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Réexamen de la relation entre Verlaine et Rimbaud

D’abord il y eut une publication de citations sur mon blog, après relecture d’Une saison en enfer.

Rimbaud inconnu : L’Ascétique

Citations tirées d’Une saison en enfer (c’est nous qui soulignons dans les citations) :

i

« À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu’il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d’une de leurs autres vies. – Ainsi, j’ai aimé un porc. »

« J’ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l’occasion d’une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd’hui qu’elles sont si peu d’accord avec nous. »

« N’est-ce pas parce que nous cultivons la brume ? Nous mangeons la fièvre avec nos légumes aqueux. Et l’ivrognerie ! et le tabac ! et l’ignorance ! et les dévouements ! – Tout cela est-il assez loin de la sagesse de l’Orient, la patrie primitive ? Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s’inventent ! »

« Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan ! »

ii

Rimbaud, l’anti-Verlaine

*

Il y eut ensuite mon poème Le pèlerinage de Rimbaud à La Mecque dans le recueil Le zircon et le nard (en ligne ici). Dans ce poème je suppose une conversion de Rimbaud à l’islam en Afrique, plus exactement à Harar en Éthiopie, et je fais précéder le poème de cette note savante :

« Perahu mabuk kemudi gila (Pantoun malais : « Bateau ivre, gouvernail fou… » Le père d’Arthur Rimbaud, le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud, était un orientaliste arabisant de quelque réputation, qui traduisit le Coran. Sa bibliothèque pouvait bien comporter un recueil de pantouns malais, par exemple dans les traductions françaises de Dulaurier de 1845.) »

*

Enfin, il y eut des échanges avec Marie-Christine Guidon (qui est déjà sur ce blog comme auteur d’une présentation de mon recueil La Lune de zircon) au sujet d’une note de lecture qu’elle publie dans le n° 185 de la revue Florilège, sur La constellation Rimbaud par Jean Rouaud. J. Rouaud est un de ces innombrables maîtres de l’autofiction qui reste le seul genre de fiction possible dans un pays entièrement purgé de toute forme d’imagination, l’autre possible étant l’essai pour rendre l’hommage de la décadence à la littérature digne de ce nom, en essayant par-là de se revendiquer d’une filiation qui fait entièrement défaut. En fait de constellation, il s’agit d’une analyse biographique plutôt que littéraire de Rimbaud. Alors que, si on leur demandait leur avis, nos auteurs de romans à clés (romans de gare) prendraient tous le parti de Proust contre Sainte-Beuve, ils semblent incapables de voir dans Une saison en enfer autre chose qu’un roman à clés dans le genre qu’ils savent écrire, et c’est dans un pays de proustiens autoproclamés que la critique paparazzi fleurit comme colchiques dans les prés. Mais lire la poésie de Rimbaud par le prisme du roman de gare n’est permis qu’à ceux qui écrivent eux-mêmes de la littérature de gare, ce qui est, je le concède, à peu près toute la littérature française actuelle, littérature de basse époque. Voici donc le nécessaire réexamen, tant attendu des âmes droites, de la doxa produite sur l’un de nos plus grands poètes, Arthur Rimbaud, par cette sous-littérature primée et momifiée en académies ferroviaires.

Je remercie Marie-Christine Guidon (ci-dessous Marie-Christine G.) de me laisser publier ici une partie de sa correspondance ainsi que des citations de son article.

I

Merci, Marie-Christine, pour cet envoi. J’ai retrouvé votre excellente plume dans cette note de lecture intéressante sur Rimbaud, qui semble être un compte rendu fidèle de la synthèse de Jean Rouaud. Je vois pour ma part dans cette synthèse une forme de doxa que ma récente relecture d’Une saison en enfer me conduit à remettre en cause, au-delà du pèlerinage à La Mecque que j’impute à Rimbaud en manière de plaisanterie plus qu’autre chose, bien que l’hypothèse qu’il se soit converti à l’islam lors de sa « seconde vie » ne soit pas de moi mais est une reprise, à vrai dire un peu plus catégorique, d’une conjecture donnée jusque-là comme simplement possible. Le point central de cette spéculation est Harar, quatrième ville sainte de l’Islam, cardinale dans cette seconde vie de Rimbaud et où l’accréditation de l’Ambassade de France que vous évoquez (« négoce d’armes avec l’accord de l’Ambassade de France, café moka, cuir, ivoire et même casseroles ») était sans doute un bien mince sauf-conduit et une recommandation très douteuse localement. Du reste, l’idée de Rimbaud en agent de l’administration coloniale, qui serait sous-tendue par une excessive insistance sur ses liens avec cette administration, manquerait la véritable nature de cette seconde vie, celle d’aventurier. Peut-être faut-il avoir lu les récits largement autobiographiques, et plus tardifs, de Monfreid situés dans cette même aire géographique pour comprendre que les liens de Rimbaud avec la France devaient être fort ténus. La meilleure recommandation qu’il pouvait avoir, avec ce statut d’aventurier, était donc l’islam, et de l’intérêt objectif à l’idée qu’il l’ait entendu et mis en pratique il n’y a qu’un pas.

Je suis d’accord avec vous sur les compromis que devait faire l’aventurier Rimbaud et c’est justement pourquoi, entre autres, je le crois capable de prononcer la profession de foi musulmane à Harar si cela pouvait arranger ses affaires. Surtout si, comme on le dit, il participait au trafic d’esclaves, une activité pour laquelle non seulement il ne pouvait guère obtenir d’agrément de l’administration française mais qu’il devait au contraire conduire à l’insu de cette dernière, sauf à supposer que la France eût aboli l’esclavage (en 1848) tout en délivrant des agréments commerciaux pour ce trafic ou en laissant ses nationaux le pratiquer en dehors de son territoire, ce qui serait de mauvais goût, mais en même temps tellement politique.

En outre, le père de Rimbaud n’est pas seulement « l’absent » un petit trop récurrent dans cette iconographie dogmatique que je dénonce, c’était aussi un savant, ce qui est un peu moins connu, et c’est très extraordinaire à mes yeux car c’est passer sous silence des travaux intellectuels qui, même s’ils n’étaient pas en soi particulièrement distingués (ce que j’ignore), n’en témoignent pas moins d’une ambition au regard des choses de l’esprit dont peu d’hommes dans l’ensemble témoignent. Que le capitaine d’infanterie Frédéric Rimbaud ait appris l’arabe au cours de ses missions dans les colonies n’est pas en soi remarquable, mais qu’il ait mis à profit cet apprentissage pour traduire le Coran démontre une stature intellectuelle peu commune (en particulier dans l’armée), et « l’absent » est donc selon moi très présent en termes d’hérédité du poète.

Qui plus est, la bibliothèque de l’orientaliste devait regorger de curiosités dont le jeune Rimbaud a pu tirer profit. Dès lors qu’il existe un « bateau ivre » (perahu mabuk) comme stéréotype de la littérature malaise traditionnelle (la citation en exergue de mon poème), il devenait dans ce contexte absolument évident que la source d’inspiration de Rimbaud pouvait avoir été cette même littérature, qui était déjà connue en France dans des traductions. Il reste à démontrer que ces traductions parlent bien de bateau ivre ou de quelque chose d’approchant et que la bibliothèque familiale était pourvue de ce genre d’ouvrage, mais, en l’occurrence, on ne doit plus ignorer, je trouve, que le « bateau ivre », avant d’être ce trait de génie de Rimbaud, est une sorte de cliché du pantoun malais (issu d’une culture maritime), comme « l’aurore aux doigts de rose » de la poésie grecque classique†.

Compte tenu de ce que je viens de dire de son père, la révolte de Rimbaud contre « les Assis » ne peut pas être une révolte contre le père. Car le père est déjà lui-même distingué des Assis par sa stature intellectuelle ou, à tout le moins, une forme d’ambition intellectuelle qui fait défaut au concept d’Assis. Il n’est pas impossible que ces travaux du père Rimbaud n’aient été vus par son entourage que comme des excentricités (l’arabe, le Coran, cet exotisme de races conquises…) mais c’est sans doute une notion que le jeune Rimbaud contestait en son for intérieur, et pour lui le père, loin d’être un de ces Assis méprisables, était au contraire un objet d’admiration, sentiment renforcé par « l’absence » du même, par la projection idéalisatrice sur l’absent dont les défauts et la nature peut-être foncièrement « assise » au fond  ne peuvent suffisamment cristalliser sous l’effet de la présence quotidienne. Or cette situation devait ronger Rimbaud d’un sentiment d’infériorité caractéristique : « Que suis-je devant cet aigle ? » J’en retrouve la trace dans ses mensonges d’Une saison en enfer, quand il se présente comme un fils de personne, un paysan, un fils du peuple auquel la culture fait défaut, un nègre et en même temps un descendant de barbares scandinaves. Il s’agit pour lui de nier son hérédité, de nier qu’il est le « fils de… », à savoir le fils d’une figure intellectuelle dans un milieu où cela détonait (même si, par contraste, l’absent pouvait rendre plus saillante l’absence d’autres personnalités semblables dans ce milieu héréditaire particulier, mais les dynasties intellectuelles sont un fait rare et j’ai déjà dit ailleurs qu’une expression telle que « le fils de Mozart » a quelque chose de tragique en soi, justement parce que le fils de Mozart a bel et bien existé mais qu’il existe aussi dans l’hérédité un phénomène de régression vers la moyenne ; autrement dit, un génie ne pourra jamais dire que ses enfants sont sa plus belle réussite, ce que le passablement méritoire Frédéric Rimbaud aurait incontestablement pu dire de son fils s’il avait entr’aperçu sa renommée future).

Au bout du compte, Rimbaud marche dans les pas de son père en allant mener une vie d’aventurier en Afrique. Qu’il ait été obsédé par cette figure est l’évidence même, et dans le mot « l’absent » il faut voir en creux l’obsession du poète pour cette figure, l’obsession d’être le contraire d’un Assis, que ce soit un Debout ou un Mobile, en vertu de l’hérédité plutôt que par son génie propre. « Je nais de moi-même » est le mensonge de Rimbaud. Il avait la fascination morbide de cet aventurier (le soldat des conquêtes coloniales) et de cet intellectuel (le savant). Quand cette dimension fait défaut chez les biographes, je ne vois que trop leur propre hérédité d’Assis, qui n’est sans doute pas une fatalité, et leur désir ardent, qui est un rêve, que Rimbaud soit le fils de gens médiocres (car ce n’est hélas pas le même symptôme que chez Rimbaud lui-même, à savoir le rejet de son propre génie en tant qu’une certaine qualité héréditaire).

Rimbaud représente également le rejet de la carrière littéraire, du monde des lettres, un monde faisandé chargé de distiller de subtils poisons aux rameaux oisifs de la bourgeoisie d’argent. Le rejet de la littérature, en somme. Et c’est une obscure coopérative prolétarienne qui sort l’unique recueil publié de son vivant, Une saison en enfer, quand Verlaine avait les faveurs des cénacles et de leurs imprimeurs (d’où l’inquiétude de la vierge folle : « Que devenir ? Il n’a pas une connaissance », connaissance au sens d’amis, de relations, ce qui démontre assez, dans le prisme du roman à clés que je suis contraint d’adopter à mon tour pour abattre la doxa, que, pour Rimbaud, Verlaine la vierge folle est lui-même un Assis).

« Aux portes de l’au-delà, il se serait converti au catholicisme… Isabelle, sa sœur, a sans doute grandement contribué à cette version des faits. Nul ne le sait. Paterne Berrichon, quant à lui, a été peu loquace sur le sujet dans sa biographie publiée en 1897 : “Il demande qu’on prie pour lui et répète à chaque instant : Allah kerim ! Allah kerim !”… Original comme mot de la fin pour un converti récent au catholicisme ! (Ce qui vient accréditer vos suppositions.) Impossible, de surcroît, d’occulter Un cœur sous la soutane, texte inédit de Rimbaud. Il s’agit d’un pamphlet anticlérical publié par Breton et Aragon en 1924. Alors, que penser ? » (Marie-Christine G.)

« Allah kerim ! », Allah est généreux. Je fais mienne la version de Paterne Berrichon, poète et beau-frère de Rimbaud, compte tenu de tout ce qui a été dit plus haut.

Je ne sais en revanche quel statut donner à ce texte inédit sur lequel vous appelez mon attention. L’anticléricalisme de Rimbaud semble suffisamment clair dans sa poésie connue, sa détestation des Assis, ce qui ne ferait de cet inédit qu’un texte de plus dans cette veine. D’un autre côté, beaucoup de textes ont été imputés à Rimbaud : j’ai eu entre les mains une édition de ses œuvres complètes où figurait un recueil de proses intitulé Les déserts de l’amour, qui a disparu entretemps comme une supercherie, semble-t-il. Antonin Artaud a l’air de croire quant à lui que, parmi les manuscrits dont Rimbaud aurait parlé et qui se sont perdus, se trouvait une œuvre chrétienne intitulée La chasse spirituelle††. Passer de l’anticléricalisme à une conversion n’aurait rien d’étonnant, et c’est pourquoi un inédit tardif pourrait avoir de l’importance dans cette controverse. Je constate que cet inédit, même s’il était avéré (et à vrai dire j’en doute car pourquoi ne figure-t-il pas dans les œuvres complètes aujourd’hui ?), ne serait pas opposable à l’hypothèse d’une conversion à l’islam, sauf si ce texte, évidemment, englobe l’islam dans la détestation anticléricale (mais les protestants sont eux aussi anticléricaux et cela ne dit rien de leur foi). Cette conversion au catholicisme n’en serait d’ailleurs pas une puisque la famille Rimbaud était catholique et que par voie de conséquence Rimbaud était baptisé ; il se serait donc simplement agi de l’expression d’un repentir chrétien sur son lit de mort, de l’acceptation des derniers sacrements de la part d’un prêtre, ou du simple fait de consentir aux formes religieuses de sa famille, dans les bras de laquelle il mourait. (Il y a des chances que l’acceptation de ces formes soit néanmoins une forme d’apostasie du point de vue musulman, si Rimbaud avait prononcé la profession de foi islamique.)

†En réalité, je ne garantis pas absolument l’existence de ce stéréotype dans le pantoun malais. Disons que la récurrence des mêmes figures étant un phénomène propre au genre, comme sans doute à toute forme de littérature traditionnelle, le fait qu’une figure apparaisse une fois comporte une certaine probabilité de sa récurrence plus ou moins identique ou modifiée.

††Le point de vue d’Antonin Artaud, tirée des Derniers écrits de Rodez, posthumes, est le suivant : « Arthur Rimbaud est allé en Abyssinie retrouver le Secret de la feuille de Latanier qui remontait au Paradis Terrestre dans la Période Édenique qui s’écoula avant la chute d’Adam et sur laquelle comme sur un Papyrus ou un Parchemin miraculeusement conservé figurait un signe inscrit par Dieu lui-même aux origines du Paradis. Ce Signe englobait le Secret de toute création possible dans un enchevêtrement linéaire très simple et qu’on ne pouvait pas regarder sans être foudroyé et sans tomber. Arthur Rimbaud a lutté pendant longtemps de Magie avec les Sorciers Abyssins avant d’entrer en possession lui-même de la Feuille de Latanier. Parce que toute Poésie Réelle Dr Ferdière tourne à un moment donné à des Actes de Magie Vraie et que la Magie de Rimbaud en Abyssinie n’est que la suite des Illuminations, d’Une saison en Enfer, et la concrétisation des poèmes perdus de La chasse spirituelle. »

La République de Djibouti a rendu hommage à Rimbaud par deux timbres, en 1991 et 1992. À droite, Rimbaud est montré tel qu’il apparaît sur sa célèbre photo. À gauche, le timbre montre Rimbaud devant une caravane, portant ce qui paraît être une toque musulmane, un Rimbaud fondu dans la culture locale. L’arrière-plan comporte une carte avec Djibouti et Harar, écrit Harer. (Source : philately lately)

II

J’en suis venu par ailleurs à douter de la version « officielle » s’agissant de la relation de Rimbaud avec Verlaine. J’ignore s’il existe des documents irréfutables qui attestent d’une relation homosexuelle entre les deux. Vous soulignez qu’on a reproché à la sœur de Rimbaud d’avoir voulu cacher cette relation homosexuelle (« Elle aura été longtemps critiquée pour avoir tenté de cacher l’homosexualité de son frère et ses amours tumultueuses avec Verlaine »), mais était-elle convaincue, au moins, que la relation fût de cette nature ? Encore une fois, je parle sans avoir examiné le moindre document mais il me semble qu’en l’absence de pièces décisives il est permis d’admettre la bonne foi de la sœur et du poète Paterne Berrichon, plutôt que de les diffamer en leur imputant une volonté de supercherie. D’ailleurs, même s’ils savaient que Verlaine et Rimbaud avaient des rapports homosexuels, il pouvait ne pas être recommandé de l’admettre au grand jour compte tenu du caractère illégal de telles relations à l’époque. La doxa, telle que je la comprends, affirme avoir percé le voile puritain et répressif cachant la vérité et révélé au grand jour la nature de la relation entre les deux poètes. Or, même s’ils avaient eu des rapports homosexuels, j’y verrais de la part de Rimbaud une forme de soumission aux pulsions de son aîné, qu’il ne partageait pas. Il écrit dans Une saison en enfer : « Ainsi, j’ai aimé un porc. » Cela peut être l’aveu d’une répudiation de ces pratiques, soit qu’il s’y soit soumis (« j’ai aimé » dans le sens charnel) soit qu’il ne s’y soit pas soumis (« j’ai aimé » au sens d’aimer un ami).

Quelqu’un qui aurait épluché la correspondance de Rimbaud et lu « Hier soir Verlaine m’a enc*** » pourrait sourire de mes spéculations ; cependant, je n’exclus pas catégoriquement des rapports homosexuels entre les deux, j’exclus catégoriquement l’interprétation qu’on voudrait en donner, de même que l’on ne pourrait interpréter le fait qu’un détenu soit violé en prison comme une « relation homosexuelle » que par un certain abus de langage ou par une omission délibérée de la plus grande partie des circonstances.

Du reste, quels sont les amants connus de Verlaine ? En connaît-on ? Après avoir quitté le domicile conjugal, il vivait encore avec des femmes, dont une certaine Philomène Boudin. On ne vivait pas ouvertement de manière homosexuelle à l’époque, certes, mais Verlaine aurait aussi bien pu vivre seul aux yeux du monde tout en ayant des relations homosexuelles, pourquoi vivre avec des femmes ?

« Je m’interroge : que faut-il penser de l’étrange poème offert par Verlaine (et daté de mai 1872) et qui n’était pas destiné à la publication, Le bon disciple, assez évocateur. Ce poème a été à l’époque qualifié de “symboliquement inverti”, les deux tercets précédant les deux quatrains du sonnet en question. On peut en rire puisque Verlaine, lui-même, qualifiait cette forme poétique de “sonnet jambes en l’air” ! » (Marie-Christine G.)

Je trouverais extraordinaire – à supposer même, en dehors de son inversion formelle qui serait le code crypté d’une inversion sexuelle, que la lettre de ce texte soit indéniablement évocatrice de ce dont nous parlons – que ce soit le seul document qui serve de preuve en la matière. En gros, on admettrait une relation homosexuelle entre les deux sans connaître ni à l’un ni à l’autre d’autres relations de cette nature. Ce serait donc un cas d’homosexualité fort peu ordinaire puisqu’il est connu que les homosexuels ont au contraire bien plus de partenaires sexuels que les personnes hétérosexuelles en règle générale (je me réclame en cela de l’autorité de livres d’anthropologie sexuelle, à savoir de psychologie évolutionniste, evolutionary psychology, contemporains). Le fait que Verlaine quitte le domicile conjugal pour suivre Rimbaud, le coup de pistolet etc. témoignent assurément d’une relation passionnée mais cela peut se concevoir en dehors de toute relation homosexuelle, et je dirais même que ces éléments passionnels excluent a priori une relation homosexuelle compte tenu de ce que nous savons par l’anthropologie de telles relations en général, à savoir qu’elles sont moins passionnelles (ce qui tient au fait que la jalousie n’y a pas le même sens puisque les « écarts », même chez de ces couples qui se jureraient fidélité, n’ont pas de conséquences en termes d’hérédité – on y revient – et c’est donc comme un homme dont les passades n’auraient aucune influence sur son investissement affectif et financier dans sa famille légitime, ce qui passe pour être possible).

Les deux avaient sans doute un attachement l’un pour l’autre mais ils avaient peut-être d’abord un projet, et ce projet je vois Rimbaud, l’homme aux semelles de vent, comme en étant l’instigateur : une vie picaresque, vagabonde, de « clochards célestes » (titre d’un livre de Jack Kerouac) avant la lettre.

Verlaine quitte moins sa femme qu’une vie rangée, convaincu par Rimbaud, et sans doute aussi par l’expérience, que cette vie devait fatalement ruiner son don poétique. Dans cette vie qu’ils entendent mener, on ne peut être seul : c’est l’éternel roman de la picardía, se trouver un bon compagnon d’infortune. Et sur la route il faut un co-pilote.

Puis Rimbaud se lasse, Verlaine est fou de rage, il a tout plaqué sur l’instigation de ce gamin génial, qui maintenant ose vouloir suivre sans lui son bonhomme de chemin. Une relation homosexuelle avec le chemin ? Dans sa fureur, il lui tire un coup de pistolet.

Si ça ne suffit pas, qu’on y ajoute l’alcool et le haschich, les exacerbations d’états soupçonneux que ces substances peuvent induire, les crises paranoïaques, les interprétations les plus folles et les plus térébrantes ; certains ont commis des crimes incroyables dans des états de ce genre, croyant prévenir leur propre assassinat.

À défaut de témoignages crédibles d’autres relations homosexuelles de l’un et de l’autre, c’est là l’exposé des faits que je juge le plus réaliste. Le reste est comme si l’on disait que l’autofiction est une forme d’autofellation.

Verlaine et Rimbaud sont dans la droite ligne des héros picaresques, Lazarillo de Tormes, El Buscón…, qui se poursuivra après eux avec les beatniks, avec Kerouac. Autant on peut penser que, si les picaros étaient homosexuels, on ne le saura jamais car l’époque n’en permettait pas l’aveu, autant nous avons avec Kerouac l’exemple d’un hétérosexuel menant la vie picaresque de Verlaine et Rimbaud avec l’un puis l’autre compagnon, tel que Neal Cassady dans Sur la route. Il y a certes parmi les beatniks l’homosexuel Allen Ginsberg, mais, outre le fait que c’est le moins picaresque des beatniks, il est caution que les autres beatniks ne sont pas homosexuels puisqu’on voit clairement par son exemple que la revendication de l’homosexualité n’était pas un tabou dans ce milieu. On peut également citer Burroughs, pas exactement picaresque non plus. Je veux dire par là que c’est l’hétérosexuel Kerouac qui a écrit Sur la route, nouvelle expression des semelles de vent et nouvelle manifestation de relation à la Verlaine-Rimbaud (même si la stature littéraire de Cassady ne semble pas avoir rendu le parallélisme évident, à moins que ce soit la doxa selon laquelle Verlaine et Rimbaud formaient un couple homosexuel qui crée un blocage psychologique à la perception de ce parallélisme).

Or on trouve justement chez Kerouac, en particulier dans Big Sur, le témoignage de ce que peut être une crise paranoïaque aiguë prolongée sous l’effet de la consommation massive et continue d’alcool et de cannabis, oscillant entre tendances suicidaires et homicides, telle qu’a pu en subir Verlaine et qui s’est résolue dans le cas de ce dernier par une tentative d’homicide sur Rimbaud.

« Ces deux coups de feu auront fait couler plus d’encre que de sang puisque Rimbaud s’est rendu à pied à l’hôpital pour se faire soigner, impatient de quitter les lieux. Pourtant, après la plainte et la déposition de Rimbaud ainsi que les lettres de Verlaine trouvées par le juge t’Serstevens, ce dernier a commandé une expertise pour établir l’homosexualité de Verlaine (sachant que la pédérastie était un élément aggravant à l’époque). Sans entrer dans les détails de cet examen, il résulte (c’est la version officielle) que Verlaine porte sur sa personne des traces d’habitude de pédérastie active et passive. Quelques biographes ont souligné de manière involontairement burlesque “l’hallucinante précision” et la “rigueur presque risible” de ce rapport qui leur paraissait conférer à la blessure “une importance quasi surréelle”. Il est vrai que Verlaine a écrit sur Rimbaud de nombreuses pages fleuries de métaphores heureuses mais il n’a effectivement jamais rien révélé de décisif sur son compagnon d’infortune. » (Marie-Christine G.)

Le rapport du juge incrimine donc Verlaine pour pédérastie, mais autant je vois ce que peuvent être des traces de pédérastie passive, autant j’ai beaucoup plus de mal avec les traces de pédérastie active car il m’apparaît qu’un pédéraste actif ne se distingue en rien d’un mâle hétérosexuel quant à l’acte, même s’il existe une différence manifeste mais qui justement ne paraît pouvoir se manifester que chez le partenaire passif, et je suspecte donc ce rapport d’être un tissu d’âneries confondant allègrement tous les vices. En particulier, je pense que Verlaine était à l’époque déjà délabré par l’alcool et les stupéfiants ainsi que par des rapports (non protégés) avec des prostituées (ce qui s’allègue de sa vie post-conjugale, puisque j’ai nommé Philomène Boudin, dont vous n’ignorez sans doute pas l’occupation dans la vie), qui pourraient avoir donné lieu à toutes formes de perversions, ou de pratiques, si vous préférez, sexuelles, y compris celles qu’on trouve en général associées à l’homosexualité (et qui dans ce contexte sont parfois, me dit-on, pratiquées à l’aide d’objets pour des mâles hétérosexuels n’ayant jamais approché un homme sexuellement). À l’époque, il existait encore des femmes hystériques, ce dont on ne parle plus de nos jours : je veux dire par là qu’on trouve toujours ce qu’on cherche. (À ce sujet, je peux démontrer, à l’aide d’un schéma de Schopenhauer, qu’en matière de délits dits de presse il est possible de prouver que toute parole est illégale par une simple chaîne d’associations d’idées plus ou moins longue, mais c’est une parenthèse et je la referme.)

Je suis allé lire Le bon disciple et je relève donc : « Quel Ange dur ainsi me bourre / Entre les épaules… » et « Monte sur mes reins, et trépigne » qui sont indéniablement de grasses allusions en forme de clins d’œil bien lourds (avec l’enjambement qui rétablit un sens plus chaste : me bourre de coups entre les épaules), dans un sonnet en effet « inverti ». Je crois honnêtement que le clin d’œil est trop appuyé pour que ce soit un aveu. Et même, à la limite, ce pourrait être l’aveu des stimulations que Verlaine demandait à Philomène Boudin pour fouetter ses sens de débauché. Si ce n’est pas, comme Les déserts de l’amour, un faux pur et simple.

En conclusion, Kerouac et Cassady ayant fait les picaros ensemble sans être taxés de sodomie (la critique paparazzi veut plutôt voir en Kerouac un inverti refoulé), je n’ai aucune raison valable de croire, les éléments ci-dessus ayant été discutés, que Verlaine et Rimbaud aient mené un genre de vie différent.

Philosophie 6 : Le cas Rousseau et autres textes

Tout est intuitionné à vingt, vingt-cinq ans, c’est-à-dire que l’individu a acquis une fois pour toutes ses idées personnelles à cet âge : ce stock sert aux conceptualisations ultérieures, lesquelles n’apportent au fond rien de nouveau (hors des combinaisons des intuitions). Le travail de l’âge mûr consiste à faire siennes les évidences de la jeunesse, qui n’appartiennent pas à la jeunesse en tant que telle mais à l’individualité. C’est en revenant à ces évidences que véritablement l’intelligence s’éveille ; quand l’esprit tenait ce stock pour rien d’autre que les fantasmagories de l’immaturité, et se cherchait ailleurs des modèles, c’est là qu’il était bête, et s’il peut dire à quarante ans qu’il avait tout compris à vingt, sa voie est tracée. Tout se déduit des intuitions.

C’est la raison pour laquelle la créativité, pour durer, se reporte au temps de la vie qui est le temps de l’intuition, la jeunesse ; et même si l’on veut écrire sur ses expériences de l’âge mûr, il faut le faire comme si l’on avait vingt ans. Mais le mieux est de ne point parler du temps de la vie qui est celui de la conceptualisation, car ce n’est pas un temps dont il importe de parler vu que seule importe en lui la pensée et nullement ce qui se vit. Quand on a vécu, il reste à penser, mais on ne pense de manière originale et profonde qu’avec ce que l’on a vécu (un stock d’intuitions), et le temps de penser est, avant la mort, un temps mort pour l’intuition.

Les intuitions de la jeunesse, du premier âge forment une image du monde imperméable aux déformations ultérieures et avec laquelle le penseur, pour penser authentiquement, doit entrer en contact par-delà les couches d’endoctrinement intermédiaires, car c’est alors à partir de son propre fonds, de sa personnalité propre qu’il pense et non par emprunt.

*

Nietzsche, vivant dans une petite chambre mal chauffée, n’avait pas tort de reprocher à Wagner, grand bourgeois entouré d’une famille nombreuse dans son manoir, de s’être mis à prêcher l’ascétisme. De ce point de vue il n’avait pas tort.

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Le cas Rousseau

(Suite de Montesquieu vs Ibn Khaldun)

Dans la question soulevée par Ibn Khaldun et Montesquieu, Rousseau adopte la même position qu’Ibn Khaldun, face à Montesquieu, puisqu’il voit dans le maintien dans l’État de « troupes réglées », rétablies de son temps en Europe après une longue éclipse depuis l’empire romain (qu’elles ruinèrent), une cause de ruine :

« Devenus les ennemis des peuples, qu’ils s’étaient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes, et par conséquent la misère ; et plus le désespoir augmentait, plus on se voyait contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. » (Discours sur l’économie politique)

D’ailleurs, on peut voir en Rousseau le pendant occidental d’Ibn Khaldun, quand, dans son Projet de Constitution pour la Corse, il évoque le moyen d’efféminer les peuples au prétexte de les instruire, c’est-à-dire une voie de corruption et de décadence dans le fait de rendre les peuples « raisonneurs » : « La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. » Voyez également son Discours sur les sciences et les arts.

De même, toujours dans son projet pour la Corse, Rousseau souligne l’inaptitude des habitants des villes à être de bons soldats et c’est pourquoi, compte tenu de la pestilence que sont les armées professionnelles, il envisage une société fondée sur l’agriculture car il ne peut compter pour la défense de l’État que sur une armée du peuple constituée en cas de danger et tirée de la paysannerie (« la culture de la terre forme des hommes patients et robustes … ceux qu’on tire des villes sont mutins et mous, ils ne peuvent supporter les fatigues de la guerre »).

Alors que Montesquieu répondait (en quelque sorte) à Ibn Khaldun que les nations riches, en finançant sur le trésor public des armées permanentes, professionnelles, prévenaient les funestes conséquences possibles de l’amollissement de leurs populations par le luxe, brisant ainsi le cycle supposé fatal du retour à la barbarie par le triomphe inévitable des barbares aguerris sur les sociétés corrompues par le luxe, Rousseau souligne l’autre ferment de corruption et de misère publique inhérent aux armées permanentes, dont les effet ne sont pas moins désastreux pour la nation. Les remarques de Rousseau contribuent donc à maintenir intacte la loi sociologique énoncée par Ibn Khaldun : le maintien par les nations policées d’armées permanentes ne peut obvier à cette loi d’airain, contrairement à ce que pensait Montesquieu.

Tocqueville, au moins sur ce point, se rapproche de Rousseau, pour lequel il n’a guère de considération autrement : « Les Américains n’ont pas de voisins, par conséquent point de grandes guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre ; ils n’ont besoin ni de gros impôts, ni d’armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n’ont presque rien à redouter d’un fléau plus terrible pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire. » (De la démocratie en Amérique, I, II, IX) Les États-Unis d’Amérique sont aujourd’hui l’un des pays les plus militarisés du monde. Dans le même chapitre, Tocqueville développe l’idée que l’Amérique pourrait périr, en tant que système républicain, par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir : la raison en est que les grandes villes sont selon lui des foyers d’agitation démagogique. Or le remède qu’il préconise, une armée permanente, pour contenir le mouvement insurrectionnel des villes, est lui-même, à ses propres yeux, un danger manifeste. On peut penser que l’énorme armée américaine contemporaine a pour fonction première cette prévention indiquée par Tocqueville, son emploi récurrent lors d’émeutes urbaines en serait un signe, et cela fait immanquablement penser aux mots de Rousseau cités plus haut sur l’armée permanente, « constituée en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant ».

ii

Si Rousseau, vivant avec une épouse, était appelé « le solitaire », comment faut-il m’appeler, moi ?

iii

Selon Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, l’inceste est naturel et fut la loi de l’humanité aux premiers temps – qui sont, je suppose, l’état de nature.

iv

« Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes : ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels, mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leurs pères. » (Rousseau, Essai sur l’origine des langues)

Impressionnante intuition du mécanisme de la sélection naturelle. Le milieu ne rend pas l’individu plus fort, mais l’espèce ; les « épreuves » du climat taxent l’individu et paient l’espèce.

v

« Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de l’amour-propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. » (Rousseau, Discours sur l’économie politique)

On trouve la même idée chez Montesquieu : l’amour de la patrie est la vertu. Mais Descartes a dénoncé une certaine illusion propre aux études historiques, à laquelle Rousseau semble particulièrement sujet : portant aux nues les vertus des Anciens, telles qu’elles nous sont transmises par les livres, Rousseau opposerait une fantasmagorie (suivant l’idée de Descartes) à l’homme actuel, dégénéré. Descartes : « [M]ême les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » (Discours de la méthode)

Rousseau loue les principes des anciens législateurs, et sa louange est une description exacte du fascisme moderne, que l’on pourrait croire inspiré par les lignes suivantes (si le fascisme ne prenait pas directement son inspiration à la source des anciens législateurs eux-mêmes) :

« Tous [les anciens Législateurs] cherchèrent des liens qui attachassent les Citoyens à la patrie et les uns aux autres, et ils les trouvèrent dans des usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui, par leur nature, étaient toujours exclusives et nationales (voyez la fin du Contrat social), dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fierté et l’estime d’eux-mêmes, dans des spectacles qui, leur rappelant l’histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs cœurs, les enflammaient d’une vive émulation, et les attachaient fortement à cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poésies d’Homère récitées aux Grecs solennellement assemblés, non dans des coffres, sur des planches et l’argent à la main, mais en plein air et en corps de nation, ce sont les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, représentées souvent devant eux, ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce, on couronnait les vainqueurs de leurs jeux, qui les embrasant continuellement d’émulation et de gloire, portèrent leur courage et leurs vertus à ce degré d’énergie dont rien aujourd’hui ne nous donne d’idée, et qu’il n’appartient pas même aux modernes de croire. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne)

vi

Le pays où fut inventé le parlementarisme moderne, l’Angleterre, est aussi le pays où le droit d’origine législative est secondaire par rapport à la common law, est « une dérogation à la common law » (et où le juge ne s’estime aucunement lié par l’intention du législateur, dont il ne s’enquiert point). Le Parlement y est au fond un simple organe budgétaire. L’erreur subséquente est de Rousseau et des Français.

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« Nos valeurs » : j’aimerais qu’ils en parlent moins et qu’ils les connaissent mieux.

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Les questions les plus graves sont confiées à des gens qui n’ont ni les moyens intellectuels ni le loisir de penser.

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La correctionnalisation du viol passe aux yeux des auteurs du petit livre sur Les jurés (PUF, 1980, p. 44n) pour une forme de laxisme, comparée à son défèrement aux assises, mais Jean Marquiset explique que la correctionnalisation – le traitement d’un crime en simple délit – peut au contraire servir à mieux punir. Nos auteurs commettent donc un contresens. Les apparences sont trompeuses.

« [L]e fœticide est réellement un homicide volontaire, quoique juridiquement on en ait fait par la loi du 17 mars 1923 un délit pour en assurer une meilleure répression par un tribunal que par le jury, toujours disposé en cette matière à une excessive indulgence. » « Il [l’infanticide] avait toujours été considéré comme un crime, jusqu’à la loi du 2 septembre 1941 qui l’avait transformé en une simple infraction correctionnelle pour qu’il fût, comme l’avortement, sanctionné par une sévère répression. » (Marquiset, Les droits naturels, 1976)

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L’interdiction de l’enregistrement des audiences est une règle « d’ordre public ». Elle est liée au « principe de l’oralité » et nos auteurs (Les jurés, 1980) se satisfont à bon compte de cette raison (cette excuse) absurde : quelqu’un qui parle n’a pas une expression moins orale parce qu’il est vu sur un écran de télé. Cf. McLuhan: Both speech and TV are cool media.

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Haro sur le gouvernement des juges ? Un juge, parce qu’il est nommé et non élu, n’aurait pas la même légitimité démocratique qu’un ministre, nommé et non élu ? C’est cela, oui…

« L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, I, V)

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Les procureurs « bénéficient très largement » de « l’indépendance de la magistrature », en conclusion de quelques paragraphes qui évoquent la « pratique institutionnelle » (Lemesle & Pansier, Le procureur de la République, 1998, p. 34), mais, c’est là le hic, la pratique peut être changée sans que cela soit contraire au principe de légalité, donc les procureurs ne sont pas indépendants.

Ces deux magistrats croient faire passer une pratique pour une garantie juridique, alors qu’un changement de pratique (une injonction de classement par tel garde des sceaux suivie d’une sanction en cas de refus du magistrat) ne serait en rien contraire au principe de légalité.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Montesquieu réfute le système de l’intime conviction avant même qu’il ait remplacé chez nous celui des preuves légales ! Encore un travers de la France. (Voyez L’infâme conviction ici)

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Si la France avait gardé ses Huguenots, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.

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Les Lumières françaises étaient une anglophilie militante (Montesquieu, Voltaire, Diderot…) et c’est donc trahir les Lumières que de parler de quoi que ce soit « à la française » quand c’est pour l’opposer aux Anglo-Saxons. Ce sont les Anglais qui nous ont appris la tolérance mais nous ne sommes que leurs singes. Chez nous un Sikh n’a pas le droit de porter son turban.

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La Manche est la frontière entre l’Europe et le continent asiatique.

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Le cas Søren Kierkegaard
(Complément à Autour de l’existentialisme de Kierkegaard x)

L’homme génial qui se reproduit ne reproduit pas son génie. Le génie ne se reproduit pas.

C’est cet homme, le génie, qui trouve un trésor dans la relation négative à la femme et le perd dans une relation positive, la vie commune.

« [A]-t-on jamais entendu dire qu’un homme soit devenu poète par sa femme ? Tant que l’homme ne s’est pas lié à elle, elle l’entraîne. C’est cette vérité qui se trouve à la base de l’illusion de la poésie et de la femme. » (Kierkegaard, Étapes sur le chemin de la vie)

ii

Ce n’est pas de réussir là où tout le monde a échoué qui est le plus admirable, mais d’échouer là où tout le monde a réussi.

« [J]e ne demande rien de mieux que d’être, à notre époque objective, reconnu pour le seul qui n’a pas réussi à être objectif. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques)

iii

C’est par un clergé jugé par Kierkegaard anti-chrétien que la pornographie a d’abord été légalisée dans le monde. Danemark, 1969 : l’Église nationale danoise soutient le projet gouvernemental de légalisation de la pornographie.

iv
Célibat

Une simple remarque met à bas l’édifice des Propos sur le mariage par « Un époux » dans Étapes sur le chemin de la vie de Kierkegaard : l’homme chez qui l’inclination amoureuse, ce « don de Dieu », se déclare pour une femme mariée, ne peut l’épouser, et ce n’est pas faute d’être « assez bon » qu’il ne prend pas cette décision, mais il ne peut « se rendre digne de recevoir le don de Dieu ».

– Même un grand esprit n’est pas esprit seulement, pourquoi donc vouloir qu’il soit une exception en se soustrayant au mariage ? – Que se marie celui qui ne craint pas de dire à ses enfants : « Vous êtes nés et je vous souffre, comme je souffre votre mère, car l’esprit a besoin de repos et de délassement et par bonheur en vous engendrant et en vous éduquant je n’ai rien sacrifié de ma vocation. » Que se marie et enfante celui qui ne craint pas de dire cela.

v

La pensée de Kierkegaard serait « une première forme de l’existentialisme », mais comment une pensée profonde pourrait-elle être la première forme d’une pensée superficielle ? Si l’on tient à établir un lien entre les deux, il faut dire plutôt que l’existentialisme est une pâle copie de la pensée de Kierkegaard.

Søren Kierkegaard som café-gæst (Kierkegaard im Café) by Christian Olavius Zeuthen, 1843

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Quel mal ne fait-il pas à son œuvre, le poète qui gagne sa vie dans une boutique (au sens large) ! On ne peut tout simplement pas le lire, on se dit : « Comment n’est-il pas mort de chagrin, s’il était poète ? »

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Le clown survit au poète.

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La perversion aplanit tous les dilemmes.

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Socrate discourait le jour sur le thème « le corps est la prison de l’âme » avant de retourner chez lui partager la couche conjugale.

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La beauté de l’esprit n’est-elle pas encore plus passagère que celle du corps ? Ne cherchez pas à être aimée pour votre esprit.

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Est-il juste de partager également entre les membres d’une fratrie, alors que seul l’aîné connaît la souffrance d’être passé d’enfant unique à membre d’une fratrie ? Le droit d’aînesse lui compensait ce traumatisme.

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Vu que l’on appliquait la « question préalable » pour faire dénoncer les complices, un tel système devait conduire à de nombreuses dénonciations d’innocents, que l’on torturait à leur tour.

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Le droit à l’existence n’interdit pas le suicide.

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Il me suffit de lire Aristote pour savoir que je ne souhaite pas lire les scolastiques. La corruption intellectuelle du moyen âge européen ne vient pas des invasions barbares mais d’Aristote. Même remarque pour la philosophie médiévale islamique. La vaine subtilité des scolastiques (Kant : Subtilität der Schulmethode) se trouve déjà chez leur Magister Aristote. Voyez Voltaire: « Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible » (Lettres philosophiques).

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La notion de l’âme comme connaissance, à laquelle s’oppose Schopenhauer avec sa conception de la volonté aveugle, ne semble pas prédominer chez les Anciens : « tous les penseurs définissent l’âme … par trois caractères : le mouvement, la sensation, l’incorporéité » (Aristote, De l’âme). Ou encore, certains la confondent avec un élément ou une substance particulière : le feu (Démocrite), l’eau (Hippon), le sang (Critias ; cf. aussi l’Ancien Testament : Lévitique XVII-14 « Car l’âme de toute chair, c’est son sang »), l’air (Diogène)… Certes, Aristote discute aussi quelques théories de l’âme comme intellection : Anaxagore, Platon…

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Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie : Un Pansophus est impossible, tant en philosophie qu’en mathématique (deux Vernunftwissenschaften) tandis qu’un Polyhistor est possible.

Mais Kant affirme aussi que la philosophie (métaphysique) a vocation à être clôturée, en aucun cas la mathématique. Or qu’un Pansophe ne soit pas possible semble indiquer que la philosophie est infinie comme la mathématique, sinon il faudrait dire qu’un Pansophe est impossible en mathématique mais non en philosophie. (Mais le critère d’un Pansophe et d’un Polyhistor est seulement, dans ces Vorlesungen, que leurs connaissances sont « sehr ausgebreitet », ce qui implique que l’impossibilité signifie que dans les sciences de la raison les connaissances ne sont pas telles, ne sont pas étendues.)

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Cioran recherche la connaissance intuitive du génie selon Schopenhauer et cela le conduit au rejet de l’abstraction (par ex. Bréviaire des vaincus 104-5), décriée comme une négation du vouloir-vivre (donc à rejeter selon lui). Or la démarche de Cioran est viciée par l’abus de mots tels qu’infini, néant…, non intuitifs ; il est plus abstrait qu’il ne croit.

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Paraphrase. L’enfant reçoit de son père le caractère car c’est le principal, et le principal est reçu du sexus potior ; il reçoit son intellect de la mère car l’intellect est secondaire et le secondaire est hérité du sexus sequior (Le Monde comme volonté et comme représentation, c. XLIII). Une fratrie devrait donc être d’égale intelligence ? Non, et Schopenhauer l’explique par les conditions physiologiques du génie, qui nécessitent la fleur de l’âge des parents (ce qui signifie que les aînés sont favorisés à ce point de vue, pour les couples point trop précoces).

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Des « forces nouvelles » pour la logique…

La logique va chercher des « forces nouvelles » dans l’empirique. Car « les règles de la logique sont insuffisantes » (André Delachet, L’analyse mathématique, 1949). Or, s’il y a bien quelque chose qui ne peut combler une supposée insuffisance de la logique, c’est l’empirique. Car alors l’empirique ne serait pas lui-même soumis au raisonnement logique, n’obéirait pas à des lois, il n’y aurait pas de nature, le monde serait magique.

ii

Delachet affirme que le principe du tiers exclu n’a aucun sens. Il se sert pour cela d’une puérile « parabole des géants subtils et cruels » de Ferdinand Gonseth (dans Les fondements des mathématiques, 1926) : « Dans une île vivait une race de géants fort subtils et cruels. Parce qu’ils étaient cruels, ils mettaient à mort tout étranger qui abordait chez eux ; parce qu’ils étaient subtils, ils avaient imaginé de lui faire prononcer lui-même sa condamnation. Ils lui posaient une question, et si la réponse était vraie, ils l’immolaient à l’Idole de la Vérité ; si elle était fausse, ils l’immolaient à l’Idole du Mensonge. Or, il arriva qu’un jour ils posèrent à un étranger plus subtil qu’eux la question imprudente : quel sera votre sort ? L’étranger répondit : vous me sacrifierez à l’Idole du Mensonge etc. » (in Delachet)

La parabole est une ridicule resucée du « Je mens » séculaire, le privant de toute force puisqu’il fait porter le jugement sur un fait d’avenir : le fait énoncé ne peut se réaliser selon les conditions décrites, qui incluent l’énonciation de l’étranger, laquelle devient par cette inclusion un acte performatif en soi et cesse par conséquent d’être un simple énoncé. L’étranger se borne à rendre la peine impossible selon les conditions posées et n’affirme rien sur le vrai ou le faux de quoi que ce soit. La logique n’est pas un seul instant touchée par cette plaisanterie pas très subtile.

iii

a)

Quant à l’ensemble E des éléments e qui ne se contiennent pas eux-mêmes (dans la théorie du transfini), qu’est-ce qu’un ensemble ou un élément qui se contient lui-même ? La notion ne tient pas la route logiquement (elle viole le dipôle logique contenant-contenu), donc en tirer des conclusions contre la logique, parce qu’une notion contraire à la logique conduit à des résultats contraires à la logique, est puéril. En réalité, ces résultats confirment la logique.

Je me souviens d’un étudiant en mathématiques qui chercha à me convaincre de la supériorité des mathématiques sur la philosophie en invoquant cet ensemble E : en s’affranchissant de la logique insuffisante à laquelle la philosophie restait attachée, les mathématiques prouvaient qu’elles sont plus avancées que la philosophie. On se motive comme on peut.

b)

« Cette conception [des nombres transfinis] aboutit à des difficultés logiques inextricables qui ne sont pas encore complètement aplanies. » (Delachet) Bon courage pour aplanir l’inextricable. En réalité, la phrase s’arrête à « inextricables », le reste est tout simplement ridicule. – Et c’est cette nouvelle conception qui est dite résoudre le paradoxe éléatique d’Achille et de la tortue !

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#MeToo « Sans oui, c’est non »

Victor Hugo, du Panthéon, n’est pas d’accord : « Toutes deux, montrant leurs épaules, / Pour dire oui prononcent non » (Pièce incluse dans le dossier des Chansons des rues et des bois, Poésie/Gallimard)

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« Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. » (Rimbaud)

Ce sentiment de l’absurde n’avait jamais été exprimé si distinctement avant Une saison en enfer, et pourtant ne doit-il pas être éprouvé par tout esprit sensible au temps de l’adolescence, de toute éternité ? (Il s’émousse avec l’habitude de vivre avec.)