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Journal onirique 10

Période : mai-juin 2020. Les initiales des prénoms ont été rendues aléatoires par des jets de dés.

Sans titre, par Cécile Cayla Boucharel

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C’est seulement l’esclavage à durée indéterminée qui a été aboli.

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« Le travail c’est la santé, dormez mieux en travaillant plus. » C’est un slogan parmi d’autres que répandent les haut-parleurs dans les rues de la ville fantôme entièrement rouillée.

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Le Cayla Gandolfi. Les caylas – mot d’origine arabe – sont depuis la plus haute antiquité des Européens initiés à la langue arabe afin d’étudier les sciences occultes. Dans un cabinet particulier, je trouve une lettre manuscrite qui fournit la preuve irréfutable que l’écrivain Howard P. Lovecraft entra en contact avec un cayla français du nom de Gandolfi (le prénom n’est pas précisé), qui lui parla de l’Arabe dément Abdul Al-Hazred, auteur du Nécronomicon. C’est par ce cayla que Lovecraft apprit l’existence du livre. Très ému par cette découverte, je dois fuir le cabinet particulier au plus vite car de mystérieux assassins en veulent à présent à ma vie en raison de ce que je viens de découvrir.

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Jojo le singe dans la piscine du réacteur. Jojo est un petit chimpanzé enfermé dans le dédale d’un réacteur nucléaire entièrement automatisé. À l’époque où les faits se passent, un chimpanzé est enfermé par principe dans chaque réacteur nucléaire en activité. Le secteur de la piscine du réacteur est cependant inaccessible au chimpanzé prisonnier. Or Jojo est parvenu à s’introduire dans le secteur défendu. On le voit traverser la piscine du réacteur à la nage. C’est une piscine d’une profondeur immense, au fond de laquelle on distingue des turbines colossales, des pipelines cyclopéens, toute une architecture babylonienne engloutie. De l’autre côté, comme la présence de Jojo dans le secteur interdit a été détectée, l’ordinateur de contrôle lâche contre lui trois autruches également enfermées dans le réacteur et qui servent à chasser le chimpanzé pour le tuer s’il s’introduit dans une zone défendue.

Sur ces entrefaites, j’arrive avec mon ami L. près de la piscine. Nous sommes envoyés par la direction de la centrale depuis l’extérieur afin de prêter main-forte aux autruches ou de régler le problème d’une ou d’autre façon. Nous rencontrons au bord de la piscine un individu suspect portant un sac de sport à la main, comme quelqu’un qui viendrait se baigner dans une piscine municipale. Quand nous cherchons à l’appréhender, il parvient à prendre la fuite, en laissant néanmoins son sac. Nous ouvrons ce dernier et nos suspicions au sujet de l’individu se confirment : il s’agit d’un pédophile car son sac contient une poupée gonflable de la taille d’un enfant.

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Je revois, longtemps après, un amour d’adolescence, A. Elle n’a pas été gâtée par la vie, me dit-elle, mais les choses sont en train de changer car elle est devenue proche d’un certain Götzenschanze, qui serait l’éminence grise, le tireur de ficelles faisant la pluie et le beau temps à la Confédération générale du travail, laquelle CGT est d’ailleurs en train de devenir le véritable centre du pouvoir dans le pays en raison de la lente décomposition de toutes les autres institutions et autorités.

Je n’avais jamais entendu parler de ce monsieur et c’est évidemment son nom qui retient mon attention, un nom germanique composé de Götze, dieu, idole, fétiche – comme dans Le crépuscule des idoles (Götzendämmerung) de Nietzsche, titre parodiant le crépuscule des dieux (Götterdämmerung)† –, et du polysémique Schanze. Selon les différents sens de ce dernier mot, le nom Götzenschanze peut vouloir dire : la tranchée des dieux (au sens de tranchée militaire, comme dans la guerre de 14-18), le tremplin des dieux (au sens de tremplin de saut à ski, rampe de ski, c’est-à-dire une structure monumentale), ou encore, selon un sens vieilli du mot, le jet de dés (das Fallen von Würfeln) des dieux, ce qui est relativement intrigant compte tenu du fait que je ne connaissais nullement ce sens – et n’avais d’ailleurs au mieux qu’une vague notion de Schanze dans l’ensemble – mais qu’en revanche j’évoque souvent des jets de dés dans ce journal onirique (car c’est ainsi que je rends aléatoires les initiales des prénoms).

Pour être tout à fait exact, le nom, dans mon rêve, m’apparaissait orthographié Götzenschäntze, mais mes recherches pour Schäntze et Schantz (dont Schäntze pourrait être le pluriel) n’ayant pas donné de résultats en termes de substantifs communs (bien que Schantz existe comme nom propre de famille et de localité), j’étendis la recherche au substantif qui me parut le plus proche. Si quelqu’un connaît un mot Schäntze, tel quel, soit en ancien allemand, soit dans une forme dialectale, je suis bien sûr curieux d’en connaître le sens. – Je me rends compte qu’en étendant ma recherche j’ai rencontré un terme proche du mot français chance (qui se rattache aux dés, au hasard, et qui est peut-être l’origine du mot allemand dans son sens vieilli).

†Dans le titre du livre de Nietzsche, « idoles » n’est pas une trop mauvaise traduction car le terme a un sens péjoratif, mais à vrai dire ce sens est surtout péjoratif du point de vue de la prêtraille critiquée par Nietzsche et de ses troupeaux. C’est pourquoi je suggérerais volontiers Le crépuscule des fétiches. Mais la proposition « faux dieu » (de Charles Andler) est exécrable car elle laisserait entendre qu’il pourrait y avoir aux yeux de Nietzsche de vrais dieux (alors que, même s’il a usé de la métaphore de Dionysos, Nietzsche louait les Grecs antiques de ne pas prendre leur religion au sérieux).

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Dans un pays d’Asie du Sud-Est, un groupe d’amis (du type asiatique foncé) décident de passer une journée de canotage sur un immense lac de leur région où se trouvent plusieurs îles. Il s’agit de tout jeunes adolescents, voire d’enfants, sauf deux d’entre eux, un peu plus âgés, un garçon et une fille, le premier cherchant à faire entrer la seconde dans une relation sentimentale avec lui.

Quand leur barque passe près d’une île, ils décident de s’y arrêter. Le plus grand s’éloigne avec la fille le long de la plage, mais celle-ci ne souhaite pas s’engager sentimentalement. Pendant ce temps, les autres, qui devaient traîner la barque sur la plage, par leur maladresse la laissent repartir à vide sur les ondes. Seul le grand aurait pu la récupérer avant qu’il soit trop tard, mais il est loin, et le groupe vient donc de perdre son seul moyen de quitter l’île, ce dont les amis ne s’inquiètent cependant guère, pensant que le grand trouvera forcément une solution une fois mis au courant.

Ils rejoignent les deux autres, sans leur dire que la barque vient de se perdre au large, et tous ensemble décident d’explorer le centre de l’île. Ils passent donc la ceinture de palmiers délimitant la plage et ont peu après la surprise de découvrir des ruines monumentales, d’ailleurs en excellent état, dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils passent d’abord sous des arches, avant de tomber sur un magnifique palais en pierre blanc crème, voire jaune clair, à l’entrée duquel conduisent des escaliers du même matériau, palais donnant sur une place royale entourée d’autres édifices de moindre importance.

Les arches étaient ornées de statues de Garudas hermaphrodites, des statues qui répondraient cependant davantage à la description de harpies grecques, avec des ailes et une poitrine de femme, et elles sont en outre hermaphrodites car l’artiste les a pourvues d’un pénis stylisé en forme de cône à la pointe saillante. La place elle-même comporte de nombreuses statues d’animaux mythologiques sur ses façades, et bien que d’un art éprouvé toutes ces statues ont un air de malignité que je trouve inquiétant, même s’il n’émeut nullement les amis, qui sont au contraire tout excités par leur découverte. Un peu familier avec l’art ancien d’Asie du Sud-Est, je vois dans ces statues une déviation délibérée des modèles dans le sens d’une représentation de la férocité, de la cruauté dans l’aspect des animaux mythologiques, ce qui me fait penser que ces ruines sont celles d’une civilisation du mal.

Les amis entrent dans le palais désert. L’intérieur, d’un luxe immodéré, est, tout comme l’apparence extérieure des ruines, excellemment préservé. Comment est-ce possible ? L’un des amis fait de grands efforts pour déplacer une table et y parvient. Les autres lui demandent ce qu’il fait ; il répond qu’il cherchait un escalier souterrain sous cette table au grand pied rectangulaire, mais son attente est trompée : sous le pied de la table se trouve le même sol aux motifs géométriques que dans le reste de la salle.

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Tout juste arrivé à Mexico D.F., capitale du Mexique, je me retrouve devant le palais présidentiel de Chapultepec, sur une place monumentale. De part et d’autre de l’enceinte du palais s’étendent sous une arcade des stands de vendeurs de tableaux, et l’enceinte ne borde pas un jardin mais une plage à laquelle on peut accéder par l’entrée qui conduit au palais. En me retournant, je vois que la place monumentale est également bordée de l’autre côté par une vaste étendue d’eau – peut-être un bras de mer – au-delà de laquelle se dressent des gratte-ciels.

Le palais présidentiel est une attraction touristique car il s’y trouve entre autres des musées, mais je ne voudrais pas commencer ma visite sans d’abord manger. C’est alors que je vois un panneau indiquant que des restaurants de toutes sortes se trouvent à l’intérieur du palais, ce qui me convainc d’acheter un billet sans tarder. Devant le guichet, un jeune homme me tend un long carton presque aussi grand que lui portant mention en plusieurs langues des tarifs des billets d’entrée correspondant à différents choix de visite, carton que je trouve difficile à manier, en raison de ses dimensions, et à déchiffrer.

Pendant que je cherche les tarifs, un spectacle se joue du côté des douches destinées aux baigneurs (l’accès à la plage est compris dans certains tickets, mais je ne souhaite pas acheter un tel ticket). Ce spectacle s’appelle « Les États-Unis en Irak ». Une actrice nue, mais dont on ne voit que la tête et les épaules, le reste étant caché par le mur bas derrière lequel elle se trouve, ne parvient pas à faire marcher la douche : tel est le spectacle.

Ayant acheté un ticket, je cherche à me rendre dans le secteur des restaurants du palais, mais il semble que, pour atteindre n’importe quelle partie du palais, il faille nécessairement passer par les douches destinées aux baigneurs de la plage. Au moment où je m’y engage, toutes les douches s’ouvrent en même temps et je suis trempé de la tête aux pieds. Je crains de m’être égaré, cherche du regard si d’autres touristes non baigneurs se trouvent dans la même situation embarrassante, n’en vois pas. Continuant d’être aspergé d’eau, je veux sortir des douches au plus vite mais me rends compte alors que ces douches sont un véritable labyrinthe dans lequel il me semble m’enfoncer toujours plus profondément au lieu d’approcher de la moindre sortie.

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Alors que la nuit tombe, nous descendons par un chemin en bordure de la ville un flanc de colline dans laquelle sont creusés des trous : dans ces terriers à peine consolidés par quelques planches viennent la nuit dormir des SDF de la ville, mais les places sont chères, me dit l’homme que j’accompagne, et bien souvent ceux qui dorment là laissent tout ce qu’ils ont mendié au marchand de sommeil propriétaire de ces trous.

Parvenus au pied de la colline, nous nous asseyons sur un banc car je dois avoir une discussion avec mon compagnon. Les gens pour le compte de qui j’agis sont inquiets à son sujet, ils craignent qu’il devienne SDF et m’ont chargé de le convaincre de prendre un métier stable, un métier de bureau, car il vit actuellement de petits boulots occasionnels. Sa réponse est qu’il y perdrait beaucoup ; dans sa présente situation, m’explique-t-il, quand par exemple on lui demande de venir poncer le mur d’une maison, bien souvent la femme s’y trouve, qui plus est seule, et que cela ne se trouve pas dans un bureau.

Après un moment de réflexion, je lui dis que, si la femme de la maison ne cherche pas à le revoir, cela lui donne une idée de sa performance, et que pour être content de sa situation, après avoir été appelé pour poncer un mur, il faudrait qu’il soit invité un autre jour à venir prendre le café. J’insinue, au fond, qu’il me raconte des histoires, d’après le principe qu’une femme qui trouve une aventure cherche une relation (dans le rêve le principe me paraissait convaincant). Mais comme je vois son visage se déformer, son regard devenir haineux, je n’en dis pas plus.

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Selon une nouvelle religion qui vient de naître, et dont un Occidental est le prophète, l’existence du Bouddha était une paréidolie, c’est-à-dire que les gens ont cru qu’une personne existait, là où n’était que le pur indéterminé. En conséquence de quoi, les statues et les images du Bouddha sont elles-mêmes des paréidolies. Dans son livre, le prophète montre deux photos de montagnes ou de falaises rocheuses naturelles qui sont des paréidolies, l’une du Bouddha rieur (Budaï) et l’autre du Bouddha debout.

Cette nouvelle religion vise fondamentalement à surmonter l’Unsichlosigkeit, un terme qui, à l’attention des non-germanistes, appelle une explication. Sich est le soi, sichlos veut dire « sans soi », que l’on traduira par le sans-moi, unsichlos c’est être dépourvu de sans-moi, et Unsichlosigkeit est ainsi le caractère d’être dépourvu de sans-moi.

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Au mariage d’une amie ou d’un ami commun, alors que les invités bavardent devant la mairie, une voiture de sport se gare dans la rue et le beau L. en sort, plus beau que jamais, en polo et pantalon blancs, bronzé, musclé, blond, et tenant un fusil à canon scié à la main, ce qui le rend plus impressionnant encore. Je suis un peu déçu quand j’apprends que ce fusil est en fait un appareil photo et un caméscope. Mais ma déception est fugace car c’est aussi un véritable fusil, et pour nous faire admirer ses talents de tireur L. tend le bras vers le ciel bleu turquoise et tire trois coups de feu. Après quelques instants, nous voyons tomber du ciel une mouette morte, puis deux, puis trois, qui planaient dans le plus haut éther, invisibles pour tous sauf pour l’œil perçant de L., et juste quand nous allions nous écrier devant un tel prodige (bien que, pour ma part, avec un léger pincement de cœur devant cette inutile tuerie d’animaux), tombent deux autres mouettes : il en a tiré cinq avec trois balles !

C’est alors que l’habituellement jovial et insignifiant G. lui reproche ouvertement ce massacre, et L. se sent obligé de se justifier, sur un ton assez piteux montrant qu’il n’est pas entièrement dupe de ses propres arguments, et qui le rend plus adorable encore, car plus humain.

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Dans le futur, l’abus des organismes génétiquement modifiés a complètement détruit la biodiversité. Hors des villes, le paysage est à présent partout le même : ce ne sont que canaux boueux entre d’épaisses forêts de bambous serrés les uns contre les autres et de même taille. Évoluant en barque dans l’un de ces labyrinthes après avoir fui la ville, nous apprenons l’existence d’individus possédant encore des jardins, avec des espèces de plantes partout ailleurs disparues. Ces gens vivent en dehors de la civilisation, dans le plus grand isolement.

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Si, dans un baiser, l’un apporte la civilisation, qu’apporte l’autre ?

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Je découvre un peintre réaliste espagnol qui travailla beaucoup aux États-Unis, recevant dans ce pays de nombreuses commissions publiques pour orner de fresques intérieures assemblées, mairies, bibliothèques… Il a notamment peint des fresques pour le Capitole de la ville de Boston, dans le Massachusetts. L’une de ces fresques est une allégorie de la politique d’électrification de la ville par un monopole. Les Bostoniens sont particulièrement fiers de leur politique d’électrification, et, alors que je fais remarquer que cette politique, le monopole, est une exception aux États-Unis, on me répond qu’au contraire elle a inspiré la politique de toutes les autres municipalités du pays, même si c’est un fait peu connu.

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Des policiers en uniforme, hommes et femmes, jouent au football dans la rue. Quand le ballon vient vers moi, au lieu de le leur renvoyer, je le dégage d’un coup de pied le plus loin possible des joueurs.

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Lors d’une interview, le père du président Trump a prononcé une phrase qui pourrait avoir un double sens. Dans son sens le plus manifeste, cette phrase est : « Nous allons trouver une solution pour X » (X, le nom d’un jeune homme ayant subi de la part des autorités du pays une violation flagrante et grave de ses droits, ce qui a fait éclater des émeutes). Mais elle peut aussi vouloir dire : « Nous allons lui régler son compte. » Or le New York Times publie un article dont le titre est cette seule citation hors de tout contexte, si bien que le public pourrait lui donner le second sens, et le contenu de l’article lui-même laisse entendre que c’est bien ce qu’a voulu dire le père du président Trump. – Dans le rêve, je cherche à dénoncer cette fourbe médiatique, mais à mon réveil je me demande si, venant du pouvoir quel qu’il soit, il ne faudrait pas toujours l’entendre de la seconde manière.

Un de mes poèmes illustré par Cécile Cayla Boucharel

Le poème Tous les jours de ma vie…, qui date de 2003, est tiré du recueil Les Pégasides (Éditions du Bon Albert, 2011).

Cécile Cayla Boucharel en a fait en 2017 cinq dessins, qui devaient servir à illustrer la partition d’une composition musicale (avec musique, texte et dessins) par un ami compositeur, projet qui a dû entre-temps s’interrompre.

En attendant d’écouter peut-être un jour le poème mis en musique, le voici avec les illustrations de Cécile, que je remercie fraternellement.

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Tous les jours de ma vie,
Philis, je t’aimerai.
La colline gravie,
Là-bas, je t’attendrai,

Regardant les nuages
Où ton visage rit,
Rêvant à des rivages
Où l’azur nous sourit,

À cette île déserte
Où nous serons heureux,
Près d’une grotte ouverte
Sur des jardins ombreux,

Où les oiseaux pépient
– Quel adorable chant ! –
Dans les rameaux épient
Les rayons du couchant.

En nos âmes tendues
Aux célestes miroirs,
Comètes éperdues,
S’embrasent nos espoirs.

Nuée iridescente,
La nuit, brillant d’amour,
Entame sa descente
Sur les cendres du jour.

Écoute une seconde
Ce battement si fort ;
Nous sommes seuls au monde,
Dans cette île qui dort.

Car de bonheur suivie
Vient la foi, je prierai.
Tous les jours de ma vie,
Philis, je t’aimerai.