Tagged: Mallarmé
L’art poétique sophistique de Paul Valéry
« J’ai toujours fait mes vers en me regardant les faire, en quoi je n’ai jamais été proprement poète. » (Cahiers : Ego scriptor)
On ne saurait mieux dire. Seulement cette attitude a fait école en poésie, et c’est ce qu’on appelle aujourd’hui poésie, improprement. Le poète romantique se regardait vivre, le poète contemporain se regarde écrire.
*
De l’inspiration à l’œuvre
« Le poète n’obéit au mètre qu’en sacrifiant sa pensée initiale. » (Cahiers : Poésie)
Il n’y a pas de pensée initiale, seulement une idée dans le mode par défaut de l’intellect : la pensée est donnée par l’inspiration au cours de l’écriture et n’est pas initiale.
Dans son mode par défaut, l’intellect ne « pense » pas : il brasse toutes sortes de perceptions immédiates mêlées de souvenirs, d’impressions plus ou moins fortes et de cogitations plus ou moins informes. Et toute concentration sur un objet dans l’intellection n’est pas encore non plus de la pensée : souvent il s’agit d’une simple rêverie éveillée. La forme, dont la présence permet seule de parler de pensée, n’apparaît qu’au cours d’un travail de l’intellect : c’est son œuvre qui est la pensée du poète.
L’œuvre résulte d’une inspiration mise en forme par un travail. Ainsi, l’art n’est jamais spontané car c’est un travail. Le travail du poète se caractérise par une « idée initiale » qui est l’inspiration première. Cette idée n’est pas encore une pensée, et le mètre de la poésie versifiée n’oblige à aucun sacrifice à cet égard : il sert au contraire à donner forme à l’idée pour qu’elle devienne une pensée, une œuvre. Le vers est une forme préétablie : en coulant l’inspiration dans la forme du vers, on parvient à une œuvre. En jetant son inspiration sur le papier par écriture automatique, dans le cas extrême des expérimentations du surréalisme, on ne fait que transcrire le mode par défaut de l’intellect ; l’intérêt d’une telle démarche est purement expérimental et n’est culturel qu’au sens secondaire d’objet de commentaire pour les spécialistes.
ii
« J’observais que : de même que les opérations purement abstraites, algébriques, aboutissent, dans beaucoup de cas, à de bons résultats de physique, la pensée « physique » n’ayant joué aucun rôle pendant l’intermède analytique, ainsi, des combinaisons verbales essayées et effectuées, sans grand égard à une idée initiale à exprimer, mais avec souci de leur efficacité propre – et, au besoin, avec toute liberté de changer l’idée mère – permettaient de former les objets poétiques les plus « parfaits ». » (Cahiers : Ego scriptor)
Ici, Valéry parle d’idée initiale plutôt que de pensée initiale. Il ne fait pas de différence entre un objet de cognition avant et après une mise en forme, faute d’avoir compris qu’il existe un mode par défaut de l’intellect. Une fois cette remarque faite, on peut dire que la prémisse, dans ce passage, n’est pas complètement fausse, mais une « idée initiale à exprimer » est néanmoins, dans le sens où Valéry l’entend, erronée. Nous avons dit précédemment qu’un poète se caractérise par une idée initiale qui est l’inspiration. Or il ne s’agit pas d’une idée en tant que pensée, comme l’entend Valéry qui emploie indifféremment les deux termes : cette idée n’est pas un programme à exécuter (que le mètre empêcherait de conduire à bien tel quel et obligerait à modifier) car un programme est déjà une pensée. Dans l’idée « je veux exprimer ‘ça’ », ce « ça » n’est pas déterminé dans la phase antérieure au moindre travail de conception. Ce « ça » n’est pas encore une pensée, laquelle résultera du travail consécutif à la volonté ainsi exprimée ; c’est une simple stimulation qui, aussi intense qu’elle puisse être, est de l’ordre le plus vague, c’est quelque chose d’informe entre l’image et le langage. Si le poème est réussi, le « ça » existe en tant que forme et par là même en tant que pensée, œuvre.
La prémisse de Valéry n’est pas fausse mais l’auteur se méprend sur la démarche qu’il préconise : il ne s’agit nullement d’une innovation ou d’une rupture avec la pratique littéraire antérieure, mais de la nature même du travail littéraire. Jamais le travail littéraire ne part d’une « idée » au sens de programme à réaliser. Quand je veux exprimer « quelque chose » en poésie, cette chose ne m’est donnée qu’au terme de mon effort d’expression. (C’est pourquoi le qualificatif « didactique » s’applique à une œuvre ratée : est ratée, entre autres, l’œuvre qui s’est voulue la transcription d’une forme dans une autre forme.)
iii
« Grandeur des poètes de saisir fortement les mots, ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir faiblement dans leur esprit. » (Tel quel I)
Oui : c’est la notion de mode par défaut de l’intellect qui l’explique. L’esprit ne « fait qu’entrevoir faiblement » tant qu’il n’entre pas dans un processus de pensée, c’est-à-dire tant qu’il ne sort pas, au moyen d’un effort, du mode par défaut de l’intellection. Le poète est celui qui se met à penser dans la forme du poème, forme qui fait appel à l’inspiration. Le poème est réussi quand ce qui est entrevu faiblement mais intensément dans une impression ne perd pas en intensité quand il est saisi fortement, exprimé.
« L’inspiration est l’hypothèse qui réduit l’auteur au rôle d’un observateur. » (Ibid.)
Valéry prévient certes son lecteur qu’il trouvera des contradictions dans ce volume, Tel quel : il s’y trouve d’abord un esprit faible. L’inspiration n’est pas quelque chose d’extérieur à l’esprit du poète : c’est purement et simplement la modalité de la pensée dans le travail poétique, une modalité différente du calcul de la pensée mathématique ou du raisonnement de la pensée spéculative. Le mathématicien et le dialecticien sont tout autant des observateurs des processus de pensée auxquels ils se soumettent en vue des fins qui sont les leurs ; dire qu’un poète pourrait se distinguer à cet égard en n’étant plus l’observateur des processus d’inspiration qu’il suit, devenir véritablement poète en étant acteur et non plus simple observateur, est une fausseté. En tant que fausseté, convertie en prescription elle est mauvaise. En réalité, cette « observation » est une pure et simple observance, le respect de certaines conditions pour obtenir un résultat. Si bien que, alors que nous avons reproché plus haut au poète contemporain de se regarder écrire, nous ne nous contredisons pas par les présentes réflexions : c’est Valéry qui se contredit en considérant qu’il n’est pas proprement poète du fait de se regarder faire ses vers puis de vouloir rabaisser l’inspiration comme faisant du poète un simple observateur de processus mentaux et non un acteur. Nous répondons à cela que l’observance (observation active) qu’il appelle observation (passive) est la nécessaire attention au travail qu’on est en train de mener.
Pour Valéry, la règle poétique est contraire à l’inspiration. Or c’est l’opposé. Le mode par défaut de la pensée, que le vulgaire appelle sa spontanéité, est une bouillie insignifiante, même chez les meilleurs esprits. Seule la contrainte crée l’inspiration, et c’est la vraie définition de la poésie : une contrainte pour maintenir l’inspiration et lui faire produire des résultats. (Le vulgaire valorise l’impression plutôt que l’expression car son expression est défaillante en termes d’intensité : il recherche dans la littérature l’intensité dans l’expression qu’il ne connaît dans son quotidien que par les impressions ; et la littérature est justement pour lui une impression reçue par le moyen de l’expression.)
Le principe est le suivant : la pensée étant une tension hors du mode par défaut de l’intellect, en dehors de toute stimulation utilitaire dans le monde concret pour maintenir une tension (laquelle stimulation utilitaire a des fins utilitaires car elle est une réponse à un problème concret), la contrainte du mètre poétique a pour but de maintenir cette tension en considération de fins non utilitaires, esthétiques.
iv
« Ce que nous voyons très nettement, et qui toutefois est très difficile à exprimer, vaut toujours qu’on s’impose la peine de chercher à l’exprimer. » (Ibid.)
Ceci décrit une impossibilité. Schlegel : « Pas de pensée sans langage. » D’où résulte que cela seul est net qui est exprimé sans difficulté. – C’est d’ailleurs, avant de l’être de Schlegel, une pensée de Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Un énoncé clair manifeste une conception parvenue à un degré de maturité suffisant dans la pensée, c’est-à-dire dans un travail de pensée, une tension hors du mode par défaut de l’intellect.
Ce que Valéry appelle « voir très nettement » ne peut être qu’une sensation intense, mais sentir intensément n’est pas encore « voir » quelque chose, car le « voir », ici », dans la mesure où Valéry n’a pas écrit « ce que nous sentons très nettement », a rapport à l’esprit. À vrai dire, Valéry ne parle même pas de ce que produit un objet des sens sur l’esprit, mais d’une « pensée » autonome et cependant inarticulée encore à laquelle il considère avoir le droit de conférer un statut programmatique, alors qu’il jongle avec un objet paradoxal : une expression avant toute forme d’expression.
Nous ne prenons pas pour un esprit supérieur celui qui prétend que ses obscurités tiennent à la particularité, à l’originalité de sa pensée profonde, car nous savons qu’il est à lui-même obscur. L’homme se parle à lui-même comme il parle aux autres.
*
Les connaisseurs selon Valéry
« [J]e n’ai visé que des esprits faits, capables de résistance, auxquels je puisse demander de l’effort en récompense du mien, et qui m’inspirassent une certaine crainte de leur jugement. (…) Architectes, peintres, médecins, militaires, géomètres, physiciens, économistes, voire philosophes ; et même (avec toutes les réserves qu’il fallut) ecclésiastiques ont approuvé mes propos et cité mes formules. Je ne parle pas des politiques, car ceux-là n’ont pas d’importance. Ma « gloire » est là : n’avoir pas cherché à enivrer, mais à échanger honnêtement mes produits contre attention réfléchie, en présence d’une susceptibilité critique redoutable, celle de connaisseurs. » (Cahiers : Ego scriptor)
Absurde. Un architecte etc. n’est le « connaisseur » de rien du tout, en tant que tel, en dehors de sa spécialité. En poésie, c’est donc monsieur tout-le-monde, et si sa critique est redoutable, c’est qu’est redoutable la critique de monsieur tout-le-monde. Or Valéry veut ici nous expliquer pourquoi il n’a pas recherché à être lu par « la masse indéterminée des lecteurs possibles ». Ces « esprits faits », cependant, ne sont pas faits de telle façon qu’ils puissent fournir un jugement spécialisé sur la production poétique ; ils sont précisément la masse de ceux qui reçoivent une grande partie de leurs opinions en la matière par la critique professionnelle, au jugement desquels se fie la masse. Ce ne sont donc pas des connaisseurs mais, si l’on examine la liste ici dressée, des notables.
Il ne s’agit pas de dire qu’un architecte ne peut avoir des idées sur la médecine ou un médecin sur l’architecture mais leurs idées dans les domaines où ils ne peuvent être appelés a priori des connaisseurs, à moins que l’architecte ait fait des études de médecine d’une façon ou d’une autre, etc., n’ont pas le caractère d’idées de connaisseur mais appartiennent à l’ensemble des idées d’une « masse indéterminée » avec laquelle Valéry prétend ne rien vouloir affaire. Puisque Valéry introduit de cette manière la notion de « connaisseurs », il faudrait dire qu’il n’y a pas de masse indéterminée mais uniquement des connaisseurs, dans la mesure où un architecte, un médecin, un militaire est tout aussi connaisseur de sa propre spécialité que l’est de la sienne un ouvrier tourneur, un employé de banque, un concierge. Aucune de ces spécialités ne touche de près ou de loin au travail poétique et chacun de ces spécialistes a la même légitimité en tant que public de la poésie, c’est-à-dire qu’ils forment tous à cet égard une « masse indéterminée ».
Tous les spécialistes sont égaux devant le domaine non utilitaire, l’esthétique. Ce domaine requiert cependant lui-même un certain apprentissage, une certaine « culture » qui est la culture du goût, mais précisément cette culture du goût ne s’acquiert par aucune spécialisation utilitaire, par aucun apprentissage spécialisé en dehors de l’esthétique elle-même. Les différences, des hiérarchies en la matière ne peuvent se rapporter à aucune connaissance utilitaire spécialisée de « connaisseurs » dans tel ou tel domaine, mais à la seule culture du domaine esthétique. Les notables cités par Valéry ne pourraient avoir un sens critique redoutable en la matière que s’ils consacraient plus de temps que d’autres aux préoccupations esthétiques. Cela pouvait être le cas aux temps d’une « classe de loisir » mais elle n’existait déjà plus guère à l’époque où Valéry écrivait, et de toute façon sa réflexion ne porte pas sur ces « connaisseurs » en tant qu’ils l’étaient devenus par du temps libre consacré aux préoccupations non utilitaires mais en tant qu’ils possédaient des savoirs spécialisés.
(Nous laissons de côté la mention des peintres dans la liste de Valéry, qui ne fait que montrer l’incohérence du propos général. Nous nous bornerons à dire que gagner sa vie, un fait utilitaire, en étant peintre, activité esthétique, donc, selon notre catégorisation, non utilitaire, n’est pas nécessairement contradictoire : c’est parce que les hommes ont des préoccupations esthétiques non utilitaires que certains peuvent gagner leur vie en alimentant ces préoccupations.)
*
Scientisme et Poésie
« Un poème est pour moi un état d’une suite d’élaborations. Ceux que j’ai publiés sont à mes yeux des productions arrêtées par des circonstances étrangères. Et, gardés, je les eusse transformés indéfiniment. » (Cahiers : Ego scriptor)
Valéry n’a donc pas la notion de perfectionnement, les transformations dont il parle ne visent aucune perfection esthétique. C’est pleinement conforme à (1) sa conception mesquine de l’œuvre comme contingente, où le développement personnel du mortel Paul Valéry est présenté comme l’essentiel, et (2) son scientisme, c’est-à-dire l’idéologie du scientisme en général, pour laquelle, la science étant une synthèse inductive continue qui n’a et ne peut avoir de fin, l’idée même de fin et de finalité est rabaissée autant que possible. Et le (1) découle du (2) : à défaut d’une finalité de l’art explosée par une approche scientiste de l’esthétique, le fait d’écrire devient une simple hygiène, une façon d’exercer des aptitudes le temps d’une vie.
ii
« L’esprit clair fait comprendre ce qu’il ne comprend pas. » (Tel quel I)
Paradoxe médiocre mais significatif : le scientisme, qui est l’idéologie de Valéry, est toujours sceptique. Et les honneurs d’une société scientiste ne sont dus qu’à ceux qui ne pensent rien et le disent.
iii
Les mathématiques seraient plus totales, seraient plus « l’esprit total » que la poésie ! Il y a une complète absence de culture philosophique chez Valéry, qui l’empêche de saisir les limites des mathématiques, la circonscription de leur domaine dans le champ de la pensée humaine. Cet aveuglement précritique est une caractéristique fondamentale de l’idéologie scientiste.
*
Mallarmé : une atrocité sans lendemain. Valéry, son plus fidèle disciple, sans lendemain.
*
« Quand le vers est très beau on ne songe même pas à comprendre. » (Cahiers : Poésie)
Comme si un vers pouvait être beau indépendamment de son sens. Comme si pouvait être dite belle en poésie une simple succession de sons. C’est la musique et elle seule qui est belle par le son sans l’entendement.
*
Dessèchement de la fibre morale :
Un art poétique de squelette
« Je considère le sujet comme aussi peu important à un ouvrage littéraire que le sont les paroles de l’opéra (généralement non saisies par l’auditeur – et toujours purement indicatrices). » (Cahiers : Ego scriptor)
Ce paradoxe est un appauvrissement. Fondé sur une observation juste – le caractère secondaire du sujet dans une œuvre d’art –, il tire une conclusion fausse. L’observation elle-même n’est du reste guère nouvelle : qui peut penser un seul instant que les sujets mythologiques de la peinture et de la poésie classiques sont plus qu’un simple prétexte ? Mais il y a un sujet dans le sujet, et c’est ce sujet-là qui importe, en poésie, plus que les résonances acoustiques ou les autres considérations « scientifiques » d’un Valéry. Ce sujet dans le sujet est la connaissance de l’homme en tant qu’être moral.
ii
« J’aime la majesté des souffrances humaines. »Valéry prétend que ce vers de Vigny « n’est pas pour la réflexion ». Or ce vers est pour le sens moral et, s’il est beau, ce n’est pas parce que majesté et souffrance sont « des mots importants », ce qui ne veut rien dire, mais parce qu’il exprime une vérité morale. Ce vers ne parle pas de « rage de dents » mais des souffrances humaines, c’est-à-dire morales.
iii
Ce scientiste froid répudie l’émotion. Or « l’étalage de l’émotion » n’est pas forcément de l’« impudeur », ce qui est le reproche de Valéry à Musset, qu’il trouve vulgaire. Il existe des émotions proprement morales, conformes à la vocation la plus haute de l’humanité, et les appréciations de Valéry trahissent la sclérose de son sens moral, le dessèchement scientiste de cette fibre chez lui.
iv
Poète ou hygiéniste ? : L’immortel, moyen du mortel
Pour Valéry, l’œuvre n’est pas une fin mais un moyen, et la finalité de l’œuvre est le « développement » de cet individu qui s’appelle Paul Valéry. L’immortel (au sens où l’on parle d’œuvres immortelles) est ainsi un moyen pour le développement fini d’un mortel. En quoi cette conception est-elle plus élevée que « j’écris pour me sentir bien » ? C’est une conception parfaitement méprisable. L’œuvre est le moyen de l’immortalité dans l’Histoire et c’est pourquoi les contingences de la vie de l’auteur ne sont la finalité et son œuvre le moyen de quelque chose dans cette vie que pour les âmes méprisables.
Si Valéry avait parlé d’un développement en vue de la vie après la mort (l’immortel, moyen de l’immortel), le jugement serait évidemment très différent, mais c’était un bel et bon matérialiste de l’école française.
*
Quand Valéry distingue vers trouvés et vers faits, il prétend que sont donnés par Dieu (c’est pour lui une simple façon de parler) ou par la Muse les vers trouvés et que partant de là le poète fait les autres vers. Mais un vers n’est jamais trouvé par quelqu’un qui n’est pas familier avec la contrainte : il faut connaître les règles pour savoir qu’un vers est un vers. Par conséquent, même ce donné (ce « trouvé ») résulte d’un apprentissage et d’un travail, d’un « faire » préalable.
*
L’idée d’un écart entre une pensée et le résultat dû à la règle est fausse : il n’y a d’écart qu’entre une conception informe et une forme. La différence entre la prose et la poésie est que la prose produit de la forme dans la considération de l’utilité, tandis que la poésie produit la forme pure et c’est pour cela qu’elle a besoin de règles plus complètes et contraignantes, parce que l’utilitaire occupe le milieu entre l’informe et la forme.
La forme pure est l’Idée platonicienne. On ne l’atteint pas dans la langue utilitaire, et la langue ne peut véritablement cesser d’être utilitaire (tout en se hissant hors du mode par défaut de l’écriture automatique) que par une contrainte gratuite du point de vue de l’utilité. (Cette contrainte n’est d’ailleurs pas absolument gratuite puisqu’on trouve plus gratuit, et absurde, comme de n’employer jamais la lettre « e », par exemple. La contrainte poétique ne supprime aucune des ressources de la langue.)
*
Valéry pense que s’il avait écrit en prose il aurait produit des beautés que la contrainte du vers ne lui a pas permis de produire. Or c’est ce qu’un poète ne saurait dire, parce que le poète sait qu’une telle idée est fausse.
*
L’art poétique du behavioriste Paul Valéry, La Mettrie au petit pied, est une faible pensée matérialiste appliquée à la poésie : « idée atomique » de Mallarmé, « la matière littéraire qui est langage », « par analogie avec la chimie »…
Son « absence de culture scientifique » fut une gêne pour ce que voulait faire Mallarmé ! Toute la scientificité du monde ne sert ici de rien : elle n’est qu’utilitaire, empirique. Les formes pures sont métaphysiques.
*
Un médiocre acousticien
« Dans le vers c’est la résonance qui importe. Le langage en tant que résonance. » (Cahiers : Poésie)
Soit Valéry parle de la notion physique de résonance et il rabaisse alors le vers à une question de mécanique empirique, soit il entend autre chose et c’est alors du charabia recourant à des notions hétéroclites. Mais c’est bien la réalité de l’art poétique de Valéry qu’il tend à réduire la poésie à une branche de l’acoustique.
Or, même comme mécanicien-acousticien, Valéry est médiocre.
Il semble que ce soit lui le responsable de la fixation des commentateurs contemporains sur l’assonance et l’allitération. La « poésie pure » que Valéry cherchait à créer manquait nécessairement de fond (le réel concret est impur), les jongleries formelles prenaient donc la première place et pour ces jongleries la rime offrait le principe à étendre, celui de la « résonance », qu’il produirait alors en écrivant et récrivant ses vers de façon que « résonnent » entre elles des voyelles et des consonnes. Travail absurde et contraire à l’euphonie, laquelle demande la plus grande variété de sons possible, c’est-à-dire à supprimer des résonances plutôt qu’à en rajouter. Les résonances excessives introduisent de la monotonie et de la lourdeur.
La résonance à la rime est toujours suffisante dans un vers jusqu’à l’alexandrin de douze syllabes (c’est le savoir légué par la tradition française) ; toute autre résonance sacrifie l’euphonie, et ce sacrifice : 1) n’est permis que parce que toute langue comporte un nombre limité de phonèmes et que des résonances sont donc inévitables, et 2) n’est souhaitable, en tant que figure de style, que pour créer un effet déterminé. Dans le célèbre vers de Racine, les serpents sifflants sont présents par le son sifflant des « s » accentués. Or on aurait tort de croire que le vers n’est pas venu naturellement à Racine pendant l’écriture et qu’il a dû beaucoup y réfléchir pour le produire. On aurait tort parce qu’une langue présente un certain caractère onomatopéique : le serpent siffle, en français, plutôt que miaule, parce que « siffler » est une approximation onomatopéique d’un sifflement tandis que « miauler » l’est d’un miaulement. Autrement dit, il n’y a pas d’allitération plus naturelle et nécessitant moins de travail que le spontané « serpent siffle ». Qu’il faille louer Racine d’avoir renforcé dans son texte ce trait de la langue naturelle, au détriment de la langue poétique qui demande quant à elle, à l’intérieur des vers résonnant entre eux par les rimes, la plus grande variété, est en réalité parfaitement douteux au point de vue de l’art.
Quant à ceux qui se livrent à ce genre de petites constructions dans le vers « libre », ils sont au plus haut comiques car le vers était dit libre parce qu’on prétendait avoir fait litière des contraintes. Or ce n’est pas une liberté que de s’astreindre à l’ajout d’assonances et allitérations, même si cette contrainte-là n’obéit à aucune règle prédéfinie (sinon le principe primitif « plus y en a, mieux ça vaut »). C’est une pure et simple absurdité qui nécessite, du côté du récepteur, un professeur de lettres contaminé par les Cahiers de Paul Valéry. En réalité, pour trouver des assonances et des allitérations, il suffit d’ouvrir le journal : quand on se met à chercher l’inévitable, on est sûr de ne jamais être déçu mais aussi, et de ce fait, ce genre de recherche n’a aucune valeur.
Voyez de même ces ingénus commentateurs ingénus qui parlent de leur poète comme d’un pourfendeur de formes désuètes, carcans, corsets, quand ce poète est par exemple Victor Segalen qui, dans ses Odes, remplace l’alexandrin 6+6 par un alexandrin 5+7… Il est certain que cet alexandrin 5+7 est une nouveauté, mais qu’un tel remplacement d’une forme imposée par une autre présente le moindre intérêt, c’est ce que le commentateur est bien en peine d’expliquer. Quel commentateur dira jamais comment un poète a pu en venir à la haine (c’est ce que prétend le commentateur) d’une forme 6+6 en raison d’une préférence pour une forme 5+7 ?
Nota Bene. Quand nous parlons du langage poétique opposé au langage courant, nous nous plaçons au point de vue de Valéry lui-même, qui dit avoir recherché la difficulté dans son activité littéraire et pour lequel, par conséquent, une langue littéraire se distingue forcément de la langue courante en raison d’une difficulté la produisant. (Recherche de difficultés qui ne l’a pas empêché de publier et republier des vers faux, dans l’Album de vers anciens, qui avaient d’abord paru en revue.)
*
« Un ouvrage littéraire se propose comme une spéculation linguistique » : c’est de l’autisme. Et cet autisme est devenu la marque de l’exégèse littéraire.
*
On rend célèbre celui qui, dans son Monsieur Teste, dit qu’il ne faut pas le devenir, parce que c’est ce que veulent entendre ceux qui ne le peuvent.
*
« La syntaxe est une faculté de l’âme. » (Tel quel I)
Cela n’avait pas été relevé avant Valéry parce que c’est la moins importante des facultés de l’âme.
*
Les arguments du scepticisme philosophique sont tout aussi rigoureux que la science, ses paradoxes sont insolubles, mais n’empêchent pas la science d’obtenir des résultats. Cela s’explique par l’idéalisme transcendantal. La vérité du scepticisme philosophique, c’est qu’un matérialiste ne peut en effet rien connaître. C’est ne rien connaître que ne pas connaître le tout car on ne peut connaître les parties que par le tout qu’elles forment et qui commande leur existence de parties. Or pour le matérialisme la connaissance est la science, une synthèse inductive continue.
Prenons ce que dit Valéry de l’esprit « capable de saisir la complication de son cerveau » et qui est « plus complexe que ce qui le fait être ce qu’il est » (Tel quel I). Valéry veut dire que le fonctionnement empirique du cerveau est plus complexe que la pensée, et c’est vrai parce que le monde des objets, la nature est une synthèse en cours dans l’intuition et que cette synthèse s’opère sur une échelle métrologique infinie dans toutes ses directions et dimensions. C’est justement pourquoi la nature n’est pas le domaine propre de la raison prééminente, laquelle est la raison pratique morale.
*
Une exégèse scientifique, c’est-à-dire l’application de la méthode scientifique à la poésie, à l’esthétique, relève du stade précritique de la pensée : son produit est aussi vain et aussi stérile que la vieille métaphysique précritique. La Critique de la faculté de juger, troisième et dernier volume de la Critique de Kant, a précisément été écrite pour mettre en garde contre un tel travers.
*
Des réflexions critiques antérieures sur la pensée de Valéry se trouvent à Philosophie 7 : « Spectacle de Variétés : Paul Valéry ».
Philosophie 7 : Gnomique
La Volonté de puissance
Dans La volonté de puissance, Nietzsche pronostique l’avènement et le triomphe en Europe du bouddhisme, une forme de parachèvement du nihilisme : « la ‘religion de la pitié’, préparation au bouddhisme ». Nietzsche réagissait à Schopenhauer. Telle est la racine du courant de pensée völkisch spécifiquement anti-bouddhiste : « La croisade des moines mendiants », etc., qui se comprend difficilement hors de ce contexte, vu la quasi-inexistence d’un mouvement bouddhiste en Allemagne et en Europe à l’époque.
ii
Nietzsche est convaincu que le darwinisme pose le progrès des espèces.
iii
« Ce qui veut se maintenir dans la puissance flatte la populace », donc la volonté de puissance implique de flatter la populace ? Nietzsche a-t-il adopté la conduite qu’il préconise ?
*
Quand on ne pense pas, on parle ; autrement on écrit.
*
L’expérience possible est entièrement déterminée (nature), c’est-à-dire qu’il n’y a de possible dans l’expérience que ce qui est déterminé (selon une causalité naturelle). La liberté de l’homme ne fait donc pas partie de l’expérience possible. Mais l’expérience possible n’a elle-même de réalité que pour la raison théorique. L’expérience subjective transcendantale, en tant qu’esprit libre, se vit comme entièrement séparée de la nature.
*
L’insociable sociabilité : pensée Tetris ? Nous vivons de toute évidence en société, mais il nous en coûte beaucoup.
*
Chez Schopenhauer, la frontière entre le génie et le saint n’est pas des plus claires, ni celle entre le philosophe et le génie. Une piste peut-être : Platon est un génie, Aristote un philosophe.
*
La formule de Schopenhauer selon laquelle le monde matériel est conditionné par « les fonctions de notre cerveau » (Le Monde comme volonté et comme représentation : Suppléments au Livre I) se heurte à l’objection de Lénine : le cerveau est matériel (Voyez Le kantisme devant le matérialisme dialectique de Lénine x). La réponse à l’objection doit éviter de supposer le monde matériel. La volonté, donc, se matérialise, se donne un support matériel. Le support matériel de la connaissance est le cerveau : c’est le support matériel d’un sujet connaissant non objectal. Le sujet n’est pas matériel. Si le support du sujet connaissant est matériel, c’est que la volonté s’est matérialisée, s’est objectivée. La chronologie empirique des phénomènes est à la fois fictive et universelle, elle n’existe que pour une subjectivité formelle.
*
Ce n’est pas moi qui ai fait la loi et ce n’est même personne car tout le monde est pour la liberté, la main sur le cœur. Un gros joufflu arrive et me dit : « La loi protège la liberté. » Il croit que, parce qu’il ne parle pas anglais, personne ne le parle, mais les États-Unis sont un pays libre, la France un pays de gros joufflus.
*
Le bruit est en train de détruire l’intelligence.
*
La technique est utile au niveau des sous-espèces antagonistes mais la notion d’utilité ne prévaut plus au niveau de l’espèce entière. La technique est inutile pour l’espèce dans la mesure où il est complètement indifférent à celle-ci que telle ou telle de ses sous-espèces extermine toutes les autres (ce qui est le seul but de la technique : la guerre). En d’autres termes, il m’est utile de l’emporter sur mon ennemi (de même espèce mais d’une sous-espèce différente) grâce à la technique mais le résultat est indifférent à l’espèce elle-même, la technique est donc inutile à celle-ci. Il n’y a pas lieu de croire que l’espèce requiert la supériorité des plus intelligents (la sous-espèce la plus intelligente) définis comme les plus avancés dans la technique, car tous les moyens de supériorité possibles se valent pour l’espèce et sont validés par elle. Que la technique devienne le seul critère de hiérarchisation entre les sous-espèces humaines (de quelque manière qu’on cherche à distinguer ces dernières, nations, civilisations – le « choc des civilisations » –, races…) ne rend pas la technique utile à l’espèce.
*
Le « premier nombre transfini » (Cantor) apportant un soulagement à notre esprit (Delachet, L’analyse mathématique), je propose de l’appeler Dieu, car il remplit la même fonction, tout aussi arbitrairement, comme la tortue portant le monde dont riait déjà Voltaire (car elle n’était, elle, portée par rien).
*
La réponse de Socrate à Ménon est la métempsycose parce que Socrate voulait imposer la notion d’âme. (Voyez Cours de philo 4 : Que la connaissance soit un ressouvenir… ici)
*
Le boulevard Saint-Michel donne sur le quai des Orfèvres et sur le boulevard du Palais. Les cafés autour de la fontaine Saint-Michel ne sont pas le monde de la culture mais le monde qui l’étouffe.
*
Spectacle de Variétés : Paul Valéry
Valéry manque de culture philosophique, c’est-à-dire de véritable culture. Le finalisme, qu’il veut « licencier » faute de penser que l’on puisse y appliquer autre chose que « l’imagination pure » (Variété I), est amplement analysé dans la Critique de la faculté de juger de Kant et autrement plus en profondeur que par Poe qui est la source des quelques réflexions de Valéry. La Critique de la faculté de juger est la première œuvre de philosophie des sciences naturelles (non théologique) d’orientation holiste, systémique, organiciste (insuffisance du principe d’explication mécaniste).
ii
Dans Variété I, Valéry se livre à une puérile discussion de philosophie des sciences d’où sont absents ceux qui ont pensé sur ces questions. Or « on » ne pense rien de l’univers, contrairement à ce qu’affirme Valéry ; ce sont des penseurs qui ont pensé ces choses, et c’est donc leur pensée qui doit être discutée, non celle d’un « on » inexistant. La pensée de cet « on » ici décrite peut en réalité se rattacher à la philosophie de tel penseur ou de tel autre, qui lui a proprement donné forme, et faire passer ce philosophe pour un « on » est pure et simple balourdise.
iii
Dans un hommage funèbre à Proust (V. I) se trouve l’aveu que Valéry n’a presque rien lu de cet écrivain si « grand » dont il écrit l’hommage inspiré…
iv
Mallarmé se mit un jour à divaticiner, à vaticiner et divaguer tout en se prenant pour une diva. Et ça marche ! Le Hegel de la poésie.
Valéry vénère ce qu’il ne comprend pas : la science, faute de l’avoir étudiée, et Mallarmé, qui dans sa seconde période ne sera jamais lisible.
Moins un auteur est lisible, plus il est « conférençable » : « qui proclame un Dieu aussi puissamment qu’il le nie » (Variété II).
v
L’« auteur difficile » se heurte au ressentiment de ceux qui ne peuvent le comprendre, nous explique Valéry, en défense de son ami Mallarmé. Soit. Mais Valéry condamne aussi l’obscurité dans une œuvre littéraire : « L’obscurité, d’une part ; l’inanité, de l’autre ; le vague excessif, l’absurde, la singularité personnelle exagérée, tous ces dangers qui ne cessent de veiller étroitement autour des ouvrages de l’esprit menacent spécialement les poèmes et les sollicitent vers les abîmes de l’oubli. » (V. II : Passage de Verlaine) Or qu’est-ce qui rend Mallarmé difficile, sinon son obscurité ?
vi
L’emphase sur « l’univers des mots » (V. II, folio essais p. 289) et tutti quanti, mais même celle sur « l’univers des idées » au sens où Valéry l’entend (même page), à savoir l’univers des concepts abstraits plutôt que des Idées platoniciennes, intuitionnables, est au point de vue schopenhauerien où je me place, pathétique. C’est l’intuition des Idées qui fait la poésie, et non les mots, la langue, la parole, cette petite excroissance à la surface du monde.
vii
Les philosophèmes tirés de la pensée scientifique n’en imposent qu’à ceux qui ne connaissent ni la philosophie ni les sciences. Valéry en fait volontiers usage.
viii
Lire Valéry est de la paresse.
*
Le muet du sérail comme intellectuel.
*
Les variétés d’atomes se distinguent les unes des autres par la masse du noyau (et la charge). La masse étant exprimée par une valeur numérique, l’atomisme revient à dire qu’une masse ne peut prendre que des valeurs discrètes, alors qu’une masse peut prendre a priori une valeur aussi proche de zéro que l’on veut. Dans un atome le nombre d’électrons est égal au nombre de protons du noyau, pour l’hydrogène 1, etc. Donc, l’atome d’hydrogène est d’hydrogène parce que sa masse = (correspond à) e (1 électron) + 1 proton. L’atome de 2 électrons/protons (hélium) est ce qu’il est parce que sa masse est double. Les molécules sont des combinaisons d’atomes distinguées par leurs masses. La molécule d’eau H2O a deux atomes de masse x et un atome de masse y qui se combinent (sans se fondre l’un dans l’autre). Les atomes sont rangés sur une échelle de masse, de 1 (hydrogène) à 92 (uranium). Ce qui distingue l’uranium de l’hydrogène, c’est qu’il a une masse 92 fois plus élevée – en réalité deux critères : le numéro atomique Z (lié à la charge) et le numéro de masse A. Si Z et A sont dans un rapport constant, on peut ramener la différence entre atomes à une seule valeur. C’est de cette différence (disons) de masse qu’on déduit des éléments chimiques, qui ne sont ainsi irréductibles l’un à l’autre que par une différence qui ailleurs n’a aucune pouvoir de discrimination fondamentale, une différence de masse ; c’est-à-dire que si l’on appliquait à la masse dans le tableau de Mendeleïev le traitement qu’on lui réserve ailleurs, on ne pourrait point parler d’éléments, tandis que là qui dit masse différente dit nature différente (deux éléments distincts).
*
Philosophie politique
En Thaïlande, la participation électorale est moins élevée à Bangkok, la capitale, que dans le reste du pays (Pierre Fistié, La Thaïlande). À méditer. Ce sont les populations les moins éduquées qui votent le plus : les plus éduqués rejettent le patronage et le clientélisme électoraux.
ii
Le sujet n’est pas de prévenir les « étroites considérations partisanes » dans un comité parlementaire mais d’empêcher que la classe politique agisse comme un groupe d’intérêts communs contre les libertés publiques et individuelles, et la considération de ce problème conduit à écarter le recours à un comité parlementaire, fût-il équitablement transpartisan, et requiert le juge indépendant.
iii
L’independant counsel est aux États-Unis un procureur privé hors du « parquet » fédéral. Même en admettant que l’attorney general américain soit purement et simplement l’équivalent d’un procureur général français, où est l’independant counsel français qui réponde à la même problématique (affaires « politiques » sensibles) que cette institution en Amérique ?
iv
Les juges des États, élus (sauf dans dix États), sont « souvent assez médiocres » selon André Tunc (Le droit des États-Unis, 1974), et moi je dis que ce sont les juges français qui sont médiocres, comme tout ce qui sort formaté d’une école : juges scolastiques.
Ce point de vue laissant entendre que les juges sont médiocres parce qu’élus, que le vice est dans l’élection, il faut étendre la conclusion à toute la classe politique. Ce devant quoi, du reste, Tunc ne recule pas s’agissant des représentants du Congrès, parlant sans ambages de leur « médiocrité » (p. 44).
Par ailleurs, quand on lit que le droit anglais est « un droit très technique », on veut rire. Le droit français ne l’est pas moins. Les chinoiseries sont belles et bonnes chez nous mais elles disqualifient le droit des autres ?
v
La souplesse du « gouvernement de cabinet » (du régime parlementaire, opposé au régime présidentiel) est annulée en France par l’institution du Président de la République : le gouvernement peut changer mais au fond par là rien ne change, puisque le principal titulaire du pouvoir exécutif reste le même jusqu’au terme prescrit. Nous n’avons que l’apparence de cet avantage (c’est seulement en cas de cohabitation que le pouvoir exécutif principal passe au Premier ministre).
En régime parlementaire, le Premier ministre peut être démis par la majorité sans motif. Un Édouard P. n’a pas été remplacé par un Jean C. en raison de manquements, la majorité (dans les faits, le Président) l’a remplacé sans motif parce qu’elle a considéré que C. était davantage l’homme de la situation que P. dans la situation présente et/ou à venir. A contrario, dans un régime présidentiel, comme aux États-Unis, le Président est nommé pour une durée déterminée et la majorité ne peut le remplacer sans motif (les motifs sont constitutionnellement énumérés et tiennent à des manquements ou impossibilités d’exercer). Les Britanniques insistent sur cet avantage du système parlementaire, avec des exemples tirés de l’histoire, notamment quand le Parlement britannique a remplacé un Premier ministre par un autre au moment de la guerre de Crimée, parce que Hamilton-Gordon n’avait supposément pas la même étoffe que Palmerston pour conduire une guerre : remplacer un « Quaker » par un « pugiliste », selon les mots de Bagehot.
Pour Bagehot (The English Constitution), il s’agit de pouvoir changer les hommes, les capacités, en dehors du scrutin établi à intervalles fixes. En France, un tel changement n’est guère possible : ou bien le gouvernement change de camp ou bien le Président reste l’exécutif principal, et même s’il peut entendre la nécessité de changer de politique les nécessités du moment pourraient impliquer en l’occurrence que ce soit lui qui soit changé. Autrement dit, notre système est faussement mixte.
vi
« They [German functionaries] are under a semi-military discipline. In Bavaria, for instance, the superior civil functionary can place his inferior functionary under house-arrest, for neglect of duty, or other offence against civil functionary discipline. In Wurtemberg, the functionary cannot marry without leave from his superior. Voltaire says somewhere, that, ‘‘the art of government is to make two-thirds of a nation pay all it possibly can pay for the benefit of the other third.’’ This is realised in Germany by the functionary system. The functionaries are not there for the benefit of the people, but the people for the benefit of the functionaries. (…) In France, at the expulsion of Louis Philippe, the civil functionaries were stated to amount to 807,030 individuals. This civil army was more than double that of the military. In Germany, this class is necessarily more numerous in proportion to the population, the landwehr system imposing many more restrictions than the conscription on the free action of the people, and requiring more officials to manage it, and the semi-feudal jurisdictions and forms of law requiring much more writing and intricate forms of procedure before the courts than the Code Napoleon. » (Walter Bagehot, The English Constitution, 1867)
La bureaucratie allemande pire que la bureaucratie française ! Ainsi, quand Max Weber critique le spoils system américain comme contraire à l’État moderne, et quand avant lui Hegel fait de l’État bureaucratique un monument de rationalité, « le rationnel en soi et pour soi », ils le font en tant que porte-parole de la hideuse bureaucratie allemande.
A contrario, les Anglais n’ont pas, selon Bagehot, le préjugé bureaucratique, le culte de l’employé, du Beamstenstaat, tandis le culte de l’argent, potentiellement nuisible à la culture des plus hautes facultés de l’esprit et qui découle de leur absence de préjugés envers les affaires, est tenu néanmoins en respect par une aristocratie héréditaire maintenue en tant que force sociale. (Du moins à l’époque où Bagehot écrivait.)
vii
L’idée de F. D. Roosevelt était que l’État doit contrecarrer l’injustice sociale engendrée par les intérêts privés égoïstes. Pour un socialiste, cette position n’a aucun sens car l’État capitaliste est au service des intérêts privés, du capital. Du point de vue socialiste, l’idée de Roosevelt consistait donc à créer un État capitaliste en Amérique, où il existait bien une société capitaliste mais pas encore d’État bureaucratique, structure indispensable au capitalisme avancé.
viii
Il y a deux façons pour l’esclavage d’être dans un texte constitutionnel : il peut y être toléré (et alors on peut l’abolir sans que ce soit inconstitutionnel) ou il peut y être garanti (et alors son abolition est inconstitutionnelle). La discussion concernant le fameux arrêt Scott v. Sandford est donc, non pas que le juge Taney de la Cour suprême ait, comme on le dit, vu l’esclavage dans la Constitution, car l’esclavage y était, mais qu’il l’y ait vu comme garanti plutôt que toléré.
*
Il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’un Français moyen connaît mieux le droit américain que le droit français, en raison du cinéma, et qu’en conséquence il se pense plus libre qu’il n’est.
*
De la démocratie en Amérique
Le fonctionnaire élu ne peut être soumis à une hiérarchie administrative. Pour les crimes, il est jugé par les tribunaux ordinaires, pour les fautes administratives par un tribunal « administratif » (la cour des sessions : voyez le paragraphe suivant), pour son zèle il est soumis à l’élection.
Il n’existe pas de ministère public près la cour des sessions. 1/ La tâche est confiée au grand jury du comté. 2/ Certains délits doivent être poursuivis d’office. 3/ Un particulier peut être accusateur et, à ce moment-là, il touche une partie de l’amende si une amende est prononcée.
ii
Ce qu’écrit Tocqueville de l’administration du Québec par la France est trop humiliant pour être rapporté sur un blog en français.
iii
Au moment où Tocqueville écrit, le prix de la main-d’œuvre en Amérique est plus élevé qu’en Europe. Ce fait étayerait l’idée de sélection favorable à l’Amérique (Jack London) : les meilleurs ouvriers européens auraient quitté le vieux continent pour un meilleur salaire et n’auraient donc pas été, comme dans ma contre-hypothèse provisoire, évincés du marché européen, les moins bons prenant au contraire les places laissées vacantes en Europe.
iv
Les faits semblent indiquer que les États abolitionnistes craignaient l’esclavage comme une pépinière de noirs sur le continent américain, qu’ils s’opposaient à l’esclavage par racisme.
« Non seulement l’Ohio n’admet pas l’esclavage, mais il prohibe l’entrée de son territoire aux Nègres libres, et leur défend d’y rien acquérir. »
« Les États où l’esclavage est aboli s’appliquent ordinairement à rendre fâcheux aux Nègres libres le séjour de leur territoire ; et comme il s’établit sur ce point une sorte d’émulation entre les différents États, les malheureux Nègres ne peuvent que choisir entre des maux. »
« Il existe une grande différence entre la mortalité des Blancs et celle des Noirs dans les États où l’esclavage est aboli : de 1820 à 1831, il n’est mort à Philadelphie qu’un Blanc sur quarante-deux individus appartenant à la race blanche, tandis qu’il y est mort un Nègre sur vingt et un individus appartenant à la race noire. La mortalité n’est pas si grande à beaucoup près parmi les Nègres esclaves. »
*
Le Test de Descartes
Le fameux test de Turing est en fait le test de Descartes, la refonte d’un critérium imaginé par ce dernier, qui décrit dans le Discours de la méthode un test permettant de distinguer d’un homme une machine à forme humaine, par deux moyens : 1/ la machine ne peut répondre par la parole « au sens de tout ce qui se dira en sa présence » (seulement à quelques-unes des paroles dites), et 2/ son action manquant de la raison, « instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres », elle montrerait par certaines de ses actions qu’elle n’agit point par connaissance mais « seulement par la disposition de [ses] organes ».
*
Le Discours de la méthode est écrit contre « l’école ».
*
Kierkegaard : l’adhésion va au nombre – au nombre seulement.
*
Le concept de l’angoisse† : chaque individu recommence da capo (éd. Tel : pp. 187, 192n, 194 [+ 237 pas complètement da capo]). C’est pourquoi : Der Geist.
(Il faut suivre : cherchez Der Geist dans Les Pensées d’un homme-bureau, PDF disponible en Table des matières.)
† Dans ce livre, les intuitions géniales de Kierkegaard sont encore enserrées dans la forme hégélienne, dans la philosophie d’université.
*
Les films à petit budget ont peu de dialogues (même s’ils ont peu d’action car l’action coûte cher), alors que les dialogues ne coûtent rien. Les producteurs visent un public international de salles d’art et d’essai, et comme il n’y a pas de budget pour doubler ces films ils sont forcément sous-titrés ; or personne ne peut entendre de longs dialogues dans une langue qui n’est pas comprise à l’oreille sans s’impatienter, parfois jusqu’au malaise. C’est la raison, je crois, du paradoxe de tant de films muets à l’ère du cinéma parlant. Et c’est pourquoi ces films sont en général sans intérêt, car les idées qui pourraient les rendre intéressants se transmettent par des dialogues, comme dans les pièces de théâtre, qui ne sont faites que de dialogues. C’est pourquoi aussi, alors qu’une pièce de théâtre est de la littérature, on ne parle pas de « cinéma littéraire » mais d’« art et essai ».
*
Cédar et Dhaïda, les personnages de La chute d’un ange de Lamartine, sont le prototype de Tarzan et Jane. Elle lui apprend à parler : « leurs lèvres mille fois les redirent [leurs noms] ensemble » Ils trouvent refuge dans les branches des arbres, leur nid d’amour : « Il craignait que le sol ne lui fût une insulte… verte soupente ».
*
Ils appellent Iron Man pour les sauver d’Irony Man.
*
Tout ce que vous direz d’intelligent pourra être retenu contre vous.
*
Baudelaire
L’« horreur de l’ennui », un leitmotiv de Baudelaire, est incompréhensible chez un homme d’esprit.
ii
Any Where Out of the World : Baudelaire est un précurseur du titre anglais. Et le recueil lui-même, Le Spleen de Paris : un sentiment typiquement anglais, dans la capitale française.
iii
Dans Les Maîtresses, Baudelaire appelle la parlerie des viveurs sur les femmes une banalité : il a lui-même contribué à introduire la banalité dans la poésie… C’est la meilleure définition de sa modernité dans ce qu’elle a d’« osé ». (La vraie modernité, c’est Rimbaud, nietzschéen.) De même, il a sacrifié à la « scatologie » du goût français† : c’est là sa principale innovation peut-être. Il faut s’en tenir à Schopenhauer : tout cela n’avait pas à entrer dans l’art et où cela s’introduit ce n’est plus de l’art mais la banalité. Autrement dit, le vrai juge de Baudelaire, ce n’est pas le magistrat Pinard mais le serviteur de l’art, qui n’a même pas le droit de compatir.
La modernité littéraire de Baudelaire n’est pas littéraire : c’est la banalité du non-art entrée dans l’art. Ce n’est pas là que Baudelaire est artiste. Rimbaud, qui n’a pas fait carrière dans les lettres, est plus conforme à l’éternelle réalité de l’art dévoilée par Schopenhauer.
† « Le Français est un animal de race latine ; l’ordure ne lui déplaît pas dans son domicile, et en littérature il est scatophage. Il raffole des excréments. Les littérateurs d’estaminet appellent cela le sel gaulois. » (Mon cœur mis à nu)
*
Les gens de lettres n’ignorent rien de ce qu’il est absolument oiseux de savoir.
*
Les mauvais poètes sont l’alibi du bourgeois pour étouffer les bons poètes dans ses fils et son entourage. C’est pourquoi il publie et subventionne les mauvais poètes.
*
Hugo, le chantre de la masculinité toxique, est sauvé du cynisme par sa bêtise.
*
Beaucoup d’amis : ça se sent.
*
Influence subliminale. Il me semble rétrospectivement que l’impact de lectures anciennes (le Traité du désespoir, Alain…) fut plus important de beaucoup que ce que l’effet immédiat pouvait laisser attendre ; pour le Traité, pas mal d’ennui, le survol d’une bonne partie du livre en pensant à autre chose, comme si cette lecture inattentive devait, ainsi que le prédit la théorie subliminale, avoir plus d’effet qu’une lecture serrée. Il existerait donc quelque chose comme comprendre subliminalement.
*
Le talisman contre le despotisme asiatique, qui est un despotisme des États établis sur de vastes territoires, est la structure fédérale. Or c’est cette structure qui force à déroger au principe « un homme une voix ».
*
The Human Tamagotchi.
*
Les langues qui modifient, parfois sensiblement, la racine des mots selon le genre, le cas, etc. (suédois, islandais…) sont-elles désavantagées dans les moteurs de recherche sur internet (on ne trouvera pas des pages pertinentes en cherchant une forme du mot plutôt qu’une autre, par exemple) ?
*
Les micro-économistes américains manquent de déontologie en refusant de rendre à Vilfredo Pareto – en raison, je suppose, de ses liens avec le fascisme italien – l’hommage qui lui est dû.
*
Il y a un usage animal et un usage humain de l’intelligence. L’usage animal est pratique, l’usage humain théorique (esthético-théorique).

