Le zircon et le nard : Poèmes

En préface de mon précédent recueil, La Lune de zircon, j’expliquai la nécessaire présence du mot « zircon » dans le titre, laissant par ailleurs entendre que cet emploi, s’il restait isolé, pourrait n’être pas suffisant pour le but surnaturel que je poursuivais de cette manière. Ce pressentiment encore obscur est devenu depuis une certitude lancinante et je n’avais donc d’autre choix que de faire usage du même talisman, autrement injustifiable, pour le présent livre.

Florent Boucharel
octobre 2021

Ô Lune sur La Mecque !

Jules Laforgue

Gidá se chama o porto, aonde o trato
De todo o Roxo Mar mais florecia,
De que tinha proveito grande e grato
O Soldão que esse Reino possuía.

Os Lusíadas, IX, 3

La traduction française par Hyacinthe Garin, de 1889, des citations des Lusiades de Camões émaillant le texte (ci-dessus et au chapitre 2) est donnée en annexe (dans la partie Commentaires du présent billet).

Table des matières

  • Journal de Layla Zirgoun
  • Les Lusiadoïdes
  • Giallissimo
  • Le nouveau Magistrat d’Oz
  • La rose et les cendres (1991-1992)
  • À suivre

JOURNAL DE LAYLA ZIRGOUN

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Marc Andriot

I
La romance au téléphone d’or

Décroche, ô mon émir, ton téléphone en or…
Dans mon salwar kamiz indigo de tussor,
Seule, je me languis de ton bisht amarante ;
Tenant contre ma bouche une fleur odorante,
Je rêve à ton sourire et mon cœur, mon cœur bat
Si vite et fort, c’est comme un inouï combat,
Tendre et silencieux sur mon buste rebelle,
Dans mon sein soulevé qui te veut, qui t’appelle
Près de moi, dans la chambre ouverte sur le soir
De palmes du jardin, comme un grand encensoir
Purifiant l’air lourd de fraîcheur vespérale
Où le bulbul caché de sa gorge d’opale
Tire des sons divins qui charment ma langueur.
Quand la cane parfois lance son cri moqueur
De la mare aux joncs clairs, un instant d’hébétude
Me fait penser qu’elle a vent de ma solitude,
Allô ?

         –Madame, ici Brahim : le maître dort,
Méchoui très abondant. Je lui ferai rapport.

*

II

Mon émir adoré, blanc comme une colombe,
Si sur ton bisht soyeux de mon œil fermé tombe
Une larme en silence et mon cœur a frémi,
C’est que je suis heureuse avec toi pour ami.

Ton keffiyeh m’a prise en un feston d’étoiles,
Je pleure de bonheur quand tu m’ôtes mes voiles,
Et Dieu t’a pardonné ton sourire, ce jour
Où tu me pris mon cœur, car tu portes l’amour.

Pleine ô pleine est la Lune et mon cœur plein de joie,
J’aime ô j’aime l’émir qui dans ses bras me ploie
Et son baiser si doux que j’en perds la raison
Et touche des cheveux et des mains l’horizon.

Mon ami, ce bonheur, cette ivresse inouïe,
C’est trop, c’est beaucoup trop, je suis évanouie,
Ô je t’aime, et suis folle, et toujours tu seras
Mon ami : si j’ai peur, tu me conforteras,

Si mes pas dans la nuit ou les sables s’égarent,
Tu me retrouveras où les bateaux s’amarrent,
Au port où je veux vivre avec toi ce bonheur
De vivre en ne faisant qu’une âme et qu’un seul cœur.

Mon émir, que je t’aime ! Ô laisse, laisse encore
Mes larmes de bonheur couler, jusqu’à l’aurore.
Jamais plus je n’aurai de peur, tu seras là,
Mon rempart, mon trésor, mon bonheur : Abdoullah !

*

III

Que je t’aime, Abdoullah, mon ami, que je t’aime,
Ami je t’aime tant, et j’ai lu ton poème
En pleurant, Abdoullah, de joie et de bonheur,
Il ne me reste plus de larmes pour la peur,
Je n’ai plus de sanglots pour les chagrins, la peine,
Ni pour l’aversion, la colère ou la haine,
Je n’ai plus, Abdoullah, que des larmes d’amour :
C’est la rosée, attar des fleurs, au point du jour.

*

IV

Abdoullah, mon amour, la nuit est claire et douce,
La dune sous la Lune est belle, pâle et rousse,
La brise fait frémir les palmes du jardin,
Pardonne-moi ce jour morose et mon dédain ;
Je ne le vois que trop quand le rossignol chante,
Que je fus avec toi froide, ô presque méchante,
Te disant : « Tu le veux, eh bien tu m’attendras. »
Abdoullah, je ferai tout ce que tu voudras.

*

V

Abdoullah, que veux-tu, les femmes sont ainsi,
Je t’ai causé ce soir des chagrins, du souci,
J’ai repoussé l’hommage instant de ta caresse
Et renié les mots si doux de ma tendresse,
Tu trouves mon reproche un peu trop vigoureux :
Ne m’en accuse pas et nous serons heureux.

Abdoullah, pauvre ami, ne fais pas cette tête,
Voici mes mains, prends-les, baise-les, fais-moi fête.

*

VI

Abdoullah, ça suffit, ô je regrette tout,
Je ne te connais plus, tu m’as poussée à bout,
La bave de tes mots me blesse, m’humilie,
Ma tendresse jamais ne sera plus salie,
Attends un peu que j’aille ameuter tout Paris
Sur ce qu’à ma vertu fait subir ton mépris,
Quelle âme de crapaud ! Comment, à la colombe
Qui de son vol léger ta bassesse surplombe,
Oses-tu proférer ces… Tu dis ? De l’humour ?
Tu payes de sarcasme et de fiel un amour
Duquel tu ne pourras jamais te montrer digne !
Adieu. Quand tu seras plus sage, fais-moi signe.

*

VII
L’Alhambra peut attendre

L’Alhambra peut attendre, endormi dans ses tours :
Mon Abdoullah, je t’aime et t’aimerai toujours.

Je ne sais ce qu’ont dit les sages de Cordoue,
Je veux juste garder ta main contre ma joue.

Kaboul est en ce jour un jardin taliban,
Moi je chante pour toi les cèdres du Liban.

–Or si les Talibans sont un peu fanatiques,
C’est pour mieux exploser les chars des Soviétiques.

Les Talibans en Chine ont un air compassé,
Leurs hôtes solennels sont de cuir damassé…

–Abdoullah, est-ce ainsi que tu contes fleurette ?

–L’Amour est Taliban : lancé, rien ne l’arrête !

*

VIII

Les femmes de ta vie, Abdoullah précieux,
Ces femmes, je voudrais leur arracher les yeux,
Les voir supplicier par Brahim, ton eunuque,
Balayer les débris de leur beauté caduque
Sur le sol tout poisseux où gicle le sang, noir
Comme leurs cœurs pourris, et voir le désespoir
Se muer en horreur dans leur lente agonie.
Cela me donnerait une joie infinie.

Tu fronces les sourcils ? Comment oses-tu, chien !
Quel amour est plus grand et plus beau que le mien ?

*

IX

Ô Dieu clément, unique, écoute ma prière,
Abdoullah m’humilie, abats cette âme fière,
Écrase son orgueil de fou vindicatif,
Aplatis sous ton pied cet insecte nocif,
Je veux le voir pleurer devant moi plein de honte,
Qu’il dise : « Ainsi périt le méchant qui t’affronte,
De prince me voilà tributaire à présent,
Affermis sur mon cou ton joug dur et pesant »,
Sinon je crains que passe –à moins que je ne meure–
Zaïnab, ma servante, un très mauvais quart d’heure.

*

X

Ta caresse de fou s’est transformée en crasse,
Cesse de voir en moi la source de ta race…
Je méprise la France, un État policier,
Méprise l’Angleterre, entrepôt d’épicier,
Je veux revoir Djeddah dans les brises salées
Sur la corniche, au bout les barques ensablées,
Quand le palmier se berce au chant du rossignol,
Son ombre violette ondulant sur le sol,
Djeddah dans la fraîcheur mauve du crépuscule…
Que l’Occident est laid, sordide et minuscule !

*

XI

Après le jour brûlant, c’est moi qui suis ta Lune,
Avec moi que tu vas prendre l’air sur la dune ;
La brise de la mer et son parfum salé
Désaltèrent ton front par le soleil hâlé ;
Ce que dit le murmure étoilé de cette heure,
Dont la voix familière est tout intérieure,
Mon amour, je le sais car je dépose en toi
Les rayons de ma vie en un geste de foi.

*

XII

L’améthyste du ciel est, dans le crépuscule,
Une fraîcheur exquise où le jardin ondule
Au chant du rossignol déployé par le vent,
Et nous pouvons quitter le havre de l’auvent
Pour humer le parfum des fleurs au bord des dunes ;
Je choie avec ferveur nos délices communes,
Et si tu vois alors dans mes yeux se former
Des larmes, souviens-toi qu’il est bon de t’aimer.

*

XIII
La chanson du bulbul

La chanson d’un bulbul dans les palmes virides
Enchante le jardin de ses trilles rapides
Tandis que la fraîcheur du soir va s’embaumer
De rose et de jasmin. Qu’il est bon de t’aimer.

La chanson d’un bulbul dans les virides palmes
Égaye le soupir au vent des treilles calmes,
Et ce délassement qui m’ouvre enfin tes bras
Distille des baisers, qu’altéré tu boiras.

*

XIV
Le pèlerinage de Rimbaud à La Mecque

Perahu mabuk kemudi gila (Pantoun malais : « Bateau ivre, gouvernail fou… » Le père d’Arthur Rimbaud, le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, était un orientaliste arabisant de quelque réputation, qui traduisit le Coran. Sa bibliothèque pouvait bien comporter un recueil de pantouns malais, par exemple dans les traductions françaises de Dulaurier de 1845.)

Rimbaud ne pouvait point, trafiquant en Afrique,
Surtout pas à Harar, ville sainte islamique,
Être resté kafir : ce n’est point contesté
Puisque c’est au contraire en tous lieux occulté.

Et c’est donc à Harar, la sainte forteresse
Aux minarets gardés par l’hyène et la tigresse,
Que le Voyant, lassé d’adolescents tourments,
Dit la profession de foi des Musulmans.

Le Voyant, j’allais dire –et n’est-ce point comique ?–
Le Voyou, mais voilà comment ce fait s’explique :
Les koufar sont friands d’ordure et les voyous
Chez eux sont admirés de même que les fous.

Mais qu’un jeune clochard, un punk, cherchant la Voie,
Trouve son Dieu, voici la meute qui larmoie
Ou bien couvre le tout en un profond secret
Où nul conspirateur ne veut être indiscret.

Or Rimbaud, converti, fit le pèlerinage
De La Mecque, c’est sûr, et bien vite ; à quel âge ?
Dix-huit ans selon moi, parce qu’à dix-sept ans
On n’est pas sérieux ou l’on n’a pas le temps.

À La Mecque Rimbaud rencontra Hadji Lâme
Grand commerçant d’ébène et…

                                                    –Que tu me fends l’âme,
Abdoullah, non c’est vrai, quoi ! de quel droit causer
De ce peintre impudique, et sans me courtiser ?

*

XV

Abdoullah, ne crois point que dure cette extase
Ni que brûle toujours la flamme qui t’embrase,
Je parle avec franchise et pendant que tu dors :
Ce n’est pas que je craigne ennuis ou désaccords
Mais à présent tu crois vivre un conte de fées,
Les stipulations à peine paraphées,
C’est normal ; cependant, si cet état d’esprit
Se dérobait toujours au temps qui le guérit,
Certes bien malgré moi je me verrais contrainte
De te faire savoir quel mal est ton atteinte ;
On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en tous temps,
Ce monde nous appelle à des choix importants,
Et si la passion t’ôtait l’esprit pratique,
Ce serait bien dommage et très problématique ;
C’est dans la plénitude aveugle du plaisir
Qu’il ne faut pas laisser les conduites moisir,
C’est quand tu ne sens plus tes pieds dans les babouches,
En plein bonheur, qu’il faut aller chercher des couches.

*

XVI

Souviens-toi du Soudan : les Nègres filiformes
Qui présentaient des taux de mélanine énormes
–Quel ébène– voulaient nous vendre un girafon,
Six femmes, deux grigris, un boutre, un balafon,
Mais il faisait si chaud que perlait ta barbiche
Ainsi que le museau d’une petite biche.
Je revois l’océan dans tes verres teintés
Au filtre purpurin, cerclés d’or, incrustés
De diamants, les flots où volait ta pensée,
Tandis que mon niqab de grège damassée
Sur l’abaya feutrée aux profonds chatoiements
Enveloppant de nuit, d’astres mes mouvements
Séduisait les koufar vineux et xanthochromes,
Au Ritz, sur la terrasse…
                                        Oublions ces fantômes,
Ici, sous les remparts de la sainte cité,
Makkah, ville interdite à la duplicité,
Que ne souille le pied d’aucun chien d’infidèle,
Et dont le Cube noir est clef spirituelle.

*

XVII
Ce miroir dont Kaboul est le nom

Kafir, regarde-toi dans ce miroir : Kaboul !
Si tu te crois puissant, tu dois être maboul ;
Tu rejoins les Soviets dans l’Enfer des vampires,
Que venais-tu chercher au tombeau des empires ?
Tes chars, tes avions, tes hélicos blindés :
Remballe ce fatras de jouets poignardés.
Tu payais en dollars des gens à ne rien faire,
Cet argent te servait, fol, à les faire taire,
Pour ce plomb corrompu perdant l’or de leurs cœurs :
Tu vois sans coup férir les Talibans vainqueurs,
Car ceux que tu séduis se changent en mauviettes,
Voulant te ressembler…

                                       –Abdoullah, tu m’inquiètes.

*

XVIII

Le Français est scatophage, il raffole des excréments (Charles Baudelaire)

Parce qu’il a le droit de gober des étrons,
Le Français se croit libre et ses doigts sont marrons,
Réfléchis bien avant de t’asseoir à sa table.
La France est un État policier détestable,
Et le socialisme arabe, nominal,
Est policier d’avoir pris le Code pénal
À ces cognes mangeurs de molles bestioles,
Idolâtres d’un Corse…

                                     –Abdoullah, tu m’affoles.

*

XIX

Passer un infidèle au fil de notre alfange,
Ce plaisir nous le donne en exemple l’archange
Qui brandit une lame entièrement de feu
À la porte d’Éden. Ainsi l’a voulu Dieu.
Et ces voluptés-là sont de nous convoitées ;
Deux choses ici-bas n’osent être comptées :
Les grains de sable avec les aspirants martyrs.
Celui que l’on retient en pousse des soupirs,
Pour cette oblation l’on court, on se bouscule,
Le monde mécréant est à son crépuscule,
Les cavaliers d’Allah…

                                      –Mon chéri, s’il te plaît,
Apporte-moi du jus de dattes dans du lait
Au lieu de marmonner tout seul dans ta barbiche,
Et puis nous irons faire un tour sur la Corniche.

*

XX
Suite de la romance au téléphone d’or

Allô, Fatma, chez toi, meilleur c’est plus c’est gros…
Le téléphone est d’or mais je n’ai pas les mots,
Puisse le mécanisme arranger en caresses
Les sons que de ma bouche excitable tu presses,
S’il pouvait transformer en longs baisers profonds
Les mouches des discours surannés et bouffons,
Ou te porter ma voix, par moyens cinétiques,
À l’autre bout du fil en strophes poétiques,
Si seulement…

                       –Tu sais qu’un choix de diamants
Fait toujours oublier à point tes bégaiements.

*

XXI

Je pleurais, à présent j’ai honte de mes larmes,
Tu me dis le néant de mes vaines alarmes.

Je pleurais dans le vent, l’écho m’a renvoyé
Le vide dans lequel mon cœur était noyé.

Je pleurais en voyant anéantis mes rêves,
Comme un flocon léger, si léger, tu m’élèves.

Je pleurais impuissant devant un huis fermé,
Tu m’ouvres un jardin de roses parfumé.

Je pleurais me voyant perdu, dans un abîme,
Tu m’élèves à toi sur la plus haute cime.

Je pleurais sans espoir de trouver le chemin,
Dans la nuit tu me prends doucement par la main.

Comme, au milieu des fleurs enclose, une fontaine
Je pleurais, mais je ris à présent de ma peine.

Aimer était l’erreur de ne point te chercher
Et j’éludais l’Amour en feignant l’approcher.

Le néant me tuait mais je fuis cette geôle
Et je pose ma tête enfin sur ton épaule.

Mon lien au néant se rompt –un fil si fin–
Car je donne à jamais mon cœur, enfin, enfin !

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Cécile Cayla Boucharel

LES LUSIADOÏDES

XXII
Grande Mosquée de Mayotte, département français

Bateau de sable blanc, de fientes de colombes,
De fumée épicée et d’ossements de tombes,
Cocotiers bruissants et coquillages mous,
Ectoplasme bouilli de Césaire en burnous,
Au Panthéon nitreux, glougloutant, les grands hommes
Reconnaissants parfums des arabiques gommes
Dans le cuivre dissous, de Marseillaise igné,
Le casque du dragon par un coq lutiné,
Le coq ne cherche pas à choisir entre plumes,
Pour lui tout est fumier, cendres et peaux d’agrumes,
Miasmes réconfortants, détritus précieux,
Harem de volupté, de vanité –les deux–,
Basse-cour, il est Roi de tout ce qui caquète,
Cocotte, gratte, glousse indifférent, becquette
Ou bien porte un plumeau sur la tête en marchant,
Kwassa-kwassas pêcheurs, mais peu, mais déclenchant
Des rires d’icoglans, tandis que les Comores
Aiguisent les kandjars de leurs ancêtres Maures,
Un regard de travers pour là-bas l’ONU,
Où Brahima travaille, à la plonge, inconnu,
Et les Corans de cuir, les cornets à friture,
Les chèvres de l’Aïd à la sous-préfecture,
Boubous hijabisés, niqabs boubouïsés,
Les pneus du brigadier dans l’égout enlisés,
L’égout qui rend ses eaux, dégurgite son chyle
Sur la poussière rouge au fond du bidonville,
Un inventaire à la Rachidoun Al-Prévert,
Et de loin un Éden sur la mer, écrin vert,
Paradis, Gulistan, les Houris sont d’ébène,
Bárbara, Camões de neuve Mytilène
Serrait contre l’acier de son armure, épris,
Le chocolat fondu de sa nymphe, et le riz
D’un sourire épongeait sa fièvre paludique
D’épave et bois flotté, pour antispasmodique
Il avait dans sa hutte au bord des grands marais,
Cachant des scorpions, le drapeau portugais–
Qui sera, Mahoraise à l’étonnant patois,
Vainqueur des Jeux floraux, ton Camões gaulois ?
Ô ZUP ultramarine, admirable Mayotte,
Qui sous ton abaya ne mets pas de culotte
Parce qu’il fait trop chaud, découvre au monde entier
Ton drapeau bleu-blanc-rouge en haut d’un cocotier,
Quand ta Grande Mosquée, ampoule de lumière,
Lâche tous les oiseaux Simorgh de sa prière.

*

XXIII
Pacific War : La guerre pacifique

Îles

L’Américain viride et le Japonais sable
Se disputent l’enfer de la jungle indomptable,
Le moindre confetti d’archipels submergés,
Des plages sédiments de volcans abrogés,
Les cavernes sans fond où des hordes tribales
De Papous sacrifient à des dieux cannibales,
Des marais où les morts flottent horizontaux
Tandis que les vainqueurs sont noyés sous les eaux,
Des champs cyclopéens de plantes carnivores,
Des lagons de requins et tranchants madrépores,
Des cratères béants aux miasmes corrompus,
Brouillards empoisonnés, flux ininterrompus,
Distillés par la nuit, de gangrènes putrides,
Les hauts arbres peuplés d’ombres anthropoïdes,
Les terriers des blaireaux, les antres des serpents,
Les trous où sont cachés des œufs mous et gluants,
Le labyrinthe noir d’immenses termitières,
Corps à corps, brandissant des loques de bannières,
Leurs drapeaux, soleil rouge ainsi qu’un grand étang
Au pied du mont Fuji rempli le soir de sang,
Étoiles et sillons en lambeaux dans la brise,
Comme un corps d’animal qu’une jeep pulvérise.
Quand l’orage s’éteint, il pleut du fer fondu
Sur le limon huileux dans les eaux suspendu.

L’Américain couleur de grenade lâchée,
Le Japonais de sacs entassés, de tranchée.

Ciel et mer

L’Océan devenu la cible des frelons,
Un parterre d’iris fauché par les grêlons,
Le ciel comme un abîme où tomber pour y vivre,
Le vertige fécond, sous un arc-en-ciel ivre,
Du pilote qui boit le pur nectar des dieux :
De cet Olympe il plonge, ébloui par les feux
Des canons lancinants, dans ce tunnel de flamme
Pour planter sur un trou de fonte l’oriflamme
Incandescent et dur de son cœur explosé.
Béhémoth se convulse et le dard est brisé.

*

XXIV
Les Grées des Bijagos : Poème mythologique

As Dórcadas passámos, povoadas
Das Irmãs que outro tempo ali viviam,
Que, de vista total sendo privadas,
Todas três dum só olho se serviam.
Tu só, tu, cujas tranças encrespadas
Neptuno lá nas águas acendiam,
Tornada já de todas a mais feia,
De bívoras encheste a ardente areia!

Os Lusíadas, V, 11

Lorsque Gama longeait les îles Bijagos,
Laissant derrière lui les pays Jalofos
Et Mandingues –ceci par Camões, fidèle,
Fut en vers retracé dans son œuvre immortelle–
Cinglant voiles dehors vers le cap des Tourments,
Et Mozambique, alors terre de Musulmans,
Et Mombassa, grand port du Kenya, puis vers l’Inde,
Au Malabar, hauts faits dignes des chants du Pinde,
Lorsque Vasco passa l’archipel guinéen,
Attenant au Cap-Vert ou Cap Arsinarien,
De la verte Bissau, pensait-il qu’une Grée,
Vieillarde contrefaite, orde et défigurée,
Portant à bout de bras l’œil aux trois sœurs commun,
Depuis un promontoire entouré de nerprun
Contemplait par ce globe oculaire pythique
Ses navires bravant l’océan Atlantique ?
Ô songeait-il, peut-être, admirant ces massifs,
Que s’il avait le front d’aborder les récifs,
La sorcière et ses sœurs, gardiennes des Gorgones,
Jetteraient sur ses pas de noires belladones
Ou cerises du diable, et que ses matelots
En périraient, les nefs, squelettes sur les flots,
Symbolisant l’échec de lusitaine audace ?
Ou bien augurait-il seulement que la place
Était par les cheveux grouillants d’un tel démon
Souillée, et qu’y sifflait entre ronce et chardon
Un nid par trop fécond de féroces vipères
Au milieu de furtifs scorpions mortifères ?

*

XXV
Les Bouddhas de Ceylan

A nobre ilha também de Taprobana
Já pelo nome antigo tão famosa,
Quanto agora soberba e soberana
Pela cortiça cálida, cheirosa,
Dela dará tributo a Lusitana
Bandeira…

Os Lusíadas, X, 51

Les Bouddhas de Taprobana font grise mine, un Portugais
Brouille le mystère puissant de leurs larges sourires gais,
Car, en hissant à Colombo le drapeau de Lusitanie,
Couronnes de fer, croix, écus et deniers, longue litanie,
L’inconnu donne un air étrange à toutes les fleurs du pays
Et –du moins ceux qu’il ne prend pas– aux rouges, flamboyants rubis,
De même ses habits grossiers n’inspirent par leur balourdise
Que des mouvements instinctifs de mépris en toute franchise,
Et puis son système pileux a quelque chose d’animal
Comme s’il venait des forêts plutôt qu’en navire amiral,
Comme si les singes des lieux, en somme, avaient pris le contrôle,
Et, malgré leur sens de l’humour, pour un Bouddha ce n’est pas drôle.

Il enseigne des mots brutaux aux trop candides papegais,
Les Bouddhas de Taprobana font grise mine : un Portugais.

*

XXVI
Perlas de Barém (Perles de Bahraïn)

Atenta a ilha Barém, que o fundo ornado
Tem das suas perlas ricas e imitantes
À cor da Aurora

Os Lusíadas, X, 102

Entre des montagnes de sable à pic sur l’horizon, mer Rouge,
Entre des promontoires nus sous le soleil blanc, rien ne bouge.

Entre les géants embaumés qui se contemplent dans ses eaux,
La mer, zircon dans un désert sans fin traversé de chameaux,
Entre forteresses de sel ardent, dunes pétrifiées,
Immobiles escarpements d’acropoles scarifiées,
La mer calme, sans mouvement, des boutres qui semblent dormir
Attendent sur ce grand miroir que nul souffle ne fait frémir.

Le gouffre amer s’est refermé sur des corps couleur de l’ébène.

L’homme, comme si vers le fond l’appelait un chant de sirène,
En puissantes brasses franchit, plongeant, les différents degrés
D’enténèbrement et froidure à l’abord des bancs désirés,
Et dans la pénombre sa main cherche parmi les coquillages
Celui qui distille la perle aux plus iridescents nuages
Et murmure en ces profondeurs : « Cherche encore, cherche plus loin,
La plus belle… au-delà de l’air dont ton cœur a pressant besoin. »

*

XXVII
La thériaque au fond de la mer

Nas ilhas de Maldiva nace a pranta
No profundo das águas, soberana,
Cujo pomo contra o veneno urgente
É tido por antídoto excelente.

Os Lusíadas, X, 136

Maldives, peau de bronze intense et fleurs rubis des grenadiers,
Archipélagique jardin de minarets et cocotiers,
Comme on cueille au fond de la mer, à Barem, des perles nacrées,
Ici, nous dit le fils du Pinde, en traversant les eaux moirées,
Dans le gouffre silencieux aux inquiétantes floraisons,
On récolte parmi le frai d’efficaces contrepoisons.

L’un de ces pêcheurs nus, parfois tue une aquacole couleuvre,
Parfois il doit se dégager des huit bras collants d’une pieuvre,
Et parfois il retrouve épars entre les coraux arlequins
Les squelettes de compagnons brisés par les dents des requins.

Il se trouve peut-être encore un champ de cette thériaque
Dans une caverne marine, au bout d’un labyrinthe opaque,
Où tant de plongeurs courageux, ou forcenés, se sont perdus
Et qui, depuis ce jour, là-haut ne sont plus des leurs attendus.

Priez pour l’âme des noyés, heureux habitants des Maldives,
Qui ne craignez point le venin des serpents et des grandes vives.

*

XXVIII

On connaît encore assez mal les mœurs des monstres abyssaux,
Pourtant, si l’on y réfléchit, la Terre étant couverte d’eaux,
Notre monde est un grand abysse, et nous vivons à la surface
Comme si nous n’avions pour nous que deux dimensions d’espace.
N’est-il point très étrange, après avoir tout exploré,
Tout conquis du ferme relief, que doive nous rester barré
L’abîme qui fait le vrai corps de cet aqueux planétoïde ?
Sommes-nous un dépôt crasseux formé sur une peau squalide ?

GIALLISSIMO

Ces poèmes sont déjà parus sur ce blog avec une présentation et une filmographie partielle du giallo italien ici.

XXIX
Amore giallo

La main dans le gant noir ouvre un rasoir brillant,
Les yeux de Francesca, si beaux, s’écarquillant.

–Francesca, c’est ton sang qui gicle, rouge et tiède,
Sur les murs, au plafond…

                                         Tu réclames de l’aide ?
Voyons, vous êtes seuls, ton assassin et toi,
Tu ne peux demander le rempart de la loi.

Mais tu ne m’entends plus, ta vision se brouille,
Le salon disparaît, que ton liquide souille.

C’est la fin. Il l’aimait, s’en souviendra toujours.
Les amours les meilleurs sont aussi les plus courts.

*

XXX
Amore giallo 2 : Message anonyme

Bonjour, vous êtes bien chez Francesca Mori.
Je ne suis pas chez moi pour le moment, sorry,
Surtout n’hésitez pas à laisser un message :
Je vous rappellerai.

                                –Francesca n’est pas sage,
Dit une voix étrange, altérée à dessein
Mais aussi dévoilant un délire malsain,
Francesca va mourir dans d’atroces souffrances :
C’est le prix à payer pour tes intempérances.
Je vais te démembrer comme un quartier de bœuf
Dans le bustier lilas que tu portes, le neuf
Acheté mercredi sur la place des Roses
Ensemble avec des bas ; tu vois, je sais des choses,
Et toi tu sais pourquoi je vais t’écarteler,
Te vider de ton sang et puis te violer,
Immonde courtisane, écoute bien, écoute,
Cette nuit tu mourras, ne conserve aucun doute,
Et mes profonds soupirs sur ton corps en lambeaux
Diront à ton cadavre aux viscères si beaux
Mon amour, un amour plus grand que tout au monde,
Et plus noble que grand, prostituée immonde !
Me reconnais-tu là, maintenant ? Réfléchis,
Tente de deviner qui fera du hachis
De ton infâme viande, ô Francesca légère ;
Tu ne trouveras pas, c’est un épais mystère,
Et puis pour ton cerveau si petit c’est trop dur.
Je sonnerai chez toi, tu m’ouvriras, bien sûr,
Tu te plaindras qu’un fou monstrueux te harcèle.
Ma voix te paraîtra tellement irréelle…

Francesca va crever, bon débarras, adieu,
Quelle tranquillité sous le ciel calme et bleu.

*

XXXI
Pourquoi ces gouttes de sang, Dino, sur ton smoking ?

Dino, cas schizoïde, histrionesque et lâche,
Ne se rendit point compte, en relevant la hache,
Après un premier coup tombé sur le sternum
Sans, on se doute bien, le moindre ultimatum,
Alors qu’il la tenait au-dessus de sa tête
Ajustant cette fois au crâne de Suzette,
Que des gouttes de sang tombèrent sur son dos.

L’arme fendit en deux demi-melons égaux
Le chef blond jusqu’au cou, déliant les opales
Et zircons du collier comme autant de pétales
Tombant avec le vent d’une fleur en été…

Dino, d’adrénaline et de joie hébété,
Se servit tout d’abord un Campari rondelle,
Contemplant sur le mur, en juge, une aquarelle,
Puis, en ayant goûté le talent réfléchi,
Exhala le plaisir d’un gosier rafraîchi.

Trouvant son mocassin droit tâché d’une goutte
Comme un grenat, avant de reprendre la route
Il sortit de sa poche un tube mol et noir
Et cira ses souliers brillants comme un miroir.

Il se rendit alors, pour la conduire en ville,
Chez Ambrogia, brune au beau corps juvénile ;
C’est une fois là-bas, au milieu des danseurs,
Le suivant sur la piste au brouillard de sueurs,
Qu’elle vit le smoking crème brillant dans l’ombre
Dégouliner de sang en fanfreluche sombre.

*

XXXII
L’assassin porte une perruque blonde

Lucio, quel pervers immoral, se déguise
En femme pour tuer des hommes par surprise.
Il feint l’esseulement, dans un cuir noir moulé ;
Quand on lui parle, il prend un air chaste et troublé,
Nul ne peut résister à ses minauderies ;
Son teint frais, ses grands yeux, ses lèvres orfévries
Brûlent, fondent le cœur, et l’or de ses cheveux
Rendrait Don Juan même esclave ou malheureux.

Mais lorsque sa victime, aveugle d’assurance,
S’imagine toucher enfin sa récompense,
Lucio d’un rasoir lui cisaille le cou
Et profane le corps sanglant, car il est fou.

LE NOUVEAU MAGISTRAT D’OZ

XXXIII
Apologie de Socrate

Le mot « apologie » ayant un sens pénal,
Cette œuvre fanatique inocule un grand mal.

Celui qui fut frappé par la justice aveugle,
Ses propos ne sont rien, une vache qui meugle.

Le fait de ne point fuir, le pouvant, sa prison,
C’est sciemment donner à ses juges raison ;
Puisque le principal intéressé s’avoue
Coupable par ce fait, sa défense est très floue,
Si bien qu’on ne saurait dire équitablement
Que l’accusé reçut un lâche châtiment.
Que se gardent de nuire à Thémis diffamée
Les philosophaillons en mal de renommée !

Car sa désinvolture abjecte montre à nu
L’âme noire et le cœur taré du prévenu :
Ne point se prosterner devant la cour auguste,
C’est clamer que sa cause est perverse, est injuste.
Je n’enregistre rien dans ce fameux procès
Qui, s’agissant du Droit, ne montre un plein succès.

Tout homme étant mortel, comme c’était un homme,
Socrate devait boire à cette coupe, en somme.

*

XXXIV
En lisant les vers faux de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar, cintre dans l’habit vert,
L’Antiquité sordide où ton humeur nous perd
A de l’esprit français les miasmes de vinaigre
Et de l’Académie un cynisme de maigre ;
Ce qu’il faut de sclérose et de spleens durs et longs
Pour mettre les Anciens au niveau des salons,
Tu l’avais, et c’était révolutionnaire
Comme le delirium tremens d’un grabataire,
Comme un cri dans la nuit d’éthéromane nu,
Avec je ne sais quoi de gris et de chenu,
La révolution des soixante-neuvardes,
Élégance livresque et grimaces hagardes,
Comme un docteur Jekyll sous acide à Neuilly,
D’être dans les journaux en bien, d’un coup vieilli,
Et c’est dans ce passé de Grèce esclavagiste
Que tu parles de nous, en ichtyologiste
Ayant des lettres… Soit. Cependant, Yourcenar,
Tes vers alexandrins ont un air de bazar,
Car sans le dogme dur « césure à l’hémistiche »,
Ça ne se scande pas, ou l’on paraît potiche,
Ce n’est donc point métrique : eh bien, tels sont tes vers,
Ils se lisent en prose. À dire aux habits verts.

*

XXXV
La Muse

Quand je dis que je t’aime et t’appelle sylphide,
Tu pâlis de me voir regarder dans le vide,
Ou tu tournes la tête, inquiète, pour savoir
Si passe une beauté que je viendrais de voir.
Tu ne reconnais pas l’étrange créature
–Le reflet, dans mon cœur hanté, de ta nature–
Dont je te rends l’image, irréelle à tes yeux ;
Certes tu n’en dis rien, car ça reste un peu mieux
Que ton précédent flirt, et puis jouer un rôle,
C’est ta vocation d’artiste, et parfois drôle.–

C’est la Muse ! pour qui, sur l’autel de la foi,
J’en ai sacrifié de plus belles que toi.
Je n’espère donc point que tu me rendes grâce
Quand j’aurai consumé ta chair impure et grasse,
Immolé dans le feu tes entrailles, versé
Ton sang sur le pentacle et le charme dressé.

J’en ai sacrifié de plus étourdissantes,
Qui boivent désormais leurs haines impuissantes
Dans des hoquets hideux et d’horribles sanglots,
Et plongent dans leur sein le baiser de leurs crocs.

*

XXXVI
La forme de la femme

La forme de la femme est… un drôle de truc.
Je ne lis qu’un apôtre, et c’est ce bon gros Luc.

L’aveu sempiternel de tes cérémonies
Est plus grand que le monde en moi, mais tu les nies.

Bien souvent ta froideur est dure comme un roc,
Quand tu peux m’envoler sur les traces d’Enoc.

Était-ce à votre goût, ce cœur que vous mâchâtes ?
On ne le dirait point, vu que vous le crachâtes.

Je sais que tu voudrais un jour connaître Alep,
Mais comme je l’ai dit nous irons à Tam Diep.

*

XXXVII
Énigme rimée

Une simple grenouille
Portant tête de veau
Et trouvant que c’est beau,
Qui suis-je ?
                     La Franchouille.

*

XXXVIII

Tu m’épluches en silence,
Méditant mon désespoir.
Ce regard vide me lance :
« Mon troisième œil veut te voir. »

*

XXXIX
Le retour de la momie de la malédiction

Quand la gitane obèse ausculta son tarot,
Je vis sur sa moustache un léger soubresaut,
Elle dit : « Cher monsieur, je vois à quelques signes
Que je préférerais vous lire dans les lignes
De la main » et me prit en ses doigts boudinés,
Qu’elle venait hélas de porter à son nez,
La paume que je dus lui laisser retranscrire.
Surprenant son œil terne à nouveau se réduire,
Je la lui retirai : « Madame, c’est assez,
Les amis dont le sel et l’humour déplacés
M’ont amené chez vous ont bien eu de quoi rire,
Brisons là. –Ignorant, osa-telle me dire,
Mon incrédulité rendant plus cramoisi
Son déplaisant faciès dans ce salon moisi,
Sur la tête de mort de ma défunte mère,
Tu cours un grand danger imminent, mortifère :
La caisse qu’en bateau tu portes d’un pays
De sable d’où, croit-on, mes aïeux sont sortis
Dans ses planches enferme une chose maudite
Dont la sombre présence aux hommes interdite
Te portera malheur si tu ne préviens pas,
En télégraphiant au vaisseau de ce pas,
Son approche du port : qu’on la jette aux méduses
Et que Dieu fasse grâce à tes clartés obtuses. »

Je compris que Neville et Ruprecht, les gredins,
Avaient prémédité ce bateau de gandins
En concertant le tour avec la bohémienne,
Et ris par-devers moi d’avoir trompé leur peine.
J’attendais d’un moment à l’autre mon trésor,
Une momie intacte et jaune de Louxor.

La voilà ! Je n’ai plus qu’à rompre ces liens…

–Un gendarme, alerté par des cris inhumains,
Trouva dans son manoir le cadavre livide
De l’émir Abdoullah, près d’une caisse vide.

*

XL
L’émir Abdoullah enquête à Chinatown

La secte du dragon noir contrôle le port ;
Celle du dragon rouge a droit de vie et mort
Sur tous les blanchisseurs bridés de ces parages,
Le dragon d’or écume, exigeant sur les gages,
Ce qu’on appelle là restaurants ; les tripots
Sont au dragon puant, comme les entrepôts,
À moins que je n’impute à l’un ce que fait l’autre.
Le parrain de chacune est un genre d’apôtre,
Un vieillard décrépit en contact permanent
Avec les faux esprits d’un culte inconvenant,
Dans des vases gardés par d’horribles eunuques,
Immigrés illégaux des farouches Moluques,
Mais la police veille et ces rites sournois
Bientôt éprouveront la rigueur de nos lois.

Djeddah depuis toujours fait commerce d’épices
Mais la raison, messieurs, pour que ces maléfices
Prospèrent sur le sol du Royaume sacré
Des Saoud, protecteurs des Lieux saints, célébré
Par l’Oumma tout entière et de très nombreux cafres,
Que peut-elle bien être ? Et que seront les affres
De notre conscience au jour du Jugement
Si nous avons laissé sans juste châtiment,
Sous prétexte d’ouvrir nos sacs aux bénéfices
Pleuvant de ces koufar au front de pain d’épices,
Le koufr impertinent de leur duplicité ?
Je veux voir le courroux dans vos yeux irrité,
Car pourquoi le saint Livre interdit-il l’usure
Si nous ouvrons nos ports à la recette impure,
À ces pieux lotos d’abomination ?
Je n’ose imaginer que vous ne criiez non !

Messieurs, si la vertu, si le patriotisme,
Si la haine du shirk et du socialisme
Enflamment comme il sied vos fronts de noble ardeur,
Donnez-moi le mandat d’arrêt dont j’ai l’honneur,
Pour la foi dans le vrai que le Bédouin confesse,
De porter à vos pieds la doléance expresse.

*

XLI
Le Pétomane avec un grand P

In memoriam Joseph Pujol (1857-1945), par qui la France s’est à jamais illustrée dans l’art du pétomane.
Aux grands hommes la Patrie reconnaissante.

L’Apogée

Joseph, quand tu proutais sur scène, quels fous rires !
Quelles ovations, quels rappels, quels délires !
Hurlant, le tout-Paris de rire s’écroulait
Et se roulait par terre ; en chœur on s’étranglait ;
Le personnel devait décorseter les dames,
Qui, rouges, devenaient de vrais hippopotames,
Risquant l’effacement dans une explosion.
Jamais un art ne vit autant de passion
Avec sa catharsis éthique déchaînée.
Cette histoire ne peut même être imaginée
Tellement tu vas haut sur les cimes de l’art.
Ton nom est comparable au seul nom de Mozart.
Le retentissement énorme de tes caisses
Transportait les Français en d’extatiques liesses,
Les chants que solfiaient tes pets les plus foireux
Offraient à ce pays d’être le plus heureux.

C’était au Moulin-Rouge, où se fit ta fortune.
Le magnat, le banquier, l’orateur de tribune,
L’icoglan étranger, ministres, présidents,
Comblaient ton opéra de leurs éclats stridents,
Et tu n’étais pas moins riche et puissant et grave
Qu’eux tous car l’univers, Joseph, fut ton esclave.

Quelque poète abscons† te diffame, en bavant ?
Qu’importe ! Autant, Joseph, en emporte le vent.

La Chute

Qui croirait que ces faits, dont se pâment les Muses
En entendant jouer tes suaves cornemuses,
Ton crépitant clairon, ton pipeau fulminant,
Seraient –qui ?– le prélude au drame hallucinant
Que je dois à présent décrire : en cette gloire,
En cette gloire immense et surérogatoire
Que nul n’a reconquise après toi comme alors,
Survint la tragédie, après tant de transports,
Joseph, quand tu voulus prouter la Marseillaise.

Bien que l’idée en soi ne fût pas si mauvaise,
Hélas ! le Cabinet, qui fut ton commensal,
Oyant interpréter l’hymne national
Par le fion divin du plus grand Pétomane,
S’avisa tout à coup que cet art est insane.

Fin

Guillaume Apollinaire, qui a écrit contre l’art du pétomane dans Le Poète assassiné (cet art y est présenté comme un exemple recommandable et sain de spectacle par un moraliste à dessein ridicule), à l’époque où Pujol triomphait.

*

XLII

J’ai voulu le bonheur avec toi partagé ;
Tu t’en vas, des sanglots dans ton cœur affligé.

Pardonne-moi, Philis, car malgré tout je t’aime,
Apprends-moi que l’on peut vivre hors d’un poème !

Je t’aime et n’ai pas su te le dire ! ô là-bas
Tu vis sans mon amour ; Philis, ne me hais pas.

*

XLIII
Je hais la poésie…

…qui ne m’a pas permis de vivre en philosophe
Alors qu’être mortel est une catastrophe,
Qui m’a traîné d’ennuis en dégoûts préconçus
Et vu tous mes espoirs par avance déçus,
Qui de force me met la livrée insultante
D’un clown à poignarder pour sa mine effrayante,
Le philosophe-clown ! et non, comme la loi
Dans Platon le voudrait, le philosophe-roi.

Je hais de toujours vivre à l’écoute de Muses :
Des femmes ! ou plutôt un convent de Méduses.

Je hais cette torture insane du cerveau
Dont je ne conçois plus que ce puisse être beau.

Je hais cette babouine à l’évidence folle
Qui me persécuta d’une amitié frivole
Et quand, par si constante obsession traqué,
Je cédai, s’éloigna, me laissant détraqué.

Je hais Philis, Clitandre, Aminte et Galatée,
Doris, Cassandre, Elvire, Hélène, Clitotée,
Chimène, Laïla, mais même si j’aimais,
Comme le Camões, même si j’acclamais
Une Négresse noire au milieu de la flore
D’Afrique en bord de mer, je haïrais encore
Cette inspiration, nouvelle par ici,
Car je hais Zerbinette, Alcmène, Audrey, Lucy…

Je hais ce dont personne à ce jour ne peut dire
Si le genre humain, sans, serait meilleur ou pire.

LA ROSE ET LES CENDRES
(1991-1992)

Encore un reste de poésies anciennes, dont les autres sont éparpillées parmi les précédents livres, ce choix ayant séparé ce qui ne devait pas l’être.

XLIV

Entrouvre le portail cueille les roses noires
Traversant le jardin aux mille illusions
Perds tout et sois heureux c’est autant de victoires
Heureux d’aimer la nue et les évasions

Laisse couler ton sang sur la neige éternelle
Le poison sur le drap qui recouvre les morts
Souffre et ne fais pitié qu’à la Mère immortelle
Pleure on rira de toi les riches et les forts

Et maintenant le feu se déchire dans l’ombre
Pour dissoudre ta chair et la semer au vent
Jette sur ton chemin des pétales sans nombre
Noirs rouges violets au vent
                                                au vent
                                                                 souvent

*

XLV

Si belle
La nuit
S’enfuit
Charnelle

Cruelle
Et lui
Sans bruit
T’appelle

Douleur
Du cœur
Il t’aime

Trop fort
S’endort
Tout blême

*

XLVI

Malade de la vie ombre à jamais perdue
Cherchant loin des parfums l’intérêt pour l’amour
Il allait morne et lent la pitié défendue
Vers ses rêves de laid dans ses tourments de sourd

Il crut être aimé fou ! crut en la confiance
Si tôt aimé si tôt trahi si tôt tout seul
Vagabond vagabond reprends donc ton errance
Tout seul adieu bien seul seul absolument seul

*

XLVII

Et quand le vent soufflait sur ses rêves de femme
Balayant déblayant les désirs amoureux
Et que le cœur crevé séparé de sa flamme
On le voyait errer étrange et malheureux

Il aimait à mourir pâle et mal-héroïque
Comme mourut le Christ suspendu sur la Croix
Et la voix de l’humain sermon ou bien supplique
Laissait dans son oreille un murmure d’effroi

Nul n’a baisé sa chair que les lèvres des ombres
Quand la fièvre rongeait son crâne plein de ciel
La brume bavait folle à ses deux tempes sombres
Toutes ses voluptés ses hontes et son fiel

Quand on le vit pleurer tassé dans un coin frêle
Une femme riait empreinte dans deux bras
Elle heureuse lui mort lui malade elle belle
Solitude des cieux…
                                 Froids…
                                                          Mortuaires draps…

*

XLVIII

Plic ploc
La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
D’aimer
Courir
S’armer
Souffrir
Plic ploc

Cheveux
Trempés
Aveux
Trompés
Plic ploc

Je t’aime
Et même
Je meurs
Adieu

Des cœurs
Qui passent
Effacent
La pluie
Adieu

La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
Adieu

*

XLIX
Rimbaldienne

Cheveux longs pipe au clair avale les nuages
Avance heureux d’un peu de ciel et de soleil
Sur les chemins du blé lieu des vagabondages
Seul et pourtant aimé le sourire vermeil

Les mains dans les longs trous les yeux vers les navires
Des ports ensommeillés la nuit des parfums lourds
Beau comme un romano vagabond des délires
Fuyant l’embaumement dans les caves des sourds

En tout endroit dérange et fais rire les folles
Nulle part à ta place où le monde se vend
En retard sur le vide amoureux de paroles
Ton cœur ne pleure pas il engloutit le vent

*

L
Les Amours femmes

Quand l’amour a réduit leurs êtres à des corps
Étouffés de désirs longs brûlants et languides
Et que les nuits d’été pétrissent leurs efforts
En des voiles de chair blancs affolés avides

Les femmes que tout veut et qui ne veulent rien
Substance de plaisir parfums forts de luxure
S’enlacent dans le noir où nul ne se souvient
Du blasphème fécond de leur étreinte impure

Glissant d’entre leurs dents s’échappent des soupirs
Ou bien encore un cri de leurs lèvres mouillées
S’écoule sur leur peau ces intangibles cuirs
D’évanescents contacts et peines fourvoyées

Les mains vont sur les seins les lèvres sur les fleurs
Feux s’épanouissant dans le creux de leur ventre
Et quand l’air est empli de pesantes odeurs
La brise du soir bleu fraîche dans l’ombre rentre

*

LI

Folle elle a peint le ciel en bleu
Elle a fait briller le soleil
Quand elle pleure lasse il pleut
L’Amour à sa chair est pareil

Quand elle aime c’est triste et beau
C’est une rivière de sang
Et mon cœur comme un blanc bateau
Sur ce lit splendide descend

Je n’aimerai qu’elle je crois
Elle a fait tournoyer mes cieux
Autour des ongles de ses doigts
Autour de son sein merveilleux

Chutes les feuilles de cristal
À ses pieds laissent leur beauté
Cette nuit pour nous rendre au bal
Elle ira nue et moi tenté

*

LII

Il descendit sur les terrasses
Pleines du soleil des amants
Où les panthères se prélassent
Tièdes près des bains endormants

Des fleurs rouges ouvraient les lèvres
Empreintes de désirs ardents
Dans leurs jeux on sentait les fièvres
De nuits aux parfums décadents

Et son regard scrutait le vide
Pour trouver les noms du bonheur
Mais le silence était aride
Stérile et fier de sa laideur

Las dans les cieux son cœur se perche
Rongé par la haine à son tour
Le bonheur n’est pas mais l’on cherche
Et les vierges ont fait l’amour

*

LIII

Puisqu’en son cœur pour moi il n’y a pas de place
Puisqu’elle m’a chassé de ses jours de ses nuits
Puisque je ne suis rien souvenir qui s’efface
Je ne veux plus rester parmi les tristes bruits

Seize ans et déjà las de la triste existence
Que me restera-t-il d’un langoureux soupir
Qu’elle poussait parfois en une longue danse
Rien mon Dieu j’ai le choix l’oublier ou mourir

*

LIV

J’aime revenir en ce lieu
Où l’on allait parfois ensemble
Tout est fini je crois mon Dieu
Elle est bien partie il me semble

C’est un lieu qui n’a ni couleur
Ni voix sans elle ni d’arôme
Ici j’ai toujours un peu peur
De la voir elle ou son fantôme

À SUIVRE

LV

Ce dernier poème est le premier d’un chapitre du prochain recueil, chapitre dont il annonce le contenu.

Le dictateur tuait chaque jour un poète
De sa main, pénétrant dans la prison secrète,
Exact, à la même heure en fin d’après-midi ;
On avait ficelé sur un siège, étourdi,
Insulté, bâillonné l’espion anarchiste
Dans une chambre sombre où, seul et parfois triste,
Ce dernier attendait de connaître son sort ;
C’est alors que, rompant le silence de mort,
Entrait, majestueux, le Président à vie
En personne : un honneur qu’en principe on envie.
Le dictateur voulait, un pistolet en main,
Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin,
Tenir quelques propos lui dévoilant son âme
–Il fallait cependant être homme et non point femme,
Le sexe étant la chose afférente aux geôliers–.
Ensuite il remontait la paire d’escaliers
Et pressait son chauffeur de le conduire en ville,
Au cotillon offert par quelque lâche édile.

Un copiste inconnu, pour la postérité
A retranscrit un choix de cette cruauté.

FIN

4 comments

  1. florentboucharel

    ANNEXE

    Traduction française des passages cités des Lusiades de Camões, dans la version rimée (de manière pas toujours correcte au point de vue de la prosodie) de Hyacinthe Garin parue en 1889 et rééditée en 2015 dans la collection Poésie/Gallimard.

    IX, 3

    Gida, sur la mer Rouge, est le port magnifique
    Entrepôt des produits et trafic du Levant,
    Un important commerce en ces lieux se pratique
    Et fructueux impôts en perçoit le Sultan.

    V, 11

    Nous passons les Dorcades ; là dans les temps antiques
    Vivaient privées de vue, en triste obscurité,
    Les Gorgones, trois sœurs, n’ayant qu’un œil unique,
    S’en servant tour à tour pour jouir de la clarté.
    Toi seule, Neptuna, rafraîchissant dans l’onde
    Tes vieux membres flétris, ta chevelure immonde,
    Tu remplis cette plage et les sables ardents
    De vipères à foison, de venimeux serpents.

    X, 51

    L’île Taprobana, que l’antiquité vante,
    Si belle, si fertile, de nos jours Ceylan,
    Fournissant les épices et l’écorce odorante
    Que tout le Monde entier recherche avidement,
    Payera grand tribut de son commerce immense,
    Quand malgré ses efforts et terrible défense
    On verra fluctuant sur le fort Colombo
    Des Lusitains vainqueurs le glorieux drapeau.

    X, 102

    Voilà l’île Barin ; dans ses eaux transparentes
    On pêche dans le fond ces perles chatoyantes
    Des couleurs de l’Aurore

    X, 136

    Dans les profondes eaux entourant les Maldives
    Existe dans le fond la plante curative,
    Dont le fruit au poison mortel et violent
    Apporte un antidote infaillible, excellent.

  2. Marc ANDRIOT

    C’est un beau voyage que ce nouveau recueil du Poète Florent Boucharel . C’est un beau voyage vers le Soleil et ses femmes, vers l’orientalisme du 19ème siècle et du 20ème siècle. On y trouve les figures du bel amant, l’Emir Abdullah, mais aussi du Poète Voyant Rimbaud. Et bien sûre ” le téléphone d’or” . Ainsi que les Américains, les Japonais et Vasco de Gama. Que l’on soit sous les charmes des alexandrins ou des vers libres, c’est un beau voyage avec le Poète et ses Muses. A LIRE !!!!! Bravo à Melle Boucharel pour son Portrait de l’ Emir Abdullah !!!!!!

  3. Pingback: Réexamen de la relation entre Verlaine et Rimbaud | florent boucharel AD-FREE

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