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Les chasseurs de trésors et autres poèmes de Verner von Heidenstam

Le poète suédois Verner von Heidenstam (1859-1940) reçut le Prix Nobel de littérature en 1916 (pendant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il prit parti pour les puissances centrales). Son œuvre est peu traduite en français : un recueil de nouvelles, Les Carolins, sorte d’épopée des soldats de Charles XII au dix-huitième siècle, et quelques poèmes épars qui n’ont jamais été réunis.

Les traductions qui suivent sont tirées tout d’abord de son premier recueil, Pèlerinage, années d’errance (Vallfart och vandringsår), paru en 1888 et qui rendit Heidenstam d’emblée célèbre. La forme mêle prose et vers. Le recueil se compose de trois parties : « Souvenirs et mythes de l’Orient », « Pensées de la solitude », « Est et Ouest ». Notre choix a porté sur les deux premières parties. La première est à la manière des Mille et Une Nuits, avec des contes et paraboles situés dans un Orient de légende. Certaines de ces histoires, « Le diadème du Grand Moghol », « Les trois questions », reprennent des trames existantes de contes orientaux connus, d’autres, comme « Les chasseurs de trésors », sont des créations personnelles ; la critique considère la part de l’invention personnelle prépondérante.

Une seconde source pour les présentes traductions est la série de six poèmes Un peuple (Ett folk), de 1902, incluse dans le recueil de 1915 Nouveaux Poèmes (Nya Dikter). Cette série est bien connue en Suède, pour avoir été mise en musique par le compositeur Wilhelm Stenhammar (cantate pour baryton, 1904-1905). Nous en avons traduit les poèmes 1, 5 et 6.

Heidenstam fut élu à l’Académie suédoise en 1912, au siège de Carl David af Wirsén : le lecteur peut se reporter à nos traductions de Wirsén (ici) pour, en introduction, quelques autres éléments concernant la situation de Heidenstam dans les lettres suédoises.

Portrait de Verner von Heidenstam par Oscar Björck, ca. 1900.

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Pèlerinage, années d’errance
(Vallfart och vandringsår, 1888)

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Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur… (En vinterdag i veckan före kyndelsmässan…)

Un jour d’hiver, la semaine précédant la chandeleur, Pâris1, le protégé des dieux, eut l’idée de fourrer son manteau de peau de renard et d’aller guetter les loups sur les monts Sevo2.

C’est là que le trouvèrent les trois tempéraments nationaux du Nord, trois frères. Le premier, un pêcheur, était vêtu grossièrement, allait pieds nus, avait des façons rudes, mais deux grands yeux naïfs éclairaient son visage morose d’homme des mers du Nord buriné par le vent.

Le deuxième, un cordonnier, était très laid, bien qu’il eût les mêmes grands yeux naïfs que son grand frère. Court et bossu, avec des talons usés, il portait au-dessus des yeux une visière de carton vert. Il était très vif et fredonnait sans cesse une chanson, enjouée et dissonante, non pour les oreilles mais pour les pieds.

Le troisième, militaire en retraite, n’avait pas les grands yeux naïfs des deux autres. Ses yeux à lui étaient plus réfléchis, un peu frivoles. Mais il était grand, de belles proportions, et son habit, soigné. Avec un geste inimitable de la plus exquise courtoisie, il avait offert le bras à ses frères. Des trois c’était l’aristocrate, et il avait même gardé l’ancienne coutume de cirer sa moustache pour lui donner forme.

Les trois frères, qui pendant leur temps libre avaient l’habitude de raconter des histoires, s’étaient querellés sur le point de savoir lequel d’entre eux était le conteur le plus habile.

C’est pourquoi ils se tenaient bras dessus, bras dessous devant Pâris. Cependant, ils ne lui demandèrent pas de désigner le meilleur conteur, car alors un seul d’entre eux s’en retournerait content tandis que les deux autres seraient dépités. Ils lui demandèrent à la place de bien vouloir déposer un baiser sur le front de celui qui avait le moins de chances de l’emporter, car celui-là seul, alors, s’en retournerait dépité, tandis que les deux autres seraient contents.

Pâris les considéra un moment, tandis que la neige tombait. Enfin, il baisa rapidement le soldat sur la tempe. « Il est impossible, lui murmura-t-il, de bien conter sans les grands yeux naïfs de tes frères, tout est fabriqué, artificiel ! »

Mais nous, enfants adultes du soldat, qui vivons au pied de la montagne, devons-nous rire ou pleurer ? Comment ne pas voir que le protégé des dieux en a correctement jugé !

1 Pâris : Le récit est un nouveau « jugement de Pâris » (dans l’Iliade, Pâris est appelé à désigner la plus belle entre Héra, Athéna et Aphrodite). Il paraît plus douteux que ce fût aussi pour Heidenstam un moyen de désigner la capitale de la France comme arbitre culturel. L’homonymie est certes parfaite en suédois, et il existait à l’époque un phototropisme attirant les intellectuels et artistes scandinaves à Paris ; cependant, le premier recueil de Heidenstam, ici traduit en partie, était une réaction au naturalisme d’influence française dominant à l’époque les lettres suédoises.

2 Les monts Sevo : Traduction de Seveberget, du latin Sevo mons, nom que les Romains, dans leur vaste connaissance du monde, donnaient aux Alpes scandinaves ou Scandes (Skanderna), chaîne de montagnes s’étendant sur une grande partie de la frontière entre la Suède et la Norvège.

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Souvenirs et mythes de l’Orient
(Österländska minnen och myter)

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Les chasseurs de trésors (Skattgrävarna)

À Téhéran, à la porte de la cité, les six plus grands fainéants du quartier passaient leur temps à casser des noix au soleil. Dans l’encorbellement peint en rouge de la maison la plus proche était Abou Youssouf, avec son long manteau fourré, sa barbe pointue, sa tête rasée, au milieu de nombreux rouleaux de parchemin – car Abou Youssouf était copiste.

Ses profonds yeux noirs brillèrent
sous le sombre turban.
Il serra son poing décharné
et frappa contre la fenêtre.

Il caressait son crâne chauve.
« Ô vous, les paresseux, savez-vous ?
Seul vit heureux et content
celui qui vit pour quelque chose ! »

En disant cela, il fit tomber comme par accident un rouleau de parchemin dans la rue. Ce parchemin contenait des informations au sujet d’une série de chambres mortuaires taillées dans la roche à l’intérieur de la montagne derrière la ville, sépultures pleines de richesses mais qui furent oubliées au cours du temps. Dans la première chambre se trouvait une somme d’argent, dans la deuxième une somme du double, dans la troisième une somme du double de la deuxième, et ainsi de suite sur des milles.

Abou Youssouf referma la fenêtre de l’oriel, balaya de la main les escarbilles de son narguilé glougloutant, et se replongea dans son travail. Quand, au bout de quelques années, un soir il releva les yeux depuis l’oriel, il fut étonné. Trois fainéants qui dormaient auparavant sur le dos s’étaient retournés sur le ventre, mais les trois autres se tenaient à distance et jetaient de la terre et des cendres sur leurs cheveux en sanglotant. Le grand soleil du soir étendait leurs ombres sur le désert.

« Ah ! Youssouf », cria l’un d’eux, tirant de son caftan le parchemin qui était tombé dans la rue et ajustant sur son nez de grandes lunettes à montures d’écailles, « moi qui étais le plus malin, j’appris à lire pour déchiffrer ce document, et je suis devenu tellement myope à force de lire que je ne peux plus distinguer ta barbe de ton visage. »

« Ah ! Youssouf », cria le second, « pour calculer la position des chambres, moi qui avais meilleure mémoire, j’appris les mathématiques, mathesis pura, et me suis détraqué le cerveau. Vois un peu ! Si l’on approxime la ligne de crête de la montagne à 5.000 pieds et qu’on appelle cette ligne AB… Bon Dieu ! »

« Ah ! Youssouf », cria le troisième, en crachant par terre, « moi qui étais le plus bête mais aussi le plus musclé, j’ai manié le pic et la pioche et suis maintenant complètement voûté. Dans la chambre la plus proche du flanc de la montagne, vois-tu, se trouvait seulement un sou de cuivre, dans la suivante le double, soit deux sous de cuivre, et ainsi du long. Ce n’est qu’au bout de trois ans de travail que nous avons aujourd’hui trouvé dans la dixième chambre le premier sou d’argent. Eh quoi ! est-ce là la récompense d’un tel travail ? Mais le trésor de la chambre la plus enfoncée dans la montagne doit être prodigieux, et le savoir ne nous laisse plus aucun repos dans la vie. Youssouf, Youssouf ! pourquoi ne nous laissais-tu pas casser des noix au soleil ? »

Alors Youssouf se détourna et pleura.
Il referma la fenêtre de l’oriel.
Mais moi qui ai combattu mes combats,
je sais qu’il est encore de ce monde.

Il donne ses conseils à la porte de la ville,
et par le moindre trou de serrure.
Or celui qui veut atteindre un but
se croit en chasse mais finit par remarquer
que, tenu par un fil magique,
il est entraîné par sa proie,
trop fatigué pour faire usage de son arme,
trop enlacé pour se dégager.
Le but qu’il poursuit, c’est
un cheval au galop tirant son char.

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Le diadème du Grand Moghol (Moguls kungaring)

Il y avait cent ans qu’avait disparu
le diadème du Grand Moghol.
On le cherchait dans les puits,
on le cherchait autour de la ville.

L’écoutant raconter,
Hafiz l’éboueur
un jour abandonna sa poubelle
sur la grande place.
« La poubelle, mes frères,
d’année en année devient plus lourde.
Je trouverai le diadème royal
et le poserai sur ma tête ! »

Avec le pic, la pioche et la pelle,
il chercha jour et nuit.
Mais il ne put jamais trouver
le diadème doré.

Au lever du soleil,
quand il se hâtait le long des murs,
les gens avaient pris l’habitude
de lui jeter des œufs pourris.

Il pleurait. Il priait. Il creusait.
Quand, le soir, il ôtait
son turban au moment du bain,
ses cheveux de jeune homme étaient gris.

Mais le frère d’Hafiz, Umballa,
resta tranquillement couché sur la place.
Il prenait le soleil comme les autres,
en se grattant le dos.
Il ronflait aux moustiques
et souriait aux puces ;
quand un taon s’approchait de trop,
il envoyait un coup.
– Contre quatre sous
il enlevait les ordures.

Et, le voyant, les gens
se bouchaient le nez,
toutes les portes se fermaient
comme d’elles-mêmes,
et le marchand de fruits
éloignait son étal ;
car sa poubelle emplissait
le quartier de son odeur.

En dehors de la ville,
il vida la poubelle.
Parmi les feuilles de salade pourries
se trouvait le diadème du Grand Moghol !

Resté cent ans hors de portée
de la lumière et des coups de pioche,
l’objet retrouvé couronna
la frange noire d’Umballa.

Des portes en fer à cheval
s’en vint le peuple en habits de fête.
Et le boulanger, qui la nuit
avait des visions sans fin,
qui rêvait qu’il trouvait dans sa pâte
le diadème royal,
qui rêva si longtemps
que le soleil brûlait à sa fenêtre,
laissa le pain dans le four,
sortit en brandissant une huche
dont il répandit la farine, si bien que la route
fut blanche aussi loin que portait le regard.
Et le forgeron, qui dans ses ruminations
laissait à ses pieds le marteau,
se mit à battre joyeusement sur l’enclume,
si bien que la suie tourbillonnait dans l’air.
Et le tapissier, qui restait tout pâle
dans la fumée de sa pipe,
couvrit sa bête de soie
et de fil d’argent.

Il vint et habilla la poubelle
de feuilles fraîches de figuier,
de perles et de rubis,
de brocart étincelant.
Et haut sur la poubelle, en triomphe on porta,
sous le tonnerre des darboukas,
Umballa, la merveille de l’Orient !

Alors le triomphal
Umballa dit à son frère,
tandis que l’eunuque noir
balayait de délicates plumes d’ibis
la poussière de ses souliers :
« Alors, Hafiz, le diadème royal ? »

Le pâle Hafiz à genoux tomba,
au milieu de la foule joyeuse,
le front pressé contre terre ;
mais ses cheveux étaient blancs.

Dans son cœur il plongea
la lame courbe de son poignard :
« Tu trouvas la couronne dans les ordures,
je l’ai cherchée avec ma vie. »

La descendance d’Umballa
jouit depuis lors de tous les biens.
Si l’atout est carreau,
elle tient l’as.

Qu’Hafiz lui-même ait laissé des enfants,
je le sais, moi, jeune d’années,
ayant aujourd’hui vu sur ma Bible tomber
un de mes premiers cheveux gris.

*

Le nuage (Molnet)

Dans les jardins d’Harsan aux arbres luxuriants,
où les oiseaux sauvages pondent et gazouillent,
dans l’ombre s’ouvre une large fontaine,
dont l’onde est à la fois immobile et sombre.
Et la légende raconte que si, quand quelqu’un y reflète
distraitement son visage un instant,
un nuage dérive à la surface de l’eau,
cette personne souffrira d’un amour sans espoir.

Dans la bambouseraie avance une jeune négresse.
Sur ses bras luisants les bijoux étincèlent,
et l’éventail au manche de nacre
est serré sous la boucle de sa ceinture,
présents de son maître, qui jura
qu’il n’aimait rien plus qu’elle au monde.
Elle retient son souffle, se penche en silence
en écartant de la main le rideau de verdure,
s’ouvrant un chemin dans le lacis
des pampres sauvages et des feuilles de bananier.
Elle ne s’arrête qu’une fois trouvée
la dormante fontaine de la légende.

Elle pose alors sa tête dans sa main noire
et regarde, souffle coupé, la bordure de marbre.
Ses cheveux de laine entourent son front.
La chemise glisse peu à peu sur l’épaule.
À ses yeux brillants des larmes montent
– mais tout est silencieux, les feuilles, les oiseaux se taisent,
et sur le miroir lisse du bassin
passe, gris de cendre, frangé d’argent, un nuage.

*

Les trois questions (De tre frågorna)

À Derr, en Nubie, se trouve une statue d’Isis,
parmi des ruines millénaires écroulées,
à un jet de pierre seulement du bassin du temple.
Et le nègre croit que s’il vient, au clair de lune,
en habit blanc et turban blanc
au pied de la statue par une nuit de ramadan
et jette trois pierres, qu’il aura d’abord noircies
au-dessus du feu de camp,
dans le bassin, quand la lune brille le plus,
il recevra la réponse à trois grandes questions.

Si les trois pierres tombent dans le miroir d’eau,
il sera heureux en amour, vivra
quatre-vingt-dix ans, et mourra émir,
et sa renommée couvrira les quatre coins du Soudan.

Il fait nuit. Un nègre de haute taille
écarte les tamaris et s’arrête.
Dans la lumière bleutée luit son turban de mousseline.
Et l’on peut voir sur son visage noir
ses lèvres rouges comme un sillon écarlate
près d’une outre de vin.

La lune du désert est si claire, si grande
que toutes choses ont l’éclat du jour. Fait-il jour déjà ?
Les montagnes jaunes semblent une almée
nue dans de la gaze bleutée.

Il se tient près de la statue, accroupi derrière le tronc
du plus proche palmier. Il lève brusquement la main.
Mais la pierre tombe, lourdement, devant le bassin.
Son nom ne sera jamais grand au pays du Soudan !
Il arrache le turban qui se défait
et lance la deuxième pierre noire. Elle tombe
loin de l’autre côté du bassin, dans le lacis des arbres ;
augure de mort, de tombe prématurée !

Désespéré, béant, les poings serrés,
il se tourne, comme en prière, vers la statue d’Isis.
Il sait que ce qu’il désire le plus posséder
dépend de la dernière pierre, comme d’un jet de dés ;
car si elle tombe dans le bassin, il est certain que,
même s’il meurt jeune parmi les miséreux des rues,
son amour ardent comme le désert
à son but auparavant sera parvenu.

Il lance la pierre, oublieux de tout autour de lui.
Deux gouttes de sueur glacée lui coulent le long des tempes.
À la surface du bassin, suivant un bruit de floc,
s’agrandit un disque à la bordure d’argent.

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Pourquoi c’est possible (Varför det är möjligt)

À l’ouest de la mer Morte, j’avais mon hébergement dans un cloître du désert. À l’aube, en regardant depuis une terrasse cette étendue grandiose et sans vie, je me mis à penser – aux hommes !

Ils ne sont pas mauvais. Ils sont plutôt pitoyables, usent de grands mots mais personne ne peut s’y fier. Plus je réfléchissais, plus je devenais agité. À la fin, me dressant, je criai : « Comment est-il possible de ne pas mépriser les hommes, comment est-ce possible ? »

À ce moment, un jeune juif s’approcha, dont les pantoufles claquaient contre le pavé de la cour vide du cloître. Il portait selon la coutume un chapeau de velours rond et de noires papillotes de cheveux le long des tempes. Dans une main il tenait L’Histoire des Juifs de Josèphe, dans l’autre une lanterne de corne3 allumée. Mais les manches de son caftan étaient rapiécées, et ses pantoufles usées. Avant même qu’il ne fût près de moi, il commença de me faire signe, mais je lui fis non de la tête.

Cependant, comme il s’était arrêté dans la cour et continuai de me faire signe, j’allai vers lui.

« Je vais te montrer pourquoi il est possible de ne pas mépriser les hommes », murmura-t-il, et il ouvrit une porte basse près de l’entrée du réfectoire. Il me conduisit le long d’un étroit escalier, droit et si démesurément long que l’entrée derrière nous ne parut enfin pas plus grande qu’un chas d’aiguille. Nous pénétrâmes dans une étroite chambre mortuaire. Des essaims de chauves-souris voletèrent en piaillant autour de la lanterne de corne. Au sol gisait une momie, dont le front large et les os faciaux proéminents témoignaient de la puissance quasi préhistorique de l’homme auquel avait appartenu ce visage. 

Le juif me retint d’avancer. D’une voix si convaincante, si tremblante d’angoisse que je voulus ne l’avoir jamais suivi, il soupira, en montrant la momie : « C’est Dieu ! »

De qui d’autre osait-il affirmer une telle chose, si ce n’est de l’homme qui créa le judaïsme, je veux dire Moïse. C’est l’un des trois ou quatre noms qui permanent des temps immémoriaux, ainsi que des obélisques au-dessus de cités ensevelies. Sur son front repose le judaïsme, dans sa main droite le christianisme et dans sa gauche l’islam, et tous les prophètes sont réunis comme des nains entre ses pieds. Longtemps sa cape fut suspendue à la voûte du ciel, occultant tout sauf lui-même. Nous entendons encore le tonnerre de son poing fermé quand nous peignons en noir et blanc ce qu’on appelle le bien et le mal.

Tâtonnant des mains contre les murs, je courus à grandes enjambées dans l’escalier vers la sortie. Derrière moi j’entendais le claquement des pantoufles du juif. Quand je me retrouvai à l’air libre, le juif se pencha par-dessus mon épaule et demanda : « Comprends-tu maintenant pourquoi il est possible de ne pas mépriser l’humanité ? Ce n’est pas pour elle, cria-t-il en faisant du doigt le tour de l’horizon, mais pour les quelques grands hommes que l’on doit admirer ! »

3 Lanterne de corne : Hornlykta, lanterne dont les carreaux ne sont pas en verre mais en corne. C’était le matériau le plus courant des lanternes au Moyen Âge.

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Que dois-je croire ? (Vad skall jag tro?)

Ndt. Ce poème décrit le pillage du temple de Somnath en Inde par Mahmoud de Ghazni en 1025-1026. L’histoire racontée par le poème est une invention de Heidenstam, cependant elle s’inspire d’un récit des chroniques persanes selon lequel Mahmoud aurait été approché par des brahmanes lui demandant, en échange d’argent, d’épargner la statue. Mahmoud aurait répondu qu’il préférait être connu comme briseur plutôt que comme revendeur d’idoles. L’idole brisée, on découvrit à l’intérieur un trésor. L’historiographie contemporaine révoque en doute l’authenticité du récit – que l’on trouve encore dans Gibbon –, bien qu’il soit certain que le temple renfermait d’immenses richesses.

Quand Mahmoud-Khan, en fureur échevelée
pénétra dans la pagode pillée de Somnath,
où, parmi les colonnes qui s’élançaient
ainsi que l’éclat empoisonné de monstrueux champignons,
ses séides avaient attaché leurs chevaux fourbus
et tiraient au sort les armures et les lances ;
il brandit contre la haute et sévère statue
de Shiva, qui brillait de son enduit d’argent,
avec seize bras et l’œil exorbité,
sa vieille arme, la terreur de l’Orient,
la plus redoutable masse
que le meilleur forgeron de l’Iran
eût jamais battu
sur l’enclume.

La cour, où le soleil assombri répandait
une fantomatique lumière verte sur les bassins et la pagode,
et des chiens entravés étaient fouettés au sang4,
était noire de monde, et les casques étincelaient.
Là se trouvaient calices, éventails, parures de bayadères,
sous les rires et les clameurs, on y conduisait des femmes
par des cordes qui déchiraient leurs genoux nus,
parmi les éléphants et les dieux capturés
dont en honnêtes barbares
on avait d’abord coupé la tête par dérision,
parmi les coupes d’or sombre
et les peaux de chevreau des bazars du Cachemire.

Un brahmane chenu
s’avança devant Mahmoud-Khan.
Sa petite tête ressortait sur le fond
de son incroyablement haute coiffe
comme une patate ridée dans une tasse d’argent.
Il s’avança devant l’autel où était assis Shiva
et parla dans une précipitation fiévreuse :
« Enrage, Mahmoud-Khan, et jette cette nuit
mon corps aux anguilles de la rivière du temple,
mais dis-moi quelles pensées tu remues
derrière ton front brun au sujet de l’homme,
quand tu le dégrades si profondément,
si démesurément en toi-même ? »

Le cruel Mahmoud-Khan sourit alors de manière tellement sinistre
que même ses hommes détournèrent les yeux,
entendant au même moment sa masse d’armes s’abattre
sur la statue avec un bruit sourd comme sur une porte de cellier.
Alors, Shiva ouvert en deux,
du ventre fendu de l’idole se répandit de toutes parts,
avec les couleurs de l’arc-en-ciel, une pluie de diamants,
de saphirs, de perles, de pièces d’or et de bijoux.

Les trésors que, des années durant, le temple avait écumés
dans les harems des rajahs et les plus pauvres cabanes,
chez la veuve et l’orphelin, étincelaient
au grand jour aux pieds de la horde conquérante.
Comme des pois d’un sac renversé,
les perles précieuses s’éparpillaient sur les marches.

Alors, Mahmoud-Khan sourit à nouveau.
Il répondit au brahmane chenu de la pagode,
qui tremblait tant qu’en tintaient les onze clochettes
aux billes de rubis qu’il portait attachées
aux plis de sa robe de mousseline :
« Quand le dieu des hommes est la cassette du prêtre,
que dois-je croire au sujet des hommes eux-mêmes ? »

4 Chiens entravés : Ce que sont ces chiens est mystérieux. Qu’il y ait eu des chiens dans le temple de Somnath avant l’arrivée des conquérants est très improbable. Que les conquérants en aient amené pour les y flageller, encore plus improbable. L’idée que le poète se place au point de vue des conquérants et parle de « chiens d’infidèles » laisse l’intelligence artificielle interrogée très sceptique. Les chiens étaient-ils venus des alentours au moment du pillage, attirés par le sang des victimes ?

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Pensées de la solitude
(Ensamhetens tankar) [9/26]

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III

Quand dans ma chambre se projette l’ombre de la croix de la fenêtre
comme l’ombre
de la croix austère au-dessus d’une tombe,
ce ne sont pas des jours meilleurs que je demande ;
je me souviens des dons que je reçus enfant
– des nombreux dons si beaux que me donna la vie,
et que j’ai gaspillés.

IV

Je languis de mon pays depuis huit longues années.
Même dans mon sommeil, je sens cette langueur.
Je languis de ma maison. Je languis, où que j’aille
– mais ce n’est pas des hommes ! Je languis de la terre,
je languis des pierres où je jouais enfant.

VII

Tandis que les années passaient, je venais parfois
dans une maison entièrement vide, abandonnée,
dont les nombreuses fenêtres brillaient
de l’éclat du coucher de soleil.
Le cœur serré, j’ouvrais et refermais
une suite de pièces où nulle horloge ne balançait
son pendule luisant, où n’était aucun meuble.
C’est seulement dans la dernière pièce
que pendait au mur, dans un cadre fané,
un portrait assombri, à moitié effacé :
une jolie petite vieille habillée de noir
avec une coiffe amidonnée à l’ancienne.
Et cette femme sur la toile muette
et noire, je la vis quand j’étais enfant,
elle priait pour la paix de mes jours.
Et cette image était la seule chose épargnée
quand tout le reste avait été dispersé, la seule chose !
Cette maison vide était mon âme !

X

Si j’avais un ami, qui fût mon seul ami,
et que cet unique ami frappât un animal sans défense,
et qu’il me tendît la main – cette main
que je venais de presser avec chaleur et que j’aurais voulu presser encore –,
je ne la presserais jamais plus.

Et s’il était malade, cet ami qui n’hésita pas à frapper
un animal sans défense, et s’il avait soif,
quand je serais assis près de son lit la dernière nuit,
je remplirais d’eau le verre
et le viderais moi-même, avant de le laisser là.

XII

Je jette un filet pour t’attraper,
tu peux être sûre que tu m’aimeras !
Mais au moment où tu finiras,
un jour, par te dire :

« Je veux bien donner à ce mauvais garçon
mon cœur, ainsi qu’il m’en supplie »,
je te tournerai le dos
et composerai un joyeux poème.

XIV

À Rome, à Rome où jeune j’allai,
existe en marbre, dans le sanctuaire,
une jeune fille dont je rêve éternellement
et qui vécut jadis dans la Rome antique.

Je m’attardais, incliné contre le piédestal.
À mes lèvres fut refusé
de se poser sur les siennes, à moi qui naquis
deux mille ans trop tard.

XV

Dans le Harz, sur le chemin de la plus sombre forêt,
se trouve un grand et gris crucifix de pierre.
Et celui qui passe seul devant
s’arrête et fond en larmes.

Où trouver le temps de vitupérer la bassesse,
quand il existe tant de grandeur dont se réjouir ?
À quoi bon ma haine, quand je fonds en larmes
devant une croix penchée sur ma route ?

XVII

J’ai souvent remarqué cela,
que je suis pire que tout ce que je connais.
Je ne suis pas seulement pire que mes amis
mais aussi pire que tout ce que je méprise le plus.

Quand viendra le jour où, jeune et fort encore,
en extase je marcherai, défendrai avec ferveur
le peu de choses, pourtant grand, que j’ai pu conserver,
et sacrifierai ma vie pour une sainte cause ?

XXII

Il est une image, une vision au milieu de tant d’autres,
que ma parole ne peut exprimer que confusément.
Parmi des cèdres brille la blanche façade éclatante
d’un temple consacré à la mémoire de nos pères,
festonné, dormant comme un tombeau.
Sur le fronton flamboie en lettres géantes :
« Le sol que ton pied foule dans la danse,
tout ce dont tu jouis, tout ce qui te donne de la joie,
fut acheté par le sacrifice de tes pères. »

Autour de l’entrée, les femmes tressent le myrte.
Elles chantent tout en liant
la longue guirlande avec du fil pourpre :
« Que cette fête célèbre nos ancêtres ! »

Et le chœur répond, dans la cella du temple :
« Nous sommes les enfants de leur amour. »

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Un peuple
(Ett folk, 1899)

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Le peuple (Folket)

Le prophète Nahum parle ainsi
à Ninive, au roi d’Assyrie :
« Tes dirigeants sommeillent
et tes capitaines reposent, ô souverain,
chacun vit pour soi et ne fait rien ;
ton peuple est dispersé sur les montagnes,
et nulle voix ne le rassemble. »5
Un peuple ! Je frémis à ce mot,
si plein de chants et de lamentations,
de jugements des dieux et d’éclairs.
Je tremble tout entier à ce mot
comme devant un géant dont la tête touche les nuages,
dont le pied a brisé mes cotes
aussi facilement qu’un coquillage sur le sable.
Un peuple, un peuple ! Les flammes montent jusqu’au ciel.
Sur le sombre chemin étroit grincent les chars,
et les hommes sauvages aux peaux de bêtes féroces
et les enfants nus et les femmes émaciées
avancent, sans repos avancent,
oublient la route à mesure
et ne savent d’où ils viennent.
Quand les enfants posent la question, nul ne répond.
Alors s’avance du cercle des anciens,
avec barbe grise et manteau de laine,
surnaturel, borgne, corbeau sur l’épaule
et l’épée tirée, un homme merveilleux.
Il fait signe aux bardes – et tristement
ils chantent la patrie oubliée,
quand minuit contemple les tentes.
Il parle – et autour de la pierre du sacrifice
ensanglantée près du chêne,
place de nouvelles images de dieux,
comptant lui-même comme dieu au milieu d’eux.
Puis naît Birka6, ombragée de feuillages,
où des vaisseaux de rameurs, au chant des avirons,
ouvrent joyeusement les joncs, et sur la proue
se tient un roi de mer7 redouté de quinze ans,
à côté de sa fiancée enlevée, et saluant sa maison.
Bientôt un langage, comme un habit d’intérieur
se tisse, épouse le souffle des poitrines.
Les cloches sonnent frairie, et les siècles passent
comme l’ombre des nuées sur la terre.
Tout devient silencieux, mélancolique,
comme quand, une nuit de la Saint-Jean,
l’éclat du ciel s’allume sur le détroit et les baies ;
mais profondément caché dans le tréfond du cœur
réside l’angoisse, même quand se tait le souci.
Mon peuple, ta main est froide, mais le froid
qui te glace est celui de l’aurore.
Tes bergers dorment,
et tes capitaines, mon peuple,
vivent chacun pour soi et ne font rien.

5 Version remaniée par Heidenstam de Nahum III, 18 : « Tes bergers sommeillent, roi d’Assyrie, Tes vaillants hommes reposent ; Ton peuple est dispersé sur les montagnes, Et nul ne le rassemble. » (Louis Segond) ; « Ils dorment, tes bergers, roi d’Assur, / ils reposent, tes capitaines. / Ton peuple est dispersé sur les montagnes, / nul ne pourra plus les rassembler. » (Bible de Jérusalem)

6 Birka : Ancienne ville de Suède, fondée au huitième siècle.

7 Roi de mer : Sjökung. Comme nous l’expliquons en commentaire à la traduction d’un poème de James Rennell Rodd sur un « sea-king » (ici), les rois de mer étaient le nom de chefs vikings passant la plus grande partie de leur vie sur la mer.

*

Chant de soldat (Soldatsång)

Battez le tambour, garçons ! En avant, marche !
Hourra pour la Suède et pour le roi !
Hourra pour le Riksdag, où les vieilles barbes s’assoient,
frappent du marteau et se grattent la tête
en toussant, en regardant le plafond gris,
car il faut desserrer les cordons de la bourse !

Mais quand il s’agit de tomber pour le peuple et le roi
et de colorer la neige de son sang,
un homme ne se pèse pas comme une bourse,
tous, vieux comme jeunes, alors se valent.
C’est ça, camarades ! Entonnez le chant !
Un peuple, c’est ce que nous voulons être.

Nous voulons être un aigle qui puisse
vivre en paix dans son aire.
Que gronde le tonnerre quand roulent les tambours,
là où notre drapeau parmi les rochers gris avance.
Nous voulons être un peuple qui se fasse entendre
quand il rugit de colère.

*

Invocation et serment (Åkallan och löfte)

Et trois peuples voisins crièrent : Oublie
la grandeur que tu déposas sur la terre !
Je répondis : Lève-toi, rêve grandiose
de domination dans le Nord !
Ce rêve grandiose nous entraîne
vers l’accomplissement d’exploits nouveaux.
Ouvre nos tombeaux, non, donne-nous des hommes
de l’étude, de la couleur et de l’écrit !

Oui, donne-nous un peuple au bord de l’abîme,
où l’imbécile risque de casser le cou.
Mon peuple, il y autre chose à tenir en main
qu’une marmite égyptienne8 pleine à ras bord.
Mieux vaut que la marmite se rompe
que de vivre le cœur rouillé ;
et que nul peuple ne soit quelque chose de plus que toi,
c’est le but, quoi qu’il en coûte.

Mieux vaut être frappé par un vengeur9
que de voir les ans s’écouler en vain,
mieux vaut que notre peuple disparaisse tout entier
et que fermes et cités brûlent.
Il est plus honorable de jeter les dés
que de languir en flamme mourante.
Il est plus beau d’entendre une corde casser
que de ne jamais tendre l’arc.

Je me lève la nuit, mais tout autour c’est la paix,
seules les eaux tumultuent et bouillonnent.
Dans ma nostalgie, je serais capable de me jeter à terre
comme un guerrier en prière de la Judée.
Je ne veux pas mendier des années de soleil,
une infinité de récoltes dorées.
Destin miséricordieux, allume la foudre qui frappe
un peuple par des années de misère !

Oui, conduis-nous tous ensemble à coups de fouet,
et le plus bleu des printemps fleurira.
Tu souris, mon peuple, mais le visage figé,
et tu chantes, mais sans espoir.
Tu préfères danser dans les plis de la soie
que déchiffrer ta propre énigme.
Mon peuple, tu t’éveilleras aux exploits de la jeunesse
la nuit où tu sauras de nouveau pleurer.

Puisses-tu t’élever au-dessus de tout, fille des vicissitudes,
qui veux, timide, couvrir tes yeux.
Nous t’aimons tant que, morte,
notre amour te réveillerait.
Si la nuit n’offre plus de sommeil, si la couche devient dure,
nous ne t’abandonnerons pas pendant le voyage,
toi peuple, toi pays, toi langue, qui devins nôtre,
toi la voix de notre esprit dans le monde.

8 Marmite égyptienne : Exode XVI, 3 : « Les Israélites leur dirent : Que ne sommes-nous morts de la main de Yahvé au pays d’Égypte, quand nous étions assis auprès de la marmite de viande et mangions du pain à satiété ! À coup sûr, vous nous avez amenés dans ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude. » (Bible de Jérusalem)

9 Vengeur : Allusion aux sagas, à l’ancienne société scandinave, où les torts étaient réparés par des « vengeurs ».

Le zircon et le nard : Poèmes

En préface de mon précédent recueil, La Lune de zircon, j’expliquai la nécessaire présence du mot « zircon » dans le titre, laissant par ailleurs entendre que cet emploi, s’il restait isolé, pourrait n’être pas suffisant pour le but surnaturel que je poursuivais de cette manière. Ce pressentiment encore obscur est devenu depuis une certitude lancinante et je n’avais donc d’autre choix que de faire usage du même talisman, autrement injustifiable, pour le présent livre.

Florent Boucharel
octobre 2021

Ô Lune sur La Mecque !

Jules Laforgue

Gidá se chama o porto, aonde o trato
De todo o Roxo Mar mais florecia,
De que tinha proveito grande e grato
O Soldão que esse Reino possuía.

Os Lusíadas, IX, 3

La traduction française par Hyacinthe Garin, de 1889, des citations des Lusiades de Camões (Camoëns) émaillant le texte (ci-dessus et au chapitre 2) est donnée en annexe (dans la partie Commentaires du présent billet).

Table des matières

  • Journal de Layla Zirgoun
  • Les Lusiadoïdes
  • Giallissimo
  • Le nouveau magistrat d’Oz
  • Reliquat (1991-1992)
  • À suivre

JOURNAL DE LAYLA ZIRGOUN

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Marc Andriot

I
La romance au téléphone d’or

Décroche, ô mon émir, ton téléphone en or…
Dans mon salwar kamiz indigo de tussor,
Seule, je me languis de ton bisht amarante ;
Tenant contre ma bouche une fleur odorante,
Je rêve à ton visage et mon cœur, mon cœur bat
Si fort, si vite, quel impétueux combat,
Tendre et silencieux, quel tumulte rebelle
Dans mon sein soulevé qui te veut, qui t’appelle
Avec moi dans l’alcôve ouverte sur le soir
De palmes du jardin, comme un grand encensoir
Dulcifiant le ciel de fraîcheur vespérale,
Où le bulbul caché de sa gorge d’opale
Tire des sons divins qui charment ma langueur.
Quand la cane parfois lance son cri moqueur
De la mare aux joncs clairs, un instant d’hébétude
Me fait penser qu’elle a vent de ma solitude,
Allô ?

         – Madame, ici Brahim. Le maître dort :
Méchoui copieux. Je lui ferai rapport.

*

II

Mon émir adoré, blanc comme une colombe,
Si sur ton bisht soyeux de mon œil fermé tombe
Une larme en silence et mon cœur a frémi,
C’est que je suis heureuse avec toi pour ami.

Ton keffiyeh m’a prise en un feston d’étoiles,
Je pleure de bonheur quand tu m’ôtes mes voiles,
Et Dieu t’a pardonné ton sourire, le jour
Où tu me pris mon cœur, car tu donnes l’amour.

Pleine ô pleine est la Lune et mon cœur, plein de joie,
J’aime ô j’aime l’émir qui dans ses bras me ploie
Et son baiser si doux que j’en perds la raison
Et touche des cheveux et des mains l’horizon.

Mon ami, ce bonheur, cette ivresse inouïe,
C’est trop, c’est beaucoup trop, je suis évanouie.
Ô je t’aime, et suis folle, et toujours tu seras
Mon ami : si j’ai peur, tu me conforteras,

Si mes pas dans la nuit ou les sables s’égarent,
Tu me retrouveras où les bateaux s’amarrent,
Au port où je veux vivre avec toi ce bonheur
De vivre en ne faisant qu’une âme, qu’un seul cœur.

Mon émir, que je t’aime ! Ô laisse, laisse encore
Mes larmes de bonheur couler, jusqu’à l’aurore.
Jamais plus je n’aurai de peur, tu seras là,
Mon rempart, mon trésor, mon bonheur : Abdoullah !

*

III

Que je t’aime, Abdoullah, mon ami, que je t’aime…
Ami, je t’aime tant, et j’ai lu ton poème
En pleurant, Abdoullah, de joie et de bonheur.
Il ne me reste plus de larmes dans le cœur,
Je n’ai plus de sanglots pour les chagrins, la peine,
Ni pour l’aversion, la colère ou la haine,
Je n’ai plus, Abdoullah, que des larmes d’amour :
C’est la rosée, attar des fleurs, au point du jour.

*

IV

Abdoullah, mon amour, la nuit est claire, est douce,
La dune sous la Lune est belle, pâle et rousse,
La brise fait chanter les palmes du jardin.
Pardonne-moi ce jour morose et mon dédain ;
Je ne le vois que trop, quand le rossignol chante,
Que je fus avec toi froide, ô presque méchante,
Te disant : « Tu le veux, eh bien tu m’attendras. »
Abdoullah, je ferai tout ce que tu voudras.

*

V

Abdoullah, que veux-tu, les femmes sont ainsi,
Je t’ai causé ce soir des chagrins, du souci,
J’ai repoussé l’hommage instant de ta caresse
Et renié les mots si doux de ma tendresse.
Tu trouves que mon blâme était trop vigoureux :
Ne m’en accuse pas et nous serons heureux.

Abdoullah, pauvre ami, ne fais pas cette tête !
Voici mes mains, prends-les, baise-les, fais-moi fête.

*

VI

Abdoullah, ça suffit, ô je regrette tout !
Je ne te connais plus, tu me pousses à bout,
La bave de tes mots me blesse, m’humilie,
Ma tendresse jamais ne sera plus salie,
Attends un peu que j’aille ameuter tout Paris
Sur ce qu’à ma vertu fait subir ton mépris.
Quelle âme de crapaud ! Comment, à la colombe
Qui de son vol léger ta bassesse surplombe,
Oses-tu proférer ces… Tu dis ? De l’humour ?
Tu payes de sarcasme et de fiel un amour
Duquel tu ne pourras jamais te montrer digne !
Adieu. Quand tu seras plus sage, fais-moi signe.

*

VII
L’Alhambra peut attendre

L’Alhambra peut attendre, indolent en ses tours :
Mon Abdoullah, je t’aime et t’aimerai toujours.

Je ne sais ce qu’ont dit les sages de Cordoue,
Je veux juste garder ta main contre ma joue.

Kaboul est en ce jour un jardin taliban,
Moi je chante pour toi les cèdres du Liban.

– Or si les Talibans sont un peu fanatiques,
C’est pour mieux exploser les chars des Soviétiques.

Les Talibans en Chine ont un air compassé,
Leurs hôtes solennels sont de cuir damassé…

– Abdoullah, c’est ainsi que tu contes fleurette ?

– L’Amour est Taliban : lancé, rien ne l’arrête !

*

VIII

Les femmes de ta vie, Abdoullah précieux,
Ces femmes, je voudrais leur arracher les yeux,
Les voir supplicier par Brahim, ton eunuque,
Balayer les débris de leur beauté caduque
Sur le sol tout poisseux que souille le sang, noir
Comme leurs cœurs vénaux, et voir le désespoir
Se muer en horreur dans leur lente agonie.
Cela me donnerait une joie infinie.

Tu fronces les sourcils ? Comment oses-tu, chien !
Quel amour est plus grand et plus beau que le mien ?

*

IX

Ô Dieu clément, unique, écoute ma prière.
Abdoullah m’humilie, abats cette âme fière,
Écrase son orgueil de fou vindicatif,
Aplatis sous ton pied cet insecte nocif,
Je veux le voir pleurer devant moi plein de honte,
Qu’il dise : « Ainsi périt le méchant qui t’affronte,
De prince me voilà tributaire à présent,
Affermis sur mon cou ton joug dur et pesant »,
Ou je crains que ne passe – à moins que je n’en meure –
Zaïnab, ma servante, un très mauvais quart d’heure.

*

X

Ta caresse de fou s’est convertie en crasse,
Cesse de voir en moi la source de ta race…
Je méprise la France, un État policier,
Méprise l’Angleterre, entrepôt d’épicier,
Je veux revoir Djeddah dans les brises salées
Sur la corniche, au bout les barques ensablées,
Quand le palmier se berce au chant du rossignol,
Son ombre violette ondulant sur le sol,
Djeddah dans la fraîcheur mauve du crépuscule…
Que l’Occident est laid, sordide et minuscule !

*

XI

Après le jour brûlant, c’est moi qui suis ta Lune,
Avec moi que tu vas prendre l’air sur la dune ;
La brise de la mer et son parfum salé
Désaltèrent ton front par le soleil hâlé ;
Ce que dit le murmure étoilé de cette heure,
Dont la voix familière est tout intérieure,
Mon amour, je le sais car je dépose en toi
Les rayons de ma vie en un geste de foi.

*

XII

L’améthyste du ciel est, dans le crépuscule,
Une fraîcheur exquise où le jardin ondule
Au chant du rossignol éployé par le vent,
Et nous pouvons quitter le havre de l’auvent
Pour humer le parfum des lys au bord des dunes ;
Je choie avec ferveur nos délices communes,
Et si tu vois alors dans mes yeux se former
Des larmes, souviens-toi qu’il est bon de t’aimer.

*

XIII
La chanson du bulbul

La chanson d’un bulbul dans les palmes virides
Enchante le jardin de ses trilles rapides
Tandis que la fraîcheur du soir va s’embaumer
De rose et de jasmin. Qu’il est bon de t’aimer.

La chanson d’un bulbul dans les virides palmes
Égaye le soupir au vent des treilles calmes,
Et ce délassement qui m’ouvre enfin tes bras
Distille des baisers, qu’altéré tu boiras.

*

XIV
Le pèlerinage de Rimbaud à La Mecque

Perahu mabuk kemudi gila

(D’un pantoun malais : « Bateau ivre, gouvernail fou… » Le père d’Arthur Rimbaud, le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, était un orientaliste arabisant de quelque réputation, qui traduisit le Coran. Sa bibliothèque pouvait bien comporter un recueil de pantouns malais, par exemple dans les traductions françaises de Dulaurier.)

Rimbaud ne pouvait point, trafiquant en Afrique,
Surtout pas à Harar, ville sainte islamique,
Être resté kafir : ce n’est point contesté
Puisque c’est au contraire en tous lieux occulté.

Et c’est donc à Harar, la sainte forteresse
Aux minarets coiffant l’hyène et la tigresse,
Que le Voyant, lassé d’adolescents tourments,
Dit la profession de foi des musulmans.

Le Voyant, j’allais dire – et n’est-ce point comique ? –
Le voyou, mais voici comment cela s’explique :
Les koufar sont friands d’ordure, et les voyous
Chez eux sont admirés de même que les fous.

Mais qu’un jeune clochard, un punk, cherchant la Voie,
Trouve son Dieu, voici la meute qui larmoie
Ou bien couvre le tout en un profond secret
Où nul conspirateur n’ose être l’indiscret.

Mais, converti, Rimbaud fit le pèlerinage
De La Mecque, c’est sûr, et bien vite ; à quel âge ?
Dix-huit ans selon moi, parce qu’à dix-sept ans
On n’est pas sérieux ou l’on n’a pas le temps.

À La Mecque Rimbaud rencontra Hadji Lâme
Grand commerçant d’ébène et…

                                                    – Que tu me fends l’âme,
Abdoullah, non c’est vrai, quoi ! de quel droit causer
De ce peintre impudique ? Est-ce me courtiser ?

*

XV

Abdoullah, ne crois point que dure cette extase
Ni que brûle toujours la flamme qui t’embrase,
Je parle avec franchise et pendant que tu dors :
Ce n’est pas que je craigne ennuis ou désaccords
Mais à présent tu crois vivre un conte de fées,
Les stipulations à peine paraphées,
C’est normal ; cependant, si cet état d’esprit
Se dérobait toujours au temps qui le guérit,
Sans doute, malgré moi, je me verrais contrainte
De te faire savoir quel mal est ton atteinte.
On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche en tous temps,
Ce monde nous appelle à des choix importants,
Et si la passion t’ôtait l’esprit pratique,
Ce serait bien dommage, et très problématique.
C’est dans la plénitude aveugle du plaisir
Qu’il ne faut pas laisser les conduites moisir.
C’est quand tu ne sens plus tes pieds dans les babouches,
En plein bonheur, qu’il faut aller chercher des couches.

*

XVI

Souviens-toi du Soudan : les nègres filiformes
Qui présentaient des taux de mélanine énormes
– Quel ébène – voulaient te vendre un girafon,
Six femmes, deux grigris, un boutre, un balafon,
Mais il faisait si chaud que perlait ta barbiche
Ainsi que le museau d’une petite biche.
Je revois l’océan dans tes verres teintés
Au filtre améthystin, cerclés d’or, incrustés
De diamants, les flots où volait ta pensée,
Tandis que mon niqab de grège damassée
Sur l’abaya feutrée aux mille chatoiements
Enveloppant de nuit, d’astres mes mouvements
Séduisait les koufar vineux et xanthochromes
Sur la terrasse, au Ritz…
                                        Oublions ces fantômes,
Ici, sous les remparts de la sainte cité,
Makka ! ville interdite à la duplicité,
Que ne souille le pied d’aucun chien d’infidèle,
Et dont le Cube noir est clef spirituelle.

*

XVII
Ce miroir dont Kaboul est le nom

Kafir, contemple-toi dans ce miroir : Kaboul !
Si tu te crois puissant, tu dois être maboul ;
Tu rejoins les Soviets dans l’Enfer des vampires,
Que venais-tu chercher au tombeau des empires ?
Tes chars, tes avions, tes hélicos blindés :
Remballe ce fatras de jouets poignardés.
Tu payais en dollars des gens à ne rien faire,
Ces sommes te servaient, fol, à les faire taire,
Pour ce plomb pestilent cédant l’or de leurs cœurs :
Tu vois sans coup férir les Talibans vainqueurs,
Car ceux que tu séduis se changent en mauviettes,
Voulant te ressembler…

                                       – Abdoul, tu m’inquiètes.

*

XVIII

Le Français est scatophage, il raffole des excréments (Charles Baudelaire)

Comme c’est un mets fin à ses yeux qu’un étron,
Le Français se dit libre et ses doigts sont marron,
Réfléchis bien avant de t’asseoir à sa table.
La France est un État policier détestable,
Et le socialisme arabe, nominal,
Est policier d’avoir pris le code pénal
À ces cognes mangeurs de molles bestioles,
Idolâtres d’un Corse…

                                     – Abdoullah, tu m’affoles.

*

XIX

Passer un infidèle au fil de notre alfange,
Ce plaisir nous le donne en exemple l’archange
Qui brandit une lame entièrement de feu
Aux portes de Jannah. Ainsi l’a voulu Dieu.
Et ces voluptés-là sont de nous convoitées.
Deux choses ici-bas n’osent être comptées :
Les grains de sable avec les aspirants martyrs.
Celui que l’on retient en pousse des soupirs,
Pour cette oblation l’on court, on se bouscule,
Le monde mécréant est à son crépuscule,
Les cavaliers d’Allah…

                                      – Abdoullah, s’il te plaît,
Apporte-moi du jus de dattes dans du lait,
Au lieu de marmonner tout seul dans ta barbiche.
Et puis nous irons faire un tour sur la Corniche.

*

XX
Suite de la romance au téléphone d’or

Allô, Fatma, chez toi, meilleur c’est, plus c’est gros…
Le téléphone est d’or mais je n’ai pas les mots.
Puisse le mécanisme arranger en caresses
Les sons que de ma bouche excitable tu presses.
S’il pouvait convertir en longs baisers profonds
Les mouches des discours surannés et bouffons
Ou te porter ma voix, par moyens cinétiques,
À l’autre bout du fil en strophes poétiques,
Si seulement…

                       – Tu sais qu’un choix de diamants
Fait toujours oublier à point tes bégaiements.

*

XXI

Je pleurais, à présent j’ai honte de mes larmes,
Tu me dis le néant de mes vaines alarmes.

Je pleurais dans le vent, l’écho m’a renvoyé
Le vide dans lequel mon cœur était noyé.

Je pleurais en voyant anéantis mes rêves,
Comme un flocon léger, si léger, tu m’élèves.

Je pleurais impuissant devant un huis fermé,
Tu m’ouvres un jardin de lilas parfumé.

Je pleurais me voyant perdu, dans un abîme,
Tu m’élèves à toi sur la plus haute cime.

Je pleurais sans espoir de trouver le chemin,
Dans la nuit tu me prends doucement par la main.

Comme, au milieu des fleurs enclose, une fontaine
Je pleurais, mais souris à présent de ma peine.

Aimer était l’erreur de ne point te chercher
Et j’éludais l’Amour en feignant l’approcher.

Le néant m’encerclait mais je fuis cette geôle
Et je pose ma tête enfin sur ton épaule.

La chaîne de néant se rompt – un fil si fin –
Car je donne à jamais mon cœur, enfin… enfin…

Portrait de l’auteur en émir Abdoullah, par Cécile Cayla Boucharel

LES LUSIADOÏDES

.

XXII
Grande Mosquée de Mayotte, département français

Bateau de sable fin, fientes de colombes,
De fumée épicée et d’ossements de tombes,
Cocotiers bruissant et coquillages mous,
Ectoplasme bouilli de Césaire en burnous,
Au Panthéon nitreux, glougloutant, les grands hommes
Reconnaissants parfums des arabiques gommes
Dans le cuivre dissous, de Marseillaise igné,
Le casque du dragon par un coq lutiné,
Le coq ne cherche pas de choix entre les plumes,
Pour lui tout est fumier, cendres et peaux d’agrumes,
Miasmes réconfortants, détritus précieux,
Harem de volupté, de vanité – les deux –,
Basse-cour, il est Roi de tout ce qui caquète,
Cocotte, gratte, glousse indifférent, becquette
Ou bien porte un plumeau sur la tête en marchant,
Kwassa-kwassas pêcheurs, mais peu, mais déclenchant
Des rires d’icoglans, tandis que les Comores
Aiguisent les kandjars de leurs ancêtres Maures,
Un oblique regard pour là-bas l’ONU,
Où Brahima travaille à la plonge, inconnu,
Et les Corans de cuir, les cornets à friture,
Les chèvres de l’Aïd à la sous-préfecture,
Boubous hijabisés, niqabs boubouïsés,
Les pneus du brigadier dans l’égout enlisés,
L’égout qui rend ses eaux, dégurgite son chyle
Sur la poussière rouge au fond du bidonville,
Un inventaire à la Rachidoun Al-Prévert,
Et de loin un Éden à la mer, écrin vert,
Paradis, Gulistan, les Houris sont d’ébène,
Bárbara, Camoëns de neuve Mytilène
Serrait contre l’acier de sa cuirasse, épris,
Le chocolat fondu de sa nymphe, et le riz
D’un sourire épongeait sa fièvre paludique
D’épave et bois flotté, pour antispasmodique
Il avait dans sa hutte au bord des grands marais,
Cachant des scorpions, le drapeau portugais–
Qui sera, Mahoraise à l’étonnant patois,
Vainqueur des Jeux floraux, ton Camoëns gaulois ?
Ô ZUP ultramarine, admirable Mayotte,
Qui sous ton abaya ne mets pas de culotte,
Il fait beaucoup trop chaud, découvre au monde entier
Ton drapeau bleu-blanc-rouge en haut d’un cocotier,
Quand ta Grande Mosquée, ampoules de lumière,
Lâche tous les oiseaux Simorgh de sa prière.

*

XXIII
Pacific War : La guerre pacifique

Îles

L’Américain viride et le Japonais sable
Se disputent l’enfer de la jungle indomptable,
Le moindre confetti d’archipels submergés,
Des plages sédiments de volcans abrogés,
Les cavernes sans fond où des hordes tribales
De Papous sacrifient à des dieux cannibales,
Des marais où les morts flottent horizontaux
Tandis que les vainqueurs sont noyés sous les eaux,
Des champs cyclopéens de plantes carnivores,
Des lagons de requins et coupants madrépores,
Des cratères béants aux miasmes corrompus,
Brouillards empoisonnés, flux ininterrompus,
Distillés par la nuit, de gangrènes putrides,
Les hauts palmiers peuplés d’ombres anthropoïdes,
Les terriers des blaireaux, les antres des serpents,
Les trous où sont cachés des œufs mous et gluants,
Le labyrinthe noir d’immenses termitières,
Corps à corps, brandissant des loques de bannières,
Leurs drapeaux, soleil rouge ainsi qu’un vaste étang
Au pied du mont Fuji rempli le soir de sang,
Étoiles et sillons en lambeaux dans la brise,
Comme un corps d’animal qu’une jeep pulvérise.
Quand l’orage s’éteint, il pleut du fer fondu
Sur le limon huileux dans les eaux suspendu.

L’Américain couleur de grenade lâchée,
Le Japonais, de sacs entassés, de tranchée.

Ciel et mer

L’Océan devenu la cible des frelons,
Un parterre de lys fauché par les grêlons,
Le ciel comme un abîme où tomber pour revivre,
Le vertige fécond, sous un arc-en-ciel ivre,
Du pilote qui boit le pur nectar des dieux :
De cet Olympe il plonge, ébloui par les feux
Des canons lancinants, dans ce tunnel de flamme
Pour planter sur un trou de fonte l’oriflamme
Incandescent et dur de son cœur explosé.
Béhémoth se convulse, et le dard est brisé.

*

XXIV
Les Grées des Bijagos : Poème mythologique

As Dórcadas passámos, povoadas
Das Irmãs que outro tempo ali viviam,
Que, de vista total sendo privadas,
Todas três dum só olho se serviam.
Tu só, tu, cujas tranças encrespadas
Neptuno lá nas águas acendiam,
Tornada já de todas a mais feia,
De bívoras encheste a ardente areia!

Os Lusíadas, V, 11

Lorsque Gama longeait les îles Bijagos,
Laissant derrière lui les pays jalofos
Et mandingues – ceci par Camoëns, fidèle,
En vers fut relaté dans son ode immortelle –
Cinglant voiles dehors vers le cap des Tourments,
Et Mozambique, alors terre de musulmans,
Et Mombassa, grand port du Kenya, puis l’Inde,
Au Malabar, hauts faits dignes des chants du Pinde,
Lorsque Vasco passa l’archipel guinéen,
Attenant au Cap-Vert, cap Arsinarien,
De la verte Bissau, pensait-il qu’une Grée,
Vieillarde malbâtie, orde et défigurée,
Tenant à bout de bras l’œil aux trois sœurs commun,
Depuis une éminence émergeant du nerprun
Contemplait par ce globe oculaire pythique
Ses navires bravant l’océan Atlantique ?
Ô songeait-il, peut-être, admirant ces massifs,
Que s’il avait le front d’aborder les récifs,
La sorcière et ses sœurs, gardiennes des Gorgones,
Jetteraient sur ses pas de noires belladones,
Les cerises du diable, et que ses matelots
En périraient, les nefs, squelettes sur les flots,
Manifestant l’échec de leur démente audace ?
Ou bien augurait-il seulement que la place
Était par les cheveux grouillants d’un tel démon
Souillée, et qu’y sifflait entre ronce et chardon
Un nid par trop fécond de sifflantes vipères
Au milieu de furtifs scorpions mortifères ?

*

XXV
Les Bouddhas de Ceylan

A nobre ilha também de Taprobana
Já pelo nome antigo tão famosa,
Quanto agora soberba e soberana
Pela cortiça cálida, cheirosa,
Dela dará tributo a Lusitana
Bandeira…

Os Lusíadas, X, 51

Les Bouddhas de Taprobana font grise mine, un Portugais
Brouille le mystère puissant de leurs noble sourires gais,
Car, en hissant à Colombo le drapeau de Lusitanie,
Couronnes de fer, croix, écus et deniers, longue litanie,
L’inconnu donne un air étrange à toutes les fleurs du pays
Et – du moins ceux qu’il n’accapare – aux rouges, flamboyants rubis.
De même ses habits grossiers n’inspirent par leur balourdise
Que des mouvements instinctifs de mépris. Et sa puantise !
Enfin son système pileux a quelque chose d’animal
Comme s’il venait des forêts plutôt qu’en navire amiral,
Comme si les singes des lieux, en somme, avaient pris le contrôle,
Et, malgré leur sens de l’humour, pour un Bouddha ce n’est pas drôle.

Il enseigne des mots brutaux aux trop candides papegais,
Les Bouddhas de Taprobana font grise mine : un Portugais.

*

XXVI
Perlas de Barém (Perles de Bahraïn)

Atenta a ilha Barém, que o fundo ornado
Tem das suas perlas ricas e imitantes
À cor da Aurora

Os Lusíadas, X, 102

Entre des montagnes de sable à pic sur l’horizon, mer Rouge,
Entre des promontoires nus sous le soleil blanc, rien ne bouge.

Entre les géants embaumés qui se contemplent dans ses eaux,
La mer, zircon dans un désert sans fin sillonné de chameaux,
Entre citadelles de sel ardent, dunes pétrifiées,
Immobiles escarpements d’acropoles scarifiées,
La mer de l’ensorcellement, des boutres qui semblent dormir
Attendent sur ce grand miroir que nul souffle ne fait frémir.

Le gouffre amer s’est refermé sur des corps couleur de l’ébène.

L’homme, comme si vers le fond l’appelait un chant de sirène,
En puissantes brasses franchit, plongeant, les différents degrés
D’enténèbrement et froidure à l’abord des bancs désirés,
Et dans la pénombre sa main cherche parmi les coquillages
Celui qui distille la perle aux plus iridescents nuages
Et murmure en ces profondeurs : « Cherche encore, cherche plus loin,
La plus belle… au-delà de l’air dont ton cœur a pressant besoin. »

*

XXVII
La thériaque au fond de la mer

Nas ilhas de Maldiva nace a pranta
No profundo das águas, soberana,
Cujo pomo contra o veneno urgente
É tido por antídoto excelente.

Os Lusíadas, X, 136

Maldives, peau de bronze intense et fleurs rubis des grenadiers,
Archipélagique jardin de minarets, de cocotiers,
Comme on cueille au fond de la mer, à Barem, des perles nacrées,
Ici, nous dit le fils du Pinde, en traversant les eaux moirées,
Dans l’abîme silencieux aux équivoques floraisons,
On récolte parmi le frai d’efficaces contrepoisons.

L’un de ces pêcheurs nus, parfois tue une aquacole couleuvre,
Parfois il doit se dégager des huit bras collants d’une pieuvre,
Et souvent il retrouve épars entre les coraux arlequins
Les squelettes de compagnons brisés par les dents des requins.

Il se trouve peut-être encore un champ de cette thériaque
Dans une caverne marine, au bout d’un labyrinthe opaque,
Où tant de plongeurs courageux, ou forcenés, se sont perdus
Et qui, depuis ce jour, là-haut ne sont plus des leurs attendus.

Priez pour l’âme des noyés, heureux habitants des Maldives,
Qui ne craignez point le venin des serpents et des grandes vives.

*

XXVIII

On connaît encore assez mal les mœurs des monstres abyssaux.
Pourtant, si l’on y réfléchit, la Terre étant couverte d’eaux,
Notre monde est un grand abysse, et nous vivons à la surface
Comme si nous n’avions pour nous que deux dimensions d’espace.
N’est-il point très étrange, après avoir tout exploré,
Tout conquis du ferme relief, que doive nous rester barré
L’abîme qui fait le vrai corps de cet aqueux planétoïde ?
Sommes-nous un crasseux dépôt formé sur une peau squalide ?

.

GIALLISSIMO

Ces poèmes sont déjà parus sur ce blog avec une présentation et une filmographie partielle du giallo italien ici.

XXIX
Amore giallo

La main dans le gant noir lève un rasoir brillant,
Les yeux de Francesca, si beaux, s’écarquillant.

– Francesca, c’est ton sang qui gicle, rouge et tiède,
Sur les murs, au plafond…

                                         Tu réclames de l’aide ?
Voyons, vous êtes seuls, ton assassin et toi,
Tu ne peux demander le rempart de la loi.

Mais tu ne m’entends plus, ta vision se brouille,
Le salon disparaît, que ton liquide souille.

C’est la fin. Il l’aimait, s’en souviendra toujours.
Les amours les meilleurs sont aussi les plus courts.

*

XXX
Amore giallo 2 : Message anonyme

Bonjour, vous êtes bien chez Francesca Mori.
Je ne suis pas chez moi pour le moment, sorry,
Surtout n’hésitez pas à laisser un message :
Je vous rappellerai.

                                – Francesca n’est pas sage,
Dit une voix étrange, altérée à dessein
Mais aussi dévoilant un délire malsain,
Francesca va mourir en d’atroces souffrances :
C’est le prix à payer pour tes intempérances.
Je vais te démembrer comme un quartier de bœuf
Dans le bustier lilas que tu portes, tout neuf,
Acheté samedi sur la place des Roses
Ensemble avec des bas ; tu vois, je sais des choses,
Et toi tu sais pourquoi je vais t’écarteler,
Te vider de ton sang et puis te violer,
Infâme courtisane, écoute bien, écoute,
Cette nuit tu mourras, ne conserve aucun doute,
Et mes soupirs coulant sur ton corps en lambeaux
Diront à ton cadavre aux viscères si beaux
Mon amour, un amour plus grand que tout au monde,
Et plus noble que grand, prostituée immonde !
Me reconnais-tu là, maintenant ? Réfléchis,
Tente de deviner qui fera du hachis
De ton infâme viande, ô Francesca légère.
Tu ne trouveras pas, c’est un épais mystère,
Et puis pour ton cerveau si petit c’est trop dur.
Je sonnerai chez toi, tu m’ouvriras, bien sûr,
Tu te plaindras qu’un fou monstrueux te harcèle.
Ma voix te paraîtra tellement irréelle…

Francesca va crever, bon débarras, adieu !
Quelle tranquillité sous le ciel calme et bleu.

*

XXXI
Pourquoi ces gouttes de sang, Dino, sur ton smoking ?

Dino, cas schizoïde, histrionesque et lâche,
Ne se rendit point compte, en relevant la hache,
Après un premier coup tombé sur le sternum
Sans, on se doute bien, le moindre ultimatum,
Alors qu’il la tenait au-dessus de sa tête
Ajustant cette fois au crâne de Suzette,
Que des gouttes de sang tombèrent sur son dos.

L’arme fendit en deux demi-melons égaux
Le chef blond jusqu’au cou, déliant les opales
Et zircons du collier comme autant de pétales,
Tombant avec le vent, d’une fleur en été…

Dino, d’adrénaline et de joie hébété,
Ensuite se servit un Campari rondelle,
Contemplant sur le mur, en juge, une aquarelle,
Puis, en ayant goûté le talent réfléchi,
Exhala le plaisir d’un gosier rafraîchi.

Trouvant son mocassin droit tâché d’une goutte
Comme un grenat, avant de reprendre la route
Il sortit de sa poche un tube mol et noir
Et cira ses souliers luisants comme un miroir.

Il se rendit alors, pour la conduire en ville,
Chez Ambrogia, brune au beau corps juvénile ;
C’est seulement là-bas, au milieu des danseurs,
Le suivant sur la piste au brouillard de sueurs,
Qu’elle vit le complet crème brillant dans l’ombre
Dégouliner de sang en fanfreluche sombre.

*

XXXII
L’assassin porte une perruque blonde

Lucio, quel pervers immoral, se déguise
En femme pour tuer des hommes par surprise.
Il feint l’esseulement, dans un cuir noir moulé ;
Quand on lui parle, il a son air chaste et troublé,
Nul ne peut résister à ses minauderies ;
Son teint blanc, ses grands yeux, ses lèvres orfévries
Brûlent, fondent le cœur, et l’or de ses cheveux
Rendrait Don Juan lui-même esclave ou malheureux.

Mais lorsque sa victime, aveugle d’assurance,
S’imagine toucher enfin sa redevance,
Lucio d’un rasoir lui cisaille le cou,
Et profane le corps sanglant, car il est fou.

.

LE NOUVEAU MAGISTRAT D’OZ

XXXIII
Apologie de Socrate

Le mot « apologie » ayant un sens pénal,
Cette œuvre fanatique inocule un grand mal.

Celui qui fut frappé par la justice aveugle,
Ses propos ne sont rien, c’est un bouveau qui meugle.

En ne désertant point, le pouvant, sa prison,
Socrate ainsi donnait à ses juges raison ;
Puisque le principal intéressé s’avoue
Coupable par le fait, sa défense est très floue,
Si bien qu’on ne saurait dire équitablement
Que l’accusé reçut déloyal châtiment.
Que se gardent de nuire à Thémis diffamée
Les philosophaillons en mal de renommée !

Et sa désinvolture abjecte montre à nu
L’âme noire, l’esprit gâté du prévenu :
Ne point se prosterner devant la cour auguste,
C’est clamer que sa cause est perverse, est injuste.
Je n’authentique rien dans ce fameux procès
Qui, s’agissant du Droit, ne montre un plein succès.

Tout homme étant mortel, comme c’était un homme,
Socrate devait boire à cette coupe, en somme.

*

XXXIV
En lisant les vers faux de Marguerite Yourcenar

Marguerite Yourcenar, cintre dans l’habit vert,
L’Antiquité sordide où ton humeur se perd
A de l’esprit français les miasmes de vinaigre
Et de l’Académie un cynisme de maigre ;
Ce qu’il faut de sclérose et de spleens durs et longs
Pour mettre les Anciens au niveau des salons,
Tu l’avais, et c’était révolutionnaire
Tel un delirium tremens de grabataire,
Tel un cri dans la nuit d’éthéromane nu,
Avec je ne sais quoi de gris et de chenu,
La révolution des soixante-neuvardes,
Élégance livresque et grimaces hagardes,
Comme un docteur Jekyll sous acide à Neuilly,
D’être dans les journaux en bien, d’un coup vieilli,
Et c’est dans ce passé de Grèce esclavagiste
Que tu parles de nous, en ichtyologiste
Ayant des lettres… Soit. Cependant, Yourcenar,
Tes vers alexandrins ont un air de bazar,
Car sans le dogme dur « césure à l’hémistiche »,
Ça ne se scande pas, ou l’on semble potiche,
Ce n’est donc point métrique : eh bien, tels sont tes vers,
Ils se lisent en prose. À dire aux habits verts.

*

XXXV
La Muse

Quand je dis que je t’aime et te nomme sylphide,
Tu pâlis de me voir regarder dans le vide,
Ou tu tournes la tête, au cas où, pour savoir
Si passe une beauté que je viendrais de voir.
Tu ne reconnais pas l’insigne créature
– Le reflet, dans mon cœur hanté, de ta nature –
Dont je te rends l’image, irréelle à tes yeux ;
Certes tu n’en dis rien, car c’est quand même mieux
Que tes antécédents, et puis jouer un rôle,
C’est ta vocation d’artiste, et parfois drôle. –

C’est la Muse ! pour qui, sur l’autel de la foi,
J’en ai sacrifié de plus belles que toi.
Je n’espère donc point que tu me rendes grâce
Quand j’aurai consumé ta chair épaisse et grasse,
Immolé dans le feu tes entrailles, versé
Ton sang sur le pentacle et le charme dressé.

J’en ai sacrifié de plus étourdissantes,
Qui boivent désormais leurs haines impuissantes
Dans des hoquets hideux et d’horribles sanglots,
Et plongent dans leur sein le baiser de leurs crocs.

*

XXXVI
La forme de la femme

La forme de la femme est… un drôle de truc.
Je ne lis qu’un apôtre, et c’est ce bon gros Luc.

L’aveu sempiternel de tes cérémonies
Est plus grand que le monde en moi, mais tu les nies.

Bien souvent ta froideur est celle qu’a le roc,
Quand tu peux m’envoyer sur les traces d’Enoc.

Était-ce à votre goût, ce cœur que vous mâchâtes ?
On ne le dirait point, vu que vous le crachâtes.

Je sais que tu voudrais connaître un jour Alep
Mais pour cette fois-ci nous irons à Tam Diep.


*

XXXVII
Énigme rimée

Une simple grenouille
Portant tête de veau
Et trouvant que c’est beau,
Que suis-je ?
                     La franchouille.

*

XXXVIII

Tu m’épluches en silence,
Méditant mon désespoir.
Ce regard vide me lance :
« Mon troisième œil veut te voir. »

*

XXXIX
Le retour de la momie de la malédiction

Quand la gitane obèse ausculta son tarot,
Je vis sur sa moustache un léger soubresaut,
Elle dit : « Cher monsieur, je vois à quelques signes
Que je préférerais vous lire dans les lignes
De la main » et me prit en ses doigts boudinés,
Qu’elle venait hélas de porter à son nez,
La paume que je dus lui laisser retranscrire.
Apercevant son œil à nouveau se réduire,
Je la lui retirai : « Madame, c’est assez,
Les amis dont le sel et l’humour déplacés
M’ont amené chez vous ont bien eu de quoi rire,
Brisons là. – Ignorant ! osa-telle me dire,
Mon incrédulité rendant plus cramoisi
Son déplaisant faciès dans ce salon moisi,
Sur la tête de mort de ma défunte mère,
Tu cours un grand danger si tu veux laisser faire :
La caisse qu’un bateau te porte du pays
De sable d’où, croit-on, mes aïeux sont sortis
Dans ses planches renferme une chose maudite
Dont la sombre présence aux hommes interdite
Te portera malheur si tu ne préviens pas,
En télégraphiant au vaisseau de ce pas,
Son approche du port : qu’on la jette aux méduses
Et que Dieu fasse grâce à tes clartés obtuses. »

Je compris que Neville et Conrad, les gredins,
Avaient prémédité ce bateau de gandins
En concertant le tour avec la bohémienne
Et me désopilai d’avoir trompé leur peine.
J’attendais d’un moment à l’autre mon trésor,
Une momie intacte et jaune de Louxor.

La voilà ! Je n’ai plus qu’à rompre ces liens…

– Un prévôt, avisé par des cris inhumains,
Trouva dans son manoir la dépouille livide
De l’émir Abdoullah, près d’une caisse vide.
Et l’oriel donnant sur le buis chuchoteur
Avait été brisé depuis l’intérieur…

*

XL
L’émir Abdoullah enquête à Chinatown

La secte du dragon noir domine le port ;
Le dragon rouge a, lui, droit de vie et de mort
Sur tous les blanchisseurs bridés de ces parages,
Le dragon d’or écume, exigeant sur les gages,
Ce qu’on appelle là restaurants ; les tripots
Sont au dragon puant, comme les entrepôts.
À moins que je n’impute à l’un ce que fait l’autre.
Le parrain de chacune est un genre d’apôtre,
Un vieillard décrépit en contact permanent
Avec les faux esprits d’un culte inconvenant,
Dans des vases gardés par d’ignobles eunuques,
Immigrés illégaux des farouches Moluques,
Mais la police veille et ces rites sournois
Bientôt éprouveront la rigueur de nos lois.

Djeddah depuis toujours fait commerce d’épices
Mais la raison, messieurs, pour que ces maléfices
S’étendent sur le sol du Royaume sacré
Des Saoud, protecteurs des Lieux saints, célébré
Par l’Oumma tout entière ainsi que tant de cafres,
Que peut-elle bien être ? Et que seront les affres
De notre conscience au jour du Jugement
Si nous avons laissé sans juste châtiment,
Sous prétexte d’ouvrir nos sacs aux bénéfices
Pleuvant de ces koufar au front de pain d’épices,
Le koufr impertinent de leur duplicité ?
Je veux voir le courroux dans vos yeux irrité,
Pourquoi le Livre saint nous défend-t-il l’usure
Si nous ouvrons nos ports à la recette impure,
À ces pieux lotos d’abomination ?
Je n’ose imaginer que vous ne criiez non !

Messieurs, si la vertu, si le patriotisme,
Si la haine du shirk et du socialisme
Enflamment comme il sied vos fronts de noble ardeur,
Donnez-moi le mandat d’arrêt dont j’ai l’honneur,
Pour la foi dans le vrai que le Bédouin confesse,
De porter à vos pieds la doléance expresse.

*

XLI
Le Pétomane avec un grand P

In memoriam Joseph Pujol (1857-1945), par qui la France s’est à jamais illustrée dans l’art du pétomane. Aux grands hommes la Patrie reconnaissante.

L’apogée

Joseph, quand tu proutais en scène, quels fous rires !
Quelles ovations, quels rappels, quels délires !
Hurlant, le tout-Paris de son long s’écroulait
Et se roulait au sol ; en chœur on s’étranglait ;
Le personnel devait décorseter les dames,
Qui, rouges, devenaient de vrais hippopotames,
Risquant l’effacement dans une explosion.
Jamais un art ne vit autant de passion
Avec sa catharsis éthique déchaînée.
Cette histoire ne peut même être imaginée,
Tellement tu vas haut sur les cimes de l’art.
Ton nom est comparable au seul nom de Mozart.
Le retentissement énorme de tes caisses
Transportait les Français en mystiques liesses,
Les chants que solfiaient tes pets les plus foireux
Offraient à ce pays d’être le plus heureux.

C’était au Moulin-Rouge, où se fit ta fortune.
Le banquier, le magnat, l’orateur de tribune,
L’icoglan étranger, ministres, présidents,
Comblaient ton opéra de leurs éclats stridents,
Et tu n’étais pas moins riche et puissant et grave
Qu’eux tous ; et l’univers, Joseph, fut ton esclave.

Quelque poète abscons† te diffame, en bavant ?
Qu’importe ! Autant, Joseph, en emporte le vent.

La chute

Qui croirait que ces faits, dont se pâment les Muses
En entendant jouer tes folles cornemuses,
Ton crépitant clairon, ton pipeau fulminant,
Seraient – qui ? – le prélude au drame hallucinant
Que je dois maintenant décrire. À cette gloire,
À cette gloire immense et surérogatoire
Que nul n’a reconquise après toi comme alors,
Il fut un dénouement, après tant de transports,
Joseph, quand tu voulus prouter la Marseillaise…

Bien que l’idée en soi ne fût pas si mauvaise,
Hélas ! le Cabinet, qui fut ton commensal,
Oyant interpréter l’hymne national
Par le fion divin du plus grand pétomane,
Tout à coup s’avisa que ton art est insane.

† Guillaume Apollinaire, qui a écrit contre l’art du pétomane dans Le Poète assassiné (cet art y est présenté comme un exemple recommandable et sain de spectacle par un moraliste à dessein ridicule), à l’époque où Pujol triomphait.

*

XLII
Je hais la poésie…

…qui ne m’a pas permis de vivre en philosophe
Tandis qu’être mortel est une catastrophe,
Qui m’a traîné d’ennuis en dégoûts préconçus
Et vu tous mes espoirs par avance déçus,
Qui de force me met la livrée insultante
D’un clown à poignarder pour sa mine effrayante,
Le philosophe-clown ! et non, comme la loi
Dans Platon le voudrait, le philosophe-roi.

Je hais de toujours vivre à l’écoute de Muses :
Des femmes ! ou plutôt un convent de Méduses.

Je hais cette torture insane du cerveau
Dont je ne conçois plus que ce puisse être beau.

Je hais la babouine à l’évidence folle
Qui me persécuta d’une amitié frivole
Et quand, par si constante obsession traqué,
Je cédai, s’éloigna, me laissant détraqué.
Je hais Philis, Armande, Aminte et Galatée,
Doris, Cassandre, Elvire, Hélène, Clitotée,
Chimène, Laïla, mais même si j’aimais,
Comme le Camoëns, même si j’acclamais
Une négresse noire au milieu de la flore
D’Afrique en bord de mer, je haïrais encore
Cette inspiration, nouvelle par ici,
Car je hais Zerbinette, Alcmène, Audrey, Lucy…

Je hais ce dont personne à ce jour ne peut dire
Si le genre humain, sans, ne serait pas moins pire.

.

RELIQUAT
(1991-1992)

Encore un reste de poésies anciennes, dont les autres sont éparpillées parmi les précédents livres.

XLIII

Au-delà du portail cueille les roses noires
Traversant le jardin aux mille illusions
Perds tout et sois heureux c’est autant de victoires
Heureux d’aimer la nue et les évasions

Laisse couler ton sang sur la neige éternelle
Les poisons sur le drap qui nous cache les morts
Souffre et ne fais pitié qu’à la Mère immortelle
Pleure on rira de toi les riches et les forts

Et maintenant le feu se propage dans l’ombre
Pour dissoudre ta chair et la semer au vent
Jette sur ton chemin des pétales sans nombre
Rouges noirs violets au vent
                                                au vent
                                                                  au vent

*

XLIV

Si belle
La nuit
S’enfuit
Armelle

Cruelle
Et lui
Sans bruit
T’appelle

Douleur
Du cœur
Il t’aime

Trop fort
S’endort
Tout blême

*

XLV

Malade de la vie ombre à jamais perdue
Cherchant loin des parfums l’intérêt pour l’amour
Il allait morne et lent la pitié défendue
Vers ses rêves de laid dans ses tourments de sourd

Il crut être aimé fou ! crut en la confiance
Si tôt aimé si tôt trahi si tôt tout seul
Vagabond vagabond reprends donc ton errance
Tout seul adieu bien seul seul absolument seul

*

XLVI

Et quand le vent soufflait sur ses rêves de femme
Balayant déblayant les désirs amoureux
Et que le cœur crevé séparé de sa flamme
On le voyait errer étrange et malheureux

Il aimait à mourir pâle et mal-héroïque
Comme mourut le Christ suspendu sur la Croix
Et la voix de l’humain sermon ou bien supplique
Laissait dans son oreille un clapotis d’effroi

Nul n’a baisé sa chair que les lèvres des ombres
Quand la fièvre rongeait son crâne plein de ciel
La brume bavait folle à ses deux tempes sombres
Toutes ses voluptés ses hontes et son fiel

Quand on le vit pleurer tassé dans un coin frêle
Une femme riait empreinte dans deux bras
Elle heureuse lui mort lui malade elle belle
Solitude des cieux…
                                 Froids…
                                                          mortuaires draps…

*

XLVII

Plic ploc
La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
D’aimer
Courir
S’armer
Souffrir
Plic ploc

Cheveux
Trempés
Aveux
Trompés
Plic ploc

Je t’aime
Et même
Je meurs
Adieu

Des cœurs
Qui passent
Effacent
La pluie
Adieu

La pluie
Qui pleure
M’essuie
Plic ploc

C’est l’heure
Adieu

*

XLVIII
Rimbaldienne

Cheveux longs pipe au clair aspire les nuages
Avance heureux d’un peu de ciel et de soleil
Sur les chemins des blés et des vagabondages
Seul et pourtant aimé le sourire vermeil

Les mains dans les longs trous les yeux vers les navires
Des ports ensommeillés la nuit des parfums lourds
Brillant romanichel pèlerin aux délires
Fuyant l’embaumement dans les caves des sourds

En tout endroit dérange et fais rire les folles
Nulle part à ta place où le monde se vend
En retard sur le vide amoureux de paroles
Ton cœur ne pleure pas il engloutit le vent

*

XLIX

Folle elle a peint le ciel en bleu
Elle a fait briller le soleil
Quand elle pleure lasse il pleut
L’Amour à sa chair est pareil

Quand elle aime c’est triste et beau
C’est une rivière de sang
Et mon cœur comme un blanc bateau
Sur ce lit splendide descend

Je n’aimerai qu’elle je crois
Elle a fait tournoyer mes cieux
Autour des ongles de ses doigts
Autour de son sein merveilleux

Chutes les feuilles de cristal
À ses pieds laissent leur beauté
Cette nuit pour nous rendre au bal
Elle ira nue et moi tenté

*

L

Il descendit sur les terrasses
Pleines du soleil des amants
Où les panthères se prélassent
Tièdes près des bassins dormants

Des fleurs rouges ouvraient les lèvres
Empreintes de désirs ardents
Dans leurs jeux on sentait les fièvres
De nuits aux parfums décadents

Et son regard scrutait le vide
Pour trouver les noms du bonheur
Mais le silence était aride
Stérile et fier de sa laideur

Las dans les cieux son cœur se perche
Rongé par la haine à son tour
Le bonheur n’est pas mais l’on cherche
Et les vierges ont fait l’amour

.

À SUIVRE

LII

Ce dernier poème est le premier d’un chapitre du prochain recueil, chapitre dont il annonce le contenu.

Le dictateur tuait chaque jour un poète
De sa main, pénétrant dans la prison secrète,
Exact, à la même heure en fin d’après-midi ;
On avait ficelé sur un siège, étourdi,
Insulté, bâillonné l’espion anarchiste
Dans une salle basse où, le visage triste,
Ce dernier languissait de connaître son sort ;
C’est alors que, rompant le silence de mort,
Entrait majestueux le président à vie
En personne : un honneur qu’en principe on envie.
Le dictateur voulait, un pistolet en main,
Au prisonnier, vieillard, homme mûr ou gamin,
Tenir quelques propos lui dévoilant son âme
– Il fallait cependant être homme et non point femme,
Le sexe étant la chose afférente aux geôliers.
Ensuite il remontait la paire d’escaliers
Et pressait son chauffeur de le conduire en ville,
Au cotillon offert par quelque lâche édile.

Un copiste inconnu, pour la postérité
A retranscrit un choix de cette cruauté.

FIN