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Journal onirique 16

Période : novembre-décembre 2020.

Street Art, par Cécile Cayla Boucharel

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Le nirvâna existe-t-il ?

S’il consiste en ce que l’on cesse d’exister, il n’existe pas, mais s’il n’existe pas on ne peut cesser d’exister.

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Au temps du téléphone filaire, il n’existait pas de sites internet de rencontre mais les gens n’étaient pas sans moyens pour entrer en relation avec des personnes du sexe opposé cherchant l’âme sœur.

Une amie anglaise me demande de l’aider, chez elle, à faire usage de l’un de ces services de mise en relation. Il s’agit d’une plateforme téléphonique : en composant un certain numéro, mon amie se fera mettre en relation automatiquement avec un homme inscrit dans le registre, avec lequel elle pourra discuter au téléphone et peut-être convenir d’un rendez-vous. Elle appelle en ma présence, mais au lieu que l’homme avec qui la mise en relation doit se faire réponde, il a enregistré sur sa boîte vocale un message obscène.

Mon amie raccroche. Grâce à mes compétences techniques, je sais comment obtenir le numéro du mauvais plaisant. Je demande à mon amie de bisser l’appel et, quand le message obscène redémarre, je capte les coordonnées. Puis j’appelle le numéro ; comme le signal n’est pas lié cette fois à la plateforme de rencontre, l’homme décroche. Il comprend à mon accent que je suis français et me répond en français car il est lui-même français. Je lui demande tout de même : « Do you speak French? » avant d’aller plus avant en français dans notre échange. Ce point étant réglé, je lui présente la raison de mon appel : une amie qui voulait entrer en relation avec un homme par le biais de la plateforme… Il m’interrompt pour se justifier prolixement et de manière plutôt agressive, nous accusant de ne savoir prendre une plaisanterie.

Son élocution et son discours me le font croire intelligent. Je l’interromps donc à mon tour pour lui dire que mon amie souhaite faire sa connaissance. Ça n’a pas l’air de l’étonner et il est prêt à rencontrer mon amie, laquelle écoute notre conversation sans la comprendre car elle ne parle pas français. Il me dit qu’elle ne doit pas tarder à l’appeler car il retourne bientôt en France pour quelque temps. Quand il raccroche, il me reste à convaincre mon amie que c’est l’homme qu’il lui faut.

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J’assiste à une représentation de théâtre à la télévision. Le rideau se lève sur un intérieur bourgeois du dix-neuvième siècle, le soir. On frappe de grands coups à la porte sur la droite. L’acteur Jean Carmet, en costume bourgeois, entre dans le salon par la gauche et traverse la scène pour aller ouvrir, en lançant à l’attention de celui qui continue de frapper avec force contre la porte : « Voilà ! Voilà ! »

Il ouvre : « Ah, c’est vous ! » Entre Jean-Pierre Marielle, en costume bourgeois. Avant de refermer la porte, Jean Carmet voit monter dans l’escalier un autre homme, mais Jean-Pierre Marielle le voit aussi, se précipite et pousse brutalement le nouveau venu en bas de l’escalier avant de refermer la porte lui-même.

Jean Carmet proteste : « Qu’est-ce qui vous prend ? C’était …, mon ami de trente ans ! » Jean-Pierre Marielle lui répond vivement : « Vous n’êtes donc au courant de rien ? » Jean Carmet : « Non, au courant de quoi ? » Jean-Pierre Marielle : « Suivez-moi ! »

La caméra les suit tous les deux : nous passons donc dans un film, après le théâtre filmé. Jean-Pierre Marielle conduit Jean Carmet à une fenêtre au bout d’un couloir. Dans la rue en bas, à la lumière des lampadaires, on reconnaît à leur démarche mal assurée quelques zombies, dont on entend également les grognements et râles caractéristiques. « Une invasion de vampires ! » s’écrie Jean-Pierre Marielle devant un Jean Carmet tétanisé.

C’est alors que j’essaie à mon tour de monter à l’appartement de Jean Carmet. Dans le hall du rez-de-chaussée, je dois contourner un tas de cadavres pour atteindre l’escalier. Quand j’approche, une femme sur le haut du tas se ranime et, tournant vers moi des yeux sans pupille, ouvrant une bouche pourvue de crocs de vampire, s’apprête à m’attaquer.

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Après avoir conclu l’affaire avec la propriétaire, pour une chambre avec demi-pension dans un quartier populaire de Paris, je sors prendre l’air par une belle journée ensoleillée. Je parviens sur une place où, comme au Capitole romain de l’Antiquité, vivent des oies. Ces oies sont très débonnaires et je parviens à m’asseoir contre l’une d’elle, comme si c’était un animal domestique recherchant cette présence. Son contact est doux, apaisant. Mais soudain je ressens un mouvement brusque, brutal, qui me fait sursauter : l’oie vient de croquer dans la glace au sirop que je tiens à la main. Je me rends d’ailleurs compte que ce sont deux oies l’une contre l’autre, car la seconde tend à son tour le cou pour happer un bout de glace. Enfin, un chat vient finir ce qui reste, et, si je me réjouis d’abord de voir un chat, il est tout crotté de diverses substances collantes dont certaines me salissent.

Mon esprit reste néanmoins occupé par le contraste entre la douceur de l’oie et sa violence au moment de happer de la nourriture. Je vois dans cette violence la marque de notre relation au monde extérieur, une violence inévitable et pourtant contraire à notre véritable nature puisque, quand nous sommes absorbés en nous-mêmes (ensimismados), nous sommes pure douceur.

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Le réveil, en Inde, d’un Grand Ancien, considéré dès son apparition par le peuple et les sanskritistes comme un avatar de tel dieu principal du panthéon hindou, est la cause directe, par la galvanisation et fanatisation de la plèbe colonisée conduite à se soulever contre l’impérialisme britannique, de la Seconde Guerre mondiale.

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Erect, la nouvelle eau de toilette pour homme.

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Le rideau se lève sur une représentation d’Henri II (sic) de Shakespeare. Le metteur en scène arrange les choses à sa sauce : Henri II est un vieux nain en costume cravate. Comme il craint pour sa vie, on le met sous une cloche de verre que l’on suspend dans les airs, ce qui fait bien rire le public.

Dans une autre partie du palais (nous ne restons donc pas sur la scène où le rideau s’est levé), le garde du corps du roi se fait poignarder par un assassin qui s’est introduit dans le palais pour tuer Henri II. Le garde du corps blessé se réfugie dans une cuisine, où l’assassin le suit. Sur la droite se trouve une table où une fillette prend une collation, accompagnée de sa gouvernante.

Sans remarquer la blessure du garde du corps, la fillette s’égaye en voyant un inconnu, l’assassin, et se met à lui parler. La gouvernante, qui a pour ordre de ne jamais rien faire que ce que commande la fillette, ne bouge ni ne dit mot. Pour ne pas éveiller la suspicion, l’assassin se montre complaisant et répond aux questions de l’enfant du ton le plus bienveillant et enjoué. Ce n’est que lorsque la fillette, lassée de cet échange, se remet à sa collation que l’assassin fait les derniers pas vers le garde du corps en sang et lui assène un grand coup de poing dans la figure qui le jette à terre inconscient.

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Busing et Hexenwahn.

« On appelle busing une organisation du transport scolaire visant à promouvoir la mixité sociale ou raciale au sein des établissements scolaires publics. » (Wikipédia)

Hexenwahn, traduit littéralement par ‘psychose des sorcières’ (fr.pons), est le terme décrivant en allemand les chasses aux sorcières, ou le phénomène psychologique sous-jacent, au Moyen Âge et jusqu’au dix-septième siècle (comme l’affaire des sorcières de Salem).

=> Busingwahn.

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Dans un grand magasin, au rayon des vêtements masculins où se trouve une incroyable quantité de vêtements sans goût, ce qui permet à peine de déambuler dans les étroits passages restants, un vendeur, suspectant que je ne souhaite rien acheter, me demande s’il peut m’aider. Je sors de ma veste un pistolet, un Walther PPK (Polizeipistol Kriminal), et l’en menace en lui répondant que j’attends quelqu’un.

Il me laisse tranquille mais reste tout de même assez près, disant à l’attention de la vendeuse à côté de lui mais en fait à mon attention et pour m’insulter : « C’est bien ma veine de tomber sur un Blues Brother », car je suis habillé d’une veste et d’un pantalon noirs. La vendeuse, une petite vieille dure de la feuille, n’a pas bien entendu sa remarque et lui demande de répéter, ce qu’il fait en haussant la voix et cette fois en me regardant. L’insulte est inqualifiable. Je décide de partir.

En remontant vers la sortie, je me doute que mon signalement a promptement été donné non seulement aux vigiles du magasin mais aussi à la police, à cause du pistolet, et je suis facilement reconnaissable en « Blues Brother ». Au moment où je vais sortir, un homme se jette sur moi pour m’immobiliser. Je parviens à sortir mon pistolet et à dégager mon bras ; je souhaite expliquer que c’est seulement par plaisanterie que j’ai braqué l’arme contre le vendeur : « C’est pour s’amuser, ça, pour s’amuser ! », « ça » étant le Walther PPK que, pour le montrer, je n’ai d’autre choix dans la présente situation que de braquer contre mon assaillant, lequel, se croyant menacé, me lâche. Ce n’était pas un vigile mais un simple particulier : mon signalement ayant dû être donné par haut-parleur dans tout le magasin, il a voulu m’arrêter lui-même. Je sors.

Pour échapper à la police, je souhaite retourner ma veste, dont l’intérieur est non pas noir mais rouge, mais il ne faudrait pas que des témoins me voient le faire car ils pourraient informer la police que le suspect qu’elle recherche a retourné sa veste et qu’il porte à présent du rouge. Or je me trouve sur le bord d’une station de taxis et les chauffeurs en attente de clients me regardent. Je traverse donc la rue, une large rue à double voie, pour m’éloigner, toujours, je le sais, sous le regard des chauffeurs de taxi.

Quand je suis parvenu de l’autre côté, un bus passe derrière moi, ce qui me laisse juste le temps de retourner ma veste et de m’engouffrer dans une station de métro sans être vu par les taxis. Je suis assez fier de mon nouveau look en rouge et noir.

Les couloirs du métro forment un vaste labyrinthe. Pour écarter les soupçons, je m’assois dans un hall au milieu de hippies qui jouent de la guitare. Au bout d’un moment, je reconnais des amis dans la foule de passagers et les aborde pour prendre un métro avec eux.

S’ensuit une longue odyssée compliquée entre différentes lignes de RER et de métro, plusieurs changements et plusieurs erreurs de direction. Les uns et les autres ayant chacun leur destination, nous ne sommes plus à la fin que deux, M. et moi, marchant dans une banlieue inconnue, ghettoïsée, pour nous rendre d’une gare à une autre gare. Craignant que nous soyons agressés, je menace d’une barre de fer trois passants, que ce geste nous rend immédiatement hostiles.

Nous ne nous arrêtons pas. Je crains que M. à présent ne se sépare de moi, qu’il soit sur le point d’arriver à destination tandis qu’il me reste encore un long chemin à faire. Je me dis alors que le plus simple serait de prendre un taxi, chatouillé par une légère Schadenfreude à l’idée de planter là mon compagnon de route avant qu’il ne me plante.

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Dans une petite cafétéria, minuscule même, où je suis le seul client, je suis contraint d’écouter la gérante raconter sa vie dans son téléphone portable, comme si je n’étais pas là ou bien, au choix, parce que je lui sers de public. Elle dit qu’elle vient d’arriver en France, d’emménager à Paris avec son époux dans un appartement au 66 rue des …, puis elle s’étend longuement sur un problème de voisinage pour lequel elle veut appeler la police. Qu’elle ait donné son adresse me donne envie d’aller faire un tour dans ce quartier parisien que je ne connais pas encore.

Je sors et prends un bus. Dans le bus, je trouve sur un plan que j’ai sorti de ma poche la rue des … mais ne vois pas l’arrêt. Par chance, le nom de l’arrêt porte le nom de la rue et quand la voix enregistrée dit « Rue des … » je descends. Je me trouve au début d’une rue pavillonnaire déserte, en automne, couleur rouille. Comme si je cherchais à me rendre au numéro 66, je regarde après les numéros mais n’en trouve pas. Sachant seulement que le 66 est loin, je me mets en marche.

Très vite, les pavillons laissent voir dans les dégagements entre eux des tours d’immeuble, révélant la véritable nature du quartier, puis disparaissent complètement, laissant place à ces mêmes tours. Je suis sur le point d’entrer dans la zone… Alors que je vais m’engager au milieu des barres d’immeuble, que je vais quitter définitivement la frontière pavillonnaire, la gérante de la cafétéria, dont je continue, je ne sais comment, d’entendre la conversation, ajoute un détail auquel je ne m’attendais pas : « Et comme c’est le quartier le plus pauvre de Paris… » Cette information, ajoutée à l’histoire du problème de voisinage, me donne envie de rebrousser chemin. Mais un groupe de jeunes, en train de discuter à la fenêtre de l’un d’eux sur la rue, m’a vu, et l’un se met en mouvement dans ma direction. Si je rebrousse chemin maintenant, je vais le croiser ; or j’ai dans l’idée qu’il a comme l’intention de m’aborder, d’alpaguer sur son « territoire » l’inconnu que je suis, inconnu semblant en outre, par ses codes vestimentaires, venir d’un quartier moins pauvre, des circonstances qui ne jouent nullement en ma faveur.

Aussi, au lieu de faire demi-tour, je continue d’avancer. Ce faisant, je m’enfonce dans la zone. Quand une façade me cache alors mon poursuivant, que je continuais de surveiller du coin de l’œil, je crois voir qu’il me court après.

La zone s’offre à mes yeux : c’est une cité cyclopéenne de barres d’immeuble à perte de vue en amphithéâtre autour d’une dalle immense, le tout grouillant de monde, sur la dalle comme aux balcons des façades. Dans ce grouillement désœuvré de bruyante populace, un grand nombre d’enfants en bas âge livrés à eux-mêmes, certains assis à même le sol, maussades. Je ne peux faire un pas de plus, cette fois je dois rebrousser chemin. Je croise donc mon « poursuivant », qui ne court pas, rentre simplement chez lui, et baisse les yeux après que nous nous sommes brièvement toisés du regard.

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Un jeune Norvégien et une jeune Norvégienne battent en même temps, fait singulier, le record du monde de saut à la perche dans leurs catégories respectives, lors des qualifications pour les Jeux olympiques. Leur technique est impressionnante : entre l’extrémité de la perche et la barre, leur corps s’élève avec une verticalité parfaite, dans laquelle l’intégralité de la dynamique est mobilisée pour monter, et le mouvement d’inflexion nécessaire pour franchir la barre est accompli très précisément au media quies où le corps doit retomber.

Or ces records sont d’autant plus étonnants que l’un et l’autre ont fumé du haschich avant la compétition, ce qui n’est pas connu, me semble-t-il, pour améliorer les performances sportives. Une fois l’épreuve passée, les deux Norvégiens, le garçon et la fille, ne demandent pas à leur entraîneur de leur dire ce qui peut être fait pour améliorer leur technique de saut mais à leur initiateur au haschich qu’il leur montre comment mieux utiliser le narguilé, car ils sont encore débutants et il leur a fait remarquer qu’ils s’y prenaient mal.

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Je me rends dans une réserve indienne aux États-Unis, où je suis accueilli par un groupe de jeunes gens, garçons et filles, dont une jeune femme particulièrement distinguée par sa beauté. Bien qu’ils sachent que je suis venu pour les observer, en ethnologue ou documentariste, ils ne font rien. Ça devient un peu gênant. L’un d’eux se met à chanter, ou plutôt à fredonner, une chanson ; quelques autres s’y mettent aussi, mais au lieu de reprendre tous en chœur la chanson du premier, chacun fredonne un air différent, pour soi, tandis que d’autres encore continuent à ne rien faire du tout. Je me demande si la vie en réserve n’a pas complètement abruti les populations amérindiennes, ou bien si c’est le reporter (à présent j’assiste à la scène en spectateur à la télévision) qui ne sait comment s’y prendre pour rendre son sujet intéressant.

Quand le reporter suit l’un des Indiens dans une salle de commande, je me dis qu’il va se passer enfin quelque chose. L’Indien tourne une vanne. On explique qu’il s’agit d’un mécanisme de régulation de la rivière passant dans la réserve : régulation par libération d’insectes aquatiques que viendront manger les rongeurs des terrains avoisinants.

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J’arrive à mon poste de travail en retard et chargé de toutes sortes d’affaires. Je trouve mon siège mais les bureaux et ordinateurs ont disparu. Une collègue me dit que la direction est en train de modifier nos conditions de travail. Je pose mon barda sur mon siège et m’excuse auprès des collègues présents en leur disant que je dois repartir tout de suite car j’ai un chien à chercher au chenil du poste de sécurité pour lui faire faire de l’exercice et que je suis en retard. Cette histoire de chien est intéressante. On sait que la police et les agents de sécurité se servent de chiens dans leur travail ; ici le personnel, même s’il n’a rien à voir avec la sécurité, doit quand même « sortir » les chiens du poste de sécurité, s’en occuper comme les agents eux-mêmes, c’est une obligation de service. C’est d’ailleurs plutôt de la formation continue car, quand je sortirai le chien sur le périmètre de l’organisation, je devrai me comporter comme un véritable agent de sécurité et enquêter sur tout ce que je détecterais de suspect pendant la « ronde ». Nos collègues et moi n’aimons pas trop cette contrainte car nos muscles se sont atrophiés à nos postes sédentaires et nous avons bien de la peine à maîtriser les chiens, à ne pas nous laisser entraîner par eux.

Alors que je suis en retard, je ne trouve pas ma veste en tweed avec laquelle je veux faire ma ronde. L’ayant cherchée en vain aux abords immédiats de mon poste de travail, j’élargis le champ de recherche à d’autres parties des bureaux. C’est alors que je croise E. et nous renouons immédiatement une relation passée en nous étreignant. Je l’entraîne vers des parties des bureaux plus éloignées encore ; plus nous nous éloignons, plus les locaux sont délabrés, mais il continue toujours d’y passer des gens, c’est irritant.

D’ailleurs, je suis en retard. Je n’ai pas retrouvé ma veste et vais donc devoir faire la ronde avec mon gilet en pseudo-cachemire, malgré le froid (faire la ronde avec ma parka, qui n’est pas perdue, elle, est a priori exclu, question de style). Comme E. proteste que je l’abandonne, je lui dis : « Tu as vu où nous sommes. » Nous sommes dans une cuisine complètement en ruine ; il s’agit de lui faire comprendre que ce n’est pas le lieu. J’ajoute : « À très bientôt comme au bon vieux temps », mais je crains d’avoir raté l’occasion de renouer avec ce « bon vieux temps ». La réponse d’E. à cette dernière parole est plutôt favorable mais sera-t-elle encore dans le même état d’esprit après la ronde, pour laquelle je suis en retard ?

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Dans un journal scientifique italien, on demande un volontaire pour une expérience : il s’agit de copuler avec le singe (une guenon, je pense) Miniatrucu (en italien le « u » se prononce « ou ») qui possède, dit l’annonce, un « développement squelettal » comparable à celui d’un être humain ainsi que quelques pouvoirs télépathiques. Révolté par une telle annonce, je sens deux petites mains saisir mon avant-bras et poser ma main sur une petite tête où elles la maintiennent. C’est Miniatrucu, un petit singe roux dont la taille ne rend certainement pas possible un rapport sexuel avec un humain. Son geste me montre le besoin d’affection de l’animal, qui m’émeut et redouble ma colère contre les savants qui l’exploitent.

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Un ensemble de meurtres particulièrement barbares et non élucidés a finalement permis de mettre au jour le phénomène de LTVol, « libre transmission de volonté », par lequel les pensées homicides d’une personne envers une autre suivent cette autre personne en cherchant à se réaliser. Quand cette autre personne croise un tiers suggestionnable, ce dernier devient le véhicule des pensées homicides, qu’il mène à bien si les circonstances le permettent. Le « possédé » reste lucide tant que le projet homicide occupe ses pensées, puis, l’acte accompli, après quelque temps il ne se souvient plus de rien. Ces crimes sont particulièrement difficiles à élucider car ils sont commis par des personnes inconnues de leurs victimes et n’ayant aucun motif pour les tuer.

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Je me suis laissé entraîner en boîte de nuit, où j’ai passé le plus clair de mon temps à chercher à éviter à D. (♂), que j’avais entraîné à mon tour, l’humiliation à cause d’un groupe de gays qui voulaient se servir de son bonnet comme d’une poubelle dans leur salle privée.

Quand la boîte ferme, à l’aurore, les gens se retrouvent dehors dans un pré parsemé de bosquets, en petits groupes. S., le principal responsable de ma présence ici, me demande si ça va, relativement à l’heure, car j’avais accepté de venir à condition de ne pas rentrer trop tard ; je réponds que ça va, bien que l’on ne puisse considérer qu’il ne soit pas trop tard puisque c’est la fin de la nuit.

Comme tout le monde a bu, ceux qui sont censés conduire veulent se reposer avant de prendre le volant. C’est le cas de notre conductrice. Alors les groupes s’assoient dans l’herbe. Puis il se produit un phénomène de dissolution des groupes, car des couples s’en séparent pour aller s’allonger un peu à l’écart. C’est évidemment le clou de la soirée, qui n’avait d’autre but que de permettre à chacun, venu dans un groupe, de finir en couple. Or je n’ai nullement préparé ce moment, pour la raison que j’ai dite, et je m’attends donc à passer plusieurs heures assis au milieu de couples allongés dans l’herbe.

Alors que les couples se forment à une vitesse de plus en plus grande, et que ma tension monte, une parfaite inconnue m’invite à venir m’allonger avec elle. Bien qu’elle soit petite, boutonneuse, habillée sans goût, en somme des plus quelconques, j’accueille sa proposition avec soulagement. (Le soulagement vient peut-être aussi du fait que la demoiselle n’est pas pire que quelconque. En fait, son sourire, pour m’aborder, ne manque nullement de charme.)

Journal onirique 13

Période : septembre 2020.

Forêt des contes n° 3, par Cécile Cayla Boucharel

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Deux hommes, dont l’inénarrable Lino Ventura, plus renfrogné que jamais, en suivent un autre dans la foule ; ils le forcent à monter dans une voiture et l’emmènent. L’homme est à l’arrière, Lino devant à la place du passager, et son acolyte au volant. L’enlèvement ne se passe pas comme prévu, une puis plusieurs voitures de police les prennent en chasse. S’ensuit une poursuite effrénée au cours de laquelle des voitures de police sont mises hors course l’une après l’autre, allant notamment défoncer des vitrines. Pendant la course-poursuite, Lino reste totalement impassible.

Ils parviennent à semer leurs poursuivants, laissent la voiture dans une rue et continuent leur chemin à pied, emmenant l’otage avec eux. Lino fait alors remarquer à son acolyte, sur un ton de reproche, qu’il n’aime pas le verre brisé, car marcher dessus abîme les semelles des chaussures. Il est sapé selon le luxe caractéristique d’un gangster de cinéma.

Comme ils passent devant une église, Lino dit à son acolyte de l’attendre avec l’otage car il va se confesser. Quand il ressort de l’église au bout de quelques minutes, leur otage entre dans une longue péroraison sur la nature obscurantiste et rétrograde de la judéo-christianité.

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Dans un village méridional, au cours d’une féria nocturne, en m’accoudant sur un muret afin de voir à mon aise les animations en contrebas, je reconnais à ma droite B., un ami de lycée perdu de vue depuis longtemps. Il était à l’époque également le principal pourvoyeur de cannabis de notre groupe d’amis. Nous nous saluons. Au bout de quelques instants de conversation, il m’invite à le suivre, lui et ceux qui l’accompagnent ; je comprends, sans qu’il ait besoin de le dire, qu’il veut me conduire en un lieu où nous pourrons fumer du cannabis, ce que je n’ai pas fait depuis des années. J’accepte son invitation.

Notre petit groupe s’engage dans un dédale de ruelles désertes en raison de la féria qui se tient dans une autre partie du village. Nous nous arrêtons devant un passage obstrué par une lourde pierre, que déplace l’un des compagnons de B., et nous nous engageons alors dans un souterrain étrangement plus éclairé que les ruelles à l’extérieur, par une lumière claire et bleue. B. marche devant. Voyant que nous allons passer par un couloir très étroit, où l’on ne peut avancer que de biais pressé de chaque côté par les parois, une situation onirique que je vis régulièrement et qui m’oppresse, je m’arrête et, voyant que d’autres membres du groupe derrière nous ont pris un chemin différent, je décide de suivre plutôt ceux-là dans l’espoir que le trajet qu’ils empruntent est plus praticable. Je déchante vite car ce trajet impose de ramper dans un boyau très bas et très étroit dans lequel je crains de rester coincé. Il ne me reste donc plus qu’à rebrousser chemin. Or je me rends compte que nous sommes descendus à l’aller par un passage en pente raide qu’il m’est impossible de remonter au retour. Je ne peux sortir de là, je suis perdu dans le souterrain.

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Avec L. (♀), Y. et un autre garçon que je ne connais pas, nous traversons l’Espagne en voiture pendant nos vacances. À l’hôtel où nous descendons, alors qu’après avoir vu nos chambres nous nous réunissons autour d’une table au restaurant de l’hôtel, je commence à craindre que les choses dégénèrent, Y. cherchant à se lier avec la serveuse, et l’autre garçon, portant une imitation de costume folklorique espagnol qu’il a revêtue dans sa chambre, avec d’autres filles, les deux suggérant de passer la soirée avec ces filles en discothèque. L. nous demandant si nous sommes bien sûrs de vouloir sortir dès le premier soir plutôt que de nous reposer, j’en profite pour donner mon point de vue de la manière la plus ferme : si nous passons toutes nos nuits en boîte, nous ne pourrons avoir aucune activité culturelle pendant la journée. Je suis content d’avoir trouvé cette idée d’activités culturelles, qui n’avait pas été évoquée entre nous avant le départ ; en même temps, j’ai quelques doutes quant à la possibilité que de telles activités puissent occuper pleinement des jeunes en vacances. Je crains donc d’avoir à me soumettre aux goûts vulgaires d’Y. et de l’autre garçon.

Un compromis se présente à nous par la tenue cette nuit-là d’une féria, présentant une certaine dimension culturelle. Dans une grande auberge pleine de monde, L. m’appelle depuis une mezzanine, où elle veut me présenter à des gens. Je grimpe sur la mezzanine aidé par des personnes parmi la foule agglutinée au rez-de-chaussée et me retrouve au milieu d’un cercle d’aristocrates où je suis présenté par un chambellan à une certaine Madame de Bonald. Elle me demande – ce que je ne trouve pas très poli – par qui je suis introduit et, quand je donne le nom de L., Mme de Bonald réprime mal une moue.

Ce cercle aristocratique est également une secte. Dans une autre salle à l’étage, je trouve sur une table un carnet de dessins appartenant à l’une des fillettes de ce cercle ; en le feuilletant, je découvre dans les dessins naïfs de l’enfant que ces gens ont des mœurs orgiaques secrètes, et que telle est leur façon de maximiser la fécondation dans leur groupuscule. Une autre fillette, qui n’est pas l’auteur des dessins, me surprend dans la salle et me demande ce que je fais ; « rien », dis-je, avant de rejoindre les autres.

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Dans le train où je suis assis, attendant le départ, monte un vieillard accompagnant une fillette en robe gris perle avec une petite valise à la main. Il fait asseoir la fillette dans le siège à côté de moi puis me dit qu’elle voyage seule jusqu’à Narbonne. Je lui dis que c’est également l‘arrêt où je descends et que je veillerai donc sur l’enfant.

Le train arrive à Narbonne alors qu’il fait déjà nuit. Personne n’attend l’enfant à la gare, je décide donc de la conduire en taxi jusqu’à sa destination finale, qu’elle nous dit être, au chauffeur et moi, au 8 place de l’Europe. Le chauffeur marmonne son étonnement que cette adresse soit habitée, une remarque qu’en tant que protagoniste du rêve je n’entends pas, car je lui demande de répéter, ce qu’il se garde de faire, mais que j’entends comme spectateur du rêve.

J’invite la fillette à s’asseoir à l’arrière, ferme la portière puis contourne la voiture pour prendre place de l’autre côté de la banquette, derrière le chauffeur. Nous partons. L’intérieur de la voiture est sombre et ce n’est qu’au bout d’un moment que je me rends compte que la fillette n’est plus à sa place, qu’elle a disparu. Après quelques instants d’étonnement, je demande au chauffeur de nous conduire tout de même au 8 place de l’Europe pour signaler sa disparition à ceux qui l’attendent.

La place de l’Europe ressemble pour partie à une arène gardoise et pour partie au jardin du Luxembourg, entouré d’une grille. Le chauffeur regarde les numéros des adresses. Je vois passer le numéro 20 puis tout de suite après le numéro 6. Le taxi s’arrête. Le chauffeur et moi nous rendons devant un interphone, sur le bouton duquel il appuie, ce qui nous ouvre la grille. Nous marchons sur l’allée d’un parc conduisant à un château. Là nous sommes reçus par quelques femmes qui nous disent être une association et n’attendre personne.

Sur une porte, je crois lire le mot « sectes », ce qui pourrait expliquer bien des choses dans cette affaire, comme un enlèvement d’enfant, mais ce sont en réalité les mots « Produits aseptiques » en grande partie effacés par le temps. La porte, que j’ouvre, ne donne pas sur un escalier conduisant à diverses sectes occupant les différentes ailes du château, mais sur un banal cagibi.

Je demande alors au taxi de me conduire à ma propre destination : je dois passer des vacances avec des amis. Je retrouve d’abord C. dans un grand salon vide ; elle est présente sous forme de chat. Je lui fais des câlins comme on fait à un chat, mais elle me demande d’arrêter. « Tu as peur que je t’écrase ? lui dis-je. Tu as peur de moi ? » Z. (♂) vient nous chercher. Je leur raconte le mystère de la fillette disparue et conclus, au moment où nous sortons du salon : « J’en viens à croire que cette fillette n’était pas un être naturel », et, au risque de plomber l’ambiance, j’ajoute : « J’espère que ce n’était pas la Mort » (envoyant un présage).

Dehors je demande à C., qui a repris forme humaine, si son compagnon sera des nôtres pendant ces vacances. « Non, répond-elle, il a beaucoup de travail en ce moment. Quand il entend parler d’autre chose, il dit : ‘Voilà des propos bien philosophiques.’ Bref, il est complètement balayé. » Je lui dis que je comprends cet effet du travail, tout en ajoutant : « Tant mieux pour les autres, qui profiteront davantage de sa ravissante compagne. » Mais Z. attendait le compagnon pour l’aider avec la mécanique de la voiture.

Le lendemain, nous prenons le train régional pour une excursion. Je reparle de la fillette disparue : « Ma vie n’avait déjà plus vraiment de sens mais avec cet incident elle devient franchement étrange. Plus rien ne s’explique. » Je remarque alors que le passager devant moi de l’autre côté du couloir central est le même que la veille, avec les mêmes vêtements d’été, les mêmes lunettes de soleil. « Ça aussi, dis-je, comment cela s’explique-t-il ? » mais je regrette aussitôt cette parole car la coïncidence est tout de même moins extraordinaire que la disparition mystérieuse de la petite fille. (Mais peut-être s’agit-il d’une conspiration ?)

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En Inde, un Sikh me décrit ce qu’il convient d’appeler, sans se voiler la face, le martyre des Sikhs de l’Inde aux mains des Hindous. Le traitement réservé par les Hindous aux Sikhs depuis des décennies permet de mesurer la fausseté des premiers dans le discours dont ils enveloppent ce qu’ils sont train de faire subir aux Musulmans du Cachemire et du reste du pays.

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Une amie de la famille, Q., vient prendre le thé chez mes parents, où je me trouve aussi. Au cours de la conversation, elle me demande si je suis chrétien, car elle se souvient que dans mon adolescence j’ai porté pendant quelques mois un crucifix autour du cou. Ce rappel de mon passé m’embarrasse. J’explique que j’avais acheté ce crucifix aux puces de Saint-Ouen, comme si cela pouvait vouloir dire que je ne peux être chrétien. Me rendant compte que cette explication répond mal à sa question et ne sachant comment expliquer le port d’une croix sans aucune autre pratique d’une religion dont laquelle je ne suis même pas baptisé (la lecture de quelques pages de Pascal ou de Kierkegaard ou d’Amour Sagesse Bonheur de Verlaine ? un cauchemar après avoir vu le film L’exorciste ? l’iconographie hétéroclite d’un groupe de rock suicidaire ?), j’ajoute simplement, manière de détourner le sujet, que je constate aujourd’hui que le christianisme est promu par la télévision et que c’est contraire aux principes laïques qui doivent présider à la mission de ce média dans notre pays. Q. ne paraît guère apprécier cette réponse, car elle voit dans la promotion du christianisme un bon moyen de police, ce qui n’empêche pas qu’elle m’aurait témoigné de la hauteur si j’avais répondu que je suis chrétien.

Puis Q. lit à haute voix ce qui se trouve écrit sur un paquet de biscuits, à quoi A. réagit de manière ironique : « C’est de la subversion du christianisme. » Or il ne me semble pas que cette affirmation soit très exagérée, dans la mesure où ce qui vient d’être lu sur le paquet de biscuits est sans doute un appel à donner libre cours au mortel péché de gourmandise. (Je crois savoir que la gourmandise n’est plus un péché mortel selon l’Église catholique, autrement connue sous le nom de p*tain de Babylone, et l’a-t-il jamais été chez les autres dénominations chrétiennes ?) – Aujourd’hui les gens ne croient plus à l’enfer mais souffrent d’obésité. Les plus malades d’entre ces obèses, dont la vie est statistiquement écourtée par leur état, n’auraient-ils pas mieux aimé qu’on leur présentât la gourmandise comme passible de l’enfer plutôt que de dauber ce dogme devant eux ? Un tel dogme me semble du reste découler du même principe selon lequel le législateur prévoit des peines d’une sévérité démentielle pour que la loi soit suffisamment dissuasive, peines que l’on ne voit jamais prononcées par le juge, tant s’en faut, au niveau porté dans la loi.

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Un bouquiniste vient d’ouvrir dans mon quartier et je regarde ce qu’il a dans les bacs devant sa porte et dans sa cour intérieure. Voyant un certain nombre de Que sais-je ?, je recherche plus particulièrement parmi ces titres. Je n’en vois point qui m’intéressent jusqu’à L’établissement du Reich conventionnel, qui traite de la transition entre la République de Weimar et le Troisième Reich en Allemagne au plan juridique, c’est-à-dire par le biais de l’activité des légistes. Malheureusement, l’exemplaire est en trop mauvais état pour que je l’achète.

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Dans un parc je découvre un magnifique jeune chat tigré qui semble abandonné et que je décide d’adopter. Un voyou s’approche et me demande d’un ton menaçant de lui laisser le chat. Alos que j’essaie de lui faire comprendre que le chat est à moi, celui-ci grimpe le long d’un tronc et saute d’arbre en arbre à la poursuite de je ne sais quoi, peut-être un écureuil, avant de redescendre quelques centaines de mètres plus loin, parmi un groupe de personnes qui le remettent au voyou, lequel avait suivi au sol les déplacements du chat dans les arbres. Voyant qu’il emporte mon chat, je cours après lui mais ne parviens pas à le rattraper.

La nuit, je le retrouve. Il est avec deux ou trois individus de sa bande, mais je suis avec la mienne et nous sommes plus nombreux. Nous les forçons à nous suivre dans un train désaffecté, où nous tâchons de leur faire dire où se trouve le chat. Nos violences ne parviennent pas à les faire parler et nous ne pouvons continuer indéfiniment ainsi car les autres membres de leur bande peuvent venir à leur secours d’un moment à l’autre. Il nous vient donc l’idée de les tuer pour ne pas être dénoncés, mais pour cela des résistances doivent être surmontées. Je dis : « Nous risquons d’être condamnés pour violences, alors que si nous les tuions les gens diraient que nous faisons le job de la police. » Nous les tuons donc à coups de poing dans la figure (que le lecteur me pardonne). Suite à ces faits, l’un des nôtres est recruté comme collaborateur régulier de la police.

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Je fais partie d’une expédition qui veut exploiter en Inde la mine découverte auparavant par l’un de nous lors d’une précédente expédition. Nous descendons dans un immense cratère. Nos ouvriers indiens, en donnant quelques coups de caillou contre une énorme pierre lisse, parviennent à la désencastrer ; elle glisse en contrebas du talus de gravier sur lequel elle se trouvait, libérant l’ouverture de la mine. Ce mouvement dégage à l’air libre les gaz contenus à l’intérieur de la mine par l’entrée ainsi dégagée ainsi que par les fissures dans le sol craquelé du fond du cratère.

Tandis que nous attendons que les gaz se dissipent, nous sommes cernés par des hommes en armes dirigés par une femme indienne en habits blancs, armée d’une mitraillette. Je crains qu’il ne s’agisse de la bande rivale qui convoite comme nous cette mine, mais celui d’entre nous qui l’a découverte, et qui sert de chef à la présente expédition, me dit que ce sont les autorités du pays. Il a préparé de faux papiers à leur intention et les brandit sous le nez de la femme armée ; selon ces papiers, nous sommes, lui et moi, mari et femme. Le stratagème réussit – ne me demandez pas comment une telle chose est possible.

Les autorités ne nous laissent pas rester sur place, et nous quittons les lieux, bien décidés cependant à revenir plus tard. Pendant que nous partons, une femme blonde coiffée à la Mireille Darc et vêtue de rouge me tend discrètement deux billets de vingt euros pour acheter notre silence au sujet de la mine. La modicité de cette somme montrerait qu’elle ne se doute pas que nous avons conscience des trésors dont la mine regorge ; pourtant je ne la crois pas si naïve. Je prends mécaniquement les deux billets qu’elle tend mais lui demande cent euros pour notre silence. Elle sort alors un billet de cent euros, que je prends également. Tout en regardant ailleurs, elle tend la main pour que lui rende les quarante euros, mais j’enfourne les trois billets dans ma poche et m’éloigne, rejoignant mes compagnons d’expédition. Comme je ne peux croire qu’elle ignore que nous savons, je ne veux pas lui laisser penser que notre silence peut être acheté ni pour quarante ni pour cent euros.

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Adobe et chicha. Chez ces Indiens des Andes, ce sont les femmes qui construisent les maisons et les murets au bord des routes, avec les briques d’adobe qu’elles empilent les unes sur les autres et les unes contre les autres. Les hommes, eux, apprennent l’ivrognerie dès leur plus jeune âge, s’encourageant à l’abus de la chicha, tous leurs efforts consistant à se rendre inutiles.

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S. me dit être en train de lire un choix de textes des Éclectiques, parmi lesquels il nomme un certain Abégénis, qui me fait penser qu’il s’agit d’une école grecque. À moins qu’il ne faille comprendre Abbé Génisse.

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La discussion porte sur le point de savoir si le mot alyme veut dire « sans ailes ».

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Je suis un lève-tard, quand j’en ai l’occasion. Dans ce rêve, alors que, de manière très inhabituelle, je me lève à l’aube, je trouve deux inconnus en train de prendre leur petit déjeuner dans ma salle à manger (bien plus richement décorée que dans la réalité). Ce sont deux étudiants partageant une chambre en colocation dans l’immeuble et qui ont pris l’habitude, voyant que je suis un lève-tard qui reste au lit toute la matinée et que je ne les dérangerais pas, de venir prendre leur petit déjeuner chez moi, dans la belle et spacieuse salle à manger de mon appartement, sans doute en se servant à l’occasion dans mes provisions. Comme je leur demande comment ils entrent chez moi, ils me montrent un vieux monte-charge désaffecté qu’ils sont parvenus à refaire fonctionner. Ils y montent dans leur chambre, à l’étage au-dessus, et sortent dans mon appartement en ouvrant les battants du monte-charge, que je croyais condamnés, puis en les refermant derrière eux après s’être restaurés.

Ils s’excusent de cette liberté qu’ils ont prise en invoquant une certaine coutume américaine ; à quoi je réponds : « Bien que les États-Unis soient un pays que j’aime, je vous demande de sortir de chez moi. » L’un des deux étudiants proteste et demande que je les laisse finir leur petit déjeuner. J’insiste pour qu’ils sortent. Tandis que les deux continuent d’argumenter, je mets la main à la poignée d’une porte se trouvant sous les battants du monte-charge et que je croyais elle aussi condamnée ; or elle s’ouvre et je pénètre dans la chambre des deux étudiants, au même étage donc (cette histoire de monte-charge n’était-elle qu’un leurre ?), où je vois sous la couette d’un unique lit la forme de deux corps couchés. Ce sont les petites amies des deux étudiants, et je découvre ainsi que quatre personnes prennent régulièrement leur petit déjeuner chez moi pendant que je dors le matin dans mon lit.

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Il existe encore dans le monde des hommes de race nordique vivant en dehors de la civilisation, comme les autres peuples primitifs des races de couleur. Plus exactement, ils vivent comme leurs ancêtres du temps des conquêtes normandes et des Vikings mais habitent des lieux isolés, loin de tout. Régulièrement, je ne sais si c’est tous les ans, tous les cinq ans ou tous les dix ans, les chefs et notables des différents clans se donnent rendez-vous sur une île battue des tempêtes au milieu d’une mer couleur de cendre, où ils tiennent un Althing solennel au milieu des falaises escarpées et des promontoires farouches. À quelqu’un qui doute de leur existence quand je lui en parle, je dis que je vais le conduire auprès de ces hommes qui sont « au-delà de la paix », car ils aspirent à la guerre dont on ne revient jamais, le Valhalla.

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Je me trouve dans je ne sais quel institut communiste roumain pour autistes, malentendants et autres inadaptés, où les pensionnaires sont livrés à eux-mêmes dans un vaste préau sous la surveillance de matons. Au milieu de ce préau se trouve un tas de ferraille laissé là par l’incurie de l’administration. Dans ce tas de ferraille je ramasse une longue perche dont je me sers comme d’une perche d’athlétisme pour me propulser en hauteur, et, sautant des murs au plafond et du plafond aux murs tout en maintenant l’extrémité de la perche au sol, je voltige tel la fille de l’air de la pièce de Calderόn†. Je le fais non seulement parce que c’est grisant mais aussi dans l’espoir d’attirer l’attention des pensionnaires féminines, cependant ma performance incroyable les sort à peine de leur morne apathie. Quand je retourne au sol, je dis au surveillant : « Il ne faut pas laisser traîner ça là », montrant le tas de ferraille.

†Il est relativement peu connu que l’expression « jouer la fille de l’air » vient d’une pièce de l’Espagnol Calderόn, La hija del aire, tout comme « un enfant de la balle » d’un roman d’Alarcόn, Un niño de la bola. Dans ce rêve, bien que la fille de l’air me vienne à l’esprit, je ne joue pas la fille de l’air au sens de l’expression française, qui signifie s’évader…

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La France meurt de dogmatose.

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L’écrivain beat William Burroughs explique comment Hollywood étudia sur place l’organisation des guides auvergnats de randonnée à dos d’âne et s’en est inspiré pour organiser le travail des guichetiers de cinéma ainsi que du personnel vendant des friandises en salle.