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Philosophie 6 : Le cas Rousseau et autres textes

Tout est intuitionné à vingt, vingt-cinq ans, c’est-à-dire que l’individu a acquis une fois pour toutes ses idées personnelles à cet âge : ce stock sert aux conceptualisation ultérieures, lesquelles n’apportent au fond rien de nouveau (hors des combinaisons des intuitions). Le travail de l’âge mûr consiste à faire siennes les évidences de la jeunesse, qui n’appartiennent pas à la jeunesse en tant que telle mais à l’individualité. C’est en revenant à ces évidences que véritablement l’intelligence s’éveille ; quand l’esprit tenait ce stock pour rien d’autre que les fantasmagories de l’immaturité, et se cherchait ailleurs des modèles, c’est là qu’il était bête, et s’il peut dire à quarante ans qu’il avait tout compris à vingt, sa voie est tracée. Tout se déduit des intuitions.

C’est la raison pour laquelle la créativité, pour durer, se reporte au temps de la vie qui est le temps de l’intuition, la jeunesse ; et même si l’on veut écrire sur ses expériences de l’âge mûr, il faut le faire comme si l’on avait vingt ans. Mais le mieux est de ne point parler du temps de la vie qui est celui de la conceptualisation, car ce n’est pas un temps dont il importe de parler vu que seul importe en lui la pensée et nullement ce qui se vit. Quand on a vécu, il reste à penser, mais on ne pense de manière originale et profonde qu’avec ce que l’on a vécu (un stock d’intuitions), et le temps de penser est, avant la mort, un temps mort pour l’intuition.

Les intuitions de la jeunesse, du premier âge forment une image du monde imperméable aux déformations ultérieures et avec laquelle le penseur, pour penser authentiquement, doit entrer en contact par-delà les couches d’endoctrinement intermédiaires, car c’est alors à partir de son propre fonds, de sa personnalité propre qu’il pense et non par emprunt.

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Nietzsche, vivant dans une petite chambre mal chauffée, n’avait pas tort de reprocher à Wagner, grand bourgeois entouré d’une famille nombreuse dans son manoir, de s’être mis à prêcher l’ascétisme. De ce point de vue il n’avait pas tort.

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Le cas Rousseau

(Suite de Montesquieu vs Ibn Khaldun)

Rousseau prend (en quelque sorte) le parti d’Ibn Khaldun face à Montesquieu, puisqu’il voit dans le maintien dans l’État de « troupes réglées », rétablies de son temps en Europe après une longue éclipse depuis l’empire romain (qu’elles ruinèrent), une cause de ruine :

« Devenus les ennemis des peuples, qu’ils s’étaient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes, et par conséquent la misère ; et plus le désespoir augmentait, plus on se voyait contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. » (Discours sur l’économie politique)

D’ailleurs, on peut voir en Rousseau le pendant occidental d’Ibn Khaldun, quand, dans son Projet de Constitution pour la Corse, il évoque le moyen d’efféminer les peuples au prétexte de les instruire, c’est-à-dire une voie de corruption et décadence dans le fait de rendre les peuples « raisonneurs » : « La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. » Voyez également son Discours sur les sciences et les arts.

De même, toujours dans son projet pour la Corse, Rousseau souligne l’inaptitude des habitants des villes à être de bons soldats et c’est pourquoi, compte tenu de la pestilence que sont les armées professionnelles, il envisage une société fondée sur l’agriculture car il ne peut compter pour la défense de l’État que sur une armée du peuple constituée en cas de danger et tirée de la paysannerie (« la culture de la terre forme des hommes patients et robustes … ceux qu’on tire des villes sont mutins et mous, ils ne peuvent supporter les fatigues de la guerre »).

Alors que Montesquieu répondait (en quelque sorte) à Ibn Khaldun que les nations riches, en finançant sur le trésor public des armées permanentes, professionnelles, prévenaient les funestes conséquences possibles de l’amollissement de leurs populations par le luxe, brisant ainsi le cycle supposé fatal du retour à la barbarie par le triomphe inévitable des barbares aguerris sur les sociétés corrompues par le luxe, Rousseau souligne l’autre ferment de corruption et de misère publique inhérent aux armées permanentes, dont les effet ne sont pas moins désastreux. Les remarques de Rousseau contribuent donc à maintenir intacte la loi sociologique énoncée par Ibn Khaldun : le maintien par les nations policées d’armées permanentes ne peut obvier à cette loi d’airain, contrairement à ce que pensait Montesquieu.

Tocqueville, au moins sur ce point, se rapproche de Rousseau, pour lequel il n’a guère de considération autrement : « Les Américains n’ont pas de voisins, par conséquent point de grandes guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre ; ils n’ont besoin ni de gros impôts, ni d’armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n’ont presque rien à redouter d’un fléau plus terrible pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire. » (De la démocratie en Amérique, I, II, IX) Les États-Unis d’Amérique sont aujourd’hui l’un des pays les plus militarisés du monde. Dans le même chapitre, Tocqueville développe l’idée que l’Amérique pourrait périr, en tant que système républicain, par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir : la raison en est que les grandes villes sont selon lui des foyers d’agitation démagogique. Or le remède qu’il préconise, une armée permanente, pour contenir le mouvement insurrectionnel des villes, est lui-même, à ses propres yeux, un danger manifeste. On pourrait penser que l’énorme armée américaine contemporaine a pour fonction première cette prévention indiquée par Tocqueville, son emploi récurrent lors d’émeutes urbaines en serait un signe, mais cela fait immanquablement penser aux mots de Rousseau cités plus haut sur l’armée permanente, « constituée en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant ».

ii

Si Rousseau, vivant avec une épouse, était appelé « le solitaire », comment faut-il m’appeler, moi ?

iii

Selon Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, l’inceste est naturel et fut la loi de l’humanité aux premiers temps – qui sont, je suppose, l’état de nature.

iv

« Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes : ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels, mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leurs pères. » (Rousseau, Essai sur l’origine des langues)

Impressionnante intuition du mécanisme de la sélection naturelle. Le milieu ne rend pas l’individu plus fort, mais l’espèce ; les « épreuves » du climat taxent l’individu et paient l’espèce.

v

« Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de l’amour-propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. » (Rousseau, Discours sur l’économie politique)

On trouve la même idée chez Montesquieu : l’amour de la patrie est la vertu. Mais Descartes a dénoncé une certaine illusion propre aux études historiques, à laquelle Rousseau semble particulièrement sujet : portant aux nues les vertus des Anciens, telles qu’elles nous sont transmises par les livres, Rousseau opposerait une fantasmagorie (suivant l’idée de Descartes) à l’homme actuel, dégénéré.

Descartes : « [M]ême les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » (Discours de la méthode)

Rousseau loue les principes des anciens législateurs, et sa louange est une description exacte du fascisme moderne, que l’on pourrait croire inspiré par les lignes suivantes (si le fascisme ne prenait pas directement son inspiration à la source des anciens législateurs eux-mêmes) :

« Tous [les anciens Législateurs] cherchèrent des liens qui attachassent les Citoyens à la patrie et les uns aux autres, et ils les trouvèrent dans des usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui, par leur nature, étaient toujours exclusives et nationales (voyez la fin du Contrat social), dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fierté et l’estime d’eux-mêmes, dans des spectacles qui, leur rappelant l’histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs cœurs, les enflammaient d’une vive émulation, et les attachaient fortement à cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poésies d’Homère récitées aux Grecs solennellement assemblés, non dans des coffres, sur des planches et l’argent à la main, mais en plein air et en corps de nation, ce sont les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, représentées souvent devant eux, ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce, on couronnait les vainqueurs de leurs jeux, qui les embrasant continuellement d’émulation et de gloire, portèrent leur courage et leurs vertus à ce degré d’énergie dont rien aujourd’hui ne nous donne d’idée, et qu’il n’appartient pas même aux modernes de croire. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne)

vi

Le pays où fut inventé le parlementarisme moderne, l’Angleterre, est aussi le pays où le droit d’origine législative est secondaire par rapport à la common law, est « une dérogation à la common law » (et où le juge ne s’estime aucunement lié par l’intention du législateur, dont il ne s’enquiert point). Le Parlement y est au fond un simple organe budgétaire. L’erreur subséquente est de Rousseau et des Français.

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« Nos valeurs » : j’aimerais qu’ils en parlent moins et qu’ils les connaissent mieux.

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Les questions les plus graves sont confiées à des gens qui n’ont ni les moyens intellectuels ni le loisir de penser.

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La correctionnalisation du viol passe aux yeux des auteurs du petit livre sur Les jurés (PUF, 1980, p. 44n) pour une forme de laxisme, comparée à son défèrement aux assises, mais Jean Marquiset explique que la correctionnalisation – le traitement d’un crime en simple délit – peut au contraire servir à mieux punir. Nos auteurs commettent donc un contresens. Les apparences sont trompeuses.

« [L]e fœticide est réellement un homicide volontaire, quoique juridiquement on en ait fait par la loi du 17 mars 1923 un délit pour en assurer une meilleure répression par un tribunal que par le jury, toujours disposé en cette matière à une excessive indulgence. » « Il [l’infanticide] avait toujours été considéré comme un crime, jusqu’à la loi du 2 septembre 1941 qui l’avait transformé en une simple infraction correctionnelle pour qu’il fût, comme l’avortement, sanctionné par une sévère répression. » (Marquiset, Les droits naturels, 1976)

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L’interdiction de l’enregistrement des audiences est une règle « d’ordre public ». Elle est liée au « principe de l’oralité » et nos auteurs (Les jurés, 1980) se satisfont à bon compte de cette raison (cette excuse) absurde : quelqu’un qui parle n’a pas une expression moins orale parce qu’il est vu sur un écran de télé. Cf. McLuhan: both speech and TV are cool media.

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Haro sur le gouvernement des juges ? Un juge, parce qu’il est nommé et non élu, n’aurait pas la même légitimité démocratique qu’un ministre, nommé et non élu ? C’est cela, oui…

« L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, I, V)

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Les procureurs « bénéficient très largement » de « l’indépendance de la magistrature », en conclusion de quelques paragraphes qui évoquent la « pratique institutionnelle » (Lemesle & Pansier, Le procureur de la République, 1998, p. 34), mais, c’est là le hic, la pratique peut être changée sans que cela soit contraire au principe de légalité, donc les procureurs ne sont pas indépendants.

Ces deux magistrats croient faire passer une pratique pour une garantie juridique, alors qu’un changement de pratique (une injonction de classement par tel garde des sceaux suivie d’une sanction en cas de refus du magistrat) ne serait en rien contraire au principe de légalité.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Montesquieu réfute le système de l’intime conviction avant même qu’il ait remplacé chez nous celui des preuves légales ! Encore un travers de la France. (Voyez L’infâme conviction ici)

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Si la France avait gardé ses Huguenots, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.

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Les Lumières françaises étaient une anglophilie militante (Montesquieu, Voltaire, Diderot…) et c’est donc trahir les Lumières que de parler de quoi que ce soit « à la française » quand c’est pour l’opposer aux Anglo-Saxons. Ce sont les Anglais qui nous ont appris la tolérance mais nous ne sommes que leurs singes. Chez nous un Sikh n’a pas le droit de porter son turban.

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La Manche est la frontière entre l’Europe et le continent asiatique.

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Le cas Søren Kierkegaard
(Complément à Autour de l’existentialisme de Kierkegaard x)

L’homme génial qui se reproduit ne reproduit pas son génie. Le génie ne se reproduit pas.

C’est cet homme, le génie, qui trouve un trésor dans la relation négative à la femme et le perd dans une relation positive, la vie commune.

« [A]-t-on jamais entendu dire qu’un homme soit devenu poète par sa femme ? Tant que l’homme ne s’est pas lié à elle, elle l’entraîne. C’est cette vérité qui se trouve à la base de l’illusion de la poésie et de la femme. » (Kierkegaard, Étapes sur le chemin de la vie)

ii

Ce n’est pas de réussir là où tout le monde a échoué qui est le plus admirable, mais d’échouer là où tout le monde a réussi.

« [J]e ne demande rien de mieux que d’être, à notre époque objective, reconnu pour le seul qui n’a pas réussi à être objectif. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques)

iii

C’est par un clergé jugé par Kierkegaard anti-chrétien que la pornographie a d’abord été légalisée dans le monde (Danemark 1969 : l’Église nationale danoise soutient le projet gouvernemental de légalisation de la pornographie).

iv
Célibat

Une simple remarque met à bas l’édifice des Propos sur le mariage par « Un époux » dans Étapes sur le chemin de la vie de Kierkegaard : l’homme chez qui l’inclination amoureuse, ce « don de Dieu », se déclare pour une femme mariée, ne peut l’épouser, et ce n’est pas faute d’être « assez bon » qu’il ne prend pas cette décision, mais il ne peut « se rendre digne de recevoir le don de Dieu ».

– Même un grand esprit n’est pas esprit seulement, pourquoi donc vouloir qu’il soit une exception en se soustrayant au mariage ? – Que se marie celui qui ne craint pas de dire à ses enfants : « Vous êtes nés et je vous souffre, comme je souffre votre mère, car l’esprit a besoin de repos et de délassement et par bonheur en vous engendrant et en vous éduquant je n’ai rien sacrifié de ma vocation. » Que se marie et enfante celui qui ne craint pas de dire cela.

v

La pensée de Kierkegaard serait « une première forme de l’existentialisme », mais comment une pensée profonde pourrait-elle être la première forme d’une pensée superficielle ? Si l’on tient à établir un lien entre les deux, il faut dire plutôt que l’existentialisme est une pâle copie de la pensée de Kierkegaard.

Søren Kierkegaard som café-gæst (Kierkegaard im Café) by Christian Olavius Zeuthen, 1843

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Quel mal ne fait-il pas à son œuvre, le poète qui gagne sa vie dans une boutique (au sens large) ! On ne peut tout simplement pas le lire, on se dit : « Comment n’est-il pas mort de chagrin, s’il était poète ? »

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Le clown survit au poète.

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La perversion aplanit tous les dilemmes.

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Socrate discourait le jour sur le thème « le corps est la prison de l’âme » avant de retourner chez lui partager la couche conjugale.

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La beauté de l’esprit n’est-elle pas encore plus passagère que celle du corps ? Ne cherchez pas à être aimée pour votre esprit.

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Est-il juste de partager également entre les membres d’une fratrie, alors que seul l’aîné connaît la souffrance d’être passé d’enfant unique à membre d’une fratrie ? Le droit d’aînesse lui compensait ce traumatisme.

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Vu que l’on appliquait la « question préalable » pour faire dénoncer les complices, un tel système devait conduire à de nombreuses dénonciations d’innocents, que l’on torturait à leur tour.

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Le droit à l’existence n’interdit pas le suicide.

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Il me suffit de lire Aristote pour savoir que je ne souhaite pas lire les scolastiques. La corruption intellectuelle du moyen âge européen ne vient pas des invasions barbares mais d’Aristote. Même remarque pour la philosophie médiévale islamique.

La vaine subtilité des scolastiques (Kant : Subtilität der Schulmethode) se trouve déjà chez leur Magister Aristote. Voyez Voltaire: « Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible » (Lettres philosophiques).

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La notion de l’âme comme connaissance, à laquelle s’oppose Schopenhauer avec sa conception de la volonté aveugle, ne semble pas prédominer chez les Anciens : « tous les penseurs définissent l’âme … par trois caractères : le mouvement, la sensation, l’incorporéité » (Aristote, De l’âme). Ou encore, certains la confondent avec un élément ou une substance particulière : le feu (Démocrite), l’eau (Hippon), le sang (Critias ; cf. aussi l’Ancien Testament : Lévitique XVII-14 « Car l’âme de toute chair, c’est son sang »), l’air (Diogène)…

Certes, Aristote discute aussi quelques théories de l’âme comme intellection : Anaxagore, Platon…

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Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie : Un Pansophus est impossible, tant en philosophie qu’en mathématique (deux Vernunftwissenschaften) tandis qu’un Polyhistor est possible.

Mais Kant affirme aussi que la philosophie (métaphysique) a vocation à être clôturée, en aucun cas la mathématique. Or qu’un Pansophe ne soit pas possible semble indiquer que la philosophie est infinie comme la mathématique, sinon il faudrait dire qu’un Pansophe est impossible en mathématique mais non en philosophie. (Mais le critère d’un Pansophe et d’un Polyhistor est seulement, dans ces Vorlesungen, que leurs connaissances sont « sehr ausgebreitet », ce qui implique que l’impossibilité signifie que dans les sciences de la raison les connaissances ne sont pas telles, ne sont pas étendues.

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Cioran recherche la connaissance intuitive du génie selon Schopenhauer et cela le conduit au rejet de l’abstraction (par ex. Bréviaire des vaincus 104-5), décriée comme une négation du vouloir-vivre (donc à rejeter selon lui). Or la démarche de Cioran est viciée par l’abus de mots tels qu’infini, néant…, non intuitifs ; il est plus abstrait qu’il ne croit.

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Paraphrase. L’enfant reçoit de son père le caractère car c’est le principal, et le principal est reçu du sexus potior ; il reçoit son intellect de la mère car l’intellect est secondaire et le secondaire est hérité du sexus sequior (Le Monde comme volonté et comme représentation, c. XLIII). Une fratrie devrait donc être d’égale intelligence ? Non, et Schopenhauer l’explique par les conditions physiologiques du génie, qui nécessitent la fleur de l’âge des parents (ce qui signifie que les aînés sont favorisés à ce point de vue, pour les couples point trop précoces).

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Des « forces nouvelles » pour la logique…

La logique va chercher des « forces nouvelles » dans l’empirique. Car « les règles de la logique sont insuffisantes » (André Delachet, L’analyse mathématique). Or, s’il y a bien quelque chose qui ne peut combler une supposée insuffisance de la logique, c’est l’empirique. Car alors l’empirique ne serait pas lui-même soumis au raisonnement logique, n’obéirait pas à des lois, il n’y aurait pas de nature, le monde serait magique.

ii

Delachet affirme que le principe du tiers exclu n’a aucun sens. Il se sert pour cela de la puérile « parabole des géants subtils et cruels » de Ferdinand Gonseth (dans Les fondements des mathématiques, 1926) :

« Dans une île vivait une race de géants fort subtils et cruels. Parce qu’ils étaient cruels, ils mettaient à mort tout étranger qui abordait chez eux ; parce qu’ils étaient subtils, ils avaient imaginé de lui faire prononcer lui-même sa condamnation. Ils lui posaient une question, et si la réponse était vraie, ils l’immolaient à l’Idole de la Vérité ; si elle était fausse, ils l’immolaient à l’Idole du Mensonge. Or, il arriva qu’un jour ils posèrent à un étranger plus subtil qu’eux la question imprudente : quel sera votre sort ? L’étranger répondit : vous me sacrifierez à l’Idole du Mensonge etc. » (in Delachet)

La parabole est une ridicule resucée du « Je mens » séculaire, le privant de toute force puisqu’il fait porter le jugement sur un fait d’avenir : le fait énoncé ne peut se réaliser selon les conditions décrites, qui incluent l’énonciation de l’étranger, laquelle devient par cette inclusion un acte performatif en soi et cesse par conséquent d’être un simple énoncé. L’étranger se borne à rendre la peine impossible selon les conditions posées et n’affirme rien sur le vrai ou le faux de quoi que ce soit. La logique n’est pas un seul instant touchée par cette plaisanterie pas très subtile.

iii

a/

Quant à l’ensemble E des éléments e qui ne se contiennent pas eux-mêmes (dans la théorie du transfini), qu’est-ce qu’un ensemble ou un élément qui se contient lui-même ? La notion ne tient pas la route logiquement (elle viole le dipôle logique contenant-contenu), donc en tirer des conclusions contre la logique, parce qu’une notion contraire à la logique conduit à des résultats contraires à la logique, est puéril. En réalité, ces résultats contradictoires confirment la logique.

Je me souviens d’un étudiant en mathématiques qui chercha à me convaincre de la supériorité des mathématiques sur la philosophie en invoquant cet ensemble E : en s’affranchissant de la logique insuffisante à laquelle la philosophie restait attachée, les mathématiques prouvaient qu’elles plus avancées que la philosophie. On se motive comme on peut.

b/

« Cette conception [des nombres transfinis] aboutit à des difficultés logiques inextricables qui ne sont pas encore complètement aplanies. » (Delachet) Bon courage pour aplanir l’inextricable. En réalité, la phrase s’arrête à « inextricables », le reste est tout simplement ridicule. – Et c’est cette nouvelle conception qui est dite résoudre le paradoxe d’Achille et de la tortue !

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#MeToo « Sans oui, c’est non »

Victor Hugo, du Panthéon, n’est pas d’accord : « Toutes deux, montrant leurs épaules, / Pour dire oui prononcent non » (Pièce incluse dans le dossier des Chansons des rues et des bois, Poésie/Gallimard)

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« Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. » (Rimbaud)

Ce sentiment de l’absurde n’avait jamais été exprimé si distinctement avant Une saison en enfer, et pourtant ne doit-il pas être éprouvé par tout esprit sensible au temps de l’adolescence, de toute éternité ? (Il s’émousse avec l’habitude de vivre avec.)

XLII Les Manuscrits du baron de Saxy-Beaulieu

À ceux de mes lecteurs à qui le nom de Saxy-Beaulieu est devenu familier depuis que j’ai publié la lettre de mon lointain parent, le seigneur de Saxy-Beaulieu, au sujet des relations séculaires entre Celtes et Saxons (en anglais, ici), j’ai le regret d’annoncer que ce dernier est décédé de mort naturelle dans le manoir familial la semaine dernière.

Son fidèle serviteur William m’a envoyé des feuillets réunis et portant mon nom, qui m’étaient destinés ; il s’agit de manuscrits de mon parent, qu’il a souhaité me transmettre afin, je pense, que je les publie sur ce blog, dont il avait connaissance et qu’il m’a dit apprécier. Bien qu’il écrivît en dialecte saxon, il traduisit certains de ces textes afin que la postérité en prît connaissance sans avoir à passer par les services de linguistes devenus, selon lui, fort rares dans cette spécialité. Je publie ici ce qu’il a traduit en français, une langue pour laquelle il gardait une certaine affection depuis sa jeunesse et de multiples séjours sur la Côte d’Azur.

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Quel rapport entre le Dieu du Proslogion, d’Anselme de Canterbury :

« Et certes l’Être qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé, ne peut être dans la seule intelligence ; même, en effet, s’il est dans la seule intelligence, on peut imaginer un être comme lui qui existe aussi dans la réalité et qui est donc plus grand que lui. Si donc il était dans la seule intelligence, l’être qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé serait tel que quelque chose de plus grand pût être pensé… »

et le Dieu de la Bible :

« Ils virent le Dieu d’Israël de leurs propres yeux. Il se tenait sur un ouvrage qui semblait de saphir. » (Ex. 24:10)

« Aaron doit revêtir ce vêtement lorsqu’il officie dans la tente. Lorsqu’il entrera dans la tente pour rejoindre le Seigneur, ainsi que lorsqu’il en sortira, les clochettes de son vêtement tinteront. Ainsi, il ne lui arrivera rien. » (Ex. 28:35)

Autrement dit, si Dieu n’entend pas les clochettes, le risque est qu’il se sente menacé et tue les intrus.

« Ceci est une règle imprescriptible pour Aaron et tous ceux qui lui succèdent : ils doivent, avant d’entrer dans la tente pour leurs travaux, se laver les mains et les pieds. » (Ex. 30:21)

Par où l’on voit que Dieu craint les microbes.

« Les tables de la loi étaient le propre ouvrage de Dieu. C’est l’écriture de la propre main de Dieu qui était gravée sur les tables. » (Ex. 32:16)

« Je ne vous accompagnerai pas Moi-même jusque-là. Ce peuple n’en fait qu’à sa tête. Et si Je vous accompagnais, Je sens que Je vous exterminerais en cours de route. » (Ex. 33:3)

Quel rapport ? Mystère…

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« Les ennemis de la Sophia étaient les Archontes, qui résidaient dans le Mysterium qu’ils avaient créé, ce qui signifie qu’ils étaient les monstres du monde primordial, adonnés à leur démoniaque entreprise de confusion, et les gardiens aux portes des Éons. La Sophia parvint à les rejeter dans l’Abîme. Son ennemi invétéré était l’Archonte du Chaos, Yaldabaoth, moitié flammes et moitié ténèbres. » [J’ignore d’où provient cette citation.]

Celui qui s’engage dans la voie de la gnose entre aussitôt dans le labyrinthe de l’Ennemi. Alors qu’il pénètre plus avant dans la cour du souverain infernal, la hiérarchie des diables qu’il rencontre s’élève par degrés, si bien que, loin de devenir plus tranquille, il subit des attaques toujours plus violentes, qui l’anéantiraient complètement s’il ne se fortifiait en même temps.

La puissance d’un démon se mesure entre autres au nombre d’esprits que celui-ci est capable de posséder simultanément. Et l’individu supérieur qui ne trahit point son principe (le « bon-homme », Guthman ou Guzman) doit tôt ou tard considérer tous les individus qui sont moins avancés que lui au plan spirituel comme des instruments dont se sert le démon pour lui nuire.

Car, comme il est dit que celui qui aura une pollution nocturne sera impur tout le jour suivant et n’approchera point du Tabernacle, et que si c’est un soldat, il passera le jour hors du camp (Deut. 23:9-10), il faut entendre par là que la pollution expose l’individu à la possession démoniaque.

L’impureté du chrétien souillé, quand elle ne fait plus l’objet de prescriptions particulières en termes d’exercice de l’activité ordinaire, est cause que cette activité s’en trouve gravement perturbée, voire foncièrement compromise, et qu’il eût mieux valu pour lui qu’il « quitte le camp » pour un certain temps plutôt que d’y rester, car alors il ne fait rien de bon malgré toute sa bonne volonté. C’est ainsi que, voyant David absent, « Saül ne dit rien ce jour-là ; car, pensa-t-il, c’est par hasard, il n’est pas pur, certainement il n’est pas pur. » (Sam. 20:26)

Or imaginons qu’un individu traverse une foule tandis que le démon dans les quartiers duquel il a pénétré à ce stade de son progrès le guette, il est clair que son ennemi dispose dans cette foule d’une grande quantité de véhicules et d’instruments, dans lesquels il pourra pénétrer et par l’intermédiaire desquels il pourra exercer sa cruauté : tant il est vrai qu’il ne peut se trouver dans cet amalgame qu’une majorité de personnes souillées, et même un grand nombre d‘autres adonnées aux turpitudes de manière habituelle. Et vous voudriez qu’il fût indifférent de traverser une foule !

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La Recette de l’or

J’ai en ma possession la formule permettant de transformer le plomb en or. L’écrivain mondialement connu August Strindberg, en plus de comprendre et d’écrire un grand nombre de langues (ce qui n’était pas rare à son époque, dans une certaine classe de gens), étudiait et pratiquait avec passion la chimie. Il s’adonnait notamment à des recherches sur la transformation du plomb en or, à laquelle il est parvenu. Il a légué le résultat à la postérité en consignant la méthode dans sa correspondance. Il en fit même l’annonce dans un grand journal parisien (car il vivait à Paris à cette époque), sans susciter apparemment autre chose qu’un silence gêné.

Or il est évident qu’aucun chimiste de profession ne lit la correspondance de Strindberg et qu’aucun professeur de littérature – ces gens ont trop tendance à considérer que les écrivains qu’ils étudient sont eux-mêmes du type des professeurs spécialisés –, s’il tombe sur cette formule ne s’en préoccupera le moins du monde. La découverte de Strindberg est ainsi restée méconnue jusqu’à moi.

[J’ignore, à ce jour, si mon parent a fait usage de cette formule et s’il a pu avoir confirmation de la véracité de l’étonnante assertion de l’écrivain suédois. Dans la mesure où il a cru bon de traduire ce fragment, je me perds en conjectures sur la profondeur de sa conviction – ou de son illusion. J’ai toujours pensé qu’il vivait des revenus de sa propriété mais certains papiers examinés depuis sa mort laissent penser que ces revenus étaient en réalité des plus médiocres… Quoi qu’il en soit, à ceux qui seront en mesure d’en juger, je livre ici les passages de la correspondance de Strindberg recueillis par mon parent ; il s’agit ni plus ni moins de la recette pour créer de l’or, selon Strindberg.]

J’ai découvert que pendant dix ans j’ai fait de l’or mais que je l’ai jeté car il s’est présenté noir comme de la suie et marron comme du tabac à priser. Mais je ne suis pas en état de me démener car personne ne se laissera convaincre. Voici une recette que tu pourras utiliser après ma mort.

Recette

Sulfate de fer (vitriol vert), nitrate de cuivre,  nitrate d’argent : solutions extrêmement diluées

(De préférence au chaud avec un papier au fond de la cornue)

Peut être varié infiniment par un solvant et un réactif.

C’est là le secret : de sorte que l’on peut faire tous les métaux à partir de leurs propres solvants et réactifs. Mais l’or, on doit le faire à partir d’un sel de cuivre et d’un sel d’argent que l’on précipite avec du sulfate de fer et de l’acide oxalique, ou avec du tartrate d’ammonium, ou avec du chlorure d’étain ou avec du sulfate de protoxyde de mercure.

L’argent doré que tu as vu se fait ainsi : on laisse nager des feuilles d’argent dans une solution diluée de CuSo4 + FeSo4 + NaSo2 ; et puis on chauffe. Griller dans du borax, dissoudre dans de l’eau, on verra alors le liquide bleu aux reflets bruns qui est la caractéristique d’une solution d’or. » (Lettre du 6 juillet 1906 à Harriet Bosse)

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C’est un fait que j’ai fabriqué de l’or et que j’ai écrit là-dessus, que j’ai analysé, etc. et que je peux le prouver, mais la production en grand ne m’intéresse pas ; j’aimerais cependant que vous le croyiez.

Expérience : prenez un corps qui se développe sans faute de l’oxalate de fer, fait de vitriol de fer bleu-vert sans tache jaune ; de l’eau distillée, encore de l’oxalate neuf et de l’acide citrique ou acétique (quelques gouttes). Versez le tout dans une assiette creuse blanche (une demie) et posez-la devant vous en pleine lumière du jour.

Prenez maintenant le flacon d’ammoniac et promenez-le lentement au-dessus de la surface du liquide, qui coagule et se couvre de plaques graisseuses.

Agitez l’assiette de manière à briser les plaques. Revenez avec l’ammoniaque. Laissez reposer ! Agitez ! revenez avec l’ammoniaque !

Quand les plaques graisseuses prennent des reflets jaunâtres et se présentent en plus grande densité, écumez-le et posez-le sur des bandes de papier, de préférence du papier parcheminé ou du papier à lettres opalin et laissez sécher sans feu ni soleil. Ceci est de l’or, mais si finement réparti que l’acide azotique ou chlorhydrique le dissout.

Remarquez bien : l’or battu en feuilles se dissout sous l’effet de l’acide azotique ou chlorhydrique et il n’y a pas là de preuve a contrario.

Quand les bandes de papier ont séché, mettez-les dans une boîte de porcelaine et passez dessus du mercure ; agitez. L’or s’amalgame avec le mercure. Le fer ne le fait pas ! Nota Bene !

Versez finalement le mercure dans un tout petit flacon et vous verrez l’or joliment jaune, qui ne s’amalgame cependant pas encore. Mais versez dans le flacon quelques gouttes d’une solution d’alun, de salpêtre et de sel de cuisine. Agitez ! Vous verrez l’or perdre sa couleur jaune, s’amalgamer et disparaître dans le mercure.

Si on distille le mercure dans une cornue, l’or reste au fond, mais ce n’est toujours pas de l’or, ce peut être une poudre noire ou brune. On la laisse fondre dans une cuillerée de borax (et de salpêtre ?)

Pourquoi est-ce de l’or ? Une autre fois ! mais faites bien attention : le Ferrocyanure jaune avec des sels d’or donne du bleu de Prusse, aussi bien qu’avec des sels de fer ! Et la réaction ferrugineuse prouve seulement qu’il y a du fer, ce sont on ne doute pas, mais l’or y est aussi.

(Une autre méthode : dans un baquet on met de la couperose verte, un peu de couperose de cuivre, du chlorhydrate d’ammoniaque. On y verse un peu d’ammoniaque et on remplit aussitôt le baquet d’eau. Si on le fait le soir, on ramasse un bel or le lendemain matin, de préférence dehors.)

En photographie, on voit souvent du chlorure d’argent violet « noirci par la lumière ». Cet Ag2Cl me semble être de l’oxyde d’or = Au2O3H3

Ag2Cl = 247

Au2O3H3 = 247

Expérience : Chauffez le chlorure d’argent violet à 100°. Il doit maintenant prendre une teinte châtain et être de l’Au2O3H3 = de l’oxyde d’or. Dissolvez cette matière châtain dans un mélange d’acide sulfurique et d’acide azotique. Délayez ensuite avec de l’eau pure et l’or se déposera métallique, visible. Mais il peut aussi se déposer sous la forme d’une poudre noire ou brune. (À fondre avec le borax !)

« Étrange coïncidence : »

La couperouse verte précipite de l’or de ses sels !

L’acide oxalique précipite de l’or de ses sels !

L’acide acétique précipite de l’or de ses sels !

Comment le photographe a-t-il eu l’idée de les réunir ?

Voyez-vous : il transmue l’argent en or. Et quand le nitrate d’argent devient violet à la lumière, il devient de l’or.

Expérience : prenez une solution d’oxyde d’argent traité à l’acide tartrique et faites précipiter avec du fer passé à l’acide tartrique. Dans le livre on dit qu’il se dépose un argent jaune. Faites cette expérience et remettez l’argent jaune à un orfèvre et demandez-lui seulement : – Combien de carats, cet or ? Mais ne lui dites rien du procédé par lequel vous l’avez obtenu ! Faites-le !

Des objets en ivoire deviennent joliment dorés si on s’en sert pour repêcher les plaques d’or ; de même la porcelaine mate et le biscuit. (Lettre du 6 juillet 1896 à M. Torsten Hedlund)

*

Strindberg n’eut jamais que des paroles de mépris pour les théosophes à la Blavatsky, qui exercèrent toutes sortes de pressions sur lui pour qu’il rejoignît leur mouvement et en vinrent même, dit-il, à le persécuter.

Quand Strindberg parle des « théosophes », il se réfère à des auteurs plus anciens que Blavatsky, et en particulier à Swedenborg. Ces auteurs n’ont rien à voir avec la société qui a pris ce nom.

La Chaîne de la Théosophie

De 1704 à 1707, Konrad Dippel de Frankenstein vécut à Berlin, où il pratiqua l’alchimie, cherchant à transmuter le plomb en or.

Il est celui qui introduisit le terme ou le concept de « Lumières » (aufgeklärt) dans la littérature :

Es suchten nemlich die aufgeklärte und erleuchtete Gemüther/ durch die Bibel das Recht der Natur zu verjagen/ und wenn ihnen den dieser Schein-heilige Anschlag gelungen wäre/ so würden sie sich bemühen/ die Bibel/ durch ihre Erleuchtungen ebenmäßig zu vertreiben/ damit sie/ wenn solche Mittel denen Menschen aus den Händen gedrehet wären/ sich eines Dominats desto sicherer über Selbige anmassen könten.

L’huile éthérique qui porte son nom (Dippels Tieröl) était selon ses dires Elixir vitae, c’est-à-dire un remède universel. Elle fut utilisée contre les vers et pour le traitement de l’épilepsie. Il découvrit avec Johann Diesbach la formule du bleu de Prusse, le premier pigment synthétique.

En tant qu’alchimiste, il était convaincu de la possibilité de transférer les âmes d’un corps à l’autre et pratiqua diverses expériences à cet effet sur des cadavres. Il conduisit également des expériences avec des explosifs.

De 1716 à 1718, Swedenborg publia une revue scientifique, le Daedalus Hyperboreus, recensant notamment les découvertes et inventions scientifiques et mécaniques de son époque. Il y décrit une précoce et étonnante machine volante.

En 1735, il publia le court texte De Infinito, dans lequel il discute les modalités des relations entre le limité et l’infini. Il déclare que l’âme a un substrat dans la substance matérielle. Dans son ouvrage ultérieur Regnum animale, il cherche à expliquer l’âme du point de vue anatomique.

Swedenborg, qui fut proche de Dippel, continua de le fréquenter, après la mort de celui-ci, dans le monde des esprits.

Plus tard, Strindberg, qui se déclara disciple de Swedenborg, parvint à transmuter le plomb en or, ce dont il témoigne dans sa correspondance.

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Contribution à l’étude des relations entre paganisme, judaïsme et christianisme
à l’aube de ce dernier

Certains admirateurs de l’Empire romain font valoir les mérites du paganisme ancien et de son système politique en opposition à la fois au judaïsme et au christianisme ou, si vous voulez, au judéo-christianisme, dans un sens peu conforme à la réalité historique.

Voyons tout d’abord ce qu’était la relation entre le premier César et les juifs, avant l’apparition du christianisme. Dans les Vies des douze Césars de Suétone, on peut lire ce passage décrivant les funérailles de Jules César :

« Une foule d’étrangers prirent part à ce deuil public, et s’approchèrent tour à tour du bûcher, en manifestant leur douleur, chacun à la manière de son pays. On remarqua surtout les Juifs, lesquels veillèrent même, plusieurs nuits de suite, auprès de ses cendres. »

Une note ajoute : « César leur avait accordé (aux juifs) divers privilèges. » Il leur permit de rebâtir les murailles de Jérusalem. Mais, plutôt que de les paraphraser, voici ce que disent les édits de Jules César en faveur des juifs :

Nous Caïus César, Empereur, dictateur, consul pour la cinquième fois, ordonnons tant par des considérations d’honneur, de vertu et d’amitié, que pour le bien et l’avantage du Sénat et du peuple romain ordonnons :

que Hyrcan, fils d’Alexandre, et ses enfants seront Grands-Prêtres et souverains sacrificateurs de Jérusalem et de la nation juive ;

qu’on diminuera des impôts aux juifs dans la seconde année de leurs revenus et qu’ils seront exempts de toutes impositions ;

que les habitants de la ville de Jérusalem paieront tous les ans un tribut dont la ville de Joppé sera exempte, mais qu’ils ne paieront rien la septième année sabbatique, parce qu’ils ne sèment point et ne recueillent point les fruits des arbres ;

qu’ils paieront dans Sidon de deux ans en deux ans un tribut qui consiste au quart des semences, ainsi que les dîmes à Hyrcan et à enfants comme l’ont payé vos prédécesseurs.

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Nous Caïus César informons les magistrats des Parianiens que des juifs de diverses provinces sont venus nous voir à Délos pour se plaindre de la défense que vous leur avez faite de vivre selon leurs lois et de faire des sacrifices, ce qui est une rigueur contre nos amis et alliés que nous ne pouvons souffrir, puisqu’on leur permet même dans Rome de pratiquer ces coutumes. Même si par ce même édit nous interdisons de faire des rassemblements publics dans Rome, nous exceptons les juifs de cette interdiction.

En outre, César négocia un traité de confédération avec l’État des juifs. L’empereur étant mort subitement au cours de ces tractations, le traité fut présenté au Sénat par Antoine et Dolabella pour ratification. Le Sénat confirma cette proposition et l’érigea en traité d’alliance et de confédération. Jules César et le Sénat concevaient ainsi l’Empire romain comme une confédération avec l’Etat hébreu (ce qui n’est pas sans rappeler d’une certaine manière les actuelles relations, depuis des décennies, entre les États-Unis d’Amérique, première puissance mondiale, et l’État d’Israël, même s’il n’est pas encore question d’une confédération de jure entre les deux).

En matière religieuse, l’Empire romain faisait une différence entre le légal (religio licita) et l’illégal (religio illicita) : le judaïsme était une religio licita, le christianisme fut une religio illicita punie des arènes et du supplice des bêtes sauvages.

Contrairement à une idée répandue, notamment depuis Gibbons, qui prétend que le christianisme recrutait presque exclusivement dans le prolétariat et qu’il en reçut l’empreinte, le patriciat romain occupe une place de choix parmi les premiers saints et martyrs de l’Église chrétienne. Ces vieilles familles romaines, ou ce qu’il en restait, avaient sans doute mesuré la décadence de cet empire adonné à tous les cultes zoophiliaques de l’Orient empoisonné, de Caligula à Héliogabale en passant par Néron, autre grand ami des juifs, dont la cour en comptait un grand nombre, toujours selon Suétone. Le patriciat romain a donné beaucoup de son sang pour la foi chrétienne. (Peut-être est-ce d’ailleurs surtout une affaire de femmes, de matrones romaines voyant dans le christianisme un mouvement susceptible de les libérer de l’état d’esclavage dans lequel elles étaient maintenues : à creuser.)

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Une église hiérarchique et centralisée comme l’Église catholique ne peut fonctionner sans Saint-Office, c’est-à-dire sans l’Inquisition.

C’est le Saint-Office qui a révélé l’existence des « prêtres judaïsants », c’est-à-dire des juifs convertis et devenus prêtres qui corrompaient le culte de l’intérieur et vouaient ainsi les fidèles à la damnation éternelle en raison des erreurs hérétiques dans lesquelles ceux-ci étaient induits. Le Saint-Office, après enquête, livrait ces prêtres au bras séculier qui les conduisait au bûcher. Certains s’enfuyaient à Constantinople, chez les Turcs.

De même, le P. Pierre Damien avait dénoncé, dans Le Livre de Gomorrhe, le complot des pédérastes au sein de l’Église au douzième siècle : les prêtres pervers confessaient eux-mêmes leurs diacres sodomites et la cabale se répandit jusqu’aux plus hautes sphères ecclésiastiques, allant jusqu’à falsifier les documents canoniques relatifs à la sodomie dans un sens hérétique.

[Je présenterai ultérieurement le film mexicain Satánico pandemonium – La Sexorcista (1975) de Gilberto Martínez Solares afin de discuter le thème de l’hypocrisie ou de la fausseté, et de ses conséquences, dans le contexte de la direction spirituelle.]