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Journal onirique 8
Période avril-mai 2020. Suite et fin de mon journal onirique de confinement. (Je commence après ce billet mon journal onirique de déconfinement.)
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Dans un avion au départ de Paris et à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, le personnel de bord tente de refouler un passager car il n’y a plus de place. Le passager en question, un Éthiopien en manteau, proteste et insiste pour avoir une place sur le vol. Il avise un siège libre, côté hublot, près d’une femme blanche, et demande à s’asseoir là. La place est censée être occupée mais son occupant ne s’est pas présenté jusqu’à présent à l’embarquement. Devant l’insistance de l’homme, le personnel de bord accepte de la lui laisser.
Il s’assoit sans quitter son manteau. Il s’agit d’un long manteau d’une coupe spéciale, descendant jusqu’aux pieds et les couvrant, mais quand l’homme s’assoit nous voyons l’un de ses pieds, un pied de bouc qu’il prend vite soin de cacher à nouveau sous le manteau en repliant la jambe.
L’« homme » entame la conversation avec sa voisine, qui lui dit être l’épouse du nouvel ambassadeur de France en Éthiopie et que la place à côté d’elle devait être occupée par son mari. Or l’Éthiopien aux pieds de bouc est le dirigeant d’un culte politico-religieux secret et vient de faire assassiner le nouvel ambassadeur. Il a de surcroît prémédité l’enlèvement de la femme une fois l’avion parvenu à destination.
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Pendant l’Occupation, un officier allemand claque des mains de manière délibérée près d’une oreille de Jean-Paul Sartre, rendant le philosophe à moitié sourd de cette oreille. Une Française témoin de cet acte ose blâmer l’officier, et pour cet héroïsme se fait aimer de Sartre. Mais sa liberté pour soi ne peut être liberté pour autrui que si une deuxième femme rend possible que leur liberté pour eux soit aussi liberté pour elle, et ainsi de suite. On démontre par-là que l’amour dans la philosophie de L’être et le néant (1943) est d’essence polygame.
[Entre le moment où j’ai fait ce rêve et le moment où je le publie, j’ai relu le court texte de L’existentialisme est un humanisme, tiré d’une conférence de 1945, dans lequel j’ai trouvé ceci : « si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. »]
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Le rien, en se faisant rien, s’exprime en « naninomènes », un mélange de grammaire et de phénomène.
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Il existe un objet qui ne se laisse percevoir que lorsque l’esprit est momentanément hors de lui : lorsque la personne recouvre ses esprits, retrouve son assiette normale de sujet pensant, l’objet se dérobe à nouveau. C’est un objet qui ne se laisse appréhender par aucun point de vue subjectif.
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Avec deux compagnons, je dois traverser une partie de la ville de Limoges. Or celle-ci paraît construite en étages, de telle sorte que nous devons entre autres descendre les escaliers d’un restaurant, sans nous y arrêter, depuis la terrasse du toit jusqu’au rez-de-chaussée pour en sortir au niveau de la rue qui sert d’entrée et de sortie aux clients. Le restaurant est magnifique, avec des boiseries d’ébène rutilantes et, sur l’escalier qui va du rez-de-chaussée à l’étage, un tapis ornemental à dominante rouge, de type persan. Les clients sont d’une élégance rare, une élégance de muscadins, portant des vestons violets ou caca d’oie et des cravates à motifs floraux ou paisley ; le plus étonnant est que ce sont des employés de bureau du quartier, les traders de Limoges, et leur élégance contraste singulièrement avec l’uniforme de ce genre de professions ailleurs. La scène me réchauffe le cœur. C’est moi qui vais au-devant de mes deux compagnons en descendant, et je m’aide d’une canne d’aveugle pour tâter les marches devant moi. Un client, afin de m’aider, se lève de table et saisit le bout de la canne pour la poser aux endroits qui conviennent. C’est un homme âgé, de la même élégance muscadine que les autres, avec un veston vert.
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Sèche terre. Je demande à un enfant qui parle de terre sèche (une terre qu’il convient de verser, pour la faire fonctionner, dans une imprimante 3D en forme de grande amphore en cristal bleu remplie d’un liquide laiteux) si l’on peut dire « sèche terre » au lieu de « terre sèche ». Il me répond que non. Je lui demande alors s’il n’est jamais possible d’apposer un adjectif devant le nom qu’il qualifie plutôt qu’à la suite. Il me répond que si. Je lui dis qu’en effet l’ordre habituel entre un nom et un adjectif peut être inversé pour produire certains effets stylistiques, notamment en poésie.
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Je porte un sweat-shirt blanc illustré d’une photo tirée du film Buffet froid (un film que je n’ai jamais vu dans la réalité ; la scène représentée est donc un pur produit de mon imagination). Dans cette scène, Gérard Depardieu est entré dans un bus au dépôt et, assis à la place du conducteur, menace avec un pistolet deux agents de la compagnie entrés après lui, et surpris de le trouver là, pour qu’ils le conduisent quelque part en bus. Comme les deux agents cherchent à le dissuader, il en tue un d’une balle dans la tête. L’autre, incarné par Jean Carmet, est obligé d’obtempérer. Ce sweat-shirt me fut acheté par ma mère lorsque j’étais enfant ; je le porte depuis plus de trente ans. À l’époque où ma mère l’avait acheté, le film en question paraissait violent mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui car le niveau de violence n’a cessé de s’élever dans les films.
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Une métaphore de la poésie. Le doringboom, littéralement « arbre d’épines » en afrikaans, est un arbre qui, dans ce rêve, ne porte jamais de fruits. Un poète colle une photo de son visage sur une photo grand format de doringboom, dans les méandres des grosses branches noueuses, comme si c’était un fruit de l’arbre. Puis il retouche la photo de son visage en y ajoutant un nez de clown et une perruque verte ébouriffée.
[Sans doute convient-il de préciser que doringboom est réellement le nom afrikaans d’un arbre et même de plusieurs, qui doivent se ressembler : le Scolopia zeyheri, le Chaetacme aristata et le Vachellia eriolaba (acacia à girafe).]
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Dans un débat de philosophie auquel je participe, un des autres débatteurs parle de « présence d’absence » (une notion qui se trouve peut-être dans Sartre). Comme je m’élève contre cette expression, le philosophe donne un exemple de la légitimité de son usage : dans le cas d’une personne votant par procuration, on peut parler de présence d’absence. Je demande la parole pour déconstruire cet exemple entièrement mais le philosophe en question est aussi le modérateur du débat et dit que c’est à présent au tour du troisième participant de s’exprimer. Nous sommes en effet trois à débattre : les deux sont assis à une table d’un côté de la rue et moi de l’autre côté de la rue, assis dans un fauteuil roulant électrique. Tandis que le troisième s’exprime – et son intervention consiste à dire qu’à son âge avancé il n’en peut plus de travailler, et que c’est pareil pour sa femme, tous deux étant professeurs de philosophie –, en attendant de reprendre la parole je vais et viens dans le fauteuil roulant le long de mon côté de la rue, tandis que des voitures circulent. Sur ce, je suis attaqué par une guêpe que je ne parviens pas à chasser tant elle est insistante, et je dois alors me réveiller de crainte d’être piqué.
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Une araignée géante, plus grande et plus grosse qu’un homme, tente de fracasser la baie vitrée du rez-de-chaussée pour entrer dans la maison où je me trouve avec un ami. Je suis dans l’escalier, en hauteur, quand je découvre ce qui se passe : l’araignée est si grosse qu’elle occupe toute la baie vitrée, c’est un monstre aux dimensions incroyables. Or elle parvient à briser la baie, et entre. Mon ami, qui se trouve au rez-de-chaussée, lui fait directement face.
Mais depuis le moment où l’araignée géante est entrée, tout se passe comme dans un film d’horreur : quand il s’agit de s’en prendre aux héros du film, les monstres les plus effrayants sont lents, maladroits et ne feraient pas de mal à une mouche. C’est ce qui se passe : mon ami et moi sommes parfaitement tranquilles, en dépit non seulement de l’araignée monstrueuse qui lui fait face et ne l’attaque pas mais aussi, pour agrémenter la scène, de deux panthères noires dont l’une monte les escaliers à ma rencontre. Mon ami me lance une paire de ciseaux en me disant de couper quelques poils. J’attrape les ciseaux au vol et c’est bien là le seul moment où j’ai (un peu) peur dans ce cauchemar : peur de me blesser en attrapant les ciseaux. Mais je les attrape sans me blesser. Je demande à mon ami de quels poils il veut parler, même si je crois comprendre qu’il veut des poils de la panthère qui continue de monter vers moi ou bien s’est immobilisée le temps que je lui coupe une touffe de poils. Mon ami se ravise et me demande de lui renvoyer la paire de ciseaux car il souhaite maintenant s’en servir contre l’araignée, qui ne semble toujours pas décidée à l’attaquer. Vous parlez d’un cauchemar…
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Je parle de mon journal onirique à H. D’après mes calculs, en divisant le nombre de mots des documents Word où je saisis ce journal par 250, j’ai rédigé, lui dis-je, quelque 140 pages d’imprimerie de rêves. Elle trouve que ce n’est pas mal. Je m’attendais à une expression plus flatteuse et me réveille.
En écrivant ces lignes, je me demande si ce n’est pas déjà le plus long journal onirique publié de l’histoire du monde (sur un blog il s’agit bien d’une publication). Je pense que c’est le cas. Et je ne compte pas m’arrêter là.
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Sur une route dégagée de montagne entre des prairies vert émeraude qui montent vers les sommets, un conducteur est obligé de stopper son véhicule en voyant devant lui une voiture à l’arrêt au milieu de la route. Il sort pour savoir ce qui se passe. Si le paysage rappelle la Suisse, ce monsieur, je ne sais trop comment ni pourquoi, rappelle également la Suisse : c’est le genre de personne qu’on aimerait voir s’arrêter si l’on était en difficulté au milieu de nulle part, un homme mûr avec une moustache et des cheveux gris, de petite taille et plutôt corpulent, en chemise à manches courtes. Il voit une femme courir dans la prairie, selon toute apparence fuyant loin de la voiture. Alors que le bon Suisse pense appeler la police, un homme qui se tenait devant le véhicule arrêté et qu’il n’avait pas remarqué jusque-là entre dans la voiture en claquant violemment la portière derrière lui.
Nous savons, par une scène précédente que je n’ai pas décrite, que cet homme et cette femme forment un couple et que lui est un homme jaloux qui tourmente sa femme au sujet de liaisons supposées. On imagine donc aisément ce qui s’est passé sur la route entre les deux : la femme conduisait et, se sentant menacée par son mari faisant à côté d’elle une crise de jalousie, elle a stoppé net la voiture et pris la fuite vers les sommets alpestres, telle que la vit le bon Suisse.
Or, une fois le mari retourné à l’intérieur de la voiture, celle-ci s’anime et cherche visiblement à mettre fin aux jours du mari jaloux. Tout d’abord, elle le culbute de l’avant vers l’arrière en abaissant soudainement les sièges, puis elle cherche à l’écraser entre les sièges avant, redressés, et les sièges arrière, en les poussant contre lui ; elle exécute ce mouvement à plusieurs reprises, écartant et resserrant les sièges sur sa proie. Elle paraît même chercher à concentrer toute sa masse interne sur l’homme pour le réduire en bouillie. Le bon Suisse est abasourdi.
Au bout d’un moment, l’intérieur de la voiture s’immobilise à nouveau. L’homme est durement éprouvé mais toujours conscient. Une vitre de portière s’abaisse. Le bon Suisse conseille alors à l’homme de sortir par la vitre baissée : à ce moment, j’imagine, puisque c’est la voiture elle-même qui a ouvert la vitre et que nous venons de voir quelles étaient ses intentions, qu’elle prémédite de couper l’homme en deux quand il tentera de passer par l’ouverture, en remontant la vitre à la vitesse de l’éclair comme une guillotine ascendante. L’homme pense sans doute à la même chose car, au lieu de ramper hors de la voiture, il bondit à travers l’ouverture, se retrouvant au dehors indemne (sans d’ailleurs que la voiture ait tenté de le « guillotiner », la fenêtre restant abaissée ; peut-être a-t-il été trop rapide pour elle).
Le bon Suisse propose à l’homme de le conduire à l’hôpital. Ce dernier accepte et ils se retrouvent tous deux dans la voiture du Suisse. Celui-ci dit à son passager qu’il l’emmène à l’hôpital le plus proche, l’hôpital de … ; en son for intérieur, le bon Suisse n’est pas certain que l’homme, un Français, ait toute confiance dans la pratique médicale de ce petit hôpital helvétique. L’autre confirme immédiatement cette impression en demandant si le personnel de l’hôpital est compétent. Le Suisse essaie de le rassurer : le personnel est très compétent pour tout ce qui n’est pas maladie rare, et les blessures subies par le mari jaloux sont courantes, bien que, ajoute le Suisse, « ce qui vient de se passer, ça, ce n’est pas du tout courant ».
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Je suis journaliste et me rends chez un couple de Français pour qu’ils me parlent de la maladie d’Alzheimer. C’est un couple de personnes d’âge mûr mais dont ni le mari ni la femme ne souffre de la maladie. Je suis reçu dans leur salon ; l’entretien est filmé.
La femme commence en évoquant la perruche en cage qu’on achète pour distraire un malade d’Alzheimer, lequel finit par manger régulièrement les granules alimentaires de la perruche, les prenant pour sa propre nourriture.
Puis l’homme évoque un certain homme politique français bien connu dans les années passées, avec lequel il travaillait. Il raconte que cet homme politique était frappé d’Alzheimer tandis qu’il était encore au pouvoir mais que seuls ses proches collaborateurs en étaient informés : la vérité restait cachée aux Français. Aux réunions importantes, nationales comme internationales, cet homme politique avait fini, à cause de son état, par ne plus jamais arriver à l’heure, se présentant parfois deux heures plus tard, invoquant de piteuses excuses, comme le fait d’avoir perdu son chemin. En mon for intérieur, je me demande si ce politicien ne faisait pas croire à son entourage qu’il était atteint d’Alzheimer pour cacher une double vie, des maîtresses dont les rendez-vous galants auraient été la véritable cause de ses retards. Toujours est-il que le monsieur est intarissable sur les embarras causés par l’Alzheimer de cet homme politique, tant et si bien que je finis par quitter les lieux pendant sa péroraison.
On voit alors que le salon est en réalité un décor de plateau télé, d’où je sors. Le plateau est désert mais le monsieur continue de parler, sa femme à côté de lui.
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« Vide » est un superlatif. Le mot donne à connaître comme maximal, entier le manque présent dans tout être en soi ; par conséquent, on ne peut dire d’un en-soi qu’il est vide sans lui donner par le fait la prééminence sur tout autre en-soi qui ne serait pas ainsi qualifié. C’est une illustration de la validité de la logique hégélienne : en dressant une liste d’en-soi, je ne peux exprimer la position subalterne de l’un par rapport à l’autre en y ajoutant un adjectif car cette qualification renchérirait cet en-soi par des lettres et des syllabes supplémentaires, et le subalterne prendrait par le fait même d’être qualifié de subalterne une valeur supérieure à ce qui lui est supérieur. C’est pourquoi le véritable philosophe refuse de qualifier les en-soi. Il existe ainsi deux raisons de repousser la suggestion d’ajouter à un en-soi dans une liste d’en-soi le qualificatif de « vide » en vue de subordonner cet en-soi au sein de la liste : d’une part, « vide » est un superlatif et non un restrictif (c’est même le contraire d’un restrictif), et, d’autre part, un qualificatif quel qu’il soit renchérit l’en-soi.
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En entrant dans une administration, je trouve une sorte d’antichambre occupée par plusieurs personnes et, au-delà, un grand espace vide au fond duquel se trouvent les bureaux d’accueil du public. Les gens présents dans l’antichambre discutent entre eux debout. Je reste derrière eux, pensant qu’il s’agit de la queue pour les bureaux. Au bout d’un moment, je comprends mon erreur : ces gens ne font nullement la queue et je décide donc d’entrer car d’autres personnes arrivées après moi font mine de passer. Je traverse le grand espace d’un pas rapide, talonné par un couple qui a sans doute l’intention de me dépasser pour être reçu avant moi. Quand j’arrive devant les deux bureaux au fond du grand espace, je constate qu’ils ne sont pas occupés et m’immobilise ; l’homme et la femme que j’avais à mes semelles me dépassent et s’introduisent derrière les bureaux : ce sont les deux fonctionnaires qui doivent recevoir le public. Tandis qu’ils s’installent, je réalise que je n’ai aucune raison d’être là, aucune demande à formuler, aucune démarche à effectuer. Je fais semblant de regarder les titres de quelques livres dans une bibliothèque à ma droite puis rebrousse chemin le plus discrètement possible.
En sortant du bâtiment, je suis approché par une créature de petite taille que je ne parviens pas à bien percevoir en la regardant de face ; il faut que je trouve le bon angle, obliquement, pour réussir à en composer une image mentale complète. Entièrement couvert par un manteau et un chapeau de type occidental qui lui donnent cependant l’apparence, impossible à méconnaître, d’un « masque » des cérémonies magiques traditionnelles d’Afrique noire, c’est un enfant africain qui me dit collecter de l’argent pour les enfants d’un pays d’Afrique dont le nom, tel qu’il le prononce, m’est inconnu. Je lui demande s’il parle du Burkina Faso et il le confirme par un éclat de joie (sans doute simulé). Quand je dis alors que je vais lui donner de l’argent, en mettant la main à ma poche intérieure, il est aussitôt entouré par un groupe d’autres Africains, petits et grands, ce qui me fait craindre que tous me demandent de l’argent à leur tour. Je donne au « masque » un billet de dix euros. Il me remercie, les autres me remercient, d’autres passants africains dans la rue (une rue qui pourrait à présent passer pour une place de village africain, avec un sol en terre battue et des baobabs au large tronc) me remercient, à l’instar d’une nounou conduisant une poussette devant elle. Je suis rassuré quant à ma crainte mais me demande également si le petit « masque » n’est pas exploité, si ce n’est pas de la mendicité déguisée. Avec le sentiment honteux d’avoir été joué, mais aussi d’avoir ainsi permis à une indigne exploitation de prospérer, je retourne dans le bâtiment administratif dont je suis sorti, bien que je n’aie toujours rien à y faire.
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Le tarot de Lovecraft
Lorsqu’on place les cartes l’une à côté de l’autre pour former une surface rectangulaire selon des instructions précises, au centre de cette surface figure alors un cercle dont le périmètre est divisé par des nombres cabalistiques. Comme le bouton gradué d’un coffre-fort, ce dispositif permet, avec le bon code, d’ouvrir une porte sur des mondes parallèles d’où peuvent être invoquées des créatures surnaturelles.
Le plus libre est le seul qui le soit
La nation la plus libre du monde
(n’est pas la France et ne l’a jamais été)
« Nous vivons dans la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde, et pourtant trop de nos concitoyens ne croient pas que leur vie ait un sens ou une valeur. »
Cette citation est tirée du livre de George W. Bush, A Charge to Keep (1999), ridiculement traduit en français (à moins qu’il ne s’agisse d’une intention malveillante de ridiculiser l’auteur) Avec l’aide de Dieu.
La première partie de la citation est tout ce qu’il y a de plus vrai : les États-Unis d’Amérique sont la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde. Ce pays doit selon moi sa grandeur suprême à son éminente liberté, et principalement à son droit du Premier Amendement relatif à la liberté d’expression. C’est le seul pays qui ait tiré, et ce très tôt dans son histoire, les conséquences de cette liberté et ne lui oppose pas comme les autres démocraties, ou prétendues telles, de fallacieuses considérations d’ordre public qui ne visent en réalité qu’à protéger les classes dirigeantes de toute forme de véritable contestation.
Les magistrats américains méritent l’hommage du monde entier pour la constance avec laquelle ils défendent l’exception américaine du droit de la liberté d’expression, une exception qui devrait être la règle. Je ne connais pas de libre penseur qui ne soit d’accord avec cela. Je ne connais ici, dans mon pays, que de lâches mercenaires de la plume, qui feraient mieux de la poser une fois pour toutes puisqu’ils se contentent désormais le plus souvent de vitupérer contre des opinions que le juge est de toute façon chargé de réprimer, et il n’a pas besoin d’eux pour le faire ; en voilà qui ne risquent pas d’être contredits (vu, par ailleurs, qu’on parle de moins en moins français dans le monde et que ce déclin doit être vrai aux États-Unis également) ! Je ne discute pas avec ceux qui se réjouissent de voir des opinions condamnées par la justice et se félicitent de ce genre de lois ; je ne veux pas non plus les appeler mes amis, même quand nos convictions seraient les mêmes sur la plupart des sujets importants.
Par la sanctuarisation du Premier Amendement, les juges américains ont fait davantage pour l’émancipation de l’humanité que tous les politiciens des autres démocraties, ou prétendues telles, réunies, et sans doute des politiciens de leur propre nation, puisque cette sanctuarisation qui est leur œuvre s’oppose le plus souvent au vote des législatures des États, qui semblent souffrir autant que dans les autres pays d’une inextinguible soif de répression.
Ces derniers temps, comme une traînée de poudre, comme une épidémie foudroyante, vingt-sept États ont adopté des lois « anti-boycott », forçant leurs fonctionnaires à prêter serment de ne pas boycotter un certain État étranger qui le mérite pourtant compte tenu de son mépris du droit international et des droits de l’homme, l’État sioniste, ou refusant tous contrats publics aux entreprises soutenant un tel boycott. Trois de ces lois ont été déjà déclarées inconstitutionnelles, contraires au Premier Amendement, par le juge américain, et je ne doute pas que c’est le sort réservé aux vingt-quatre autres dans les plus brefs délais.
Également, aujourd’hui même [31 juillet 2019] une cour fédérale américaine vient de rejeter les poursuites à l’encontre de Wikileaks, indiquant que la publication de ces documents est protégée par le Premier Amendement, et ce malgré les infamantes accusations portées par les personnalités les plus influentes et de tous les bords contre cet homme, cet étranger (Julian Assange est citoyen australien), cet « espion » à la solde des forces du mal…
Aucune pression, aucune menace ne semble pouvoir atteindre ces juges incorruptibles animés par la conviction que le Premier Amendement de la Constitution américaine est le bien le plus précieux de l’humanité, et qu’en faire une coquille vide, comme est le droit de la liberté d’expression dans les autres pays, serait une régression vers la barbarie dont l’humanité pourrait ne jamais se relever.
L’énorme poids qui pèse sur leurs épaules ne les rend que plus admirables, que plus augustes et vénérables, le fait qu’ils soient seuls contre tous les autres pouvoirs : pouvoirs des nations étrangères, pour lesquels l’exception américaine sera toujours un affront, comme la vertu est un affront au vice, et pouvoirs constitutionnels des États-Unis eux-mêmes, en proie trop souvent aux convulsions de la démagogie.
The day the First Amendment is an empty shell will have ceased God to bless America. May He prevent such a day from ever happening. And God bless America.
(Pour une présentation plus juridique, voyez mon essai Droit comparé de la liberté d’expression x)
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« Un drogué, apparemment une loque, paraissant n’avoir rien appris (étant incapable de le dire), voit quand même les autres, fussent-ils savants ou grands personnages, comme des étriqués. » (Henri Michaux, Misérable Miracle)
C’est donc sans doute en ce qui concerne les savants et les grands personnages que le drogué est le plus lucide.
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« The Rasta’s motto is ‘Peace and Love’ – this is the manner in wich they greet each other. » (Leonard Barrett Sr, The Rastafarians, 1997)
This very motto being better known as the hippies’, who took it from anti-Vietnam war protest chants in the late sixties, it should be acknowledged that the rastafarians were already using it long before, as they have been an identified group in Jamaica, other Caribbean islands, and the States from the fourties/fifties onwards.
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i
« Imam [Wallace] Muhammad ‘pointed out that the Constitution of the United States is basically a Qur’anic document. Its principles were presented to the world over 1,400 years ago by the Prophet Muhammad (PBUH). » (Mattias Gardel, Louis Farrakhan and the Nation of Islam, 1996)
God bless America.

Louis Farrakhan and the Nation of Islam Source
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Dans la même veine, d’après le Français Christian Cherfils (1858-1926), disciple d’Auguste Comte converti à l’islam, dans son livre Bonaparte et l’Islam d’après les documents français et arabes (1913), le code civil de 1804 ou code Napoléon (qui reste le fondement du droit français à ce jour) serait inspiré de la Charia.
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« Les Croisés ont combattu quelque chose devant quoi il leur aurait mieux convenu de se prosterner dans la poussière – une culture face à laquelle notre dix-neuvième siècle lui-même paraît très indigent, très ‘en retard’. » (Nietzsche, L’Antéchrist) (Die Kreuzritter bekämpften später Etwas, vor dem sich in den Staub zu legen ihnen besser angestanden hätte, – eine Cultur, gegen die sich selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte.)
Un philosophe dont les actuels paladins de la volonté de puissance ne peuvent, on le voit, rien tirer…
(N.B. La traduction française dont je me suis servi (GF Flammarion) écrit « à laquelle notre dix-neuvième lui-même pourrait paraître très indigent » pour « selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte », en raison de dürfte, mais ce dernier terme a clairement ici le sens emphatique de « à bon droit » plutôt que celui d’une atténuation comme le suggère la timide traduction française, atténuation qui ne peut d’ailleurs nullement se comprendre dans le contexte. C’est d’autant plus regrettable que « lui-même » (selbst) devient alors une forme de compliment, c’est-à-dire quelque chose « notre cher dix-neuvième lui-même pourrait, éventuellement, peut-être, à la rigueur (haussement d’épaules), selon certains (mais qui, au fait ?) paraître indigent », alors que l’expression « lui-même » n’est là que pour indiquer ce que les Occidentaux croient avoir fait de mieux à ce jour. Cette atténuation, cette euphémisation qui tend au contre-sens quasiment volontaire trahit la réticence intellectuelle du traducteur, employé de l’Éducation nationale, devant la pensée intransigeante du philosophe, et son peu de capacité à rendre un esprit fort, massif et franc. Le traducteur introduit de l’ambiguïté où il n’y en a pas et où même il ne peut y en avoir.)
D’autres – pas tout à fait du même acabit – ne pourront guère mieux servir à nos paladins : « Quand l’Islamisme semble se désagréger au contact des doctrines étrangères, c’est qu’il travaille à se les assimiler, pour se renouveler. On peut prédire à coup sûr d’étranges réveils de la foi musulmane. » (Bernanos, Textes non rassemblés)
Bien vu.
« Quand le catholicisme ne devrait pas reconquérir son hégémonie d’autrefois, il ne serait pas démontré qu’une autre doctrine ne pût rallier les esprits et suggérer une unité de conscience toute nouvelle. Il y aurait l’Islam, si le positivisme n’existait pas. » (Charles Maurras, Quand les Français ne s’aimaient pas, 1916)
Ainsi, le père du « nationalisme intégral » dit que l’Islam pourrait servir à une nouvelle unité de conscience en France ! L’Islam le pourrait « si le positivisme n’existait pas ». Mais le positivisme existe-t-il ? Qui sait ce que c’est ?
Et cette autre alors, non mais c’est incroyable : « On appelait la France le paradis des femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté, mais cette liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait d’elles. Le Turc qui renferme sa femme prouve au moins par là qu’elle est nécessaire à son bonheur : l’homme à bonnes fortunes, tel que le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes pour victimes de sa vanité ; et cette vanité ne consiste pas seulement à les séduire, mais à les abandonner. » (Madame de Staël, De l’Allemagne)
Une femme qui préfère le Turc au séducteur français, la moutarde me monte au nez, bougre de bougre !
Et même en Suède : « Nous avons beaucoup à apprendre d’eux [les Musulmans] : ils n’ont pas honte d’afficher leurs convictions, alors que nous, nous cachons les nôtres. » (Strindberg, Un livre bleu)
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« Nous voyons les grands esprits de tous les temps attacher le plus grand prix au loisir ; car, tant vaut l’homme, tant vaut le loisir. » (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie)
Mais de petits hommes, politiciens souvent, nous rappellent sans cesse à la « valeur travail ». Alors même que la politique peut difficilement passer pour un « travail », sauf à considérer que discuter au comptoir après le travail, par exemple, est encore du travail.
En outre, on cherche à présent à nous faire passer les politiciens pour des experts. Mais où a-t-on vu que les experts devaient se faire élire au terme de campagnes électorales ?
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Pygmées néolithiques
« À la fin du siècle dernier, on a découvert au Schweizerbild [sic, lisez Schweizersbild], près de Schaffouse, en Suisse, les restes osseux d’hommes de taille minuscule, véritables pygmées de l’âge de la pierre récente. Kollmann, qui les a examinés, considère comme certain que leur nanisme ne peut être attribué à des causes pathologiques. ‘Il est possible, comme le suggère Nüesch, que la légende très répandue relative à l’existence passée de nains et de gnomes, qui hantaient, disait-on, des cavernes ou des retraites cachées dans les montagnes, pourrait être une réminiscence de ces pygmées néolithiques (James Geikie, géologue écossais).’ » (Bernard Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées, 1955)
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« À l’examen des faits, les anthropologues ont acquis depuis de nombreuses années la certitude que les caractéristiques que l’on a toujours prêtées aux elfes proviennent de la mémoire collective plutôt que de l’imagination mythologique. C’est-à-dire que l’elfe, le troll, le gnome, le kobold, le leprechaun, le brownie, le lutin ou le fardadet de la tradition ne sont pas à proprement parler des démons nocturnes de la tradition aryenne mais une synthèse de ce personnage et d’une authentique race d’hommes nains ou pygmées que les Aryens chassèrent à une époque ou à une autre et qu’ils obligèrent à se réfugier dans des retraites souterraines … réduits au troglodytisme … Avec le temps, il est certain que de nombreux Aryens renégats passèrent dans leurs rangs – de la même façon qu’aujourd’hui les hommes adoptent le mode de vie indigène des contrées sauvages qu’ils habitent –, et qu’ils réussirent à inculquer leur répugnant système de culte de la fertilité à une catégorie d’Aryens décadents, donnant ainsi naissance au furtif culte des sorcières » (H.P. Lovecraft, Quelques origines du royaume des fées [Some Backgrounds of Fairyland], 1932)
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Polygamie féministe ?
« Les femmes nordiques n’ont commencé qu’au XVIIIe siècle à prendre le nom de famille de leur mari [elles portaient avant le nom de leur père : -dottir, « fille de », par exemple Jonsdottir]. À ce point de vue, l’héritage des Vikings s’est conservé en Scandinavie dans une large mesure ; aussi lorsqu’eut lieu l’émancipation de la femme au XXe siècle, les femmes nordiques avaient déjà sur les autres une avance considérable. » (Eric Oxenstierna, Les Vikings, 1956)
On voit cependant que les femmes nordiques portaient le nom de leur père et non de leur mère. Par ailleurs, la polygamie était connue des Vikings. Selon certains, elle était limitée aux cercles dynastiques : « En Scandinavie, la polygamie était un privilège des maisons royales. » (Borges, Essai sur les anciennes littératures germaniques)
Mais selon Carolus Lundius (1638-1715), dans son livre en latin sur Zamolxis et les Gètes (1687), elle était répandue dans toute la population de Scandinavie, sauf en Suède : « The Scandians, but not the Swedish, yet are not satisfied with one spouse, they being surrounded with many a wife, officially wedded, like in the past, too (see Tacit., De mor. Germ., chap.XVIII) more frequent in the villages than in towns; the Swedish were the single ones to be satisfied with one spouse. … Polygamy is still a habit, especially in villages. » (Traduction Honorius Crisan)
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« A Swede wants to be capable and industrious – and not only in the context of work, since the duktighet [ability, industry, sedulity] ideal encompasses the whole person. The situation is complicated by another notion, namely, that you are nothing by virtue of being an individual. … This cultural trait, called the ‘Law of Jante’ (Jantelagen), is also a significant component in Norwegian and Danish culture. Personal worth is gained not least as a reward for being duktig, industrious, hard-working, but one is admonished not to forget that ‘pride goes before a fall’. Such is the Scandinavian attitude. » (Åke Daun, Swedish Mentality [Svensk mentalitet], 1989)
I should think the ‘cultural trait’ here described is typical smalltown mentality no matter the country. This mentality will always be one of the causes that rush enterprising people into cities, or emigration when a country’s population is so small as to be pervaded by smalltown mentality. Scandinavians who migrated in great numbers to the United States knew of no Jantelag in their new surroundings and adopted as a matter of course the live-and-let-live, flaunt-it, individualistic mindset that has made America the first country in the world.
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Mystère de l’hymen
« Ambroise Paré, Du Laurens, Graaf, Pinæus, Dionis, Mauriceau, Palfyn et plusieurs autres anatomistes aussi fameux … soutiennent au contraire que la membrane de l’hymen n’est qu’une chimère, que cette partie n’est point naturelle aux filles, et ils s’étonnent de ce que les autres en ont parlé comme d’une chose réelle et constante. » (Buffon, Histoire naturelle)
Ces naturalistes éminents sont peut-être excusés par le fait que la membrane de l’hymen n’existe que chez la seule espèce humaine. À quoi s’ajoute que la biologie même la plus récente ne peut fournir aucune explication à l’évolution de cette partie chez notre espèce, et l’avoue. Autrement dit, il existe un mystère de l’hymen ; quand on l’aura percé, quelques corrections majeures sans doute s’ensuivront.
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« La transmission des caractères acquis est contraire aux dogmes actuels. Cependant elle seule peut rendre possible l’évolution » (Alexis Carrel, Jour après jour, 1956)
Je ne me prononce pas sur le fond, simplement Carrel semble justifié quand il parle ainsi de « dogmes », quand il dénonce le dogmatisme de la faculté. Or qui est à l’origine de ce dogmatisme ? Ce n’est certainement pas Darwin, bien que la faculté dise que le darwinisme a invalidé la transmission des caractères acquis théorisée par Cuvier. Ce n’est certainement pas Darwin lui-même puisque : « Nous devons nous rappeler surtout que des modifications acquises, qui ont continuellement rendu des services dans le passé, ont dû probablement se fixer et devenir héréditaires. … La sélection naturelle a été l’agent principal, bien qu’elle ait été largement aidée par les effets héréditaires de l’habitude, et un peu par l’action directe des conditions ambiantes. » (Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle)
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Il y a dans Un livre bleu de Strindberg un texte intitulé Les Lumières noires (Den svarta upplysningen) qui se conclut ainsi : « La jeune France est christianisée par les païens, et le dernier apôtre du bon sens paysan [il est indiqué, en note des commentateurs, qu’il s’agit de Zola] se retrouve isolé, comme un vieil épouvantail, persuadé dans son aveuglement satanique d’être le seul homme éclairé au monde. Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? – Espérons-le ! » (Traduction des éditions de L’Herne)
Seulement voilà, le texte original de la dernière phrase est en réalité : « Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas. »
C’est-à-dire qu’il n’est pas question, dans la conclusion de ce texte, des « Lumières noires » mais des Lumières. On comprend alors, en suédois, que les Lumières noires et les Lumières, la philosophie des Lumières, ne sont qu’un. Cela ne peut être compris dans la traduction française, fautive, infidèle, que j’ai reproduite, car elle ne parle, faussement, que des « Lumières noires » et non des « Lumières », ce qui fait que le titre reste obscur et n’est pas éclairé par la conclusion. Il s’agit, comme pour la traduction de L’Antéchrist de Nietzsche citée plus haut, d’une révolte du traducteur devant l’évidence. Le traducteur se refuse à suivre le penseur dans une détestation aussi franche et massive des Lumières et il la voile, y mêle sa pusillanimité, sa sournoiserie d’homme « éclairé », et ce faisant la rend impure.

