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Philo 22 : Phénoménologie de l’au-delà

I
Phénoménologie de l’au-delà

Note préliminaire

Dans cet essai sont discutés deux systèmes, la transmigration, caractérisée par des successions de vies, et la résurrection, caractérisée par l’immortalité de la personne, une vie éternelle après la mort. L’essai complète notre Phénoménologie de l’immortalité, à Philosophie 21, dont la connaissance est souhaitable pour comprendre ce qui suit, notamment l’emploi de la notion de Sorge (préoccupation) comme principe de l’activité humaine.

Phénoménologie de l’au-delà

Le suicide n’est pas une question morale. Pour la transmigration, elle ne peut certes, dans l’ensemble, être autre que morale : la personne en sera punie car un karma s’attache à cet acte (ce qui ne va pas de soi dans le contexte même du système karmique, nous y reviendrons). Pour la résurrection, le même type d’argument contre le suicide peut exister : la personne en sera punie car c’est un péché. Mais nous disons que, pour la résurrection, cette considération est secondaire, si le suicide ne doit rien changer. Supposons que la personne se suicide pour mettre fin à son désespoir ou à des maux insupportables : elle se suicide pour y mettre fin mais, si la mort n’est pas la fin de tout, peut-elle savoir que son acte mettra fin à ses maux ? Selon notre phénoménologie, la personne sait que la mort n’est pas la fin de tout, que c’est la fin des fonctions naturelles et de la Sorge, et que la vie après la mort est un état immuable. La souffrance qu’elle espère quitter en mettant fin à ses jours peut donc au contraire devenir immuable : au lieu de mettre fin à ses souffrances, la personne est susceptible de les endurer éternellement. Même si sa souffrance est d’origine toute physique, elle est profonde puisque la personne n’est pas au-dessus d’elle, elle est pour le suicidaire d’une profondeur existentielle, ce désordre organique devient une « nature », un trait constitutif, c’est une souffrance définitionnelle : quelque chose qui se laisse penser comme consubstantiel au moi. Or c’est ce que je suis que je serai pour l’éternité après la mort. Que le dogme, dans ce cadre, ajoute une prohibition morale contre le suicide n’empêche pas qu’il pourrait s’en passer, tandis que, dans la transmigration, il faut un tel interdit car il ne se déduit pas logiquement du système. En effet, le suicide est une pure question de rapport à soi et, sauf conséquences dommageables pour autrui, par exemple pour des enfants dépendants de la personne – et plus la personne est entravée dans des liens de toute nature, plus son suicide peut en effet léser de parties ayant des droits sur elle –, en soi cet acte ne lèse aucun droit dans le monde. Il faut donc décréter qu’en soi l’acte est contre la morale si l’on souhaite bannir le suicide, car une personne peut autrement choisir de mettre fin à ses jours en sachant que ce qui se transmet d’une vie à l’autre dans la transmigration est du karma et non des souffrances. Sauf à dire que la personne renaît avec ses maux et ses infirmités dans tous les cas – et pas seulement en cas de suicide car c’est alors encore vouloir grever l’acte d’un karma, alors que le suicide est peut-être le seul acte qui soit intrinsèquement « a-karmique » (le karma s’attachant aux actes qui accroissent l’attachement au monde, l’acte volontaire de quitter le monde en est forcément dépourvu) –, la résurrection est des deux systèmes le seul où le suicide se laisse écarter sans nécessiter le principe moral, de manière purement phénoménologique. Ce qui précède est un défrichement du sujet et appelle quelques nuances (en particulier, c’est dans les systèmes de transmigration que l’on rencontre historiquement des cas de suicide rituel), nuances qui suivent.

On aura sans doute du mal à accepter notre conception du suicide si l’on considère que l’homme est inséré dans un réseau de relations, où sa disparition, par suicide ou autrement, crée forcément du dommage, de la perte ici ou là. Ce réseau de relations peut être en effet formalisé comme un ensemble de créances et dettes, et les situations de débiteur net sont susceptibles de caractériser le suicide comme manquement, comme « défaut de paiement » karmique. On notera tout d’abord – mais cela reste une simple observation – la tendance des systèmes légaux modernes à décriminaliser le suicide : cette criminalisation était cependant loin d’être absurde puisqu’elle reconnaissait que le suicidé se soustrayait à des devoirs. Si la dette financière d’un suicidé est encore due sur les biens qu’il laisse derrière lui, la dépénalisation du suicide revient en revanche à fermer les yeux sur les « dettes » non financières. La société ne reconnaît plus, ainsi, une dette de l’individu envers elle ni envers les parents, ce qui s’oppose à nombre de concepts traditionnels. Traditionnellement (mais peut-être est-ce une tradition dévoyée), l’enfant est toute sa vie débiteur de ses parents. De tels concepts nous donnent a priori tort sur la nécessité de décréter une faute morale sui generis dans le suicide, contre la logique du karma, encore que se donner la mort, même pour échapper à des obligations insoutenables, ne puisse jamais être considéré comme un acte d’attachement au monde, même si Schopenhauer défend, non sans raison, que cela peut être un acte d’attachement au moi (j’aime trop mon moi pour me laisser souffrir ; mais Schopenhauer ne condamne pas non plus toute forme de suicide).

Selon nous, le concept traditionnel de dette envers les parents est une erreur, car c’est de sa faute si quelqu’un se reproduit ; en élevant ses enfants, il ne fait donc que payer pour sa faute. Ce que nous disons plus loin (cf. ii) de l’animalité et de sa « finalité sans fin », dans la transmission génétique de génération en génération, étaiera ce point. Quant à la dette envers la société, c’est une pure fiction : seules les dettes contractées obligent. Là encore, l’évolution du droit, qui reconnaît plus largement l’objection de conscience, tend à confirmer ce point de vue, mais le droit reste marqué par son origine dans l’État et ne reconnaîtra vraisemblablement jamais l’objection de conscience de manière absolue. Association de défense collective de la propriété, qui implique le service des armes ou le maintien d’une armée permanente, l’État définit le citoyen en relation au principe de propriété garanti par l’État, mais le détachement ascétique du monde implique de renoncer à toute forme de possession, à l’idée même de possession. Que ce soit vivre en parasite, selon certaines pensées politiques, se conçoit si et seulement si n’existe aucun bien en ce monde dont la consommation serait permise à celui qui n’a rien, c’est-à-dire si toute la nature, si le monde entier est marqué du sceau de la propriété exclusive, privée ou d’ailleurs publique (appartenant à l’État ou à une autre collectivité publique et dont la jouissance est conditionnée par certaines contreparties). Or l’État, même s’il reconnaissait une entière vacuité de droit sur telle forêt, par exemple, à l’intérieur de ses frontières, considérerait encore que cette forêt sans propriétaire et hors propriété implique une contrepartie telle que le service des armes ou le maintien d’une armée pour la protection des frontières car un autre État peut toujours chercher à s’emparer de la forêt pour en faire sa propriété, c’est-à-dire une propriété. L’État, donc le droit, ne connaît pas la non-propriété (il n’y a d’ailleurs pas de mot pour ce que nous voulons exprimer) : le citoyen se définit par la propriété, même quand il en est dépourvu. Propriétaire, ne serait-ce que de la force de ses bras, il doit à l’État quelque chose pour la protection de sa propriété. Cette réflexion n’a d’autre but que d’expliquer cette forme de pensée que nous avons qualifiée de traditionnelle et qui pose une dette de l’individu envers la société. Même en admettant le raisonnement, on voit que cette dette est en fait un paiement contre service, et dès lors que le suicidé renonce au service en mettant fin à ses jours il éteint sa « dette » en même temps : en renonçant à sa propriété avec sa vie (et il ne peut renoncer à toute propriété qu’avec la vie), il renonce au service de l’État, lequel lui était « accordé » en dehors de la moindre contractation, de façon qu’il peut y renoncer en dehors de toute formalité, et son acte ne le grève d’aucun karma.

La personne humaine est insérée dans un réseau d’obligations morales, mais toute dette purgée dans le détachement ascétique du monde, le suicide peut alors être considéré en soi, c’est-à-dire comme acte a-karmique dont la réalisation n’entraîne aucune conséquence en métempsycose. La Sorge, dans ces conditions, peut chercher le détachement du monde comme prémisse au suicide. Les exemples de cette forme d’ascétisme, dont le but n’est autre que la mort volontaire, existent : prayopavesa dans l’hindouisme, santhara (ou sallekhana) dans le jaïnisme, et les techniques d’automomification du bouddhisme shingon japonais. Outre le conflit de ces pratiques avec la législation (le suicide était interdit en Inde jusqu’en 2017 et le suicide rituel l’est au Japon en tant que suicide assisté), les modalités de leur codification religieuse témoignent de leur caractère dérogatoire par rapport à une proscription morale générale du suicide au sein des religions en question.

Dans le cas de tels suicides rituels, on peut considérer que la Sorge agit en cohérence avec des notions purement phénoménologiques. Or nous avons affirmé que seule l’idée de vie éternelle dispensait de recourir au principe moral contre le suicide et permettait une phénoménologie pure. Il nous faut donc approfondir ce point. Quand la Sorge renonce au suicide par cohérence logique plutôt qu’en vue de la moralité, elle le fait dans une situation où le suicide apparaît comme une solution dans une pensée suicidaire, c’est-à-dire qu’elle écarte par le raisonnement (abstrait et donc libre en partie de l’obsession suicidaire, nous y revenons plus loin) un choix qui se présente d’abord comme souhaitable. Elle l’écarte avec le raisonnement que nous avons identifié et qui conclut à la vie éternelle, donc à l’impossibilité de disparaître dans le grand sommeil. Le choix délibéré du suicide est alors impossible. Dans le cas de l’ascète que nous avons décrit, l’extinction est seulement possible : il se peut que l’ascète y parvienne mais ce n’est pas garanti. L’ascète est donc plus ou moins dans la même situation que le suicidaire souffrant, qui peut lui aussi espérer, sans garantie, que sa souffrance disparaîtra dans la vie éternelle. Or, dans le cas de ce dernier, le suicide est logiquement impossible car le risque de la mort est une souffrance éternelle. Dans le cas de l’ascète de la transmigration, le risque est seulement de vivre une nouvelle vie, où l’opération pourra se retenter : là encore, le choix du suicide peut donc découler des seules options « théoriques », avec cependant une part de subjectivité dans l’évaluation des enjeux et le « calcul » des probabilités. Mais la pensée de l’ascète n’est pas suicidaire et c’est en réalité seulement sa préconception de la transmigration qui le pousse au suicide logique, que pour cette raison nous devons plutôt appeler « logique ». Si bien qu’en phénoménologie pure la résurrection conserve la supériorité, car elle écarte le suicide logique, en toute connaissance des options, tandis que l’ascète de la transmigration recourt au suicide « logique », et ne le peut qu’en ignorant la résurrection (si c’est sciemment, cela se fait selon des arguments que nous reconnaissons ignorer à ce stade). En outre, la nature de l’enjeu rendant le suicide possible conduit à un calcul des probabilités où, nous l’avons souligné, intervient la subjectivité : c’est une autre façon de rendre la phénoménologie impure. En visant l’extinction dans le nirvana, l’ascète ne peut se passer d’un calcul, il doit évaluer si toutes les conditions sont remplies pour le nirvana : sa subjectivité intervient pour mesurer son avancement, le risque que toutes les conditions ne soient pas remplies et celui concomitant d’une nouvelle vie après la mort, et quelle vie.

Les mécanismes phénoménologiques de la résurrection ne font quant à eux appel à nulle subjectivité. Il paraît en effet strictement impossible de croire à la résurrection et de se suicider logiquement. Même s’il est possible que je souffre éternellement après la mort que je me suicide ou non, même si je ne sais pas, dans une pure phénoménologie, si mon suicide doit produire cette souffrance éternelle ou non, et même si ma souffrance dans cette vie est abominable, un calcul subjectif des probabilités est paralysé par l’enjeu de l’éternité : je ne peux qu’attendre le moment prescrit pour ma mort. Que serait en effet un tel calcul ? Je me dirais : « La mort que j’appelle de mes vœux, car je souffre trop dans cette vie, c’est une chance sur deux de souffrir pour l’éternité, tentons le coup » ? Quelle apparence de réalité ce raisonnement peut-il avoir ? Si « je souffre trop dans cette vie », je vois aussi que me manque la force de souffrir pour l’éternité, et je ne puis donc tenter cette chance. Je ne peux vouloir me suicider logiquement que si je suis convaincu de mettre fin à ma souffrance avec ma mort, que si je crois au grand sommeil. Que certains paris soient illogiques, et que l’on puisse se charger d’une peine plus grande par la faiblesse de ne pouvoir supporter une peine présente, c’est certain, mais un suicide par faiblesse n’est pas non plus ce que nous appelons un suicide logique, et en l’occurrence un tel suicide résulte d’une abolition du discernement sous l’effet de la souffrance, phénomène qui rend selon nous la proscription morale du suicide inutile, si la phénoménologie de la résurrection n’a pas suffi à le prévenir. – N’est-ce pas dire qu’il y a de la subjectivité là aussi ? La saine raison peut être dite subjective au même titre que la raison altérée : ce sont les deux subjectivités en présence dans ce pari, dans le cadre de la résurrection, c’est-à-dire que l’on peut à peine parler de subjectivité et qu’il s’agit bien plutôt d’objectivité d’une part et d’objectivité abolie d’autre part, tandis que les calculs de l’ascète de la transmigration peuvent relever d’une même raison saine et néanmoins varier à l’infini selon la subjectivité.

Enfin, la transmigration présente une difficulté logique, laquelle n’a pas échappé à ses penseurs mais dont les différentes solutions présentent à nos yeux (à ce stade) un caractère d’arguties. C’est le cas par exemple des doctrines des différentes écoles du bouddhisme qui ont tenté d’expliquer ce qui transmigre dès lors que le moi n’existe pas, étant une illusion résultant de la composition des « cinq agrégats ». Si la mort est une dissolution d’agrégats, comment une recomposition dans une vie nouvelle peut-elle être le même moi (illusoire) ? Une telle dissolution et recomposition ressemble bien plutôt à ce que décrit dans le vivant le matérialisme pur comme processus chimico-organique. Même si les autres écoles de la transmigration n’ont pas le caractère matérialiste prononcé du bouddhisme, la même difficulté se présente : qu’est-ce qui transmigre ? Je n’ai aucune connaissance de mes vies passées et si j’en avais connaissance ce ne seraient que des histoires pouvant à peine me toucher. Dès lors, on ne comprend même pas que l’on soit autre chose que complètement indifférent à ce que doit être notre prochaine vie. Si je fais le mal, je serai réincarné en cochon : et alors ? Je pense que le cochon que je serai ne se souviendra pas plus du moi que je suis que je ne me souviens du moi que j’étais. J’étais peut-être un être céleste, un gandharva, dans ma précédente existence, et me voilà bien déchu, mais est-ce que je souffre ici et maintenant d’avoir été un gandharva et de ne plus être qu’un homme ? Toute souffrance morale devrait donc s’imputer à un déclassement de ce genre ? Par ailleurs, si je suis réincarné en insecte dépourvu de libre arbitre, ce sont, on le sait, les actions des autres qui doivent m’en retirer, par la réversion des mérites. Ces difficultés (pour ne pas dire absurdités) et d’autres encore laissent penser que ces systèmes ont au fond deux objectifs : 1/ écarter la garantie absolue du grand sommeil à la mort de l’individu au profit d’une garantie conditionnelle (et ce à des fins hypothétiques de moralité, bien que nous venions d’indiquer la fragilité d’un tel instrument) 2/ en repoussant l’idée d’éternité, sans doute trop redoutable.

Quelque 250 personnes chaque année en Inde mettraient fin à leur jour par santhara (également appelé sallekhana), chez les Jaïns. Le processus, parfois long, est conçu comme un moyen d’annuler du karma. L’Inde a dépénalisé le suicide en 2017, après que la Cour suprême indienne eut cassé en 2015 un jugement de la justice provinciale du Rajasthan déclarant le santhara illégal.

N.B. C’est le développement de la technique médicale permettant le maintien en vie des personnes dans un état de délabrement physique de plus en plus avancé, voire réduites à l’état végétatif, qui crée de nos jours un problème de masse de la fin de vie dont la solution, devant ces millions de mourants perpétuels, appelle le suicide assisté. Ce problème de masse trouve une solution bureaucratique. C’est le progrès.

ii

Nous ne pensons pas que la conséquence de cette phénoménologie de l’au-delà, telle que présentée au début de cet essai, serait qu’il vaut mieux mourir jeune et en bonne santé car alors on ne risquerait pas d’emporter dans l’au-delà un moi souffrant. Plus la personne avance en âge et plus elle est soumise aux désordres physiques causés par la sénescence des cellules corporelles, mais nous avons parlé de souffrance définitionnelle pour le suicidaire, qui montre par son suicide que sa souffrance est définitionnelle. Il y a (encore) des personnes âgées qui meurent dans leur lit dans la plus grande tranquillité.

Si, à présent, le suicide ne se laisse écarter ni par une proscription morale ni par la phénoménologie descriptive, il ne faut pas croire que l’instinct de survie soit suffisant contre cet acte, puisque la Sorge y voit un terme, et que ce terme prend alors, les autres voies d’interprétation écartées, le sens de but, et qu’elle a les moyens de l’atteindre par le suicide. Ce qui la retient en fait, en dehors de la possibilité des dogmes précités, c’est qu’elle se donne un terme dans l’histoire, à savoir que l’instinct de reproduction s’élabore comme instrument de progrès historique. Ainsi que nous l’avons dit (Phil. 21), notre réflexion phénoménologique a commencé avec la réfutation du progrès historique, c’est-à-dire de l’histoire. La Sorge a son terme dans la mort ; si ce terme unique n’est pas associé à un but dans le monde ou après la mort, le but de la Sorge ne peut être que son terme, c’est-à-dire que mourir devient son but.

Dans le monde la Sorge se donne pour but le progrès. Or le progrès n’existe pas. Peut-on, dès lors, si l’on admet que le progrès n’existe pas, affirmer que nous avons simplement dissipé une illusion que l’homme se donnait, dans la culture, pour couvrir la véritable et la seule motivation, naturelle, de sa conduite, dictée par l’instinct de reproduction (et de paternité car les enfants doivent être élevés pour survivre). Ce point de vue est celui de la psychologie évolutionniste, nom donné à l’application à l’espèce humaine des résultats du darwinisme génétique. L’homme forme une société animale qui fonctionne pour l’essentiel sur le même modèle que les autres sociétés animales, lesquelles, comme tout dans le monde animal, sont structurées autour de la finalité sans fin de la transmission génétique de génération en génération. La science a démystifié les constructions et dérivations culturelles par lesquelles l’homme se représentait sa conduite : il s’agit seulement de se reproduire et d’élever des enfants dans le cadre de cette société animale qui est la nôtre, une société où par ailleurs les productions symboliques culturelles, fondées notamment dans le langage, occupent une place plus importante – mais nullement essentielle – que chez nos cousins les singes. La Sorge a donc pour but d’être un singe. Elle se représente son activité rationnelle comme une forme d’autocontrainte, une véritable critique de la raison au sens kantien, le cerveau humain produisant ces dérivations culturelles mystificatrices qui nous empêchent de reconnaître notre animalité et celle de la société ou ne permettent pas de leur conférer la centralité adéquate.

Le non-dit d’une telle conception, c’est que cette animalité est toujours, dans le discours scientifique qui la dévoile, intégrée dans une historicité dont nous n’avons aucun autre exemple dans le monde animal. Le discours scientifique ne rejette pas, contrairement à nous, cette historicité puisqu’au contraire il la fonde : la science est le progrès lui-même. La question est rapidement évacuée par la spécificité culturelle de l’homme, que l’on s’empresse de reconnaître, mais on ne la reconnaît pas comme centrale et c’est bien le problème : si cette « culturalité » où se fonde l’historicité est centrale, l’animalité ne l’est pas, mais que l’animalité soit centrale c’est ce que le discours scientifique nous enjoint de reconnaître. On parvient alors au compromis suivant : l’animalité est devenue culturelle mais ce n’est pas un passage de l’animalité à la culturalité-historicité, nous avons bien plutôt affaire à une animalité « culturalisée », et l’on peut de cette façon maintenir la centralité de l’animalité dans l’homme. La Sorge a donc pour terme le progrès historique : c’est tout ce qu’on peut tirer du consensus scientifique, en particulier des sciences du vivant. Ces sciences ne peuvent rien dire contre la fin de l’histoire. L’humanité, à l’encontre de tout ce que nous savons de la nature, va vers une fin de l’histoire. Contre tout ce que nous savons de la nature, le consensus des sciences naturelles postule le progrès historique. Et quand ce même consensus, cette véritable philosophie de notre temps, affirme que l’histoire est une « évolution » sur le modèle de l’évolution naturelle, elle nie ses propres prémisses, à savoir l’évolution naturelle sans progrès directeur et la culturalité en tant que science, cumulative vers une totalité, ce que nous nions quant à nous, la considérant seulement comme incrémentale à l’infini – c’est-à-dire que, oui, l’évolution culturelle est comme l’évolution naturelle : aucunement un progrès. La seule façon pour la science d’imposer la centralité de l’animalité serait qu’elle se nie comme progrès, mais pas parce que nous trouverions que nous sommes plus évolués que les singes, seulement parce qu’en se posant comme progrès elle nie dans la réalité humaine la centralité de l’animalité, qui ne connaît ni le progrès ni l’histoire.

Quand on trouve des analogues du progrès dans les sociétés animales, par exemple quand des singes apprennent à se servir d’instruments et que cet usage se transmet de génération en génération par un apprentissage, on doit parler de culture. Les singes, et peut-être d’autres espèces, peuvent apprendre une technique, avoir une culture. Cela peut et sans doute doit conduire à des révisions de la délimitation des frontières entre nature et culture mais ces révisions ne peuvent en rien – même si cela nous contraignait à en modifier l’exposé  – affecter le fond de notre phénoménologie, pour la simple et bonne raison que nous ne reconnaissons pas ces frontières. Dans la mesure où nous nions le progrès, celui-ci ne peut servir selon nous de critère discriminant entre nature et culture. Si la science corrige son erreur, elle ne fera que nous donner raison. – Du reste, on sait, du point de vue évolutionniste, que ce n’est pas ce genre d’apprentissage et de culture qui conduira nos cousins les singes, même si nous les laissions entièrement libres d’agir en nous faisant discrets, en cessant d’empiéter sur leurs milieux, à devenir des hommes, car cela appelle une mutation.

La spécificité de la société humaine n’est pas le progrès, ni une culturalité enracinée dans l’animalité, mais une Sorge consciente agissant d’après la représentation de ses fins et trouvant son terme dans la mort individuelle, dont elle a en permanence la représentation. Cette forme d’existence ne s’inscrit pas dans une culturalité évoluée de l’animalité, c’est quelque chose qui se trouve au milieu de cette culture et animalité.

Enfin, une remarque sur le choix existentiel du non-métaphysique dans le contexte des « progrès » de la médecine : nous allons vers un état de la société où le suicide, assisté ou non, sera la fin normale de la vie humaine. En effet, si nous croyons à un terme de la Sorge dans le monde, ce terme se fonde sur l’animalité de l’homme, sur ses fins naturelles (interprétées comme le moyen du progrès historique). Ces fins naturelles sont atteintes avant la mort de l’individu : sa période de fertilité est limitée dans le temps, de même que la période, un peu plus étendue, où il peut être utile à la génération suivante. Passée cette limite, la même finalité plaide au contraire pour la mort de l’individu puisqu’il devient une charge à la génération que sa Sorge avait pour but d’assister. En outre, les progrès de la médecine conduisent de plus en plus d’individus à l’extrême vieillesse et à la dépendance : c’est le problème de masse de la fin de vie que nous avons évoqué. Le sentiment d’inutilité du vieillard dont la Sorge avait son terme dans le monde produit nécessairement la pensée du suicide, si le processus de sénescence physique et ses maux inhérents n’y suffisaient pas. Ceux qui ne procèderont pas à ce suicide eux-mêmes seront « assistés » par un corps social partageant les convictions ici décrites au sujet des fins naturelles de l’homme.

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II

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On ne peut être à la fois dans la nature et dans l’histoire. L’humanité progresse en tant qu’elle est dans l’histoire et ne progresse pas en tant qu’elle est dans la nature. L’humanité progresse et ne progresse pas : sans doute elle ira loin.

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La politique de confiscation de la fortune des riches est ce qui rendait si libres les cités grecques. – Mais aux yeux de Marx, et depuis ce dernier, la ploutophobie passe pour du nihilisme.

(L’économie des cités grecques reposait certes sur le travail des esclaves, un peu comme l’économie de nos sociétés repose sur le travail des clandestins. Le droit applicable à ces travailleurs clandestins est très exactement, en raison de ses non-sens, un non-droit.)

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À l’origine, l’homme libre était celui qui possédait des esclaves. Qu’il y ait eu, par la suite, des hommes libres ne possédant point d’esclaves était une décadence : cette nouvelle sorte d’hommes libres n’avaient plus qu’un ersatz de liberté.

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L’erreur des programmes de stérilisation fut de s’appliquer aux populations pauvres : ils devaient se heurter à l’opposition des gens. Mais un programme de stérilisation des riches ne pourrait que recueillir l’assentiment de la majorité.

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Quand un riche pleure, tant de pauvres se réjouissent que l’humanité s’en porte mieux dans l’ensemble.

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Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Quand un riche pleure, combien de pauvres rient ?

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L’argent a sur nous tant de pouvoir qu’en voyant un riche j’oublie ses qualités.

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Si l’intelligentsia est de gauche, c’est parce que c’est là que les riches payent le mieux, c’est-à-dire le plus.

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D’« Élections piège à c*** » à « Les circonstances imposent de voter pour François Mitterrand » : ça se lisait sur son visage.

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Dans quelle mesure Heidegger dit-il dans une langue originale des platitudes ? Par exemple, quand il parle de la conscience (Gewissen), il distingue sa propre conception non pas de celle des autres philosophes mais de ce qu’elle est pour « le vulgaire », à savoir mauvaise conscience, avertissement, etc. (Sein und Zeit §59). Si bien que, même si, sur un tel fondement, on trouve originale la pensée de Heidegger, elle ne l’est que vis-à-vis de la pensée vulgaire et non de la philosophie.

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La question de l’existentialisme est : Qu’est-ce que je peux être dans un troupeau démocratique ? Sa mise au rancart du sujet pensant, du cogito au profit d’une liberté qui s’autodétermine, du je cogitant au profit d’un je agissant – agissant pour être ! –, c’est la philosophie d’un temps de dépersonnalisation qui recherche son antidote. Doit agir pour être l’individu absorbé dans un troupeau ; autrement on est sans avoir besoin d’agir et l’on n’agit que pour développer son être. Dans le troupeau, penser n’a aucune vertu d’être.

La trajectoire des grands noms de ce courant confirme le point de vue. Sartre se rattache au communisme (le communisme comme moyen contre le troupeau), Heidegger au national-socialisme. J’aurais tendance à placer Jaspers dans le cléricalisme mais cela demanderait des développements que je ne peux faire ici : simplement, Sartre l’appelait un « existentialiste chrétien » alors que Jaspers ne parle pas de Dieu mais seulement de la « transcendance ».

S’agissant de Heidegger, qui parle d’une « dictature » du « on » (Diktatur des Man : Sein und Zeit §27, où il ne fait qu’employer le mot en passant, mais les passages sur le Man rendent parfaitement claire la raison d’un tel emploi), comme son engagement national-socialiste est connu, on peut dire que pour lui, Heidegger, c’est : Hitler contre la dictature du « on ».

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Pour Heidegger, le temps des animaux, le temps du « Nur-Lebende », du « seulement vivant », est un problème en soi (Sein und Zeit §68, b : « Wie Reiz und Rührung der Sinne in einem Nur-Lebenden ontologisch zu umgrenzen sind, wie und wo überhaupt das Sein der Tiere zum Beispiel durch eine ,,Zeit’’ konstituiert wird, bleibt ein Problem für sich. ») Un problème en soi, c’est-à-dire une conception du temps en soi, donc deux conceptions du temps. C’est la même faiblesse que chez Hegel, dont nous avons vu (Le Hegel de Kojève x) que, quand il parle du temps humain, il escamote la notion pour ne plus parler que d’historicité. La remarque de Heidegger est clairement à propos, puisqu’il est impossible d’appliquer sa philosophie du temps à autre chose qu’à l’homme, ce qui, comme la conception du temps chez Hegel, est une forme de retour à la sophistique d’un Protagoras : « L’homme est la mesure de toute chose. » C’est en effet un tel retour que l’on opère quand on prend une notion jusque-là appliquée au tout dont fait partie l’homme pour ne l’appliquer qu’à ce dernier, même en affirmant ne point parler du temps au sens vulgaire et en forgeant alors un concept distinct de « temporalité » (Zeitlichkeit) censé présenter le temps de manière correcte et qui ne s’applique qu’au Dasein. C’est le Dasein qui devient la mesure du temps : « l’homme est la mesure de toute chose. » – Il n’en va pas de même lorsque Kant parle du temps comme d’une « forme de la subjectivité » humaine : même si dans ce cas le temps n’existe pas en soi, nous nous percevons en lui en tant qu’objets de connaissance possible de la même manière que nous percevons tous les objets de notre connaissance et il n’est par conséquent nul besoin d’appliquer un concept de temps différent selon que l’on prend l’homme comme objet de connaissance ou bien autre chose. L’homme phénoménal appartient au temps ainsi que le tout du monde phénoménal et c’est le tout du monde phénoménal qui, par ses lois, est la mesure de ce qui se trouve en lui. (Reste que l’homme phénoménal n’est pas le tout de l’homme, dans le kantisme, et que tout l’homme n’est pas au monde.)

XXXVII The Evolutionary Roots of the Clash of Civilizations 2

This is a sequel to xxxvi.

Suicide For Sex

The essay on the evolutionary dimensions of civilizations (xxxvi) started by recalling the hot discussion on the relationship between Islam and the West. Regarding this relationship, evolutionary psychology book Why Beautiful People Have More Daughters (2007) by Alan S. Miller and Satoshi Kanazawa attempts to provide an explanation of Muslim suicide bombings that I wish to discuss presently.

According to Miller and Kanazawa, suicide bombers are 1/ always Muslims, because 2/ Muslim societies are polygynous, which means that some men remain without mates throughout their lives, and 3/ Islam promises virgin mates to the martyrs in the afterlife, which is bound to be appealing to men without mates.

1/ “While suicide missions are not always religiously motivated, when religion is involved, it is always Islam.” (p. 165).

The emphasis on the word “always” is the authors’; they seem to be confident there is no exception. Yet, the statement is incorrect. Even if we dismiss WW2 Japanese kamikazes as a religious phenomenon, although the Japanese government of the time was implementing a policy of State Shintoism that emphasized the divine descent of the Emperor of Japan and thus infused patriotism with a sense of the divine, so much so that one of the first moves made by the Americans after Japanese surrender was to demand that the Emperor publicly declares to his people he was no god, we find “militant” suicides in other religions too.

Albeit the following examples, from Christianity, Hinduism, and Buddhism, are not strictly speaking suicide missions, that is, acts aimed at provoking casualties to an enemy while sacrificing one’s own life in the very act (of which I see no other historical example beside Japanese kamikazes and Muslim Jihadists), those other suicides are similarly intended to promote the cause and interests of a religion in a confrontational context, and nothing in the evolutionary interpretation of suicide missions by Miller and Kanazawa explains per se why the suicide takes the form of a military mission rather than of something else. The promise of haur uljanati, the houris of paradise, is actually made to all male believers and not specifically to human bombs.

Martyrs are well-known characters of the earlier times of Christianity, especially the Roman times, and the suicide-like indifference to death displayed by these people during their ordeals became propaganda for the nascent religion, which certainly contributed to its success. That these martyrs did not die with weapon in hand while Muslim martyrs die with weapon in hand or rather being themselves the weapon (human bombs) is not to account for by polygyny and/or by the promise of houris but rather by the warrior ethics contained in the Quran and Islamic tradition.

This being said, Muslims can also be martyrs in the Christian sense, that is, allowing enemies of the faith to take their lives without resistance rather than in the act of fighting. Some hadiths tell how idolaters used to submit Muslims to the test trying to force them to pay homage to idols, which is against the will of Allah, and that the Muslims who, being firm believers, refused were put to the sword. This is the same as the Biblical (Catholic and Orthodox) story of the Maccabees.

Fundamentally, contemporary suicide missions are only a variant of such past acts of martyrdom. Knowing that allegiance to one’s God will be, with more or less certitude, cause of one’s death at the hands of God’s enemies and accepting it, is a form of suicide that the history of several or all religions can attest. Again, that this allegiance takes the form of a suicide commando mission rather than more passive or acquiescent forms of suicide is accounted for by the warrior ethics that is present in the Quran and Muhammad’s exemple, whereas it is absent from the Gospels and the life of Jesus.

In Hinduism, the jauhar was a form of collective suicide sanctioned by Brahmans; it was especially frequent among Rajputs during their wars with Muslim conquerors. When all chances of victory had vanished, the women first took their own lives, slaughtering their children on the occasion, and the men then went to fight to death on their last battlefield. The custom insured that no prisoner was taken by the enemy. We find a similar episode in the siege of Masada during the first Jewish-Roman war (73-74 AD): According to classical accounts, the besieged Jews eventually committed mass suicide rather than surrendering to the Romans.

Finally, there is the practice of self-immolation in Buddhism, of which recent history provides a few examples, the best-known being the self-immolation through fire by the Vietnamese monk Thich Quang Duc in 1963, in protest against the religious policy of the American-supported South-Vietnamese government. The legend says the monk’s heart did not burn and is now kept as a holy relic in the vaults of the Vietnamese National Bank.

So, although suicide missions as such are only found in current Muslim Jihadism and WW2 Japanese kamikazes (who could well have been performing a religious act), the will to sacrifice one’s life for one’s faith is a feature common to the history of many and perhaps all religions.

2/ “Across all societies, polygyny increases violent crimes, such as murder and rape, even after controlling for such obvious factors like economic development, economic inequality, population density, the level of democracy [“obvious factor”?], and world regions. (…) The first unique feature of Islam, which partially contributes to the prevalence of suicide bombings among its followers, is polygyny, which makes young men violent everywhere.” (p. 166)

The reason polygyny increases violent crime is that it exacerbates male competition for females. As the sex ratio is roughly 50-50, by allowing some men to mate with several women to the exclusion of competitors, polygyny forces some other men to remain without mates.

Miller and Kanazawa go on: “However, polygyny by itself, while it increases violence, is not sufficient to cause suicide bombings. Societies in sub-Saharan Africa and the Caribbean are much more polygynous than the Muslim nations in the Middle East and Northern Africa (…) Accordingly, nations in these regions have very high levels of violence, and sub-Saharan Africa suffers from a long history of continuous civil wars, but not suicide bombings. So polygyny itself is not a sufficient cause of suicide bombings.” (p. 166).

The authors are not dealing with institutional polygyny but with what I call (see xxxvi) cryptic polygyny, that is, the practice of polygyny no matter what legal arrangements regarding matrimonial bonds are. Among the most polygynous nations in the world, as they appear listed in note 31, p. 210, we find, for instance, Antigua and Barbuda, Bahamas, Barbados, Haiti (all these with the “maximum polygyny score of 3.000”). These are countries which populations are largely Christian and where the institutional form of pair-bonding is monogamous marriage and institutional polygamy is outlawed and criminalized. So bear in mind that, although the authors do not make it explicit, it is not institutional polygyny that is at stake. Other forms of polygynous practice, that is, cryptic polygyny is not in the least “unique” to Muslim countries; as Miller and Kanazawa write, “All Humans Societies Are Polygynous” (subtitle p. 91).

The violence alleged to be caused by polygyny relates to a “polygyny score” that has nothing to do with institutions and legal systems. Were we to examine these polygyny scores by country, we might find that Muslim countries do not stand particularly high. Among the twenty most polygynous countries listed page 210, I find the following to be predominantly or significantly Muslim: Morocco, Nigeria, Niger, Chad (53%). That makes four countries out of twenty.

Besides, Miller and Kanazawa overlook the fact that a good deal of Jihadists do not come from Muslim countries at all. Some of them come from Muslim communities in Western countries; many of these communities have been secularized in the course of acculturation, and the Jihadists had to undergo a sort of reconversion process from a materialist, secularized lifestyle to radicalism. Some others are even autochthonous converts from these Western countries with no previous family or any other links with Islamic traditions. The number of foreign fighters combatting today in the ranks of Daesh would be about 30,000.

Before conversion or radicalization, these people had the same access to women as other men, that is, in an evolutionary perspective, the same access as other men at the same status level. (Given that a lot of Jihadists had a delinquent career, it may even be argued that their access to mates was in fact greater than that of other men from the same city parts, thanks to the fast money such careers allow.) If the number of people from Western countries willing to resort to terrorist violence is great, then, following Miller and Kanazawa’s idea, polygyny in Western countries – by which more men are prevented from mating – must be high. By stressing polygyny as a factor in violence in general and in terrorism in particular, the authors, again, are not saying that institutional polygyny is the cause.

Institutional polygyny might in fact contribute to reduce the prevalence of actual polygyny in a society. The idea has been broached in xxxvi using the concept of reproductive climate along A.S. Amin’s lines. Institutional polygyny is a long-term institution that promotes men’s commitment to their mates and children. So is institutional monogamy, albeit the data (current divorce rates in the West, polygyny scores in Christian Caribbean and African countries) seems to indicate it fails to curb short-term strategies in some regions.

3/ “The other key ingredient is the promise of seventy-two virgins waiting in heaven for any martyr in Islam. This creates a strong motive for any young Muslim men who are excluded from reproductive opportunities on earth to get to heaven as martyrs.” (p. 166).

There is no denying that such a belief can serve as motivation. Even more than the warrior ethics I have invoked in (1/), belief in houris is doctrinal. Hence, whereas polygyny as such is not associated uniquely to Islam (see 2/), the belief in question clearly is, because you cannot rewrite the Quran, can you? Yet, houris, unless I’m mistaken, are no privilege of the martyrs but are promised to all believers, so the reason some Muslims choose death and others acquire sex slaves as war spoils, as allowed, I am told, by Daesh, remains to be explained. Suicide missions suggest that obedience is extreme in these movements, but so it is in any fanatical group.

Religions promising afterlife describe it as everlasting bliss, and although this bliss does not always explicitly entail incarnated virgins available for sexual acts, it can be appealing enough to induce the sacrifice of one’s life for one’s belief.

As far as Hinduism and Buddhism are concerned, the varied existing heavenly abodes where souls may spend some time during the course of their transmigrations are described in picturesque details, some of them being quite erotic, a fact that suggests the existence of a similar motivation in these religions. The way Apsaras, or celestial dancers, for instance, are depicted in ancient art is unmistakable (picture: Curvaceous Apsaras from the well-known Khajuraho temple). They are spouses of the celestial musicians Gandharvas, and it is possible to reincarnate as a Gandharva or as any other minor deity.

apsaras_khajuraho

Not only these heavenly abodes entail sexual representations, but the very idea of reincarnation may serve sexual motivations. A Buddhist might be willing to commit a suicide attack in order to be reincarnated as a playboy; what would prevent him, as a playboy, from mating with 72 virgins or more? For the time being, Buddhist clerics do not promise next life in the incarnation of a womanizer in exchange of a suicide mission, although they could do so, inside the very frame of their creed, and the reason why it is only Muslim clerics who promise afterlife sexual gratifications as a reward to suicide attacks is not explained by our authors here.

Buddhists are not known to play this card, although some believers certainly aspire to a more gratifying sexual life after their next birth, as some are wearing so-called charm amulets to improve their sex life in the present already. In Thailand these amulets often depict the legendary character Kun Paen in the company of multiple nude women; other charm amulets represent women in acts of bestiality, some others are in the shape of a penis, at times anthropomorphized (penis man). Thai monks routinely bless such talismans.

As to the idea that Jihadists, on the Iraqi theater of operations, kill more Iraqis than they kill Americans because they are “unconsciously trying to eliminate as many of their male sexual rivals (fellow Iraqi men) as possible,” it is far-fetched. As stated above, Daesh counts some 30,000 foreign fighters, for whom Iraqis are no more fellow men than Americans, and that would be half of Daesh’s army. A simpler explanation is that it is more difficult to kill an American than an Iraqi in Iraq – not only because of numbers, but also because American soldiers are certainly better trained and better equipped, and they probably station their Iraqi allies on the most “strategic” positions.

All these elements suggest that Miller and Kanazawa’s explanation is somewhat shallow.

Jihad vs Panda Express

Panda_Express

As explained in xxxvi, Jihad is not parochialism but globalism. I define it “Islam as globalism.” If you want to give Barber a better example of parochialism, I suggest you name France to him. He could have titled his book “La France vs McWorld” or “La France vs Jihad,” and that for sure would have been a better illustration of the opposition he makes between parochialism and globalism. Need I expatiate?

Islam is a global power. Some people deny the existence of “Panislamism,” arguing Islam’s diversity. They do not seem to notice the current movement toward homogenization at work throughout the Muslim world, albeit they know the movement’s name as they appropriately call it Wahhabism or Salafism or fundamentalism.

Islam is a global power. They’ve got human bombs. They’ve got petrodollars and sovereign funds. They’ve got migrant communities throughout the Western world and beyond. They’ve got sympathy among scholars and intellectuals round the world. About this last point, let me tell you the story of Professor Subramanian Swamy from Harvard Summer School.

Prof. Subramanian Swamy taught Quantitative Methods in Economics and Business at Harvard Summer School from 2001 to 2011. As an economist he wrote papers together with Nobel Prize Paul Samuelson. He is also involved in Indian politics and was India’s minister of commerce and industry from 1990 to 1991. He was president of the Janata Party from 1990 to 2013, until the party merged on with the Bharatiya Janata Party (BJP). The party is labelled Hindu nationalist.

After the 2011 Jihadist bombings in Mumbai, Swamy wrote an article in an Indian paper that was deemed Islamophobic by a few readers. After a campaign of denigration, he was dismissed from Harvard Summer School, in America, the same year. It turns out I took his class in Summer 2004. I did not know his credentials at the time and I can testify that, as a professor, he never talked about these issues, so I would never have guessed the truth about him had I not discovered it by chance years later on the Web. I disapprove of his dismissal.

Swamy and other Indian politicians are for example accused, including in the West, of demonizing Mughal rule. There is one funny argument in the views of those who defend the Mughals as tolerant rulers. They say Mughals promoted intercommunity marriages, but Hindus claim these marriages amounted to sequestering Hindu women, their war booty, inside Muslim harems. If the latter are correct, then Mughals’ defenders would be praising as enlightened tolerance and benevolent wisdom the age-old practice of all ruthless conquerors throughout history.

Here is how Swamy envisions India’s relationship with the country having the largest Muslim population in the world, namely Indonesia: “Over 90 per cent of the economic world powers’ commercial sea-traffic passes through the narrow (90 miles) Malacca Strait. If we can develop naval power to the point where we can police this strait, it will give India enormous power and leverage to influence international events. This has diplomatic implications. It is obvious, for example, that we cannot control the Malacca strait without the active cooperation of Indonesia. However through proper diplomatic moves we can obtain Indonesia’s cooperation and forge a strategic relationship with that country because we have long historical links with these islands through our cultural links of the past.” (Hindus Under Siege: The Way Out, 2007, p. 97).

Swamy is perhaps overconfident, because Indonesia, albeit often advertised as a model of tolerant Islam (Islam warna-warni, or “multicolored Islam,” as the phrase goes), is undergoing the same process of homogenization through radicalization at work round the Muslim world. One example will suffice to buttress this contention.

The following passage deals with the current situation in Thailand’s three southernmost provinces, whose population is prominently Muslim (>80%), in an otherwise overwhelmingly Buddhist country (92%). “As of September 10, 2008, there were forty-one beheadings according to the Bangkok Post. Terrorism experts argue that the style of many of these southern Thai beheadings is influenced by Muslim militant actions in the Middle East. However, there is more evidence to suggest that Thais are being trained in Indonesia or that the expertise comes from Indonesian-trained Thais who have stronger regional and local connections than countries in the Middle East. According to the Thai newspaper Isrā, in one instance a Thai ustaz (Islamic teacher) who teaches Islam in Yala Province had trained as a commando and studied Islam in Aceh, Indonesia. Among the Thai ustaz’s commando training were techniques for beheading people.” (M.K. Jerryson, Buddhist Fury: Religion and Violence in Southern Thailand, 2011, p. 92).

What is striking in this piece of information, besides the gruesome facts and the trial for incompetence the author is making against “terrorism experts,” is that Thai Jihadists do not train in Malaysia but in Indonesia, although (i) Malaysia is the closest neighboring Muslim country, (ii) whose policy is more Islam-oriented than Indonesia’s. It seems Jihadists find a safer shelter and/or better logistic support in Indonesia, which hints at the latter truly being the soft underbelly of the region with respect to fundamentalist plans, in spite of the showcase of Muslim tolerance. Indonesia is a poor country, ranking 100th as to GDP per capita (at purchasing power parity) (10,517 INT$), compared to 44th for Malaysia (25,639 INT$) (World Bank 2014). In 2002 Indonesian government allowed Aceh province to enforce Sharia law and is now under pressure from other provinces to extend this policy. To summarize, it is in tolerant Indonesia that Thai (Patani) Jihadists learn beheading techniques.

Savanna Park Virtual

As my friend X says, “A life among people who fancy themselves in the savanna is not worth living.” He means that people live in a virtual savanna; they believe in the reality of an environment of evolutionary adaptedness (EEA) that is no more. To discuss the present point, let us return to Why Beautiful People Have More Daughters by Miller and Kanazawa.

“Since the advent of agriculture about ten thousand years ago and the birth of human civilization which followed, humans have not had a stable environment against which natural selection can operate.” (p. 26). This is why intelligence, that is, as the same Kanazawa defines it in his book The Intelligence Paradox (2012) (discussed in xxxv), the capacity to deal with “novel and nonrecurrent adaptive problems,” has become important in human societies: Human civilization, our man-made environment is unstable and requires dealing with novel problems on a much more frequent basis, almost on a daily basis. Yet, our instincts often stand in the way and prevent us (the less intelligent of us) from dealing adequately with our current environment. For instance, abusing one’s mate is an instinctually adequate behavior to intimidate her into complying and shying away from close contacts with other men that would jeopardize the man’s position; yet, this behavior is criminal and may result in incarceration, ruining entirely the position that the man intended to secure (p. 24).

Therefore, intelligence can be construed as a non-emotional path to knowledge, because our emotions have been shaped in the stable environment of the ancestral savanna in order to make us behave in the ways adaptive to that environment. In spite of some scholarly attempts to discard the dichotomy reason-emotion, no matter how you take it emotions are in the way when you try to solve an equation. This is why for all abstract problems machines will do a better job than humans in the future.

Machines would already have replaced human toil and work if humans were not intent on preventing this evolution as much as they can, out of emotions designed in the vanished savanna. In 1941 already, James Burnham contended: “Using the inventions and methods available would, it is correctly understood, smash up the capitalist venture. ‘Technological unemployment’ is present in recent capitalism; but it is hardly anything compared to what technological unemployment would be if capitalism made use of its available technology.” (The Managerial Revolution). Given the pronounced tendencies toward crime attested by the current, already massive, permanently unemployed “underclass,” decision-makers are doing their best to have low-productivity industries and services subsidized in exchange of the latter maintaining the highest possible figures of human toil, which, from the advent of division of labor through the assembly line and bureaucratic procedure in organizations on, has become unbearably monotonous and machinelike.

It would be unbearable too, in the service sector, to interact as customers with humans playing the role of machines if that would not satisfy some inner savagery and cruelty keen on seeing other people degraded and at one’s mercy – a savanna emotion. The usual person, placed in such a situation as a waiter or shopkeeper, talks back to customers, whereas machines are always well-behaved. Do not bring savanna apes to confrontation when you can have these functional operations processed by machines.

The managerial revolution that has taken place and is the real engine of our affluence has nothing to do with old-days capitalism. Entrepreneurs are gone or they stand in the way. For aught I know, the entrepreneur today is the cleaning lady I pay. The engine of economy is elsewhere, amidst organizations contracting with the state, organizations offered foreign contracts through diplomats’ bargaining, oligopolistic markets, contractors entirely dependent on organizations, organizations that are shareholders, organizations filled with interchangeable organization men whose personal value is nil as measured by their departure or removal or passing away having no effect whatsoever on the company’s market value… The human factor there is the problem – what can make the machine go awry some day or the other. So-called experts sustain the myths of capitalism, but that is spin.

Spin is the word for politics too. The spoils system is over, ended by the Civil Service Reform (USA) and the “rise of the technician bureaucracy” (Aufstieg des fachgeschulten Beamtentums) (Max Weber). Recalling the so-called “Monicagate” in their light-hearted fashion, Miller and Kanazawa explain that other politicians (men) have affairs too. Do they? “It would be a Darwinian puzzle if they did not.” (p. 144). I suggest another “Darwinian puzzle”: Why does not “the most powerful man in the world” (p. 143), as some journalists, and a few light-hearted scholars, like to call the president of the United States, have the largest harem on earth? It looks like the most powerful man is a nice and decent functionary who’s doing as he’s told. He’s there for the cameras, making believe, by his presence, in the savanna tribe. This is monkey dance. Entertainment for the savanna brain.

The profound meaning of democracy, as most high civil servants do not come and go with elections (which is spoils system) but serve any elected person and apply, each in his or her sphere of competence, any program that comes out of the ballot box, is either that bureaucrats, because they put themselves at the service of others’ ideas, live an ignoble life (construing living for one’s ideas as noble), or that ideas don’t matter in the least and our societies follow an inevitable course.

When the once most powerful man in the world named Bill was faced with impeachment proceedings for his whoopees in the White House and his lies, he said please not to make him waste his time, ‘cause he’s got a job to do. May I ask who appointed him to the job? It’s no job at all. At most we’ll have to call it an office, and one is not appointed there by competent persons for one’s competence but by the people as a good monkey dancer or a good person, depending on how you see things.

Do journalists investigate politicians’ private lives or not? If they do, do our authors mean that most affairs escape these investigators’ attention? Well, well… Why not assume that journalists are good investigators, when this assumption, precisely, is made about them in other fields? Because the scarcity of affairs would be a Darwinian puzzle…

May 2016