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Journal onirique

La fondation de l’être est liée aux signes des dieux. Et en même temps la parole poétique n’est que l’interprétation de la « voix du peuple » (Stimme des Volkes). C’est de ce nom que Hölderlin appelle les légendes, les « dicts », dans lesquels un peuple fait mémoire de son appartenance à l’étant en son ensemble. Souvent cette voix se tait et s’exténue en soi-même. (Heidegger, Hölderlin et l’essence de la poésie / Hölderlin und das Wesen der Dichtung)

Il faut donc quelqu’un de plus haut, de plus proche du Sacré, et pourtant toujours encore différent de lui, un dieu, pour lancer dans l’âme du poète l’éclair qui enflamme. Ainsi le dieu prend sur lui Cela qui est « au-dessus » de lui, le Sacré, et, l’assemblant, il le porte à l’acuité et à la force de l’unique éclair grâce auquel il est « orienté » vers les hommes ; c’est ainsi qu’il en fait le don. (Heidegger, Comme au jour de fête / Wie wenn am Feiertage…)

Aussi incroyable que cela puisse paraître, il n’y a pas de conviction qui soit enracinée en moi avec une plus grande certitude que celle-ci : Le contact psychique avec les habitants des autres planètes est un phénomène normal de la conscience humaine. (Helgi Pjeturss)

[Je commence par un rêve couché sur papier en anglais, bien que, de mémoire, je n’aie jamais rêvé qu’en français. L’anglais était la langue que j’utilisais alors à titre principal pour mes notes. Contrairement aux rêves suivants, celui-ci est présenté sous une forme moins narrative que didactique.]

Seeing sex acts sparks spite. When you look for intimacy to have sex with your girlfriend, when you look for a secluded place (not your own) where she and you will be alone and undisturbed, in fact you run the risk of making unwanted encounters.

You go to a lonely, isolated place with your girlfriend, but three bad guys find you there by chance, aggress you, beat you, humiliate you, rape the girl with impunity as there is no witness and no one to give a help. (Remember: You needed an isolated place.)

Probably, in the remote past gangs of men would form and take the opportunity of pairs having to isolate themselves to gang rape women. Cf. H.G. Wells about Japanese rapist gangs (in The Outlook for Homo Sapiens). Männerbünde. Hence a slasher film may not always put one in a self-protection mode, as supposed by evolutionary psychology (Kenrick & Griskevicius), but rather could put one in the mate-searching mode specific to ancestral Männerbund members…

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Je fais de l’auto-stop dans le village de Fibblwuggn, où je suis égaré (je cherche à retourner à la gare ferroviaire à l’extérieur du village), profitant de ce qu’un jeune routard est là et fait lui-même du stop, quelque peu désabusé par son insuccès. Les voitures nous ignorent délibérément, de même que les habitants du village.

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Un très vieil homme, qui dans sa jeunesse l’a connu, me parle de Kant. Il avait une maladie des nerfs qui lui faisait voir par moments en noir et blanc (il voyait la vie en gris). Il a par ailleurs inventé le moulin à poivre de table. Et : « Il était pauvre comme Job. Quel homme ! » À ces paroles, j’ai honte de moi.

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Après avoir subi des épreuves initiatiques de nature thériomachique, en particulier la morsure à la tête par un homme-chien, je suis devenu membre d’une société secrète sataniste et cannibale, comme mes parents, mes frères et ma sœur [qui n’apparaissent pas dans ce rêve sous les traits des membres de ma famille réelle]. Seule une autre sœur n’en fait pas partie et ignore l’existence de cette société secrète. Je finis par dire à la première, celle qui appartient à la secte, que je ne peux plus vivre ainsi. Cela se passe sur le pont d’un bateau dans l’archipel de Stockholm, par une belle journée de l’été scandinave ; ma sœur est d’ailleurs une grande et belle Suédoise blonde. Elle commence par ne pas vouloir m’écouter, puis nous nous étreignons en pleurant ; elle comprend. Ce sont des larmes d’adieu très émouvantes.

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Papi va mourir [mon grand-père était déjà décédé depuis plusieurs années quand je fis ce rêve]. Je le vois d’abord assis sur le banc de pierre dans le jardin de sa maison, avec mon père (son fils). Il me regarde. Puis nous déjeunons dans la salle à manger avec d’autres, mais Papi est maintenant un homoncule, une sorte de bébé, et comme je l’ai mal ajusté sur sa chaise il se renverse et tombe par terre. Sous cette forme il demande une grande attention et de grands soins, comme sous sa forme suivante, un chat maigre.

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Des enfants font les « vagabonds du rail » (cf. La route de Jack London sur son expérience de hobo) jour après jour pour se rendre à l’école et en revenir.

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Une discussion chez un écrivain au Caire. Entre les méandres du Nil se sont établies des communautés humaines d’origine commune n’ayant plus que très peu de relations entre elles du fait de leur séparation par le fleuve. C’est ainsi que la langue originale de ces communautés s’est perdue, remplacée par de multiples dialectes propres à chacune.

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Une créature du prince des ténèbres tue un homme en lui arrachant la tête. La tête est arrachée avec une sorte de croc ou de ventouse plantée dans le crâne de l’homme à terre. La tête arrachée entraîne avec elle l’ensemble des viscères (comme pour un krasseu thaï [voyez ici]), traînés au sol, sur un tapis de couleur claire où ils laissent une empreinte sanglante.

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Parfum Le Chômeur de la boutique Lady Laine (choix de pulls en laine). Belle boîte et beau flacon noirs et or de ce parfum.

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Je m’engage dans un cañon de glace que surplombent de part et d’autre des montagnes irisées par le soleil. Le corridor du cañon est en pente déclinante et, le sol étant lui-même glacé, je me laisse glisser, debout, en tâchant de garder mon équilibre. Plus je descends, plus les parois du cañon s’élèvent et l’intérieur du cañon s’assombrit. Au moment où F. me rejoint sur un skate-board, nous parvenons à l’entrée d’un tunnel, marquée par d’étranges mousses de couleur rouille.

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Un conducteur de train, tenant à me montrer une certaine particularité du réseau ferroviaire connue de lui, me conduit comme unique passager le long d’une voie traversant une forêt au bord d’un précipice. Au fond du précipice se trouve une zone résidentielle. La voie est si près du vide qu’elle ne peut plus être empruntée, m’explique le conducteur. À un moment, le train est même obligé de rouler en dehors des rails pour ne pas tomber dans le vide.

J’ai rendez-vous avec J. à une station de métro de Dubaï, ou d’une autre ville du Golfe, pour lui raconter la chose. En sortant de la station, je le trouve qui m’attend. Je scrute des yeux la skyline pour retrouver le chemin de retour à notre hôtel. L’architecture qui s’offre à mes yeux, sous un ciel lumineux, est futuriste et étincelante. C’est J. qui trouve les repères le premier et nous nous mettons en marche.

En chemin, alors que nous nous engageons sur la chaussée pour traverser une rue, une voiture déboule. Je recule et fais reculer J. pour retourner sur le trottoir mais la voiture, que nous avons forcée à ralentir, nous y suit et pile devant nous quand nous sommes dos au mur. La conductrice, une jeune femme occidentale, tient à nous réprimander pour nous être engagés sur la chaussée, mais je ne comprends rien à ses paroles. Elle repart. Un passant, occidental également, dans le genre hippie, entend lui aussi nous faire la leçon. Je cherche à nous excuser par la discussion prenante qui nous occupait, J. et moi, ainsi que par le fait que « ma courge raccourcit », ce qui veut dire sans doute que je me fais vieux.

Notes

1/ C’est comme si le train de la forêt m’avait déposé à la station de métro de la ville futuriste, comme si la station de métro était un arrêt régulier de cette ligne perdue.

2/ La skyline me surprend par ce que j’y découvre. Mes souvenirs de voyage, dans la vie éveillée, sont peu mobilisés par ce qui s’offre à mes yeux dans ce rêve (contrairement à la première partie du rêve, où la zone résidentielle au fond du précipice est bien connue de moi dans la réalité). Certaines tours d’une couleur brun sombre ont des formes improbables. Je prends grand plaisir à contempler cette skyline. Je comprends que nous ne sommes pas à l’époque, ni même à l’ère, où j’ai visité le Golfe mais dans un futur lointain.

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Une salle de classe (collège ou lycée). La professeure va et vient entre les tables. Sa jupe blanche laisse voir par transparence, dans la salle claire à la lumière du jour, ses sous-vêtements, ainsi que les mouvements de ses fesses et de ses muscles. Je me demande si les autres le voient aussi, et cette idée me rend jaloux. Lors d’un passage près de ma table, elle laisse discrètement tomber un bout de papier plié sur mon cahier. Je le lis à la dérobée : « Reste à la fin du cours. » C’est un rendez-vous ! Comme je n’ai pas l’habitude de m’attarder dans la salle de classe à la fin des cours, et qu’au contraire je sors toujours parmi les premiers, je réfléchis au moyen de rester le dernier cette fois-ci sans que cela paraisse suspect aux autres.

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En rentrant dans mon appartement à N., je découvre qu’une voisine l’occupe. C’est le gardien, dit-elle, qui lui a donné les clés. Deux autres voisins, ses amis, viennent lui rendre visite ; en me croisant dans un couloir, ils me saluent du nom de « Monsieur Pioch » (sans « e ») et se font la réflexion entre eux, dans mon dos, que j’ai tout de même un nom bizarre. À mon retour d’une course, la squatteuse me rend les clés. Je lui demande si elle n’en a plus besoin, si elle n’a plus besoin d’une chambre, et comme elle me répond que non, en descendant les escaliers vers son propre appartement, je lui lance : « Quel dommage ! » C’est mon côté galant.

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Une réunion d’amis chez une jeune ministre. Nous sommes plusieurs avec elle sur son lit, peu vêtus. Elle me laisse lui caresser les jambes. Au moment où je me lève du lit, F., qui jusque-là se tenait à côté, se jette brutalement sur elle : quand le calme est rétabli, on découvre qu’il lui a « clippé » (to clip, couper) un bout d’oreille avec un coupe-ongles.

À sa sortie de l’hôpital, nous nous retrouvons elle et moi de nouveau sur son lit, cette fois seuls tous les deux. Son oreille est coupée en deux par le milieu. Comme je témoigne de la surprise, elle me demande si c’est laid. Je lui réponds que c’est visible. Nous restons sur son lit. Je regarde par la fenêtre, puis la fenêtre elle-même. Derrière un voilage blanc, le carreau est couvert sur sa partie basse de dessins d’enfant, comme on en voit parfois aux vitres des écoles (mais ce sont plutôt des collages dans la réalité). La vue donne sur un austère quartier de vieux bâtiments officiels, ministériels. Je comprends qu’elle occupe cette chambre depuis toute petite et qu’elle a gardé ces dessins sur la fenêtre – ses propres dessins – pour avoir dans sa vie autre chose que la sinistre austérité d’une vie ministérielle.

En sortant, je suis arrêté, ainsi que d’autres passants, par un agent de police en raison de quelque cérémonie officielle dont on ne voit nulle trace. L’agent n’a pas d’uniforme, est mal rasé ; c’est un contractuel d’un nouveau genre. Les autres passants supportent mal d’être immobilisés, on demande au contractuel ce qu’il ferait si la foule s’en prenait à lui, la question étant posée sans doute parce qu’il n’a pas d’arme et que les gens le savent. Il s’enferme dans une guérite branlante, d’aspect vétuste, en expliquant qu’il y serait bien à l’abri. Quand il en ressort, la même question lui est posée de nouveau, sous une forme à peine différente, par un individu dont je perçois que l’intention, en posant cette question, est d’inciter à la violence contre le contractuel.

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P. et moi sommes en chasse d’une sorcière particulièrement pestilentielle. Pour la repérer, nous disposons d’un matériel spécial : il s’agit de prélever du bout des doigts dans un pot une goutte d’un produit semblable à du mercure et de la lâcher : si la gouttelette monte en l’air, la sorcière n’est pas dans les parages, si la gouttelette au contraire tombe, la sorcière n’est pas loin. Je répète l’opération plusieurs fois tandis que nous explorons un atelier désaffecté. Les gouttes montent au plafond – jusqu’à ce qu’une goutte tombe.

Plus tard, la nuit, nous devons nous remettre en chasse de la sorcière. Il nous tombe dessus une pluie torrentielle ; elle a été provoquée à dessein par la sorcière, c’est ce que je dis à P. que cette pluie décourage.

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Lors d’un banquet de militants, nous recevons un paquet expédié par notre branche espagnole. C’est, avec les salutations à l’occasion de l’événement que nous commémorons, une vidéo, que nous projetons immédiatement. Les images d’époque en noir et blanc rappellent que notre mouvement ouvrier-prolétarien s’est orienté vers le fascisme en Espagne, ce qu’illustrent les enregistrements de nos anciens dirigeants locaux, bardés de cartouchières comme des Mexicains, et certains slogans tels que « ¡Pópulo duro! » (Pueblo duro).

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À la caisse d’une supérette, quand vient mon tour dans la queue, les trois ou quatre personnes suivantes déposent leurs courses en même temps que moi sur le tapis roulant. Leurs produits passent donc en caisse avec les miens mais je fais bien attention à ne mettre que mes propres achats dans mon cabas. Fâché par leur inconduite, mais gardant le silence, j’éprouve tout de même aussi de la fierté d’être capable de bien distinguer mes produits des leurs, de ne commettre aucune erreur à ce sujet. Puis je me rends compte que je vais devoir payer pour leurs courses passées en caisse avec les miennes.

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Je reçois trois lettres des États-Unis, dont l’expéditeur est une inconnue. En ouvrant la première, je lis qu’elle me reproche l’utilisation sur mon blog d’une photo sans son consentement. La lettre est déjà ancienne car j’ai reçu cette partie de mon courrier (ces lettres et quelques autres) avec du retard. D’où les deux autres lettres de la même personne, forcément sur le même sujet. Je suppose que l’absence de réponse, due au retard de mon courrier, n’a pas contribué à la mettre dans de bonnes dispositions à mon égard. Sa lettre est en deux langues : anglais et français. Le français est à peine compréhensible et, fait curieux, l’anglais ne l’est pas moins. Il s’agit donc peut-être d’un robot et ces courriers ont été envoyés à des centaines de milliers de blogueurs pour leur extorquer de l’argent en misant sur une infraction banale à la législation sur les droits d’usage des photos. C’est ce que je me dis pour me rassurer.

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Peut-on tenir un psychothérapeute pour responsable des homicides commis par un patient ? L. affirme que c’est le psychothérapeute que la société doit condamner. Je réponds que cette solution juridique doit être d’emblée écartée.

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Je suis en immersion dans une famille afrikaner d’Afrique du Sud pour un séjour linguistique sur le point de s’achever. Les enfants de la famille sont un garçon et deux filles, à peu près de mon âge et très blonds. L’une des sœurs me demande de l’aider à naviguer sur internet car elle ne trouve pas la page anglophone du site officiel du Canada pour l’accueil d’étudiants étrangers ; elle se trouve sur la page en espagnol du site et je lui montre que c’est sur l’onglet Languages qu’il faut cliquer pour pouvoir choisir l’anglais. C’est ce que j’essaye de faire mais de nombreuses fenêtres ne cessent alors de s’ouvrir avec des vidéos pornos et je suis vite débordé, je n’arrive plus à les fermer. Je lui dis que son ordinateur est infesté de malwares, tout en essayant diverses manipulations pour ouvrir la page demandée ; manœuvres qui échouent les unes après les autres à cause des fenêtres ouvertes par les malwares. Quelques remarques échangées en aparté entre elle et sa sœur me font alors comprendre qu’elles ont eu vent de mon intérêt pour l’islam au cours de mes études, me suspectent d’être un islamiste et vont chercher à m’humilier.

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Vu une chose horrible. On croit d’abord à une grosse araignée noire, déjà effrayante telle quelle, mais ce n’est là que la partie antérieure d’un mille-pattes monstrueux. La créature se trouve sur le carreau extérieur de la fenêtre de ma chambre. Elle entre par la fenêtre ouverte, traverse la chambre en rampant au plafond, redescend au sol par le mur et va se cacher dans l’obscurité de la salle de bains, où je n’ose me rendre. À vrai dire, je n’ose même pas sortir de ma chambre, car je ne peux le faire sans passer devant la porte ouverte de la pièce où la créature s’est tapie. Dans la journée qui suit, le malaise de cette apparition cauchemardesque me revient par intermittence.

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Ce n’est pas un rêve que je crois vivre mais plutôt un film que je regarde, et dont je me dis que la trame est trop compliquée car j’oublie en cours de route des éléments et des personnages. C’est une sorte de roman filmé d’Agatha Christie, qui se passe entre une grande ville européenne (sans doute Londres) et le Raj anglais (l’Inde coloniale). Par la splendeur du décor, les scènes du Raj me conduisent, en plus de la fascination, à la réflexion amère que ce cinéma a placé la barre trop haut avec son idéal inaccessible (qui est peut-être la civilisation britannique ou, plus exactement, la civilisation de l’Empire britannique). Les premières images du Raj sont celles de l’héroïne quand elle arrive au manoir où elle doit faire sa vie, montrant son émerveillement (que l’on ne peut que partager) devant tant de luxe anglais et de luxuriance orientale. Mais le film a commencé dans la ville européenne. Je cherche à comprendre ce qui s’est passé – les circonstances du crime – mais il est surtout question d’un invité qui ne parle jamais et que l’on continue d’inviter malgré tout, un certain Sergio Volpi. Je suggère que c’est peut-être un espion italien, un espion de Mussolini, mais on me fait comprendre le caractère anachronique de mon hypothèse. Bref, après un coup de téléphone entre Londres et l’Inde, où l’héroïne apprend qu’une jeune femme qu’elle a croisée en arrivant en Inde a été retrouvée assassinée peu après, je comprends que l’intrigue est la suivante : un écrivain est soupçonné d’avoir fait assassiner Awa, la femme qu’il aime et qui est allée vivre en Inde, et c’est à moi qu’il revient de prouver son innocence car je sais qu’il est innocent.

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Bien qu’il y ait eu quelques doutes à ce sujet, le train s’arrête à la gare du village reculé qui est ma destination. Je viens assister à une cérémonie traditionnelle au cours de laquelle la population du village se réunit dans un amphithéâtre en gradins pour assister à une joute oratoire dont le personnage principal ressemble à un juge. Je me rends compte au bout d’un moment que j’ai un rôle à jouer dans cette cérémonie, après que les femmes assises derrière moi eurent décrit à l’assistance le caleçon qui dépasse de mon pantalon (ma chemise étant sortie du pantalon). On me revêt d’un grand châle censé faire de moi l’incarnation de telle vieille femme mythique de ces contrées et je me dois me rendre ainsi accoutré dans un sanctuaire, où je ne peux espérer parvenir qu’après avoir escaladé une falaise. Alors que je suis presque parvenu au sommet, un vieillard quasi valétudinaire engage la descente, ce qui me contraint, compte tenu de son grand âge, à redescendre pour attendre qu’il soit à son tour arrivé en bas de la falaise. Mais en raison de sa condition physique c’est avec beaucoup de peine qu’il descend et je me demande comment je pourrais l’aider. Le voyant finalement inerte et suspendu à peu de distance du sol, je le saisis à bras le corps pour le déposer à terre. Puis je reprends mon ascension. Malheureusement, elle est cette fois beaucoup plus difficile ; après bien des difficultés à trouver les bonnes prises, je parviens tout de même au sommet. Mais au lieu d’y trouver l’entrée du sanctuaire, je me retrouve sur un étroit piton glissant surplombant le pays, et pour éviter le vertige je me réveille.

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Lors d’une conférence, j’apprends que l’air est de nos jours si pollué que les nouveau-nés puent la pollution en naissant. (L’odeur de la pollution imprègne leur peau.)

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Conte africain. Trois petits enfants forgerons, l’un au four avec un soufflet, l’autre avec une calebasse qu’il brandit en l’air régulièrement, le troisième près du petit bois à brûler, chantent un chant magique. L’un après l’autre, chacun entonne un couplet. Puis le petit forgeron du tas de bois poursuit seul, sous son auvent, alternant des couplets à peine audibles avec des périodes de silence. Ensuite, l’un d’eux se rend auprès d’un homme alité à cause de la fièvre et lui prédit, s’il ne se conforme pas à certaines prescriptions, une mort ignominieuse en Europe, chez les Blancs. Puis il lui trace une croix noire sur la poitrine.

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Je suis l’inventeur d’un puissant aphrodisiaque. Il s’agit de mêler une poudre rouge à une poudre verte dans un flacon rempli d’un liquide transparent (qui n’est pas de l’eau mais une préparation spéciale). Deux femmes se trouvent là. Je dis à la plus jeune : « Conserve bien cette recette car elle te permettra de réaliser tous tes désirs sans effort, et cela n’a pas de prix. » À peine ai-je prononcé ces mots qu’une réflexion me vient, variation sur la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave : ce que je viens de promettre ne peut être une bonne chose. La réponse de la jeune femme montre d’ailleurs qu’elle n’est pas convaincue. Je la rabroue cependant et place la potion dans la lumière verte d’un réfrigérateur.

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Sur une plage de sable et de rochers, on me laisse apercevoir un monde sous-marin à explorer. Je plonge, équipé seulement de lunettes, mais ne parviens pas à ce monde entraperçu car je me trouve dans une boucle qui me reconduit à mon point de départ. D’ailleurs, dès que j’ai la tête sous l’eau, ce n’est plus la mer mais une piscine : une piscine en forme de boucle. Déçu, j’éprouve tout de même une certaine fierté d’avoir pu faire toute la boucle sous l’eau sans reprendre une seule fois mon souffle à la surface.

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Je fais partie d’une équipe dont la mission est de combattre et d’éliminer un super-vilain, sorte d’homme au masque de cire qui se couvrait auparavant le visage de bandelettes mais décida un jour d’y renoncer et de laisser apparent aux yeux de tous son visage hideux, tout en portant des lunettes noires et des costumes élégants avec chapeau de feutre. (Dans le générique du film, on voit le super-vilain ôter ses bandelettes et sourire sardoniquement à un homme épouvanté par la vision qui s’offre à lui.)

À deux, nous nous rendons dans une tour de bureaux où nous pensons pouvoir tomber sur ce super-vilain. Dans le lobby qui conduit au couloir où il est censé se trouver, un fonctionnaire demande au vigile un produit contre les brûlures d’estomac. Le vigile le lui donne et le fonctionnaire s’engouffre dans les toilettes. Le vigile est de mèche avec nous : nous l’avons soudoyé et c’est lui qui a administré au fonctionnaire un produit diarrhéique pour que nous ayons la voie libre. Nous nous engageons, mon équipier et moi, dans le couloir, qui s’avère extrêmement étroit, avec des portes de part et d’autre. Mon équipier en ouvre plusieurs à la suite. Soudain une porte vers le fond du couloir s’ouvre d’elle-même et il en sort une horrible tête volante semblable à une tête de gorgone ou à un beholder. C’est peut-être un avatar de notre ennemi. Pris au dépourvu, nous fuyons, non sans emporter une bassine pleine d’horribles vers dans un bouillon orange.

De retour à la maison, je décris ce que je rapporte comme un « bac à vers luisants » mais m’empresse d’en vider le contenu sur les parterres sablonneux du perron, d’où les vers, à présent des mille-pattes, se répandent dans toutes les directions. Je regrette à voix haute qu’il n’y ait pas de Roundup pour empêcher que cette vermine se multiplie. Opinant, une jeune femme de l’équipe dit qu’il est en effet dommage que l’agriculture soit par ici biologique.

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Avec une certaine démarche énergique, en balançant les bras, on peut se promener dans la rue en pyjama et avoir l’air cool, et même avoir l’air le plus cool : c’est ce dont je fais l’expérience dans ce rêve.

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Avec d’autres touristes, nous gravissons une pente de montagne enneigée par un jour de grand soleil. Puis, dans je ne sais quel édifice, nous montons des escaliers, au bout desquels il n’y a rien à faire que descendre un autre escalier, ce que nous faisons. Nous voyons une porte à un étage inférieur et y sonnons. Un Indien (d’Inde) nous ouvre et nous fait asseoir dans son salon. Un spectacle nous est donné. Une musicienne indienne en sari rouge joue de la cithare cul par-dessus tête, l’instrument étant posé derrière sa tête. Je devine qu’il s’agit d’une version épurée d’un art érotique traditionnel, un art des prostituées du Kama Sutra, qui jouaient de la cithare pendant qu’elles se faisaient prendre dans cette position acrobatique. À mon réveil, je me fais la réflexion que de cette manière la musicienne pouvait jouer de la cithare avec à la fois les mains et les pieds.

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La sorcière du Groenland

Lors d’une convention politique d’extrême droite, est exprimée l’idée que le libéralisme économique et politique est la meilleure façon de parfaire la ségrégation des Noirs. L’une des personnalités invitées à cette convention, bien qu’elle en soit absente, est une certaine Européenne établie au Groenland et qu’en raison de sa philosophie ésotériste et New Age les médias appellent une sorcière. Pour la discréditer est sortie une sex tape où elle se masturbe dans sa chambre. La conversation en vient à porter sur où passer sa retraite, et quelqu’un remarque qu’il est dommage que la couronne danoise soit la monnaie du Groenland car elle y rend le coût de la vie particulièrement élevé tandis que le cours des changes fait de l’Indonésie une destination très avantageuse pour les retraités occidentaux.

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Islande. Je fais partie d’une équipe internationale dont la mission est d’empêcher la propagation du communisme dans le pays. Des gens du cru nous parlent d’un village ou labyrinthe de squelettes humains laissé par les occupants après la guerre (occupants allemands plutôt qu’américains) au milieu d’une forêt. Je décide de m’y rendre. À l’approche du lieu, le guide devient hésitant ; il faut attendre un autre guide, une femme, pour que je puisse poursuivre. Le chemin passe à présent par un tunnel dont la paroi au-dessus de nos têtes est couverte de cristaux étincelants. La guide m’apprend qu’ici, à la mort des gens, on cristallise leurs restes – leurs cendres –, et que ce tunnel est donc un cimetière.

Vers une anthropologie métaphysique: Le Kant de Heidegger

Réflexions préliminaires (complément aux chapitres lxiii-lxviii et introduction)

La connaissance de l’homme en tant que liberté est la plus difficile. En effet, bien qu’il paraisse avéré qu’en tout homme se trouve le sentiment profondément enraciné d’une liberté, les lois de sa pensée ne lui permettent pas de rencontrer des preuves de cette liberté dans le monde où il existe en tant que partie de la nature, et la science empirique en vient donc à conclure que ce sentiment de son for intérieur est une pure illusion, dans la mesure où les motifs par lesquels une personne détermine sa conduite n’échappent aucunement à la causalité naturelle. Pourtant, cette conclusion nécessaire de la science empirique dans son domaine est contredite non pas uniquement par un sentiment intérieur que l’on pourrait, même universel, qualifier d’illusoire, mais aussi par nos connaissances a priori.

Il convient de distinguer cette liberté de la conception théiste qui la présuppose pour une rétribution finale – et qui la présuppose dans le phénomène, dans le monde naturel, comme si ne régnaient point là les lois irrévocables de la nature. Il faut également la distinguer de la conception utilitariste, qui la réclame pour son système pénitentiaire, donc prétend la trouver à son tour dans le phénomène.

L’empirisme est faux, parce que nous avons des connaissances a priori. – Ne peut-on cependant expliquer empiriquement (par l’expérience) de telles connaissances a priori ? Par exemple, ne peuvent-elles pas être une forme évoluée d’instinct, dont les individus héritent génétiquement ? – Quel est le gène de la liberté ? La liberté n’a pas de fondement génétique. Si c’était le cas, elle serait un phénomène. « La liberté n’a pas de fondement génétique » est une conséquence certaine de la philosophie transcendantale. – Mais cette liberté transcendantale n’est-elle pas un simple mot, une hypostase, tirée de la liberté vis-à-vis de la contrainte, et devenant d’ailleurs le principe de toute contrainte ?

On ne peut pas fonder l’anthropologie véritable sur les connaissances empiriques car celles-ci n’ont pas de caractère apodictique et ce qu’est l’homme doit être pour l’homme une certitude nécessaire et universelle, sans quoi toute hypothèse concernant l’homme est une violence à son essence en tant qu’elle se donne des fins (Endzwecke, fins dernières). L’anthropologie véritable est une anthropologie métaphysique (au sens large de ce terme, qui englobe et dépasse la métaphysique spéciale bordée par la science et la moralité). L’homme doit tirer la connaissance qu’il a de lui-même des seules connaissances a priori dont il se sait possesseur.

Kant distingue une connaissance de cette nature de l’anthropologie à proprement parler : « L’anthropologie qui provient des connaissances simplement empiriques ne saurait porter le moindre préjudice à l’anthroponomie qui est établie par la raison inconditionnellement législatrice. » (Métaphysique des mœurs) Mais on peut dire aussi que cette anthroponomie est une anthropologie métaphysique.

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Les différentes conceptions de l’espace et du temps (à travers les âges et les cultures) ne sont pas telles qu’elles mettent en cause l’universalité de la subjectivité formelle, tout en étant un signe certain que l’espace et le temps n’ont pas d’existence objective.

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Le néant est un « non-concept » pour la physique (dont l’objet sont les corps et leurs relations spatio-temporelles) puisque ce néant serait, en physique, un espace sans espace et un temps sans temps. Le néant peut toutefois être un concept philosophique.

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L’illusion n’a pas de valeur épistémologique, cela signifie, précisément, que l’illusion n’a pas valeur de règle épistémologique. Elle peut cependant servir à mieux connaître les processus de notre représentation et cognition.

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« Je pense donc je suis », c’est la certitude de l’être pour ce qui pense. Or les objets ne pensent pas, donc la certitude de l’être n’appartient pas à la catégorie des objets.

Le « je pense » de l’aperception pure est, Descartes l’a montré, « je pense donc je suis ». Seul ce qui pense a l’être comme propriété nécessaire. L’être ne pouvant avoir aucun commencement (cf. Schopenhauer et la thèse de la première antinomie kantienne : le temps n’a pas de commencement), la pensée non plus. La pensée est, comme l’être, éternelle. La pensée étant l’activité de l’esprit, l’esprit est éternel.

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a/

Comment le milieu de l’homme peut-il être façonné par une technique dérivée de connaissances empiriques sans caractère apodictique ? (C’est la question qui conclut lxviii.) La technique est en effet un pouvoir, malgré le fait qu’elle dérive de connaissances empiriques non définitives. Comment est-ce possible ?

Le schématisme scientifique possède un pouvoir prédictif d’autant plus grand que les phénomènes sont schématisés (reproduits selon le schéma expérimental), soit, en définitive, que la vie elle-même est schématisée par et dans la technique. Une machine est une structure schématisée de forces naturelles selon la réduction expérimentale. Dans cette réduction, on constate par expérimentation (répétition orientée, discriminante) que telle force produit tel effet dans telles conditions. La machine est donc le support industriel de cette même force produit en vue de réaliser ce même effet dans ces mêmes conditions.

Le schématisme se raffine par l’analogie : par exemple, les résultats d’expérimentations sur les animaux sont réputés valides pour l’homme en fonction des analogies que nous connaissons entre la physiologie de l’homme et celle de l’animal.

b/

Tous les regards de l’humanité scientiste sont tournés vers le ciel car, sans qu’elle le comprenne bien elle-même, c’est de là qu’elle attend l’événement qui viendra contredire les hypothèses sur lesquelles repose le grand laboratoire expérimental qu’elle a fait de notre planète (dans ce laboratoire les forces sont à peu près contrôlées car les conditions du laboratoires sont connues). Cet événement ne sera sans doute pas une collision avec un astéroïde, dont la probabilité peut être estimée. Mais d’un événement dont la régularité se calcule en milliards d’années à une échelle inconnue de l’homme, personne ne peut dire s’il agira sur notre planète dans un million d’années, dans mille ans, ou demain. Un acarien ne voit pas venir le pied qui l’écrase.

Les scientistes se figurent avoir une vue complète de l’univers : ils reçoivent et interprètent des signaux de ses plus lointaines frontières ! Illusion d’acarien.

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Le solipsisme est une conséquence des prémisses idéalistes. Si le monde, si les objets n’existent pas objectivement mais pour le sujet, donc subjectivement, il n’y a d’autre réalité que le sujet, et le sujet c’est moi – et moi seulement, car si « les autres » existent en tant que subjectivités propres hors de moi, alors il existe un monde hors de moi, objectivement.

Comment puis-je sauver l’idéalisme sans le solipsisme ? Tat twam asi (sanskrit « tu es cela », c’est-à-dire la philosophie schopenhauérienne) sauve le solipsisme : le principe d’individuation est la Maya.

Comment un sujet peut-il comprendre autrui comme sujet en soi et non comme simple objet ? Dans le phénomène, précisément, cela n’est pas compris : autrui reste un objet, même si je lui reconnais exactement les mêmes qualités empiriques qu’à moi-même, la même humanité empirique. Je ne peux comprendre autrui comme sujet que si je lui reconnais la liberté en soi, et il faut pour cela que je reconnaisse la liberté en moi, c’est-à-dire un même en-soi propre (tat twam asi ?). D’où la maxime « …autrui comme une fin et non comme un moyen ». Mais cette maxime n’est-elle pas née des nécessités concrètes, empiriques de l’organisation sociale ? « Ne fais pas à autrui etc. », une maxime empathique : se mettre à la place d’autrui, l’intersubjectivité, donc, plutôt que la relation sujet-objet.

Le solipsime est la philosophie naturelle de l’homme car on voit partout l’homme traiter son prochain comme un objet (un moyen) et non comme s’il voyait en lui un sujet (une fin).

Le matérialiste trouve une consolation dans le fait d’être au service de gènes se servant de lui pour leurs propres fins ; ce qui n’a pas de sens apparent ne concerne pas l’esclave, et dans un monde dépourvu de sens c’est l’esclave qui a l’esprit tranquille, non le maître. Le solipsisme est une conséquence des prémisses matérialistes. (La matière, la nature n’a créé que des choses, des objets dont je dois me servir pour maximiser mon bien-être. Certaines de ces choses prétendent être un « je » et il peut être préférable, dans mes desseins solipsistes, de leur laisser croire que je partage cette opinion quant à leur moi fictif. Cette tactique peut même impliquer que je fasse mienne en effet cette opinion superficiellement, car alors je parviens plus facilement à mes fins avec ces choses-là, je m’en laisse conter dans mes moments d’activité, quand je ne réfléchis pas tout à fait, étant entendu qu’un instant de réflexion me ramène toujours à la vérité vraie, à savoir que la nature n’a créé que des choses dont je dois me servir.)

Je sais qu’obéir aux gènes dont je suis le véhicule me vaut toujours une gratification (par libération d’endorphine). Ce qui est bon pour mes gènes est bon pour moi. Cela suffit.

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Il n’y a pas d’autre philosophie possible que l’empirisme radical pour qui accepte le darwinisme comme philosophie première. Aucun phénomène d’émergence dans la société humaine, qui n’est qu’une société animale. L’existence de sociétés animales (étudiées par la sociobiologie) rend nulle et non avenue l’idée d’un fossé entre biologie et sociologie comme il en existe un entre physique et biologie.

(Mais qu’en est-il au juste de cette incommensurabilité du biologique au physique elle-même, si la médecine moderne est une science physico-chimique ?)

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La défense de l’idéalisme par Schopenhauer face à des scénarios évolutionnistes (formation de la terre avant toute forme de vie, évolution du cerveau) n’est pas convaincante car elle concède trop à l’empirisme. Des hypothèses peuvent servir à établir une théorie empirique mais non une philosophie.

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Si la numération n’est pas dans le domaine logique mais relève de l’intuition, alors les ordinateurs sont à la lettre des machines intuitionnantes. (Cela les rend tout de suite beaucoup plus vivants !) (Je joins en annexe de ce billet une citation de la Critique de la raison pure sur la procédure intuitive de l’algèbre.)

Les obstacles à Der Geist sont-ils biologiques ou métaphysiques ? (Sur Der Geist, voyez xv, xvii, xxix Technology vs Biology, & lv Solid State Intelligence)

Le matérialisme est l’abdication devant Der Geist. Der Geist ne peut pas ne pas advenir s’il n’existe que des obstacles biologiques à son avènement (aucune complexité ne peut représenter un seuil théorique infranchissable) et nul obstacle métaphysique (qui serait que l’esprit est incréé, car l’homme ne peut alors le créer).

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L’œil est fait pour voir mais la lumière n’est pas faite pour voir, c’est-à-dire pour éclairer. (Pourquoi le jugement téléologique ne s’applique-t-il qu’au domaine de la biologie ?)

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L’ensemble de l’expérience sensible n’a aucun caractère de nécessité. Au contraire, chercher à voir dans la variété quasiment infinie des formes naturelles une nécessité crée un sentiment d’étrangeté profonde, le sens ontologique d’une telle profusion démesurée échappe à toute saisie intellectuelle. La raison aspire à l’en-soi indifférencié : la quête de l’Un (Parménide). Que les lois de la nature (prescrites par notre entendement) créent un monde aussi multiforme déroute la raison.

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On « rabaisse » l’apodicticité (comme je l’ai écrit : j’explique à présent la présence des guillemets) au rang de connaissance empirique si elle sert à la connaissance de Dieu ; autrement, c’est un déplacement qui ne permet aucun jugement de valeur.

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Tel oiseau, dans le cas d’école de l’éthologie, peut vouloir couver un ballon de foot, parce qu’il lui manque la synthèse a priori des concepts. Les caractères communs de l’œuf et du ballon suffisent à déterminer le comportement car sont des stimuli pour l’action instinctive et non des intuitions dans une synthèse. Les différences entre l’œuf et le ballon ne sont pas suffisantes pour contrecarrer les points communs, ils sont ignorés dès lors que la stimulation atteint le niveau requis (à partir d’un certain nombre de points communs). Les caractères de l’œuf ne font pas de l’œuf un objet (concept) pour l’oiseau : l’oiseau n’est pas sujet de connaissance. L’œuf qu’il doit couver est reconnu par différents caractères et non en tant qu’œuf ; est œuf pour l’oiseau tout ce qui présente ensemble une certaine proportion de caractères sensibles attachés à l’œuf de son espèce.

La taille d’un œuf est généralement variable, dans certaines limites, de même que sa couleur et autres caractères. Or la taille d’un œuf peut certes varier dans des proportions déterminées, aucun œuf cependant ne peut atteindre la taille d’un ballon de foot, ce qui n’empêche pas l’oiseau de vouloir couver le ballon. Ainsi, la stimulation de l’oiseau, sans doute par un principe d’économie qui rend en moyenne le développement de plus fines facultés de discrimination entre objets non pertinent évolutivement parlant pour cette espèce eu égard au coûteux développement du système cognitif correspondant que cela demanderait, est-elle provoquée par un seuil purement additif de caractères, au mépris de toute autre possibilité d’évaluation.

L’intensité artificiellement accrue des couleurs, loin de rendre l’objet inapte à provoquer la stimulation naturelle adéquate, au contraire la renforce : on parle de superstimuli pour des caractères, tels que la couleur, qu’aucun œuf ne peut avoir dans la nature et qui induisent malgré tout le comportement attendu de l’animal, et ce même en priorité par rapport aux objets de couleur naturelle. C’est dire que l’on ne peut pas non plus parler pour l’oiseau d’une expérience propre : tout peut être stimulus, même ce qui n’appartient pas à l’horizon évolutif dans lequel est orienté son système nerveux. Quand le stimulus est (joint à quelques autres) la couleur, plus la couleur est vive, plus le stimulus est fort, alors même qu’il existe une limite à l’intensité de la couleur que peut présenter l’œuf dans la nature.

Chez l’homme, le concept unifiant les caractères empêche que les déviations exorbitantes dans la qualité de ces caractères par rapport à l’expérience, conduise à tenir l’objet pour conforme à celle-ci. Un œuf bigarré sera tenu pour un œuf de Pâques et non pour un œuf naturel, et d’autres caractères (au toucher, etc.) pourront ou non le confirmer. Si l’œuf bigarré présente par ailleurs tous les caractères habituels d’un œuf naturel, on avouera n’avoir qu’un concept inadéquat de cet œuf (on ne sait pas de quelle espèce il s’agit). Quant à l’oiseau, il semble bien qu’un seul sens soit mobilisé dans telle et telle stimulation, par exemple la vue pour le comportement de couvaison ; les autres sens dont il n’est pas dépourvu peuvent servir à leur tour de façon exclusive dans d’autres situations (par exemple l’ouïe dans le chant nuptial), mais le système sensoriel de l’oiseau dans son ensemble ne lui sert pas à dégager un concept multisensoriel d’objet. Cette possibilité n’est peut-être possible qu’avec le néocortex (des mammifères).

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L’être-vers-la-mort (Sein zum Tode) ? L’homme ne sait pas qu’il meurt : il ne voit que le phénomène de la mort. Il sait que, si la mort appartient au monde des phénomènes, elle ne touche pas la chose en soi qu’est aussi l’homme.

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Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger

Après ces quelques obscurcissements, venons-en au sujet de ce chapitre.

« Vers une anthropologie métaphysique : Le Kant de Heidegger. » Il convient de signaler d’emblée que ce titre est trompeur au point de vue heideggerien car, si une anthropologie métaphysique, ou anthroponomie, semble bien être le projet kantien, le projet heideggerien suppose qu’un tel projet soit insuffisant, voire non pertinent : « Si l’homme n’est homme que par le Dasein en lui, la question de savoir ce qui est plus originel que l’homme ne peut être, par principe, une question anthropologique. Toute anthropologie, même philosophique, suppose déjà l’homme comme homme. » & « L’ontologie fondamentale n’est autre que la métaphysique du Dasein humain, telle qu’elle est nécessaire pour rendre la métaphysique possible. Elle demeure foncièrement éloignée de toute anthropologie, même philosophique. » (Kant et le problème de la métaphysique) (Kant und das Problem der Metaphysik, 1929)

C’est de ce dernier ouvrage, une discussion de la Critique de la raison pure, que nous tirons les principaux éléments de la présente discussion. (Les citations de Heidegger en proviennent : collection Tel Gallimard, 1953, pour les numéros de page.)

i

C’est un parti-pris étonnant et à vrai dire paradoxal de caractériser d’emblée et fondamentalement, comme le fait Heidegger, la connaissance humaine comme finie, car cela revient à la déterminer par rapport à une connaissance infinie dont l’homme n’a et ne peut avoir aucune expérience.

La connaissance finie, nécessairement réceptive, a un Gegen-stand, objet, tandis que l’étant se révèle à la connaissance infinie comme Ent-stand, création : « Gegen-stand (le mot à l’égard de la connaissance infinie est contradictoire) « (Introduction de Waehlens et Biemel). La connaissance infinie est celle qui crée son objet, la connaissance finie celle qui reçoit son objet. Gegenstand est le mot allemand pour un objet. En écrivant Gegen-stand avec un trait d’union, Heidegger entend, par ce procédé dont il est coutumier, rendre apparent le sens de cette construction par le sémantisme concret de ses racines, à savoir « ce qui se tient vis-à-vis de (la connaissance finie) », tandis qu’Ent-stand, nominalisation de la forme entstand du verbe entstehen, « être créé, exister », rend apparent le sens « ce qui est tiré de (la connaissance infinie) ».

(La traduction de Gegen-stand par « ob-jet » et toutes les autres traductions correspondant à ce procédé, c’est-à-dire la simple introduction du trait d’union à l’intérieur du mot français correspondant au mot allemand « trait-d’unionisé » par Heidegger, sont évidemment hasardeuses et dépendent, pour être saisissables, d’une concordance entre la construction allemande et la construction française, concordance qui n’est pas toujours avérée, comme on peut s’en douter. Dans le cas présent, le préfixe ob- correspond certes à gegen, mais le -jet vient du latin jacio, « jeter », qui n’est donc pas le même concept que le Stand allemand. En outre, la construction en allemand est immédiatement perceptible par le locuteur allemand, tandis que la construction française, même quand elle lui correspond, en raison non pas du hasard mais de la lointaine racine commune indoeuropéenne, requiert souvent une bonne érudition grecque et latine.)

« La raison pure humaine est, pour l’instauration du fondement de la métaphysique, la source fondamentale, – en sorte que le caractère humain de la raison, c’est-à-dire sa finitude, devient essentiel pour la problématique de l’instauration du fondement. » (83) La finitude est essentielle. Mais pourquoi la finitude, même si personne ne cherchera à la nier, serait-elle justement la caractéristique à retenir ? L’homme partage la finitude avec les animaux ; celle-ci n’est donc pas une différence entre l’homme et l’animal, encore moins une différence essentielle. Le choix de la finitude comme caractéristique essentielle paraît donc arbitraire, alors qu’il est présenté par Heidegger comme allant de soi. On perçoit aisément qu’il s’agit d’opposer la raison humaine à une raison divine, même en ne conférant à cette dernière qu’un statut hypothétique : on est d’entrée de jeu placé dans le contexte théiste, lequel est néanmoins absent de la Critique de la raison pure.

Heidegger prétend que la problématique de la finitude de la connaissance humaine, et de la finitude humaine, apparaît dès les deux premières phrases de la Critique, qui s’ouvre, comme on le sait, par l’Esthétique transcendantale : « De quelque manière et par quelque moyen qu’une connaissance puisse se rapporter à des objets, le mode par lequel elle se rapporte immédiatement à des objets, et que toute pensée, à titre de moyen, prend pour fin, est l’intuition. Mais celle-ci n’a lieu qu’autant que l’objet nous est donné, ce qui n’est possible, à nouveau, du moins pour nous autres hommes, que si l’objet affecte d’une certaine manière l’esprit. » Le moins que l’on puisse dire est que la problématique de la finitude n’y est pas apparente de la manière la plus évidente. Heidegger insiste particulièrement sur les mots « du moins pour nous autres hommes », car il y voit le fait que Kant oppose ainsi la connaissance humaine finie à la connaissance infinie (qui ne peut être que la connaissance divine). Or, lorsque Kant parle d’« être pensant », en distinguant cette expression de l’être humain, il y inclut non seulement Dieu et les hypothétiques « esprits supérieurs » (les anges), mais encore les habitants intelligents d’autres planètes, dont, aux termes mêmes de la Critique de la raison pure, l’existence est, plus qu’une simple opinion (Meinen), une forte conviction (starkes Glauben), et dont la connaissance (tout comme celle des esprits supérieurs) doit être elle aussi marquée par la finitude, comme pour l’homme. Par conséquent, Heidegger n’est pas fondé à voir dans ces phrases le fait que Kant situe d’emblée sa réflexion dans le cadre d’une finitude essentielle de la connaissance et de la nature humaines ; si cette finitude est une réalité, elle peut très bien ne pas être l’essentiel pour autant, en tout cas Kant ne dit ni ne laisse entendre qu’elle le soit.

Ainsi, en ayant en mémoire les remarques de Schopenhauer sur le succès de la philosophie de Hegel, à savoir qu’elle permettait aux cagots, et à la religion d’État, d’y retrouver leurs petits, je suis enclin à voir un même phénomène dans le succès de la philosophie de Heidegger.

Une connaissance infinie, nous dit Heidegger, ne peut avoir d’objet lui préexistant et auquel elle s’ordonnerait, car ce serait alors une forme de finitude (92). Une connaissance finie est donc, elle, forcément créée, car si elle ne l’était pas, aucun objet ne lui préexisterait auquel elle aurait à s’ordonner, et elle serait donc une connaissance infinie créant elle-même le connu. Une connaissance finie est donc créée et, puisqu’elle est définie par rapport à une connaissance infinie, même si l’on ne dit rien du lien entre les deux connaissances, et si l’on ne dit pas non plus que cette connaissance infinie est davantage qu’une simple supposition, il semble assez naturel de voir dans tout cela l’idée que la connaissance finie réceptrice est créée par la connaissance infinie créatrice. Théisme à nouveau.

Or une connaissance infinie est une faculté infinie, et donc, comme une température ou une vitesse infinie, qui sont en physique des qualités infinies, c’est pour notre connaissance une singularité. C’est-à-dire qu’on ne peut penser une telle chose dans notre expérience, qui est seule à pouvoir nous présenter des qualités et des facultés. Il est donc paradoxal, une singularité devant en principe être traitée comme une limite à la ratiocination, comme l’indication d’une voie fermée à cette dernière, qu’on cherche au contraire à en tirer des conclusions, fût-ce de manière disjonctive.

Nous avons certes l’idée d’un Dieu omniscient (connaissance infinie) mais cette idée, selon Kant, est bien une « Idée de la raison » et la connaissance infinie reconnue à cet être en idée n’est pas la faculté d’un être appartenant à notre expérience sensible. La connaissance infinie est donc contenue dans notre connaissance finie en tant qu’idée de la raison, dans le kantisme. Il en résulte que notre finitude est première par rapport à l’infinitude dont Heidegger prétend se servir pour expliciter disjonctivement l’essence de notre finitude.

Si Dieu est une Idée de la raison et, à ce titre, réellement une cause finale (téléologique) de mon humanité – nécessaire en vue de mes fins en tant qu’homme –, rien ne permet cependant de dire que c’est également une cause efficiente de l’humanité. (Il faudrait prouver que la cause finale implique en soi sa nature de cause efficiente.)

En outre, on ne peut pas inférer de la proposition « la connaissance humaine n’est pas infinie » ce qu’est la connaissance humaine. En réalité, une connaissance finie ne peut rien dire d’une connaissance infinie. Quand Heidegger affirme qu’une connaissance infinie ne peut avoir d’objet qui lui préexiste, il se meut dans les marécages de la vieille métaphysique, dont le criticisme kantien a dénoncé l’inanité : les catégories de l’entendement sont « restreintes à l’usage empirique » (Prolégomènes à toute métaphysique…). Notre connaissance finie est ainsi faite qu’elle ne connaît de facultés que dans l’expérience, et, dans l’expérience, une faculté se définit par sa finitude. Une connaissance infinie n’est donc pas un objet de notre connaissance, sauf pour la vieille métaphysique « qui a gâté tant de bons esprits durant de nombreux siècles » et épuisé l’entendement humain « dans d’obscures et vaines ruminations » (Ibid.).

Nous avons d’ailleurs la preuve de ce que nous avançons sur le théisme de Heidegger, car il écrit : « Les phénomènes ne sont pas une pure apparence, mais l’étant lui-même. Et celui-ci, de son côté, n’est rien d’autre que la chose en soi. L’étant lui-même peut être manifeste sans que l’étant « en soi » (c’est-à-dire comme création [Ent-stand]) soit connu. Le double caractère de l’étant comme « phénomène » et « chose en soi » répond à la double manière dont celui-ci peut se rapporter soit à une connaissance finie, soit à une connaissance infinie : l’étant en tant que création [Ent-stand] et le même étant comme objet [Gegenstand]. » (93) (Les crochets sont du traducteur.) L’étant comme chose en soi se rapporte donc à une connaissance infinie, il est la création de cette connaissance infinie, qui ne peut être que Dieu. (La traduction française rend le sens théologique du passage plus transparent que dans l’original, puisque « création » est le terme théologique adéquat – la création du monde par Dieu –, tandis que l’invention linguistique de Heidegger, Ent-stand, n’est pas immédiatement associable à ce contexte. L’évidence est toutefois suffisante.) Ainsi, quand Heidegger rompt avec Kant, c’est dans le sens de la vieille métaphysique théologienne.

ii

La finitude de la connaissance implique selon Heidegger le primat de l’intuition dans la connaissance, car c’est par l’intuition qu’un étant se donne à connaître. Il s’agit donc, puisqu’on parle de l’étant, donc de l’expérience sensible, de l’intuition empirique ; or celle-ci est sous l’empire de l’intuition a priori, qui lui fournit la forme des événements dans l’espace et le temps. La mathématique ne porte pas sur l’étant, ne le connaît pas en tant que tel, mais connaît seulement sa forme selon l’intuition. Le primat de l’intuition dans la connaissance finie ne peut donc être tiré de la relation à l’étant. –Et ce d’autant moins que Heidegger pose le temps comme forme pure de l’intuition. Or la géométrie n’a rien à voir avec (les relations dans) le temps, seulement avec (les relations dans) l’espace.

iii

L’une des difficultés majeures de la philosophie transcendantale, comme de l’idéalisme qu’elle surmonte (mais qu’elle ne surmonte pas forcément sur ce point précis), tient à la question des sens et de la sensibilité. Pourquoi le sujet a-t-il un sens externe, des représentations si cela n’a pas d’utilité pour le sujet mais seulement pour le phénomène (le sujet en tant que phénomène) ? C’est en quelque sorte mettre une folie à la place du hasard (le hasard du matérialisme, où, selon l’image de Diderot, la vie apparaît et évolue après des jets de dés innombrables, qui sont autant de combinaisons et recombinaisons). Il faut reconnaître à Heidegger le mérite d’avoir bien cerné cette difficulté. Il s’agit de conférer à la sensibilité humaine un caractère de nécessité apodictique avant toute explication empirique. La réponse qu’il apporte au problème est toutefois douteuse.

« L’intuition humaine n’est point ‘sensible’ parce que son affection se produit au moyen des organes des sens ; le rapport est inverse : c’est parce que notre existence est finie – existante au milieu de l’étant qui est déjà et auquel elle est abandonnée – qu’elle doit nécessairement le recevoir, ce qui signifie qu’elle doit offrir à l’étant la possibilité de s’annoncer. Des organes sont nécessaires pour que cette annonce puisse se transmettre. L’essence de la sensibilité se trouve dans la finitude de l’intuition. … Kant trouve ainsi pour la première fois un concept ontologique et non sensualiste de la sensibilité. » (87)

« La finitude de l’homme implique la sensibilité prise au sens d’intuition réceptrice. La sensibilité en tant qu’intuition pure, c’est-à-dire en tant que sensibilité pure, est un élément nécessaire de la structure de la transcendance caractéristique de la finitude. La raison pure humaine est nécessairement une raison pure sensible. Cette raison pure doit être sensible en elle-même et non pas le devenir du seul fait de sa liaison à un corps. Au contraire et réciproquement, l’homme comme être rationnel et fini, ne peut « avoir » un corps en un sens transcendantal, c’est-à-dire métaphysique, que parce que la transcendance est en tant que telle sensible a priori. » (228)

Nous avons là une forme étonnante de raisonnement téléologique. Partant, toujours, de la finitude, Heidegger nous explique (cit. p. 87) qu’elle implique a priori des organes des sens car elle est finie et a donc en tant que telle des objets (l’étant). Il ajoute qu’est ainsi fournie une explication apriorique et « non sensualiste » de la sensibilité, c’est-à-dire une explication non empirique, conforme aux exigences d’une connaissance métaphysique (ontologique) (qui ne semble d’ailleurs nullement pouvoir être imputée à Kant sous cette forme).

Cependant, la valeur explicative est faible. Tout d’abord, présenter la sensibilité comme une conséquence de la finitude ressemble à s’y méprendre à l’apologétique de la théologie louant Dieu pour nous permettre d’admirer sa création, et par là, indirectement, Dieu lui-même, en nous donnant des sens. « Nous avons des sens car nous sommes des créatures finies » est au fond peu différent de « Nous avons des sens car Dieu nous a créés avec des sens » ; dans cette dernière proposition la finalité des sens est de rendre grâce au Créateur, la première comporte également une cause finale dans le fait d’un étant à « recevoir ».

Dans la seconde citation, p. 228, Heidegger précise que la raison pure est « sensible en elle-même » et non « du fait de sa liaison avec un corps ». Cela signifie-t-il qu’une raison sensible puisse se passer de corps ? On serait en effet tenté de l’imaginer puisque, si la sensibilité est transcendante par rapport au corps, si elle est a priori tandis que le corps ne le serait pas, alors ce dernier n’est pas nécessairement attaché à la sensibilité, et ne lui est pas nécessaire. Cela revient à dire que la sensibilité peut se passer des sens, une proposition contradictoire.

Mais ce que Heidegger semble dire, c’est que l’homme a nécessairement un corps parce que la raison humaine est une raison pure sensible. Or d’où tire-t-il que la raison humaine est une raison sensible sinon de sa finitude qui impliquerait nécessairement l’existence des sens ? Sa proposition est donc tautologique : l’homme doit avoir des sens car il a des sens. D’un autre côté, la proposition selon laquelle l’homme a des sens car sa connaissance est finie n’est pas démontrée, d’autant moins que Heidegger effleure l’idée, on l’a vu précédemment, d’une sensibilité sans corps. Il est possible d’imaginer une connaissance finie sans corps, donc sans organes des sens. Les anges de la théologie sont là pour montrer qu’une telle représentation, une telle idée est possible (même si elle n’est pas non plus démontrée, mais ici la question est de savoir si la conséquence tirée par Heidegger est indéniable). La finitude ne rend pas ipso facto le corps évident, même si notre finitude se revêt d’un corps.

La finitude de la connaissance implique l’étant, c’est-à-dire des objets, donc des organes pour percevoir ces objets, donc des organes des sens dans un corps. Il est difficile d’admettre qu’un tel raisonnement soit « ontologique » plutôt que simplement empirique : dans notre expérience, qui est une expérience limitée, nous avons des sens afin de percevoir des objets qui existent hors de nous. C’est un constat empirique. Heidegger ne fait que le traduire dans une phraséologie idiosyncratique et nouvelle qui ne le rend pas moins empirique.

iv

L’objet transcendantal (le noumène, la chose en soi), en tant que selon Kant les phénomènes sont rapportés par l’entendement à un objet (mystérieux), est le « corrélatif de l’unité de l’aperception », c’est-à-dire du « je pense ». M’est donc donné : « je pense », les phénomènes et X (=l’objet transcendantal).

Or l’X heideggerien, parce que l’interprétation par Heidegger de cet objet transcendantal est qu’il est la même chose que l’étant (empirique) mais rapporté en tant que création à une connaissance infinie (cf. i cit. 93), et qu’il est néant, c’est-à-dire Gegen-stand non thématique (179), ne paraît pas même se distinguer des intuitions pures et des concepts purs, eux-mêmes non thématisés (car purement formels). Ces intuitions et concepts purs sont eux-mêmes un néant « qui n’est pas un étant tout en étant ‘quelque chose’ » (même page). Ils sont éventuellement un néant différent.

v

« …l’âme, laquelle ne saurait d’ailleurs jamais être purement empirique » (191)

On peut même se demander si l’âme peut jamais être le moindrement empirique. L’âme fait partie, selon Kant, des « Idées de la raison », avec Dieu et le monde. Si le monde, en tant qu’idée de la totalité des phénomènes, peut bien être une idée empirique, puisque toute manifestation empirique est comprise dans cette idée, il semble plus pertinent de poser les deux autres Idées dans une même classe, et Dieu n’étant pas empirique, l’âme ne l’est pas non plus. Je ne vois pas quelle manifestation empirique l’âme peut recevoir dans une philosophie transcendantale et non théologique, étant entendu que, pour la théologie, Dieu lui-même est tout ce qu’il y a d’empirique.

vi

L’essence de la finitude du pouvoir humain est elle aussi déduite d’une comparaison hypothétique avec « un être tout-puissant » (272). Tout ce que nous avons dit en i sur ce procédé relativement à la connaissance finie s’applique également au passage sur le pouvoir fini.

vii

« Le Dasein dans l’homme caractérise celui-ci comme l’étant qui, placé au milieu des étants, se comporte à leur égard en les prenant pour tels. Ce comportement à l’égard de l’étant détermine l’homme dans son être et le fait essentiellement différent de tout autre étant qui lui est rendu manifeste. » (290)

Cette spécificité tout à fait unique de l’homme est au fond tirée d’une remarque purement empirique, à savoir des conditions observables sur la terre, où l’homme est le seul être « intelligent ». Kant évite quant à lui ce travers, en parlant de manière répétée de la possibilité d’autres formes de vie intelligentes dans l’univers, possibilité qui, nous l’avons dit, est plus qu’une simple opinion. D’où l’expression « tout être pensant », qui renvoie non seulement, à côté des hommes, à Dieu et aux « autres esprits supérieurs », hypothétiques, mais aussi aux extraterrestres. De son côté, Heidegger ne parle pas d’êtres pensants car l’être pensant, selon lui, c’est l’homme (et que Dieu est quant à lui la connaissance infinie). De sorte que, si d’autres espèces intelligentes étaient un jour connues de nous, il faudrait, suivant Heidegger, les appeler des hommes.

Pour un heideggerien, ces considérations doivent passer pour de la vulgaire science-fiction. Voyons donc ce que sont les vues de Heidegger sur la science. Dans Science et méditation (Wissenschaft und Besinnung, 1953), texte d’une conférence recueilli dans ses Essais et conférences, Heidegger commence par dire que la notion d’objet de la pensée moderne, et en particulier de la science moderne, est totalement inconnue de la pensée grecque et de la pensée médiévale qui l’ont précédée. Cette surévaluation des différences entre les âges de l’humanité, s’agissant de notions fondamentales, est une façon de voir les choses que j’ai déjà contestée chez un auteur comme Paul Feyerabend, dans lxviii, auquel je renvoie. Chez Heidegger comme chez Feyerabend, elle a une dimension instrumentale, à savoir que, bien qu’elle soit contestable et faiblement étayée (elle est étayée principalement par l’interprétation de tournures de langage), elle sert de support à une thèse principale, qui est chez Feyerabend que les théories sont incommensurables (ce qui est prétendument démontré par l’incommensurabilité de la pensée hellénique avec la nôtre) et chez Heidegger l’idée somme toute similaire selon laquelle l’« objectité » de la science moderne n’est ni universelle ni essentielle puisque, par exemple, les Grecs avaient de tout autres notions. Une fois que Heidegger a répondu de cette manière aux prétentions (certes infondées) du scientisme, il peut donner son approbation à toutes les interprétations théoriques de ce dernier, comme celles de l’école de Copenhague, qu’il discute brièvement dans le texte précité, aussi contestables que soient de fait ces interprétations. Ce qui montre au fond son désintérêt pour ces questions, mais est tout de même dommage car en l’occurrence les insuffisances du scientisme ne sont pas avérées seulement dans l’ensemble et en gros, mais aussi dans le détail, où la contestation point par point est moins susceptible de passer pour un préjugé « de philosophes ».

En outre, Heidegger prend totalement au pied de la lettre l’expression de « sciences exactes » et, même s’il a raison de souligner que ce que ces sciences ont à dire n’est pas essentiel, c’est alors au prix d’une discursivité frénétiquement idiosyncratique. – L’une des influences de Heidegger, Edmund Husserl, décrivait déjà la « science moderne » comme un ensemble à la fois de « tâches infinies » et de « normes absolument valables » (La crise de l’humanité européenne et la philosophie, conférence de 1935), sans y voir la moindre contradiction, alors qu’une absolue validité doit être sous-tendue par la complétude, c’est-à-dire par des tâches, si tâches il doit y avoir, non seulement finies mais également achevées.

Aussi, l’explication de l’insuffisance des connaissances « anthropo-psychologiques » (290) et des connaissances empiriques et scientifiques en général, est bien plus simple que ce que croient avoir trouvé Heidegger comme Husserl, à qui elle a en réalité complètement échappé, et c’est que le concept d’un objet empirique n’est jamais défini, que la synthèse empirique est continue (les « tâches infinies » de Husserl), et que les normes dégagées par ces sciences, loin d’être valables absolument, ne le sont qu’à titre d’hypothèses pouvant prétendre au mieux à un « analogue de certitude », ainsi que je l’ai montré, à partir de la Logique de Kant, dans les précédents chapitres. Et comme évoqué dans les remarques préliminaires, le pouvoir de la technique ne dément pas cette réalité, car il procède simplement du fait que la technique consiste dans le travail de machines reproduisant à plus ou moins grande échelle les conditions limitées et isolées de la réduction expérimentale (où les hypothèses peuvent se vérifier avec la plus grande certitude possible).

Le pensée « quotidienne » (alltäglich) selon Heidegger est au fond un empirisme, même si l’observation est là trop peu systématique pour avoir un caractère de scientificité ; mais, dans les deux cas, c’est toujours un tissu de simples hypothèses, et ce fait suffit à établir que l’empirique n’est pas le vrai essentiel. Une essence qui se laisserait connaître doit être connaissable a priori.

viii

« La ‘logique’ est privée de son primat traditionnel au sein de la métaphysique. Sa notion est mise en question. » (299)

En imputant ce résultat à la Critique de la raison pure, Heidegger s’exonère de sa propre responsabilité. Même si l’on peut admettre avec lui qu’entre la première et la seconde édition de la Critique Kant a reculé sur la question de la place de l’intuition pure et de l’imagination transcendantale pour réaffirmer un primat de l’entendement, donc de la logique (et ce mouvement avait déjà été critiqué par Schopenhauer dans sa Critique de la philosophie kantienne), et même si, sans cela, le rôle transcendantal de l’intuition et de l’imagination ne relève en effet pas de la logique proprement dite, Kant n’en maintient pas moins le rôle de canon de la logique pour toute pensée, comme critère de la vérité aux côtés de l’intuition et de l’imagination. (Heidegger trouve dans l’imagination transcendantale la racine de ces deux facultés que sont l’intuition et l’entendement, mais cela n’ôte rien au fait qu’à la logique reste assigné le rôle d’« appréciation critique (Beurteilung) et rectification (Berichtigung) de notre connaissance » [Logique de Kant].)

Heidegger s’exonère donc de sa propre responsabilité tout en invoquant l’autorité de Kant pour faire accepter une façon passablement obscure de philosopher, en s’excusant sur l’effondrement supposé, en métaphysique, de la logique. Il me semble que c’est là quelque chose que l’on peut rattacher aux remarques de William James sur la philosophie de Hegel, à savoir qu’une pensée visionnaire (pour ne pas dire illuminée) rencontre naturellement des difficultés à trouver sa juste expression :

« For my own part, there seems something grotesque and saugrenu in the pretension of a style so disobedient to the first rules of sound communication between minds, to be the authentic mother-tongue of reason, and to keep step more accurately than any other style does with the absolute’s own ways of thinking. I do not therefore take Hegel’s technical apparatus seriously at all. I regard him rather as one of those numerous original seers who can never learn how to articulate. His would-be coercive logic counts for nothing in my eyes; but that does not in the least impugn the philosophic importance of his conception of the absolute, if we take it hypothetically as one of the great types of cosmic vision. » (A Pluralistic Universe, 1909)

L’intérêt de cette citation est double. Le premier intérêt se trouve dans la défense d’un théiste par un autre théiste, celui-ci passant à celui-là son style « grotesque » et « si contraire aux règles élémentaires de la communication » pour une raison que je crois ne pas être autre que leur théisme commun. Le second intérêt est que la pensée hégélienne ne pouvant en aucun cas, compte tenu de ce qui vient d’être dit, être considérée respecter la logique, James reproche à Hegel d’avoir entendu définir sa dialectique comme une logique. Car James est convaincu de son côté que la logique est un produit d’école qui cherche à claquemurer la réalité dans des cadres rigides et mesquins, et il considère que la dialectique hégélienne a rendu sa liberté première à la pensée en l’émancipant de ce carcan. Mais – et je commence à trouver que l’expression revient beaucoup sous ma plume dans ces chapitres (c’est la troisième fois) – n’est-ce pas jeter le bébé avec l’eau sale que d’abandonner la logique parce que des docteurs ès philosophie (tels que les scolastiques) en ont fait ou en font le plus grand abus ? Des savants capables d’abuser de la logique sont tout aussi capables d’abuser de la dialectique hégélienne.

Puisque Heidegger fait partie de ces mêmes élogeurs de la folie, anti-logiciens, que W. James, Feyerabend (j’en ai parlé en son lieu) et d’autres, il n’est sans doute pas le mieux placé pour appeler Schopenhauer et Nietzsche des hommes de lettres plutôt que des philosophes (dans Le dépassement de la métaphysique [Überwindung der Metaphysik] – comme il fallait s’y attendre, « dépassement » ici ne doit pas être entendu selon le sens ordinaire de ce mot, mais plutôt comme un dépassement de la métaphysique qui dans le même temps la fonde…)

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Annexe

Die Mathematik aber konstruieret nicht bloß Grössen (Quanta), wie in der Geometrie, sondern auch die bloße Grösse (Quantitatem), wie in der Buchstabenrechnung, wobei sie von der Beschaffenheit des Gegenstandes, der nach einem solchen Größenbegriff gedacht werden soll, gänzlich abstrahiert. Sie wählt sich alsdenn eine gewisse Bezeichnung aller Konstruktionen von Größen überhaupt (Zahlen), als der Addition, Substraktion usw., Ausziehung der Wurzel, und, nachdem sie den allgemeinen Begriff der Größen nach den verschiedenen Verhältnissen derselben auch bezeichnet hat, so stellet sie alle Behandlung, die durch die Größe erzeugt und verändert wird, nach gewissen allegemeinen Regeln in der Anschauung dar; wo eine Größe durch die andere dividieret werden soll, setzt sie beider ihre Charaktere nach der bezeichnenden Form der Division zusammen usw., und gelangt also vermittelst einer symbolischen Konstruktion eben so gut, wie die Geometrie nach einer ostensiven oder geometrischen (der Gegenstände selbst) dahin, wohin die diskursive Erkenntnis vermittelst bloßer Begriffe niemals gelangen könnte.

Kritik der reinen Vernunft, Methodenlehre I. Hauptstück I. Abschnitt