Tagged: onirocritique

Journal onirique 18

Ces rêves datent de janvier-mars 2021 (I) et mai-juin 2021 (II). Le journal a donc été complètement interrompu quelque deux mois. Pendant un temps il me fut impossible de me souvenir de mes rêves. Puis, quand la faculté de mémorisation me revint, je n’étais plus motivé pour continuer ce journal, comme si j’interprétais la période d’amnésie comme en marquant la fin naturelle.

Le PDF de l’intégralité du journal 1-17 est disponible dans l’Index/Table of Contents du blog.

Comme pour les entrées précédentes, les initiales des prénoms des personnes connues de moi ont été rendues aléatoires par jet de dés en ligne.

*

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. (Baudelaire)

I

Train de banlieue. Alors que le train est presque à l’arrêt dans une gare (une gare découverte comme le sont les gares de banlieue), il se produit un incident : une personne a tenté d’ouvrir violemment une porte du train depuis le quai alors que le train n’était pas encore complètement à l’arrêt. Cette personne est une adolescente, membre d’un gang de jeunes femmes qui occupe le quai et compte entrer en masse dans le train.

L’incident, et peut-être aussi l’invasion prévisible du train par une bande de « loubardes » si le train s’arrête, décident le conducteur à renoncer finalement à marquer l’arrêt à cette gare, et le train reprend de la vitesse. Les filles courent le long du quai à côté du train en lançant des insultes au conducteur. Alors que le train s’éloigne, il me vient à l’idée que ces jeunes femmes cherchaient peut-être à fuir un danger, comme une bande d’hommes.

*

Alors que je suis dans la rue, du côté des Invalides, une belle femme blonde aux cheveux bouclés en attendant un moment propice pour l’aborder (ce qui n’est pas, je le précise, dans mes habitudes), la poignée de mon porte-documents se casse : le cuir de l’une des extrémités de la poignée s’est rompu et la poignée ne tient plus à la boucle de cette extrémité. Je n’ai donc d’autre choix que de porter l’attaché-case sous le bras, ce qui est très incommode en même que, me paraît-il, ridicule, et j’arrête de suivre la femme blonde.

J’entre dans un centre de conférences pour assister à une rencontre qui doit se tenir en salle 514. Dans le couloir, je vois que les salles sont numérotées 500 et suivantes, je suis donc au bon endroit. Mais je ne parviens pas à trouver le numéro 514. Au bout de plusieurs allées et venues dans le couloir en vain, je décide de suivre un jeune homme – un étudiant se donnant des airs de punk – en supposant qu’il se rend à la même conférence. Il entre dans une salle dont l’existence m’avait complètement échappée et qui porte bien le numéro 514. Je l’y suis et découvre, perplexe, qu’il n’y a presque aucune chaise dans la salle.

*

Je fais faux bond à mon éditeur pour sa petite fête annuelle à R… Cette année, il a décidé de la filmer et de mettre la vidéo en live sur internet, si bien que je peux la suivre depuis chez moi. Le live commence bien avant la fête proprement dite puisque je tombe sur le petit déjeuner de mon éditeur, sans sa femme mais avec ses petits-enfants, que les parents de ces derniers leur ont visiblement laissés pour les vacances. Si je m’étais rendu cette année à la fête, parce que, venant en train, j’arrive toujours en avance des autres, pour être embarqué à la gare, je me serais donc retrouvé dans cette cuisine avec les mioches qui mangent leurs tartines en faisant des pitreries. J’aurais senti le poids de ma solitude…

*

O. (♂) et moi regardons une vidéo filmée par les Américains sur la Lune. C’est une vieille vidéo en noir et blanc dans laquelle sont filmés à distance les astronautes présents sur le sol lunaire – à distance comme si les astronautes étaient dans une vallée et le caméraman sur une colline en hauteur. Je constate plusieurs événements étranges et inexpliqués. Une souris traverse le champ de la caméra, mais dans le lointain elle aussi, ce qui veut dire que c’est une souris géante, de la taille d’un dinosaure. Puis nous voyons des sortes de papillons dans le ciel lunaire, qui ne font eux aussi que passer un bref instant. Enfin, on voit furtivement un homme en uniforme entrer dans le champ de la caméra et en ressortir aussitôt, juste devant celle-ci, et son uniforme est un uniforme soviétique. Je dis à O. que ces anomalies, dès lors qu’elles ont été passées sous silence par la NASA, indiquent que la vidéo est un faux, n’a pas été filmée sur la Lune, que c’est une mise en scène.

*

Devant moi se dresse une tour de verre viridescent avec oriels et balcons. Pour m’y rendre, je peux emprunter l’une de plusieurs allées parallèles entre lesquelles se trouvent des bassins au bord desquels des gens sont assis. M’avançant sur l’une de ces allées, je constate que les bassins sont en réalité des piscines, où des gens se baignent. Ce constat à peine fait, je vois dans l’une des piscines un homme en costume noir viser dans ma direction avec un pistolet. Une femme se trouvant là, je l’emporte avec moi de propos délibéré dans le plongeon que je fais dans la piscine du côté opposé de l’allée, pour éviter le tir et la protéger, elle, d’une balle perdue. Quand nous sortons la tête de l’eau, j’explique mon geste à la femme, que je continue de tenir du bras par la taille tant que le danger n’est pas entièrement écarté. L’homme a tiré ; son pistolet n’est pas chargé de balles mais d’un fil dont la fonction m’échappe. La femme m’explique qu’il n’y avait pas de danger, qu’il s’agit seulement d’une épreuve d’athlétisme. Comme je lui demande des explications, non sans un peu de honte pour mon geste bien qu’elle ne semble pas mal prendre la chose, elle répond que c’est une des épreuves du dodécathlon.

*

Je suis réfugié au Luxembourg parce que j’ai pris en France le parti du président de Bolivie Evo Morales forcé de quitter ses fonctions et son pays par un putsch militaire. Avec d’autres réfugiés politiques, nous sommes conviés à une cérémonie officielle dans un grand palais des congrès où de nombreux enfants des écoles entonnent un chant en français qui fait partie du programme de la cérémonie. Le refrain de ce chant politique est : « Quel monde pourri ! » Les meilleurs élèves sont ceux qui chantent ces paroles avec le plus de fausse conviction – fausse conviction car, étant donné leur âge, ils ne peuvent savoir d’expérience que ce monde est pourri, surtout pas les meilleurs élèves, issus des milieux les plus favorisés.

[Hélas, trop d’enfants de par le monde sont soumis à des cruautés et si j’avais eu leur sort à l’esprit dans ce rêve, je n’aurais pas rêvé cela.]

*

La fille de Viktor Ioutchenko, le dirigeant ukrainien, est en fait la fille de Donald Trump.

*

Lors d’une soirée, je prends le micro pour chanter une chanson : « Je suis chanteur de charme, mais ce qui fait ma différence avec les autres chanteurs de charme, c’est que j’écris moi-même mes chansons. »

*

Les femmes d’expatriés ne travaillent pas. Pour passer le temps, elles s’invitent avec leurs enfants les unes chez les autres à la moindre occasion. À chaque fois, les enfants invités doivent apporter des cadeaux aux enfants de la maison, et la fréquence de ces occasions est telle que, pour les moins importantes d’entre elles, les mères se contentent de mettre une pâtisserie sous papier cadeau.

*

Dans l’Ouest américain, nous sommes trois pionniers qui regagnons notre campement. Nous débouchons au pied d’un promontoire qu’il nous faut longer pour parvenir à destination. Alors que nous lui faisons encore face, nous voyons apparaître au sommet une immense troupe d’Indiens. Nous nous mettons à courir (nous ne sommes pas à cheval et les Indiens non plus) vers notre camp. La troupe d’Indiens dévale le promontoire à notre poursuite et les flèches fusent autour de nous. Par miracle, nous parvenons tous les trois indemnes au camp, où la nouvelle de cette énorme congrégation d’Indiens hostiles suscite la consternation, car il est certain qu’ils entendent attaquer et détruire le camp d’un moment à l’autre. On discute de ce qu’il faut faire. Je dis qu’il faut se battre et résister jusqu’à la mort, mais je comprends vite que c’est ce que souhaitent éviter les membres les plus influents de notre communauté. On finit par se mettre d’accord sur le fait qu’il faut donner le droit de vote aux Indiens pour les pacifier. Quelques toits de charpente de maisons en bois (car c’est en fait plus qu’un simple camp, une véritable bourgade qui se construit) sont alors transformés en baffles (ne me demandez pas comment) et le pianiste s’assied à son piano : ce sont les préparatifs pour recevoir les dignitaires indiens à une soirée électorale.

*

L’inscription runique géante de vingt mètres de long et plusieurs mètres de haut sur une falaise en Amérique du Nord est un faux avéré. C’est la découverte de l’inauthenticité de cette inscription qui a jeté le doute ensuite sur la pierre de Kensington.

*

Au moment où V. et moi allons sortir de chez lui, nous voyons voleter une « mouchule ». C’est une sorte de petite mouche dont le corps est une braise incandescente. Une mouchule chez soi, c’est le risque, si elle se pose sur une matière inflammable comme de la moquette, d’un incendie. Nous nous employons donc à la tuer avant de sortir. Comme son vol est peu rapide, je parviens à plusieurs reprises à claquer mes mains sur elle, comme quand on tue un moustique, mais cela ne fait rien à la mouchule, dont le corps résiste à ces chocs. (Par ailleurs, le choc est trop rapide pour que je ressente distinctement la brûlure de la braise.) Changeant de tactique, je parviens à l’écraser de la main sur le parquet, mais quand, ne laissant que le pouce sur elle, je vois que la mouchule est toujours aussi vivace, je comprends qu’il est vain de chercher à la tuer par ce genre de moyens et je demande à V. d’apporter un bocal dans lequel nous enfermerons l’insecte pour peu que je parvienne à l’y faire entrer. Et je lui dis de se presser, de crainte que la braise ne finisse par me brûler le doigt. Une fois qu’elle sera dans le bocal bien fermé, nous pourrons sortir tranquilles.

*

Une grande partie des provinces françaises ont été vidées de leurs habitants. Dans une de ces régions redevenues sauvages, une famille d’Afrikaners ayant quitté l’Afrique du Sud est devenue propriétaire d’une immense étendue de terres. Le fils de la famille nous invite, un ami et moi, à passer la nuit dans leur ferme. Ce jour-là doit avoir lieu une fête sur la propriété avec d’autres Afrikaners établis dans la région.

La fête réunit beaucoup de monde, tous Afrikaners du type hollandais blond. Bien que cette homogénéité produise indéniablement une forte impression esthétique, elle complique singulièrement l’intégration à cette fête, dans laquelle je me contente de déambuler en spectateur. L’une des filles de la famille se fait remarquer par quelques frasques, comme quand elle se hisse nue sur une poutre de la grange qui sert de salle de danse. Quand elle redescend, je vois qu’elle n’est en fait qu’à demie nue car elle porte un pantalon, mais si transparent qu’il se remarque à peine, et l’on voit d’ailleurs les poils dorés de son ctéïs.

Quand la fête est terminée, vers une heure du matin, nous allons, mon ami et moi, nous coucher dans la chambre du fils de la famille, où des matelas ont été installés pour nous. C’est alors que nous entendons une conversation animée dans une autre pièce. Une jeune femme s’est introduite par effraction dans la maison en affirmant qu’elle vient avertir les propriétaires qu’ils hébergent chez eux deux délinquants échappés du pénitencier. Et c’est vrai. Le fils de la famille, avec qui nous avons fait connaissance ces derniers jours, ne le sait pas mais l’ami et moi sommes deux prisonniers fugitifs. Le père de famille ne semble pas vouloir croire l’intruse et lui demande de partir.

Le lendemain, quelques membres de la famille nous accompagnent un bout de chemin alors que nous nous séparons d’eux. Nous avisons au loin un chain gang de prisonniers affectés à des travaux de cantonnier. Nous craignons d’être reconnus par les gardiens, et alors que nous cherchons un prétexte pour rebrousser chemin ou quitter la route, une mutinerie éclate parmi les prisonniers. Nous profitons de la confusion pour nous carapater dans les bois.

II

Taos l’irréductible est un nom antique du chaos. L’irréductibilité s’entend au sens mathématique : de même que certaines fractions ne peuvent être exprimées que par un entier arrondi, de même l’ordre dans le monde est une forme arrondie dont l’existence ne supprime pas le chaos.

*

Dark Vador est une allusion à Salvador, le Sauveur en espagnol, c’est-à-dire le Christ. La Guerre des étoiles est une métaphore cryptée de la résistance des peuples païens à l’expansion militaire du christianisme, un exemple de plus de l’antichristianisme viscéral d’Hollywood.

[N.B. Le nom du personnage dans l’anglais original est Darth Vader et c’est en français seulement qu’il s’appelle Dark Vador.]

*

Tandis que je mange un sandwich sur un banc, dans un hall sombre et délabré en Inde, j’entends deux Indiens, les seules autres personnes présentes, discuter, l’un disant à l’autre quelque chose qui me laisse entendre qu’il va me chercher noise. Il s’approche et s’assied près de moi, sur mon sac à dos posé sur le banc. C’est fait en manière d’affront. Quand il se relève, m’attendant à des violences de sa part, je le menace d’un couteau : un laguiole. Il me saisit aussitôt le poignet et cherche à faire entrer la lame dans ma poitrine. Au cours de la lutte qui s’ensuit, je finis par le poignarder et il meurt.

Je quitte les lieux sans chercher à prévenir la police car je pense qu’elle ne me croira pas – qu’elle ne croira pas un étranger ayant tué un Indien. Je dévale alors des escaliers tout aussi sombres et délabrés que le hall, sur plusieurs étages. Dans ces escaliers pas mal d’Indiens font la causette et j’en bouscule quelques-uns dans ma précipitation. Même quand je passe à côté d’eux sans les toucher, ils expriment du mécontentement et je sens que tous pensent de moi, me voyant ainsi courir : « Typical white jerk. »

Quand je sors enfin dans la rue, mon espoir est de trouver un taxi rapidement pour quitter le quartier avant qu’il soit bouclé par la police, car si la police boucle le quartier avant que j’en sois sorti, elle m’arrêtera car je suis un étranger (et de plus mon laguiole est resté planté dans le cadavre, ce qui me désigne, étant français, comme l’assassin). Je marche un moment sur le trottoir (je ne cours plus pour ne pas attirer l’attention) puis, en traversant la rue, je vois un autobus foncer sur moi ; un Indien traversant en même temps, je m’agrippe instinctivement à lui. L’autobus pile devant nous. Le piéton auquel je me suis agrippé, qui n’a quant à lui manifesté de l’inquiétude à aucun moment, rit de ma peur : j’aurais dû savoir qu’il n’y a pas de code de la route en Inde et que traverser la rue où roule un bus est un moyen de l’arrêter pour y monter. Ce qu’il fait. D’autres Indiens, des passants qui ont vu la scène, rient également. On meurt beaucoup écrasé par des voitures en Inde mais on continue de traverser la rue et de rouler sans vouloir respecter aucune règle ni faire attention à quoi que ce soit.

*

Si vous voulons tous être riches, la pauvreté est un défaut de faculté.

*

J’entends une chanson dont le refrain est : « Oun galout, oun galout, oun galout frout ! » L’interprète est une jeune chanteuse d’un pays d’Europe de l’Est, chantant dans sa langue slave, et le refrain veut dire : « Une galoche, une galoche, une galoche française », ce qui est la même chose qu’un French kiss en anglais, à savoir ce qu’on appelle vulgairement chez nous « rouler des galoches ».

*

Dans le métro les écrans publicitaires servent aussi à diffuser des informations sur le fascisme. Ces informations sont discrètement à la gloire du fascisme. Le but est de réduire le nombre d’actes de délinquance dans le métro. Je note l’idée sur un ticket, ce qui n’est pas évident faute d’espace.

*

Un jeune homme et une jeune femme épris l’un de l’autre souhaitent se marier mais la jeune femme prend subitement du poids et doit donc être soumise à certaine épreuve. Dans la réalité elle suivrait un régime ; ici, on m’explique ce qu’est cette épreuve mais je ne le comprends pas bien. Il s’agit de manger. Je demande s’il s’agit de manger puis de se faire vomir (comme les anorexiques). On me répond que non. Mais alors comment perdre du poids s’il s’agit de manger ? On me dit qu’il faut convertir la nourriture en gaz pour que, en l’expulsant sous forme de gaz, on perde du poids.

La jeune femme se soumet donc à cette épreuve et semble n’y pas trop mal réussir. Elle se dit contente de la subir car c’est par sa faute que son mariage a été compromis. Mais il faut encore savoir si cela marche, si son aimé va vouloir d’elle à nouveau. Il faut, quand ils sont mis en présence l’un de l’autre, qu’un signe descende et se pose. Cela n’arrive pas, chacun s’en rend compte.

*

Je dîne avec O. (♀) dans un restaurant chic. Nous commandons la même chose, une sorte de soufflé qui grésille quand le serveur verse d’abord une sauce dessus. Puis le serveur incise avec un couteau la surface du soufflé, qui crève et répand son contenu au fond de l’assiette creuse. On peut alors manger. Parmi les ingrédients il y a des morceaux de saucisse, comme dans un rougail ; O. trouve la saucisse délicieuse mais selon moi la saucisse n’a pas de goût et j’ai le sentiment qu’on m’a servi une saucisse de soja car je trouve aussi sa couleur suspecte. J’appelle une serveuse, qui finit par m’apporte un bout de saucisse de viande qu’elle me demande de goûter : le goût est le même, j’ai donc fait tout un cirque pour rien.

Au dessert, la serveuse vient nous montrer un plateau de gâteaux divers parmi lesquels nous pouvons choisir. O. ne prend pas de dessert et je choisis quant à moi une part de gâteau au chocolat. Les parts, volumineuses, sont déjà coupées, mais au lieu de me servir la part choisie directement sur une assiette, la serveuse remporte le plateau puis m’apporte une assiette avec quelques miettes de chocolat esthétiquement présentées en zigzag et dont je ne fais qu’une bouchée. Ils ont simplement prélevé une fine pellicule de chocolat sur la part que j’ai choisie et l’ont servie – la fine pellicule – de cette manière.

Quand O., enfin, me dit que c’est mon tour de payer, alors que je croyais qu’elle m’invitait, je ne parviens plus à cacher mon irritation. Je me lève sans attendre que la serveuse ait effectué le paiement avec ma carte sur son appareil. La serveuse me dit que l’appareil fonctionne mal, que cela peut prendre un peu de temps, et m’invite donc à me rasseoir. Quand je finis par me rasseoir, aussitôt la machine a fini son opération et la serveuse me tend le ticket.

O. et moi sortons dans un dédale de rues sombres.  Je lui demande au bout de quelques instants si elle a son porte-monnaie avec elle, car j’ai vu sur la table en partant un porte-monnaie couleur chamois. Elle regarde dans son sac et me dit consternée qu’elle ne l’a pas. Je lui explique alors qu’elle l’a laissé au restaurant et lui demande d’y retourner tandis que je l’attends. Elle repart. Je ne lui ai pas proposé d’y retourner avec elle car je suis fâché de la façon dont la soirée s’est passée, mais, dans ces rues sombres et vu son âge (près de quatre-vingts ans), je crains d’avoir commis une imprudence et m’en veux.

Pourtant, plus tôt dans la journée, c’est elle qui nous avait conduits, B. et moi, en avion particulier. L’atterrissage, parmi des vignes, avait été un tantinet cahotant mais dans l’ensemble tout s’était bien passé. Je m’étais fait la réflexion, vu son âge, qu’il n’était peut-être pas prudent qu’elle continue à piloter – mais aussi, ne sachant pas piloter moi-même, que c’était ma faute si elle continuait de prendre les commandes plutôt que de me les laisser.

*

Un jeune prêtre portugais devient impliqué dans l’opposition au dictateur Salazar en fréquentant une pastelaria tenue par une veuve dont la fille a des activités politiques clandestines. En même temps naît entre le prêtre et la jeune femme un amour qui n’ose se déclarer.

Un jour les deux sont arrêtés par des supplétifs de la police politique dans une maison isolée à la campagne où devait se tenir une réunion secrète entre plusieurs personnalités de l’opposition. Les supplétifs armés laissent en fait planer le doute sur leur véritable fonction et, la nuit tombée, leur chef dit au prêtre qu’il peut partir, en lui indiquant un chemin qui, dit-il, le mènera à bon port. Le prêtre demande où mène ce chemin. « Au village le plus proche, » répond l’autre. On peut croire que le prêtre n’a pas compris qu’il sera tué dehors (tandis que la femme sera probablement violée). Il sort dans la nuit mais, au lieu de suivre le chemin indiqué, s’en écarte. Depuis la maison on allume une lumière extérieure : si le prêtre avait été naïf il aurait cru qu’on lui éclaire le chemin mais il s’agissait en fait de l’éclairer lui, pour lui tirer dessus. Or il n’apparaît pas dans la lumière.

Le prêtre se met à courir à travers la campagne, en se doutant que ses ennemis vont lancer d’important moyens de chasse. Il court ainsi toute la nuit et encore au petit matin, franchissant des palissades, dévalant des talus en pente raide, sautant même depuis une hauteur dans des frondaisons d’arbres avant d’en descendre et de poursuivre sa course… Il arrive au matin dans une petite ville et, pour ne pas s’y trouver piégé comme un rat, décide de prendre un autocar pour quitter la région, voire le pays. La jeune femme le retrouve à la gare routière, et ils quittent la ville en autocar.

Elle explique que c’est lui que les supplétifs voulaient et qu’ils l’ont laissée seule quand ils se sont mis en chasse. Le prêtre lui demande de partir avec lui, c’est une manière de lui déclarer sa flamme. Mais, malgré leur amour réciproque, elle descend à la prochaine ville et lui dit adieu.

La suite de son voyage conduit le prêtre en France, où il découvre depuis l’autocar les mœurs européennes de l’époque, en traversant une ville côtière où, sur des plages entre les églises et la mer, des femmes se font prendre en photo les seins nus.

[Bien que la dictature s’appuyât sur le clergé en tant qu’élément traditionnel de la société portugaise, il existait une opposition ecclésiastique au régime. Du reste, dans ces dictatures anticommunistes qui se réclamaient volontiers de l’Église, les autorités n’hésitaient pas à traiter son clergé comme leurs autres opposants s’il sortait des clous, comme le savent ceux qui connaissent l’histoire de l’archevêque Romero du Salvador, assassiné en pleine messe dans un pays où les soutiens du régime militaire circulaient des tracts « Sea un patriota, mate a un cura » (Sois un patriote, tue un curé).]

Journal onirique 10

Période : mai-juin 2020. Les initiales des prénoms ont été rendues aléatoires par des jets de dés.

Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

*

C’est seulement l’esclavage à durée indéterminée qui a été aboli.

*

« Le travail c’est la santé, dormez mieux en travaillant plus. » C’est un slogan parmi d’autres que répandent les haut-parleurs dans les rues de la ville fantôme entièrement rouillée.

*

Le Cayla Gandolfi. Les caylas – mot d’origine arabe – sont depuis la plus haute antiquité des Européens initiés à la langue arabe afin d’étudier les sciences occultes. Dans un cabinet particulier, je trouve une lettre manuscrite qui fournit la preuve irréfutable que l’écrivain Howard P. Lovecraft entra en contact avec un cayla français du nom de Gandolfi (le prénom n’est pas précisé), qui lui parla de l’Arabe dément Abdul Al-Hazred, auteur du Nécronomicon. C’est par ce cayla que Lovecraft apprit l’existence du livre. Très ému par cette découverte, je dois fuir le cabinet particulier au plus vite car de mystérieux assassins en veulent à présent à ma vie en raison de ce que je viens de découvrir.

*

Jojo le singe dans la piscine du réacteur. Jojo est un petit chimpanzé enfermé dans le dédale d’un réacteur nucléaire entièrement automatisé. À l’époque où les faits se passent, un chimpanzé est enfermé par principe dans chaque réacteur nucléaire en activité. Le secteur de la piscine du réacteur est cependant inaccessible au chimpanzé prisonnier. Or Jojo est parvenu à s’introduire dans le secteur défendu. On le voit traverser la piscine du réacteur à la nage. C’est une piscine d’une profondeur immense, au fond de laquelle on distingue des turbines colossales, des pipelines cyclopéens, toute une architecture babylonienne engloutie. De l’autre côté, comme la présence de Jojo dans le secteur interdit a été détectée, l’ordinateur de contrôle lâche contre lui trois autruches également enfermées dans le réacteur et qui servent à chasser le chimpanzé pour le tuer s’il s’introduit dans une zone défendue.

Sur ces entrefaites, j’arrive avec mon ami L. près de la piscine. Nous sommes envoyés par la direction de la centrale depuis l’extérieur afin de prêter main-forte aux autruches ou de régler le problème d’une ou d’autre façon. Nous rencontrons au bord de la piscine un individu suspect portant un sac de sport à la main, comme quelqu’un qui viendrait se baigner dans une piscine municipale. Quand nous cherchons à l’appréhender, il parvient à prendre la fuite, en laissant néanmoins son sac. Nous ouvrons ce dernier et nos suspicions au sujet de l’individu se confirment : il s’agit d’un pédophile car son sac contient une poupée gonflable de la taille d’un enfant.

*

Je revois, longtemps après, un amour d’adolescence, A. Elle n’a pas été gâtée par la vie, me dit-elle, mais les choses sont en train de changer car elle est devenue proche d’un certain Götzenschanze, qui serait l’éminence grise, le tireur de ficelles faisant la pluie et le beau temps à la Confédération générale du travail, laquelle CGT est d’ailleurs en train de devenir le véritable centre du pouvoir dans le pays en raison de la lente décomposition de toutes les autres institutions et autorités.

Je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur et c’est évidemment son nom qui retient mon attention, un nom germanique composé de Götze, dieu, idole, fétiche – comme dans Le crépuscule des idoles (Götzendämmerung) de Nietzsche, titre parodiant le crépuscule des dieux (Götterdämmerung)† –, et du polysémique Schanze. Selon les différents sens de ce dernier mot, le nom Götzenschanze peut vouloir dire : la tranchée des dieux (au sens de tranchée militaire, comme dans la guerre de 14-18), le tremplin des dieux (au sens de tremplin de saut à ski, rampe de ski, c’est-à-dire une structure monumentale), ou encore, selon un sens vieilli du mot, le jet de dés (das Fallen von Würfeln) des dieux, ce qui est relativement intrigant compte tenu du fait que je ne connaissais nullement ce sens – et n’avais d’ailleurs au mieux qu’une vague notion de Schanze dans l’ensemble – mais qu’en revanche j’évoque souvent des jets de dés dans ce journal onirique (car c’est ainsi que je rends aléatoires les initiales des prénoms).

Pour être tout à fait exact, le nom, dans mon rêve, m’apparaissait orthographié Götzenschäntze, mais mes recherches pour Schäntze et Schantz (dont Schäntze pourrait être le pluriel) n’ayant pas donné de résultats en termes de substantifs communs (bien que Schantz existe comme nom propre de famille et de localité), j’étendis la recherche au substantif qui me parut le plus proche. Si quelqu’un connaît un mot Schäntze, tel quel, soit en ancien allemand, soit dans une forme dialectale, je suis bien sûr curieux d’en connaître le sens. – Je me rends compte qu’en étendant ma recherche j’ai rencontré un terme proche du mot français chance (qui se rattache aux dés, au hasard, et qui est peut-être l’origine du mot allemand dans son sens vieilli).

†Dans le titre du livre de Nietzsche, « idoles » n’est pas une trop mauvaise traduction car le terme a un sens péjoratif, mais à vrai dire ce sens est surtout péjoratif du point de vue de la prêtraille critiquée par Nietzsche et de ses troupeaux. C’est pourquoi je suggérerais volontiers Le crépuscule des fétiches. Mais la proposition « faux dieu » (de Charles Andler) est exécrable car elle laisserait entendre qu’il pourrait y avoir aux yeux de Nietzsche de vrais dieux (alors que, même s’il a usé de la métaphore de Dionysos, Nietzsche louait les Grecs antiques de ne pas prendre leur religion au sérieux).

*

Dans un pays d’Asie du Sud-Est, un groupe d’amis (du type asiatique foncé) décident de passer une journée de canotage sur un immense lac de leur région où se trouvent plusieurs îles. Il s’agit de tout jeunes adolescents, voire d’enfants, sauf deux d’entre eux, un peu plus âgés, un garçon et une fille, le premier cherchant à faire entrer la seconde dans une relation sentimentale avec lui.

Quand leur barque passe près d’une île, ils décident de s’y arrêter. Le plus grand s’éloigne avec la fille le long de la plage, mais celle-ci ne souhaite pas s’engager sentimentalement. Pendant ce temps, les autres, qui devaient traîner la barque sur la plage, par leur maladresse la laissent repartir à vide sur les ondes. Seul le grand aurait pu la récupérer avant qu’il soit trop tard, mais il est loin, et le groupe vient donc de perdre son seul moyen de quitter l’île, ce dont les amis ne s’inquiètent cependant guère, pensant que le grand trouvera forcément une solution une fois mis au courant.

Ils rejoignent les deux autres, sans leur dire que la barque vient de se perdre au large, et tous ensemble décident d’explorer le centre de l’île. Ils passent donc la ceinture de palmiers délimitant la plage et ont peu après la surprise de découvrir des ruines monumentales, d’ailleurs en excellent état, dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils passent d’abord sous des arches, avant de tomber sur un magnifique palais en pierre blanc crème, voire jaune clair, à l’entrée duquel conduisent des escaliers du même matériau, palais donnant sur une place royale entourée d’autres édifices de moindre importance.

Les arches étaient ornées de statues de Garudas hermaphrodites, des statues qui répondraient cependant davantage à la description de harpies grecques, avec des ailes et une poitrine de femme, et elles sont en outre hermaphrodites car l’artiste les a pourvues d’un pénis stylisé en forme de cône à la pointe saillante. La place elle-même comporte de nombreuses statues d’animaux mythologiques sur ses façades, et bien que d’un art éprouvé toutes ces statues ont un air de malignité que je trouve inquiétant, même s’il n’émeut nullement les amis, qui sont au contraire tout excités par leur découverte. Un peu familier avec l’art ancien d’Asie du Sud-Est, je vois dans ces statues une déviation délibérée des modèles dans le sens d’une représentation de la férocité, de la cruauté dans l’aspect des animaux mythologiques, ce qui me fait penser que ces ruines sont celles d’une civilisation du mal.

Les amis entrent dans le palais désert. L’intérieur, d’un luxe immodéré, est, tout comme l’apparence extérieure des ruines, excellemment préservé. Comment est-ce possible ? L’un des amis fait de grands efforts pour déplacer une table et y parvient. Les autres lui demandent ce qu’il fait ; il répond qu’il cherchait un escalier souterrain sous cette table au grand pied rectangulaire, mais son attente est trompée : sous le pied de la table se trouve le même sol aux motifs géométriques que dans le reste de la salle.

*

Tout juste arrivé à Mexico D.F., capitale du Mexique, je me retrouve devant le palais présidentiel de Chapultepec, sur une place monumentale. De part et d’autre de l’enceinte du palais s’étendent sous une arcade des stands de vendeurs de tableaux, et l’enceinte ne borde pas un jardin mais une plage à laquelle on peut accéder par l’entrée qui conduit au palais. En me retournant, je vois que la place monumentale est également bordée de l’autre côté par une vaste étendue d’eau – peut-être un bras de mer – au-delà de laquelle se dressent des gratte-ciels.

Le palais présidentiel est une attraction touristique car il s’y trouve entre autres des musées, mais je ne voudrais pas commencer ma visite sans d’abord manger. C’est alors que je vois un panneau indiquant que des restaurants de toutes sortes se trouvent à l’intérieur du palais, ce qui me convainc d’acheter un billet sans tarder. Devant le guichet, un jeune homme me tend un long carton presque aussi grand que lui portant mention en plusieurs langues des tarifs des billets d’entrée correspondant à différents choix de visite, carton que je trouve difficile à manier, en raison de ses dimensions, et à déchiffrer.

Pendant que je cherche les tarifs, un spectacle se joue du côté des douches destinées aux baigneurs (l’accès à la plage est compris dans certains tickets, mais je ne souhaite pas acheter un tel ticket). Ce spectacle s’appelle « Les États-Unis en Irak ». Une actrice nue, mais dont on ne voit que la tête et les épaules, le reste étant caché par le mur bas derrière lequel elle se trouve, ne parvient pas à faire marcher la douche : tel est le spectacle.

Ayant acheté un ticket, je cherche à me rendre dans le secteur des restaurants du palais, mais il semble que, pour atteindre n’importe quelle partie du palais, il faille nécessairement passer par les douches destinées aux baigneurs de la plage. Au moment où je m’y engage, toutes les douches s’ouvrent en même temps et je suis trempé de la tête aux pieds. Je crains de m’être égaré, cherche du regard si d’autres touristes non baigneurs se trouvent dans la même situation embarrassante, n’en vois pas. Continuant d’être aspergé d’eau, je veux sortir des douches au plus vite mais me rends compte alors que ces douches sont un véritable labyrinthe dans lequel il me semble m’enfoncer toujours plus profondément au lieu d’approcher de la moindre sortie.

*

Alors que la nuit tombe, nous descendons par un chemin en bordure de la ville un flanc de colline dans laquelle sont creusés des trous : dans ces terriers à peine consolidés par quelques planches viennent la nuit dormir des SDF de la ville, mais les places sont chères, me dit l’homme que j’accompagne, et bien souvent ceux qui dorment là laissent tout ce qu’ils ont mendié au marchand de sommeil propriétaire de ces trous.

Parvenus au pied de la colline, nous nous asseyons sur un banc car je dois avoir une discussion avec mon compagnon. Les gens pour le compte de qui j’agis sont inquiets à son sujet, ils craignent qu’il devienne SDF et m’ont chargé de le convaincre de prendre un métier stable, un métier de bureau, car il vit actuellement de petits boulots occasionnels. Sa réponse est qu’il y perdrait beaucoup ; dans sa présente situation, m’explique-t-il, quand par exemple on lui demande de venir poncer le mur d’une maison, bien souvent la femme s’y trouve, qui plus est seule, et que cela ne se trouve pas dans un bureau.

Après un moment de réflexion, je lui dis que, si la femme de la maison ne cherche pas à le revoir, cela lui donne une idée de sa performance, et que pour être content de sa situation, après avoir été appelé pour poncer un mur, il faudrait qu’il soit invité un autre jour à venir prendre le café. J’insinue, au fond, qu’il me raconte des histoires, d’après le principe qu’une femme qui trouve une aventure cherche une relation (dans le rêve le principe me paraissait convaincant). Mais comme je vois son visage se déformer, son regard devenir haineux, je n’en dis pas plus.

*

Selon une nouvelle religion qui vient de naître, et dont un Occidental est le prophète, l’existence du Bouddha était une paréidolie, c’est-à-dire que les gens ont cru qu’une personne existait, là où n’était que le pur indéterminé. En conséquence de quoi, les statues et les images du Bouddha sont elles-mêmes des paréidolies. Dans son livre, le prophète montre deux photos de montagnes ou de falaises rocheuses naturelles qui sont des paréidolies, l’une du Bouddha rieur (Budaï) et l’autre du Bouddha debout.

Cette nouvelle religion vise fondamentalement à surmonter l’Unsichlosigkeit, un terme qui, à l’attention des non-germanistes, appelle une explication. Sich est le soi, sichlos veut dire « sans soi », que l’on traduira par le sans-moi, unsichlos c’est être dépourvu de sans-moi, et Unsichlosigkeit est ainsi le caractère d’être dépourvu de sans-moi.

*

Au mariage d’une amie ou d’un ami commun, alors que les invités bavardent devant la mairie, une voiture de sport se gare dans la rue et le beau L. en sort, plus beau que jamais, en polo et pantalon blancs, bronzé, musclé, blond, et tenant un fusil à canon scié à la main, ce qui le rend plus impressionnant encore. Je suis un peu déçu quand j’apprends que ce fusil est en fait un appareil photo et un caméscope. Mais ma déception est fugace car c’est aussi un véritable fusil, et pour nous faire admirer ses talents de tireur L. tend le bras vers le ciel bleu turquoise et tire trois coups de feu. Après quelques instants, nous voyons tomber du ciel une mouette morte, puis deux, puis trois, qui planaient dans le plus haut éther, invisibles pour tous sauf pour l’œil perçant de L., et juste quand nous allions nous écrier devant un tel prodige (bien que, pour ma part, avec un léger pincement de cœur devant cette inutile tuerie d’animaux), tombent deux autres mouettes : il en a tiré cinq avec trois balles !

C’est alors que l’habituellement jovial et insignifiant G. lui reproche ouvertement ce massacre, et L. se sent obligé de se justifier, sur un ton assez piteux montrant qu’il n’est pas entièrement dupe de ses propres arguments, et qui le rend plus adorable encore, car plus humain.

*

Dans le futur, l’abus des organismes génétiquement modifiés a complètement détruit la biodiversité. Hors des villes, le paysage est à présent partout le même : ce ne sont que canaux boueux entre d’épaisses forêts de bambous serrés les uns contre les autres et de même taille. Évoluant en barque dans l’un de ces labyrinthes après avoir fui la ville, nous apprenons l’existence d’individus possédant encore des jardins, avec des espèces de plantes partout ailleurs disparues. Ces gens vivent en dehors de la civilisation, dans le plus grand isolement.

*

Si, dans un baiser, l’un apporte la civilisation, qu’apporte l’autre ?

*

Je découvre un peintre réaliste espagnol qui travailla beaucoup aux États-Unis, recevant dans ce pays de nombreuses commissions publiques pour orner de fresques intérieures assemblées, mairies, bibliothèques… Il a notamment peint des fresques pour le Capitole de la ville de Boston, dans le Massachusetts. L’une de ces fresques est une allégorie de la politique d’électrification de la ville par un monopole. Les Bostoniens sont particulièrement fiers de leur politique d’électrification, et, alors que je fais remarquer que cette politique, le monopole, est une exception aux États-Unis, on me répond qu’au contraire elle a inspiré la politique de toutes les autres municipalités du pays, même si c’est un fait peu connu.

*

Des policiers en uniforme, hommes et femmes, jouent au football dans la rue. Quand le ballon vient vers moi, au lieu de le leur renvoyer, je le dégage d’un coup de pied le plus loin possible des joueurs.

*

Lors d’une interview, le père du président Trump a prononcé une phrase qui pourrait avoir un double sens. Dans son sens le plus manifeste, cette phrase est : « Nous allons trouver une solution pour X » (X, le nom d’un jeune homme ayant subi de la part des autorités du pays une violation flagrante et grave de ses droits, ce qui a fait éclater des émeutes). Mais elle peut aussi vouloir dire : « Nous allons lui régler son compte. » Or le New York Times publie un article dont le titre est cette seule citation hors de tout contexte, si bien que le public pourrait lui donner le second sens, et le contenu de l’article lui-même laisse entendre que c’est bien ce qu’a voulu dire le père du président Trump. – Dans le rêve, je cherche à dénoncer cette fourbe médiatique, mais à mon réveil je me demande si, venant du pouvoir quel qu’il soit, il ne faudrait pas toujours l’entendre de la seconde manière.