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Journal onirique 21

Période : septembre 2021.

Forêt, par Cécile Cayla Boucharel

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Un poème est lu, je vois la page, en retiens deux vers : « D’un arc-en-ciel de fleurs / au catafalque des fautes. »

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Un inconnu dans le genre tibétain, en costume traditionnel, se présente à mon domicile, où je me trouve avec mon invitée M., et me tend une lettre manuscrite. C’est le roi du Bhoutan qui m’écrit, dans un français approximatif, qu’un coup d’État vient d’avoir lieu, avec le concours d’un mercenaire danois du nom de Nils Biehls, et me demande mon aide.

Je me rends sur place. Dans la capitale, le palais royal occupe un côté de la place centrale et les appartements des épouses et concubines du roi sont de l’autre côté, le roi devant donc traverser la place, ouverte à tous venants, pour rencontrer ses femmes, ce qui semble bien peu pratique. L’usurpateur a naturellement fait siennes les femmes du roi déposé. Il les a battues et violées, et certaines d’entre elles vont bientôt accoucher à la suite de ces violences, ce qui les plonge dans de grandes souffrances morales car elles donneront le jour à la progéniture d’un usurpateur maudit. Des vidéos circulent dans les cercles de la résistance, montrant des femmes sur le point d’accoucher, le visage tuméfié par les coups, en larmes et se débattant en vain pour échapper aux soldats du tyran qui font office de sages-femmes.

J’ai pris contact avec une servante du gynécée qui feint d’être loyale au tyran mais est en même temps une figure clé de la résistance. Nous décidons d’organiser une réception à l’attention des mercenaires occidentaux impliqués dans le coup d’État, officiellement pour leur rendre hommage mais en réalité pour les éliminer car nous considérons qu’ils sont le principal obstacle au retour du roi déposé. Il m’est permis, avec la servante, d’organiser cette réception car, tout comme elle, je joue un double jeu, faisant semblant de continuer à remplir une fonction de conseiller occulte auprès du tyran comme je le faisais pour le roi.

Les premiers mercenaires arrivent, revêtus de leur tenue militaire, casques, gilets pare-balles, armés. Parmi eux je vois P., que dans la réalité je connais comme un fonctionnaire mal noté de ses supérieurs et qui s’est donc, ici, reconverti dans le mercenariat. Je vais le saluer et il me présente un de ses amis mercenaires. Je tente une plaisanterie à leur attention : « C’est donc vous les responsables ? », sous-entendu : responsables du coup d’État, mais la boutade n’est guère appréciée.

Trêve de plaisanteries, quand les mercenaires sont arrivés en nombre, la servante et moi nous éclipsons et sortons dans une ruelle près de la place centrale où nous rejoignons nos camarades. Tout le monde est armé, nous pouvons donner l’assaut. Aux insurgés, je lance : « Visez la tête et visez bien ! » Je dis de viser la tête car les mercenaires portent des gilets pare-balles, cependant ils ont aussi des casques, mais il est important de rapporter cette parole car elle montre le leader que je suis.

Nous traversons une arche sombre et débouchons sur la place centrale, où des miliciens bhoutanais au service de l’usurpateur ouvrent le feu sur nous. La bataille commence. J’ai un pistolet dans chaque main et fais feu avec l’un puis l’autre, abattant deux miliciens à ma grande satisfaction. Après cette excellente entrée en matière, il me semble cependant que mes pistolets ne fonctionnent plus, appuyer sur la gâchette ne paraît produire aucun effet, mais je continue au cas où cette impression serait fausse.

Quelques-uns d’entre nous entrent dans un bâtiment jouxtant la place afin d’accéder au palais par l’intérieur. Là, je prends un moment pour examiner mes armes et constate que les gâchettes ne fonctionnent plus. Dans une salle un peu plus loin, nous rencontrons des Français d’apparence louche, qui se disent des nôtres mais nous objurguent de cesser toute violence, car la violence, disent-ils, ne résout rien. Je leur demande leur papier OCB, car ils étaient en train de se faire des joints, et me roule une cigarette, tout en pensant qu’il doit s’agir d’agents à la solde du tyran.

Poursuivant mon chemin, je débouche sur une salle de spectacle plongée dans la pénombre, éclairée seulement par quelques lampions disséminés parmi les boiseries laquées. Un ballet chinois est sur le point d’être joué pour une poignée de Français et quelques autres Occidentaux. Ces gens, me prenant pour un nouvel expatrié, cherchent à lier connaissance et je me mets à bavarder avec eux.

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Il existe en Islande une ruine extraordinairement ancienne considérée par l’humanité tout entière comme un lieu maudit, que nul n’approche. Or une coalition de pays influents dirigée par la chancelière allemande, prenant prétexte de la pandémie de covid-19, décide de rompre ce tabou millénaire et procède en grande pompe au descellement des accès à cette ruine.

Deux clans islandais sur le point de déterrer une nouvelle fois la hache de guerre se mettent finalement d’accorder pour éviter le retour des hostilités en sacrifiant le dictateur libyen Mouammar Kadhafi, alors en visite en Islande, dans cette ruine mystérieuse. Kadhafi capturé, il est attaché à une corde et descendu, la nuit, le long d’un mur de douve d’une hauteur prodigieuse. Ce sont les douves qui dessinent la limite extérieure du site antédiluvien. Au fond, les murs sont percés de tunnels dont les Islandais attendent de voir si quelque chose en sortira quand ils secouent Kadhafi, dont ils se servent ainsi comme d’un appât, comme d’une mouche devant le trou d’une araignée. Kadhafi est en effet placé par les manieurs de corde devant un de ces tunnels mais, comprenant le but de la manœuvre, il parvient, par la résistance qu’il oppose depuis ces profondeurs, à se maintenir en retrait par rapport à l’entrée, hors de la vue d’un possible occupant du tunnel. Or il semblerait que ces conduits soient occupés par de colossales créatures tentaculaires.

Un flashback nous ramène quelques jours auparavant. Je suis dans la même maison d’hôtes où le dictateur libyen est descendu avec sa suite. Ayant acheté en ville une paire de chaussures de femme, chaussures du genre vulgaire, à talons hauts, Kadhafi cherche à les passer à une hôtesse de l’air arabe de sa suite, chaussée de sandales. Il ne fait aucun doute que le dictateur cherche à lui passer ces chaussures car elles lui semblent plus affriolantes, et comme il ne se laisse nullement décourager par les refus et la résistance de l’hôtesse, je crains qu’il ne finisse par la violer. Il a déjà réussi à lui passer une chaussure, il ne reste plus que l’autre. Aussi, je demande à un officier militaire de la suite de Kadhafi de l’empêcher d’aller plus avant. Se laissant convaincre par mes arguments, le militaire pose la main sur l’épaule de Kadhafi, le retourne et lui assène un violent coup de poing dans la figure. « Pas comme ça ! », m’écrié-je, car je pensais que l’officier ramènerait son maître à la raison par des paroles. L’officier, pour la carrière duquel je ne suis dès lors guère optimiste, se retire tandis que j’aide Kadhafi, sonné, à s’asseoir dans un fauteuil. Outre la douleur physique, on sent que cet incident lui cause une grande souffrance morale. L’hôtesse de l’air en est apitoyée et, tandis qu’elle prodigue des soins au dictateur, celui-ci la convainc de reprendre les choses où elles en étaient quand il reçut le coup de poing. L’hôtesse n’oppose plus aucune résistance, elle s’accroupit entre les jambes du dictateur et commence à lui caresser l’entrejambes.

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Le gouvernement interdit les restaurants aux vétérans de retour du Vietnam en raison d’un événement dont je suis responsable.

Au Vietnam, je défendais seul, un jour, une position armé d’une simple carabine. Avec une telle arme je ne pouvais tirer beaucoup de munitions, et mes tirs n’étaient pas non plus précis, je manquais mes cibles. Aussi l’ennemi parvint-il facilement à s’approcher bien qu’il eût à traverser une zone découverte. Cependant, au moment où les Viets se croyaient sur le point de parvenir à leur but, je jetai la carabine et les canardai avec une mitrailleuse. Comme ils étaient à la fois proches et exposés, ce fut un véritable massacre.

De retour aux États-Unis, je me rendis dans un fast-food. Certains avantages avaient été créés pour les vétérans dans la vie civile. Au fast-food, par exemple, normalement le client demande bag ou regular, à savoir, soit il emporte sa commande dans un sac en papier (bag) soit il mange sur place et se fait servir sur un plateau (regular). (C’est ce qui correspond dans la réalité à « to eat here or to take away », souvent réduit à « here or take away ».) Pour les vétérans avait été créée la nouvelle formule bagular, à la fois bag et regular, c’est-à-dire qu’ils pouvaient manger sur place en ayant leur nourriture servie dans un sac en papier, et certaines places étaient par priorité réservées aux formules bagular.

Ce jour-là, je commandai donc ma formule bagular et rejoignis dans le restaurant un groupe de personnes qui voulaient m’entendre parler de mon expérience au Vietnam. Or, quand j’en vins à l’événement mémorable que j’ai décrit, je revécus la scène avec une telle intensité que la mitrailleuse m’apparut dans les mains et que je canardai les clients du restaurant comme si c’étaient des Viets.

J’avais donc commis une tuerie de masse dans le fast-food. Si le gouvernement décida d’interdire alors les restaurants aux vétérans de la guerre du Vietnam, c’est peut-être aussi parce que ce regrettable événement n’était pas isolé.

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Au lycée, nous organisons entre amis un banquet à l’approche de la fin de l’année scolaire. G., assis à côté de moi, parle du calendrier des examens qui lui restent à passer dans sa classe scientifique et me demande ce qu’il en est pour moi. Je lui dis que je ne peux répondre à sa question : « En classe scientifique vous avez un planning mais en classe littéraire nous n’en avons pas. » Cette réponse est appréciée des élèves de classe scientifique, car c’est évidemment une pique contre le fonctionnement des classes littéraires, où, à cause d’une forme de paresse intellectuelle, nous ne pouvons rien prévoir, rien planifier.

Comme souvent quand je rêve d’examens, je suis pris d’inquiétude car des examens approchent (même si, dans le cas présent, je ne sais pas exactement quand ils doivent avoir lieu) et je n’ai encore rien fait pour m’y préparer.

Plus tard au cours du repas, G. me raconte la récente sortie du ministre de la justice sur le mariage. Le ministre aurait dit que les femmes devaient se marier parce qu’elles sont égales aux hommes.

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Je dois prendre l’avion avec dans mes bagages mes derniers écrits, qui tombent peut-être sous le coup de la loi, mais je me dis que la police aérienne ne contrôle pas ce genre de choses. Or, lors du contrôle de sécurité avant l’embarquement, mon sac est ouvert et les manuscrits trouvés. L’agent me demande de le suivre dans les locaux de la police de l’aéroport. Je suis séparé de C. (♂) qui voyage avec moi.

On me demande d’attendre dans un couloir entièrement vide et nu, sous la surveillance d’un policier, tandis qu’on fouille dans une salle ma valise et les bagages de C. par la même occasion. Je reste debout contre le mur du couloir, tandis que le policier qui me surveille se tient à peu de distance, lui-même appuyé contre le mur mais seulement de la main pour me faire face. Un autre policier arrive et me dit de me déshabiller, en me montrant du doigt l’extrémité du couloir, où se trouvent des patères murales où suspendre ses vêtements ainsi qu’une chaise. Je m’y rends et commence à me déshabiller, en pensant que j’aurais mieux fait de mettre mes cahiers au fond de ma valise plutôt que dans mon sac à dos. Et puis, au vu de la tournure que prennent les événements, je me dis que non, qu’ils doivent avoir mon nom dans un fichier et auraient de toute façon fouillé la valise.

Le policier me dit de me dépêcher car cela fait une demi-heure déjà qu’ils s’occupent de nous. Bien que lancées sans apparence de sarcasme, ces paroles me font l’effet d’une cinglante ironie car, puisque l’on demande que je me déshabille, il faut croire que nous en avons encore pour un bon moment.

C. sort d’une salle et cherche à intercéder avec le policier –appelons-le le chef pour le distinguer de celui qui me surveille– mais celui-ci le remet sèchement à sa place. C. a l’air désespéré.

Tandis que je me déshabille, le policier qui me surveille, et qui m’a suivi du côté des patères, consulte son téléphone portable et murmure : « Jamais une femme ne m’a traité comme une m*** de cette façon. » Cela me donne une petite satisfaction, car c’est un ennemi présentement, mais ne laisse augurer rien de bon quant à son état d’esprit.

Je décide de garder mon caleçon et mes chaussettes et me tiens droit dans cet appareil pour faire comprendre que j’ai fini. Le chef me regarde et dit : « Enlève tout. » Je montre le caleçon d’un air interrogatif, comme ultime tentative de faire respecter ma dignité, mais le chef : « Les chaussettes aussi » (c’est-à-dire : oui, le caleçon, et les chaussettes aussi).

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Il y a des poèmes qui te blessent par des mots oubliés.

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Nous marchons dans une forêt que J., qui me sert de guide, me dit être du type « forêt de forêt ». Les arbres qui tombent abattus par le vent ou la foudre servent à la croissance d’autres arbres. C’est en voyant les arbres horizontaux sur le sol que l’on mesure vraiment leur taille colossale. La terre est rouge du fait de la décomposition des feuilles.

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Un bureaucrate est convoqué par son supérieur qui l’informe que son travail ne donne plus satisfaction. Selon le rapport, la cause de cette chute de niveau est la publication en ligne par l’intéressé de poésie qu’il écrit. Comme son travail ne donne plus satisfaction, on s’apprête à le radier. Il venait de faire savoir qu’il souhaitait quitter la bureaucratie en bénéficiant d’un dispositif de départ financièrement accompagné. Radié, il partira sans rien. Il comprend alors que tout bureaucrate demandant à bénéficier du départ accompagné se trouve radié sous un prétexte quelconque, que le dispositif n’existe en fait que comme un moyen pour la bureaucratie de détecter les éléments les moins motivés pour les écarter sans débourser un liard.

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La situation n’est pas des plus claires à Washington, D.C. Il semblerait qu’une milice ait organisé des mass shootings simultanés en plusieurs points de la capitale fédérale, dans le but de déclencher le soulèvement de l’Amérique conservatrice contre l’État profond. Cela aurait conduit alors un nombre important d’habitants de la ville à sortir armés de chez eux, certains en costume d’Halloween, pour commettre des actes de violence gratuite et précipiter la chute du régime.

Sur le quai de la gare, un train arrive de Philadelphie. Trois hommes et une femme en sortent, obèses et armés jusqu’aux dents, pour participer au soulèvement. Ils pensaient que le train serait bondé de gens déterminés comme eux et sont très déçus de constater qu’ils sont les seuls à s’être déplacés. Je m’approche et leur demande, constatant avec eux l’inertie des gens, s’il est bien vrai qu’un soulèvement a lieu.

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Je vais au fast-food avec G., qui a décidé de se faire passer pour muette. J’accepte donc de commander pour elle et lui demande d’écrire ce qu’elle souhaite sur un bout de papier que je lui tends, un vieux ticket de caisse tout froissé. Après avoir écrit, elle me repasse le papier, sur lequel je ne vois rien. « Are you f***ing with me ? » dis-je, irrité. En fait, ainsi que me l’explique la troisième personne qui se trouve avec nous, comme son stylo n’a plus d’encre, G. a « gravé » sa commande avec la mine ; je vois en effet quelques vagues formes gravées par enfoncement du papier.

Une caissière m’appelle pour passer commande. Je me rends à la caisse en espérant pouvoir déchiffrer les notes de G. Regardant de nouveau le papier, je vois cependant que, devant ma difficulté à lire ses « gravures », elle m’en a remis un autre et que j’ai maintenant dans la main une ancienne facture du même fast-food où G. a déjà mangé ; mais elle était alors en groupe et avait payé pour tout le monde, si bien que la facture ne m’indique que très imparfaitement ce qu’elle souhaite. Je décide donc de choisir au hasard dans cette commande un burger, une boisson et un dessert. Or les noms que je lis sur la facture me sont si peu familiers (je ne connais pas cette chaîne de restaurants) et sont si peu explicites que je suis obligé de me les faire expliquer par la caissière. Sans doute parce qu’elle trouve que cela commence à prendre beaucoup de temps, G. me rejoint à la caisse et commande elle-même à voix haute. Elle cesse donc de se faire passer pour muette et je rougis de honte à l’idée que nous devons être ridicules pour ceux qui furent témoins de notre manège quand elle faisait la muette.

Le temps passe, G. et moi nous sommes perdus de vue. Je trouve un jour sur YouTube une vidéo d’elle. C’est un film d’un peu plus d’une minute dans lequel elle participe au programme d’un youtubeur connu qui publie des vidéos où il gifle des personnes consentantes. Cela commence par un bref entretien où G. se présente. En la voyant dans cette vidéo, je suis stupéfait par sa beauté merveilleuse, notamment la beauté de ses yeux, qui ne m’avait pas échappé dans la réalité mais qui paraît ici sublimée. Le youtubeur a, tout du long, un ton égrillard, comme s’il produisait des vidéos de caractère sexuel sadomasochiste. Le moment de la gifle est venu, il ne se passe rien, on nous explique qu’une gifle invisible a bien été donnée. Puis nous voyons G. et le youtubeur discuter sur le pas d’une porte, je crois entendre G. gémir de plaisir ; cela pourrait être un extrait d’enregistrement du off entre le gifleur et G., ce qui m’enrage. Les deux sont rejoints par d’autres sortant de la maison, qui quittent les lieux avec G. Le gifleur reste seul, il marche vers la caméra en concluant : « Les participants à mes vidéos ne m’invitent jamais avec leurs amis et c’est bien dommage. » Je me dis alors que s’il avait fait gémir G. de plaisir, elle l’aurait invité à sortir avec ses amis et que les gémissements en bruit de fond sont donc un ignoble trucage de ce youtubeur, chez qui d’ailleurs tout est ignoble. Que G. se soit abaissée à faire cette vidéo, même si elle peut toujours dire que c’est peu de chose, me révolte. Je suis convaincu qu’elle l’a fait en représailles contre moi, pour me blesser.

Je décide de tout quitter en n’emportant que mes souvenirs de G. Errant dans les rues en short et tee-shirt, tenant à la main un sac en plastique contenant les souvenirs, j’ai l’air d’un sans-abri qui porte avec lui tout son bien. J’arrive dans un jardin municipal où je cherche à entrer. Un petit groupe de personnes, visiblement des étrangers d’Europe de l’Est en situation irrégulière, me croisent et, me prenant pour un véritable sans-abri, plus ou moins comme eux, me conseillent de rebrousser chemin car la police est en train de quadriller le jardin pour vérifier les passes sanitaires de tout le monde. Je fais donc comme ces illégaux et me carapate, tout en observant du coin de l’œil la police qui a rassemblé les paisibles occupants du jardin pour les contrôler, sans aménité, les uns après les autres. Car j’ai quitté mon domicile en oubliant mon passe sanitaire et ce serait bête de prendre une amende alors que j’ai bien reçu les deux injections. Je décide donc de retourner chez moi, ma vocation de clochard remise à plus tard.

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En vacance aux Bermudes, « territoire britannique d’outre-mer » où le bermuda peut être porté dans le Parlement local (ceci n’est pas dans le rêve mais un souvenir de la réalité), je suis charmé par une colonie britannique figée dans le temps, plus britannique que l’Angleterre elle-même, aujourd’hui dégénérée. Dans la capitale, dont le nom, ainsi que me l’apprend internet à mon réveil, est Hamilton, j’admire un boulevard planté d’essences d’arbres exotiques.

Je suis en pension sur un campus universitaire où l’Angleterre a transporté le modèle de ses universités d’Oxford et Cambridge. Alors que je prends mon petit déjeuner dans le réfectoire gothique, où des touristes coréens me regardent haineusement pour être là dans mon élément, de manière si consciente, je reçois un appel téléphonique. C’est U., qui me dit qu’il se rend en voiture à … et me demande si je souhaite qu’il m’y conduise. Je lui réponds que je me trouve aux Bermudes. « Aux Bermudes ? », répète-t-il et je sens dans sa voix une admiration mal dissimulée et quelque peu jalouse pour cette destination inattendue qui lui démontre, s’il en était besoin, à quel point je suis cool. En allant et venant dans le jardin attenant au réfectoire, je lui raconte mon séjour. Tout en parlant, je l’entends qui discute avec sa femme et comprends donc qu’il a posé le téléphone. À un moment, je l’appelle : « U. ? », pour savoir s’il peut m’entendre. Pas de réponse. Je raccroche sans que nous nous disions au revoir.

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Un scandale éclate quand est révélée l’existence d’un réseau de prostitution de mineures au service des élites politiques. Dans le journal de grande diffusion dont j’ouvre les pages, je trouve, illustrant un long article sur le sujet, des images pornographiques tirées de cette activité, le visage des clients n’apparaissant pas et ceux des victimes étant barrés au niveau des yeux pour qu’on ne puisse les reconnaître. Alors qu’elles provoquent un début d’excitation sexuelle en moi, je trouve ces images totalement déplacées, car l’effet que je suis en train de sentir me laisse penser que cette publication incitera les gens à recourir aux services de prostituées mineures. Cela m’étonne à peine : j’y vois une confirmation de la collusion de la presse avec l’État profond et la classe politique éclaboussés, et cet article est une manière de dire aux petites gens : « Vous feriez la même chose à leur place. »

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Un squatteur signe sans le savoir son arrêt de mort en occupant une maison abandonnée où a été cachée une grosse somme d’argent. Venu sur place pour tenter de trouver l’argent, je suis repoussé par le squatteur qui se fait passer pour le propriétaire des lieux. Pour éviter un esclandre, je n’insiste pas mais je reste dans les parages en guettant une occasion de pénétrer dans la maison. Un homme que je reconnais comme un assassin s’y présente à son tour et je comprends qu’il ne laissera pas le squatteur lui jouer son numéro de propriétaire en colère.

Plus tard, je me trouve avec une compagne à l’intérieur d’une école désaffectée où, dans une classe vide, je suis en train de cacher une grosse somme d’argent. Avant de finir, je me rends compte que de l’argent est resté dans une autre salle, à l’étage inférieur, et que je ferais mieux d’aller le chercher et de l’apporter ici pour le cacher avec le reste. Au moment où je vais sortir, la femme, qui veut m’accompagner, me dit qu’il vaudrait mieux finir de cacher l’argent ici avant de rapporter l’autre, pour éviter que quelqu’un ne le trouve pendant que nous sommes sortis. Je ne l’écoute pas. Dans les escaliers, nous sommes arrêtés par le même assassin que plus haut, à la recherche de l’argent. Une fusillade éclate. Je le touche plusieurs fois avant qu’une de ses balles ne me touche, mais il porte un gilet pare-balles et pas moi. Il s’apprête alors à me torturer pour que je lui révèle où se trouve l’argent et commence par décrire longuement ce qu’il va me faire, dont je retiens qu’il veut m’éplucher comme une orange.

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Le chocolatier du village se sert de chocolat usé, qu’il va chercher dans les poubelles, pour faire son chocolat.

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Shawn et Bez, du groupe Happy Mondays, cuvent, allongés sur la moquette, un cocktail d’alcool et de drogues. Depuis le canapé, je leur cite un penseur français qui a dit « La jeunesse est l’élégance de l’âme », ce que je traduis par « Youth is the distinction of the soul », mais j’ajoute que certaines âmes, comme celle de Shawn, sont toujours distinguées.

Une blonde fillette vient nous dire qu’elle fait une machine à laver et nous la suivons donc avec notre linge sale dans la salle d’eau, où, tandis que nous sommes agenouillés pour enfourner le linge dans la machine, elle nous compisse chacun à notre tour.

Jetant un œil dans le tambour de la machine, je vois que c’est en fait un passage vers une autre salle de bain. Après avoir jeté le linge à même le sol de cette nouvelle pièce, je demande : « Pourquoi y a-t-il un cabinet dans la machine à laver ? »

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Grâce à une hypnose collective, j’ai pu me rendre coupable d’un crime de stupre sur une connaissance. Malheureusement, parmi les personnes que j’endormis, se trouvait un petit garçon dont le subconscient a retenu mes incantations d’hypnotiseur et qui se prend à les fredonner de temps en temps, comme une chanson qu’il aurait apprise, sans qu’il puisse dire, quand on lui pose la question, où il l’a entendue. Cela risque de révéler mon crime aux esprits pénétrants. Le temps que je me décide à faire disparaître ce petit garçon, un homme est parvenu à reconstituer le fil des événements. Il entend donc me livrer à la police et me ligote à l’aide d’une corde, mais je parviens à lui échapper en plongeant, la nuit, dans une rivière. Comme je suis emporté par le courant, il croit savoir où me saisir de nouveau et court le long de la berge pour m’intercepter. Incapable de lutter contre le courant en surface, je plonge vers le fond, où se présente ma liberté sous la forme d’un tunnel englouti qui doit me conduire vers une issue inconnue de mon poursuivant, mais, refusant une fuite déshonorable, je me jette dans un cachot sous une cloche d’air, où, m’asseyant en tailleur, j’entends me laisser stoïquement mourir d’inanition en expiation de mon crime.

Journal onirique 17

Période : décembre 2020-janvier 2021.

Diptyque, de Cécile Cayla Boucharel

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Les enfants de bois (los niños de leño). En séjour linguistique à l’étranger, je suis hébergé par une famille catholique très dévote. Il se trouve dans la famille ce qu’on appelle un « enfant de bois ». Dans le ventre de la mère, des particules du bois de la sainte croix (santo leño) où fut martyrisé le Christ se mêlent au matériel génétique des parents au cours du développement de l’embryon, qui naît « enfant de bois ». La présence d’un tel enfant dans une famille a les mêmes vertus mystiques et miraculeuses que la possession d’une relique de la sainte croix (relique qui se présente en général sous la forme de deux échardes croisées, dans un reliquaire). L’enfant de bois ne peut se déplacer car il est atteint d’une sorte de lèpre éléphantiaque, provoquée par les particules du bois saint, qui lui donne une apparence à la fois chétive et monstrueuse, certains organes étant atrophiés, d’autres boursouflés.

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Un conte picaresque. Avec N. nous quittons la ville pour mener une existence de picaros. Dans la vaste plaine, nous voyons venir vers nous une sorte de Maître Renart – un renard anthropomorphe – accompagné d’un petit chien. Les deux cherchent leur nourriture en flairant la terre. Avançant ainsi la truffe contre le sol, le chien va manifestement se cogner contre moi. Je ne cherche pas à l’éviter, pensant qu’il serait inutile de chercher à prédire sa trajectoire erratique, et je crains donc, comme c’est un animal vagabond à moitié sauvage, que le choc le mette en colère et le conduise à me mordre. Il finit en effet par me heurter mais loin de se mettre en colère, la surprise une fois passée il paraît au contraire, par son exubérance joyeuse, me témoigner une vive affection.

Maître Renart, admiratif de la réaction du chien, nous aborde. Il cherche à me faire sentir le caractère extraordinaire de cette réaction et dit que le chien a enfin trouvé l’ami qu’il cherchait. Quand je réagis en demandant : « Mais pourquoi cherche-t-il un ami ? », N. et Maître Renart se récrient devant ce qui leur paraît être une question très incongrue. Je les interromps pour préciser ma pensée : puisque ce n’est pas un maître qu’il cherche mais un ami, s’il ne cherchait pas un ami ce pourrait être un philosophe.

En écrivant ces lignes, il me revient à l’esprit un proverbe espagnol cité par Schopenhauer : Qui n’a point de chien ne sait pas ce qu’est l’amitié.

(Sur le goût de Schopenhauer pour les proverbes espagnols, il existe le livre Arturo Schopenhauer y la literatura española, 1926, de l’historien allemand Adalbert Hämel.)

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On me lit une œuvre inédite et bizarre de fiction, dont à mon réveil je ne me souviens que de cette injure, lancée par un des personnages : « Faquin mantique ! »

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Depuis le promontoire où je me trouve s’offre à mes yeux le magnifique paysage d’une côte inconnue qui trace ses fjords sur une mer étincelante. Bien que me trouvant sur une hauteur démesurée, je n’éprouve point de vertige. Pour me rendre sur une île, je saute du promontoire dans la mer. Je ne sais quel phénomène ralentit ma chute, qui est comme de planer et qui me permet de m’orienter, de contrôler la direction de la chute. Et je sais que l’impact avec la surface de l’eau n’aura pas le possible effet terrible qu’une chute depuis cette hauteur pourrait avoir autrement. J’entre en effet dans l’eau sans choc notable.

C’est alors que je suis brusquement accéléré, que je m’enfonce dans les profondeurs marines à grande vitesse dans un tourbillon de bulles. Il m’est impossible de faire le moindre geste pour nager vers la surface tant que cette plongée n’a point atteint sa limite, et, vu la vitesse, je ne vais pas tarder à me trouver dans les abysses si cela continue. Je me réveille.

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C’est l’histoire d’une petite fille noire qui devient grande. Des seins lui ont poussé, sa mère est fière de ses seins et pour que sa fille en soit fière aussi les lui touche, avec des paroles édifiantes. Puis la fille se les touche aussi, en tirant sur les tétons.

Pendant ce temps, j’entre dans la boutique tenue par la mère mais ne peux être servi parce que la mère est avec sa fille dans l’arrière-boutique. C’est une boutique d’antiquités européennes, avec surtout beaucoup de montres des premiers temps de l’horlogerie, et c’est la première fois que je vois une boutique de ce genre tenue par des Noirs. Deux vieux Noirs habillés comme des musiciens de jazz de Harlem, des habitués du lieu, sont assis à une table dans un coin. Comme ils ont pour fonction officieuse de surveiller la boutique, je fais l’intéressé (il faut croire que je ne le suis pas vraiment). Je prends une montre antique et vais l’observer à la loupe à une autre table. Sur ce, on entend la fille noire pousser des sanglots depuis l’arrière-boutique. C’est dur de grandir.

La montre que j’observe possède sept cadrans différents, et pour l’un de ces cadrans, en fait une petite bille qui tourne sur elle-même à grande vitesse, je ne parviens pas à savoir quel temps elle indique. Je montre l’objet à G., qui se trouve avec moi. Il m’explique que cette bille est le mécanisme qui permet aux aiguilles des différents cadrans de marquer chacune son temps propre de façon exacte, mais qu’elle ne marque elle-même aucun temps en particulier.

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Dans un cabinet médical inconnu, je suis conduit par une secrétaire vers un individu d’une rare élégance, en costume et chapeau blanc. C’est le médecin. Après m’avoir demandé de déambuler avec lui dans le jardin intérieur, il se met à raconter une histoire qu’il fait passer pour vraie et dans laquelle nous sommes tous deux protagonistes. Dans cette histoire, j’ai le rôle d’un médiocre, qu’il appelle « le gamin ». Au bout d’un moment, je l’accompagne dans un café, accessible depuis le jardin, et après que nous nous sommes assis à une table il commence à rédiger une ordonnance sur laquelle les deux médicaments qu’il me prescrit occupent une ligne et demi chacun, accompagnés de longs paragraphes, la suite de l’histoire, qu’il continue de raconter à haute voix en même temps qu’il la couche sur le papier. Quand il m’appelle gamin de nouveau, je lui dis en colère que ça suffit et me lève. Il me croit sur le point de lui asséner un coup à la tête, prend peur et appelle : « Garde ! » Je me réjouis de lui infliger, même involontairement, cette humiliation à mon tour, et lui dis : « Allez, donne-moi ça (l’ordonnance), que je me tire ! » Je lui prends l’ordonnance des mains et retourne au secrétariat.

Avant de payer, je fulmine à l’attention des secrétaires que je n’étais pas venu pour une représentation théâtrale, ce qui les mortifie. Je demande à payer la consultation mais on m’informe que la facture est envoyée directement à mon employeur. Devant ma surprise, on précise que la personne en charge du dossier, et dont le nom est dans l’ordinateur, est un certain Farnèse. Je connais en effet un Farnèse parmi les employés et m’apprête donc à partir sans plus poser de questions, mais je m’aperçois alors que j’oublie mes chaussures, car je suis déchaussé. Je dois donc revenir en arrière pour les chercher, et cela m’ennuie car il se pourrait que je croise de nouveau le médecin.

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On n’efface pas ses péchés par le temps qu’on passe à les préparer.

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Quand on a voulu, me dit-on, épucer un certain chat dont on me parle, ce ne sont pas des puces mais des « crocodiles » et des « petits de coucou » qu’on a trouvé dans ses poils. Je suppose que « crocodiles » est une exagération et qu’il s’agissait de petits lézards.

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Le président des États-Unis adresse à un pays allié une liste de noms qu’il déclare être des espions. Bien que les médias mondiaux se répandent en sarcasmes contre cette initiative, les autorités du pays allié font en sorte que les personnes inscrites sur cette liste perdent leur emploi, pour prétendument écarter la menace qu’elles représentent. Je me rends dans un bar où travaillait une jeune femme dont le nom était sur la liste et qui a donc été licenciée. Le patron m’explique que ses affaires vont mal depuis ce licenciement car, bien qu’il ait toujours le même nombre d’employés, cette jeune femme travaillait pour quatre et sans son travail le travail des autres n’est rien, malgré leur bonne volonté.

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Dans cette uchronie, la France a gardé des colonies en Afrique noire jusque dans les années soixante-dix. Je m’y trouve en visiteur et suis à la plage. Depuis la mer, je vois des façades d’immeubles révélant le bétonnage de la côte africaine pour recevoir les estivaliers de la métropole. Je suis en compagnie d’un vieil homme à l’allure fringante, un Blanc avec de longues moustaches et sans une trace de gras sur le corps, ce qui, car nous sommes tous deux en slip de bain, fait de ce vieillard l’athlète et moi le mollasson (car je m’exagère à ce moment-là mon embonpoint). C’est un notable de la colonie.

Tandis que nous rejoignons la plage après avoir fait trempette, il m’explique qu’il existe dans la colonie un système d’apartheid entièrement comparable à celui de l’Afrique du Sud à la même époque mais que, comme cela n’a rien d’officiel, la communauté internationale ferme les yeux. Il regarde vers une lointaine partie de la plage, réservée aux Noirs, et dit : « J’aimerais baiser des négresses mais la grandeur de la France passe avant tout. » Je suis sceptique quant au fait que la ségrégation raciale empêche les hommes blancs de coucher avec des femmes noires s’ils le souhaitent, mais je ne dis mot. Je me fais également quelques réflexions sur l’incongruité du désir sexuel chez un vieillard, qui ne diminue pas, ou pas autant que les capacités sexuelles.

Sur la plage, comme il m’adresse des remarques désobligeantes sur ma forme physique, je le jette au sol et lui plonge le visage dans le sable.

Plus tard, alors que notre groupe l’attend, car il doit nous accompagner dans une excursion, je le vois passer en jeep avec sa femme, s’éloignant de notre point de rendez-vous : il nous fait faux bond, sans doute en raison du traitement que je viens de lui infliger.

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Lors d’une fête patriotique, où je n’aurais pas imaginé me trouver à l’état de veille, je brandis avec les autres un drapeau tricolore en allant et venant dans le gymnase où cela se passe, chacun allant et venant selon son goût. Comme R. (♀) me suit des yeux depuis les gradins, je suis tout fier car c’est moi qui brandis le drapeau le plus grand. Je suis même le seul à posséder un grand drapeau, qui se distingue par la taille de tous les autres.

Alors que je vais et viens en agitant mon drapeau, je sens tout à coup une pluie de débris qui me tombe dessus ; en levant les yeux, je vois que mon drapeau s’est pris dans un lustre très en hauteur et l’a fracassé.

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Un ami reçoit chez lui. Dans sa cuisine, il me montre une nouvelle source de revenus. À l’intérieur d’un trou pratiqué dans le sol et rempli d’eau, il verse quelques gouttes de liquide. Observant attentivement, je remarque un minuscule insecte au fond du trou. Les gouttes tombées dans l’eau sont mises à contribution par l’insecte pour se créer une sorte de carapace de globules laiteux, qui se fixent sur lui après s’être en partie dilués dans l’eau. Ainsi recouvert, l’insecte gravit la pente du trou pour en sortir. Quand il se trouve à l’air libre sur le sol de la cuisine, il se produit quelque chose d’incroyable. L’insecte projette dans tous les sens des pseudopodes qui se détachent de son corps, glissent sur le sol, grimpent au mur quand ils les rencontrent, vont se perdre sous le mobilier, voire dans les canalisations de la robinetterie. Il projette ainsi une salve, puis une autre, puis encore une autre, et ainsi de suite, de ces sortes de spaghetti ; c’est incroyable toute la matière qui peut sortir de cet insecte minuscule. Quand cela s’arrête, mon ami n’a plus qu’à récolter la matière, pour laquelle il perçoit une rémunération au poids de la part de la compagnie qui distribue ces insectes.

Mon ami m’explique que c’est devenu courant, que de plus en plus de particuliers ont contracté avec cette société pour lui apporter régulièrement la matière ainsi récoltée. J’ai un mauvais pressentiment car il me semble que cette matière n’est pas entièrement inanimée : si l’insecte la projette hors de lui, c’est pour remplir des fonctions vitales de façon plus ou moins autonome du corps central, et, comme il s’en perd une partie par les canalisations, je ne sais quelle crainte me saisit d’un monstre en train de se former dans nos égouts de tous ces pseudopodes perdus.

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L’histoire est d’abord un dessin animé, avec des dessins naïfs à la manière des découpages de Lotte Reiniger (1899-1981) mais en couleur. Une princesse royale est conduite par quelques servantes en barque sur un lac pour rejoindre son amant. Sur la rive où il l’attend, ils entament une fois réunis quelques pas de danse qui témoignent de leur joie. Puis ils « s’enlèvent », comme on disait dans le temps de deux amants au mariage desquels les familles s’opposaient. Pendant la danse, la couronne d’or de la princesse est tombée mais aucun des deux n’y a fait attention. La couronne reste donc là. Sans doute à cause du « péché » de la princesse, la couronne brûle la main de quiconque veut la ramasser. C’est ainsi, plusieurs l’ayant tenté, que la couronne, saisie et rejetée immédiatement à cause de la douleur, a fini par tomber dans le lac. Le dessin animé s’arrête là, laissant la place à un rêve en bonne et due forme.

Un groupe de Vikings dont je fais partie a entendu parler de la couronne ; écumant le pays en quête de richesses, nous décidons de visiter le lac pour la trouver. Montés sur une barque, nous scrutons le fond du lac et je suis celui qui la voit le premier. Nous savons, parce que le phénomène est de nous connu, que la couronne ensorcelée ne brûle pas dans l’eau mais seulement à l’air libre. Notre idée est donc d’enfermer sous l’eau la couronne dans une valise en cuir, avant de l’emporter jusqu’à un creuset dans lequel nous la jetterons, sans la toucher, pour que l’or y soit fondu. La destruction de l’objet, sa transformation en lingots mettront fin au sortilège, et l’or nous appartiendra.

Je plonge dans le lac pour m’assurer que l’objet est bien la couronne. Quand je la ramasse, à moitié cachée par des plantes aquatiques, constatant, comme nous le pensions, qu’elle ne brûle point la main sous l’eau, je suis attaqué par un gnome difforme qui, vivant au fond du lac, a dû faire de la couronne son trésor. Il n’a guère plus de force qu’un enfant et je le repousse sans difficulté, malgré sa rage évidente de me voir tenir l’objet. Je remonte à la surface pour prendre la valise. Alors que j’explique avoir été attaqué, le gnome, qui m’a suivi, me saute sur le dos. Mes compagnons, dans la barque, s’exclament alors d’un ton de reproche : « Comment ! Mais tu ne l’as pas tué ? » Il s’ensuit, tandis que le gnome impuissant cherche à me noyer, une brève dispute avec mes compagnons car je leur réponds que je n’ai pas jugé nécessaire d’occire cette misérable créature. Comme ils le voient d’un mauvais œil, et que par ailleurs le gnome continue à nous gêner, je finis par dire à l’un des compagnons : « Alors passe-moi ton couteau ! » Il me tend un couteau Rambo, avec lequel j’égorge le gnome au faciès hideux, et même le décapite, tranchant et sciant la chair et les os, ce qui me navre.

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Nous sommes trois gamins délinquants qui venons de nous introduire par effraction dans un appartement vide, sans idée, à vrai dire, de voler mais plutôt pour passer le temps et par curiosité. Tandis que nous flânons d’une pièce à l’autre dans l’appartement cossu, nous tombons, en fouillant un peu, sur des images de pédophilie. Alors que nous devenons vaguement inquiets à cette découverte, j’aperçois par la fenêtre deux adolescentes en train de fumer sur le toit d’en face. L’une d’elle me voit au moment où je les regarde et appelle immédiatement sur son téléphone portable : la conversation s’entend dans l’appartement où nous sommes car elle appelle justement l’occupant de l’appartement sur le portable de celui-ci, connecté avec le haut-parleur de son téléphone fixe.

En entendant la fille expliquer à l’homme en question que des inconnus sont chez lui et regardent ses photos, nous comprenons qu’il nous faut immédiatement partir. Au moment où nous allons sortir, la porte d’entrée s’ouvre à toute volée et le propriétaire des lieux, les traits déformés par la rage, fait irruption dans l’appartement ; en nous voyant, interdits, il se jette sur nous. S’ensuit une lutte où nous savons que l’issue est la vie ou la mort.

Pendant ce temps, alors que des terrassiers cherchent à déboucher une canalisation de la même tour où tout cela se passe, ils trouvent un cadavre conservé dans de la boue calcaire, comme un mort de Pompéi. C’est l’objet qui bloquait la canalisation. Alors qu’il semble y avoir un peu plus loin dans le tunnel d’autres cadavres dans le même état, on demande à l’un des terrassiers d’aller chercher la police. Ces cadavres sont des victimes de l’homme avec qui nous sommes en train de lutter.

Quand la police est mise au courant de la découverte macabre, l’un des policiers voit confirmer son hypothèse selon laquelle l’un des habitants de la tour – mais lequel ? – doit être responsable des disparitions suspectes signalées à la police. Cette tour est une tour Montparnasse qui ne comporterait pas de bureaux mais des appartements. Le policier rejoint dans le hall de la tour deux collègues en train de chercher des indices matériels. Il pense que cette recherche ne donnera rien ; il faut plutôt, selon lui, demander aux habitants de la tour s’ils ont remarqué des comportements suspects. Les quelques personnes qui passent dans le hall et auxquelles il s’adresse refusent de parler. Il se dit alors qu’il va peut-être falloir employer la manière forte, c’est-à-dire en tabasser quelques-uns au hasard. L’idée ne me semble pas mauvaise, tandis que nous sommes toujours dans une lutte à mort.

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Parce qu’elle croit que je viens de lui faire des avances, une femme me fait savoir qu’elle accepte. À une condition : « Change de sperme. » Ce dont elle ne paraît pas douter que ce soit possible.

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Une jeune femme s’est perdue dans les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’était une étudiante en anthropologie qui connaissait le pays, elle a donc survécu. Elle savait quelles plantes manger et quelles autres éviter. Elle savait aussi comment se faire un abri pour la nuit délimité par un fil afin d’éviter d’être emportée par les fantômes. Il ne lui reste comme séquelle de cette épreuve qu’une fièvre intermittente qu’elle soulage en prenant des cocktails de médicaments tous les jours.

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L’origine d’une tuerie de masse. Sur un campus universitaire entièrement couvert, un étudiant dépressif, un peu à l’écart sur un banc, appelle la police pour un canular : il prétend qu’il est armé et va tirer dans la foule d’étudiants de son campus. Au cours de l’échange qui s’ensuit, l’agent de police acquiert la certitude qu’il s’agit d’un canular et l’une de ses paroles le laisse transparaître. Dégoûté de ne pas être pris au sérieux, aussi justifié que ce soit, l’étudiant en colère se lève et gesticule en criant dans le téléphone. Il dégaine même un pistolet Taser très semblable à un pistolet ordinaire, ce qui déclenche immédiatement un mouvement de panique parmi les étudiants, dûment sensibilisés à la question des fusillades de masse sur les campus.

L’étudiant comprend qu’il a fait une bêtise ; il essaie d’apaiser les gens courant de tous côtés par des gestes des bras qui se veulent rassurants mais, comme il n’a pas lâché son Taser, personne ne comprend le véritable sens de sa signalétique, ni d’ailleurs n’y prête attention autrement que pour se mettre à l’abri d’un psychopathe. Il n’a pas non plus le temps de faire grand-chose car déjà des gens lui sautent dans le dos et le jettent à terre. Il est lynché, roué de coups à mort. Un fonctionnaire de l’université, responsable de la formation des étudiants aux situations de mass shooting, entonne au garde-à-vous le chant motivationnel de son cours de sensibilisation, pour honorer les étudiants ayant mis le tireur hors d’état de nuire avant même qu’il ait pu tirer. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’on s’aperçoit que l’arme n’était qu’un Taser et qu’il y a donc eu quiproquo.

Or un autre étudiant dépressif, témoin du lynchage, jure de venger l’innocent par une tuerie de masse sur le campus, projet qu’il met à exécution après l’avoir bien préparé. Le bilan est très lourd.

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Je suis avec H. dans le train. Comme je lis et qu’elle ne lit pas, car elle n’a pas l’habitude de lire, elle reste assise sans rien faire, silencieuse. Devant nous se trouve un carré de quatre personnes qui bavardent abondamment. H. profite d’un arrêt du train pour me parler et n’a rien d’autre à me raconter que ses griefs imaginaires à l’encontre des voyageurs du carré, dont elle a été forcée de suivre la conversation, qui n’a pas été à son goût. Elle parle suffisamment fort pour être, à ce que je suppose, entendue d’eux, ce qui me plonge dans un grand embarras.

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Nous sommes un grand nombre de personnes réunies dans un gymnase pour des primaires politiques où doit être choisi notre candidat à la mairie de Bordeaux. Je suis candidat mais N. et un autre considèrent que c’est A. qui doit être choisi, même si ce sera dans les deux cas un parachutage et même si A. n’est pas un grand orateur (ce que je me flatte d’être, dans ce rêve, sans corroboration effective dans la réalité).

La personne qui s’exprime avec N. contre moi et semble être, à son accent, d’origine bordelaise trouve que mes talents ne sont pas assez grands pour une ville comme Bordeaux mais que l’on pourrait me désigner comme candidat à Pau. Cette façon de me rabaisser, tout en prétendant reconnaître la juste mesure de mes talents et capacités, est la grossière duplicité d’une âme envieuse.

On demande à A. de tenir un discours public, afin que le choix soit confirmé par acclamation. Il se lève et se met à discourir, tandis que nous sommes, tous les autres, assis à même le sol du gymnase. Le discours d’A. ne me semble pas mauvais, bien que le débit soit un peu trop uniforme et sa voix un peu trop basse en termes de décibels. Je découvre qu’il a des choses à dire et me laisse donc convaincre qu’il ferait un bon candidat. Or, pendant qu’il discourt, N. et le Bordelais continuent de parler entre eux, sans prêter la moindre attention aux paroles d’A. Cela finit par m’exaspérer, vu surtout qu’A. ne parle pas très fort, et je leur crie de fermer leurs gueules ou de se casser (précisément dans ce langage peu châtié). Ils se lèvent alors pour quitter le gymnase. Une responsable de notre mouvement prend la parole pour blâmer ma conduite, car, dit-elle, parmi nous la liberté d’expression est respectée ; en sommant des camarades de fermer leurs gueules, j’ai contrevenu à ce principe et cherché à introduire l’autoritarisme dans notre mouvement.