plupart des cours de lettres, si ce n’est tous, la chose la plus importante : c’est que l’assonance et l’allitération, comme les autres répétitions, doivent être évitées, à moins que l’unité sonore produise un effet bien déterminé.

Les gens sont induits en erreur et produisent des vers hideusement monotones en croyant faire d’ingénieuses assonances et allitérations.

La beauté du vers est dans sa diversité sonore. C’est le point essentiel qui échappe à votre présentation.

Merci de votre attention.

(Remarquez comme ces deux fins de phrase rapprochées en -tion -tion sont déplaisantes à l’oreille même en simple prose.)

Cette remarque vaut également pour les traducteurs de poésie, qui connaissent souvent mieux les langues que l’art poétique et qui, ayant, dans leur semi-ignorance, entendu parler des assonances et allitérations et sachant même, c’est le pire, de quoi il s’agit, sont tout émerveillés quand, par hasard, leur traduction présente ici ou là une unité sonore rébarbative. Parce qu’ils n’ont pas compris que, dans l’ordinaire de l’écriture poétique, ces figures n’étaient pas à rechercher mais à éviter !

Du reste, étant donné que la probabilité qu’une traduction fidèle reproduise dans la langue de traduction de tels effets quand ils ont été recherchés dans l’original sont infimes, le traducteur ne fait ainsi qu’ajouter des effets là où ils n’existent pas dans l’original, tout en laissant de côté ceux que l’auteur a éventuellement placés de manière délibérée dans son texte.

ii

L’auteur du passage cité prétend – lisez bien – trouver des unités de forme non seulement dans des vers isolés mais même dans des « ensembles de vers » ! Heureusement que nos chères têtes blondes ont perdu le goût de la versification, car en suivant de telles directives elles pourraient chercher à produire des pages et des pages d’alexandrins allitérés, assonants et monstrueux…

*

Lettre à une poétesse plus tellement jeune

Chère poétesse,

Un « regard feu » n’est pas une mauvaise idée – mais en vers libres ! Parce qu’en vers classiques, on dira toujours : « Elle avait besoin de supprimer une syllabe : la grosse ficelle ! », ce qui n’est ni très galant ni très respectueux.

Vos vers, chère poétesse, ne sont point classiques : certains les appelleront « néo-classiques » mais quant à moi j’appelle ce genre pseudo-classique. On ne sait pas quelles règles vous suivez, et par conséquent pourquoi ne pas faire du vers libre, purement et simplement ? En outre, vous pourriez aussi bien écrire « Pour un instant ton regard de feu » tout en comptant les huit syllabes qu’il vous faut pour vos vers octosyllabiques : « Pour un instant ton regard d’feu ».

En effet, au vers « La nuit se voile de dorure », vous comptez voi-le 2 syllabes, mais en prose ou en vers libres on lirait ça « La nuit s’voil’ de dorure » (6 syllabes).

Et si vous écriviez « je ne sais pas », quelqu’un comme moi lirait « chais pas ».

Le vers « Plumes de soie, plumes de jeux » n’est pas selon les règles classiques et on ne sait donc pas si vous comptez selon ces règles. En effet, un mot se terminant par un e muet ne doit être suivi que par un mot commençant par une voyelle, pour que l’e muet s’élide dans la voyelle qui le suit, comme dans « Plume bleue, enivrante fleur », beau vers parfaitement classique.

Les mots « soie » et « soi » ne sont pas traités de la même manière en vers classiques car « soie » possède un e final qui interdit de le faire suivre d’un mot commençant par une consonne ; il faut l’élider dans une voyelle : « soie enivrante ».

De son côté, « plume » a un e final non muet : « plume bleue », 3 syllabes : plu-me-bleue ; « plume enivrante bleue », 6 syllabes : plu-men-i-vran-te-bleue. Dans « plume », l’e final n’est muet qu’à la rime.

En vers classiques, « audacieuse » se lit toujours auda-ci-euse, donc le vers où vous le mettez fait 9 syllabes. Vous me direz que vous comptez comme ça se prononce, mais, précisément, si je comptais ce vers comme je le prononce, moi, en prose, il ferait 7 syllabes : Danssérénadaudace yeuse !

*

Lettres à une poétesse jeune dans sa tête

Chère poétesse,

Dans mon souvenir, votre écriture n’était pas attachée à la recherche formelle. En vous relisant, je constate que vous avez cependant un tropisme de la forme, à savoir que vous donnez une forme de versification personnelle à vos textes, et cependant cet aspect ne m’était pas resté en mémoire, dans le sens où je n’attachais pas à vos textes la censure que je prononce habituellement contre ce genre de tentatives.

Votre démarche a donc quelque chose d’original. Les poèmes Amertume et Que tout s’efface ! ont ce côté chanson dont je parlais, et leurs rimes, jointes à une langue très directe, prennent un côté naturel et bienvenu, rehaussent le propos.

Dans Ode à la mer, ce sont des alexandrins positionnés de façon à les rendre imperceptibles sauf à la lecture. Puisque, en tant que lecteur, je suis donc appelé à juger des alexandrins, je dirais que « Les montagnes au loin, les sommets enneigés » devrait remplacer « Les montagnes au lointain… » dans la mesure où, dans la versification classique, votre vers se lit « Les montagne-zau-loin-tain » (et le vers a donc 13 syllabes) De même « Vivre à fond un bonheur que la mer seule apporte » car « seule la mer » se lit en principe « seu-le-la-mer » (soit, là encore, 13 syllabes). Vos alexandrins respectent la césure à l’hémistiche et c’est déjà beaucoup dans le genre « néo-classique » (même si cela devrait aller de soi).

Désintégration esr en vers courts et il me semble à présent que c’est une condition nécessaire pour rendre le « néo-classique » acceptable. Car le rythme court est chantant : on est emporté par un rythme rapide qui représente en quelque sorte l’antithèse de l’alexandrin classique et peut se permettre les plus grandes libertés, même dans un cadre plus ou moins formel.

« Ton cœur crois-moi n’est que de fer », en revanche, est une tournure bavarde et languissante – pour crier à quelqu’un qu’il n’a pas de cœur. La sommation d’un « crois-moi » explétif et surtout d’une forme disjonctive, « n’est que de fer », au lieu d’un clair et net « est de fer », ça fait beaucoup de mots et l’on voit bien que c’est la contrainte formelle qui vous oblige à cette tournure inauthentique.

Lune et soleil est très libre malgré son aspect formel, et aussi très réussi. Là encore, des vers courts (hexasyllabe, sans doute le maximum supporté par le néo-classique : je formule des hypothèses). Vous avez eu raison de ne pas chercher la rime à tout prix et de ne la prendre que quand elle se présentait, car la langue dans ce poème a une belle fraîcheur, rehaussée par le rythme régulier de l’hexamètre court.

Le poème Qu’une aquarelle, avec sa monorime, est monotone. La diversité sonore est préférable à la répétition. Les cours de lettres en ligne ou ailleurs sur les assonances et allitérations oublient l’essentiel, à savoir que ces figures doivent être évitées à moins qu’elles ne visent à produire un effet bien déterminé, car dans toute autre circonstance c’est la diversité qui plaît à l’oreille et non la répétition.

Le sang de nos vies, très libre au fond, est aussi très réussi, avec là encore un rythme court.

En conclusion, on pourrait donc rechercher une certaine contrainte formelle afin de rehausser la poésie d’un texte, mais il faut trouver la dose juste, et d’autre part le vers court s’y prête visiblement bien mieux que le vers long, ce qui me fait conclure que c’est le rythme court et la liberté que vous vous permettez le plus souvent qui ont fait échapper vos textes à la censure que je prononce habituellement contre le « néo-classique ».

ii

Un poème est classique dans n’importe quel vers classique du moment que les vers obéissent aux règles classiques, des règles qu’il faut apprendre car elles n’ont rien d’intuitif.

Il s’agit d’abord du comptage des syllabes. Si j’écris « je ne sais pas », vous compterez sans doute 4 syllabes mais c’est parce que vous avez déjà des connaissances en la matière. Parce que, moi, si je compte comme je prononce en prose, je compte 3 syllabes (« je n’sais pas »), voire 2 syllabes (« chais pas »).

Maintenant, si j’écris « un piano » et que vous me dites « 3 syllabes », je verrai que vos connaissances sont limitées, car, selon le comptage classique, cela fait 4 syllabes : un1-pi2-a3-no4. On appelle cette prononciation une diérèse (les deux voyelles successives i et a sont dissociées dans le comptage). Or personne, je suppose, en parlant ne prononce pi-a-no ; c’est une convention, qu’il faut apprendre.

Dans d’autres mots, comme « diable », on ne fait pas la diérèse (on parle alors de synérèse). C’est un système largement conventionnel, en vigueur depuis Ronsard et la Pléiade, pour que tous comptent les vers de la même manière, sinon chacun compterait différemment (les gens du Midi, les gens du Nord…). Certains poètes aujourd’hui ne comptent plus selon ces règles mais selon la façon dont ils prononcent les mots en parlant : non seulement cela les classe d’emblée dans le « néo-classique » mais en outre ils se font selon moi des illusions sur le fait que leurs vers seraient plus près d’une façon vraie ou parlée de prononcer, car il n’y a pas de façon homogène de prononcer le français chez ceux qui le parlent !

Poursuivons. Si vous écrivez dans un vers « je joue du piano », en comptant 6 syllabes, sur le comptage vous n’aurez pas tort ; seulement votre vers ne sera pas accepté comme classique car « joue » étant terminé par un e muet il doit être obligatoirement, à l’intérieur d’un même vers, suivi d’un mot commençant par une voyelle pour que l’e final muet de « joue » s’élide dans le mot suivant : « je joue encore », « je joue aujourd’hui », « je joue avec », etc. Peut-être qu’à l’époque « je joue du piano » se serait prononcé plus ou moins comme « je jou-eu du piano » ; d’où la règle, pour éviter ces dissonances.

Voilà pour un aperçu des règles de comptage. Il y a aussi les règles des rimes et enfin les règles relatives aux formes des poèmes (sonnets et autres).

J’écris des vers classiques depuis l’âge de quinze ans, j’ai rempli des cahiers de vers faux, boiteux, ridicules, avant de publier mon premier recueil classique à trente-quatre ans : et dans ce recueil (et d’ailleurs le suivant) on m’a tout de même fait remarquer des fautes de versification, en particulier une alternance fautive des rimes masculines et féminines dans des suites de quatrains aux rimes dites embrassées : je suivais le modèle du sonnet mais dans de simples suites de quatrains il faut alterner les positions des rimes masculines et féminines d’un quatrain à l’autre. [Le poème Au lecteur ouvrant les Fleurs du Mal me justifie cependant, puisqu’il est construit selon cette même « faute ».]

Par ailleurs, j’ai jeté, avant toute publication, la totalité de mes vers libres, brûlant mes vaisseaux pour continuer, comme un monomaniaque, dans le vers classique. Il y a longtemps que j’aurais dû arrêter. À présent, puisque je me trouve toujours associé au petit monde de la poésie, je n’ai pas le choix, je suis un Cerbère pour les poètes qui entendent versifier autrement qu’en toute liberté, et j’ai envie de leur dire : « Laissez tomber ! ou je vais mordre. »

iii

On rime, aujourd’hui comme alors, en chanson, mais l’exercice n’a jamais été codifié comme dans la poésie livresque.

« Ça sera toujours le blues
Dans la banlieue de Mulhouse »

Tout est juste, en chanson, car la prononciation suit la musique : « ça s’ra » et « d’Mulhouse » ou encore « Où va-a-a-a-as tu ? », 7 syllabes (3 syllabes étendues sur 7 temps), « J’m’demand’ bien. », 3 syllabes…

Et par ailleurs, oui, « blues » peut rimer avec « Mulhouse » car en musique on n’écoute que son oreille, si j’ose dire – tandis qu’en poésie classique cette rime auriculaire est interdite ! car on rime aussi pour l’œil.

*

Pierre Boucharel (1925-2011)