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Minneapolis-sur-Seine: Un poème

Ce poème est tiré de mon recueil La Lune Chryséléphantine (EdBA, 2013), où il a paru dans une version moins satisfaisante que la présente. Il fait partie des quelques « longs » poèmes du recueil, avec La Chute des Arabes du Congo (x) et Le Rescapé d’Oman (x) déjà publiés sur ce blog.

Comme le titre le laisse deviner, il s’agit d’une cartographie imaginaire de l’espace intérieur. La Seine, c’est la France, et plus particulièrement Paris, mais aussi Rouen, capitale des Normands. Minneapolis, c’est l’Amérique, et plus particulièrement le Midwest américain, foyer de l’immigration scandinave dans le pays.

D’autres espaces figurent sur cette carte.

Le Limousin, « Mekka des ménestrels ». Je choisis de l’évoquer à travers la figure de l’écrivain Jean Giraudoux, Corrézien célèbre, auteur de Siegfried et le Limousin, un troubadour moderne. Or, malgré nos origines communes, je ne me sens guère d’atomes crochus avec cet auteur, dont je reconnais cependant volontiers l’esprit ; son statut de haut fonctionnaire a quelque chose qui me rebute, et j’en fais quelques plaisanteries, que j’espère pas trop indiscrètes.

Gävle, en Suède, ville peu connue par chez nous et dont j’appris l’existence par hasard, à Uppsala. Je m’y rendis en train et bus, lors d’un voyage de quelques heures vaguement inquiétant par la sensation de quitter, vers le Nord, car Gävle est au centre de la Suède alors que les principales villes sont au sud, la civilisation, je visitai son vieux quartier de maisons en bois entre des allées de terre, d’où était originaire Joe Hill, son château au bord de l’eau, et je repartis le jour même. C’est à Gävle que je vis une petite église dans un boulingrin qui me rappela si vivement les églises américaines de la Nouvelle-Angleterre, que, me trouvant sur le vieux continent après avoir passé quelque temps dans le nouveau, je fis la supposition, passablement fantaisiste, ou imaginaire comme le reste de cette cartographie, que le modèle des églises de Nouvelle-Angleterre se trouvait en Suède – ou bien qu’il fallait plus probablement remonter à une ancienne origine commune.

Manhattan, évoquée à travers une « rencontre » et qui nous transporte en Hyperborée, « les neiges aux griffons » que, dans la version du poème publiée en 2013, je me contente d’expliciter par un renvoi en bas de page indiquant simplement : « Hérodote ». C’est en effet dans Hérodote que l’on apprend que le pays des Hyperboréens est aussi celui des griffons aux fabuleux trésors.

Le Midwest est encore évoqué par la citation en exergue du poème, de l’écrivain d’origine norvégienne Rølvaag dont le roman, en langue norvégienne, I de dage (En ces jours-là, 1924, traduit en anglais sous le titre Giants in the Earth), est un chef-d’œuvre de la littérature américaine.

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Minneapolis-sur-Seine

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Original settlers are agreed that there was neither bird nor insect life on the prairie, with the exception of mosquitoes, the first year that they came. (…)

Both the lark and the robin had found their way out there the second summer after the settlers came. (O. E. Rølvaag, Giants in the Earth)

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I

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L’agreste Limousin chantait en Giraudoux,
Avec ses froissements de forêt aromale,
Et ses prés smaragdins, ses veaux au regard doux ;
Nous excuserons donc son passage à Normale.

Sans doute qu’enfançon, peut-être à Pompadour,
Il entendait rimer la strophe limousine
Par quelque paysan au cœur de troubadour,
Dans les bois embaumés de sève et de résine.

C’est dans ce vert pays, Mekka des ménestrels,
Aux ruisseaux répandus par les claires charmilles
Dont les eaux lui jouaient des concerts irréels
Qu’il se prit, en rêvant, à siffler quelques trilles.

Il marchait sur la mousse, écoutant les oiseaux
Nichés dans les buissons, cachés dans les nuages ;
Les rameaux crépitaient, tombés des arbrisseaux ;
Il regardait le ciel au travers des feuillages.

Et le soir, quand sortait le crapaud de son trou
Pour ramper, ténébreux, sur les pierres chauffées,
N’imaginait-il pas qu’en suivant son pas mou
Il se ferait conduire au royaume des fées ?

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II

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En quelques mots voici présenté l’écrivain.
Permettez, à présent, que je vous entretienne
D’un conseil qu’il donna, mais qui demeura vain,
D’une exhortation que je peux faire mienne.

N’oublions pas qu’alors il secondait l’État :
Ses rouages pour lui n’avaient plus de mystères,
Plusieurs freins et leviers de cet aérostat
Étaient entre ses mains, tels des jouets austères.

Il connaissait les taux de populations,
Les valeurs du cobalt, la forme de leurs courbes,
Le rendement des grains, ses fluctuations,
Et l’élasticité des différentes tourbes.

Or une vision, dit-il, le harcelait :
Amoureux du progrès, conscient des entraves
Qu’on y mettait souvent, pour la France il voulait
Une immigration de peuples scandinaves.

Landquist n’avait-il pas jeté les gratte-ciel ?
Ces miroirs élancés de forces minérales,
Dans leur reflet joignant la ville et l’éternel,
Il les voyait un peu comme des cathédrales.

Il savait qu’Olafsson explora l’Alaska,
Et qu’Hilton, précurseur, venait de la Norvège…
Ils auraient bu du cidre et non point du Coca,
Parlé français avec un accent de collège.

L’Oncle Sam avait dit : « Nous voulons du Normand. »
Ils parurent ! Voilà dans l’immense prairie
La terre labourée au poing en un moment ;
Saint Paul, Minnesota, c’est eux, c’est leur patrie !

Le Normand établit au milieu sa maison
Et les immensités par sa force vaincues
Lui rendent du blé d’or jusques à l’horizon ;
Les nations le voient, s’inclinent, convaincues.

Giraudoux, je le crois, n’ignorait pas non plus
Que l’unique patron de tout en Amérique,
C’est Gävle, pierre et bois, ses berges en talus,
Et dans un boulingrin une église de brique.

Le Midwest, Chikago, comme New York City,
La côte Pacifique, ont une âme de Scythe
Des neiges aux griffons… Me voilà bien parti
Pour conter une histoire à moi, presque insolite.

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III

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C’était à Manhattan, j’étais seul, je marchais,
Non loin de Central Park ; aux alentours, personne
Sur ces larges trottoirs où l’on peut sans crochets
Suivre droit son chemin quand la foule moutonne.

Un immeuble imposant, monumental Plaza,
S’ouvrit pour qu’y retourne une petite fille
Que sa mère suivait. Or l’enfant s’avisa
Que j’étais là ; je vois son œil qui s’écarquille,

Elle s’immobilise, on dirait de stupeur,
Sans me dévisager – notez-le, je vous prie.
Toutes les deux avaient ce teint, cette couleur
De fjord bleu, cet éclat de clairière fleurie.

J’ai rarement surpris tableau plus désarmant ;
Rien de plus enchanteur que cette demoiselle
Qui ressentit peut-être un vague attachement,
Une émotion douce et – comment dire ? – belle…

J’étais seul, je rêvais aux mystères du Nord,
À ses maintes splendeurs, à sa grandeur épique ;
Il me venait un hymne à la fois pur et fort ;
C’est alors qu’apparut une enfant, magnifique.

Que voyait-elle en moi ? Que devinai-je en elle ?
Pourquoi ce souvenir ? Ô pourquoi vois-je encor
Sa grâce d’ange ami, comme si de son aile
Elle me soulevait pour un plus haut essor ?

Elle m’aurait parlé : « Dear friend, comprenez-vous ?
Croyez-vous que s’oublient nos âmes étonnées ? »
Je me serais, soudain grave, mis à genoux :
« Vous m’aimez ? J’attendrai dix, vingt, quarante années ! »

C’est tout. – Depuis ce jour, moi-même Corrézien,
Giraudoux, j’ai ce rêve, une France idéale,
Un soleil de minuit dans le ciel parisien,
Sur nos vieux monuments l’aurore boréale !

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Diérèses

jou-ets (2 syllabes)

exhortati-on (5 syllabes)

populati-ons (5)

fluctuati-ons (4) (etc., même chose pour les autres substantifs en -ion)

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Pour ceux qu’intéressent les thèmes scandinavo-américains, je renvoie à mon billet Scandinavian America (ici) et à mes traductions de poésie américaine de langue suédoise (ici).

Versification française: Prolégomènes

Sur le site des Poètes de l’amitié, qui présente (ici) mon recueil en ligne Premier amour numéro deux (2020), j’écris :

Je me tiens à la disposition de toute personne souhaitant développer la maîtrise de la prosodie française pour lui prodiguer mes conseils, voire un véritable enseignement de cette technique rare et précieuse qui, loin d’être un carcan, est de nature à donner à l’élan poétique son expression la plus durablement hypnotique, ainsi que l’ont vu et dit les plus grands penseurs, tels que Kant et Nietzsche. (Ce qui n’ôte rien aux mérites propres du vers libre.) On peut m’écrire à : flor.boucharel[@]gmail.com.

Le présent billet peut servir d’introduction à ces leçons.

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Ou bien… ou bien

De Boileau jusqu’à nous, et même depuis Ronsard ou Corneille jusqu’à nous, on compte les syllabes des vers selon les mêmes règles, avec notamment des diphtongues qui ne se prononcent jamais dans la conversation courante. Par exemple, on lit pi-a-no (3 syllabes) dans un vers alors qu’on dit pia-no (deux syllabes) dans la conversation.

Certains poètes contemporains ont donc décidé de compter « piano » deux syllabes, afin de rapprocher la sonorité de leurs vers de la prononciation courante. C’est un choix que je ne peux faire mien, car, quand je lis des vers, je m’attends, sur la foi de plusieurs siècles d’une prosodie française à peu près immuable depuis qu’elle a été codifiée ainsi de manière coutumière, à lire le mot « piano » trois syllabes et non deux, en dépit de la prononciation courante.

Qui plus est, cette prononciation conventionnelle dérive évidemment du fait qu’il n’existe en réalité pas de prononciation courante uniforme à tous les locuteurs du français, entre différentes régions et provinces, entre la France et les autres pays francophones, et que nous ne pourrions donc pas lire de vers réguliers sans une convention. Dès lors, puisqu’une convention est aussi bonne qu’une autre, autant respecter celle que nous avons reçue de la tradition et de notre littérature, plutôt que d’en chercher une qui serait plus conforme à une manière actuelle de prononciation, alors que l’uniformité n’existe pas ou guère plus aujourd’hui que par le passé.

ii

Sur la poésie classique et celle dite de nos jours néo-classique, qui permet ce genre d’écarts et déviations consistant pour chaque poète à compter les syllabes à sa manière, il faut un vrai débat. Nous devons soit nous astreindre aux règles que nous avons reçues en héritage, et ce sans la moindre liberté (car elle entraîne alors beaucoup de confusion), soit faire comme le reste du monde et évoluer, c’est-à-dire écrire librement, sans vers réguliers ni rimes. L’entre-deux, c’est – pardon – avoir le cul entre deux chaises.

Cela rejoint d’ailleurs l’intéressante réflexion d’Armelle Barguillet Hauteloire publiée dans le n° 178 de la revue Florilège, et que je contredirai toutefois sur un point : la poésie expérimentale (la NovPoésie « tel un rouleau compresseur très médiatisé », tellement médiatisé que je n’en ai jamais entendu parler…) certes n’a pas de chaise, mais elle n’a pas non plus le cul entre deux chaises.

iii

Il ne s’agit pas pour moi de dire que seule la poésie classique a de l’intérêt (et l’on trouve également bien de la poésie formellement très classique mais pas très intéressante quant au fond). J’ai au contraire beaucoup de considération pour la bonne poésie en vers libres, et j’en traduis d’ailleurs de l’étranger. Ma réserve porte sur un genre hybride qui n’a pas de raison d’être, dans la mesure où il ne répond pas aux critères classiques.

Mais peut-être suis-je même en cela trop rigoureux, car si l’on se réfère à la chanson, même contemporaine, on est largement dans le « néo-classique » et il existe pourtant d’excellents textes de chanson. – Alors faites-vous mettre en musique.

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L’ennemie poétique numéro 1

En juin 2020, j’écrivais au responsable du site internet « EspaceFrançais.com » les mots suivants, en réaction à l’un de ses billets (ici). Mon e-mail ne parvint jamais à sa destination car l’adresse indiquée sur le site n’était plus valide.

L’auteur écrivait ceci : « Définition. L’unité de forme est la réunion d’allitérations et d’assonances dans un ensemble de mots ou de vers. Elle met en évidence une unité de sens et peut opposer un ensemble de mots ou vers à un autre ensemble, ce qui crée des effets de sens. » etc. etc.

À quoi je répondis :

Monsieur,

Dans votre présentation des assonances et allitérations en versification française, vous omettez, comme la plupart des cours de lettres, si ce n’est tous, la chose la plus importante : c’est que l’assonance et l’allitération, comme les autres répétitions, doivent être évitées, à moins que l’unité sonore produise un effet bien déterminé.

Les gens sont induits en erreur et produisent des vers hideusement monotones en croyant faire d’ingénieuses assonances et allitérations.

La beauté du vers est dans sa diversité sonore. C’est le point essentiel qui échappe à votre présentation.

Merci de votre attention.

(Remarquez comme ces deux fins de phrase rapprochées en -tion -tion sont déplaisantes à l’oreille même en simple prose.)

Cette remarque vaut également pour les traducteurs de poésie, qui connaissent souvent mieux les langues que l’art poétique et qui, ayant, dans leur semi-ignorance, entendu parler des assonances et allitérations et sachant même, c’est le pire, de quoi il s’agit, sont tout émerveillés quand, par hasard, leur traduction présente ici ou là une unité sonore rébarbative. Parce qu’ils n’ont pas compris que, dans l’ordinaire de l’écriture poétique, ces figures n’étaient pas à rechercher mais à éviter !

Du reste, étant donné que la probabilité qu’une traduction fidèle reproduise dans la langue de traduction de tels effets quand ils ont été recherchés dans l’original sont infimes, le traducteur ne fait ainsi qu’ajouter des effets là où ils n’existent pas dans l’original, tout en laissant de côté ceux que l’auteur a éventuellement placés de manière délibérée dans son texte.

ii

L’auteur du passage cité prétend – lisez bien – trouver des unités de forme non seulement dans des vers isolés mais même dans des « ensembles de vers » ! Heureusement que nos chères têtes blondes ont perdu le goût de la versification, car en suivant de telles directives elles pourraient chercher à produire des pages et des pages d’alexandrins allitérés, assonants et monstrueux…

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Lettre à une poétesse plus tellement jeune

Chère poétesse,

Un « regard feu » n’est pas une mauvaise idée – mais en vers libres ! Parce qu’en vers classiques, on dira toujours : « Elle avait besoin de supprimer une syllabe : la grosse ficelle ! », ce qui n’est ni très galant ni très respectueux.

Vos vers, chère poétesse, ne sont point classiques : certains les appelleront « néo-classiques » mais quant à moi j’appelle ce genre pseudo-classique. On ne sait pas quelles règles vous suivez, et par conséquent pourquoi ne pas faire du vers libre, purement et simplement ? En outre, vous pourriez aussi bien écrire « Pour un instant ton regard de feu » tout en comptant les huit syllabes qu’il vous faut pour vos vers octosyllabiques : « Pour un instant ton regard d’feu ».

En effet, au vers « La nuit se voile de dorure », vous comptez voi-le 2 syllabes, mais en prose ou en vers libres on lirait ça « La nuit s’voil’ de dorure » (6 syllabes).

Et si vous écriviez « je ne sais pas », quelqu’un comme moi lirait « chais pas ».

Le vers « Plumes de soie, plumes de jeux » n’est pas selon les règles classiques et on ne sait donc pas si vous comptez selon ces règles. En effet, un mot se terminant par un e muet ne doit être suivi que par un mot commençant par une voyelle, pour que l’e muet s’élide dans la voyelle qui le suit, comme dans « Plume bleue, enivrante fleur », beau vers parfaitement classique.

Les mots « soie » et « soi » ne sont pas traités de la même manière en vers classiques car « soie » possède un e final qui interdit de le faire suivre d’un mot commençant par une consonne ; il faut l’élider dans une voyelle : « soie enivrante ».

De son côté, « plume » a un e final non muet : « plume bleue », 3 syllabes : plu-me-bleue ; « plume enivrante bleue », 6 syllabes : plu-men-i-vran-te-bleue. Dans « plume », l’e final n’est muet qu’à la rime.

En vers classiques, « audacieuse » se lit toujours auda-ci-euse, donc le vers où vous le mettez fait 9 syllabes. Vous me direz que vous comptez comme ça se prononce, mais, précisément, si je comptais ce vers comme je le prononce, moi, en prose, il ferait 7 syllabes : Danssérénadaudace yeuse !

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Lettres à une poétesse jeune dans sa tête

Chère poétesse,

Dans mon souvenir, votre écriture n’était pas attachée à la recherche formelle. En vous relisant, je constate que vous avez cependant un tropisme de la forme, à savoir que vous donnez une forme de versification personnelle à vos textes, et cependant cet aspect ne m’était pas resté en mémoire, dans le sens où je n’attachais pas à vos textes la censure que je prononce habituellement contre ce genre de tentatives.

Votre démarche a donc quelque chose d’original. Les poèmes Amertume et Que tout s’efface ! ont ce côté chanson dont je parlais, et leurs rimes, jointes à une langue très directe, prennent un côté naturel et bienvenu, rehaussent le propos.

Dans Ode à la mer, ce sont des alexandrins positionnés de façon à les rendre imperceptibles sauf à la lecture. Puisque, en tant que lecteur, je suis donc appelé à juger des alexandrins, je dirais que « Les montagnes au loin, les sommets enneigés » devrait remplacer « Les montagnes au lointain… » dans la mesure où, dans la versification classique, votre vers se lit « Les montagne-zau-loin-tain » (et le vers a donc 13 syllabes) De même « Vivre à fond un bonheur que la mer seule apporte » car « seule la mer » se lit en principe « seu-le-la-mer » (soit, là encore, 13 syllabes). Vos alexandrins respectent la césure à l’hémistiche et c’est déjà beaucoup dans le genre « néo-classique » (même si cela devrait aller de soi).

Désintégration esr en vers courts et il me semble à présent que c’est une condition nécessaire pour rendre le « néo-classique » acceptable. Car le rythme court est chantant : on est emporté par un rythme rapide qui représente en quelque sorte l’antithèse de l’alexandrin classique et peut se permettre les plus grandes libertés, même dans un cadre plus ou moins formel.

« Ton cœur crois-moi n’est que de fer », en revanche, est une tournure bavarde et languissante – pour crier à quelqu’un qu’il n’a pas de cœur. La sommation d’un « crois-moi » explétif et surtout d’une forme disjonctive, « n’est que de fer », au lieu d’un clair et net « est de fer », ça fait beaucoup de mots et l’on voit bien que c’est la contrainte formelle qui vous oblige à cette tournure inauthentique.

Lune et soleil est très libre malgré son aspect formel, et aussi très réussi. Là encore, des vers courts (hexasyllabe, sans doute le maximum supporté par le néo-classique : je formule des hypothèses). Vous avez eu raison de ne pas chercher la rime à tout prix et de ne la prendre que quand elle se présentait, car la langue dans ce poème a une belle fraîcheur, rehaussée par le rythme régulier de l’hexamètre court.

Le poème Qu’une aquarelle, avec sa monorime, est monotone. La diversité sonore est préférable à la répétition. Les cours de lettres en ligne ou ailleurs sur les assonances et allitérations oublient l’essentiel, à savoir que ces figures doivent être évitées à moins qu’elles ne visent à produire un effet bien déterminé, car dans toute autre circonstance c’est la diversité qui plaît à l’oreille et non la répétition.

Le sang de nos vies, très libre au fond, est aussi très réussi, avec là encore un rythme court.

En conclusion, on pourrait donc rechercher une certaine contrainte formelle afin de rehausser la poésie d’un texte, mais il faut trouver la dose juste, et d’autre part le vers court s’y prête visiblement bien mieux que le vers long, ce qui me fait conclure que c’est le rythme court et la liberté que vous vous permettez le plus souvent qui ont fait échapper vos textes à la censure que je prononce habituellement contre le « néo-classique ».

ii

Un poème est classique dans n’importe quel vers classique du moment que les vers obéissent aux règles classiques, des règles qu’il faut apprendre car elles n’ont rien d’intuitif.

Il s’agit d’abord du comptage des syllabes. Si j’écris « je ne sais pas », vous compterez sans doute 4 syllabes mais c’est parce que vous avez déjà des connaissances en la matière. Parce que, moi, si je compte comme je prononce en prose, je compte 3 syllabes (« je n’sais pas »), voire 2 syllabes (« chais pas »).

Maintenant, si j’écris « un piano » et que vous me dites « 3 syllabes », je verrai que vos connaissances sont limitées, car, selon le comptage classique, cela fait 4 syllabes : un1-pi2-a3-no4. On appelle cette prononciation une diérèse (les deux voyelles successives i et a sont dissociées dans le comptage). Or personne, je suppose, en parlant ne prononce pi-a-no ; c’est une convention, qu’il faut apprendre.

Dans d’autres mots, comme « diable », on ne fait pas la diérèse (on parle alors de synérèse). C’est un système largement conventionnel, en vigueur depuis Ronsard et la Pléiade, pour que tous comptent les vers de la même manière, sinon chacun compterait différemment (les gens du Midi, les gens du Nord…). Certains poètes aujourd’hui ne comptent plus selon ces règles mais selon la façon dont ils prononcent les mots en parlant : non seulement cela les classe d’emblée dans le « néo-classique » mais en outre ils se font selon moi des illusions sur le fait que leurs vers seraient plus près d’une façon vraie ou parlée de prononcer, car il n’y a pas de façon homogène de prononcer le français chez ceux qui le parlent !

Poursuivons. Si vous écrivez dans un vers « je joue du piano », en comptant 6 syllabes, sur le comptage vous n’aurez pas tort ; seulement votre vers ne sera pas accepté comme classique car « joue » étant terminé par un e muet il doit être obligatoirement, à l’intérieur d’un même vers, suivi d’un mot commençant par une voyelle pour que l’e final muet de « joue » s’élide dans le mot suivant : « je joue encore », « je joue aujourd’hui », « je joue avec », etc. Peut-être qu’à l’époque « je joue du piano » se serait prononcé plus ou moins comme « je jou-eu du piano » ; d’où la règle, pour éviter ces dissonances.

Voilà pour un aperçu des règles de comptage. Il y a aussi les règles des rimes et enfin les règles relatives aux formes des poèmes (sonnets et autres).

J’écris des vers classiques depuis l’âge de quinze ans, j’ai rempli des cahiers de vers faux, boiteux, ridicules, avant de publier mon premier recueil classique à trente-quatre ans : et dans ce recueil (et d’ailleurs le suivant) on m’a tout de même fait remarquer des fautes de versification, en particulier une alternance fautive des rimes masculines et féminines dans des suites de quatrains aux rimes dites embrassées : je suivais le modèle du sonnet mais dans de simples suites de quatrains il faut alterner les positions des rimes masculines et féminines d’un quatrain à l’autre. [Le poème Au lecteur ouvrant les Fleurs du Mal me justifie cependant, puisqu’il est construit selon cette même « faute ».]

Par ailleurs, j’ai jeté, avant toute publication, la totalité de mes vers libres, brûlant mes vaisseaux pour continuer, comme un monomaniaque, dans le vers classique. Il y a longtemps que j’aurais dû arrêter. À présent, puisque je me trouve toujours associé au petit monde de la poésie, je n’ai pas le choix, je suis un Cerbère pour les poètes qui entendent versifier autrement qu’en toute liberté, et j’ai envie de leur dire : « Laissez tomber ! ou je vais mordre. »

iii

On rime, aujourd’hui comme alors, en chanson, mais l’exercice n’a jamais été codifié comme dans la poésie livresque.

« Ça sera toujours le blues
Dans la banlieue de Mulhouse »

Tout est juste, en chanson, car la prononciation suit la musique : « ça s’ra » et « d’Mulhouse » ou encore « Où va-a-a-a-as tu ? », 7 syllabes (3 syllabes étendues sur 7 temps), « J’m’demand’ bien. », 3 syllabes…

Et par ailleurs, oui, « blues » peut rimer avec « Mulhouse » car en musique on n’écoute que son oreille, si j’ose dire – tandis qu’en poésie classique cette rime auriculaire est interdite ! car on rime aussi pour l’œil.

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Pierre Boucharel (1925-2011)