Tagged: Scandinavie

Au galop : La poésie svécomane d’Emil Wichmann alias Gånge Rolf

Emil Wichmann (1856-1938) est un poète finlandais de langue suédoise. Il fut un acteur majeur du mouvement svécoman, ou svécomane, c’est-à-dire de la défense et illustration de la culture et langue suédoise en Finlande, à l’époque où la majorité finnoise de la population commençait à revendiquer en faveur de sa propre identité. Pour une vue synoptique de ces questions, voyez notre introduction au billet concernant le poète finlandais suédophone Karl August Tavaststjerna ici.

Wichmann vécut en exil en Suède de 1903 à 1905, au moment où la Russie entamait une politique de russification dans le Grand-Duché de Finlande qui remettait en cause non seulement l’autonomie économique et politique du territoire mais aussi la position de la langue et de la culture suédoises en Finlande. Cette première vague de russification retombant en 1905 à la suite des événements révolutionnaires survenus en Russie tsariste, Wichmann retourna dans son pays. Il ne le quitta pas de nouveau au moment de la seconde vague de russification, de 1908 jusqu’à l’indépendance finlandaise en 1917. Dans cette période, il siégea à la Diète de Finlande en tant que député du Parti populaire suédois (Svenska folkspartiet), un parti spécifiquement créé par les Svécomans pour promouvoir et défendre les intérêts des suédophones finlandais, et encore actif de nos jours. Après l’indépendance, Wichmann siégea en outre à l’Assemblée suédoise de Finlande (Svenska Finlands folkting), un organe constitutionnel chargé d’émettre des avis consultatifs sur la législation du point de vue de la minorité suédophone.

Au plan des études scandinavo-américaines, autre composante du présent blog, Wichmann est l’auteur d’un livre de témoignages sur la communauté des Suédois de Finlande émigrée aux États-Unis, qu’il écrivit à la suite d’un séjour américain en 1929 : Resa bland Finlandssvenskarne i Amerika (Voyage chez les Suédois de Finlande en Amérique).

En tant que poète, Wichmann adopta le pseudonyme Gånge Rolf. C’est le nom suédois du Viking Rollon, qui se tailla en France au dixième siècle une principauté : la Normandie.

Note sur le terme « Normand » dans les traductions qui suivent : « Normand » est la francisation du scandinave « Nordman », qui signifie purement et simplement un « homme du Nord » et désigne un Scandinave germanique. En tant que Svécoman, Wichmann alias Gånge Rolf était évidemment un adepte du renouveau gothiciste dont nous avons parlé dans nos traductions antérieures de poésie suédoise (voyez en particulier notre billet sur Albert Ulrik Bååth ici).

Nos traductions sont tirées des deux premiers recueils de Wichmann, de 1880 et 1882. Certains poèmes se trouvent dans les deux recueils, sous des versions plus ou moins modifiées. Nous l’indiquons quand c’est le cas.

*

Libre Course
(På fria banor, 1880)

.

À mes camarades (Till mina kamrater)

Il y a bien longtemps, une expédition
traversa les vagues de la Baltique,
depuis les villages de Svithiod à l’occident.
Elle navigua vers le soleil sur la mer écumante,
dont les flots baignaient de verdoyantes îles
qui saluaient les nouveaux venus.

Ils allaient avec de bons pressentiments.
Plus ils avançaient, plus les îles étaient belles,
les charmant par leurs falaises et leur végétation.
Quand ils eurent traversé l’archipel,
ils virent s’ouvrir devant eux, au soleil,
une terre aussi belle qu’un homme puisse en rêver.

Les vagues blanches d’écume entraient dans les baies,
des rochers couverts de mousse sur le rivage
défendaient la terre contre les lames de la mer.
Des fleurs colorées, éclatantes embaumaient l’air,
des bois verdoyants formaient tout autour une couronne,
où de nombreux oiseaux chantaient.

Les nouveaux venus des villages de Svithiod,
conduits par leur quête d’un foyer, d’un asile,
débarquèrent pleins de joie sur le rivage :
« Terre splendide qui montes la garde parmi les falaises,
sois notre Nouvelle Terre1, toi la plus belle des contrées ;
nous te conquerrons l’épée à la main.

Nous voulons ici bâtir nos maisons et vivre,
transplanter les mœurs et la foi de nos pères,
la langue et la mémoire des Normands.
Sur tes bords et tes îles nous établirons
pour l’esprit nordique une forteresse imprenable
où vivra pour toujours la vertu de nos pères. »

Le serment qu’ils jurèrent, ils le gardèrent.
Ils suèrent, saignèrent pour leur nouvelle patrie ;
nous le savons mieux que personne, nous, leurs fils.
Ils ont défriché nos champs, déboisé nos prairies,
ont fait un lit rouge de sang à nos ennemis,
nous ont appris nos chants et nos prières.

Allons, frères ! montrons au monde
que nous défendons notre héritage par la harpe et l’épée,
que nous restons fidèles à la vertu de nos ancêtres.
Misérable le fils qui, sur la tombe de son père,
ne défend pas ce que Dieu lui a donné,
sa patrie, sa langue et sa mémoire.

À chacun son arme, à chacun sa vocation. C’est pourquoi
je veux apporter mon humble contribution par un chant
et vous offrir ce que je possède, à vous,
fils des Vikings, vous, l’armée de la jeunesse,
sentinelles de la Scandie sur le promontoire fennien,
qui avez juré de défendre notre héritage.

1 « Nouvelle Terre » : Nyland. C’est encore aujourd’hui le nom suédois de la province autour d’Helsingfors en Finlande.

*

En avant ! (Framåt!)

Les vagues moutonnent sur le lac écumant
et l’orage traverse les bois de pins,
le ressac autour de l’île verdoyante mugit,
mais la belle reste imperturbable.
De sombres nuages peuvent couvrir le ciel,
le soleil brille tout de même à travers,
répandant ses rayons dorés
sur les lacs et les plages,
sur la limite des vagues.
Au bord des flots, j’écoute
le bruit du clapot,
la course de la tempête,
et je chante dans ce tonnerre,
avec un cœur chaud dans mon sein.

En avant sur les flots orageux de la vie !
En avant, avec joie et courage !
pour vaincre avec honneur ou bien mourir,
pour sacrifier ma vie et mon sang
à l’espoir qui murmure d’une voix délicieuse,
à l’éternel désir qui brûle dans mon sein
d’atteindre à la cime couverte de rayons,
de lutter avec joie,
dans l’ivresse du danger,
d’embrasser un bonheur seulement rêvé des dieux,
même si c’est pour être voué
aussitôt à disparaître, oublié,
comme une étoile filante dans l’espace,
obscurcie par d’autres étoiles plus brillantes.

En avant ! Oui, en avant dans l’éclat de la jeunesse !
À l’assaut du château des étoiles !
Ne regarde pas en arrière, la pauvreté, le dénuement,
le doute, les péchés et la tristesse,
qui sont aux aguets pour boire ton sang,
amollir ta force, abattre ton courage.
Convie fièrement ta Norne à la danse guerrière
pour une vie de gloire,
une éternelle couronne.
Cela ne se gagne pas facilement, mais l’enjeu
dans cette partie, – c’est ta vie même.
Alors écarte le doute,
c’est avec la foi seule qu’en cette vie tu vaincras,
avec la foi que tu triompheras de la mort.

*

Au galop (I galopp)

Bondis, mon coursier hennissant, porte-moi fier sur ton dos.
Partout où je jette mes regards, rapides et confiants,
tout s’anime, s’égaye, reçoit des couleurs plus vives,
et mon sein se soulève, mon humeur se galvanise
                          au galop !

Et tous les brillants souvenirs de l’enfance
me reviennent en mémoire, je me rêve à nouveau
sur un cheval écumant avec une épée pareille à l’éclair,
courant à travers le monde réjoui, éclatant,
                         au galop.

Qu’est-ce que le calme du cabinet face au bruit d’une vie de lutte
où l’on s’enivre avec gaîté, l’on s’échauffe en dansant
et l’on charge à la tête d’un escadron barbu,
avec le cliquètement des sabres, le retentissement des cors,
                         au galop.

Mais l’air des casernes n’est pas où je veux grandir.
Je n’ai pas vendu mon âme pour parer mon corps ;
au commandement d’un étranger, pour des titres et des cordons
je ne t’éperonnerai pas, mon coursier, loin de la patrie,
                         au galop.

Mais si, quelque jour, notre prince, notre patrie
a besoin de ta cavalcade, veut armer mon poing,
ou si je peux tirer l’épée pareille à l’éclair
pour une noble cause, alors nous courrons droit au but
                          au galop.

Alors à l’écurie je ramènerai mon Pégase boiteux,
je troquerai la plume pour le glaive, le calme pour la mêlée,
alors j’écrirai mon poème avec une épée, dans le sang,
alors nous courrons à la mort, avec un courage jubilant,
                         au galop.

Que vienne l’aube de ce jour ! Exultant de joie,
bondis, mon bon coursier, monte vers les cimes bleuissantes,
mon chant, jusqu’à la mort quand l’heure de chevaucher aura passé ;
nous nous reposerons un instant, puis nous chevaucherons à nouveau
                         au galop.

*

La mer et le cœur (Havet och hjärtat)

Heureux et fier, je regarde la mer lancer ses lames écumantes
à hauteur de nuages, contre le ciel, dans la course des vents sauvages. –
Mon esprit s’apaise, mes regards rêvent au bord du clair miroir
quand la houle étincelante s’endort en soupirant au bord de l’île verte.

Merveilleuse, fière, douce mer, dont j’ai regardé la vie, enchanté,
parfois mugissant pleine d’arrogance, parfois rêveuse.
Oh ! tu es semblable à un cœur, qui change ainsi que la houle ;
mais qui domptera ses vagues, qui rêvera sa paix tranquille ?

*

Le scalde (Skalden)

Au temps de nos pères, le scalde lui-même combattait.
Dans la bataille, ses coups d’épée étaient aussi puissants
que doux les accords de sa harpe.
Et il ne chantait pas autrement qu’il guerroyait.

Il vivait avec les guerriers dans le royal palais ;
guerrier lui-même, aux pays du chant un roi.
Il pinçait joyeusement la harpe de ses mains de prince,
car l’hydromel de Suttung2 n’est donné qu’au bon vouloir des dieux.

Aujourd’hui, son fils erre de par le monde, ignoré,
et sur sa route mendie avec sa chanson
un quignon de pain ; et la vile monnaie des applaudissements de la foule.

C’est juste ! le chant ne doit servir qu’à louer les hauts faits.
Seule la main d’un guerrier a le droit de seller le destrier de la poésie
pour l’éperonner vers de glorieux exploits.

2 Suttung : Géant de la mythologie scandinave qui gardait dans une montagne l’hydromel recherché par Odin. Les Ases et les poètes boivent l’hydromel qu’Odin put rapporter.

*

Où est la femme ?

Ndt. Titre en français dans l’original.

Un jour, je vis un merveilleux bouquet
et fus charmé par les vives couleurs de ses fleurs.
Je voulus respirer profondément leurs parfums,
mais comme, alors, je fus déçu !

Au lieu de naturelles odeurs, fraîches et pures,
ce ne sont que des essences que je humai.
Je me détournais avec colère de ce bouquet desséché,
quand j’y vis, non sans plaisir, une petite hémérocalle me sourire.

Elle seule avait su, dans ce groupe éteint,
conserver sa fragrance, sa féminité,
preuve qu’elle était née saine et libre.

Pauvres des autres ! elles aussi nourries par la nature
mais qui pour les parfums du cabinet de toilette ont dévasté leur âme.
Quand verrons-nous les fleurs redevenir des fleurs ?

*

Bismarck

Tu es un archi-médecin pour notre temps.
Le pauvre enfant est atteint d’anémie.
Avec « Blut und Eisen » cette langueur sera chassée,
une telle action sûrement, si Dieu veut, fera du bien.

C’est un remède de cheval mais il agit vite,
dégageant le cerveau des brumes et bavardages.
Que les garçons s’exercent aux armes une paire d’années –
un peu de discipline est diablement salutaire.

Ils apprennent à connaître chacun leur place.
Le moindre poussin n’essaie plus de chanter comme un coq
en caquetant « égalité », « fraternité ».

C’est comme ça qu’on devient un homme, esprit et main d’acier.
Et si nous devenons des hommes, Dieu nous enverra des enfants
pour remplacer ceux que ta cure a fait mordre l’herbe.

*

Pélage (Pelayo)

Ndt. Sur le roi espagnol Pélage, voyez notre billet de traduction de la poétesse Concha Espina, « Écrit avec du sang goth », ici.

Tout n’est pas fini, bien que les bords du Guadalquivir
aient vu tomber dans leur sang les Goths héroïques,
bien que Rodéric ait été capturé par traîtrise
et les chevaux des Maures foulent la terre d’Euric.

Un coin de terre nous reste, où bâtir nos maisons,
parmi les aigles des montagnes, sur les plages de Biscaye.
C’est de là que nous combattons pour la terre de nos pères
et répandons la flamme de la foi du Christ.

Ce n’est pas la force supérieure qui l’emportera,
non, mais l’esprit qui croit au futur triomphe
et garde fièrement la mémoire des faits et pensées des ancêtres.

Par cela seul viendra le jour où, fils des Goths,
après des siècles de lutte et de prières pour la victoire,
nous referons notre Gothie† chrétienne, libre et grande.

†Variante de 1882 : Notre Hispanie.

*

Les Varègues (Varägerne)

« Notre terre est grande et riche d’or et de biens,
mais nous ne savons pas la défendre nous-mêmes.
Venez donc et soyez nos maîtres,
car le monde est plein de la renommée des Normands. »

Ainsi nous parla le messager de Holmgard3.
Nous n’hésitâmes point à accéder à ses prières,
fils de Vikings, familiers de la guerre, seigneurs nés :
qui peut s’opposer à notre épée, à notre esprit hardi ?

Quand le destin promet pouvoir, honneur,
quittons sans hésiter les rivages de nos pères
et suivons-le, dans la fière certitude du triomphe.

Assez d’hommes resteront pour couper les mottes de tourbe.
Nous sommes nés pour enseigner l’héroïsme
à un monde débile devant être déraciné.

3 Holmgard : Nom scandinave de la région de Novgorod, où les Varègues scandinaves se taillèrent un empire au Moyen Âge.

*

Cortège funèbre de Charles XII (Karl XII:tes likfärd)

Ndt. Les deux versions de ce sonnet dans l’un et l’autre recueil diffèrent substantiellement. La première version s’inspire du tableau de Gustaf Cederström ci-dessous : on y trouve notamment, dans le premier tercet, les deux personnages à l’arrêt devant le cortège. La version révisée ne retient presque plus rien de cette scène et Wichmann a donc supprimé la référence au tableau. Il a de même supprimé la citation en exergue, en français dans l’original et qui sont les paroles de Molière lors de sa dernière représentation, peu avant sa mort. Nous avons traduit les deux versions : en (i) celle de 1880, en (ii) celle de 1882.

Karl XII:s likfärd, par Gustaf Cederström, 1878.

(i)

(Tableau du baron Cederström)

« La pièce est finie, allons souper ! »

Le rideau tombe avec le soleil derrière les monts de Norvège.
Le grand drame dont fut ébloui le monde est terminé.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
De pâles flambeaux brillent, de même l’aurore boréale,
autour des Carolins4, dont le cortège funèbre
va sépulter la grandeur et la puissance de Svea dans le Nord.

Les temps passés, par un vieillard à tête penchée,
envoient leurs muettes prières d’adieu, les deux mains jointes.
Le jeune enfant de ces temps-là regarde, ébahi.

Mais notre temps ne consacre qu’un moment à la haute image,
avant de la quitter en hâte, les yeux secs,
comme un criminel après son crime, pour aller faire bombance.

(ii)

Le soleil descend derrière les hautes montagnes,
le rideau tombe sur le drame dont le monde fut ébloui.
Depuis Tistedalen s’avance le dernier convoi,
Charles XII sur un brancard, dans le soir d’hiver.

Le ciel est sombre au-dessus de la terre couverte de neige.
Seules les flammes pâles d’une aurore boréale brillent dans le ciel
autour des Carolins, dont le cortège funèbre
va sépulter la puissance et l’éclat de Svea dans le Nord.

L’éboulis tombe à grand fracas au fond du ravin,
la brume étend son voile sur les monts et les brandes,
et des nains allument des flambeaux fantomatiques au crépuscule.

La nuit d’hiver tombe, sombre et lourde.
Quand fondra la neige sur la bruyère foulée ?
Quand rebrillera le soleil sur la terre et les eaux ?

4 Carolins : Karoliner, les soldats de Charles XII. L’œuvre littéraire la plus fameuse concernant leurs faits et gestes est le recueil de nouvelles Karolinerna (Les Carolins) de Verner von Heidenstam, Prix Nobel de littérature, de qui nous avons traduit des poèmes ici.

*

Gustave III (Gustaf III)

Ndt. Gustave III fut roi de Suède de 1771 à 1792. Il mourut assassiné dans un bal masqué, victime d’un complot de nobles opposés à sa politique. Wichmann le présente comme un roi francisé qui mêle à ses moindres paroles des maniérismes français (en italique dans notre traduction). Dans l’exergue, la citation, elle aussi en français dans le texte, est attribuée par Wichmann à « Gustave III », dans l’orthographe française. Dans le corps du sonnet, le « roi charmeur » (tjusarkungen) est un surnom historique de ce roi. « Ribbing le rouge » désigne Adolph Ribbing, un des conjurés.

« J’y ferai succéder un spectacle à l’autre. » Gustave III

« Le premier citoyen du peuple libre ! »
Mon Dieu ! qu’un enfant a d’imagination !
Je veux conquérir la gloire, gouverner moi-même.
Mais non en patriarche, encore moins en tyran.

Donnez des jeux à la canaille, elle ne criera pas pour du pain.
Enfin ! je vais l’amollir par des jeux, encore des jeux.
Un « roi charmeur » sait gagner les cœurs.
Mais l’argent ? Oh ! il y a l’eau-de-vie et les charges ecclésiastiques.

Mais surtout, avec mes poètes je veux enseigner
à l’Europe à goûter nos chansons et nos arts.
Aux « Patriis Musis » j’ai donné du pain et un toit.

Diable ! Ribbing « le rouge » a été vu en ville.
Allons ! j’irai tout de même danser au bal.
Ma vie est une danse sur – une tombe fleurie.

*

Göran Magnus Sprengtporten

Ndt. G. M. Sprengtporten (1740-1819) est un militaire finlandais d’origine suédoise qui conçut un projet d’indépendance de la Finlande vis-à-vis de la Suède avec l’appui de la Russie. Cela le conduisit à s’établir dans ce dernier pays en 1786 et à combattre du côté russe dans la guerre russo-suédoise de 1788-1790. Il fut en 1808 le premier gouverneur général du Grand-Duché, c’est-à-dire de la Finlande cédée par traité à la Russie ; mais, impopulaire, il démissionna l’année suivante. Le poème de Wichmann est satirique.

Un Washington pour la Finlande ! que c’est beau, tout de même,
de brûler pour les hautes conceptions de son temps,
en chef du peuple, et de gagner son amour.
Ces idées sont grandioses mais – comment les réaliser ?

Le peuple de Suomi est si pauvre, si peu considérable.
Le « roi comédien »5 de la Suède prévaudrait bientôt.
Mais la Russie ? – oui ! sa noble impératrice
sera l’égide de notre « liberté » et moi son porte-parole.

Certes, nous ne sommes pas accoutumés à regarder vers l’est,
mais l’argent et la farine nous y habitueront.
Et le pays sera florissant dans le calme de la paix.

Mon but sublime – tu es au-dessus des moyens !
« La jeune Finlande » ne me juge pas un traître.
Pas plus que moi elle ne se fie à la « tradition »†.

†Variante de 1882 : À quoi bon se fier à de poussiéreuses « traditions » ?

5 Le « roi comédien » : Gustave III, grand amateur de théâtre. Les annales de la cour de Suède ont conservé le souvenir de quelques représentations où le roi était sur les planches.

.

Poèmes et Panégyriques
(Dikt och Drapa, 1882)

.

Les colons d’Islande (Islandsfararne)

Il est bien dur de quitter le village de ses pères,
qui nous donne un toit, l’amour et la sécurité,
mais il est plus dur encore de rester ;
quand tout ce qui nous rendait fiers est méprisé,
quand la liberté et le droit sont étouffés par la violence,
il faut se résoudre à partir.

Car, lorsqu’on s’est longtemps, courageusement battu,
que l’on a répandu son sang dans cent batailles
pour la mémoire et les vertus de nos pères,
mais qu’on ne peut plus, un contre mille,
les défendre, en les emportant avec soi l’on part alors,
pour leur donner un abri plus sûr.

Car la mémoire de nos pères et la vertu de nos pères
ne sont pas liées à la terre, elles nous suivent
partout où nous conduisent nos périples ;
et du moment qu’elles sont défendues,
peu importe que ce soit au sud ou au nord,
dans tel coin du monde ou dans tel autre.

Ô belle Norvège ! tes montagnes splendides,
tes fjords aux eaux limpides, aux vagues bleues
qui virent les drakkars de nos pères sur elles se balancer,
il est dur de te quitter, toi notre patrie,
de quitter tes forêts, tes montagnes et tes fjords,
mais les maux du temps l’exigent.

Sur le pays règne un roi despotique,
qui saigne d’impôts nos terres ancestrales,
s’empare de nos biens, de nos domaines.
Le paysan libre est méprisé ; pour le hersir ou le jarl,
seul le fermier général est vassal du roi.
C’est ainsi qu’il honore les mœurs de nos pères.

Le paysan n’a plus la parole au Thing
quand le roi décide de tout en son « conseil ».
C’en est fini de notre liberté.
Et des étrangers bâtissent et vivent sur notre terre,
insultant notre sainte et antique foi.
Qui peut supporter cette honte et coercition !

Non, frères ! à la mer, sur la route des vagues
qui toujours offrit à nos pères refuge et liberté
aux heures de détresse et d’exil.
Loin au nord se trouve une île agreste,
une terre de glace, pleine de montagnes et de neige,
certes pauvre en forêts et bosquets.

Mais la mer y chante son chant puissant
de liberté, de courage, de vertus vikings,
d’honneur et de butins à l’ouest.
Et les montagnes brillent des glaces à leur cime,
et les rivières coulent en méandres rapides,
pour saluer les hôtes attendus.

Là-bas nous pourrons vivre sans être dérangés,
là-bas nous défendrons les coutumes et la foi des ancêtres,
la langue et l’esprit des Normands.
Là-bas nous bâtirons un foyer pour nos sagas et nos chants ;
Le Nord tout entier, un jour, avec joie recevra
de l’Islande sa mémoire honorée.

Alors, drakkars, sur les vagues bleues !
Vers l’Islande, vers la pauvreté, l’exil nous allons,
mais aussi vers la liberté et la gloire.
Adieu, notre vieux pays, notre pays aimé,
qui bleuissant disparaît à l’horizon.
Que les Dieux enfin t’accordent ceci :

qu’un avenir glorieux, brillant
succède aux ruines et débris de ce temps,
puissent l’oppression et la tyrannie disparaître.
Ton passé, aujourd’hui foulé aux pieds sur tes rivages,
nous en défendrons les trésors en terre étrangère,
et de cette manière nous te défendrons aussi.

*

Ormen Lange (Ormen Långe)

Ndt. Ormen Lange (selon la graphie française usuelle), ou le « Long Serpent », était le drakkar du roi norvégien Olaf Tryggvason. Le poème évoque la bataille de Svolder, en l’an 1000, qui coûta la vie à ce roi chrétien. La mention de la bataille en exergue du poème n’a cependant pas été conservée dans le recueil de 1882 : c’est cette version que nous avons traduite, tout en conservant l’exergue. Les changements entre les deux sont, autrement, minimes.

Slaget vid Svolder, par Otto Sinding, 1883.

(Bataille de Svolder, an 1000 ap. J.-C.)

Une tempête fait rage autour de la Baltique,
la mer puissante déferle contre l’île de Svolder,
écoutez le mugissement des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

*

Le soleil couchant jette une lueur dorée
sur les récifs de Poméranie,
où la nuit étend son voile.
La mer bleue prend une teinte sombre,
la houle sommeille contre le rivage,
on ne voit aucune brise la soulever.

Tout est si calme, comme si la paix de Frodi
était au crépuscule descendue sur la mer.
On ne voit pas étinceler les servantes de Freya.
Mais qu’est-ce qui brille à la surface bleue ?
Qu’est-ce qui reflète ainsi dans les flots
sa bande dorée, brillante ?

Le pêcheur des cabanes de Rügen n’ose pas,
même par temps calme, s’aventurer si loin
sur la vaste mer pour pêcher au harpon.
Ni le scintillement des étoiles, ni le clair de lune,
ni les roses dans les nuages du soir
n’égalent cette féerique lumière.

Ce sont au loin des flammes rouges et dorées.
Les vagues de la mer s’émerveillent
avant de rouler sur les plages.
Car, regardez ! avec son étrave dorée se balance
fièrement « Ormen Lange » dans la nuit,
en route depuis la contrée des Wendes.

Noble, majestueux comme le cygne de Freya,
il suit sa route bleue.
Sont-ce des voiles pourpres qui sont tendues ?
Il bondit sur les vagues, léger comme un cerf.
Le vent souffle invisible dans les voiles
partout où le mène son cap.

Et où qu’il aille, le dragon de la proue
d’Ormen le doré flamboie ;
il tend sa gueule menaçante
vers tous ennemis osant s’approcher,
crache des flèches et d’autres projectiles,
mais sait aussi apporter de l’aide à ses amis.

C’est le plus fier vaisseau du Nord.
Voyez sa coque haute et double
et comptez-en les rames avec stupeur.
Derrière chaque bouclier brillant
se tient un Normand sans défaut :
les meilleurs qu’un roi puissent choisir.

Sur le pont reluit un cercle de lances.
Mais le roi tantôt monte dans les haubans,
tantôt s’exerce la main avec des épées†.
En cotte de mailles et coiffé d’un casque d’or,
il guette tel un aigle, plein d’impatience,
les terres bleuissant à l’horizon.

Sa flotte le précède, envoyée
en avant vers la patrie chère à son âme.
Ormen Lange en forme la proche arrière-garde.
Un roi doit surveiller le sillage de sa flotte ;
il ne doit craindre, en quelque lieu qu’il aille,
d’être surpris par la trahison.

Juste derrière Ormen sur la vague écumante,
vont seize vaisseaux en respectueux convoi,
restreint mais choisi.
Ils le suivent en temps de paix comme de guerre.
Où le roi va, sa suite est là,
pour le préserver des embuscades.

Et là, sous le pont, dort profondément
sur ses coussins la belle Tyri,
sœur de Sven à la Barbe fourchue.
Elle refusa le roi des Wendes et devint la fiancée d’Olaf,
qui est allé chercher son trésor et sa garde-robe
et, chose faite, retourne à présent chez lui.

Et le roi scrute la nuit d’été.
Pour la douce Tyri, volontiers il veille.
Il écoute le murmure de la mer.
Un sourd pressentiment l’habite.
Il croit voir son fylgja, son double,
qui lui parle ainsi :

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus grand guerrier du Nord scandique.
Prépare-toi ! ton heure est proche.
Je t’ai donné honneur, puissance et gloire,
et la plus belle fiancée qui soit dans le Nord,
mais tu devais me garder ta foi.

Comment as-tu respecté ton serment à Holmgard ?
À présent, presque toute la vieille Norvège est chrétienne
et les hommes oublient les dieux de leurs pères.
Pourtant ! les Nornes jouent leur jeu funèbre.
Sigrid la Hautaine rumine sa vengeance,
avec traîtrise elle prépare ta ruine. »

Le roi Olaf écoute, sombre, sans mot dire ;
le soleil se lève sur la mer à l’orient,
éclaircissant le front du roi :
«  En avant, chrétiens, hommes de la croix
et hommes du roi ! Nous revoyons Svolder.
Nous allons y faire halte un instant.

La sombre Norne se tenait près de moi.
Elle a voulu me faire peur, abattre mon courage,
mais c’est moi-même qui commande à mon destin.
J’ai prêté serment au peuple de Norvège.
Sainte mère de Dieu, à qui j’ai tout sacrifié,
à présent délivre-moi des fantômes. »

Le soleil montant parmi les nuées pourpres,
du côté de Svolder paraît un spectacle inattendu :
mille drakkars s’avancent.
Deux rois pleins de ruse ont tendu un piège
au lion de Norvège pour le mettre en cage.
Le jour de la vengeance vient de se lever.

Le roi Olaf appelle de tous côtés :
« Debout, Normands, les plus courageux des hommes !
À l’assaut ! Faites retentir les cors de guerre !
Nous n’avons que soixante drakkars,
et deux rois du Nord avancent contre nous.
Ici nous triompherons ou nous tomberons.

Venez donc au combat, mous Danois,
et vous, Suédois mangeurs de chevaux6, venez !
Vous allez connaître les Norvégiens.
Ce n’est pas vous que je crains mais le jarl Erik,
mon ancien vassal, sans doute passé de votre côté.
Mais il ne me dérobera pas mon royaume. »

La tempête mugit autour de la Baltique.
Les drakkars s’affrontent près de Svolder
en ardente bataille. Le ciel s’assombrit,
les éclairs frappent depuis les vaisseaux et les nues,
le dieu Odin envoie ses bourrasques sauvages.
Les Valkyries nagent sur les vagues.

Les Norvégiens se battent avec zèle et courage.
Les Danois de Sven à la Barbe fourchue livrent un rude combat,
mais avec les guerriers de Svithiod ils faiblissent.
Ormen le doré crache du feu.
Que Dieu prenne en pitié ses ennemis !
Des Norvégiens ne plient que devant des Norvégiens.

Mais, voyez ! une tempête vient depuis l’horizon,
et les vagues se déchaînent contre le rivage.
D’autres vaisseaux paraissent.
C’est Erik le jarl norvégien,
qu’Olaf a offensé ; c’est un vassal
dont la vengeance sanglante n’attend pas.

« Roi Olaf Tryggvason, écoute mes paroles,
toi le plus fier guerrier du Nord scandique.
Renonce à ta doctrine étrangère
et la mer devant toi restera ouverte,
le royaume de Norvège restera tien.
Le jarl Erik peut te le promettre. »

« Et toi, écoute, Erik, mon ancien jarl,
tu es certes un païen mais un vassal loyal.
Je ne renoncerai jamais à ma foi.
Je connais bien les manœuvres de Sigrid la Hautaine
mais je n’ai peur de rien au jour de la bataille.
Le roi Olaf n’a pas appris à se rendre. »

Alors les vagues écument à nouveau de sang.
Danois et Suédois, avec un courage renouvelé,
assistés d’Erik avide de guerroyer, s’avancent.
Les petits drakkars sont pris l’un après l’autre.
Les hommes qui n’ont pas été tués
se rassemblent sur Ormen Lange.

À son bord se trouvent à présent
les meilleurs guerriers que la Norvège
ait fait naître depuis les temps immémoriaux.
Le roi Olaf se tient sur le gaillard,
où Einar écartille son arc.
L’ennemi pullule de tous côtés.

Mais Ormen Lange possède une haute coque,
le plus fier vaisseau du Nord scandique
n’est pas si facile à prendre.
La bataille se poursuit, au son des cors,
pourtant ! – qui peut s’opposer aux arrêts du destin ?
Qui peut contrer la prédiction des Nornes ?

Le meilleur arc du Nord tout entier
se brise en éclats dans les mains d’Einar,
et les guerriers de Norvège tombent
en tas glorieux autour de leur roi héroïque.
Vétérans aux cheveux gris et jeunes écuyers,
tous meurent, fièrement, pour lui.

Les cris déchaînés montent jusqu’au ciel :
« Tuez-les, n’en laissez fuir aucun !
Nous sommes montés sur Ormen Lange.
Roi Olaf ! – tous tes hommes sont comptés. »
Olaf s’exclame depuis le château du dragon :
« Les Nornes nous condamnent à mort.

Björn Stallare, viens, toi,
mon frère de lait, suis-moi.
Personne ne posera la main sur le roi de Norvège.
Berceau de mon enfance, ô noble mer !
sois de même la tombe du roi norvégien.
Que l’histoire du roi Olaf s’achève fièrement. » –

Autour du casque royal mille épées sont brandies.
Mais l’ennemi n’est pas digne d’un tel butin.
Depuis le château d’Ormen Lange
le roi Olaf saute dans le gouffre.
Les vagues sanglantes se referment en bouillonnant
autour du héros. Ainsi doit s’en aller un roi !

Et le soleil descend dans la paix du soir,
sourit doucement au-dessus du clapot des vagues,
où les corps flottent au milieu des quilles.
La belle Tyri pleure à chaudes larmes.
Sigrid la Hautaine jubile au son des cors,
car l’heure de la vengeance est venue.

Alors cela mugit autour de la mer Baltique,
la mer puissante déferle contre Svolder,
écoutez le fracas des houles bleues :
chacun peut combattre sur la vague écumante,
mais tomber royalement demande une âme de héros.
Le temps ne peut en effacer le souvenir.

† La version de 1880 comporte une note du poète : « Lekar med handsaxar. Se Olaf Tryggvasons saga. » Une « handsax » est une épée courte et « handsaxalek » un exercice consistant à jongler avec de telles armes (SAOB : « lek (jonglering) med handsaxa »). Selon la note de Wichmann dans le recueil de 1880, la saga d’Olaf Tryggvason dit que le roi pratiquait ce jeu. Le poète semble donc vouloir nous montrer ainsi l’impatience du roi, qui cherche à passer le temps avec des jeux d’adresse mais aussi monte dans les haubans (« på vanten gå kungen kring ») pour, sans doute, mieux voir l’horizon et la terre attendue, et, comme le laisse entendre la strophe suivante, surveiller sa flotte qui navigue en avant-garde.

6 Suédois mangeurs de chevaux : Emprunt à la saga, dans laquelle le chrétien Olaf Tryggvason défie les païens suédois en dénigrant leurs sacrifices rituels de chevaux.

*

Les Aryens (Arierna)

Sur les vastes plaines que baignent les eaux du Jaxartes,
où le fier Oxus suit sa route parmi les vallées,
parmi les roses sauvages des bois couronnés de montagnes,
sous le ciel étoilé d’Iran, étaient les huttes de nos ancêtres.

Tel était le grand berceau de la noble et fière tribu
ayant frayé sa voie royale à travers l’histoire.
Nulle autre dans le monde ne porte un nom si haut,
nulle autre n’ouvrit ainsi ses bras aux dieux.

Depuis le sud ensoleillé, luxuriant, au bord des eaux paisibles du Gange,
jusqu’aux monts et glaces de la Scandie, elle conduisit son fier convoi.
Hauts plateaux d’Iran, rivages de l’Hellade, bords du Tibre, île d’Érin,
forêts de Gaule et de Germanie, l’ont vu marcher, lutter, mourir.

Mais vers le même ciel étoilé qu’au-dessus de leur berceau,
tous les pays du peuple aryen levaient les regards et l’esprit,
vers où le prince de la lumière surgit des ténèbres de la nuit,
et, pour lui, la fière tribu s’inclinait pleine de vénération.

Ils adoptèrent le récit des combats et de la victoire du soleil :
de la lumière dans la nature et la vie en lutte éternelle contre les ténèbres.
Ne doute jamais, même si la nuit obscurcit parfois l’éclat du soleil.
Ormuzd est éternel : il triomphe, il est seul maître à la fin.

Mais les Dieux ont aussi caché une étincelle dans la race terrestre.
Que celui qui la possède lutte avec courage sa vie durant pour le droit de la lumière.
L’étincelle jaillit dans la lutte, la mort est un moment d’obscurité,
l’esprit purifié par les flammes vole avec joie vers le cercle des étoiles.

Ils jurèrent à la lumière fidélité, se nommèrent la race du soleil.
Depuis, ils combattirent fièrement, chacun à sa manière,
et avec la harpe, la plume, le burin, avec la hache, la charrue, le glaive,
se firent le premier des peuples de la terre.

Ce que l’esprit rêve de plus beau, s’exprimant en paroles fleuries,
brilla dans le soleil de l’imagination sur le sol indique.
L’aspiration de la terre à la lumière et à la liberté dans la longue nuit
rayonna des épais brouillards dans le chant profond des Celtes.

Ce que l’esprit humain conçoit de plus excellent et noble
nous sourit chez les Hellènes dans l’éternelle lumière de la jeunesse.
Tout ce qui, grand de puissance et de gloire, réchauffe le cœur sur terre
rayonne dans les sagas germaniques, la mémoire viking, les écrits romains.

Mais en chaque fils des Aryas brillait toujours, éternellement clairs,
la même fière mémoire des origines depuis les jours obscurs de l’enfance,
la même foi en le triomphe du soleil, le même enthousiasme pour le combat de la lumière,
le même regard vers les cieux étoilés, hauts et purs, incommensurables.

C’est pourquoi, fils des Aryas, n’oublie jamais ta race royale !
Fier de ton origine, combats toujours pour le droit de la lumière,
joyeusement, comme tes pères héroïques, premier parmi les peuples ! –
La lutte est une, mais nombreuses les voies qui mènent au palais des étoiles.

*

Thalatta !

Ndt. « La mer ! », thalatta en attique, thalassa en ionique et grec moderne, est le cri poussé par les Dix-Mille sur le Pont-Euxin, lors de la retraite décrite par Xénophon dans L’Anabase.

Il manque un vers, si la dernière strophe doit être comme les autres un quatrain (c’est le premier vers du quatrain qui manque, d’après l’agencement des rimes). Les deux textes en ligne que nous avons pu consulter présentent la même anomalie.

C’est une marche douloureuse sous l’ardent soleil,
mais les Hellènes marchent infatigablement.
Au bord des flots, Xénophon ! commande le repos.
De là les vagues nous porteront aux rives familières.

Le crépuscule s’étend sur la troupe éprouvée
et les étendues sans fin s’enveloppent dans la pénombre.
Mais n’est-ce pas une bande bleue que l’on voit au loin ? –
Ils se pressent, leur espoir aiguisé.

Sur la colline où quelques instants auparavant
le soleil se couchait, ils poussent une exclamation de joie.
Incommensurable, s’étend à leurs yeux la surface de la mer,
avec des flammes mourantes à l’occident.

De dix mille poitrines jaillit un seul cri :
Thalassa ! – Ils jettent leurs casques en l’air,
comme des enfants ces héros courent vers la plage
pour sacrifier à Poséidon, le Dieu longtemps oublié.

(…)
Quand la lutte et les exploits ont fini d’épuiser un homme,
avec quelle joie ne salue-t-il point ses souvenirs d’enfance
montant une dernière fois sur les rivages paternels !

*

La tombe d’Alaric (Alariks grav)

Dans la nuit sans étoiles, la lune
brille éclatée sur les ondes du Bussento.
Parmi des ruines splendides
s’avance un morne convoi.

De blonds guerriers du Nord,
hommes massifs de la race des Goths
maîtresse aujourd’hui de la terre romaine,
forment le cortège funèbre de leur roi.

Le mausolée luit au clair de lune,
fièrement, sur le lit détourné des eaux ;
c’est là, aux heures silencieuses de la nuit,
qu’Alaric est descendu, dans la pompe du triomphe.

Aucun flambeau n’est allumé,
on n’entend aucun bruit, nul chant ne retentit.
La complainte des Goths est silencieuse,
en même temps qu’immense.

Bientôt les flots sombres du Bussento
coulent au-dessus de la tombe à nouveau.
Des lamentations se répandent dans la nuit,
des cris d’agonie, mais ce sont ceux des prisonniers.

Jamais l’esclave romain ne dira
où il a creusé la tombe du héros.
Que cette sainte sépulture reste ignorée. –
Les exploits sont connus de tous.

*

Le templier (Tempelherren)

Le templier avance seul sur son cheval
à travers les sables de Palestine.
Nulles palmes n’ombragent sa route
pour le protéger du soleil de plomb.
Loin des bords verdoyants du Rhône,
loin de la paix des vallées de son enfance,
ses jours s’écoulent en prière et sentinelle,
dans le renoncement et les batailles.

Mais quand le soleil se couche sur Sion,
que le crépuscule par monts et vaux s’étend
et que dans la nuit silencieuse s’allume
aux salles bleues l’armée des étoiles,
il regarde, consolé, serein et calme,
vers l’espace infini,
et aux yeux de son âme paraît
un monde que ne couvre aucune ombre.

Voilées sont les heures du jour,
même quand le soleil rougeoie.
De sombres souvenirs sont refoulés en vain
par ton fier courage de chevalier ;
mais aux heures silencieuses de la nuit,
un monde transfiguré te sourit,
cherche là-haut seulement la rédemption,
le but de ton pèlerinage !

*

Elias Lönnrot

Ndt. Pour quelques éléments sur Elias Lönnrot, le compilateur du Kalevala, voyez notre introduction aux traductions de poèmes de K. A. Tavaststjerna (lien en introduction du présent billet).

Pour un livre d’hommages à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de sa naissance, le 9 avril 1882.

Loin dans les forêts de sapins de la Finlande,
grive solitaire, tristement chantait
son simple chant, qui mourait inconnu
parmi les branches cachées,
un peuple pauvre, mais pieux,
qui bâtit là sa cabane, sa petite maison
sur une presqu’île boisée où les vagues des lacs
se rompaient sur les pierres des rives.

Sa maison était certes petite et pauvre,
loin du bruit des grandes routes,
mais une beauté riche et chaleureuse
dans ces cœurs simples était cachée :
comme le chant de la grive dans les bois,
oubliée, inconnue, elle mourait pourtant.
Le monde n’avait aucune idée
à quel point le cœur finlandais bat avec chaleur.

Car c’est au fond de ces paisibles solitudes,
au bord des lacs, sur la lande de bruyère,
que la muse de Suomi était allée vivre seule
il y a longtemps, longtemps.
Pour les sapins seulement, et les eaux du lac,
elle s’asseyait et chantait tristement
ce qu’il y avait de plus noble en son cœur,
les luttes de ses pensées et de ses sentiments.

Mais l’attente fervente est à la fin récompensée.
Nourri de cette beauté dans le bruit du peuple,
un homme au bras de héros se leva
et lui dégagea le chemin.
Il la libéra de son enfermement
et, avec un port de reine, à son bras
elle se manifesta en légendes et chants,
se révélant au peuple.

Et fraîche et douce et merveilleuse,
elle chanta d’une voix claire et profonde
son chant évoquant les temps anciens,
les combats du peuple Kaleva.
Et sincère et chaleureuse et douce,
elle chanta les jeux plaisants du cœur,
ses joies débordantes, ses tristes trahisons,
et comme le cœur s’éjouit et souffre.

Elle chanta la paix des solitudes,
de ceux qui y vivent avec une foi virile,
les pensées de leurs esprits,
les sentiments de leurs cœurs ;
leur amour pour leur pauvre pays,
pour ses forêts, ses montagnes et ses lacs,
le décrivit avec des paroles de feu,
les plus vives couleurs du cœur.

Alors, bien des fois, en admiration,
pour écouter son chant timide et suave,
l’harmonie de ses notes profondes,
le peuple devant elle s’arrêtait.
La jeune fille oubliée des forêts de Finlande
est à présent louée, reconnue,
depuis que le voile a été levé
sur ses beaux regards, son front de reine.

Nous, fils aussi des rives de la Finlande
où la mer vient déferler fièrement,
nous lui avons tendu chaleureusement la main,
elle est devenue notre sœur.
Dans la nuit des profondes forêts,
elle fut longtemps inconnue de nous,
mais elle nous a fortifiés, réjouis
avec des paroles chaudes et profondes.

Et maintenant, alors qu’en habit de fête
elle célèbre ses noces avec celui
qui le premier ôta le voile et découvrit
les traits princiers de sa beauté,
nous vouons, la joie au cœur,
le même amour, le même respect enthousiaste
au valeureux guerrier qui, la prenant par le bras,
la conduisit à la victoire.

Salut, voyant aux cheveux argentés !
en ta quatre-vingtième année,
quand toute la Finlande rend hommage
au combat de ta vie.
Tu as suivi ta carrière avec honneur,
tu as été le champion de ton peuple
et travaillé pour son avenir,
pour la charge qui t’était confiée.

Le monde connaît à présent ton nom,
mais en outre, toi, virilement exempt de vanité,
nourri dans la simplicité et l’innocence,
tu sais porter ta gloire.
Le cœur exempt de flammes amères,
tu sus toujours prêter ton esprit et ta main
à tout fils honorable de ce pays.
Oh ! que ton enseignement nous galvanise !

Oui, puisse, aux heures de division et de luttes,
sa figure de voyant, haute et claire,
nous exhorter aux nobles entreprises
avec un esprit paisible et courageux.
Alors, les années passant,
aussi haut que soit loué Elias Lönnrot
parmi nous, c’est ainsi
que sa mémoire sera le mieux honorée.

Au gré de la brise du matin : La poésie de Karl August Tavaststjerna

Karl August Tavaststjerna (1860-1898) (le nom se prononce tavast-chêrna) est un écrivain finlandais de langue suédoise. Il vécut et mourut à l’époque du Grand-Duché (1809-1917), quand la Finlande était une province autonome de l’Empire russe. Quelques mots d’histoire en introduction permettront de contextualiser certaines de nos traductions ci-dessous.

Avant le Grand-Duché, la Finlande était suédoise depuis les 12e-13e siècles : ce sont les « Croisades suédoises » qui rattachèrent ce territoire à la Couronne de Suède, sous Éric le Saint puis Birger Jarl. La Finlande fut ainsi pendant quelques six cents ans une partie intégrante de la Suède, qui perdit avec elle, en 1809, près de la moitié de son territoire. (La Suède possédait encore, à l’époque, des territoires en Poméranie, qui furent cédés peu après, en 1814, à la Prusse, après avoir contrôlé un territoire englobant en outre des parties des actuels États baltes et de l’actuelle Norvège.)

La langue autochtone, le finnois, était parlé par la majorité de la population dans la vie quotidienne mais n’avait aucun statut officiel jusqu’au dix-neuvième siècle. L’élite était suédoise et suédophone. Quand la Finlande fut cédée à l’Empire de Russie, le tsar s’engagea à en respecter les coutumes et institutions. Le statu quo fut tout de même conduit à évoluer, notamment avec un « manifeste » du tsar de 1863 établissant le finnois sur un pied d’égalité avec le suédois. C’est en effet à l’époque du Grand-Duché qu’une revendication culturelle finnoise commença véritablement de voir le jour : à ses promoteurs, les « fennomans » (ou fennomanes), appuyés par le tsar, s’opposèrent les tenants du statut quo linguistique, les « svécomans » (ou svécomanes). Il convient cependant de souligner l’action décisive d’intellectuels d’origine suédoise dans le mouvement fennoman lui-même : par exemple, la publication du Kalevala, l’épopée finnoise, en 1835, est due au philologue d’origine suédoise Elias Lönnrot.

Parallèlement, à la fin du dix-neuvième siècle, la Russie commença de remettre en cause l’autonomie du Grand-Duché. Le poète Tavaststjerna, mort en 1898 à trente-sept ans, ne connut que les prémisses de cette évolution. La première vague concrète de russification (1899-1906), sous le gouverneur Bobrikov chargé de cette politique (avec notamment la suppression en 1899 du pouvoir législatif exclusif de la Diète finlandaise dans le Grand-Duché), fut interrompue à la suite des événements de 1905 en Russie, avant de donner lieu à une seconde vague, de 1908 à 1917, c’est-à-dire jusqu’à l’indépendance de la Finlande, que cette dernière a conservée jusqu’à nos jours, malgré la tentative d’invasion soviétique en 1939.

Tavaststjerna, qui était d’une famille noble d’origine suédoise, se situe politiquement dans le nationalisme finlandais. Face aux inquiétudes que donnaient les évolutions de la politique tsariste dans le Grand-Duché à partir de 1890, une partie considérable de l’intelligentsia ressentit la nécessité d’affirmer l’existence d’une nation finlandaise, forcément bilingue.

Un autre fait historique important pour l’œuvre de Tavaststjerna est celui des grandes famines qui touchèrent au dix-neuvième siècle la Suède (1867-1869) et la Finlande (1866-1868) et déclenchèrent une émigration de masse en Amérique. Ces deux famines furent sévères, mais celle de Finlande, dont on estime qu’elle causa directement la mort de près d’un dixième de la population, bien plus encore que celle de Suède. L’apport scandinave aux États-Unis d’Amérique à la suite de l’émigration atlantique est un fait important de l’histoire américaine (voyez notre étude « Scandinavian America: A Chronology », ici, ainsi que nos traductions de poésie suédo-américaine : le second billet ici). Le roman Hårda tider (Temps difficiles) de Tavaststjerna, publié en 1891 et qui passe pour le premier représentant d’une littérature « réaliste » en Finlande, se situe à l’époque de la grande famine. Sa poésie également présente une dimension « réaliste » ; certains y voient en outre des influences fin-de-siècle. Elle est en vers suédois classiques.

Les présentes traductions sont tirées de trois recueils du poète.

Portrait de K. A. Tavaststjerna par Akseli Gallen-Kallela (célèbre peintre du Kalevala), 1890.

.

Au gré de la brise du matin
(För morgonbris, 1883)

.

Au gré de la brise du matin (För morgonbris!)

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui fait se balancer le mât.

C’est ainsi que je naviguais dans ma jeunesse ;
la brise chantait dans le gréement,
le nuage versait une larme mélancolique
mais moi je souriais.

Le sifflement de la brise m’inspirait courage,
le courage d’agir et de vivre,
et quand les nuages quittaient le ciel
je n’avais pas besoin de réduire la voilure.

Viens et suis-moi si tu veux,
à travers le golfe suis-moi,
mène contre le vent la lutte que je mène,
et vois le monde comme je le vois !

Si tu as du cœur, si tu as du courage,
c’est merveilleux de défier les éléments,
c’est beau de sentir son jeune sang
couler dans ses veines, sans faire semblant !

Beau d’évoluer parmi les écueils et hauts-fonds,
de tracer son cap à vue,
beau quand la vague à crête d’écume
veut mugir par-dessus la proue !

Le soleil parmi les nuages
annonçant la pluie
et le petit coup de vent chantant
qui rend le mât dangereux.

*

Intérieur de bateau à vapeur (Ångbåtsinteriör)

La nuit est tombée sur le pont du vapeur,
comme dans les cabines et salons.
Seul le bruit sourd des pistons
trouble le silence. Contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

Au salon, une lampe solitaire
éclaire des coussins de velours,
et le rayon jailli de l’applique murale,
effleurant les portières,
descend sur le tapis devant la cabine,
foulé de petits pieds.

Une main vient d’ouvrir la porte,
deux grands yeux baignés de larmes
ont scruté la cloison dorée,
comme s’ils s’attendaient
à trouver un étrange réconfort
dans l’ombre mystérieuse qui s’y dépose.

Mais l’ombre n’a pas de réconfort à donner,
et sur le tapis de toile cirée
la jeune femme s’avance, ouvrant
grand la porte, – et la laissant ainsi.
Elle veut monter prendre l’air
pour chasser sa tristesse.

C’est la nuit sur le pont du vapeur,
une nuit humide dans un brouillard froid,
les bateaux du port, tels des ombres nagent
alentour. Comme avant, contre le bastingage
appuyé, le pilote en ciré
donne le cap.

Les lanternes du port envoient, pâles,
des adieux par-dessus les vagues,
les vents du pays natal, dans le gréement
poussent des soupirs, étrangement faibles,
et dans le sillage du bateau
jouent des rayons mats.

*

Bal (Bal)

Les flammes ténues par milliers
répandaient leur sombre clarté à travers le verre cannelé,
une guirlande pendait en vagues luxuriantes
et les parfums montaient des vases de Sèvres.

L’estrade ornée de bouquets parlait
la langue des fleurs à la foule charmée,
et tout le monde trouvait la fête réussie,
le décor magnifique.

La danse offrait ses plaisirs capiteux,
les bijoux étincelaient sur les gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

Bien que le regard fervent appuyât le flirt,
que le geste fébrile montrât de la tendresse,
on se sentait au fond de soi glacé
et les réponses étaient distraites.

Mais dans un coin de la grande salle,
à l’écart se reposait un couple,
à moitié caché par le piédestal
qui brisait d’ombre le flot de la lumière du gaz.

Les joues encore colorées par la danse,
le sein palpitant, les yeux brillants,
elle laissait sa tête reposer dans sa main ;
et ce qu’elle ressentait, il le ressentait aussi.

Mais dans l’air flottait une tristesse
pesant sur la poitrine du jeune homme,
c’était un souffle de l’atmosphère du bal
qui faisait du printemps un froid automne.

Les mots tendres qui tremblaient sur les lèvres
durent y rester, non prononcés ;
et quand ils se regardèrent dans les yeux,
chacun vit une gêne muette.

Un souffle, que tous deux pourtant fuyaient, de frivolité,
de vains faux-semblants, les saisit en même temps,
et c’est pourquoi leurs yeux discernèrent mal
le printemps au fond d’eux.

Et c’est pourquoi, dans le silence, la main restait
si froide dans celle qu’elle avait pressée,
et pourquoi le soupir trahit
ce que le regard ne laissait que soupçonner.

Mais sur le parquet, au rythme joyeux de la musique,
la frivolité virevoltait, avec exclamations, plaisanteries,
après que les forces timides de la jeunesse
se furent retirées de la salle bruyante.

Et il y avait de la jeunesse et du plaisir,
des bras nus et des gorges blanches,
et les sourires las de la sagesse mondaine
s’échangeaient aux accords des valses de Strauss.

*

Seule (Ensam)

Stridence des lourds wagons de train,
cris et saluts et hochements de tête,
porteurs et confusion de bagages,
hâte fébrile, regards froids.

Emportée par le courant,
une jeune femme seule, à moitié stupéfaite,
cherche inutilement à dissimuler son anxiété,
personne ne la reconnaîtra.

Ses regards vont et viennent,
en appellent en silence à ses voisins,
son baluchon est plein d’angoisse,
elle s’arrête dans un coin, désemparée.

Le courant la reprend, elle suit
le sombre flot humain,
jusqu’à ce que la nuit d’hiver
la recouvre – avec tout le reste.

*

Héritage (Arvedel)

Elles avaient marché d’un pas égal,
ces deux dizaines d’années
qui me virent devenir jockey
dans le sport plaisant de la vie.

Dieu bénisse la mémoire de mes parents,
qui, dans leur belle espérance pour moi,
cherchèrent à parer de fleurs
le chemin qu’ils m’avaient tracé.

J’allais pouvoir faire le bien
qu’il ne leur fut possible de faire,
j’allais atteindre à la félicité
qu’aucun de nos pères n’avait atteinte.

Mais le temps vint, et m’avertit,
et la vie perdit de son lustre ;
j’allais à mon tour, jusqu’à la tombe,
suivre la commune marche du monde.

J’allais frayer ma propre voie
malgré tout ce qu’ils avaient fait,
j’allais poser les mêmes questions
qu’ils avaient déjà posées.

Et j’allais recevoir les mêmes réponses
qu’ils avaient déjà reçues,
et enseigner à la génération suivante
à atteindre ce que je n’atteignis pas.

Ils devraient faire le bien
que moi-même je ne pus faire,
ils devraient trouver le bonheur
qu’aucun de nos pères n’a trouvé !

*

Mon églantine (Min vildros)

Elle n’a pas grandi en pot,
n’a pas ouvert son premier bourgeon
pour être acclamée, admirée,
et dépouillée à la fin de sa beauté.

Elle ne tolère pas de tuteur, elle pousse libre ;
que d’autres soient attachées à un bâton,
que d’autres, faibles, maladives,
tirent leur force vitale d’un… pot !

Sa tige ne rompt point
à la première brise franche et rude,
elle n’est pas fragile, mais elle plie
et montre ainsi sa force.

Elle fleurit joyeusement à l’air libre,
au soleil et sous la pluie, le jour et la nuit,
elle s’épanouit vers la lumière
mais reste dans la terre enracinée.

Elle a un parfum qui ne s’envole pas,
une teinte pourpre, si fugace soit-elle,
et dans sa splendide corolle
se trouve la plus belle leçon du Créateur.

Ennoblie, dans sa sève monte
la force cachée de la terre en bas,
et rencontre le rayon qui la colore
en baisant le calice plein de rosée.

*

Le cristal de glace (Iskristallen)

Crépuscule incolore, le jour de décembre tirait à sa fin,
le son des cloches de midi venait de se dissiper
quand le pâle soleil descendit derrière la forêt givrée,
emportant l’étincellement de cette journée d’hiver.

Pâle comme les congères, un peu de lumière restait ;
pauvre en nuances, ce n’était que le fantôme
de l’éclat qui, les jours passés, donnait au soir ses rayons
et sa couleur de pourpre à la danse d’été des vagues.

Sous les arbres au riche habit de givre,
je vis comment le soleil venait d’éteindre son flambeau ;
plus aucun rayon ne jouait sur la neige,
dont la robe ne recevait plus de couleurs du crépuscule.

C’est pourquoi je posai cette question silencieuse :
N’as-tu, soleil, plus aucun reflet de couleur chaude
pour les froides journées, quand la beauté s’épuise ?
la pourpre sur les vagues était-elle empruntée ?

D’une branche, alors, un cristal de glace tomba,
et dans cette chute la pâleur du crépuscule fut vaincue,
en mille tons subtils de couleurs
ce petit cristal apportait la réponse du crépuscule.

*

Bourdonnement de mouches (Flugsurr)

Nous nous élançons comme des mouches contre les fenêtres,
et nous avons tous des ailes, aucun de nous n’en est privé.

Nous bourdonnons, rampons, prenons notre élan, et tombons,
et nous recommençons, car il nous faut sortir.

Nous sommes dans la maison ; dehors, contre le mur d’enceinte,
le vent souffle, et c’est la nature !

Alors nous nous élançons à nouveau contre les fenêtres,
le verre finira bien par se briser – oui, c’est certain !

À l’intérieur, dans la salle, banquètent sur la table
les autres mouches, en fait la plupart des mouches.

Elles se goinfrent de dessert, se noient dans les verres,
souillent la nappe et perpétuent la race.

Elles se rassemblent joyeusement autour de la saucière,
nous volons contre les carreaux et maigrissons à force de bourdonner.

Nous vivons pour la lumière du soleil, mourons sans elle,
et nous volons en vols frénétiques contre les carreaux – les carreaux !

.

Nouveaux Poèmes
(Nya vers, 1885)

.

Ndt. Le recueil est composé de trois nouvelles en vers. Ces nouvelles sont découpées en poèmes, chacun développant son propre élément de l’histoire, mais, compte tenu du fait que les poèmes sont à proprement parler les parties d’un tout où se situe la véritable unité, il ne nous a pas semblé pertinent d’opérer des coupes. Nous ne traduisons donc ici que le premier poème de la première nouvelle, pour donner une idée du genre de poésie, narrative et « réaliste », qu’il comporte.

.

En Suisse (I Schweiz)

Et l’hiver suivit son cours habituel
dans la pension pour jeunes filles,
bien qu’il parût souvent interminable
aux pensionnaires qui s’y trouvaient cloîtrées.

On s’efforçait de donner la dernière main
aux études de cette jeune fille de dix-sept ans
qui devait bientôt retourner dans son pays,
bien qu’il eût resté beaucoup à faire.

C’était une tâche difficile
d’en faire une femme accomplie,
car l’enfant triomphait toujours, à la fin,
de chacune de ses enseignantes.

À l’approche du printemps grandit le mal du pays,
de sa maison et de ses obligations ;
elle en avait eu tôt la nostalgie
parmi divers petits conflits.

Les choses seraient différentes, dehors,
quand elle retournerait chez elle ;
c’est comme si désormais elle allait
éprouver la véritable force de la vie.

Elle serait bonne, heureuse,
aiderait en tout sa mère !
Et ses pensées la ramenaient chez elle,
par-delà les montagnes et les fleuves.

Elle a oublié son devoir de français,
et comment le terminer ?
l’encrier renversé a vidé
son contenu sur le cahier.

Mais la jeune fille n’a rien remarqué,
elle se laisse enchanter par l’avenir
ne jette que de temps à autre autour d’elle
le regard enfantin de ses grands yeux clairs.

Elle reste là des heures,
presque incapable de penser à présent,
et le crépuscule s’étend sur la vallée,
mais la cime des montagnes continue de luire.

.

Poèmes en attendant
(Dikter i väntan, 1890)

.

Un hommage (En hyllning)

C’est un jour de mai froid, à Helsingfors1,
les arbres nus attendent sur l’esplanade,
avec la croix de l’église aucun rayon ne joue,
et la parade militaire arpente la place.

Parmi le cliquetis des armes, les notes des cuivres,
les bataillons gris, odorants, défilent,
tournent aux rudes cris de commandement ;
la rue est secouée par les coups de canon.

La foule rassemblée reste muette d’admiration,
gardée avec zèle par la police municipale ;
de temps à autre un passant jette un coup d’œil tiède
sur cette pompe militaire et s’éloigne.

Tandis que le soir tombe, dans une rue latérale
attend, mutique, une autre foule.
Les forces de l’ordre elles-mêmes n’y voient
la moindre trace de danger.

Des regards sérieux se lèvent
vers une rangée de fenêtres sur la façade grise,
tandis que les étudiants marchent en ordre serré
parmi la foule qui lui fait place.

Le maître de chant lève doucement sa baguette,
l’hymne de Suomi2 est entonné par une centaine de voix ;
en ce chant, l’ancien passé du pays parle gravement
d’un peuple qui souffre, endure et succombe.

Comme un écho joyeux du pays de l’espoir,
neuf hourras résonnent en conclusion.
M. le sénateur ouvre lui-même
sa double fenêtre à la fraîcheur du printemps.

Il remercie la jeunesse par un discours,
avec une telle gravité que même le censeur s’incline ;
à son front, puissant et légèrement dégarni,
le froid du printemps joue sur les boucles clairsemées.

Il est celui qui vient, ce jour, de démissionner,
Mechelin3, professeur et homme d’avenir,
celui qui parle virilement, comme il le doit,
le langage du cœur national à son puissant voisin.

Ces accords finlandais, ce chant de Savonie né
à la frontière, où le combat était l’hôte de chaque jour,
sont suivis de près par le cri « Eläköön4 ! », qui suscitait
hier encore la division et les protestations.

Les deux langues à présent vont main dans la main,
tandis que les chapeaux de cent têtes sont levés
pour un « Notre pays » partagé, uni, vibrant,
et un dernier vivat pour notre professeur !

1 Helsingfors : Le nom suédois d’Helsinki.

2 L’hymne de Suomi : Suomis sång, chant patriotique finlandais sur une musique de Fredrik Pacius et les paroles en suédois d’Emil von Qvanten. Plus loin, à l’avant-dernier vers du poème, « Notre pays », Vårt land, est le chant composé par le même Pacius sur des vers tirés d’un poème de Johan Ludvig Runeberg, adopté en 1867 comme hymne national, en suédois et en traduction finnoise (Maamme).

3 Mechelin : Leo Mechelin (1839-1914), entrepreneur, fondateur en 1871 de Nokia comme producteur de pâte à papier, et homme d’État finlandais. Il démissionna en 1890 de son poste de sénateur. Les campagnes hostiles envers l’autonomie de la Finlande s’étaient multipliées en Russie, le « puissant voisin », dans les années 1880. En 1890, le « manifeste postal » impérial édictait le rattachement, par un acte administratif, du service postal finlandais à la direction du service russe. Mechelin considérait à juste titre que cela enfreignait les prérogatives constitutionnelles de la Finlande. C’était le premier acte d’une campagne de russification qui allait, comme nous l’avons dit en introduction, se déployer pleinement à partir de 1899.

4 Eläköön : « Hourra » ou « Vivat » en finnois.

*

Encore un prologue (Också en prolog)

Ndt. Ce poème est « encore un prologue » car il évoque le premier pavillon finlandais de l’histoire dans une exposition universelle, en l’occurrence l’Exposition universelle de Paris en 1889 à l’occasion du centenaire de la Révolution française. Le pavillon finlandais est le « prologue » à la reconnaissance d’une véritable nation finlandaise sur la scène internationale. C’est aussi le sens, à peine voilé, d’« en attendant » dans le titre du recueil, Poèmes en attendant : en attendant l’indépendance. C’est dire que le poète était à ce moment, avec d’autres, dans une attitude de confrontation avec la Russie, dont les projets d’absorption pure et simple de la Finlande, projets qui n’allaient pas tarder à être mis à exécution, n’étaient déjà plus douteux.

Au jardin zoologique de Paris,
où le public peut admirer et applaudir
l’éléphant et le gnou ainsi qu’au paradis,
où l’on peut voir pour un prix modique le lion et le tigre
se promener et rugir comme dans la forêt,
parmi d’autres bêtes sauvages on trouve
une brave famille de Lapons.
Vêtus de peau de renne de la tête aux pieds,
avec leurs skis, leur hutte et leurs enfants,
c’est un appas excellent
auquel les Parisiens mordent bien.

Je me souviens d’un compatriote, un Finlandais,
qui fit l’école des beaux-arts à Paris.
Il était finnois jusqu’au bout des ongles,
sûr de soi, calme et plutôt lent, les yeux clairs.
Une bande de joyeux camarades
qui aimaient se moquer de lui
le convainquirent de venir dans le costume polaire
que l’on porte traditionnellement à Kola.
Mais le peintre trouvait trop impertinent
que les Français lui disent librement :
« Ne devrais-tu pas porter un anneau dans le nez ?
Tu as oublié ton pays et ton peuple finlandais
en devenant français pendant ton séjour.
Tu nous dois une entrée gratuite au zoo,
pour que nous allions te voir parmi tes compatriotes.
Tu es un snob qui cherche à ressembler aux Français ! »

Bien que ce fût une plaisanterie plus qu’à moitié,
il ne s’y trouvait pas moins quelque chose de sérieux :
les Français distinguent à peine
un Finlandais d’un Samoyède.
Dans leur cité sur la Seine, ils ont monté
d’immenses salles d’exposition
pour tout ce que nos temps peuvent produire,
et sous les énormes voûtes d’acier
ils ont convoqué la culture.
Là, les progrès de l’Amérique
mettent au défi la vieille Europe,
là le Japon et l’Inde apportent chacun du leur
dans cette arène pacifique.
Il y a cent ans ce sol
a chèrement été payé du sang de la liberté,
et les moissons ont poussé car la terre était forte,
et les fruits seront bons.

Dans cette parade mondiale de la culture,
la Finlande a pour la première fois
dans le cercle fier des nations
pris sa place. Dans chaque ville,
chaque foyer, les gens se sont unis avec joie
pour tenir les fantômes à distance.

Le pavillon finlandais a dressé
ses pignons et poutres de sapin
aux lieux où la tour Eiffel touche le ciel,
où l’idée de l’avenir est conservée,
où se tient le service du temple de la liberté.
Et même si beaucoup prophétisent
des calamités, notre pays a conquis sa place
dans l’histoire de la culture
et jeté une passerelle vers l’avenir.

Nous avons affirmé notre droit à hisser notre drapeau
parmi les peuples, pour la paix des peuples,
dans l’immense travail commun,
car la lande de pins et la maigre bruyère de Finlande
n’ont pas fait du Finlandais un Samoyède
et le seigle est aussi bon que le blé5 !

5 Le seigle est aussi bon que le blé : En lisant nos billets de traduction de poésie suédoise, on verra que le seigle y est la céréale la plus présente. Les pays nordiques n’ont pas un climat favorable au blé, dont la culture est en revanche privilégiée depuis longtemps dans les zones plus tempérées. Aujourd’hui, avec les progrès de l’agronomie, les pays nordiques produisent davantage de blé. À l’époque où Tavaststjerna écrivait son poème, le pain de blé, ou pain blanc, était une rareté en Finlande. Le pain blanc était considéré comme supérieur dans toute l’Europe, en raison de son raffinage, plus facile qu’avec le seigle : c’est le sens de l’expression française « avoir fini de manger son pain noir ». L’ironie est qu’en termes de valeur nutritionnelle nous savons aujourd’hui que le pain noir est supérieur. Mais valeur nutritionnelle et valeur culinaire sont deux choses différentes…

Le vers précédent, affirmant que les Finlandais ne sont pas des Samoyèdes, ainsi qu’un autre vers plus haut, selon lequel les Français ne font pas la différence, impliquent de savoir que, selon l’anthropologie de l’époque, Lapons et Samoyèdes de Sibérie appartiennent à une même famille ethnographique. Cette famille inclut en outre les Finnois (touraniens brachycéphales) selon quelques-uns. Matthias Alexander Castrén, traducteur du Kalevala en suédois en 1841, détermina la parenté linguistique des langues finno-ougriennes et samoyèdes.

*

Escale (Transitofart)

Ndt. Évocation de l’émigration finlandaise vers les États-Unis d’Amérique, qui se faisait via Stockholm.

Givre et crépuscule hivernal sur la ville de Stockholm,
à Södermalm les lumières s’allument, brillent en rangs ;
plus bas, le quai baigne dans le blanc de l’éclairage électrique,
tandis que le courant de l’écluse empêche les eaux du Mälar de geler.

L’obscurité plane au-dessus du port, noire de charbon, en contraste
avec le givre suspendu au gréement des bateaux à l’hivernage,
tandis que les lampadaires de Blasieholmen poudroient, comme infiniment loin,
et que sur le pont Skeppsbron des douaniers plaisantent pour passer le temps.

Des vagues noires, agitées, bercent les lumières de la rive
flottant sur leur clapot comme des flaques de pétrole,
mais une petite lanterne de bateau trace son propre sillage
dans l’obscurité, où l’on entend le bruit sourd des pistons.

Une carène de navire émerge, blanche de givre,
exhalant des nuages de vapeur, presque cachée à la vue.
Le gréement argenté brille d’innombrables cristaux de glace
quand l’éclat fantomal des lanternes électriques éclaire cette splendeur.

C’est le vapeur d’hiver de Finlande ! Migrants, courrier… !
Paysans finlandais passant à la douane : habits de vadmal, provisions !
Naguère, une Finlande différente envoyait ses fils
à la vieille mère patrie pour qu’ils échappent à la misère de leur sol.

L’agent d’émigration rassemble des hommes aux épaules robustes
aussi nombreux que ceux que levaient jadis les rois, –
sauf que la tunique galonnée ne remplace plus l’habit de vadmal
et que les paysans n’ont plus à remercier pour la grâce royale.

Ils vont en longues files, noueux et trapus,
leurs casquettes en peau de chien rejetées vers l’arrière, le visage calme ;
leurs affaires ne pèsent guère, les portefeuilles sont cousus contre la poitrine,
ils sont bien décidés à aller de l’avant, à ne pas céder devant l’adversité !

Quelques enfants et femmes suivent cette foule grise.
Une famille entière est sur le départ ;
même la grand-mère, à soixante ans passés, partage le sort des siens,
avec son chat sous le bras, – la minette devait-elle rester seule ?

Les cloches du matin de Noël sonnent au-dessus de la glace natale,
et l’on discerne les lumières des églises à travers la brume ;
la ferme est abandonnée, la cendre a froidi dans l’âtre,
père et mère, enfants, grand-mère sont en route pour l’Amérique !

Ô mon pauvre pays, qui cuis le pain de la fatigue, dur comme la pierre,
ne t’attriste pas de perdre ainsi tes meilleurs soutiens !
Tu as sacrifié tes fils avant, pour la nation,
– sacrifie-les avec double patience quand c’est pour l’humanité !

*

Social (Socialt)

C’était à Copenhague, un soir comme les autres,
lumière du gaz, brouillard, dégel sempiternel ;
je flânais sans but,
l’esprit vide, les pensées engourdies.
Dans Vesterbro, les cafés dansants signalent leur présence
par des becs de gaz, flamboyants et transparents,
et devant l’entrée la joie se donne libre cours…
Je n’éprouvais aucune envie d’en ramasser les miettes.

Un peuple famélique, qu’il faut amuser, amuser,
pour qu’il oublie les clameurs de la presse de gauche.
Un banc de chapeaux, parapluies et boas. –
Au bras de la jeune fille toujours un lourdaud,
à la moue dédaigneuse pour le potin du jour,
et l’œil brillant d’assurance.

À travers les portes, on saisit au passage
un bout du french-cancan le plus en vogue.

Brr ! c’était sinistre ! Avec quelle frénésie les pauvres
cherchent à oublier leur misère dans l’ivresse des sens !
Dans les bureaux du journal en face, on écrit
pour demander de la lumière pour le peuple – plus de lumière !
Mais le peuple entend la lumière littéralement :
comme des mouches qui s’y collent la nuit,
se brûlent les ailes aux becs de gaz,
et la presse écrit, sans optimisme.

Où la foule est le plus dense près de l’établissement,
une rangée de voitures attend.
Une dame, qui dans le temps ouvrait ici le bal,
décrit de grands cercles autour des portes d’entrée,
et sur les pierres glissantes et la saleté de la rue
la lumière électrique est aveuglante.
– C’étaient des allées et venues incessantes pour téter
le plaisir à ses mamelles chaudes.

Je ne sais pourquoi mon humeur devint philosophique,
alors qu’habituellement je hurle avec les loups
et me sens bien en banc avec le menu fretin,
jouissant de cette manière de la vie et du moment.
À présent cela me semblait une dérision, tout était
si cyniquement grossier et dénué de la grâce
que je prête si facilement aux choses ordinaires de la vie.
– Je fus brutalement tiré de ma bonhommie.

J’éprouvai le besoin qu’on mît fin à ces rires
par le retentissement aigu d’une sirène d’alarme,
le besoin de les voir soudain pâlir, ces chasseurs de plaisirs,
le danger arrachant d’un coup leurs œillères,
et de les voir crier de désespoir et se piétiner
en s’élançant dehors, pour y recevoir des volées de fusils !
et puis de voir l’homme qui puisse les rassembler,
qui les comprenne et soit compris d’eux.

Pures imaginations ! Les gendarmes en bleu du Danemark
comme des bergers conduisent le peuple en troupeau vers son lit,
et le champion du peuple est peut-être encore
simple farmer du libre Illinois dans l’Ouest lointain.
Et le parquet saturé du local de danse
peut s’ébranler encore longtemps au rythme de la polka,
et toute tentative de cri d’alarme n’est qu’une convulsion ridicule,
car la foi comme les volontés fortes manquent.

–

J’allai chez une connaissance, un forçat de la poésie
ayant sué sang et eau pour s’avancer dans les rangs de la presse libre.
Il envisageait un changement, devenir homme de loi
pour rendre la justice selon les usages du temps.
Il me reçut en bâillant, mais poliment,
et m’écouta ; quand j’eus fini de parler,
il dit beaucoup de choses vraies au sujet du peuple :
« Ah ! laisse-le mûrir, il est encore vert !

C’est le devoir de chacun de se résigner,
de nos jours. Qui n’a pas eu dans sa vie un moment
où son cœur voulait s’enfler
car il croyait à sa propre force ?
Rappelle-toi nos années d’attente comiquement tendue,
vestiges des jours du romantisme !
Mais la vie s’est avérée être ce qu’elle a toujours été,
une rente indigente sur notre chair et notre sang. »

*

Viens ! (Kom!)

Viens, incline ta tête contre la mienne,
et je caresserai doucement ta joue,
la verrai alterner le rouge et le blanc,
et sentirai ton sein se soulever doucement
de l’émotion qu’il enserre !

Chaque désir informe qui pour moi
resta longtemps obscur et fantastique,
a pris ta forme de chair et de sang,
avec ta peau chaude, élastique.
Bénissons donc l’heureux moment
où nos regards se croisèrent
et tends-moi ta belle bouche insolente,
par un baiser rends mon être frais et sain
et possède moi tout entier, jusqu’au fond du cœur !
– Nous trouverons une autre fois
comment conduire notre bonheur !

*

Réticence (Reservation)

Tu te donnerais bien, chaleureusement, pleinement,
de tout ton cœur et toute ta pensée
– on dit pourtant que tu as un défaut :
une réserve au plus profond de toi !

Et c’est la vérité, mon amie ! Tu ne parviens pas
à déchiffrer l’énigme de ton être,
car si ne coule pas le nectar de l’amour,
si ne soufflent pas de douces brises,
il ne sert à rien de donner libre cours
à tes facultés d’entendement.
– Tu te fais un cœur de ta raison,
mais il ne peut verser de larmes.