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Le plus libre est le seul qui le soit

La nation la plus libre du monde
(n’est pas la France et ne l’a jamais été)

« Nous vivons dans la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde, et pourtant trop de nos concitoyens ne croient pas que leur vie ait un sens ou une valeur. »

Cette citation est tirée du livre de George W. Bush, A Charge to Keep (1999), ridiculement traduit en français (à moins qu’il ne s’agisse d’une intention malveillante de ridiculiser l’auteur) Avec l’aide de Dieu.

La première partie de la citation est tout ce qu’il y a de plus vrai : les États-Unis d’Amérique sont la nation la plus grande, la plus libre et la plus prospère du monde. Ce pays doit selon moi sa grandeur suprême à son éminente liberté, et principalement à son droit du Premier Amendement relatif à la liberté d’expression. C’est le seul pays qui ait tiré, et ce très tôt dans son histoire, les conséquences de cette liberté et ne lui oppose pas comme les autres démocraties, ou prétendues telles, de fallacieuses considérations d’ordre public qui ne visent en réalité qu’à protéger les classes dirigeantes de toute forme de véritable contestation.

Les magistrats américains méritent l’hommage du monde entier pour la constance avec laquelle ils défendent l’exception américaine du droit de la liberté d’expression, une exception qui devrait être la règle. Je ne connais pas de libre penseur qui ne soit d’accord avec cela. Je ne connais ici, dans mon pays, que de lâches mercenaires de la plume, qui feraient mieux de la poser une fois pour toutes puisqu’ils se contentent désormais le plus souvent de vitupérer contre des opinions que le juge est de toute façon chargé de réprimer, et il n’a pas besoin d’eux pour le faire ; en voilà qui ne risquent pas d’être contredits (vu, par ailleurs, qu’on parle de moins en moins français dans le monde et que ce déclin doit être vrai aux États-Unis également) ! Je ne discute pas avec ceux qui se réjouissent de voir des opinions condamnées par la justice et se félicitent de ce genre de lois ; je ne veux pas non plus les appeler mes amis, même quand nos convictions seraient les mêmes sur la plupart des sujets importants.

Par la sanctuarisation du Premier Amendement, les juges américains ont fait davantage pour l’émancipation de l’humanité que tous les politiciens des autres démocraties, ou prétendues telles, réunies, et sans doute des politiciens de leur propre nation, puisque cette sanctuarisation qui est leur œuvre s’oppose le plus souvent au vote des législatures des États, qui semblent souffrir autant que dans les autres pays d’une inextinguible soif de répression.

Ces derniers temps, comme une traînée de poudre, comme une épidémie foudroyante, vingt-sept États ont adopté des lois « anti-boycott », forçant leurs fonctionnaires à prêter serment de ne pas boycotter un certain État étranger qui le mérite pourtant compte tenu de son mépris du droit international et des droits de l’homme, l’État sioniste, ou refusant tous contrats publics aux entreprises soutenant un tel boycott. Trois de ces lois ont été déjà déclarées inconstitutionnelles, contraires au Premier Amendement, par le juge américain, et je ne doute pas que c’est le sort réservé aux vingt-quatre autres dans les plus brefs délais.

Également, aujourd’hui même [31 juillet 2019] une cour fédérale américaine vient de rejeter les poursuites à l’encontre de Wikileaks, indiquant que la publication de ces documents est protégée par le Premier Amendement, et ce malgré les infamantes accusations portées par les personnalités les plus influentes et de tous les bords contre cet homme, cet étranger (Julian Assange est citoyen australien), cet « espion » à la solde des forces du mal…

Aucune pression, aucune menace ne semble pouvoir atteindre ces juges incorruptibles animés par la conviction que le Premier Amendement de la Constitution américaine est le bien le plus précieux de l’humanité, et qu’en faire une coquille vide, comme est le droit de la liberté d’expression dans les autres pays, serait une régression vers la barbarie dont l’humanité pourrait ne jamais se relever.

L’énorme poids qui pèse sur leurs épaules ne les rend que plus admirables, que plus augustes et vénérables, le fait qu’ils soient seuls contre tous les autres pouvoirs : pouvoirs des nations étrangères, pour lesquels l’exception américaine sera toujours un affront, comme la vertu est un affront au vice, et pouvoirs constitutionnels des États-Unis eux-mêmes, en proie trop souvent aux convulsions de la démagogie.

The day the First Amendment is an empty shell will have ceased God to bless America. May He prevent such a day from ever happening. And God bless America.

(Pour une présentation plus juridique, voyez mon essai Droit comparé de la liberté d’expression x)

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« Un drogué, apparemment une loque, paraissant n’avoir rien appris (étant incapable de le dire), voit quand même les autres, fussent-ils savants ou grands personnages, comme des étriqués. » (Henri Michaux, Misérable Miracle)

C’est donc sans doute en ce qui concerne les savants et les grands personnages que le drogué est le plus lucide.

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« The Rasta’s motto is ‘Peace and Love’ – this is the manner in wich they greet each other. » (Leonard Barrett Sr, The Rastafarians, 1997)

This very motto being better known as the hippies’, who took it from anti-Vietnam war protest chants in the late sixties, it should be acknowledged that the rastafarians were already using it long before, as they have been an identified group in Jamaica, other Caribbean islands, and the States from the fourties/fifties onwards.

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« Imam [Wallace] Muhammad ‘pointed out that the Constitution of the United States is basically a Qur’anic document. Its principles were presented to the world over 1,400 years ago by the Prophet Muhammad (PBUH). » (Mattias Gardel, Louis Farrakhan and the Nation of Islam, 1996)

God bless America.

Louis Farrakhan and the Nation of Islam Source

ii

Dans la même veine, d’après le Français Christian Cherfils (1858-1926), disciple d’Auguste Comte converti à l’islam, dans son livre Bonaparte et l’Islam d’après les documents français et arabes (1913), le code civil de 1804 ou code Napoléon (qui reste le fondement du droit français à ce jour) serait inspiré de la Charia.

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« Les Croisés ont combattu quelque chose devant quoi il leur aurait mieux convenu de se prosterner dans la poussière – une culture face à laquelle notre dix-neuvième siècle lui-même paraît très indigent, très ‘en retard’. » (Nietzsche, L’Antéchrist) (Die Kreuzritter bekämpften später Etwas, vor dem sich in den Staub zu legen ihnen besser angestanden hätte, – eine Cultur, gegen die sich selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte.)

Un philosophe que les actuels paladins de la volonté de puissance ne peuvent, on le voit, rien tirer…

(N.B. La traduction française dont je me suis servi (GF Flammarion) écrit « à laquelle notre dix-neuvième lui-même pourrait paraître très indigent » pour « selbst unser neunzehntes Jahrhundert sehr arm, sehr ‘spät’ vorkommen dürfte », en raison de dürfte, mais ce dernier terme a clairement ici le sens emphatique de « à bon droit » plutôt que celui d’une atténuation comme le suggère la timide traduction française, atténuation qui ne peut d’ailleurs nullement se comprendre dans le contexte. C’est d’autant plus regrettable que « lui-même » (selbst) devient alors une forme de compliment, c’est-à-dire quelque chose « notre cher dix-neuvième lui-même pourrait, éventuellement, peut-être, à la rigueur (haussement d’épaules), selon certains (mais qui, au fait ?) paraître indigent », alors que l’expression « lui-même » n’est là que pour indiquer ce que les Occidentaux croient avoir fait de mieux à ce jour. Cette atténuation, cette euphémisation qui tend au contre-sens quasiment volontaire trahit la réticence intellectuelle du traducteur, employé de l’Éducation nationale, devant la pensée intransigeante du philosophe, et son peu de capacité à rendre un esprit fort, massif et franc. Le traducteur introduit de l’ambiguïté où il n’y en a pas et où même il ne peut y en avoir.)

D’autres – pas tout à fait du même acabit – ne pourront guère mieux servir à nos paladins :

« Quand l’Islamisme semble se désagréger au contact des doctrines étrangères, c’est qu’il travaille à se les assimiler, pour se renouveler. On peut prédire à coup sûr d’étranges réveils de la foi musulmane. » (Bernanos, Textes non rassemblés)

Bien vu.

« Quand le catholicisme ne devrait pas reconquérir son hégémonie d’autrefois, il ne serait pas démontré qu’une autre doctrine ne pût rallier les esprits et suggérer une unité de conscience toute nouvelle. Il y aurait l’Islam, si le positivisme n’existait pas. » (Charles Maurras, Quand les Français ne s’aimaient pas, 1916)

Ainsi, le père du « nationalisme intégral » dit que l’Islam pourrait servir à une nouvelle unité de conscience en France ! L’Islam le pourrait « si le positivisme n’existait pas ». Mais le positivisme existe-t-il ? Qui sait ce que c’est ?

Et cette autre alors, non mais c’est incroyable :

« On appelait la France le paradis des femmes, parce qu’elles y jouissaient d’une grande liberté, mais cette liberté même venait de la facilité avec laquelle on se détachait d’elles. Le Turc qui renferme sa femme prouve au moins par là qu’elle est nécessaire à son bonheur : l’homme à bonnes fortunes, tel que le dernier siècle nous en a fourni tant d’exemples, choisit les femmes pour victimes de sa vanité ; et cette vanité ne consiste pas seulement à les séduire, mais à les abandonner. » (Madame de Staël, De l’Allemagne)

Une femme qui préfère le Turc au séducteur français, la moutarde me monte au nez, bougre de bougre !

Et même en Suède :

« Nous avons beaucoup à apprendre d’eux [les Musulmans] : ils n’ont pas honte d’afficher leurs convictions, alors que nous, nous cachons les nôtres. » (Strindberg, Un livre bleu)

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« Nous voyons les grands esprits de tous les temps attacher le plus grand prix au loisir ; car, tant vaut l’homme, tant vaut le loisir. » (Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie)

Mais de petits hommes, politiciens souvent, nous rappellent sans cesse à la « valeur travail ». Alors même que la politique peut difficilement passer pour un « travail », sauf à considérer que discuter au comptoir après le travail, par exemple, est encore du travail.

En outre, on cherche à présent à nous faire passer les politiciens pour des experts. Mais où a-t-on vu que les experts devaient se faire élire au terme de campagnes électorales ?

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Pygmées néolithiques

« À la fin du siècle dernier, on a découvert au Schweizerbild [sic, lisez Schweizersbild], près de Schaffouse, en Suisse, les restes osseux d’hommes de taille minuscule, véritables pygmées de l’âge de la pierre récente. Kollmann, qui les a examinés, considère comme certain que leur nanisme ne peut être attribué à des causes pathologiques. ‘Il est possible, comme le suggère Nüesch, que la légende très répandue relative à l’existence passée de nains et de gnomes, qui hantaient, disait-on, des cavernes ou des retraites cachées dans les montagnes, pourrait être une réminiscence de ces pygmées néolithiques (James Geikie, géologue écossais).’ » (Bernard Heuvelmans, Sur la piste des bêtes ignorées, 1955)

&

« À l’examen des faits, les anthropologues ont acquis depuis de nombreuses années la certitude que les caractéristiques que l’on a toujours prêtées aux elfes proviennent de la mémoire collective plutôt que de l’imagination mythologique. C’est-à-dire que l’elfe, le troll, le gnome, le kobold, le leprechaun, le brownie, le lutin ou le fardadet de la tradition ne sont pas à proprement parler des démons nocturnes de la tradition aryenne mais une synthèse de ce personnage et d’une authentique race d’hommes nains ou pygmées que les Aryens chassèrent à une époque ou à une autre et qu’ils obligèrent à se réfugier dans des retraites souterraines … réduits au troglodytisme … Avec le temps, il est certain que de nombreux Aryens renégats passèrent dans leurs rangs – de la même façon qu’aujourd’hui les hommes adoptent le mode de vie indigène des contrées sauvages qu’ils habitent –, et qu’ils réussirent à inculquer leur répugnant système de culte de la fertilité à une catégorie d’Aryens décadents, donnant ainsi naissance au furtif culte des sorcières » (H.P. Lovecraft, Quelques origines du royaume des fées [Some Backgrounds of Fairyland], 1932)

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Polygamie féministe ?

« Les femmes nordiques n’ont commencé qu’au XVIIIe siècle à prendre le nom de famille de leur mari [elles portaient avant le nom de leur père : -dottir, « fille de », par exemple Jonsdottir]. À ce point de vue, l’héritage des Vikings s’est conservé en Scandinavie dans une large mesure ; aussi lorsqu’eut lieu l’émancipation de la femme au XXe siècle, les femmes nordiques avaient déjà sur les autres une avance considérable. » (Eric Oxenstierna, Les Vikings, 1956)

On voit cependant que les femmes nordiques portaient le nom de leur père et non de leur mère. Par ailleurs, la polygamie était connue des Vikings. Selon certains, elle était limitée aux cercles dynastiques :

« En Scandinavie, la polygamie était un privilège des maisons royales. » (Borges, Essai sur les anciennes littératures germaniques)

Mais selon Carolus Lundius (1638-1715), dans son livre en latin sur Zamolxis et les Gètes (1687), elle était répandue dans toute la population de Scandinavie, sauf en Suède :

« The Scandians, but not the Swedish, yet are not satisfied with one spouse, they being surrounded with many a wife, officially wedded, like in the past, too (see Tacit., De mor. Germ., chap.XVIII) more frequent in the villages than in towns; the Swedish were the single ones to be satisfied with one spouse. … Polygamy is still a habit, especially in villages. » (Traduction Honorius Crisan)

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« A Swede wants to be capable and industrious – and not only in the context of work, since the duktighet [ability, industry, sedulity] ideal encompasses the whole person. The situation is complicated by another notion, namely, that you are nothing by virtue of being an individual. … This cultural trait, called the ‘Law of Jante’ (Jantelagen), is also a significant component in Norwegian and Danish culture. Personal worth is gained not least as a reward for being duktig, industrious, hard-working, but one is admonished not to forget that ‘pride goes before a fall’. Such is the Scandinavian attitude. » (Åke Daun, Swedish Mentality [Svensk mentalitet], 1989)

I should think the ‘cultural trait’ here described is typical smalltown mentality no matter the country. This mentality will always be one of the causes that rush enterprising people into cities, or emigration when a country’s population is so small as to be pervaded by smalltown mentality. Scandinavians who migrated in great numbers to the United States knew of no Jantelag in their new surroundings and adopted as a matter of course the live-and-let-live, flaunt-it, individualistic mindset that has made America the first country in the world.

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Mystère de l’hymen

« Ambroise Paré, Du Laurens, Graaf, Pinæus, Dionis, Mauriceau, Palfyn et plusieurs autres anatomistes aussi fameux … soutiennent au contraire que la membrane de l’hymen n’est qu’une chimère, que cette partie n’est point naturelle aux filles, et ils s’étonnent de ce que les autres en ont parlé comme d’une chose réelle et constante. » (Buffon, Histoire naturelle)

Ces naturalistes éminents sont peut-être excusés par le fait que la membrane de l’hymen n’existe que chez la seule espèce humaine. À quoi s’ajoute que la biologie même la plus récente ne peut fournir aucune explication à l’évolution de cette partie chez notre espèce, et l’avoue. Autrement dit, il existe un mystère de l’hymen ; quand on l’aura percé, quelques corrections majeures sans doute s’ensuivront.

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« La transmission des caractères acquis est contraire aux dogmes actuels. Cependant elle seule peut rendre possible l’évolution » (Alexis Carrel, Jour après jour, 1956)

Je ne me prononce pas sur le fond, simplement Carrel semble justifié quand il parle ainsi de « dogmes », quand il dénonce le dogmatisme de la faculté. Or qui est à l’origine de ce dogmatisme ? Ce n’est certainement pas Darwin, bien que la faculté dise que le darwinisme a invalidé la transmission des caractères acquis théorisée par Cuvier. Ce n’est certainement pas Darwin lui-même puisque :

« Nous devons nous rappeler surtout que des modifications acquises, qui ont continuellement rendu des services dans le passé, ont dû probablement se fixer et devenir héréditaires. … La sélection naturelle a été l’agent principal, bien qu’elle ait été largement aidée par les effets héréditaires de l’habitude, et un peu par l’action directe des conditions ambiantes. » (Darwin, La descendance de l’homme et la sélection sexuelle)

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Il y a dans Un livre bleu de Strindberg un texte intitulé Les Lumières noires (Den svarta upplysningen) qui se conclut ainsi :

« La jeune France est christianisée par les païens, et le dernier apôtre du bon sens paysan [il est indiqué, en note des commentateurs, qu’il s’agit de Zola] se retrouve isolé, comme un vieil épouvantail, persuadé dans son aveuglement satanique d’être le seul homme éclairé au monde. Peut-on espérer que les Lumières noires prendront fin avec lui ? – Espérons-le ! » (Traduction des éditions de L’Herne)

Seulement voilà, le texte original de la dernière phrase est en réalité :

« Hoppas vi att upplysningen är slut med honom? – Ja, vi hoppas. »

C’est-à-dire qu’il n’est pas question, dans la conclusion de ce texte, des « Lumières noires » mais des Lumières. On comprend alors, en suédois, que les Lumières noires et les Lumières, la philosophie des Lumières, ne sont qu’un. Cela ne peut être compris dans la traduction française, fautive, infidèle, que j’ai reproduite, car elle ne parle, faussement, que des « Lumières noires » et non des « Lumières », ce qui fait que le titre reste obscur et n’est pas éclairé par la conclusion. Il s’agit, comme pour la traduction de L’Antéchrist de Nietzsche citée plus haut, d’une révolte du traducteur devant l’évidence. Le traducteur se refuse à suivre le penseur dans une détestation aussi franche et massive des Lumières et il la voile, y mêle sa pusillanimité, sa sournoiserie d’homme « éclairé », et ce faisant la rend impure.

Lexique wolof d’après Cheikh Anta Diop

Contribution à l’étude des croyances et pratiques au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

Le présent lexique a été constitué à partir du livre Nations nègres et Culture. De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique Noire d’aujourd’hui (1954) de Cheikh Anta Diop. L’objet de l’auteur bien connu de ce livre, avec les travaux linguistiques dont il rend compte, est de démontrer l’unité des langues africaines et de l’égyptien ancien, laquelle peut être mise à profit pour une renaissance culturelle de l’Afrique :

L’unité de l’égyptien et des langues africaines étant un fait (…) les Africains doivent bâtir des « humanités » à base d’égyptien ancien, de la même manière que l’a fait l’Occident à partir d’une base gréco-latine. A priori, on pourrait enrichir une langue nègre quelconque à partir de racines égyptiennes. (p. 408)

Sous l’aspect linguistique, la théorie de Cheikh Anta Diop se veut une réfutation de la « théorie chamito-sémitique », selon laquelle l’égyptien ancien serait une langue sémitique. En particulier, l’auteur affirme que la supposée trilittéralité des bases du vocabulaire égyptien de même que la supposée non-transcription des voyelles, qui rattacheraient cette langue au groupe des langues sémitiques, sont une pure fantaisie, qu’il fait remonter aux notions de « l’École de Berlin » (Kurt Sethe, Adolf Erman). Il considère, logiquement, que l’étude de l’égyptien ancien peut être éclairée par la connaissance des langues africaines existantes.

La population de l’Égypte ancienne serait originellement et principalement de race noire, et non une race blanche sémitique. En dehors des tenants de la thèse d’une civilisation égyptienne « nègre », il me semble que les chercheurs insistent assez peu sur la dimension anthropologique, et je ne sais au juste quelle représentation ils se font de l’Égyptien, ni quelle représentation je dois m’en faire.

Le lexique wolof (ou valaf) que je tire du livre de Cheikh Anta Diop consiste principalement en termes culturels et religieux. Certaines définitions sont un peu réécrites, dans un souci de concision, et/ou accompagnées de mes propres observations entre crochets.

Kheredouankh, mère d'Imhotep (Musée du Louvre)

Kheredouankh, mère d’Imhotep (Musée du Louvre)

LEXIQUE WOLOF (Cheikh Anta Diop)

Ba-Four. « Une remarque sur les légendaires Ba-Four, dont on dit tantôt qu’ils étaient rouges, tantôt qu’ils étaient noirs. Ba est le préfixe collectif qui précède tous les noms de peuples en Afrique. (…) On peut donc concevoir que Ba-Four = les Four. Il est intéressant de constater, sans qu’on ose tirer une conclusion, qu’en valaf Pour = jaune. Ba-Four pourrait désigner non une tribu d’hommes rouges ou de Noirs dont les Sérères seraient les descendants, mais une tribu de race jaune ; ce qui expliquerait non seulement les traits mongoloïdes qu’on trouve en Afrique Occidentale mais peut-être aussi les relations culturelles entre l’Afrique et l’Amérique attestées par la communauté de mots, tels que etc. » (p. 368). [À l’attention de ceux qui poursuivent des recherches dans le sens de Cheikh Anta Diop et collectent des faits de nature à corroborer ses théories, je discute ici de tribus d’Amérique précolombienne qui seraient de race nègre : Chillales, Jancanes, Lecropios, et Gallincones, Raidos.]

Bôtal. Surveillant des circoncis. [Les enfants venant d’être circoncis, qui peuvent avoir un âge assez avancé, sont réputés être particulièrement vulnérables aux attaques magiques, raison pour laquelle ils sont placés sous la protection d’un bôtal.]

Buru-buru. Petites boules de farine qu’on porte en offrande. (Cheikh Anta Diop rapproche ce terme de l’égyptien Bu, « objet indéterminé que l’on offrait aux dieux », dans la définition du dictionnaire de Pierret.)

Demm et Nohor. « Au Sénégal, comme en Ouganda, on croit aux sorciers « mangeurs d’hommes ». Dans l’imagination populaire, un tel sorcier a le pouvoir de provoquer miraculeusement la mort d’un individu, de déterrer le cadavre de celui-ci, de le ranimer pour le tuer réellement afin de consommer sa chair et de constituer des réserves de graisse avec les parties adipeuses de la victime. Un tel sorcier passe pour avoir des yeux invisibles sur la nuque, diamétralement opposés aux yeux ordinaires, lui conférant ainsi la faculté de voir par derrière, sans tourner la tête. Il a des bouches puissamment dentées aux articulations des bras et des avant-bras. Si c’est une femme, son sexe peut se transformer en bouche dentée. Le pouvoir de sorcellerie lui vient périodiquement sous forme de crise. Pour être un sorcier complet doué de toutes les aptitudes, il est indispensable d’être de mère sorcière. Nous saisissons ici en passant une survivance du matriarcat paléo-nigritique. Une telle sorcellerie est héréditaire. Elle ne se transmet pas par initiation comme certaines pratiques occultes qu’on a baptisées à tort « sorcellerie ». Si le père seul est sorcier, le fils est doué d’une « vision surnaturelle », mais il sera incapable de provoquer la mort miraculeuse d’un sujet, c’est-à-dire qu’il est incapable de pratiquer réellement la sorcellerie. Il peut voir à loisir les viscères, les entrailles de ses convives, mais c’est tout. Ce dernier sorcier se dit Nohor en valaf, et le premier Demm. » (p. 469). [On trouve dans les légendes malaises un personnage de sorcier à la fois mangeur d’hommes, d’apparence partiellement monstrueuse, et dont les pouvoirs sont héréditaires, le Pelesit.]

Fay. (Se dit d’une femme) Quitter le foyer conjugal par suite d’un différend en général de peu d’importance, manœuvre souvent frivole destinée à obtenir des cadeaux du mari avant le retour.

Fuñ-fuñi. Expression de mauvaise humeur d’une personne qui n’adresse plus la parole à personne et qui n’a pas la force de se retirer complètement ; elle respire alors fortement et d’une façon rythmée pour attirer l’attention sur elle.

Haharu ou Hahar. Quand la nouvelle mariée rejoint la maison conjugale, une coutume (qui tend à disparaître) consiste pour les femmes de castes à organiser une danse dans la cour et à profiter de cette danse accompagnée de paroles rythmées pour révéler à l’époux des défauts imaginaires imputés à sa femme ; l’épouse ainsi calomniée est en quelque sorte moralement contrainte de se conduire de telle façon que ces paroles restent de pures calomnies.

Hamham. Connaissance divinatoire, occulte, religieuse ; science, érudition. (Égyptien Hamham : invocation religieuse.) Heram ou Herem. Science secrète, magie. Set. Pratique divinatoire ; prêtre (Égyptien Set : prêtre ; Mestet : le troisième des sept Scorpions célestes ou constellations.)

Hasida. Poèmes chantés (de l’arabe). L’arabe a emprunté à l’égyptien, qui est une langue nègre, pendant toute l’époque pré-islamique ; à l’époque post-islamique, c’est l’ensemble des langues nègres parlées dans les pays islamisés qui subissent l’influence de l’arabe dans le domaine du vocabulaire. On assiste à la fermeture du cycle : l’arabe retourne aux langues nègres des mots qu’elle avait empruntés à leur langue-mère, l’égyptien. [Les vues de Cheikh Anta Diop sur l’histoire de l’islam sont particulières. Pour lui, les habitants de l’Arabie antique, les Adites, nommés dans le Coran, étaient des Noirs (Kouschites), et, de plus, « à la naissance de Mahomet, l’Arabie était une colonie nègre avec La Mecque comme capitale ». L’islam serait « une épuration du Sabéisme » – religion des anciens habitants kouschites d’Arabie – « par l’envoyé de Dieu ».]

Hat. Grand geste destiné à effrayer d’abord celui que l’on va frapper. Huli. Grand regard féroce ; écarquiller les yeux en vue de faire peur à quelqu’un. Kaññu. Se louer tout en dansant rythmiquement devant l’adversaire, juste avant de rencontrer celui-ci dans une lutte ou une bataille.

Haviku. (S’applique surtout aux femmes) Se mettre à nu brusquement en public, en signe de scandale, ou, dans le cas d’une mère, pour jeter une malédiction sur son enfant qui se conduit mal.

Kar. S’ajoute après l’appréciation excessive d’un objet ou des qualités d’une personne afin que l’objet ou les qualités ainsi appréciées ne se détériorent pas par suite du pouvoir maléfique de la parole ou de la « langue ».

Koï. « Selon Muraz (…), les Saras croient à l’existence d’un esprit malfaisant qui voyage avec le vent et qui aime pénétrer les femmes par le vagin. Ils l’appellent Koï. Or, le koï, en valaf, désigne les parties génitales de l’homme. Le caractère phallique de cet esprit ne fait aucun doute, car les femmes, pour s’en protéger, portent autour des hanches des bâtons taillés en forme de phallus : ceci implique que le semblable doit chasser le semblable. » (p. 491).

Kondrong. Habitant nain de la forêt. Le terme recèle le souvenir d’une cohabitation avec le Pygmée dans une région forestière avant l’installation des Valafs sur les plaines du Cayor-Baol, où forêts et Pygmées sont absents. [Pour Cheikh Anta Diop, les différentes ethnies africaines rayonnèrent depuis la vallée du Haut-Nil, c’est-à-dire depuis l’Égypte et la Nubie, vers le reste du continent, la dernière migration en date étant celle des Zoulous au Natal et vers les autres provinces d’Afrique du Sud, où ils rencontrèrent l’homme blanc, arrivé par la mer. La plupart de ces migrations auraient déplacé des peuples de pygmées, aujourd’hui presque partout disparus.]

Kopoti. Petit bonnet blanc de sage, qui épouse exactement le sommet du crâne. (Égyptien Xepers/Kepers : casque de guerre.)

Matu. Se mordre les lèvres en signe d’amertume. (Égyptien Matu : amertume.) Metatu. Protestation résignée, bruit caractéristique fait par la bouche, indiquant rancune et haine. (Égyptien Mestetu : haïr, haine.)

Nohor. Voir Demm.

Rèn. Racines de plantes médicinales, médicament administré sous forme de breuvage. On fait tremper les racines. (Égyptien Reru : ingrédients, médicaments, pilules.)

Rog. Chez les Sérères non islamisés, dieu du ciel faiseur de pluie dont la voix est le tonnerre. À comparer avec le dieu égyptien Ra.

Seru. Crier de toutes ses forces ses forces. Dans ce cas, on a toujours la main devant la bouche, en signe de protection contre les esprits qui pourraient entrer dans le corps par cette voie. Il en est de même quand on bâille : dans ce dernier cas, on précise que, sans cette mesure, un esprit peut vous gifler et la bouche deviendrait « tordue ».

Tem. Taxer quelqu’un de mangeur d’hommes et l’exclure en conséquence de la communauté. (Égyptien Tem : celui qu’on repousse.) [Voir Demm]

Tere et Tôlé. « Selon Baumann [Hermann Baumann] (…) chez les Bandas, tere, désigne un être farceur, mi-humain, mi-animal, à caractère astral très net, surtout solaire. Ce même être farceur s’appelle tule chez les Banziris, et thole chez les Pygmées Bingas. Tere, en valaf, signifie grigri, talisman protégeant contre le mauvais sort : il signifie, par extension, ce qui est écrit, livre sacré ou profane. Tôlé désigne la dernière des castes de farceurs et de quémandeurs, affranchis de toute discipline sociale. » (p. 492)

Tul. Invulnérable : les coups ne produisent sur la personne en état d’invulnérabilité que des bosses dues à la coagulation du sang.

Yeramtal. Faire pleurer quelqu’un en le plaignant cyniquement.

Mai 2014