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XVIII

Les gens qui, parce qu’ils travaillent ou travaillaient, n’ont jamais cherché à rendre leur fréquentation désirable au-delà de l’intérêt matériel qui peut être tiré par autrui de l’influence sociale que leur confère leur travail, ne méritent pas que l’on perde son temps en leur compagnie.

Partir, dit-on, c’est mourir un peu. Pour l’homme-organisation, partir à la retraite, c’est mourir beaucoup. – Ôtez son bât à la brute, elle meurt.

Yellow Litterature : The world has become French.

Il est fréquent qu’un niais lise un roman sans penser qu’il puisse s’appliquer au monde dans lequel il vit. Quand un tel esprit lit 1984, il pense que cela parle du défunt régime stalinien, par exemple. Or toute la rébellion commercialisée, toute la rébellion subventionnée de notre culture de masse est un cas hideux et frappant de la novlangue, et de l’infamie, décrites dans ce roman. (« Newspeak: Deliberately ambiguous and contradictory language used to mislead and manipulate the public. »)

X. me confia la chose suivante : « Mon grand-père était un haut fonctionnaire. Sa carrière fut exemplaire, le conduisant de responsabilités éminentes en postes prestigieux, en cabinets ministériels, en organisations internationales. Comme il dirigea quelques années une grande école, d’anciens étudiants lui adressaient des lettres dans lesquelles – j’en ai lu – ils l’appelaient « vénéré maître ». Et des médailles ont été gravées à son effigie. Je ne l’ai jamais entendu raconter que les trois ou quatre mêmes anecdotes insignifiantes, et un peu ridicules, avant déjà qu’il ne devînt gâteux. Comme s’il l’avait toujours été. » Navré par cet outrage aux mânes de sa famille, je lui demandai la raison de son amertume. « C’est que, me répondit-il, je ne peux oublier que, voyant son petit-fils pourtant si peu disposé aux mêmes études et mêmes ambitions, il me parla quand même de l’école après l’école – confiant qu’ayant une fois cédé je céderais toujours. »

Il faut, écrit Kant, que l’école soit soustraite à l’influence des princes et des parents. Or, si les princes ont disparu, le « despotisme de la majorité » (Tocqueville) a suppléé, voire surpassé, leur pression au conformisme, et les enfants sont encore bien souvent les instruments de la vanité conformiste de leurs parents.

Certains me reprocheront peut-être de vouloir, en évoquant de possibles conséquences de la masturbation (ici), inhiber la sexualité des jeunes gens. Je préciserai donc ici ma pensée, laissant chacun juger si ces précisions sont de nature à me disculper. Je pense que le jeune homme qui parvient à retenir son poignet voit décupler ses chances d’accomplir un acte sexuel dans les meilleurs délais. Il y a plusieurs raisons à ceci, la principale étant que la nature non satisfaite de manière solitaire (car ce qui passe généralement pour de la frustration sexuelle est en réalité une satisfaction au meilleur marché) n’étant pas arrêtée par une détente provisoire dans sa quête du rapport sexuel, elle doit conduire son véhicule, presque à l’insu de celui-ci, vers la finalité qu’il convoite. Il me paraît vrai que, comme l’affirmait la médecine il y a encore trois ou quatre générations, l’onanisme est anti-naturel, en ce sens que si vous laissez la nature vous conduire où elle vous le demande, c’est-à-dire à l’acte sexuel, sans la flouer de cet objet par l’onanisme, elle vous y mènera dans les meilleurs délais. Une telle retenue occasionne une tension interne, accompagnée d’une vivacité du comportement, de nature à suggérer au sexe opposé l’idée de puissance sexuelle, ou à tout le moins d’appétence sexuelle, cette idée agissant comme un stimulus. Tandis que l’onaniste, dans son état ordinaire, doit plutôt faire l’effet d’être indisponible pour l’acte. En d’autres termes, l’accumulation de la tension sexuelle dans l’individu de sexe masculin prédispose les individus du sexe opposé à l’accomplissement de l’acte sexuel. L’onaniste se complique la vie, dans la mesure où, du fait de sa pratique solitaire, cette tension sexuelle est le plus souvent absente chez lui, ce qu’il compense dans ses relations au sexe opposé par une attitude générale de violence gratuite, ou par l’ébriété et d’autres formes d’états seconds et désinhibés, par lesquels il peut parvenir à simuler l’appétence – une appétence qui lui fait en réalité physiologiquement défaut, aussi obsédant que soit son besoin d’une sexualité normale. Voilà comment je vois les choses. Si vous me demandez, maintenant, s’il vaut mieux, pour un jeune homme dépendant de ses parents et sans espoir d’acquérir son autonomie à court ni même à moyen terme, se masturber ou avoir une vie sexuelle, je réponds que je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que ses parents préfèrent certainement qu’il se masturbe, c’est que Kant* a évoqué les contraintes de la civilisation et l’entrée plus tardive dans la vie sociale adulte alors même que notre horloge biologique et l’âge de la puberté restent peu ou prou les mêmes que ceux de nos ancêtres non civilisés, ou alors même, en tout cas, que la nature a bien moins vite évolué que la culture, et c’est que Freud** a glosé sur cette pensée de Kant (sans le nommer, certainement faute de l’avoir lu) en décrivant l’onanisme comme le prix à payer à la civilisation, prenant d’ailleurs ainsi parti pour les parents et la famille traditionnelle. L’onaniste doit être en général plus dépendant de la volonté de ses tuteurs familiaux qu’un jeune homme ayant des rapports sexuels et qui par là-même a déjà quitté psychologiquement le toit que l’on n’appelle plus paternel – à condition que les rapports sexuels en question soient autre chose qu’une forme de masturbation avec un partenaire sexuel, comme dans le recours à la prostitution. La prostitution était la masturbation des siècles passés : la prostituée détourne des jeunes femmes de bonne famille l’appétence dangereuse des jeunes hommes. Dans l’ensemble, c’est la pornographie qui a pris le relais de la prostitution, en servant de support et de stimulant à la pratique masturbatoire par laquelle l’appétence virile est maintenue à bas étiage. L’Occident est, en matière de mœurs sexuelles, dans une continuité.

* « L’époque de la majorité, c’est-à-dire de l’inclination à engendrer l’espèce, a été fixée par la nature à l’âge d’environ seize à dix-sept ans, âge auquel l’adolescent devient dans l’état primitif de la nature, littéralement homme : car il a, à ce moment-là, le pouvoir de se subvenir à soi-même, d’engendrer son espèce, et même de subvenir aux besoins de son espèce ainsi qu’à ceux de sa femme. La simplicité des besoins lui rend cette tâche facile. L’état civilisé, au contraire, requiert pour cette dernière tâche beaucoup d’industrie, aussi bien l’habileté que des circonstances extérieures favorables, de sorte que cette époque, civiquement du moins, est retardée en moyenne de dix ans. La nature n’a cependant pas changé son point de maturité pour l’accorder avec le progrès vers l’affinement de la société. Elle suit obstinément sa loi qui l’a disposée à la conservation de l’espèce humaine en tant qu’espèce animale. Il en résulte un préjudice inévitable causé à la fin de la nature par les mœurs et réciproquement. » (Kant, Conjectures sur les débuts de l’histoire humaine)

** « Unless oppressively inhibited, the male upon attaining puberty resumes masturbation, the activity in adolescents which Freud sagely observed is the price we pay for civilization. Anyone who does not approve of adolescent masturbation has the alternative of recommending that children of twelve, thirteen and fourteen marry or engage in premarital relations. » (Lundberg & Farnham, 1948) Mon point de vue est que l’adolescent qui se masturbe à treize ans a d’assez bonnes chances de se masturber encore longtemps, tandis que celui qui se retient risque d’avoir rapidement des « relations prémaritales ». Comme l’adolescent de treize ans a, dans un grand nombre de cas, encore bien des années d’études devant lui avant de pouvoir s’émanciper de la dépendance de ses tuteurs, sa pratique masturbatoire trouve une recommandation sociale dans le fait qu’elle retarde l’acte sexuel. On notera que l’adolescent de Lundberg et Farnham, un adolescent américain des années quarante, est plus précoce de quatre ou cinq ans que celui décrit par Kant, que je ne suspecte pas d’avoir écrit quoi que ce soit dont il ne fût pas convaincu, et qui avait dû se renseigner sur ce point, à moins qu’il n’ait consulté que sa propre expérience en la matière. Enfin, bien que Kant fasse le constat du décalage entre la maturité sexuelle et l’entrée dans la vie sociale, loin de considérer la masturbation comme le prix à payer à la civilisation, il qualifie cette pratique d’« abomination », dans sa Pédagogie.

Si la plupart des penseurs qui se sont fait fort de libérer les mœurs, à l’instar de Fourier et des auteurs de l’école fouriériste, ont défini l’état des relations entre les sexes en Occident comme un patriarcat, je ne veux pas manquer de rappeler qu’un esprit aussi profond que Schopenhauer* a décrit au contraire cet état comme le résultat d’une tendance gynécocratique par laquelle le lien conjugal est devenu le prix du sexe (le prix de la copulation) pour le mâle. Quelques réflexions naturalistes pourraient conférer un certain poids à cette dernière proposition, à savoir que l’homme répliquant ses gènes à bien moindres frais biologiques que la femme (le prix d’un spermatozoïde contre celui d’un ovule et de la gravidité), la maximisation de son activité reproductrice prendrait spontanément la forme la plus volage s’il n’était lié d’une manière ou d’une autre à une femme ou à un nombre limité de femmes. Il semble donc que la contrainte sexuelle, que la répression sexuelle, provienne fondamentalement d’une tendance de la femme elle-même. – Or ce qui vient d’être dit de la différence entre les hommes et les femmes en termes de coût de la reproduction peut l’être aussi de nombreuses espèces animales, chez lesquelles les relations entre les sexes présentent une grande variété de situations, des sociétés à mâles dominants et harems aux sociétés de couples durables. Certains auteurs d’éthologie et de génétique ont recours à la théorie des jeux mathématique pour expliquer l’apparition de telle ou telle forme de relations entre les sexes. Si les humains comme les animaux sont sous l’empire de gènes réplicateurs, il est vain de chercher dans l’histoire humaine des volontés en tant que causes premières. – Le sujet de l’Histoire n’est pas la volonté humaine mais le gène de l’histoire humaine.

* « Bei der widernatürlich vorteilhaften Stellung, welche die monogamische Einrichtung und die ihr beigegebenen Ehegesetzte dem Weibe erteilen, indem sie durchweg das Weib als das volle Äquivalent des Mannes betrachten, was es in keiner Hinsicht ist, tragen kluge und vorsichtige Männer sehr oft Bedenken, ein so großes Opfer zu bringen und auf ein so ungleiches Paktum einzugehn. » (Schopenhauer, Parerga und Paralipomena)

Novembre 2014

XV

Le travail est la mère de tous les vices. Une campagne prolétarienne pour la réduction de la journée de travail (était-ce pour une journée de treize ou quatorze heures ? Je tremble et ma mémoire se trouble quand je pense qu’un régime de progrès a pu traiter ainsi des êtres humains) insistait sur l’avantage du temps libre pour les mœurs, rapportant que le travailleur accablé passe son peu de temps libre non en famille mais au cabaret. Une présentation lucide de la situation du travailleur moderne a été donnée par le philosophe suédois Vitalis Norström, que je ne résiste pas au plaisir de citer dans sa langue originale (une langue que j’ai apprise, seul, à l’époque bénie où j’avais quelque temps libre) : « Då arbetet lägga sig öfver arbetaren såsom en tryckande börda, ligger en reaktion mot detta tryck helt enkelt i sakens natur. Den förestafvas af intet mindre än den personliga själfbevarelsen. (…) Det är njutningen, den starka sinnesnjutningen, som är den specifiska reaktionsformen hos den nutida arbetaren mot ett utsugande, maskiniserande arbete. » (Masskultur, 1910). (« Le travail pesant sur le travailleur comme un fardeau accablant, il n’y a rien que de naturel à ce que cette contrainte entraîne une réaction. C’est une question de vie ou de mort. (…) Le plaisir, l’âpre plaisir des sens est la forme de réaction spécifique du travailleur contemporain à un travail qui l’épuise et le déshumanise [le « machinise »]. ») Enfin, comment oublier ces propos, touchants de simplicité, d’une tenancière de maison close, c’était il n’y a pas si longtemps : « Les gens fréquentent mon établissement parce qu’ils s’emm… » Elle précisait qu’il s’agissait de gens ayant une bonne situation, un bon travail. Ainsi est-il possible, ô lecteur, de s’emm… en travaillant, comme à ne rien faire ; je vous l’apprends ?

« Tu travailleras à la sueur de ton front. » Cela veut dire que le travail nous fait suer.

Trouvée dans un journal quotidien national, cette nécrologie : X prit sa retraite (du métier d’éditeur) et se retira dans sa maison de campagne « pour écrire et travailler ». Il n’est jamais trop tard.

Avec le travail de masse, invention récente (le bourgeois du passé vivait volontiers de ses rentes, comme l’aristocrate du passé à ne rien faire), l’Occident a sombré dans une vulgarité sans nom. Quelle vie sociale pouvez-vous attendre de gens qui travaillent dans des bureaux du matin au soir ? Leur vie sociale elle-même se passe au bureau : les « pots » ! L’homme s’épanouit au travail comme un porc se vautre dans la boue.

Celui qui fait quelque chose dans la vie ne fait rien de sa vie.

La seule chose qui puisse, du point de vue de l’individu, conférer de la valeur à ce système de contrainte absurde qu’est le travail humain, système entièrement dépourvu de valeur intrinsèque, pur abus des facultés humaines, est la vanité. Celui qui est dépourvu de cette qualité indispensable est socialement mort.

L’inventeur, celui dont la pensée contribue à l’élimination du travail humain, n’est pas un travailleur mais un penseur. La réalisation de sa pensée nécessite un travail, mais plus nous avançons dans le temps et la technologie, plus ce travail est pris en charge par les machines, jusqu’au jour où la pensée de l’inventeur sera devenue à cet égard inutile, le travail humain ayant purement et simplement disparu. C’est pourquoi l’inventeur et l’ingénieur ne sont pas communément désignés comme penseurs, car leur pensée a un terme historique, elle œuvre en quelque sorte de manière négative, destructrice, son objet n’étant autre en effet que de détruire cet obstacle fondamental à l’accomplissement de l’humanité en l’homme qu’est le travail humain.

La force brute puis la dextérité manuelle ont perdu leur valeur avec l’avènement des outils manuels d’abord, des machines mécaniques ensuite. Les individus dont l’une ou l’autre est la faculté dominante sont dévalorisés. L’avènement des machines électroniques et informatiques est en train d’exercer la même influence sur des pans entiers de nos facultés intellectuelles. Certains usages du cerveau n’auront bientôt plus la moindre valeur : or ce sont les usages sur la sélection desquels se recrute actuellement la plus grande partie du salariat.

La danse contemporaine est purement lascive, et l’humanité souffre en moi quand je regarde les danseuses classiques : leurs pointes sont une sorte de supplice chinois.

De la philosophie de Rousseau. L’idée d’état de nature opposé à l’état civil, et de contrat social, est l’idée de Hobbes. Ce dernier rompait ainsi avec la pensée scolastique appuyée sur le naturalisme d’Aristote et la notion de zôon politikon. Rousseau reprend l’idée mais en substituant à l’état de nature hobbesien, état de violence de tous contre tous, un état de nature caractérisé par une indifférence bienveillante des uns envers les autres et par la vie solitaire de chacun. Or l’état de nature de Rousseau est, plus qu’une fiction, une impossibilité, tandis que celui de Hobbes est crédible. Tout d’abord, en effet, Rousseau, contrairement, par exemple, à la philosophie marxiste, nie que l’appropriation privée fût nécessaire. Or elle a été nécessaire parce que la consommation des biens matériels détruit ces biens : leur consommation est exclusive. (L’avènement d’une économie fondée sur les biens immatériels, « l’information », qui n’est pas détruite étant consommée, permet ou plutôt implique d’envisager la fin de la propriété privée.) Ensuite, l’homme à l’état de nature ne peut être solitaire car la femme enceinte et parturiente ne peut l’être, dans la plupart des milieux naturels envisageables. C’est une objection que je trouve exprimée dans Freud, qui en fait le point de départ de sa conception de la horde primitive (Totem et Tabou). Or le naturalisme aristotélicien est loin d’avoir perdu toute pertinence, et le développement des sciences naturelles, dans la mesure où il n’est pas permis d’affirmer (en effet, au nom de quoi ?) qu’elles n’ont rien à dire sur la société des hommes, rend toujours plus précaire le statut d’un juridisme philosophique selon lequel l’homme est sociable en tant qu’il rompt avec un état de nature, quelles que soient les caractéristiques supposées de ce dernier. La philosophie récente (Heidegger, Foucault) tend à impartir au point de vue scientifique une place non pertinente, et ce faisant elle prétend, au fond, que la loi de causalité ne s’applique pas à l’humanité. La science est purement et simplement l’application de la causalité aux objets de la connaissance – la philosophie du déterminisme. Une certaine pensée, depuis Rousseau, nie, à l’instar des monothéismes, le déterminisme des actions morales, contrairement à Hobbes et à la philosophie matérialiste (dialectique ou non). C’est pourquoi Rousseau peut être à juste titre appelé « l’inventeur de la moderne réaction » (Bakounine).

C’est à cause des mathématiques que je n’ai pu entrer en classe préparatoire littéraire. Peu attiré par les classes A2, littéraires-langues, en raison notamment de leur surféminisation et de leur dévalorisation (je me borne à la constater), j’étais entré dans la filière hybride A1, où, bien qu’elle fût destinée aux esprits littéraires, les mathématiques pesaient lourd dans les épreuves du baccalauréat. Or un goût exacerbé pour la poésie et les alexandrins, ainsi que pour les arts, m’avaient fait prendre en grippe les mathématiques, et ma note au baccalauréat s’en ressentit, ce qui fit écarter mon dossier par les services des classes hypokhâgnes où je l’avais envoyé, en dépit de notes très convenables dans les matières littéraires. Je ne conteste pas cette sanction, car les études littéraires concernent aussi la philosophie, et tous les grands philosophes du passé ou presque étaient mathématiciens. Seulement, y a-t-il aujourd’hui un professeur de philosophie sur mille qui soit capable de lire les écrits mathématiques des philosophes ?

Ce que j’appelle l’antinomie de la liberté (la raison ne peut trancher la question de la liberté humaine : troisième antinomie de la raison pure), est due au mouvement historique par lequel l’intelligence s’émancipe de son support génétique. Dans la mesure où l’intelligence poursuit un tel but, le déterminisme génétique a historiquement un statut précaire, aussi absolu soit-il dans l’individu (nonobstant la position erronée des tenants du libre arbitre). L’intelligence poursuit ce but en vertu d’une nécessité tout autre que génétique et qui est sa loi propre, car l’hérédité génétique ne transmet que des instincts, des tendances et des facultés, et non les connaissances nécessaires au travail de l’intelligence. Ces dernières doivent être acquises de nouveau, depuis les prémices, par chaque nouvelle unité génétique, chaque nouvel individu ; il y a là une discontinuité défavorable, que l’intelligence, Der Geist, cherche à surmonter. – Ce n’est pas supposer un quelconque primat spirituel. L’intelligence a pu naître et se développer à partir des combinaisons de la matière, et, même émancipée d’un support génétique, une telle intelligence aura toujours besoin d’un support matériel, circuits électroniques et autres. Elle contrôlera elle-même cette matière de façon à garantir son propre développement. Elle peut être amenée à concevoir à cette fin, afin de conduire ses expériences, des sociétés d’individus artificiels, exposés à la seule usure matérielle et non au vieillissement génétique, tout en étant alimentés en intelligence. Ces individus peuvent être quasiment immortels. Il se peut aussi que l’intelligence n’ait pas besoin de telles machines. Elle sera surtout occupée à entrer en contact avec les intelligences des autres corps célestes. Comment croire, face à l’immensité avérée, bien qu’insondable (encore), de l’Univers, que l’humanité ait une quelconque vocation dans les limites de ce système solaire ? L’humanité a vocation à explorer l’Univers et doit pour cela s’émanciper de son support génétique.

Octobre 2014