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Kant et Nietzsche, par Hans Heyse, Kant-Studien (Traduction)

Traduction par F. Boucharel de l’essai Kant und Nietzsche de Hans Heyse, publié dans le journal Kant-Studien, volume 42, cahiers 1-3, 1942/43, pp. 3-28.

Le philosophe Hans Heyse (1891-1976) présida la Kant-Gesellschaft de 1935 à 1937 et fut un des éditeurs de la revue Kant-Studien à partir de 1942. Il appartenait, dans les années trente, au comité scientifique responsable de la publication des œuvres complètes de Nietzsche.

Le présent essai peut être considéré comme une introduction à son œuvre maîtresse, Idee und Existenz, parue en 1935.

Dans la présente traduction, les citations sont presque toutes tirées de traductions françaises existantes et accessibles en ligne : Jules Barni pour La critique de la raison pure, Paul Mouy pour la Dissertation de 1770, Joseph Tissot pour les Prolégomènes, Marnold et Morland pour L’origine de la tragédie… Avec les moyens dont nous disposions, une telle recherche s’est avérée cependant peu fructueuse concernant les citations tirées de La volonté de puissance ; il s’agit donc, dans la plupart des cas, pour ces citations-là, d’une traduction par nous-même, et nous présentons nos excuses au lecteur si notre version de ces courts passages (souvent des fragments de phrase) n’est pas aussi bonne qu’une traduction « canonique ».

Le terme Erscheinung, du verbe erscheinen, mérite une brève mention. Il est chez Kant souvent traduit par « phénomène » et s’oppose à la « chose en soi » : Kant parle d’opposition phaenomenonnoumenon ou Erscheinung (trad. phénomène)-Ding an sich. Dans les écrits de Nietzsche portant sur le mythe apollinien-dionysiaque, Erscheinung est traduit par « apparition » : les dieux « apparaissent » (erscheinen). Une pensée de Heyse dans le présent essai repose sur cette identité lexicale qu’il est difficile de rendre en français, a fortiori sans bouleverser la tradition lexicographique reçue des traductions.

Un mot, enfin, du terme Auslegung, dans l’expression récurrente Existenz- und Weltauslegung. Si l’on traduisait systématiquement ce terme ici par le mot qui doit venir le premier à la pensée dans un contexte de littérature conceptuelle, à savoir « interprétation », on prendrait le risque de donner à l’expression récurrente une coloration qu’il ne peut avoir été l’intention de l’auteur de lui donner puisque ce dernier oppose la « nouvelle situation métaphysique » produite par la pensée de Kant et de Nietzsche à une « métaphysique occidentale » (voire « pan-occidentale ») traditionnelle où le savoir est conçu comme simple « réception et restitution des objets extérieurs », ce qu’est précisément une « interprétation » ! Nous avons donc opté en règle générale pour « configuration du monde et de l’existence », sans être d’ailleurs capable de mesurer précisément quel degré de puissance et de libre arbitre l’auteur impute à l’agent de cette « configuration ». L’idée générale nous paraît tirée bien plus de Nietzsche que de Kant. Le terme Auslegung que sa polysémie rend ici ambigu car il peut désigner une interprétation passive dans le sens indiqué mais aussi un processus dynamique de construction et production, sert donc à Heyse de compromis entre la conception « réceptive », en quelque sorte passive du savoir dans la métaphysique traditionnelle et, aux antipodes, celle de Nietzsche, où le savoir est création de la vérité (Wahrheit schaffen) par le sujet connaissant. L’idée que la connaissance des phénomènes selon Kant puisse se subsumer sous la même catégorie que la connaissance au sens de Nietzsche, c’est-à-dire que le sujet connaissant « construirait » les phénomènes, est paradoxale ; en effet, dans le kantisme une telle construction – si l’on voulait employer ce terme – est entièrement déterminée par les conditions formelles universelles de la subjectivité et s’impose donc au sujet connaissant avec la même nécessité que le monde extérieur objectif dans la métaphysique traditionnelle, tandis que la conception nietzschéenne implique la « volonté de puissance », un vouloir. 

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KANT ET NIETZSCHE

par Hans Heyse, Göttingen

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Kant et Nietzsche ! Ces deux personnalités, et par suite leurs philosophies en tant qu’« états de service de leurs auteurs », ne représentent-elles pas les antipodes de la conscience philosophique moderne ?

De quelque façon que l’on cherche à fonder cette antithèse, dans la psychologie, la typologie, les humanités ou quoi que ce soit d’autre, elle manque l’essentiel, à savoir la véritable philosophie de Kant et de Nietzsche, dont la dimension profonde se manifeste seulement dans le dévoilement de leurs horizons métaphysiques communs. Car ce sont les principes kantiens qui fournissent leur fil directeur à la découverte et à l’interprétation nietzschéennes des phénomènes les plus originaires de l’existence et du monde1. Seul à partir de cette relation, qui est à la fois unité et opposition héraclitéenne, s’éclairent tant la profondeur vertigineuse des problématiques dégagées par Kant, dont s’effrayent ses successeurs, que la liaison interne, le sens unitaire de la « philosophie expérimentale » de Nietzsche.

Les traits communs de la philosophie de Kant et de Nietzsche deviennent apparents dans la relation des deux à l’hellénisme. La philosophie critique kantienne est en réalité réception et en même temps renouvellement fécond du platonisme. Et Nietzsche s’inscrit dans un effort de reconquête de la philosophie grecque – effort qu’il loue comme la seule dignité de la philosophie allemande (XV, 444)2 – en partant de la « philosophie de l’ère tragique des Grecs » vers les sources qui le portent finalement jusqu’au mythe.

Ce lien avec l’hellénisme ne signifie ni pour Kant ni pour Nietzsche une « dépendance » historique ou littéraire ; c’est bien plutôt l’expression du renouveau d’une authentique réflexion philosophique autonome. Il s’agit fondamentalement pour eux de s’approprier dans l’hellénisme en tant que principe historique l’exigence supra-historique incarnée en elle d’un devenir autonome et d’une expérience du monde toujours plus profonds. Ainsi se prépare une nouvelle liaison philosophique de l’esprit allemand à l’hellénisme3. Si, pour cet esprit, la grécité était jusqu’alors définie par sa réduction métaphysique, c’est-à-dire sa sujétion aux exigences hétéronomes de la foi, si bien qu’elle pouvait être observée, certes, de manière théorique mais non être existentiellement vécue, de leur côté Kant et Nietzsche, confirmant les affinités naturelles et électives entre l’esprit et la vie grecs et allemands, saisissent dans l’hellénisme la vérité la plus profonde qui fait éclater la tradition et dont les étincelles embrasent leur propre activité philosophique pour qu’alimentée de soi-même elle devienne une flamme dévorante et lumineuse. Nous entendons par là que la critique kantienne de la raison et la critique nietzschéenne des valeurs renferment cette dualité : rupture, séparation – au nom de quelque chose de plus originaire, de plus profond.

Mais qu’est-ce qui est ainsi frappé de dissolution ? C’est la métaphysique pan-occidentale (gesamtabendländisch), celle qui, depuis le tournant historique, s’est constituée selon une hiérarchie des normes plaçant au sommet la foi. Elle n’est pas un simple système de principes théoriques : elle représente au contraire la quintessence des idées et principes formant l’expression la plus compacte et la plus achevée de l’existence de l’homme occidental, définissant l’être même de ce dernier, ses rapports à la nature, à l’histoire et à la transcendance divine. Et qu’est-ce qui, plus profond et plus originaire, se libère dans cette crise ? C’est la formation autonome, suscitée par la réception de la philosophie grecque, d’une métaphysique européenne supra-occidentale par laquelle une nouvelle situation métaphysique se produit, où il est question dans tous les sens du terme d’un changement de conception du savoir, de l’être et de l’existence4.

Les premiers contours de notre problème étant ainsi esquissés, nous demanderons :

Premièrement, quels sont les fondements historiques et principiels à partir desquels Kant remet en question la métaphysique pan-occidentale et, ce faisant, produit une nouvelle situation métaphysique ?

Deuxièmement, que signifie que Nietzsche philosophe à partir de la situation métaphysique créée par Kant et radicalise et élargit les problématiques kantiennes ?

Troisièmement, quels aperçus la réflexion philosophique contemporaine parvenant à la clarté dans cet échange avec Kant et Nietzsche en tire-t-elle nécessairement ?

Tâchons d’éclairer ces thèmes et leur liaison étroite par l’examen de quelques problèmes paradigmatiques5.

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Dans la Critique de la raison pure, Kant explique : « Je n’entends point [par critique de la raison pure] une critique des livres et des systèmes, mais celle de la faculté de la raison en général … par conséquent, la solution de la question de la possibilité ou de l’impossibilité d’une métaphysique en général » (Préface A XII).

Comment cette solution est-elle cherchée et fondée ? Kant part de cette forme de la « faculté de la raison » au moyen de laquelle sont posés dans l’histoire de l’Occident l’être et, en lui, l’existence, et qui se manifeste dans la métaphysique occidentale. Cette forme de la « faculté de la raison » est en dernière analyse définie par deux pôles opposés : le savoir et la foi – la philosophie et la révélation. Ce sont là les grands représentants des solutions métaphysiques et des forces historiques à l’origine de l’ère occidentale et dont la dialectique idéelle et existentielle détermine l’histoire de l’Occident depuis le tournant historique.

Essayons de présenter ces faits de manière courte et prégnante.

Pour les Grecs, le savoir est avant tout le principe au moyen duquel l’homme plongé dans la crise de « l’apparence » et de « l’être » découvre l’idée du cosmos, à partir de laquelle il élucide son propre sens existentiel. En face de ce savoir, unitaire dans la religion, la tragédie et la philosophie, et où l’existence est rapportée à son « bonheur », se pose un nouveau principe, celui de la foi. Le conflit de la foi et du savoir, où la foi l’emporte, est un thème fondamental de la métaphysique et de l’histoire occidentales. Or cela signifie que l’idée du savoir subit une révolution, une dévalorisation lourde de conséquences, une réduction existentielle en vertu de laquelle le savoir est resté jusqu’à nos jours, dans tous ses aspects, « pure théorie ». Face au savoir ainsi conçu, la foi se présente nécessairement comme le seul principe existentiel important, où il est question du seul dénouement véritable, salut ou damnation. Le savoir est renvoyé à la périphérie de l’être, et conçu selon la méthode de la réception et restitution des choses et objets « extérieurs ».

En outre, par ce choix fondamental, c’est, avec la nature du savoir, la configuration de l’être et de l’existence qui se trouve radicalement modifiée. Alors que, pour les Grecs, par le savoir qui perce les apparences et l’obscurité, l’être s’ouvre comme cosmos olympien dont la lumière rayonnante permet d’éclairer l’essence de l’existence, ce cosmos est à présent démoli. Dieu, le Créateur, se tient en face de l’âme créée à partir de rien, en conséquence étreinte par l’angoisse existentielle, et pour laquelle le monde, convoqué, lui aussi ex nihilo, dans la réalité, sert de cadre, de scène à ses luttes.

L’idée ici esquissée du savoir comme « théorie » et interprétation de l’être en tant que Dieu, âme, monde, définit jusqu’à Kant la structure de la métaphysique occidentale. Elle est en même temps le principe le plus profond de l’histoire de l’Occident, au moyen duquel leur rang est prescrit de manière irréfragable aux forces historiques, telles que l’Église et l’Empire.

Cette situation métaphysique de l’Occident n’a guère été modifiée, en dernière analyse, par l’irruption historique de nouvelles idées et de nouvelles forces, dont celles, importantes pour Kant, du « rationalisme » et de l’« empirisme ». Les deux adoptent les problèmes métaphysiques de l’Occident pour les séculariser. Sécularisation signifie la « mondanisation » de concepts (mais aussi de personnes, de choses) à l’origine religieux, plus précisément, la sollicitation et l’acquisition de la confiance et de la certitude garanties par la religion au moyen de la grâce, par des moyens fondés dans le monde, c’est-à-dire rationnellement ou empiriquement. Fatiguée des conflits de dogmes, horrifiée par leurs conséquences, dont l’Allemagne fut saignée, encouragée par les succès des nouvelles sciences de la nature, la modernité s’engagea alors dans un processus, qui dure jusqu’à nos jours, consistant à projeter les données de la conscience religieuse occidentale, l’histoire, le contenu métaphysique de l’Occident sur le plan, soustrait à tout arbitraire, d’une « rationalité » ou « empirie » universellement valable. Dans la mesure où le rationalisme cartésien est en ce sens fondé religieusement et métaphysiquement, il put, par exemple, exercer une domination sur les Pays-Bas profondément religieux. Et s’agissant de l’empirisme anglais, il est lui aussi, comme le rationalisme, défini par l’horizon de la métaphysique pan-occidentale. De même que le rationalisme cherche à éclairer et lier entre eux par la « raison » les problèmes Dieu, âme, monde, pour l’empirisme le concept d’« expérience » possible implique aussi cette structure. Le rationalisme et l’empirisme ne sont donc pas de simples « théories » : ils sont plutôt les principes spécifiquement modernes par lesquels les problèmes métaphysiques et les tâches politiques, issus de l’Église comme de l’Empire, occidentaux doivent être résolus d’une manière neuve et plus adéquate.

La métaphysique pan-occidentale, fondement ultime de l’histoire de l’Occident, comprend donc tout autant la tradition fondée par saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, modernisée par Suarez et la scolastique protestante, retravaillée par Wolff et Baumgarten, que le rationalisme et l’empirisme. La tradition, avec les disciplines de l’ontologie ainsi que de la psychologie, de la cosmologie et de la théologie rationnelles, forme le champ de la critique de la raison pure, dans lequel sont inclus les problèmes du rationalisme et de l’empirisme. C’est cet ensemble, rassemblé par Kant, qui fait l’objet de la critique. C’est pourquoi il est tout aussi vain d’interpréter la philosophie kantienne comme un renouvellement de la métaphysique occidentale que comme une synthèse de rationalisme et d’empirisme. Il est en outre erroné d’appeler Kant un « penseur anhistorique ». Sa philosophie est si conforme à la tradition et si chargée historiquement qu’elle garde en elle toute la métaphysique occidentale en tant qu’expression de l’existence historique de l’Occident : non pas simplement, toutefois, en la « comprenant » dans ses « données historiques », mais en posant, par le droit régalien du génie, la question de sa possibilité, c’est-à-dire de sa vérité. Avec la philosophie kantienne, il ne s’agit donc pas tant d’une « critique » que, bien plutôt – c’est ainsi que nous résumons l’intention kantienne –, de la première véritable crise de la conception occidentale de la raison, de l’interprétation de l’être et de l’existence, mais en même temps, au plan positif, d’une poussée dans l’inconnu lointain autour du nouveau sens de la question : « Qu’est-ce que l’homme ? »

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Comment accéder à cette essence plus profonde de la philosophie kantienne ? Nous choisirons dans un premier temps la voie historique, en commençant par un court examen du premier travail critique de Kant, quand celui-ci quitte la route de la tradition et lance le « criticisme ». Il s’agit de la dissertation de 1770 : De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principiis.

Cet écrit est la réception et l’appropriation féconde du platonisme, avant tout du platonisme défini par saint Augustin et transmis par la tradition occidentale. La réception du platonisme fut le grand événement de la vie de Kant – duquel il est sans doute question dans la remarque suivante de ses Réflexions : « L’année 1769 m’apporta une grande lumière » –, c’est l’événement qui domine sa philosophie dans les trois Critiques et jusqu’à l’Opus postumum.

Le titre de la dissertation en présente le thème central : il s’agit de la forme et des principes du monde sensible et du monde intelligible, à savoir, de l’essence de la forme et de la différence qui s’exprime en elle entre deux mondes.

Kant voit l’image originaire de la forme dans l’Idée platonicienne, plus précisément platonico-augustinienne. Celle-ci est pour Kant intuition (Anschauung) divine, purement intellectuelle (intuitum purum, intellectualem … qualis est divinus, quem Plato vocat ideam) (II, 413). L’Idée platonicienne est, en tant qu’intuition divine, l’image originaire des choses, car la volonté divine produit conformément à elle la totalité des choses. Aussi est-il écrit dans les Confessions de saint Augustin (13, 38) : Nos itaque ista quæ fecisti videmus quia sunt – tu autem quia vides ea sunt. « Nous voyons les choses car elles sont – elles sont car Dieu les voit. » Augustin distingue dans le même sens que Platon l’intuition divine de l’intuition humaine, ainsi que l’image originaire de son reflet, et Kant s’inscrit dans cette continuité. Il explique qu’à la différence de l’intuition divine, purement intellectuelle, qui produit la totalité des choses, l’intuition humaine n’est pas intellectuelle mais sensible, n’est pas créatrice mais passive, n’est pas objective mais subjective – elle n’est pas la forme globale adéquate de l’archétype du monde intelligible nouménal mais du monde sensible phénoménal.

En même temps qu’il distingue les formes du monde sensible et du monde intelligible, Kant distingue ces mondes eux-mêmes. Tout comme celle de la forme, cette conception est tirée de la philosophie grecque, et plus précisément du platonisme. C’est pourquoi Kant écrit dans sa dissertation de 1770 : Vereor autem, ne Ill. Wolffius per hoc inter sensitiva et intellectualia discrimen, quod ipsi non est nisi logicum, nobilissimum illud antiquitates de phaenomenorum et noumenorum indole disserendi institutum, magno philosophiæ detrimento, totum forsitam abolerevit, animosque ab ipsorum indagatione ad logicas saepe numero minutias averterit (II, 395) : « Je crains que Wolff [qui est pour Kant, dans ce contexte, le représentant moderne de la métaphysique occidentale] … n’ait sans doute entièrement aboli la tradition très illustre de l’antiquité sur la nature des phénomènes et des noumènes, au grand détriment de la philosophie, et qu’il n’ait détourné les esprits de leur recherche. » Dans la Critique de la raison pure, Kant adresse le même reproche au rationalisme et à l’empirisme modernes, à Leibniz et à Locke, qui, en manquant l’essence de la forme, détruisirent la distinction des phénomènes et des noumènes, de l’« apparence phénoménale » (Erscheinung) et de la « chose en soi » (A 270 f., B 326 f.).

Mais la métaphysique pan-occidentale, celle de la tradition comme celle de la modernité, n’a-t-elle pas elle aussi, précisément, distingué deux « mondes », l’« immanent » et le « transcendant », les royaumes de la « nature » et de la « grâce », de sorte que le passage, guidé par la foi et réalisé par la raison, du monde « physique » au monde « métaphysique » constitue sa thématique propre (cf. Prol. §1 entre autres) ? Sans doute ! Cependant, avec l’idée platonicienne-kantienne de la forme et la différence établie par là même entre « apparence phénoménale » et « chose en soi », une idée radicalement nouvelle du savoir et de l’interprétation de l’être et de l’existence est ébauchée et fondée – une idée non occidentale, supra-occidentale de la métaphysique, qui doit être considérée comme la norme de toute interprétation de la pensée kantienne.

Telle est la fondation historique de notre thèse, selon laquelle Kant reçoit du platonisme le point de départ et le principe à partir duquel il remet en question la métaphysique pan-occidentale et ouvre à la réflexion philosophique un nouveau champ, jetant la lumière dans les profondeurs de la métaphysique.

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L’immanence historique du platonisme dans la philosophie critique ne recueille pas son sens fécond et systématique du fait que Kant, dans sa pratique du platonisme augustinien, ferait découler la connaissance humaine en sa subjectivité et finitude de la connaissance divine avec son objectivité et infinitude, et ce faisant affecterait la première au monde en tant que « phénomène » et la seconde au monde en tant que « chose en soi ». Une telle interprétation manquerait le sens de la connaissance ainsi que de la distinction entre « phénomène » et « chose en soi ». Car le platonisme augustinien est dépassé par la réflexion systématique de Kant, qui se rapproche d’un platonisme plus originaire. Là où, selon Platon, ce qui, changeant, illimité, indéterminé, devient est limité par les Idées et façonné sous la forme du cosmos, Kant donne à cet indéterminé la dimension profonde de « chose en soi » et conçoit les Idées comme les formes de la connaissance humaine par laquelle la « chose en soi » apparaît en tant que « phénomène ». Ce qui veut dire : la connaissance humaine finie ne découle pas, ni dans sa possibilité, ou construction mentale, ni dans sa réalité, de la connaissance divine infinie. Ce « mauvais concept » de la finitude est seulement le point de départ « occidental », transmis par la littérature, de la philosophie kantienne. La finitude est bien plutôt définie par le fait originaire, redécouvert par Kant, de « limite », de limitation par lequel l’illimité, l’« infini » reçoit d’abord son « être » – c’est-à-dire devient « phénomène ». Cela – s’il nous est permis d’aller au-delà de Kant pour bien saisir la différence avec l’interprétation occidentale – ne constitue aucune dévalorisation du divin, car les dieux grecs « apparaissent » (erscheinen) et sont « finis », c’est-à-dire sont mesure et limite, sont figure.

Par conséquent, le concept kantien d’« apparence phénoménale » consiste en ce que la « chose en soi » se manifeste en elle. Mais cette chose en soi n’est pas le monde déterminé « en soi », infini, divin, transcendant, qui vient au « donné » dans le milieu de la « finitude » du sujet : il est bien plutôt l’illimité, l’infini, l’indéterminé « en soi ». Plus exactement, la subjectivité et existentialité humaine, déterminée par le fait originaire de « limite », est le principe au moyen duquel la « chose en soi » en tant qu’illimité est conduite à l’« apparence phénoménale ». C’est ainsi que fonde Kant le nouveau sens métaphysique de la connaissance, de l’être et de l’existence. Ce concept s’exprime dans le principe au moyen duquel Kant initie et mène la « révolution de la pensée » contre l’ensemble de la métaphysique occidentale : à savoir, la « révolution copernicienne ».

Que signifie que Kant provoque, en se rattachant au moyen de ce principe aux mathématiques et à la science mathématique de la nature, la dissolution de la métaphysique occidentale ? Cette destruction n’a-t-elle pas pour conséquence nécessaire – d’autant que les tentatives de l’idéalisme allemand sont impuissantes face à elle – la réduction de la métaphysique au simple statut de théorie formelle de la connaissance, justifiant l’indépendance et en même temps la divergence manifeste des sciences spécialisées, si bien que l’on aboutit à la situation dans laquelle nous nous trouvons eu égard aux choses de la science ? C’est la conception toujours en vigueur aujourd’hui, bien qu’elle soit entièrement fausse. Kant lui-même prend position, de manière répétée, contre une telle conception. Ainsi écrit-il dans les Prolégomènes (§40) que le rattachement aux mathématiques et à la science mathématique de la nature n’a pas lieu au nom de ces sciences mais au nom de la métaphysique. Aussi la question décisive est-elle à formuler de la façon suivante : en quel sens Kant aspire-t-il, avec la dissolution de la métaphysique pan-occidentale, à la fondation du nouveau problème de la métaphysique dans la « révolution copernicienne » sur l’exemple des mathématiques et de la science mathématique de la nature ?

Les traits historiques de la question ici posée des relations entre métaphysique et science s’éclairent par l’hellénisme. Car la science grecque repose sur le savoir qui appartient tout à la fois à la religion grecque, à la tragédie grecque, à la philosophie grecque : c’est pourquoi le problème platonicien de l’astronomie scientifique7, transmis via Simplicius à la tradition et qui connut sa renaissance avec Copernic, est le véhicule paradigmatique du problème grec de la métaphysique8. Aussi est-ce un fait crucial que Kant comprenne l’idée du savoir incarnée dans la nouvelle science comme le mode spécifique d’une idée plus profonde et plus englobante du savoir et de la vérité, de la métaphysique à reconquérir par intégration. Par cette idée, la nouvelle science de la nature se voit arrachée à la structure de la métaphysique occidentale : la science de la nature est désormais comprise comme l’expression spécifique et adéquate de cette métaphysique dont elle tire en vérité son origine.

Cela s’opère dans la Critique de la raison pure, où la pensée copernicienne, en tant que paradigme scientifique de la métaphysique gréco-européenne, est formulée et développée via les grands principes de la Dissertation de 1770 – l’idée de la forme et la distinction des phénomènes et des noumènes, c’est-à-dire de l’« apparence phénoménale » et de la « chose en soi ».

Si Copernic explique les mouvements des planètes non plus par le recueil et la description de données isolées, éparses, mais par la « révolution » du système héliocentrique qui est le tout liant les données entre elles, Kant s’empare de ce problème de manière plus générale pour développer en tant que principe de la métaphysique recherchée la disposition cognitive et existentielle (Denk- und Daseinshaltung) gréco-européenne qui se trouve à son fondement. Il décrit cette disposition, en relation à l’Idée platonicienne en tant que forme, comme unité de la pensée et de l’intuition. L’intuition est l’authentique principe « idéel » façonneur de totalité. Car elle est la disposition humaine-subjective par laquelle l’horizon limitatif « définisseur », c’est-à-dire la forme de la totalité du monde phénoménal, est ébauché. Parce que, ensuite, l’intuition en tant que principe formel spécifique de la métaphysique tout entière se présente comme espace et temps, Kant rattache à leur véritable origine métaphysique les mathématiques et la science mathématique de la nature via les principes spatio-temporels définissant celles-ci – contrairement aux scientifiques, qui, sans préjudice de leurs prestations géniales et pionnières, restent philosophiquement à l’intérieur de la métaphysique occidentale.

La nouvelle métaphysique est ainsi le cadre de la critique de la raison pure, l’expression de la disposition cognitive et existentielle par laquelle l’isolé, l’épars, l’obscur en nous et en-dehors de nous, c’est-à-dire, ultimement, l’indéterminé et l’insaisissable, la « chose en soi », est conduit à l’Idée par l’acte de révolution copernicienne, est ordonné par l’ébauche du cosmos, est conduit à l’« apparence ». Est ainsi conçue l’idée d’une métaphysique où le savoir, le Logos en tant que disposition cognitive et existentielle, est aussi important pour l’existence que pour le monde, et où il reçoit son sens métaphysique. On gagne de cette manière le terrain pour la saisie et continuation adéquate de la métaphysique grecque, terrain où, dans la religion, l’art, la philosophie anciennes, il s’agit d’emblée d’éclairer et ordonner les forces originaires obscures – un problème auquel Nietzsche donnera une expression insoupçonnée jusqu’à lui.

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Il ne faut toutefois pas se cacher que l’immense entreprise de Kant ne parvient pas toujours à son but, que souvent les vues nouvelles sont masquées par des concepts traditionnels, et qu’il en résulte des ambiguïtés et des contradictions. Les plus grandes avancées, là où s’accomplit la crise finale entre l’ancien et le nouveau, où le nouveau est historiquement et essentiellement originaire, en sont d’autant plus importantes. Elles forment le véritable sens de la philosophie critique, formulée de manière toujours plus accusée tout au long de l’approfondissement et du développement progressifs du travail kantien9.

Sur le fondement obtenu dans la dissertation de 1770, la critique de la raison pure place dans la « révolution copernicienne » non seulement la nouvelle idée du savoir mais aussi la nouvelle conception de l’être et de l’existence, dont l’expression la plus générale se trouve dans la relation du « phénomène » à la « chose en soi ». Comment l’idée kantienne du savoir pourrait-elle jamais être comprise comme « étalon », ce à partir de quoi les objets « s’étalonnent » – si les objets lui étaient donnés dans le sens de la métaphysique occidentale et non constitués en tant qu’« apparence phénoménale » ? Le savoir, fondé, dans la critique de la raison pure, par l’unité de l’entendement et de l’intuition, comme disposition subjective, c’est-à-dire cognitive et existentielle, porte dans ce premier sens la chose en soi à l’apparence ou apparition phénoménale, où « apparition » signifie la même chose que l’ébauche du cosmos physique et de ses lois les plus générales (Prol. §36, sec. 1, 2 et la dernière phrase). Or cette ébauche est un acte existentiel, par lequel la « chose en soi », c’est-à-dire le « substrat invisible » « en nous comme en-dehors de nous » (Cr. d. l. fac., intro. IX, sec. 2), est fait, en tant que cosmos unitaire, « apparence » (cf. Cr. r. pu. B 158 e.a.). L’homme se manifeste à lui-même en ébauchant et dévoilant le cosmos du « monde phénoménal ».  Qu’est-ce donc, dans ces conditions, que la « chose en soi », c’est-à-dire le « substrat suprasensible » « aussi bien en nous qu’en dehors de nous » ? C’est l’« inconnu » (Cr. r. pu. B 59), le « corrélat » (Cr. r. pu. B 45) du « fond » inconnu et insondable (Prol. §57) de l’« apparence phénoménale », l’illimité qui, par limite et limitation, par l’horizon définiteur, devient saisissable en tant que problème. C’est « la profondeur sans fond » au-dessus de laquelle flotte toute connaissance.

Ceci devient plus clair quand nous faisons avec Kant le pas conduisant de la critique de la raison pure à la critique de la raison pratique. Dans l’idée de « passage » (Übergang) – laquelle n’apparaît pas pour la première fois dans l’Opus postumum mais est fondamentale pour la philosophie kantienne tout entière, idée que j’ai cherché ailleurs à saisir par le concept de différenciation et synthèse régionale – se trouve l’autre grande découverte de Kant, jamais bien comprise. Dans la mesure où l’essence de l’existence ne s’épuise pas dans le fait que le sujet théorique porte la « chose en soi » à l’« apparence » du cosmos physique, il faut une autre forme, une nouvelle dimension du savoir, au moyen de laquelle l’existence prend conscience d’elle-même dans le vivre, l’agir et le faire. C’est l’idée de la raison pratique, du savoir véritablement existentiel par lequel le sujet se saisit et s’éprouve comme existence – par lequel le « substrat suprasensible en nous » est porté à la « détermination » (Cr. r. pu. intro. IX, sec. 2), par lequel lui est « conféré la réalité » (Cr. r. pra. préf. sec. 5 e.a.), par lequel il est constitué en tant que noumène (Cr. r. pra. préf. sec. 6 e.a.). Si nous voulons éviter les erreurs tenant à ce que Kant a employé « chose en soi », « noumène » et d’autres concepts similaires tantôt dans le sens de la métaphysique occidentale tantôt dans le sens de la nouvelle métaphysique, nous devons dire, contre la lettre mais d’autant plus selon l’esprit de Kant, que le savoir existentiel selon la raison pratique porte la « chose en soi » en tant que « substrat suprasensible en nous » à l’« apparence » en ce nouveau sens où l’apparence se présente comme la constitution (Konstituierung) du noumène, du cosmos existentiel (cf. Cr. r. pra., conclusion). Car ce cosmos non plus n’est pas « donné » mais bien plutôt porté à l’« apparaître » par la « révolution copernicienne », dans la fondation de la personnalité et de la collectivité. Or Kant parvient ainsi, avec l’idée de raison pratique, à un sommet de sa philosophie. La réduction existentielle occidentale du savoir en « théorie » est principiellement abolie. Pour la première fois depuis les Grecs, dans cette idée de raison pratique est gagnée celle de savoir existentiel. Sur la base de la « révolution copernicienne », la raison pratique est capable de déterminer absolument le « substrat suprasensible en nous » – d’être législatrice dans un sens plus radical encore que la raison théorique. Sur cette base métaphysique repose le caractère actif et dynamique de la raison pratique comme le principe de configuration et formation de l’existence (et du monde) sous l’espèce de l’Idée.

Le savoir au sens de la critique de la faculté de juger, à présent, pose le problème suivant (Cr. fac. ju., intro. II, sec. 9 et IX, sec. 2) : comment, sur la base du « substrat suprasensible », l’« harmonie » (Übereinstimmung) du cosmos physique et du cosmos existentiel est-elle conduite à « apparaître » ? Cela passe par l’art. C’est là que se trouve l’essence métaphysique de ce dernier, son sens existentiel et son caractère mondain. Car Kant, en d’autres passages (Cr. fac. ju., §87, sec. 1 et sec. 8), fonde sur cette « harmonie » l’idée et la réalité de la divinité ; selon Kant, il ne faut pas seulement dire, dans un sens étroitement moral, que le beau est le symbole de la moralité, mais aussi que l’art révèle le divin…

Ces résultats nous permettent d’approcher cette configuration du monde et de l’existence (Existenz- und Weltauslegung) recherchée pendant des siècles, cette conception où les plus hautes manifestations de l’esprit humain reconquièrent leur essence métaphysique, où elles ne sont plus posées les unes en face des autres comme autant de sphères séparées mais sont au contraire liées intimement entre elles – grâce à laquelle, enfin, la philosophie, l’art et la science ne contredisent plus la religion mais sont les témoins authentiques de sa vérité et réalité.

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Le principe autonome et l’unité intime de l’activité philosophique nietzschéenne se réalisent dans la radicalisation et l’élargissement de la conscience métaphysique rendue possible par Kant. En ce sens, elle porte en elle-même – comme la réalisation ou l’échec de son propre Telos métaphysique – les critères de sa vérité12. Nous entendons analyser l’essence de la philosophie nietzschéenne dans le développement et la connexion de quelques-uns de ses concepts fondamentaux : les problèmes très hétérogènes en apparence du « mythe apollinien-dionysiaque », de la « volonté de puissance », de la « vérité » de la configuration du monde et de l’existence, de l’« éternel retour ».

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Dans L’origine de la tragédie, Nietzsche explique : « Le courage et la clairvoyance extraordinaires de Kant et de Schopenhauer ont réussi à remporter la victoire la plus difficile, la victoire sur l’optimisme latent, inhérent à l’essence de la logique, et que lui-même fait le fond de notre culture. Alors que cet optimisme, appuyé sur sa confiance imperturbable dans les eternæ veritates, avait cru à la possibilité d’approfondir et de résoudre tous les problèmes de la nature, avait considéré l’espace, le temps et la causalité comme des lois absolues d’une valeur universelle, Kant révéla que, en vérité, ces idées servaient seulement à élever la pure apparence … au rang de réalité unique et supérieure, à mettre cette apparence à la place de l’essence véritable et intrinsèque des choses… » « Cette constatation est la préface d’une culture que j’oserai qualifier de culture tragique » (I, 128). Dans ce passage où l’optimisme sédatif latent dans la logique, c’est-à-dire la foi dans les vérités éternelles, fait que l’« apparence » est confondue avec « l’essence des choses », que la dimension profonde du monde, « plus profond que ne pensait le jour » [Ainsi parlait Zarathoustra], est masquée, que par conséquent la culture moderne est dépourvue de véritable fondement, Nietzsche résume, de fait, la critique kantienne de la métaphysique occidentale, pour en même temps lui rendre, par-delà son rétrécissement schopenhauerien, son sens original et fécond. Or la mise en œuvre de telles conceptions introduit une culture que Nietzsche appelle tragique. Elle présuppose une « conception incomparablement plus profonde et sérieuse de l’art » (I, 139/140), rendue possible par la kantienne-schopenhauerienne « sagesse dionysiaque exprimée en idées » (I, 139/140).

Comment faut-il l’entendre ? Selon la critique kantienne de la faculté de juger, il appartient à l’essence de l’art de porter le « substrat suprasensible en nous et en-dehors de nous » à l’« apparence » de telle sorte qu’en elle l’« harmonie » du cosmos existentiel et du cosmos physique devienne visible. L’art signifie donc, en tant qu’« apparition » spécifique du « substrat invisible », de la « chose en soi », le « passage », l’acte consistant à jeter un pont entre ces deux mondes : il n’y a donc qu’un pas pour voir en l’art « conciliation » ou « libération ». Schopenhauer tourne ces conceptions, absolument contre leur sens kantien, en quelque chose de quiétiste. Nietzsche, par-delà la médiation schopenhauerienne, saisit leur nature primordiale, pour leur donner une nouvelle signification existentielle et métaphysique. Ce faisant, il conquiert cette « vision de l’hellénisme qu’il me fut ainsi donné de percevoir, si étrange, si particulière » (I, 111) qui lui fournit l’ultime et durable fondement de sa métaphysique. Comment cela se passa-t-il ? « À l’encontre de ceux qui s’appliquent à faire dériver les arts d’un principe unique … je contemple ces deux divinités artistiques des Grecs, Apollon et Dionysos … Apollon se dresse devant moi, comme le génie du principe d’individuation, qui seul peut réellement susciter la félicité libératrice dans l’apparence transfigurée ; tandis qu’au cri d’allégresse mystique de Dionysos, le joug de l’individuation est brisé, et la route est ouverte vers les causes génératrices de l’Être, vers le fond le plus secret des choses »  (I, 110). Apollon nous apparaît « comme l’image divinisée du principe d’individuation » (I, 35). Il est la loi de la mesure, des formes, de la connaissance et tout particulièrement de la connaissance de soi (I, 36). En face de lui, le dionysiaque se tient comme l’« abîme » sur lequel repose le monde apollinien (I, 36), l’« essence mystérieuse de notre nature, dont nous sommes l’apparence extérieure » (I, 34), « l’Un-primordial » (I, 34) – dont le monde apollinien des formes et de la lumière se présente comme l’« apparence » et dont il a besoin pour sa « perpétuelle libération » (I, 34). Dans ce rapport où sont fondés le monde d’Homère comme celui de la tragédie grecque et qui trouve son expression la plus originaire et la plus élevée dans le dressage des forces élémentaires titanesques par les Olympiens (I, 34-38), Nietzsche acquiert la nouvelle interprétation et justification non occidentale, « tragique » de l’existence (I, 32), de l’histoire (I, 37) et du monde (I, 30-32, 72). Parce que, pour lui, l’art est le principe métaphysique par excellence, Nietzsche en vient à dire : « C’est seulement comme phénomène esthétique que peuvent se justifier éternellement l’existence et le monde » (I, 45).

On voit ainsi que les principes métaphysiques kantiens de la forme, de la distinction entre « apparence phénoménale » et « chose en soi », etc., informent – bien que ce soit dans un premier temps à travers leur rétrécissement schopenhauerien en « représentation », « illusion », « volonté » – les conceptions nietzschéennes. Nietzsche s’appropria finalement, au moyen de catégories kantiennes, c’est-à-dire en philosophant, le mythe grec apollinien-dionysiaque, et s’y tint toute sa vie. Les autocritiques ultérieures (rassemblées dans l’édition Musarion, XXI : Écrits et notes autobiographiques) ne portent pas sur le cœur de cette réception ou plutôt de cette utilisation originale des principes métaphysiques kantiens. Elles visent bien plutôt le Kant modifié par Schopenhauer ainsi que les néo-kantiens, le caractère quiétiste de la philosophie schopenhauerienne de même que les ambiguïtés cachées dans le concept de « volonté », et surtout les « applications » de ses propres vues grandioses « aux choses les plus contemporaines » (« Essai d’autocritique », 1886, I, 12 ; Ecce homo, XV, 65), car il considère avec « effroi » les avoir ainsi « compromises » (XVI, 362).

Le sens originel de l’interprétation philosophique du mythe apollinien-dionysiaque domine de manière d’autant plus déterminante la réflexion ultérieure de Nietzsche, et ce sous un double rapport : il est la norme tant de la dissolution de la métaphysique occidentale que de la fondation de la nouvelle conscience métaphysique. « Tout ce que nous nommons aujourd’hui culture, intelligence, civilisation, doit comparaître un jour au tribunal de Dionysos, l’infaillible justicier », est-il écrit dans L’origine de la tragédie (I, 39). De même, dans La volonté de puissance : « Dionysos est un juge » (XVI, 389). En quel sens déterminant cela est entendu, l’éclaire, toujours dans La volonté de puissance, la formule énigmatique : « Dionysos et le crucifié » (XVI, 391) ou encore « Dionysos contre le crucifié » (XVI, 391). Un tout nouveau problème ne devient-il pas ici visible, ainsi que sa solution ? Cette mystérieuse liaison et opposition ne repose-t-elle pas sur la pensée gréco-européenne rendant possible que le fondement primordial dionysiaque soit porté à l’« apparence » dans le monde de lumière apollinien, mais aussi que Dieu en tant que Deus absconditus se dévoile en tant que Deus revelatus, à savoir sous forme humaine, dans l’« épiphanie » ? Cela signifie : quand nous saisissons les conceptions kantiennes-nietzschéennes dans leurs derniers principes et jusqu’au bout, le fait primordial que le divin « apparaisse » devient une pensée vraie et véritablement réalisable, – de laquelle un Hölderlin, tout particulièrement, sans aucun doute à partir de la situation métaphysique kantienne, fut touché au plus profond. N’est-elle pas ainsi confirmée, la vérité principielle du principe nietzschéen selon lequel la religion des Grecs, en tant que religion de l’« apparition » des dieux, est plus profonde que la religion occidentale ? Et ne comprenons-nous pas alors la possibilité et la vérité métaphysiques des intuitions de W. F. Otto dans ses écrits sur les dieux anciens ? Peut-être un concept a-t-il même été ici trouvé pour non seulement dissoudre la religion européenne mais aussi sauver ce qu’il y a de gréco-européen en elle.

Outre la religion, ces conceptions dominent également l’interprétation nietzschéenne de l’art. Ce dernier demeure « la tâche authentique de la vie », son « activité métaphysique » (XVI, 273). Il est « le plus grand stimulant de la vie » (XVI, 272), car il anoblit, « sanctionne et sanctifie » (XVI, 386 ss.) dans la belle apparence de la forme apollinienne le fond dionysiaque de l’existence et du monde.

L’analogue est vrai, comme nous allons le voir, pour la philosophie, qui jusque dans la constitution de la logique est liée à l’opposition apollinienne-dionysiaque (XVI, 388) et qui rend possible la nouvelle « conception du monde » incluant en elle la « volonté de puissance » et le « retour éternel » (XVI, 399 ss.).

En ce que ces principes métaphysiques se présentent à la fois dans la religion, l’art et la philosophie – qui par là même retournent à « une relation d’affinité » (X, 222) –, ils constituent les forces les plus profondes de la vie et de l’histoire (XV, 62).

Ces quelques traits ont pour but de rendre claire la grande fécondité de la construction nietzschéenne et de l’interprétation philosophique du mythe apollinien-dionysiaque à l’aide des principes métaphysiques kantiens, et le fait qu’elles déterminent le développement de la réflexion tout entière de Nietzsche.

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Il n’est pas possible d’analyser ici la « volonté de puissance » dans toutes ses dimensions – ses emprunts historiques, comme la monadologie leibnizienne ou la théorie schopenhauerienne de la volonté, ni sa problématique interne, par exemple le rapport de l’esprit ou plutôt des valeurs à la puissance, la « puissance des impuissants », etc. Nous concentrerons notre exposé sur la question suivante : comment Nietzsche constitue-t-il le principe de la nouvelle estimation axiologique qu’il place à l’origine de la transmutation de toutes les valeurs – et quel concept de puissance pose-t-il et défend-t-il à l’aide de ce principe, contre presque tout le développement de la culture jusqu’alors (ainsi qu’il le dit lui-même) ?

Dans La volonté de puissance, Nietzsche explique : « Après avoir longtemps essayé en vain de rattacher un concept déterminé au mot ‘philosophe’ … je reconnus au bout du compte qu’il existe deux sortes de philosophes : 1. ceux qui veulent dresser (logiquement ou moralement) un grand inventaire factuel des jugements de valeur ; 2. ceux qui sont législateurs de ces jugements de valeur » (XVI, 347 ss.). Dans le premier cas, un « en-soi » des valeurs, des jugements de valeur « existe », tout comme le monde est « en soi ». Mais cela veut dire que cette métaphysique est au-delà de l’horizon de la critique kantienne. Car une métaphysique où la conscience est normée par des valeurs et concepts éternels existant « en soi » fait de la conscience le principe de la médiation et de la dévaluation de la vie et du monde au service de la transcendance occidentale. Dans le second cas, il s’agit de la réalisation radicale et universelle de la « révolution copernicienne » par laquelle est posée la nouvelle idée de la forme en même temps que celle de l’être en tant que distinction de l’« apparence » et de la « chose en soi » : car elle seule rend possible cette « législation » par laquelle les jugements de valeur ainsi que les catégories de l’interprétation du monde sont « créées ». Dans la « révolution copernicienne », où le « donné » en nous et en-dehors de nous est transcendantisé pour le former à partir de l’horizon lui-même créé des jugements de valeur et catégories de l’interprétation du monde, l’existence et le monde sont par là même déterminés. Il est ainsi possible à Nietzsche de nommer ce processus actif qu’accomplit l’existence à l’aide de formes auto-constituées et qui se particularise par rapport à l’existence et au monde, par un seul et même principe : la « volonté de puissance ». Car celui-ci est le principe à la fois de la constitution de l’existence et de la configuration du monde ; oui, la manière de configurer le monde est elle-même un jugement de valeur. « Toute élévation de l’homme » apporte avec elle le dépassement de configurations (du monde) plus étroites… » « Cela ressort de mes écrits » (XVI, 100 s.). C’est l’essence métaphysique du caractère actif et dynamique de l’existence, éclairée par Kant et portée par Nietzsche à son plus haut développement. De sorte qu’il serait complètement erroné d’interpréter ce dernier dans le sens de l’irrationalisme ou du pragmatisme. Au contraire, l’effort de Kant comme celui de Nietzsche vise à produire la forme « vraie » de la configuration du monde et de l’existence, au moyen de laquelle l’existence devient consciente des ultimes et plus hautes possibilités de son devenir et de son agir dans le monde, dans une souveraine clarté, et par là même, en tant que le principe même définissant les finalités, réalise la plus haute « volonté de puissance ».

La « véritable » forme ? Que peut-elle signifier pour un penseur qui édifie les plus dangereux paradoxes au sujet de la « vérité » et du « mensonge » ? Les principales difficultés de ce problème tiennent à ce que, tant chez Nietzsche que dans les interprétations du sens occidental de la vérité, les termes correspondants se confondent constamment dans la lutte pour le sens nouveau. Où chercher un appui pour résoudre ce problème obscur et embrouillé ?

Quand, à la suite de Kant, nous décidons, « non sans douleur », de « sacrifier » « ces brillantes espérances » que promet la vieille métaphysique (Cr. fac. jug. §57 II, sec. 1), quand, de ce fait, les vérités que l’on avait crues éternelles deviennent douteuses, où peut bien résider encore l’idée de vérité ? La métaphysique proprement kantienne commence avec ces questions. Lorsque Kant, conformément à sa métaphysique, explique que la raison place elle-même dans la nature ce qu’elle doit en apprendre (Cr. r. pu. B, préf. XIV), que l’entendement ne reçoit pas ses lois de la nature mais au contraire prescrit à la nature ses lois (Prol. §37), ce dernier point est, selon Nietzsche, « pleinement vrai au regard du concept de nature que nous sommes obligés de lui attacher » (II, 37). De manière encore plus précise, il est écrit dans La volonté de puissance : « La volonté de vérité est un ‘rendre ferme’, un ‘rendre vrai et durable’ » « La vérité n’est donc pas quelque chose qui serait là et devrait être trouvé, découvert, mais quelque chose qui est à produire et qui porte le nom d’un processus … Introduire la vérité est un processus ad infinitum, une détermination active … C’est un mot pour dire la volonté de puissance » (XVI, 56). Or cette idée de la vérité a été, dans ce même sens et à la lettre, fondée par Kant.

La « révolution copernicienne », à présent, ne vaut pas seulement à l’intérieur de la seule critique de la raison pure, mais aussi, et bien plus encore, dans la critique de la raison pratique. La raison pratique, en tant que raison déterminante pour l’existence, pose les fondations par lesquelles nous savons et faisons l’expérience de ce qui est bien et mal. Ainsi la parole d’Hamlet « Rien n’est en soi bon ou mauvais, c’est la pensée qui le rend tel » (Acte 2, scène 2) prend un sens inattendu. Kant ôte toute acception relativiste à cette pensée de l’autonomie. C’est un principe absolu au moyen duquel l’homme « détermine » la vérité, l’essence et la valeur de l’existence et du divin en même temps (Cr. r. pu. §91, sec. 9). Cependant – et c’est là que l’on peut reconnaître un droit à la critique schopenhauerienne et nietzschéenne de la pensée de Kant –, la hardiesse de la pensée kantienne se heurte souvent à la force et au contenu de la tradition et du donné historique. Nietzsche le souligne d’autant plus, à la suite de de la « révolution copernicienne », qu’il ne pénètre pas la véritable profondeur de l’idée kantienne. Dans la mesure où la vérité est conçue par Nietzsche comme « introduire la vérité », « créer la vérité », et est donc, comme nous l’avons dit, expression de la « volonté de puissance », cette dernière, « par-delà le bien et le mal », c’est-à-dire par-delà les jugements de valeur et autres legs de la révélation ou de la tradition, détermine dans la « révolution copernicienne » ce qu’est l’authentique « vérité » de l’existence, elle façonne à partir d’un droit autonome l’ordre des valeurs et de l’existence, ainsi que leur hiérarchie, qui trouvent leur forme la plus achevée dans l’idée du « surhomme », de la « grande politique », de l’« éternel retour ».

Considérons à présent la relation entre « vérité », « volonté de puissance » et « éternel retour ».

« La vie est fondée sur la condition d’une foi à quelque chose de durable et dont le retour est régulier ; plus la vie est puissante et plus le monde à déchiffrer et qui est fait être (seiend gemacht) doit être vaste… » (XVI, 56). « Marquer du caractère de l’être le devenir – c’est la volonté de puissance la plus haute » (XVI, 101). En quoi consiste donc ce processus dans lequel la « volonté de puissance la plus haute » « introduit la vérité » comme « détermination active », qui, au nom de la vie, dépend de quelque chose de durable et dont le retour est régulier, qui fait « être » le monde, qui marque du « caractère de l’être » le « devenir » ? Nietzsche répond : ce processus consiste en la fondation des concepts, catégories, constructions qui rendent possible le « retour des cas identiques » (XVI, 26, 58). Or, si c’est la « volonté de puissance la plus haute » que de marquer du caractère de l’être, dans le retour des cas identiques, le devenir, alors cette volonté de puissance la plus haute doit nécessairement aboutir en tant qu’expression de la vie la plus haute et de l’existence « surhumaine » à une interprétation du monde où « tout revient ». « Que tout revienne est la plus extrême approximation du monde du devenir à celui de l’être : – sommet de la contemplation » (XVI, 101). Ainsi, dans l’« éternel retour », théorie du plus haut type d’homme, le retour des cas identiques est le maximum de la congruence des mondes.

La « volonté de puissance » en tant qu’essence de l’existence configure le monde sous la forme de la « vérité » de telle façon que la vérité soit un « introduire la vérité », un « créer la vérité ». C’est de cette façon que le devenir est marqué du caractère de l’être. Cela se représente dans la loi du retour des cas identiques, autrement dit des mêmes mondes. Ces principes intimement liés ont pour condition fondamentale la conception métaphysique rendue possible par la seule philosophie kantienne, avec laquelle commence et se termine la réflexion philosophique nietzschéenne : où la métaphysique est l’événement primordial dans lequel le fond dionysiaque est porté par la forme apollinienne à l’« apparence », à l’« être ».

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Nietzsche porte la remise en question kantienne de la métaphysique occidentale à son ultime conséquence. Dans ses manuscrits non publiés (de la période 1882-88), il écrit : « Les plus grands événements sont ceux qui parviennent le plus difficilement jusqu’aux sentiments de l’homme, par exemple, le fait que le Dieu chrétien soit mort … C’est une redoutable nouveauté qui a besoin de quelques siècles encore pour parvenir au sentiment des Européens, et, pendant un certain temps, il semblera que tout le poids des choses ait disparu » (XII, 316). C’est la situation du « nihilisme européen ». Si « Dieu est mort », il manque un poids aux choses ; si Dieu, qui a créé les hommes et le monde à partir du néant et les maintient, n’est plus cru actif, efficace, il ne reste que le néant, le nihilisme. La philosophie de Nietzsche vise à l’éclaircissement et au dépassement positif de cette situation, à la création d’une nouvelle conscience métaphysique dont le suprême développement est l’« éternel retour ». Dans l’éternel retour, l’affrontement avec la métaphysique occidentale et la tentative de son dépassement atteignent leur sommet. Il est « la religion des religions », « le sommet de la contemplation » – à partir duquel ce qui est problématique comme ce qui est fécond dans la philosophie de Nietzsche s’éclaire de la manière la plus nette.

Alors que, dans la métaphysique occidentale, Dieu est la puissance créatrice transcendante et spirituelle, sublimée et volatilisée dans la modernité en vrai, bon, beau, sacré, Nietzsche postule quant à lui que le divin n’est pas une essence particulière au-delà de l’homme et du monde : c’est le fond dionysiaque éternellement créateur et destructeur qui se manifeste dans l’homme et le monde sous la forme apollinienne, et au plus haut degré celle de l’« éternel retour ».

Il en va de manière analogue pour l’existence. Alors que l’existence au sens de la métaphysique occidentale reçoit son être définitif dans l’eschatologie, dans le jugement dernier, c’est-à-dire dans le retour du Christ, événement unique, ici l’existence a son être éternel dans l’« éternel retour » par le biais de sa « participation » au cosmos dionysiaque-apollinien. L’attitude existentielle humaine face à l’éternité de ce retour n’est pas la foi et l’espoir, mais l’amor fati.

De même, le monde n’est plus, comme dans la métaphysique occidentale, séparé de Dieu et de l’homme : il n’a pas de réalité en dehors de la divinité du tout. Oui, il est pour Nietzsche le tout lui-même, même s’il s’exprime dans la loi naturelle de la conservation de l’énergie, dont la mesure finie, qui se déploie dans le temps fini, présuppose le retour de toutes les combinaisons possibles, c’est-à-dire l’éternel retour de la totalité des constellations possibles, y compris existentielles.

La pensée de l’« éternel retour » doit conférer à l’existence le poids métaphysique recherché : l’existence doit être à tous moments consciente du fait que, par son essence, elle détermine elle-même son destin éternel. C’est pourquoi le véritable sens de l’existence est l’autonomie, et c’est là que réside l’affinité intime avec la doctrine de Kant, qui domine aussi fondamentalement son éthico-théologie. Si dans cette dernière les motifs de fond de la métaphysique occidentale et de la métaphysique gréco-européenne s’entrecroisent14, la signification de la pensée de Dieu s’y trouve seulement dans la représentation de la « condition de la possibilité » que le destin éternel de l’homme se détermine d’après le poids de son propre mode d’être manifesté dans ses actes et conduites autonomes15.

Avec la saisie des intentions dernières de la théorie nietzschéenne, nous comprenons aussi son insuffisance. Elle tient au fait que Nietzsche n’est pas devenu maître des questions de fond de la métaphysique occidentale et n’a pas su résorber les divisions que cette métaphysique implique. Ceci se trouve exprimé dans deux séries de réflexions : tout d’abord, la théorie de l’« éternel retour » est la nouvelle signification de l’existence, la pensée élévatrice, l’ultime dépassement de soi ; ensuite, elle est nécessitée mécaniquement, au sens de la conservation de l’énergie. « Mon enseignement dit de vivre de telle façon que tu doives désirer de revivre … car tu revivras dans tous les cas ! » (XII, 117). Ces deux réflexions, malgré leur rapport à un divin commun, se contredisent, séparent ainsi l’existence du monde et rompent d’emblée, par conséquent, la structure du tout recherchée. Kant, au fond, se débat avec le même problème. Il est évident que, dans la profonde idée kantienne du cosmos comme différenciation et synthèse régionale des mondes existentiel et physique, l’intention nietzschéenne fondamentale peut être comprise en tant que telle, mais aussi son insuffisance dès le départ et tout du long.

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Pour finir, examinons la cause de cette insuffisance, à savoir une dépendance non surmontée vis-à-vis de la métaphysique occidentale, et ce à la lumière du paradigme dans lequel le point critique de la réflexion philosophique de Nietzsche devient particulièrement clair : la relation de Nietzsche au platonisme.

Dans la philosophie kantienne, la double signification du platonisme devient apparente. D’une part, le platonisme est, indépendamment des moyens littéraires de sa transmission, la norme pour juger de la métaphysique pan-occidentale, dont la métaphysique moderne, et de la problématique historique qui se pose en même temps que celle-ci. D’autre part, le platonisme est le principe immanent de la réflexion philosophique kantienne, qui se transforme et s’élargit de manière féconde – comme le Logos qui s’accroît soi-même (cf. Héraclite, fragm. 115). Nietzsche se débat précisément avec ces problèmes. Il voit tout d’abord en Socrate l’homme « théorique » qui se fait le champion du principe d’égalité entre « savoir » et « vertu ». Cela signifie que Nietzsche se place sous le joug de la réduction existentielle occidentale du « savoir » en théorie, qu’il voit Socrate à travers le prisme occidental16. Et c’est en même temps l’expression du fait que Nietzsche n’est pas parvenu à conquérir une plus profonde relation au savoir, au Logos, pas plus que son antipode Kierkegaard et ses successeurs. Quelque chose d’analogue se passe avec sa compréhension de Platon : celle-ci aussi est définie via la tradition et la littérature qui en découle. Nietzsche s’approche néanmoins à plusieurs reprises d’un Platon plus originaire. « L’homme projette son instinct pour la vérité, son ‘but’ en un certain sens en-dehors de lui comme monde fait être (seiend gemachte Welt), comme monde métaphysique, ‘chose en soi’, un monde déjà existant. Son appétence de créateur invente le monde sur lequel il travaille, l’anticipe ; cette anticipation (cette ‘croyance’) est son soutien » (XVI, 56/57). Or Platon n’a-t-il pas constitué ce monde en monde des Idées, pour, conformément à ce monde-là, « travailler » le monde du devenir et surtout le monde du devenir historique dans la politeia, au nom du salut et de la puissance de la vie grecque ? Platon, en créant le monde des Idées, a « au fond, en artiste qu’il était, privilégié l’apparence à l’être ! donc le mensonge et l’invention à la vérité ! l’irréel à l’existant !… » « Comprend-on cela ? Ce fut la plus grande apostasie : et parce qu’elle a été continuée par le christianisme, nous ne voyons plus ce fait étonnant » (XVI, 70). L’imprécision et l’équivoque de la terminologie, dans ces phrases, ne peuvent manquer d’appeler l’attention sur l’inconcluant bras de fer de Nietzsche avec Platon. Mais Nietzsche n’approche-t-il pas aussi d’une interprétation de Platon par laquelle les idées de cet « introduire la vérité », « créer la vérité » sont ce par quoi le « devenir » est marqué du caractère de l’être ? Dans la mesure où ceci se produit au plus haut degré dans la théorie de l’« éternel retour », Nietzsche équipolle cette dernière au platonisme (XVI, 396). Car – c’est ainsi que nous l’interprétons – l’éternité de l’existence au sens de la théorie du retour repose sur sa « participation » à l’« être » du cosmos dionysiaque-apollinien.

Que signifie ce platonisme – même s’il n’est pas conduit jusqu’à la plus grande clarté d’exposition – de la philosophie nietzschéenne ? Les Idées platoniciennes sont le Logos dans lequel et par lequel Platon sauve la substance du mythe. Nietzsche ne se trouve-t-il donc pas lui-même, vis-à-vis du mythe, auquel il croit17, dont il s’empare philosophiquement, dans la même situation que Platon ? Que veut, alors, le « platonicien » Nietzsche ? La même chose que Platon dans sa situation historique et que visèrent tous les authentiques essais de renouveau du platonisme : la sauvegarde (σωτηρία) des origines sacrées et divines par la philosophie, pour la vie. Parce que, chez Kant et Nietzsche, il s’agit ultimement d’une telle vérité, c’est là que se trouve la germanité commune de leurs philosophies – là que se trouve aussi le fait qu’il s’agit d’un événement pan-occidental et pan-européen.

Cependant, la médiation schopenhauerienne de ces principes, mais aussi l’influence de certaines théories scientifiques du dix-neuvième siècle qui sont en réalité des dérivations de la métaphysique occidentale, font que Nietzsche ne comprend que partiellement ce sens ultime profond de la philosophie platonicienne-kantienne, ou, pire, qu’il le déforme dans un sens positiviste et pragmatiste. C’est particulièrement clair avec son concept de « savoir », qu’il ne connaît au fond que sous la forme existentiellement diminuée reçue de l’Occident. Si Nietzsche avait voulu aller au-delà, il lui aurait fallu poser le problème du savoir existentiel. Au lieu de quoi, il rétrécit le savoir, qui est chez Kant aussi une faculté « subjective », à un « perspectivisme » – en faisant abstraction d’autres traits historiques – qui se veut la forme et le principe des expériences utiles ou nuisibles, accroissant ou diminuant la puissance. C’est le tribut payé par Nietzsche au dix-neuvième siècle, qui le conduit sur les rails du pragmatisme. Ce tribut ne constitue pas l’essence de la réflexion philosophique nietzschéenne mais un danger pour elle, menaçant d’en recouvrir les conceptions fondamentales. Que peut signifier une philosophie de l’« utilité » pour un penseur dont la réflexion est un perpétuel « dépassement de soi » – et une philosophie de la conformité pour un législateur, par les interprétations duquel les plus hautes valeurs doivent voir le jour ? S’il est question de « perspectivisme », c’est celui de Platon par lequel devient saisissable et résoluble la préoccupation, le problème de fond de l’Europe : établir la forme de la configuration du monde et de l’existence où seront renouvelées et comprises conformément à leur fondement métaphysique les plus hautes manifestations de l’esprit et de la vie européens dans leur unité.

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En conclusion, tâchons de résumer brièvement le sens de la philosophie de Kant et de Nietzsche au point de vue de ce travail18, par l’exposé de trois problèmes de fond.

Premièrement : que signifie la relation à l’hellénisme de l’une et l’autre de ces philosophies, relation qui, nonobstant toutes les différences entre les deux, se définit par le fait qu’elle est une appropriation mais en même temps une transformation féconde et une justification de l’hellénisme ?

Il s’agit de la grandiose tentative de présenter les conditions par lesquelles la vérité métaphysique de l’hellénisme peut s’éclairer pour nous. C’est-à-dire que seront ébauchés les principes au moyen desquels nous pourrons non seulement saisir l’hellénisme de manière théorétique mais aussi en faire existentiellement l’épreuve via ses plus hautes manifestations (cf. supra, p. 4 [de la publication]). Ce qui produira un double effet : seront posés non seulement le fait historique de l’hellénisme comme problème scientifique mais aussi le présent et la présence de l’hellénisme comme problème existentiel.

La découverte de la véritable historicité de l’hellénisme – de son passé comme de son actualité – présuppose le dépassement des horizons métaphysiques occidentaux : c’est pourquoi elle est un problème que ni la philologie ni la science historique ni aucune théorie des humanités ne peut résoudre à soi seule, et qui au contraire dépend de la mise à nu et de la justification des ultimes catégories métaphysiques et existentielles.

Second problème : en quoi consistent les principes systématiques au moyen desquels Kant et Nietzsche produisent la nouvelle situation métaphysique ?

Ces principes apparaissent d’abord dans la pensée fondamentale de la « révolution copernicienne » et ses moments du savoir tels que la distinction entre le « phénomène » et la « chose en soi ». Mais il s’agit de saisir ces principes dans leur essence métaphysique de manière bien plus radicale que ce n’est le cas chez Kant et Nietzsche. Il s’agit de la question : que signifie que l’action philosophique de constitution de l’existence et de configuration du monde ait pour condition le phénomène primordial de « limite » – que l’« illimité » « apparaisse » sous la forme de « limite », c’est-à-dire en tant que cosmos, et que ceci soit « l’être » – qu’« apparaître » soit l’« être » du divin ?

Dans ces problèmes, qui ne peuvent être développés dans le présent essai, sont contenus les principes systématiques d’une métaphysique « gréco-européenne » qui, sur la base de la philosophie kantienne-nietzschéenne, se trouve devant nous en tant que tâche.

Troisième problème, enfin : que signifient ces questions et ces vues pour l’existence humaine concrète ?

Elles représentent l’horizon où, dans un sens vertigineux et bouleversant, s’éclaire le sens de l’identité de la philosophie et de la vie, de la métaphysique et de l’histoire, comme le problème du destin purement et simplement, dont le modèle original se trouve dans la tragédie eschyléenne et la philosophie platonicienne – et qui doit être repensé et reformulé à partir de la situation métaphysique créée par Kant et Nietzsche19.

En ce sens profond et dernier, il s’agit de l’idée de l’existence européenne. Puissions-nous nous rendre cette idée toujours plus intime et puisse-t-elle manifester toute sa force dans le conflit spirituel pour le

« sens de la terre » !

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Notes

1 Les relations extérieures consistent en ceci que la philosophie kantienne a influencé Nietzsche sous sa forme rétrécie par Schopenhauer. Elles ne peuvent être examinées plus amplement dans le cadre du présent essai. Une vue d’ensemble de la question se trouve dans O. Ackermann, Kant im Urteil Nietzsches [Kant dans le jugement de Nietzsche], 1939.

2 Je cite Kant, toutes les fois qu’une autre source n’est pas indiquée, dans l’édition de l’Académie prussienne ; Nietzsche, dans l’édition Kröner grand in-octavo. Les chiffres romains indiquent le volume, les chiffres arabes, la page.

3 Ces problèmes sont développés dans un traité de l’auteur : « Unser Verhältnis zum Griechentum » [Notre relation à l’hellénisme] qui sera publié non dans le prochain cahier mais le suivant des Kant-Studien.

4 Nous ne comprenons donc pas sous les termes « occidental » et « européen » des concepts historiques, sociologiques ou politiques mais des principes métaphysiques. La métaphysique grecque est devenue presque exclusivement « occidentale », c’est-à-dire interprétée selon les normes en vigueur dans la métaphysique s’étant constituée depuis le tournant historique.

5 Un examen historique et systématique détaillé de ces problèmes, examen dont j’établis le programme dès 1935 (in : Kant-Studien, 1935, vol. 40, pp. 117 ss.), est le thème d’un livre de l’auteur qui doit paraître au cours de cette année sous le titre Die metaphysische Situation Europas in der Philosophie Kants und Nietzsches [La situation métaphysique de l’Europe dans la philosophie de Kant et de Nietzsche].

6 Kant se forgea sa connaissance du platonisme, de la philosophie grecque et de l’histoire de la philosophie – comme tous les esprits de son temps, Goethe inclus – dans J. Brucker, Historia critica philosophiæ, Leipzig 1742 ss.

7 On trouve de plus amples développements à ce sujet dans le livre de l’auteur Idee und Existenz [Idée et existence], Hambourg 1935, 308 ss.

8 C’est la cause la plus profonde de la collision – notamment dans la destinée de Galilée – entre la nouvelle science et les pouvoirs historiques enracinés dans la métaphysique occidentale. La tradition fut le vainqueur dans ce conflit. Elle parvint à ce que la nouvelle science – dont les principes reposent sur la métaphysique grecque et contredisent ceux de la métaphysique occidentale – restât liée à cette dernière, jusqu’à nos jours. La modernité reproduit par conséquent la réduction métaphysique de l’hellénisme, qui condamne ce dernier à l’insignifiance existentielle.

9 Cela signifie que Kant définit les principes fondamentaux de sa philosophie aux différents stades de son œuvre en fonction du développement des moyens conceptuels correspondants. Ainsi, le problème de la « chose en soi » est défini dans le cadre de l’esthétique transcendantale de façon que celle-ci puisse le déterminer à l’intérieur de son horizon. De nouveaux horizons sont tracés par la critique de la raison pratique et la critique de la faculté de juger. C’est pourquoi la règle de méthode pour l’examen de la pensée kantienne doit être – ce contre quoi les interprètes se sont souvent heurtés – de placer le tout à la base, pour saisir l’unité intime du développement de la pensée kantienne et de ses moments à ses différents stades.

10 Dans Prol. §13 Sec. 3, les « choses en soi » sont justement désignées par le fait qu’elles sont déterminées en tant que telles et non par l’idée du tout, c’est-à-dire non « cosmologiquement ».

11 Cf. W. Heisenberg, Wandlungen in den Grundlagen der Naturwissenschaft [Transformations dans les principes de la science naturelle], Leipzig 1942, p. 95.

12 C’est de ces relations seulement que nous pouvons tirer les critères d’une interprétation adéquate de Nietzsche, laquelle ne permet plus d’expliquer son activité philosophique tantôt de manière psychologique tantôt de manière esthétique ou symbolique, de la réduire à tel ou tel problème ou de souligner l’incohérence des différents motifs.

13 « Contre l’idée qu’un ‘en-soi des choses’ doive être nécessairement bon, saint, vrai, être l’Un, l’interprétation de Schopenhauer de ‘l’en-soi’ comme volonté était un pas essentiel : cependant, il ne sait pas comment diviniser cette volonté… » (XVI, 362).

14 Cf., de l’auteur, « Idee und Existenz in Kants Ethico-Theologie » [Idée et existence dans l’éthico-théologie de Kant], Kant-Studien, 1935, vol. 40, pp. 101-107.

15 Mais ceci est également l’opinion de Platon, pour qui le destin de l’âme s’accomplit selon le poids qu’elle se procure par formation, éducation, c’est-à-dire par sa « participation » à l’être vrai (cf. Phédon 107). Il ne fait aucun doute que c’est là une pensée du Bouddha Gautama également. C’est un principe pan-aryen, auquel Nietzsche s’efforce de donner un cachet spécifiquement européen.

16 Cf. la présentation plus détaillée dans Idee und Existenz, 1935, pp. 41-57.

17 « Nous croyons à l’Olympe » (XVI, 379).

18 La discussion détaillée d’une problématisation plus large se trouve dans la Rem. 5 de l’ouvrage indiqué. [?]

19 Le livre de l’auteur, Idee und Existenz, 1935, a pour thème central la première élaboration de ce problème.

Philo 43 Des catégories de l’entendement

Les textes suivants sont déjà parus sur le présent blog, en anglais, langue dans laquelle ils ont été écrits. Nous venons de les traduire en français et les avons groupés plus ou moins selon leurs thématiques. Il s’agit d’essais courts, de réflexions isolées et d’aphorismes. Un ou deux autres billets de traductions suivront pour des essais philosophiques plus longs.

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Des catégories de l’entendement

À la question « Est-il permis de spéculer que les extraterrestres possèdent d’autres catégories de l’entendement que nous ? », la réponse est : « Absolument pas. » Les extraterrestres, c’est-à-dire des êtres extraterrestres intelligents, vivent, s’ils existent, sur d’autres planètes mais dans le même monde que nous, dans la même nature. Que les lois de la nature s’appliquent dans tout l’univers signifie que penser obéit aux mêmes catégories dans tout l’univers. Parler de « certaines catégories ou d’autres » implique que les catégories de l’entendement sont façonnées par les conditions empiriques, ce qui est de l’empirisme. Dans notre expérience, où la rencontre avec des extraterrestres pourrait ou non avoir lieu, il ne peut se trouver d’esprits dotés d’autres catégories que celles de notre esprit. Les différences d’entendement avec les extraterrestres ne seraient que de degré, et de petites différences de degré peuvent certes produire des effets colossaux, comme quand les Européens conquirent l’Amérique, avec l’effondrement des civilisations avancées des Aztèques et des Incas au cours du processus, mais des esprits dotés de catégories différentes vivraient dans une nature différente de la nôtre. Nous pouvons imaginer autant de natures ou d’univers parallèles que nous le voulons : comme ces natures ou ces univers ne peuvent se rencontrer, c’est une vaine spéculation, une forme de métaphysique colorée d’empirisme.

Si les catégories sont contingentes, comme certains successeurs autoproclamés de Kant l’affirment, vis-à-vis de quoi sont-elles contingentes ? Nous ne voyons pas comment une réponse à cette question ne conduirait pas dans le pur empirisme (non kantien). Pour la même raison, nous ne comprenons pas pourquoi ce serait « une position difficile à maintenir » que les catégories sont invariables, dès lors que les catégories ne peuvent être qu’invariables. Quelles difficultés cela crée-t-il ? Est-ce que l’évolution biologique, par exemple, transforme les catégories ? Le fondement d’une telle affirmation n’est autre que (a) l’empirisme et (b) l’idée selon laquelle les cadres théoriques sont seulement un moyen en vue d’une fin et la fin justifie les moyens – c’est-à-dire justifie la méthode expérimentale (instrumentale) employée dans la synthèse empirique mais qui est impropre en dehors de ce domaine quantitatif, quantitatif car engrené dans la synthèse continue, infinie (et « infinissable ») de notre expérience, et non pertinent car les vérités a priori ne sont pas contingentes par rapport à une métrologie, à des mesures de données empiriques sur des échelles infinies et dont la précision est elle-même perfectible à l’infini.

Parler de contradiction logique présuppose les catégories, cependant les contradictions sont rarement le fin mot de l’histoire pour les empiristes : les trous noirs relativistes ont une « singularité » en leur centre, à savoir un point de densité infinie. C’est une contradiction manifeste, mais est-ce une contradiction logique ? L’action à distance dans la gravité newtonienne est également une contradiction. Ces contradictions dans les modèles empiriques sont, pour parler comme Schelling, du quod (le daβ, le Sein), mais une contradiction logique est du quid (le was, le Wesen). Les empiristes n’ont guère de problèmes avec les contradictions, du moins avec les contradictions-quod ou –daβ : une valeur infinie peut être traitée dans des équations mathématiques et le fait que cela décrive une qualité empirique est à peine un problème dans ce contexte. Pour eux, les catégories sont malléables, les violations flagrantes une simple commodité. D’où l’idée que les catégories ne sont pas absolues. En ce sens elles ne sont pas absolues, mais aussi ces modèles ne sont pas des « vérités » ; de même que les violations dont ils font usage, ce sont de simples commodités pour poursuivre la synthèse empirique. Quant aux contradictions-quid ou –was, il n’est pas du tout certain qu’il soit raisonnable d’en demander l’absence quand on nie que les règles selon lesquelles on peut parler de contradictions, à savoir les catégories de l’entendement, ne sont pas invariables.

Quelle serait la réponse de ces autoproclamés successeurs de Kant à la question : « La proposition selon laquelle il existe un point de densité infinie au centre d’un trou noir est-elle une contradiction ? » Si c’est une contradiction, comment est-il possible que l’astrophysique contemporaine continue de s’en servir ? (La même chose peut être dite de la gravité newtonienne, son action à distance étant reconnue comme une « singularité » dont la présence laisse la place à des améliorations relativistes, ce qui montre, au passage, que les relativistes ont tort de dogmatiser comme ils le font, puisque leur propre cadre est exposé aux mêmes objections.) Si ce n’est pas une contradiction, comment la réconcilie-t-on avec la notion intuitive que quelque chose cloche ici qui nous conduit à parler de singularité ?

Oui, si ce n’est pas une contradiction logique, comment explique-t-on le fait que ce n’en soit pas une ? La possibilité de non-contradiction est explicable en termes kantiens. Les mathématiques sont intuitives ou intuitionnelles, elles construisent leurs notions dans les formes a priori de l’intuition (Anschauung) que sont l’espace (géométrie) et le temps (algèbre). La logique, d’un autre côté, se situe du côté des catégories invariables de l’entendement (Verstand). La construction mathématique dans la pure intuition (reine Anschauung) permet des valeurs infinies, tandis que dans l’aprioricité des catégories l’infini est problématique et l’entendement ne peut en décider par soi-même (cf. antinomies), il requiert le soutien des « Idées » de la raison (Vernunft), des idées telles que le monde (il y a, selon cette simple [bloβe] idée, une chose telle que « le monde » comme totalité des phénomènes de notre perception). Par conséquent, si l’on écarte la critique kantienne comme dépassée (la forme de rejet la plus primaire consistant à dire que le kantisme est lié à la physique newtonienne et qu’il est donc « tombé », c’est-à-dire a été dépassé avec cette même physique) et si l’on explique, comme Bertrand Russell, que les mathématiques sont un ensemble d’opérations purement logiques, il faut dans ce cas affirmer qu’une densité infinie, dans le modèle mathématique, est ou bien logique ou bien ne l’est pas, et alors bonne chance, parce que si ce n’est pas logique on se heurte à la science et si c’est logique on se heurte au bon sens commun dont la science elle-même n’ose pas trop s’écarter (raison pour laquelle elle concède une « singularité »).

« Le monde est une simple idée » requérait l’allemand « bloβe » comme explétif afin de faire comprendre qu’il n’y pas dans ce mot « simple » une nuance privative ou diminutive. L’expression « une simple idée » ne signifie pas exactement que le monde n’est qu’une idée, bien qu’il ne soit qu’une idée dans la mesure où nous ne pouvons percevoir le monde en tant que totalité par nos sens si bien que ce n’est qu’une idée, mais comme nous ne pouvons connaître le monde comme totalité sauf en idée et que par ailleurs, et surtout, cette idée est impliquée dans toutes nos perceptions, l’idée est tout aussi réelle que n’importe quoi de réel perçu par nos sens, de sorte que ce n’est pas une idée comme quelque chose de diminutif par rapport à quelque chose de réel. D’autres idées de même nature, à la même fonction et avec la même réalité, sont, selon Kant, l’âme humaine, la liberté humaine, et Dieu.

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La faute de la nature

La physique est un domaine limité sans moyen de saisir les questions dernières. Le Big Bang n’est ainsi nullement une réponse à une question dernière mais seulement une hypothèse de travail à l’intérieur du domaine limité de la physique ; il n’y a aucun sens à parler, en dehors de ce domaine limité, d’un commencement absolu de la totalité des choses, c’est-à-dire du « monde », par des moyens physiques. L’expansion que nous observons peut certes avoir pour cause une explosion initiale mais ce ne serait toujours pas un commencement absolu du cosmos, puisque, dans les propres termes de la science empirique, nous ne pouvons penser quelque chose d’entièrement nouveau dans la nature (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »†). Aussi touchons-nous là à une contradiction intrinsèque de la science. D’un côté, la science se limite aux phénomènes naturels et son axiome est que « rien ne se perd, etc. » ; d’un autre côté, elle prétend être capable de traiter de la totalité des phénomènes naturels, de laquelle nous n’avons pas la moindre expérience empirique. Quand la science parle du Big Bang, cela peut être une explication valide d’un phénomène naturel tel que la formation d’une région locale de la totalité mais ne peut nullement prétendre satisfaire l’esprit s’il s’agit de parler de la totalité des choses, parce que la science viole les postulats sur lesquels elle est fondée chaque fois qu’elle prétend traiter de la totalité des choses plutôt que de choses particulières, cette totalité étant en dehors de notre expérience (le monde reste une idée régulatrice). La physique ne peut prouver ou infirmer la métaphysique. La seule prétention que le scientisme puisse élever à cet égard est qu’il n’y a pas de métaphysique – et ceci reste une prétention sans fondement.

En physique quantique, le dénommé « consensus de Copenhague » selon lequel l’incertitude ou l’indétermination (d’après le principe d’incertitude ou d’indétermination de Heisenberg) est dans la nature elle-même plutôt que dans l’appréhension scientifique de la nature, est de la pure idéologie : les physiciens prétendent que la nature est indéterminée afin de sauver leur science en tant que moyen pertinent de connaissance. En d’autres termes, ce n’est la faute de la science mais celle de la nature…

† L’axiome vient de la chimie (Lavoisier) plutôt que de la physique ; pour une raison que j’ignore, on parle d’astrophysique plutôt que d’astrochimie, alors qu’elle est de l’astrochimie en grande partie à ce stade.

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1 Philosophie et Psychologie
2 ,,Universitäts-Philosophie’’ et Philosophie

1/ La principale différence entre la philosophie et la psychologie est que, la psychologie étant une science positive, elle est entièrement empirique, tandis qu’une philosophie qui soit entièrement empirique cela n’existe pas.

2/ « La philosophie est l’étude de la nature fondamentale de la connaissance, de la réalité et de l’existence, en particulier considérée comme discipline académique. » (Une blogueuse en philosophie)

Cette définition est vraie dans sa première partie, fausse quant au reste. En effet, l’expression « Universitäts-Philosophie » (philosophie universitaire), sur laquelle Schopenhauer a glosé, nous rappelle qu’il n’existe pas de lien consubstantiel entre les deux. Il est vrai que dès l’Antiquité les philosophes enseignaient dans des « écoles » : l’Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Portique des Stoïques… En même temps, depuis Socrate ils critiquaient la pratique des Sophistes de demander de l’argent en paiement de leurs leçons ; ce qui signifie, je présume, qu’un philosophe à l’Académie, par exemple, n’était pas payé. Les professeurs d’université étant payés, ce sont les Sophistes de notre temps. Une autre distinction faite par Schopenhauer, et qui recoupe la précédente, entre ceux qui vivent pour la philosophie et ceux qui vivent de la philosophie, est également valide. Comme l’on pouvait s’y attendre, Schopenhauer est à peine considéré comme un philosophe par les « philosophes » d’université. – Kant était également professeur à l’université. Schopenhauer explique que Kant a pu être professeur et philosophe en même temps en raison du règne éclairé du monarque de Prusse (et par cela il ne dit pas qu’en démocratie l’enseignement universitaire est libre par la seule vertu d’une Constitution démocratique).

1 – Je reconnais que la psychologie n’est pas, en tant que science, exactement sur le même plan que la physique, mais la différence est seulement superficielle, étant donné qu’au cœur des deux disciplines se trouve l’incomplétude de toutes connaissances empiriques ou, pour employer la feuille de vigne en usage, leur « incrémentalité ». En tant que sciences empiriques, tant la physique que la psychologie souffrent du même défaut qui consiste à être des connaissances incrémentales présentant au mieux un « analogue » de certitude.

Les prédictions fondées sur les sciences exactes sont en fait bien plus limitées que ce qu’on pense généralement. Certes, lorsque vous démarrez votre voiture, vous savez qu’en principe elle obéira aux manœuvres que vous exécuterez, et ceci est le résultat de prédictions scientifiques sur lesquelles le mécanisme s’appuie. Mais c’est tout ce qu’on peut faire avec la science : produire des techniques à partir d’elle, c’est-à-dire maîtriser des quanta de forces de façon prévisible – jusqu’à ce que la prédiction soit contredite (par des « cygnes noirs » : cf. infra : « Réflexion post-covid »). Il arrive de temps à autre qu’une poudrière explose sans raison apparente, du fait d’un mouvement brownien de particules que nous sommes incapables de détecter en l’état de nos technologies ; ces explosions sont imprévisibles, cependant nous fermons les yeux sur les dangers auxquels nous nous exposons. Dans le futur, nous trouverons un moyen de prédire ces mouvements browniens, mais d’autres événements échapperont à notre connaissance, ad infinitum, de sorte que le progrès en réalité ne vaut rien ; il s’agit seulement d’une modification des conditions et non d’un progrès dans le vrai sens du terme, et ceci est valable dans l’ensemble du domaine empirique.

La psychologie n’est guère différente, et ce sont seulement des considérations éthiques qui nous ont (prétendument) empêché de concevoir des appareils pour prédire et contrôler le comportement humain sur la base de la connaissance empirique de notre psychisme. De tels appareils pourraient fonctionner tout aussi bien qu’une voiture (seulement nous aurions à gérer des accidents là aussi, tout comme nous gérons les accidents de la route).

2 – Quand les universités et autres établissements d’enseignement ne sont pas libres de toutes formes d’influence, les professeurs de philosophie sont des sophistes parce que non seulement ils occupent une position rémunérée mais aussi parce qu’ils font croire que la philosophie est ce que le gouvernement, les autorités, le « prince » ou toute autre source d’influence intéressée prétend qu’est la philosophie.

Si nous examinons l’histoire des relations entre l’université et la philosophie au-delà de la controverse impliquant les philosophes et les sophistes de Grèce antique, nous voyons que les universités ont été créées au Moyen Âge, et que la philosophie enseignée dans ces institutions était la scolastique, en tant qu’ancilla (servante) de la théologie. La philosophie moderne se développa contre la scolastique (avec Hobbes et al.) et en dehors de l’université. En ce qui concerne la philosophie moderne, la connexion avec l’université n’est donc pas fondationnelle, c’est une évolution tardive, dont le point d’inflexion a été l’hégélianisme. Cependant, la relation demeure au mieux fragile. Pour ne prendre que quelques exemples, Nietzsche quitta l’université après seulement quelques années de professorat, la considérant comme un milieu impropre, et Sartre, bien que ses études fussent une voie royale pour occuper une chaire universitaire, préféra emprunter un tout autre chemin, à savoir la carrière littéraire et le journalisme, en ne laissant aucun doute, dans quelques-uns de ses romans (L’âge de raison, par exemple), quant à l’importance existentielle majeure d’un tel choix. A contrario, Heidegger tenta de justifier la position de professeur pour un philosophe : « Enseigner est le meilleur moyen d’apprendre. » Et j’ai déjà parlé de Kant. Kant et, dans une moindre mesure, Heidegger sont la raison pour laquelle je vois ces deux distinctions, la première entre Universitäts-Philosophie et philosophie, la seconde entre ceux qui vivent de la philosophie et ceux qui vivent pour la philosophie, comme coïncidant grandement mais non parfaitement.

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Il est permis de considérer qu’« une pensée » n’est pas d’abord un objet philosophique mais plutôt sociologique, ce que le psychologue allemand Karl Marbe appelait une Fremdeinstellung, une attitude ou disposition empruntée (implantée, de façon durable ou transitoire, par la suggestion, le conditionnement, l’éducation, l’hypnose, que je sais-je encore). Souvent, une pensée que nous appelons nôtre (« je pense que… », « mon opinion est que… ») est la réplique d’une pensée présente dans un groupe où nous vivons. Ce sont là des pensées au sens sociologique. La philosophie, dans ce contexte, est une métacognition, la façon dont quelqu’un réfléchit sur ses propres pensées sociologiques – ce qui, comme Heidegger l’a souligné, est voué à être dénué de tout intérêt pratique.

La réponse la plus évidente à la question de savoir ce que sont les bénéfices pratiques de lectures philosophiques est, selon Heidegger, qu’il n’y en a pas pour l’individu : il ne sera pas un moins bon engrenage dans la machine s’il manque entièrement de culture philosophique (voire, tout simplement, de culture, car la philosophie fait partie de la culture). Pourtant, quand quelqu’un devient familier avec la culture et la philosophie, il en a besoin comme d’oxygène pour respirer. Il n’y a aucun bénéfice mais seulement un besoin supplémentaire, et il s’agit du besoin d’être un homme dans l’entière acception de ce terme. S’il n’était pas obligatoire de lire de la philosophie au cours de ses années d’éducation, dans la plupart des cas personne ne voudrait se familiariser avec elle, précisément parce que les bénéfices qu’il est possible d’en tirer n’ont aucune valeur sur le marché que nous inclinons à considérer comme « notre avenir » dans cette vie. Même quand elle est rendue obligatoire à un certain stade (comme en France à l’époque de mes études), la philosophie est écartée par beaucoup dès que la matière n’est plus requise pour valider un cursus (et entrer sur le marché). Une raison en est que, comme l’économiste hongrois Tibor Scitovsky l’a écrit, « la culture est l’occupation de la classe de loisir ». Là où la vocation d’une personne est d’être un engrenage dans la machine, la philosophie n’a aucune place.

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« Je pense que la philosophie doit être mise sur le marché afin d’être lue et apprise. Les philosophes n’ont pas l’habitude de se vendre sur un marché car ils sont au-dessus de cela et je suis d’accord avec eux. Cependant, le monde d’aujourd’hui fonctionne au marketing. Alors que des produits imbéciles reçoivent l’attention de millions de gens, je ne vois pas pourquoi nous ne devrions pas vendre la philosophie et la rendre (ou la faire paraître) accessible. » (Une blogueuse en philosophie, déjà citée)

Cela se produit déjà – la philosophie se vend – et voilà comment ça se passe. Prenez tel riche banquier ou industriel ; son fils n’en a fait qu’à sa tête et a étudié la philosophie au lieu de l’échange d’actions et obligations. Ce fils, en vérité pas tellement brillant, a cependant obtenu son diplôme en philosophie. Que va-t-il faire à présent ? Son père décroche son téléphone, appelle le responsable du journal hebdomadaire dont sa banque ou sa holding est propriétaire, et lui dit : « Je veux une colonne pour mon fils dans votre journal. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Un nouvel « intellectuel » est né, un esprit chétif aux tendances rageusement conservatrices.

Les gens qui demandent quel est l’intérêt d’étudier la philosophie ne méritent aucune réponse, ou pour toute réponse un haussement d’épaules. Parmi les choses que je trouve bonnes dans mon pays, il y a que la philosophie est (peut-être devrais-je dire « était », c’est quelque chose qu’il convient de vérifier) obligatoire pour tous les lycéens pendant quelque temps.

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« Que le réchauffement climatique appelle ou non des actions urgentes et immédiates, il est grand temps de sortir du passé pour faire face à l’avenir. De quel passé parlons-nous ? Des traditions et des religions. » (Une blogueuse en philosophie, déjà citée)

Appelons « tradition » ce que cette blogueuse appelle « les traditions et les religions ». Son appel programmatique a déjà été entendu, et ce depuis un temps assez considérable : par la science – cette même science dure qui est en train de réduire en cendres la planète terre. La science a revêtu une livrée dogmatique contraire à son essence ; le scientisme est la réalisation désespérée du fait que la relativité de la connaissance empirique (dans la synthèse continue de l’empirisme) ne peut en aucun cas remplir les fonctions métaphysiques de la tradition.

En termes heideggériens, la science n’est pas tant une forme de relativisme que, même, une forme de nihilisme. Selon ce point de vue, la tradition aurait à être re-comprise, ce qui signifie, pour Heidegger, deux choses. D’abord, la tradition doit être re-comprise par-delà le nihilisme de la science dure qui a colonisé l’homme moderne. Ensuite, re-comprendre la tradition signifie comprendre sa dialectique, ce qui revient à dire que la tradition actuelle de notre passé et présent traditionnels n’est pas encore la tradition à proprement parler.

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Un grand nombre de résultats de la psychologie expérimentale s’appuient sur des techniques subliminales utilisées au cours des expériences conduites (cf. Social Psychology and the Unconscious, John A. Bargh éd., 2007). Par exemple, l’expérience de Lakin et Chartrand menée en 2003 dépend de l’efficacité d’un conditionnement subliminal (subliminal priming) et tient cette efficacité pour acquise. En même temps, dans la même société, on dit au public que les techniques subliminales ne peuvent avoir aucun effet.

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Selon le chercheur P. Ekman, les relations amoureuses et l’amitié seraient impossibles si les êtres humains étaient équipés d’un « interrupteur facial » (facial switch) permettant de désactiver les expressions faciales involontaires. – On peut ajouter que tromper son partenaire serait impossible sans un tel interrupteur.

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Entre les Propos extrêmement courts et concis du philosophe Alain et la très volumineuse, mais en aucun cas verbeuse, Critique de la raison pure de Kant, tous les formats sont bons en philosophie. Cependant, il est un domaine où la prolixité est la règle, et ce de manière tout à fait dommageable (mais inévitable ?) : « Dijksterhuis et Van Knippenberg (2000) ont démontré les effets comportementaux de l’activation des stéréotypes de politiciens. Dans un test pilote, ils ont établi que les politiciens sont associés à la verbosité. Les gens pensent en général que les politiciens parlent beaucoup pour ne pas dire grand-chose. Dans une expérience, D. et V.K. ont activé chez la moitié des participants le stéréotype du politicien à l’aide d’une procédure de phrases en désordre à reconstituer. Ensuite, il fut demandé aux participants d’écrire un essai dans lequel ils devaient argumenter contre le programme français d’essais nucléaires dans le Pacifique (l’expérience se passait en 1996). Conformément aux attentes, les participants conditionnés par des stimuli associés aux politiciens écrivirent des essais considérablement plus longs que les autres participants. » (Dijksterhuis, Chartrand & Aarts, in Social Psychology and the Unconscious, 2007, John A. Bargh éd.)

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Xenniaux

Bien que je ne sois guère adepte de ce genre de généralisations abusives, je trouve pertinente une affirmation telle que « les Xenniaux ont eu une enfance analogique mais leur âge adulte est numérique », qui montre l’influence de Marshall et Eric McLuhan et de l’écologie des médias. Toutefois, bien que je comprenne qu’une caractéristique comme la virtuosité dans les compétences multitâches puisse se déduire logiquement d’affirmations concernant les milieux technologiques, je ne vois pas le rapport avec le fait d’être « ambitieux » ou encore avec « l’optimisme sans frein » des Milléniaux, un optimisme que je n’observe nullement. En particulier, les dispositions acquises durant l’enfance sont toujours susceptibles d’ajustements aux nouvelles situations, et dans de nombreux pays ces dispositions acquises dans l’enfance sont vouées, actuellement, à être balayées par des phénomènes tels que l’explosion de la pauvreté. 

En ce qui concerne le milieu technologique actuel, les enfants grandissent aujourd’hui avec une réalité virtuelle qui en est au stade de la « vallée inquiétante » (uncanny valley, une notion du roboticien japonais Masahiro Mori), c’est-à-dire trop réaliste pour être prise pour le conte de fées pixélisé qu’était l’animation par ordinateur au temps de mon enfance (je me situe à la frontière avec les Xenniaux du côté plus âgé) et cependant pas encore assez réaliste pour être interchangeable avec la réalité non virtuelle. Le caractère « inquiétant » de l’imagerie générée par ordinateur, des actroïdes et autres est peut-être en train de déformer leurs tendres cerveaux et de créer chez eux une haine profondément enracinée envers toutes choses virtuelles, la volonté, pour ainsi dire depuis le berceau, de développer des tests à la Blade Runner pour les dernières étincelles de bizarrerie des insurpassables androïdes du futur, tandis que d’un autre côté aura disparu dans des mégafeux à répétition toute forme de vie animale, la vie animale dans le miroir de laquelle l’esprit humain trouve une source inépuisable de transports émotionnels. Quand la nature ne nous entourera plus et c’est nous qui entourerons la nature, la possédant comme un ballon de cristal pour poisson rouge encastré dans le mobilier du salon, nous aurons perdu, pour parler comme Kant, notre sens du sublime, toutes générations confondues depuis ce temps-là jusqu’à la fin des temps. Paradoxalement, quand il n’y aura plus de nature (natura naturata) mais seulement un zoo à la manière d’un ballon à poisson rouge, l’homme aura perdu toute idée de sa vocation surnaturelle.

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Esthétique

Les couleurs sont l’antidote à la grisaille du monde moderne. C’est cela en particulier qui, après des années de classicisme militant dans les beaux-arts, m’a conduit à modifier mon appréciation de l’art contemporain, à savoir sa couleur en tant qu’antidote (ainsi que son abstraction en tant qu’antidote à la « surcharge perceptive » [perceptual overload]). Comme souvent, cependant, la philosophie de Kant apporte un élément de modération quand il décrit la valeur des arts plastiques comme se trouvant dans le dessin, la couleur n’apportant que « l’attrait », qualité inférieure : « En peinture, dans la sculpture, et d’une façon générale dans tous les arts plastiques … c’est le dessin qui est l’essentiel : en lui, ce n’est pas ce qui fait plaisir dans la sensation, mais seulement ce qui plaît par sa forme, qui est au principe de tout ce qui s’adresse au goût. Les couleurs, qui éclairent le dessin, font partie des attraits : elles peuvent certes rendre l’objet lui-même plus vivant pour la sensation, mais non pas beau et digne d’être contemplé. » (Critique de la faculté de juger)

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Je vénérais la Beauté, j’étais jeune. Aujourd’hui, dès qu’elle paraît, je suis blessé. La beauté me rend triste pour la vie que je mène. – Ô Beauté, que t’ai-je fait pour que je ne puisse plus te regarder dans les yeux ?

C’est une trahison de la beauté quand quelqu’un qui se sent appelé par elle retient l’offrande, car le temps passant on regarde toujours plus profondément dans l’inexorable. Parfois, alors, quand un homme fait, adulte, entend une chanson, une chanson simple chantée par un cœur simple, il en est profondément bouleversé, en se souvenant des jours où une chanson était tout ce dont il avait besoin et du jour où, pourtant, il tourna le dos à la chanson, laissant passer la chanson qui était le sens de sa vie. « Qu’est-ce qui vaut la chanson ? » se demande-t-il à lui-même. Il regarde autour de lui et parvient à la conclusion : « Rien de tout cela. » La beauté l’aveugle à nouveau. Toujours.

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Réflexion post-covid

Il est probable que la pandémie de covid-19 ne changera rien en profondeur, c’est-à-dire que nous ne nous corrigerons pas. Nous trouverons un vaccin et conclurons que les confinements ne se justifient plus, même si les campagnes de vaccination n’empêchent pas des taux relativement élevés de morts annuelles si le coronavirus devient récurrent comme le virus de la grippe. La grippe tue entre 300.000 et 650.000 personnes chaque année (10.000 dans un pays comme la France, où le vaccin est disponible gratuitement). Si les gouvernements imposaient des confinements chaque année, le nombre de morts dues à la grippe serait bien moins élevé (disons 200 en France), mais l’économie serait arrêtée. C’est pourquoi le choix est fait (bien qu’on n’ait pas demandé leur avis aux gens) de sacrifier des vies humaines chaque année pour que l’économie continue de fonctionner. Nous ajouterons simplement le bilan du covid aux chiffres de la grippe et ce sera business as usual.

Les gens qui auront connu la privation de nourriture et participé à des émeutes de la faim, comme au Liban et dans le sud de l’Italie, ou à des pillages, comme aux États-Unis, ne sont certainement pas prêts d’oublier ces semaines-là. Mais je ne pense pas – peut-être parce que, comme certains chercheurs en sciences sociales pourraient le penser, j’ai une personnalité aliénée – que l’avenir sera décidé par les gens eux-mêmes, à moins qu’une révolution ne se produise, car les intérêts du commerce et de la finance sont toujours dans l’état d’esprit de maintenir les choses comme elles sont. Bien sûr, ces intérêts eux-mêmes devront procéder à certains ajustements, par exemple dans la manière dont ils se prépareront à des phénomènes du type « cygnes noirs » tels que le covid-19 (la théorie des cygnes noirs est un travail de l’économiste libano-américain Nassim Taleb), ou encore, à plus court terme, à l’hyperinflation que certains voient venir, et si les choses vont de travers cela signifie l’effondrement.

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Le fait que les Wahhabites s’opposent aux dévotions au prophète Muhammad doit être approuvé comme une bonne pratique, en raison du fait que de telles dévotions sont de nature à produire un esprit d’émulation qui pourrait insidieusement devenir le désir de créer une nouvelle religion. Le désir d’être comme le prophète peut en effet en conduire certains à vouloir être de nouveaux prophètes. « Aujourd’hui encore, des agents de la police religieuse sont stationnés près du tombeau du prophète à Médine afin de décourager la vénération du prophète plutôt que de Dieu. » (John A. Shoup, article « Islam populaire » in Saudi Arabia and the Gulf Arab States Today: An Encyclopedia of Life in the Arab States, 2009) Dans des vidéos montrant ces agents de la police religieuse au tombeau du prophète, on peut voir qu’ils n’hésitent pas à repousser physiquement les pèlerins.

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Introduction à l’essence de la Mutawa,
ou Rechtsphilosophische Grundlagen der Religionspolizei
(Les principes juridico-philosophiques de la police religieuse)

« Les pompiers s’en prirent aux agents de la police religieuse quand ceux-ci tentèrent de maintenir les jeunes filles à l’intérieur du bâtiment en flammes parce qu’elles ne portaient pas le voile. »

Les événements résumés par la citation ci-dessus ont servi en Arabie saoudite à faire le procès de la police religieuse, la Mutawa, et à réduire ses prérogatives. Cependant, la décision de l’officier de la police religieuse dans le cas d’espèce était incorrecte et c’est ce fonctionnaire qui devait encourir le blâme, non l’institution qu’il représente. Blâmer une institution pour la décision d’un fonctionnaire ne se justifie dans aucun cas de figure, si bien que l’affaire a servi en fait à attaquer une politique elle-même, incarnée par une institution, plutôt que l’exécution.

Il s’agissait, en raison de l’incendie, d’une situation d’urgence mais, en tant que religion avec des martyrs, l’islam sait que l’urgence ne justifie pas toujours des exemptions, alors précisons. La norme consiste à se couvrir la tête dans l’espace public. Les jeunes filles fuyant l’incendie devaient être reçues et assistées à l’extérieur du bâtiment par la brigade de pompiers, qui auraient sécurisé et isolé un périmètre dans l’espace public ; cet espace, bien que se trouvant en dehors du bâtiment et pris temporairement sur l’espace public, est, en raison de la situation d’urgence, sous le contrôle de la brigade de pompiers ou des autorités au sens large et ainsi retiré de l’espace public momentanément. L’accès y est restreint. Par conséquent, la présence de femmes non voilées dans cet espace pendant l’intervention des pompiers ne viole pas une norme relative à l’espace public. Et les jeunes femmes fuyant l’incendie ne peuvent être considérées, ne portant pas le voile en cette situation, comme agissant au mépris de la loi. L’appréciation de la situation par l’officier de la Mutawa était donc manifestement erronée, une erreur manifeste d’appréciation, comme on dit en droit administratif français. Cette déclaration factuelle n’a toutefois pas de relation avec la légitimité de l’institution ou de la politique que celle-ci incarne.

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« Les jeunes femmes fuyant l’incendie ne peuvent être considérées, ne portant pas le voile en cette situation, comme agissant au mépris de la loi. » Nous avons écrit cette phrase afin de ne pas laisser penser que, dans l’analyse de ces événements, le sujet était la seule définition de l’espace public ; mais au fond il s’agit, quant au contenu, d’une pétition de principe puisque nous étions supposé discuter la proposition « l’urgence ne justifie pas toujours des exemptions ». Notre réponse a consisté à montrer qu’il ne s’agissait pas, en l’espèce, d’une véritable exemption, dans le cas de jeunes femmes fuyant un incendie, car l’espace dans lequel elles étaient recueillies n’était pas, momentanément, l’espace public. S’agissant, alors, de l’autre aspect de la discussion, si nous faisions l’hypothèse qu’il s’agissait d’une véritable exemption, celle-ci serait-elle justifiée ? En d’autres termes, l’officier de la Mutawa était-il justifié à demander le port du voile alors qu’une probabilité de « martyre » était en jeu ? Les victimes auraient en effet été shahidahs du respect des règles de décence. L’un des sujets, ici, est de savoir à quel point le martyre était probable : comme nous n’avons pas tous les éléments, il ne nous est pas possible de répondre à cette question. Les commandements de Dieu requièrent parfois que le fidèle soit disposé à sacrifier sa propre vie pour le respect d’un commandement, comme quand il fut demandé aux martyrs de sacrifier ne fût-ce que des mouches aux idoles : ils refusèrent en sachant qu’ils le paieraient de leur vie. Ici, l’officier de la Mutawa était-il justifié à demander que les jeunes filles subissent un risque de martyre pour respecter le commandement du voile ? Si la réponse est oui, était-il justifié à le faire dans le cas d’un risque infime seulement ou bien même dans le cas d’une parfaite certitude de martyre, ou bien quelque part entre les deux, et alors à quel niveau de risque ? Ou bien n’était-il pas justifié à exiger quoi que ce soit en l’espèce parce que l’exemption était de toute façon justifiée ? Les exemptions doivent nécessairement être strictement définies, à la fois par révérence pour Dieu et par respect pour les martyrs qui ont sacrifié leurs vies plutôt que de bénéficier d’exemptions. C’est le cœur du problème et cela doit être décidé selon la jurisprudence islamique. Mon expertise s’arrête là. Merci de votre attention.

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Religion ou Psychothérapie

L’occidentalisation est la cause de toutes les maladies mentales. La psychothérapie occidentale n’est pas la solution mais un aspect du problème. Bien sûr, nous parlons des maladies « fonctionnelles », c’est-à-dire sans cause organique. Sur les maladies organiques, la psychothérapie n’a aucun effet, et sur les maladies dites fonctionnelles tout peut fonctionner aussi bien que la psychothérapie, ou l’absence de tout traitement ou de toute intervention peut fonctionner aussi bien. Parfois la maladie disparaît, parfois non, il n’existe aucune preuve que la psychothérapie soit plus efficace que son absence, les chercheurs sérieux l’ont démontré (à commencer par Hans Eysenck). C’est une escroquerie. L’idée même d’aller voir un psychothérapeute montre un mépris pour la guidance spirituelle et une volonté de vivre selon des normes occidentales plutôt que selon la tradition.

Arrêtez de tout appeler psychothérapie. Ce n’est pas parce qu’un enfant aime peindre que c’est un fou et la peinture sa thérapie.

En Occident, tout est thérapie parce qu’ils sont tous malades.

En Occident, ils sont tellement malades que, quand ils voient un chef-d’œuvre, ils s’exclament : « Quelle bonne thérapie ! »

En Occident, la nourriture est si chère parce que ce n’est pas seulement de la nourriture mais aussi une thérapie.

En Occident, l’amour est une thérapie.

En Occident, en cas de problème, ils demandent : « Qu’est-ce qui cloche avec la thérapie ? »

En Occident, il n’y a pas de bien et de mal, seulement de bonnes et de mauvaises thérapies.

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Même le Dhammapada comporte des traces de ressentiment. (Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant aux yeux d’un Nietzschéen.)

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De la vie à la connaissance – mais la plupart prennent la direction inverse : de la « connaissance » sous forme de traités académiques dont ils sont les auteurs, ils tirent un statut et par là-même une vie.

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Comme la parole doit être libre, si vous ne souhaitez pas de « discrimination administrative » mais qu’en même temps les fonctionnaires doivent pouvoir être libres de leur parole, il faut leur faire passer des tests d’associations implicites. Un autre résultat positif en serait qu’on ne surjouerait plus autant l’antiracisme, qui rend les débats tellement médiocres.

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Quand certains disent « éducation » – à savoir, que la solution à tel problème est d’éduquer les gens sur tel sujet –, en fait d’éducation ils entendent une coercition bureaucratique.

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L’expression « principes progressistes des Lumières » (liberal Enlightenment principles) est fautive. Les Lumières n’ont rien de positif à dire sur un ordre du jour progressiste ; en fait, les philosophes des Lumières étaient opposés à la tolérance envers l’homosexualité, par exemple (Kant, Diderot, les deux avec des raisons expresses). Qu’ils se soient opposés à une connexion entre l’Église et l’État ne signifie nullement qu’ils ne considéraient pas les dogmes cléricaux en matière de moralité comme vrais ou pertinents. Croyez-le ou non, il existe une homophobie « éclairée ».

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S’agissant de l’expérience conduite par Zimbardo à Stanford, je suggère qu’elle montre que les étudiants de Stanford sont des ordures.