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Philosophie 6 : Le cas Rousseau et autres textes

Tout est intuitionné à vingt, vingt-cinq ans, c’est-à-dire que l’individu a acquis une fois pour toutes ses idées personnelles à cet âge : ce stock sert aux conceptualisation ultérieures, lesquelles n’apportent au fond rien de nouveau (hors des combinaisons des intuitions). Le travail de l’âge mûr consiste à faire siennes les évidences de la jeunesse, qui n’appartiennent pas à la jeunesse en tant que telle mais à l’individualité. C’est en revenant à ces évidences que véritablement l’intelligence s’éveille ; quand l’esprit tenait ce stock pour rien d’autre que les fantasmagories de l’immaturité, et se cherchait ailleurs des modèles, c’est là qu’il était bête, et s’il peut dire à quarante ans qu’il avait tout compris à vingt, sa voie est tracée. Tout se déduit des intuitions.

C’est la raison pour laquelle la créativité, pour durer, se reporte au temps de la vie qui est le temps de l’intuition, la jeunesse ; et même si l’on veut écrire sur ses expériences de l’âge mûr, il faut le faire comme si l’on avait vingt ans. Mais le mieux est de ne point parler du temps de la vie qui est celui de la conceptualisation, car ce n’est pas un temps dont il importe de parler vu que seul importe en lui la pensée et nullement ce qui se vit. Quand on a vécu, il reste à penser, mais on ne pense de manière originale et profonde qu’avec ce que l’on a vécu (un stock d’intuitions), et le temps de penser est, avant la mort, un temps mort pour l’intuition.

Les intuitions de la jeunesse, du premier âge forment une image du monde imperméable aux déformations ultérieures et avec laquelle le penseur, pour penser authentiquement, doit entrer en contact par-delà les couches d’endoctrinement intermédiaires, car c’est alors à partir de son propre fonds, de sa personnalité propre qu’il pense et non par emprunt.

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Nietzsche, vivant dans une petite chambre mal chauffée, n’avait pas tort de reprocher à Wagner, grand bourgeois entouré d’une famille nombreuse dans son manoir, de s’être mis à prêcher l’ascétisme. De ce point de vue il n’avait pas tort.

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Le cas Rousseau

(Suite de Montesquieu vs Ibn Khaldun)

Rousseau prend (en quelque sorte) le parti d’Ibn Khaldun face à Montesquieu, puisqu’il voit dans le maintien dans l’État de « troupes réglées », rétablies de son temps en Europe après une longue éclipse depuis l’empire romain (qu’elles ruinèrent), une cause de ruine :

« Devenus les ennemis des peuples, qu’ils s’étaient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il fallut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, et dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il fallut pour les réprimer multiplier les troupes, et par conséquent la misère ; et plus le désespoir augmentait, plus on se voyait contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. » (Discours sur l’économie politique)

D’ailleurs, on peut voir en Rousseau le pendant occidental d’Ibn Khaldun, quand, dans son Projet de Constitution pour la Corse, il évoque le moyen d’efféminer les peuples au prétexte de les instruire, c’est-à-dire une voie de corruption et décadence dans le fait de rendre les peuples « raisonneurs » : « La plupart des usurpateurs ont employé l’un de ces deux moyens pour affermir leur puissance. Le premier d’appauvrir les peuples subjugués et de les rendre barbares, l’autre au contraire de les efféminer sous prétexte de les instruire et de les enrichir. » Voyez également son Discours sur les sciences et les arts.

De même, toujours dans son projet pour la Corse, Rousseau souligne l’inaptitude des habitants des villes à être de bons soldats et c’est pourquoi, compte tenu de la pestilence que sont les armées professionnelles, il envisage une société fondée sur l’agriculture car il ne peut compter pour la défense de l’État que sur une armée du peuple constituée en cas de danger et tirée de la paysannerie (« la culture de la terre forme des hommes patients et robustes … ceux qu’on tire des villes sont mutins et mous, ils ne peuvent supporter les fatigues de la guerre »).

Alors que Montesquieu répondait (en quelque sorte) à Ibn Khaldun que les nations riches, en finançant sur le trésor public des armées permanentes, professionnelles, prévenaient les funestes conséquences possibles de l’amollissement de leurs populations par le luxe, brisant ainsi le cycle supposé fatal du retour à la barbarie par le triomphe inévitable des barbares aguerris sur les sociétés corrompues par le luxe, Rousseau souligne l’autre ferment de corruption et de misère publique inhérent aux armées permanentes, dont les effet ne sont pas moins désastreux. Les remarques de Rousseau contribuent donc à maintenir intacte la loi sociologique énoncée par Ibn Khaldun : le maintien par les nations policées d’armées permanentes ne peut obvier à cette loi d’airain, contrairement à ce que pensait Montesquieu.

Tocqueville, au moins sur ce point, se rapproche de Rousseau, pour lequel il n’a guère de considération autrement : « Les Américains n’ont pas de voisins, par conséquent point de grandes guerres, de crise financière, de ravages ni de conquête à craindre ; ils n’ont besoin ni de gros impôts, ni d’armée nombreuse, ni de grands généraux ; ils n’ont presque rien à redouter d’un fléau plus terrible pour les républiques que tous ceux-là ensemble, la gloire militaire. » (De la démocratie en Amérique, I, II, IX) Les États-Unis d’Amérique sont aujourd’hui l’un des pays les plus militarisés du monde. Dans le même chapitre, Tocqueville développe l’idée que l’Amérique pourrait périr, en tant que système républicain, par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir : la raison en est que les grandes villes sont selon lui des foyers d’agitation démagogique. Or le remède qu’il préconise, une armée permanente, pour contenir le mouvement insurrectionnel des villes, est lui-même, à ses propres yeux, un danger manifeste. On pourrait penser que l’énorme armée américaine contemporaine a pour fonction première cette prévention indiquée par Tocqueville, son emploi récurrent lors d’émeutes urbaines en serait un signe, mais cela fait immanquablement penser aux mots de Rousseau cités plus haut sur l’armée permanente, « constituée en apparence pour contenir l’étranger, et en effet pour opprimer l’habitant ».

ii

Si Rousseau, vivant avec une épouse, était appelé « le solitaire », comment faut-il m’appeler, moi ?

iii

Selon Rousseau, dans son Essai sur l’origine des langues, l’inceste est naturel et fut la loi de l’humanité aux premiers temps – qui sont, je suppose, l’état de nature.

iv

« Voilà d’où vient que les peuples septentrionaux sont si robustes : ce n’est pas d’abord le climat qui les a rendus tels, mais il n’a souffert que ceux qui l’étaient, et il n’est pas étonnant que les enfants gardent la bonne constitution de leurs pères. » (Rousseau, Essai sur l’origine des langues)

Impressionnante intuition du mécanisme de la sélection naturelle. Le milieu ne rend pas l’individu plus fort, mais l’espèce ; les « épreuves » du climat taxent l’individu et paient l’espèce.

v

« Il est certain que les plus grands prodiges de vertu ont été produits par l’amour de la patrie : ce sentiment doux et vif qui joint la force de l’amour-propre à toute la beauté de la vertu, lui donne une énergie qui sans la défigurer, en fait la plus héroïque de toutes les passions. » (Rousseau, Discours sur l’économie politique)

On trouve la même idée chez Montesquieu : l’amour de la patrie est la vertu. Mais Descartes a dénoncé une certaine illusion propre aux études historiques, à laquelle Rousseau semble particulièrement sujet : portant aux nues les vertus des Anciens, telles qu’elles nous sont transmises par les livres, Rousseau opposerait une fantasmagorie (suivant l’idée de Descartes) à l’homme actuel, dégénéré.

Descartes : « [M]ême les histoires les plus fidèles, si elles ne changent ni n’augmentent la valeur des choses pour les rendre plus dignes d’être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances : d’où vient que le reste ne paraît pas tel qu’il est, et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu’ils en tirent, sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces. » (Discours de la méthode)

Rousseau loue les principes des anciens législateurs, et sa louange est une description exacte du fascisme moderne, que l’on pourrait croire inspiré par les lignes suivantes (si le fascisme ne prenait pas directement son inspiration à la source des anciens législateurs eux-mêmes) :

« Tous [les anciens Législateurs] cherchèrent des liens qui attachassent les Citoyens à la patrie et les uns aux autres, et ils les trouvèrent dans des usages particuliers, dans des cérémonies religieuses qui, par leur nature, étaient toujours exclusives et nationales (voyez la fin du Contrat social), dans des jeux qui tenaient beaucoup les citoyens rassemblés, dans des exercices qui augmentaient avec leur vigueur et leurs forces leur fierté et l’estime d’eux-mêmes, dans des spectacles qui, leur rappelant l’histoire de leurs ancêtres, leurs malheurs, leurs vertus, leurs victoires, intéressaient leurs cœurs, les enflammaient d’une vive émulation, et les attachaient fortement à cette patrie dont on ne cessait de les occuper. Ce sont les poésies d’Homère récitées aux Grecs solennellement assemblés, non dans des coffres, sur des planches et l’argent à la main, mais en plein air et en corps de nation, ce sont les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, représentées souvent devant eux, ce sont les prix dont, aux acclamations de toute la Grèce, on couronnait les vainqueurs de leurs jeux, qui les embrasant continuellement d’émulation et de gloire, portèrent leur courage et leurs vertus à ce degré d’énergie dont rien aujourd’hui ne nous donne d’idée, et qu’il n’appartient pas même aux modernes de croire. » (Considérations sur le gouvernement de Pologne)

vi

Le pays où fut inventé le parlementarisme moderne, l’Angleterre, est aussi le pays où le droit d’origine législative est secondaire par rapport à la common law, est « une dérogation à la common law » (et où le juge ne s’estime aucunement lié par l’intention du législateur, dont il ne s’enquiert point). Le Parlement y est au fond un simple organe budgétaire. L’erreur subséquente est de Rousseau et des Français.

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« Nos valeurs » : j’aimerais qu’ils en parlent moins et qu’ils les connaissent mieux.

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Les questions les plus graves sont confiées à des gens qui n’ont ni les moyens intellectuels ni le loisir de penser.

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La correctionnalisation du viol passe aux yeux des auteurs du petit livre sur Les jurés (PUF, 1980, p. 44n) pour une forme de laxisme, comparée à son défèrement aux assises, mais Jean Marquiset explique que la correctionnalisation – le traitement d’un crime en simple délit – peut au contraire servir à mieux punir. Nos auteurs commettent donc un contresens. Les apparences sont trompeuses.

« [L]e fœticide est réellement un homicide volontaire, quoique juridiquement on en ait fait par la loi du 17 mars 1923 un délit pour en assurer une meilleure répression par un tribunal que par le jury, toujours disposé en cette matière à une excessive indulgence. » « Il [l’infanticide] avait toujours été considéré comme un crime, jusqu’à la loi du 2 septembre 1941 qui l’avait transformé en une simple infraction correctionnelle pour qu’il fût, comme l’avortement, sanctionné par une sévère répression. » (Marquiset, Les droits naturels, 1976)

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L’interdiction de l’enregistrement des audiences est une règle « d’ordre public ». Elle est liée au « principe de l’oralité » et nos auteurs (Les jurés, 1980) se satisfont à bon compte de cette raison (cette excuse) absurde : quelqu’un qui parle n’a pas une expression moins orale parce qu’il est vu sur un écran de télé. Cf. McLuhan: both speech and TV are cool media.

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Haro sur le gouvernement des juges ? Un juge, parce qu’il est nommé et non élu, n’aurait pas la même légitimité démocratique qu’un ministre, nommé et non élu ? C’est cela, oui…

« L’extension du pouvoir judiciaire dans le monde politique doit donc être corrélative à l’extension du pouvoir électif. Si ces deux choses ne vont point ensemble, l’État finit par tomber en anarchie ou en servitude. » (Tocqueville, De la démocratie en Amérique I, I, V)

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Les procureurs « bénéficient très largement » de « l’indépendance de la magistrature », en conclusion de quelques paragraphes qui évoquent la « pratique institutionnelle » (Lemesle & Pansier, Le procureur de la République, 1998, p. 34), mais, c’est là le hic, la pratique peut être changée sans que cela soit contraire au principe de légalité, donc les procureurs ne sont pas indépendants.

Ces deux magistrats croient faire passer une pratique pour une garantie juridique, alors qu’un changement de pratique (une injonction de classement par tel garde des sceaux suivie d’une sanction en cas de refus du magistrat) ne serait en rien contraire au principe de légalité.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé » (Montesquieu, De l’esprit des lois)

Montesquieu réfute le système de l’intime conviction avant même qu’il ait remplacé chez nous celui des preuves légales ! Encore un travers de la France. (Voyez L’infâme conviction ici)

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Si la France avait gardé ses Huguenots, la Révolution française n’aurait pas eu lieu.

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Les Lumières françaises étaient une anglophilie militante (Montesquieu, Voltaire, Diderot…) et c’est donc trahir les Lumières que de parler de quoi que ce soit « à la française » quand c’est pour l’opposer aux Anglo-Saxons. Ce sont les Anglais qui nous ont appris la tolérance mais nous ne sommes que leurs singes. Chez nous un Sikh n’a pas le droit de porter son turban.

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La Manche est la frontière entre l’Europe et le continent asiatique.

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Le cas Søren Kierkegaard
(Complément à Autour de l’existentialisme de Kierkegaard x)

L’homme génial qui se reproduit ne reproduit pas son génie. Le génie ne se reproduit pas.

C’est cet homme, le génie, qui trouve un trésor dans la relation négative à la femme et le perd dans une relation positive, la vie commune.

« [A]-t-on jamais entendu dire qu’un homme soit devenu poète par sa femme ? Tant que l’homme ne s’est pas lié à elle, elle l’entraîne. C’est cette vérité qui se trouve à la base de l’illusion de la poésie et de la femme. » (Kierkegaard, Étapes sur le chemin de la vie)

ii

Ce n’est pas de réussir là où tout le monde a échoué qui est le plus admirable, mais d’échouer là où tout le monde a réussi.

« [J]e ne demande rien de mieux que d’être, à notre époque objective, reconnu pour le seul qui n’a pas réussi à être objectif. » (Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques)

iii

C’est par un clergé jugé par Kierkegaard anti-chrétien que la pornographie a d’abord été légalisée dans le monde (Danemark 1969 : l’Église nationale danoise soutient le projet gouvernemental de légalisation de la pornographie).

iv
Célibat

Une simple remarque met à bas l’édifice des Propos sur le mariage par « Un époux » dans Étapes sur le chemin de la vie de Kierkegaard : l’homme chez qui l’inclination amoureuse, ce « don de Dieu », se déclare pour une femme mariée, ne peut l’épouser, et ce n’est pas faute d’être « assez bon » qu’il ne prend pas cette décision, mais il ne peut « se rendre digne de recevoir le don de Dieu ».

– Même un grand esprit n’est pas esprit seulement, pourquoi donc vouloir qu’il soit une exception en se soustrayant au mariage ? – Que se marie celui qui ne craint pas de dire à ses enfants : « Vous êtes nés et je vous souffre, comme je souffre votre mère, car l’esprit a besoin de repos et de délassement et par bonheur en vous engendrant et en vous éduquant je n’ai rien sacrifié de ma vocation. » Que se marie et enfante celui qui ne craint pas de dire cela.

v

La pensée de Kierkegaard serait « une première forme de l’existentialisme », mais comment une pensée profonde pourrait-elle être la première forme d’une pensée superficielle ? Si l’on tient à établir un lien entre les deux, il faut dire plutôt que l’existentialisme est une pâle copie de la pensée de Kierkegaard.

Søren Kierkegaard som café-gæst (Kierkegaard im Café) by Christian Olavius Zeuthen, 1843

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Quel mal ne fait-il pas à son œuvre, le poète qui gagne sa vie dans une boutique (au sens large) ! On ne peut tout simplement pas le lire, on se dit : « Comment n’est-il pas mort de chagrin, s’il était poète ? »

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Le clown survit au poète.

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La perversion aplanit tous les dilemmes.

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Socrate discourait le jour sur le thème « le corps est la prison de l’âme » avant de retourner chez lui partager la couche conjugale.

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La beauté de l’esprit n’est-elle pas encore plus passagère que celle du corps ? Ne cherchez pas à être aimée pour votre esprit.

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Est-il juste de partager également entre les membres d’une fratrie, alors que seul l’aîné connaît la souffrance d’être passé d’enfant unique à membre d’une fratrie ? Le droit d’aînesse lui compensait ce traumatisme.

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Vu que l’on appliquait la « question préalable » pour faire dénoncer les complices, un tel système devait conduire à de nombreuses dénonciations d’innocents, que l’on torturait à leur tour.

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Le droit à l’existence n’interdit pas le suicide.

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Il me suffit de lire Aristote pour savoir que je ne souhaite pas lire les scolastiques. La corruption intellectuelle du moyen âge européen ne vient pas des invasions barbares mais d’Aristote. Même remarque pour la philosophie médiévale islamique.

La vaine subtilité des scolastiques (Kant : Subtilität der Schulmethode) se trouve déjà chez leur Magister Aristote. Voyez Voltaire: « Aristote, qu’on a expliqué de mille façons, parce qu’il était inintelligible » (Lettres philosophiques).

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La notion de l’âme comme connaissance, à laquelle s’oppose Schopenhauer avec sa conception de la volonté aveugle, ne semble pas prédominer chez les Anciens : « tous les penseurs définissent l’âme … par trois caractères : le mouvement, la sensation, l’incorporéité » (Aristote, De l’âme). Ou encore, certains la confondent avec un élément ou une substance particulière : le feu (Démocrite), l’eau (Hippon), le sang (Critias ; cf. aussi l’Ancien Testament : Lévitique XVII-14 « Car l’âme de toute chair, c’est son sang »), l’air (Diogène)…

Certes, Aristote discute aussi quelques théories de l’âme comme intellection : Anaxagore, Platon…

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Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie : Un Pansophus est impossible, tant en philosophie qu’en mathématique (deux Vernunftwissenschaften) tandis qu’un Polyhistor est possible.

Mais Kant affirme aussi que la philosophie (métaphysique) a vocation à être clôturée, en aucun cas la mathématique. Or qu’un Pansophe ne soit pas possible semble indiquer que la philosophie est infinie comme la mathématique, sinon il faudrait dire qu’un Pansophe est impossible en mathématique mais non en philosophie. (Mais le critère d’un Pansophe et d’un Polyhistor est seulement, dans ces Vorlesungen, que leurs connaissances sont « sehr ausgebreitet », ce qui implique que l’impossibilité signifie que dans les sciences de la raison les connaissances ne sont pas telles, ne sont pas étendues.

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Cioran recherche la connaissance intuitive du génie selon Schopenhauer et cela le conduit au rejet de l’abstraction (par ex. Bréviaire des vaincus 104-5), décriée comme une négation du vouloir-vivre (donc à rejeter selon lui). Or la démarche de Cioran est viciée par l’abus de mots tels qu’infini, néant…, non intuitifs ; il est plus abstrait qu’il ne croit.

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Paraphrase. L’enfant reçoit de son père le caractère car c’est le principal, et le principal est reçu du sexus potior ; il reçoit son intellect de la mère car l’intellect est secondaire et le secondaire est hérité du sexus sequior (Le Monde comme volonté et comme représentation, c. XLIII). Une fratrie devrait donc être d’égale intelligence ? Non, et Schopenhauer l’explique par les conditions physiologiques du génie, qui nécessitent la fleur de l’âge des parents (ce qui signifie que les aînés sont favorisés à ce point de vue, pour les couples point trop précoces).

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Des « forces nouvelles » pour la logique…

La logique va chercher des « forces nouvelles » dans l’empirique. Car « les règles de la logique sont insuffisantes » (André Delachet, L’analyse mathématique). Or, s’il y a bien quelque chose qui ne peut combler une supposée insuffisance de la logique, c’est l’empirique. Car alors l’empirique ne serait pas lui-même soumis au raisonnement logique, n’obéirait pas à des lois, il n’y aurait pas de nature, le monde serait magique.

ii

Delachet affirme que le principe du tiers exclu n’a aucun sens. Il se sert pour cela de la puérile « parabole des géants subtils et cruels » de Ferdinand Gonseth (dans Les fondements des mathématiques, 1926) :

« Dans une île vivait une race de géants fort subtils et cruels. Parce qu’ils étaient cruels, ils mettaient à mort tout étranger qui abordait chez eux ; parce qu’ils étaient subtils, ils avaient imaginé de lui faire prononcer lui-même sa condamnation. Ils lui posaient une question, et si la réponse était vraie, ils l’immolaient à l’Idole de la Vérité ; si elle était fausse, ils l’immolaient à l’Idole du Mensonge. Or, il arriva qu’un jour ils posèrent à un étranger plus subtil qu’eux la question imprudente : quel sera votre sort ? L’étranger répondit : vous me sacrifierez à l’Idole du Mensonge etc. » (in Delachet)

La parabole est une ridicule resucée du « Je mens » séculaire, le privant de toute force puisqu’il fait porter le jugement sur un fait d’avenir : le fait énoncé ne peut se réaliser selon les conditions décrites, qui incluent l’énonciation de l’étranger, laquelle devient par cette inclusion un acte performatif en soi et cesse par conséquent d’être un simple énoncé. L’étranger se borne à rendre la peine impossible selon les conditions posées et n’affirme rien sur le vrai ou le faux de quoi que ce soit. La logique n’est pas un seul instant touchée par cette plaisanterie pas très subtile.

iii

a/

Quant à l’ensemble E des éléments e qui ne se contiennent pas eux-mêmes (dans la théorie du transfini), qu’est-ce qu’un ensemble ou un élément qui se contient lui-même ? La notion ne tient pas la route logiquement (elle viole le dipôle logique contenant-contenu), donc en tirer des conclusions contre la logique, parce qu’une notion contraire à la logique conduit à des résultats contraires à la logique, est puéril. En réalité, ces résultats contradictoires confirment la logique.

Je me souviens d’un étudiant en mathématiques qui chercha à me convaincre de la supériorité des mathématiques sur la philosophie en invoquant cet ensemble E : en s’affranchissant de la logique insuffisante à laquelle la philosophie restait attachée, les mathématiques prouvaient qu’elles plus avancées que la philosophie. On se motive comme on peut.

b/

« Cette conception [des nombres transfinis] aboutit à des difficultés logiques inextricables qui ne sont pas encore complètement aplanies. » (Delachet) Bon courage pour aplanir l’inextricable. En réalité, la phrase s’arrête à « inextricables », le reste est tout simplement ridicule. – Et c’est cette nouvelle conception qui est dite résoudre le paradoxe d’Achille et de la tortue !

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#MeToo « Sans oui, c’est non »

Victor Hugo, du Panthéon, n’est pas d’accord : « Toutes deux, montrant leurs épaules, / Pour dire oui prononcent non » (Pièce incluse dans le dossier des Chansons des rues et des bois, Poésie/Gallimard)

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« Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. » (Rimbaud)

Ce sentiment de l’absurde n’avait jamais été exprimé si distinctement avant Une saison en enfer, et pourtant ne doit-il pas être éprouvé par tout esprit sensible au temps de l’adolescence, de toute éternité ? (Il s’émousse avec l’habitude de vivre avec.)

Cours de philosophie 4

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Philosophie du droit

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La prosopopée des lois, dans le dialogue du Criton, est fondée sur un étrange culte des lois. Car le citoyen n’est pas le serviteur passif des lois mais leur auteur, et au fond les lois sont faites pour être changées, car leurs défauts deviennent toujours plus manifestes à mesure qu’elles subissent l’épreuve du temps, qui révèle leurs imperfections. En rendant un culte passif aux lois, le citoyen renonce à son autonomie de législateur, il ne s’en fait plus que le serviteur. Il faudrait être naïf pour y voir la seule attitude possible, au prétexte que le législateur serait en contradiction avec lui-même s’il refusait de se faire le serviteur passif des lois dont il est l’auteur, car il tombe en contradiction avec lui-même précisément quand il se lie par sa création au point de lui donner une éternité qui ne peut être l’objet de sa volonté, c’est-à-dire quand son acte légiférant le priverait en même temps du pouvoir de légiférer à l’avenir, ce qui serait renoncer à son pouvoir et non l’exercer.

C’est pourquoi chaque jugement au nom de la loi doit être précédé, non pas du seul examen des faits de l’espèce en vue de déterminer s’ils tombent sous le coup de la loi, mais aussi d’un débat sur la pertinence de la loi même. Au plan pratique, cela signifie que les démocraties où le contrôle de constitutionnalité des lois, avec son débat de fond, son débat fondationnel, est le plus répandu dans les contentieux, sont les plus avancées, et chacun sait que ce sont les démocraties de droit anglo-saxon, et que la France est au contraire à cet égard un pays arriéré – et ce depuis toujours, car chaque régime avance selon la dynamique qu’il se donne, et tant que la France ne reconnaîtra pas que ses choix lui nuisent et que les choix des Anglo-Saxons leur conservent leur supériorité, nous continuerons de péricliter relativement à eux, tandis qu’en faisant le seul choix rationnel nous subirons certes, un moment, l’humiliation de paraître emprunter à l’étranger quelque chose d’essentiel, parce que historiquement nous avons fait des choix différents, mais nous nous doterons d’une dynamique bien meilleure et, le temps passant, comme il s’agit du seul choix rationnel, nous oublierons la notion d’avoir fait un emprunt étranger, parce que le modèle est en réalité, comme la raison, universel.

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Si l’interdiction de filmer un procès a pour but de protéger « le droit à l’image de chacun », c’est aux justiciables qu’il appartient de dire s’ils souhaitent être filmés ou non, de la même manière que leur droit à l’assistance d’un avocat ne les contraint nullement d’y recourir. Dès lors qu’ils souhaiteraient que le procès soit filmé, mais que cela n’est point permis, il ne convient pas de dire que l’interdiction de filmer a pour but de protéger leur droit. C’est un mensonge.

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La distinction, encore trop répandue, entre le sujet de droit du droit interne, le citoyen, et celui du droit international, l’État souverain, est bancale et fausse. Ce n’est point parce qu’il est dans la servitude que le citoyen obéit à la loi interne, mais parce qu’elle est l’expression de sa volonté (dans la volonté générale). Le droit international, expression des États souverains, ne peut donc pas être moins contraignant que le droit interne, expression de la volonté souveraine du corps politique des citoyens.

L’inexistence de la loi internationale fragilise le respect de la loi interne car, dans l’anarchie internationale, le citoyen perçoit par contrecoup la fiction de sa souveraineté dans l’ordre interne, son état de servitude.

Par son absolutisation de l’État, la philosophie politique de Hegel est une régression par rapport au kantisme, où l’État doit, pour qu’il soit mis fin à l’état de nature entre États, adopter par accord des États le droit international, « droit des peuples » (Völkerrecht), qui seul est la perfection de l’État même : ,,Die Natur wirkt hier eben so, um einen Völkerbunde zu treiben. Durch den allgemeinen Frieden allein kann auch das Innere der bürgerlichen Verfassung allein ihre Vollkommenheit gewinnen.’’ (Kant, Nachlaß)

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Le muet du sérail. Le fonctionnaire français est jugé sur son attachement formel à des libertés auxquelles il a renoncées pour lui-même. (Depuis la création jurisprudentielle du devoir de réserve en 1919.)

,,Ein jeder Mensch hat einen Hang sein Urteil und seine Meinungen andern bekannt zu machen, und das ist keinem zu verdenken. Die Störung darin wäre ein Eingriff in die menschlichen Rechte.’’ (Kant, Vorlesungen über die philosophische Enzyklopädie)

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De même qu’un régime politique, le régime populaire, est à l’exclusion des autres conforme à la vocation de l’humanité, on se rendra compte un jour que, parmi les modalités de fonctionnement de ce régime, les modalités de la séparation des pouvoirs, une seule est conforme à cette vocation, et que les autres doivent disparaître.

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Alors que la conviction du juge, historiquement, a reposé de plus en plus sur les éléments matériels de préférence aux témoignages (cf. Hans Gross, ,,das Gift der Zeugenaussage’’), l’allongement des durées de prescription, voire la suppression paralégale de toute prescription des crimes et délits, ne peut, du fait de la disparition des indices matériels avec le temps, que reconduire le système judiciaire au seul témoignage. Or le témoignage est aussi de moins en moins fiable à mesure que le temps passe.

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La coutume primitive d’imputer la mort de qui que ce soit – sauf en cas d’homicide pur et simple, auquel cas la mort était évidemment imputée à la personne homicide – aux maléfices d’un sorcier, le fait d’y voir toujours un homicide surnaturel, la croyance, donc, qu’il n’est pas de mort naturelle (croyance que l’on trouve encore de nos jours, par exemple dans la religion des Rastafariens, qui croient à l’immortalité de l’homme dans cette vie, n’était le fait qu’il subit le plus souvent des dommages irréversibles au cours de son existence), conduit à rechercher toujours un coupable. Sera condamné celui qui passe pour sorcier (l’excentrique) et/ou dont les relations avec le mort étaient inamicales. La fonction de cette coutume est donc d’inciter les individus au conformisme ainsi qu’à la bienveillance réciproque, de crainte d’être mis à mort comme sorcier ou sorcière au moment où quelqu’un décèdera.

Il semblerait qu’une telle coutume dût impliquer par voie de conséquence qu’un individu ne mourait jamais seul, puisque la tribu le vengeait en cherchant et tuant un sorcier (un sorcier de la même tribu mais aussi parfois d’une autre, au terme d’une guerre de représailles) – sauf si la mort pouvait être imputée à quelque esprit invisible. Ainsi, la mort violente, que la psychologie évolutionniste a démontré être la règle parmi les peuples primitifs, serait surtout une mort pénale, par condamnation dans les formes ou bien encore par ordalie judiciaire (comme l’ingestion de poison, mortelle le plus souvent, et qui disculpait autrement le sorcier présumé).

Il faut donc croire que c’est l’appareil judiciaire plus que toute autre chose qui maintenait la démographie de ces populations dans un état statique : l’appareil judiciaire comme moyen de contrôle démographique. (On en trouve la relique chez nous encore – bien que ce fossile ne remplisse plus du tout une telle fonction – dans les absurdes « contentieux de masse », une invention de monstre froid.)

Dans le contexte primitif de chasse pénale aux sorciers, plus une société croyait aux esprits invisibles, lesquels pouvaient passer pour coupables des décès naturels que la tribu ne concevait jamais comme « naturels », moins le massacre judiciaire faisait rage, et plus la tribu pouvait croître démographiquement. L’animisme possédait un avantage évolutif sur le matérialisme qui le précéda.

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L’Europe est une fiction qui n’a jamais surmonté, non point les caractères nationaux, mais l’opposition entre droit romain continental et droit anglo-saxon, tyrannie et liberté. – L’Europe est une île ratée. Les États-Unis sont la seule véritable île du monde.

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Negative parliamentarism : le gouvernement qui gagne les élections gouverne, même minoritaire, tant que l’absence de soutien ne rend pas son impuissance manifeste. – Par conséquent, ma critique du multipartisme (comme moins démocratique que le bipartisme, et même en réalité comme antidémocratique, voyez ici et ici) doit être précisée par ce fait : dans cette situation, le parti minoritaire gouverne seul et sans tractations ténébreuses avant la formation du gouvernement (mais sa recherche permanente de soutiens revient de fait au même : il appliquera une politique tirée non de son programme directement mais de ce qu’il en restera au terme d’accords politiques imprévisibles).

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La différence entre « l’avocat général » français et le witchfinder general des procès de sorcellerie en Angleterre au XVIIe siècle, c’est que le second n’existe plus.

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Autres choses

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Archimède tué par un soldat : tout est dit.

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Le Dieu de Kant est le vrai Dieu.

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La « danse » (philosophique) = yoga. L’obsession de Nietzsche pour la danse tient à sa vocation de yogi, contre « l’esprit de lourdeur ».

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« Ce livre a dix ans, il est dépassé. » Dans la synthèse empirique, tous les états sont dépassés, que ce soit en acte (les états passés) ou en puissance (l’état actuel). Or des états dépassés se valent tous.

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Chrétienté. – Ce qu’on jette à juste titre à la poubelle s’appelle un détritus, même après qu’il en ressort.

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L’intérêt de devenir pauvre, c’est qu’on n’a plus d’amis.

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Le contentement moral de soi-même est supérieur au contentement intellectuel, et c’est encore une preuve, selon Schopenhauer, que la volonté est première et l’intellect second. Or l’action morale est à rebours de la volonté : comment, dès lors, appuyer le contentement moral sur cette dernière ?

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Que la connaissance soit un ressouvenir, c’est la réponse de Socrate à Ménon exposant la théorie selon laquelle on ne peut chercher ni ce qu’on connaît ni ce qu’on ne connaît pas. Mais la réponse de Socrate est fautive, car même si l’âme a déjà vécu plusieurs vies, au cas où la théorie de Ménon serait juste, l’âme en serait à la n-ième vie au même point qu’à la première. En effet, si la théorie est juste, au terme de sa première vie l’âme ne connaît pas plus de choses qu’au commencement et ne peut donc jamais en savoir plus qu’au commencement. La métempsycose ne saurait donc être une objection à la théorie, car elle la suppose réfutée plutôt qu’elle n’en apporte la démonstration.

C’est seulement habile, de la part de Socrate, car la connaissance comme souvenir permet de répondre au fait qu’avec ce qu’on ne connaît pas on ne sait pas non plus ce que l’on doit chercher, la réponse de Socrate étant qu’on le sait car on l’a su. Mais s’il est vrai qu’on ne sait pas ce que l’on doit chercher quand on ne le connaît pas, la conclusion inévitable est que l’on n’a jamais pu le savoir non plus, et que si on l’a su ce n’est donc pas comme un ressouvenir. On ne peut pas se souvenir de quelque chose que l’on n’a jamais autrement connu que comme un souvenir : avant une « connaissance-souvenir », il faut une « connaissance-autre chose ».

La réponse à Ménon est : l’étonnement. On n’est pas conduit à la connaissance par la connaissance qu’il y aurait à connaître quelque chose mais par un instinct que l’étonnement met en branle. C’est la réponse à Ménon, via Schopenhauer et le primat de la volonté. Si la connaissance est première (l’âme connaissante plutôt que l’aveugle volonté), le paradoxe de Ménon est sans réponse.

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Socrate répond à Alcibiade qu’il supporte Xanthippe tout comme Alcibiade supporte ses oies criardes : parce que les oies donnent des œufs à Alcibiade, et Xanthippe des enfants à Socrate. Or les œufs se mangent, mais des enfants ? Ils sont une charge, à mettre au passif au même titre que l’acariâtre Xanthippe. Jean Brun, qui rapporte cette conversation, précise : avoir des enfants « lui était nécessaire [à Socrate] pour accomplir son devoir de paternité ». Quel rapport avec les œufs d’une oie ? D’un côté, un bien, de l’autre une charge prescrite sous peine de représailles civiques.

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On parle souvent de la tête de faune de Socrate, dont on n’a qu’un portrait assez peu convaincant de statuaire (actuellement au Louvre), mais jamais de celle de Descartes, pourtant bel et bien immortalisée sur toile (par Frans Hals). Enfant, j’étais frappé de cette laideur insigne.

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Que pouvaient bien se dire Schopenhauer et son coiffeur ?

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Quel plaisir un homme d’esprit peut-il trouver à des enfants, fussent-ils les siens ? En bas âge ils n’ont pas d’esprit, une fois grands ils n’en ont pas autant que lui. Quel plaisir ? (En lisant Paul Valéry, qui éleva trois enfants, dont la chronique des lettres et de la pensée ne sait rien.)

Une assurance de postérité ? Une certaine Judith Robinson-Valéry – sa fille ? petite-fille ? – participa, dit-on, à l’édition des Cahiers. Un homme d’esprit n’a que faire de la postérité de sa pensée puisque le génie est sa propre récompense ; le reste est surérogatoire, et si le monde veut l’oublier, veut ne jamais le connaître, tant pis pour le monde.

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« Le fils de Mozart » : existe-t-il une expression plus dépourvue de sens ?

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L’académicien Paul Valéry s’inquiète de la possible influence du disque et de la radio sur la littérature, qui redeviendrait orale. Dans une conférence qu’il fit publier.

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Liberté, « mot à tout faire », selon l’académicien Paul Valéry. Il explique qu’on se dit libre tantôt quand on peut se livrer à une séduction tantôt quand on y résiste. La conclusion reste pourtant la même dans les deux cas ; pour résister à une séduction par ma volonté propre, il faut qu’aucune contrainte extérieure ne s’oppose à ce que je m’y livre. L’une et l’autre libertés recherchent donc le même état de liberté extérieure (politique).

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L’opium a bien un pouvoir ou une vertu dormitive. C’est un jugement entièrement valable, parmi les autres jugements analytiques relatifs à l’opium.

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Ce n’est point parce que les fonctionnaires votent à gauche qu’ils ont de la sympathie pour les prolétaires.

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La tertiarisation de l’économie est une réatomisation du prolétariat. (En France, l’industrie représente en 2020 12 % du PIB, contre 20 % en Allemagne, l’agriculture entre 1 et 2 %, le tertiaire plus de 85 %.)

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Le vide n’est pas vide, les étoiles fixes ne sont pas fixes, etc.

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« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait. » C’est justement parce qu’il « ne peut pas » que l’homme mûr « sait », c’est-à-dire, s’il jouit d’une certaine situation matérielle, les femmes comprennent que ses faveurs matérielles ne seront pas cher payées (cher, c’est-à-dire par des rapports sexuels fréquents), qu’elles sont à prix cassé, et c’est pourquoi s’ouvrent à lui des perspectives nouvelles, en plus grand nombre que lorsque sa jeunesse rendait ses faveurs matérielles bien plus chères en termes de faveurs sexuelles.

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Aucune philosophie ne peut rendre la vie désirable à l’intellect (la connaissance), cette vie, l’objet du désir aveugle de la volonté. La philosophie de Nietzsche se mord la queue.

Nietzsche a défendu les buts de l’espèce contre ceux de l’individu (sans les réconcilier : il avoue que l’homme qui vit le plus connaît les plus grandes souffrances), d’où l’incohérence de son hédonisme contre la « moraline ».

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La métaphysique schopenhauerienne de l’amour découle du fixisme de Schopenhauer : l’amour vise la procréation du type le plus pur et le plus exact possible de l’espèce, une notion qui n’a guère de sens dans une conception transformiste.

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La théorie de la monarchie de Schopenhauer est en contradiction avec sa morale. Dans la seconde, un désir satisfait en fait naître un autre. Dans la première, un roi se trouve dans la situation de ne plus rien souhaiter pour lui-même (et donc de pouvoir travailler au bien public), or c’est ce qu’il est impossible d’affirmer en vertu de la seconde, même l’homme qui aurait « tout, tout, tout » (Asturias) désirerait encore autre chose.

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Le fondateur de la philosophie et premier utilisateur du mot n’est pas, selon Jamblique, le laid et plébéien Socrate mais le beau Pythagore de la noblesse de Samos. Que nous raconte donc Nietzsche ? – Et la philosophie de Pythagore est-elle si différente de celle de Socrate ou ne présente-t-elle pas au contraire les mêmes tendances « décadentes » que Nietzsche dénonce chez le laid et plébéien Socrate ?

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Toujours selon Jamblique, Pythagore professait un enseignement ésotérique afin de ne pas faire comme les sophistes. Et son enseignement rendait ses élèves, sinon « sages », car il inventa le mot philosophie, du moins « parfaits ».

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A-t-on jamais entendu un réalisateur de films dire quoi que ce soit d’intelligent ou de mémorable ?

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Une belle apologie de la liberté dans le style bureaucratique.

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Tocqueville nous dit que c’est dans les sociétés aristocratiques que les gens sont contents de leur sort – la figure du valet glorieux de la famille qu’il sert –, tandis que la démocratie est le régime où les gens sont insatisfaits. Le paradoxe est que, toujours selon Tocqueville, c’est dans les sociétés démocratiques que les révolutions sont le moins probables, en raison de l’individualisme de ces sociétés.

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On entre en contact à l’école avec de grands esprits, dans les livres que l’on nous donne à lire. Comme le diplôme est le moyen de s’élever dans la société, on croit trouver dans les hautes sphères des esprits intelligents qui goûtent et comprennent ces grands esprits, vivent avec eux, mais il n’en est rien. Comment est-ce possible ?

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Clair de lune sur les toits de Saint-Jal, par Pierre Boucharel (1925-2011)