Journal onirique 8

Période avril-mai 2020. Suite et fin de mon journal onirique de confinement. (Je commence après ce billet mon journal onirique de déconfinement.)

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Dans un avion au départ de Paris et à destination d’Addis-Abeba en Éthiopie, le personnel de bord tente de refouler un passager car il n’y a plus de place. Le passager en question, un Éthiopien en manteau, proteste et insiste pour avoir une place sur le vol. Il avise un siège libre, côté hublot, près d’une femme blanche, et demande à s’asseoir là. La place est censée être occupée mais son occupant ne s’est pas présenté jusqu’à présent à l’embarquement. Devant l’insistance de l’homme, le personnel de bord accepte de la lui laisser.

Il s’assoit sans quitter son manteau. Il s’agit d’un long manteau d’une coupe spéciale, descendant jusqu’aux pieds et les couvrant, mais quand l’homme s’assoit nous voyons qu’un  de ses pieds est un pied de bouc, qu’il prend vite soin de cacher à nouveau sous le manteau en repliant la jambe.

L’« homme » entame la conversation avec sa voisine, qui lui dit être l’épouse du nouvel ambassadeur de France en Éthiopie et que la place à côté d’elle devait être occupée par son mari. Or l’Éthiopien au pied de bouc est le dirigeant d’un culte politico-religieux secret et vient de faire assassiner le nouvel ambassadeur. Il a de surcroît prémédité l’enlèvement de la femme une fois l’avion parvenu à destination.

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Pendant l’Occupation, un officier allemand, de manière délibérée, claque des mains tout près d’une oreille de Jean-Paul Sartre, rendant le philosophe à moitié sourd de cette oreille. Une Française témoin de cet acte ose blâmer l’officier, et pour cet héroïsme se fait aimer de Sartre. Mais sa liberté pour soi ne peut être liberté pour autrui que si une deuxième femme rend possible que leur liberté pour eux soit aussi liberté pour elle, et ainsi de suite. On démontre par là que l’amour dans la philosophie de L’être et le néant (1943) est d’essence polygame.

[Entre le moment où j’ai fait ce rêve et le moment où je le publie, j’ai relu le court texte de L’existentialisme est un humanisme (tiré d’une conférence de 1945), dans lequel j’ai trouvé ceci : « si je veux, fait plus individuel, me marier, avoir des enfants, même si ce mariage dépend uniquement de ma situation, ou de ma passion, ou de mon désir, par là j’engage non seulement moi-même, mais l’humanité tout entière sur la voie de la monogamie. »]

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Le rien, en se faisant rien, s’exprime en « naninomènes », un mélange de grammaire et de phénomène.

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Il existe un objet qui ne se laisse percevoir que lorsque l’esprit est momentanément hors de lui : lorsque la personne recouvre ses esprits, retrouve son assiette normale de sujet pensant, l’objet se dérobe à nouveau. C’est un objet qui ne se laisse appréhender par aucun point de vue subjectif.

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Avec deux compagnons, je dois traverser une partie de la ville de Limoges. Or celle-ci paraît construite en étages, de telle sorte que nous devons entre autres descendre les escaliers d’un restaurant, sans nous y arrêter, depuis la terrasse du toit jusqu’au rez-de-chaussée pour en sortir au niveau de la rue qui sert d’entrée et de sortie aux clients. Le restaurant est magnifique, avec des boiseries d’ébène rutilantes et, sur l’escalier qui va du rez-de-chaussée à l’étage, un tapis ornemental à dominante rouge, de type persan. Les clients sont d’une élégance rare, une élégance de muscadin, portant des vestons violets ou caca d’oie et des cravates à motifs floraux ou paisley ; le plus étonnant est que ce sont des employés de bureau du quartier, les traders de Limoges, et leur élégance contraste singulièrement avec l’uniforme de ce genre de professions ailleurs. La scène me réchauffe le cœur. C’est moi qui vais au devant de mes deux compagnons en descendant, et je m’aide d’une canne d’aveugle pour tâter les marches devant moi. Un client, afin de m’aider, se lève de table et saisit le bout de la canne pour la poser aux endroits qui conviennent. C’est un homme âgé, de la même élégance muscadine que les autres clients, avec un veston vert.

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Sèche terre. Je demande à un enfant qui parle de terre sèche (une terre qu’il convient de verser, pour la faire fonctionner, dans une imprimante 3D en forme de grande amphore en cristal bleu remplie d’un liquide laiteux) si l’on peut dire « sèche terre » au lieu de « terre sèche ». Il me répond que non. Je lui demande alors s’il n’est jamais possible d’apposer un adjectif devant le nom qu’il qualifie plutôt qu’à la suite. Il me répond que si. Je lui dis qu’en effet l’ordre habituel entre un nom et un adjectif peut être inversé pour produire certains effets stylistiques, notamment en poésie.

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Je porte un sweat-shirt blanc illustré d’une photo tirée du film Buffet froid (un film que je n’ai jamais vu dans la réalité ; la scène représentée est donc un pur produit de mon imagination). Dans cette scène, Gérard Depardieu est entré dans un bus au dépôt et, assis à la place du conducteur, menace avec un pistolet deux agents de la compagnie entrés après lui, et surpris de le trouver là, pour qu’ils le conduisent quelque part (en bus). Comme les deux agents cherchent à le dissuader, il en tue un d’une balle dans la tête. L’autre, incarné par Jean Carmet, est obligé d’obtempérer. Ce sweat-shirt me fut acheté par ma mère lorsque j’étais enfant ; je le porte depuis plus de trente ans. À l’époque où ma mère l’avait acheté, le film en question paraissait violent mais ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui car le niveau de violence n’a cessé de s’élever dans les films.

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Une métaphore de la poésie. Le doringboom, littéralement « arbre d’épines » en afrikaans, est un arbre qui, dans ce rêve, ne porte jamais de fruits. Un poète colle une photo de son visage sur une photo grand format de doringboom, dans les méandres des grosses branches noueuses, comme si c’était un fruit de l’arbre. Puis il retouche la photo de son visage en y ajoutant un nez de clown et une perruque verte ébouriffée.

[Sans doute convient-il de préciser que doringboom est réellement le nom afrikaans d’un arbre et même de plusieurs, qui doivent se ressembler : le Scolopia zeyheri, le Chaetacme aristata et le Vachellia eriolaba (acacia à girafe).]

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Dans un débat de philosophie auquel je participe, un des autres débatteurs parle de « présence d’absence » (une notion qui se trouve peut-être dans Sartre). Comme je m’élève contre cette expression, le philosophe donne un exemple de la légitimité de son usage : dans le cas d’une personne votant par procuration, on peut parler de présence d’absence. Je demande la parole pour déconstruire cet exemple entièrement, mais le philosophe en question est aussi le modérateur du débat et dit que c’est à présent au tour du troisième participant de s’exprimer. Nous sommes en effet trois à débattre : les deux sont assis à une table d’un côté de la rue, et moi de l’autre côté, assis dans un fauteuil roulant électrique. Tandis que le troisième s’exprime – et son intervention consiste à dire qu’à son âge avancé il n’en peut plus de travailler, et que c’est pareil pour sa femme, tous deux étant professeurs de philosophie –, en attendant de reprendre la parole je vais et viens dans le fauteuil roulant le long de mon côté de la rue, tandis que des voitures circulent. Sur ce, je suis attaqué par une guêpe que je ne parviens pas à chasser tant elle est insistante, et je dois alors me réveiller, de crainte d’être piqué.

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Une araignée géante, plus grande et plus grosse qu’un homme, tente de fracasser la baie vitrée du rez-de-chaussée pour entrer dans la maison où je me trouve avec un ami. Je suis dans l’escalier, en hauteur, quand je découvre ce qui se passe : l’araignée est si grosse qu’elle occupe toute la baie vitrée, c’est un monstre aux dimensions incroyables. Or elle parvient à briser la baie, et entre. Mon ami, qui se trouve au rez-de-chaussée, lui fait directement face.

Mais depuis le moment où l’araignée géante est entrée, tout se passe comme dans un film d’horreur : quand il s’agit de s’en prendre aux héros du film, les monstres les plus effrayants sont lents, maladroits et ne feraient pas de mal à une mouche. C’est ce qui se passe : mon ami et moi sommes parfaitement tranquilles, en dépit non seulement de l’araignée monstrueuse qui lui fait face et ne l’attaque pas, mais aussi, pour agrémenter la scène, de deux panthères noires dont l’une monte les escaliers à ma rencontre. Mon ami me lance une paire de ciseaux en me disant de couper quelques poils. J’attrape les ciseaux au vol et c’est bien là le seul moment où j’ai (un peu) peur dans ce cauchemar : j’ai peur de me blesser en attrapant les ciseaux. Mais je les attrape sans me blesser. Je demande à mon ami de quels poils il veut parler, même si je crois comprendre qu’il veut des poils de la panthère qui continue de monter vers moi ou bien s’est immobilisée le temps que je lui coupe une touffe de poils. Mon ami se ravise et me demande de lui renvoyer la paire de ciseaux car il souhaite maintenant s’en servir contre l’araignée, qui ne semble toujours pas décidée à l’attaquer. Vous parlez d’un cauchemar…

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Je parle de mon journal onirique à H. (l’initiale a été rendue aléatoire par un jet de dé). D’après mes calculs, en divisant le nombre de mots des documents Word où je saisis ce journal par 250, j’ai rédigé, lui dis-je, quelque 140 pages d’imprimerie de rêves. Elle trouve que ce n’est pas mal. Je m’attendais à une expression plus flatteuse et me réveille.

En écrivant ces lignes, je me demande si ce n’est pas déjà le plus long journal onirique publié de l’histoire du monde (sur un blog, il s’agit en effet d’une publication). Je pense que c’est le cas. Et je ne compte pas m’arrêter là.

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Sur une route dégagée de montagne entre des prairies vert émeraude qui montent vers les sommets, un conducteur est obligé de stopper son véhicule en voyant devant lui une voiture à l’arrêt au milieu de la route. Il sort pour savoir ce qui se passe. Si le paysage rappelle la Suisse, ce monsieur, je ne sais trop comment ni pourquoi, rappelle aussi la Suisse : c’est le genre de personne qu’on aimerait voir s’arrêter si l’on était en difficulté au milieu de nulle part, un homme mûr avec une moustache et des cheveux gris, de petite taille et plutôt corpulent, en chemise à manches courtes.  Il voit une femme courir dans la prairie, selon toute apparence fuyant loin de la voiture. Alors que le bon Suisse pense appeler la police, un homme qui se tenait devant le véhicule arrêté et qu’il n’avait pas remarqué jusque là entre dans la voiture en claquant violemment la portière derrière lui.

Nous savons, par une scène précédente que je n’ai pas décrite, que cet homme et cette femme forment un couple et que lui est un homme jaloux qui tourmente sa femme au sujet de liaisons supposées. On imagine donc aisément ce qui s’est passé sur la route entre les deux : la femme conduisait et, se sentant menacée par son mari faisant à côté d’elle une crise de jalousie, elle a stoppé net la voiture et pris la fuite vers les sommets alpestres, telle que la vit le bon Suisse.

Or, une fois le mari retourné à l’intérieur de la voiture, celle-ci s’anime et cherche visiblement à mettre fin aux jours du mari jaloux. Tout d’abord, elle le culbute de l’avant vers l’arrière en abaissant soudainement les sièges, puis elle cherche à l’écraser entre les sièges avant, redressés, et les sièges arrière, en les poussant contre lui ; elle exécute ce mouvement à plusieurs reprises, écartant et resserrant les sièges sur sa proie. Elle paraît même chercher à concentrer toute sa masse interne sur l’homme pour le réduire en bouillie. Le bon Suisse est abasourdi.

Au bout d’un moment, l’intérieur de la voiture s’immobilise à nouveau. L’homme est durement éprouvé mais toujours conscient. Une vitre de portière s’abaisse. Le bon Suisse conseille alors à l’homme de sortir par la vitre baissée : à ce moment, j’imagine, puisque c’est la voiture elle-même qui a ouvert la vitre et que nous venons de voir quelles étaient ses intentions, qu’elle prémédite de couper l’homme en deux quand il tentera de passer par l’ouverture, en remontant la vitre à la vitesse de l’éclair, comme une guillotine ascendante. L’homme pense sans doute à la même chose car, au lieu de ramper hors de la voiture, il bondit à travers l’ouverture, se retrouvant au dehors indemne (sans d’ailleurs que la voiture ait tenté de le « guillotiner », la fenêtre restant abaissée ; peut-être a-t-il été trop rapide pour elle).

Le bon Suisse propose à l’homme de le conduire à l’hôpital. Ce dernier accepte et ils se retrouvent tous deux dans la voiture du Suisse. Celui-ci dit à son passager qu’il l’emmène à l’hôpital le plus proche, l’hôpital de … ; en son for intérieur, le bon Suisse n’est pas certain que l’homme, un Français, ait toute confiance dans la pratique médicale de ce petit hôpital helvétique. L’autre confirme immédiatement cette impression en demandant si le personnel de l’hôpital est compétent. Le Suisse essaie de le rassurer : le personnel est très compétent pour tout ce qui n’est pas maladie rare, et les blessures subies par le mari jaloux sont courantes, bien que, ajoute le Suisse, « ce qui vient de se passer, ça, ce n’est pas du tout courant ».

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Je suis journaliste et me rends chez un couple de Français pour qu’ils me parlent de la maladie d’Alzheimer. C’est un couple de personnes d’âge mûr mais dont ni le mari ni la femme ne souffre de la maladie. Je suis reçu dans leur salon ; l’entretien est filmé.

La femme commence en évoquant la perruche en cage qu’on achète pour distraire un malade d’Alzheimer, lequel finit par manger régulièrement les granules alimentaires de la perruche, les prenant pour sa propre nourriture.

Puis l’homme évoque un certain homme politique français bien connu dans les années passées, avec lequel il travaillait. Il raconte que cet homme politique était frappé d’Alzheimer tandis qu’il était encore au pouvoir, mais que seuls ses collaborateurs en étaient informés : la vérité restait cachée aux Français. Aux réunions importantes, nationales comme internationales, cet homme politique avait fini, à cause de son état, par ne plus jamais arriver à l’heure, se présentant parfois deux heures plus tard, invoquant de piteuses excuses, comme le fait d’avoir perdu son chemin. En mon for intérieur, je me demande si ce politicien ne faisait pas croire à son entourage qu’il était atteint d’Alzheimer pour cacher une double vie, des maîtresses dont les rendez-vous galants auraient été la véritable cause de ses retards. Toujours est-il que le monsieur est intarissable sur les embarras causés par l’Alzheimer de cet homme politique, tant et si bien que je finis par quitter les lieux pendant sa péroraison.

On voit alors que le salon est en réalité un décor de plateau télé, d’où je sors. Le plateau est désert mais le monsieur continue de parler, avec sa femme à côté de lui.

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« Vide » est un superlatif. Le mot donne à connaître comme maximal, entier le manque présent dans tout être en soi ; par conséquent, on ne peut dire d’un en-soi qu’il est vide sans lui donner par le fait la prééminence sur tout autre en-soi qui ne serait pas ainsi qualifié. C’est une illustration de la validité de la logique hégélienne : en dressant une liste d’en-soi, je ne peux exprimer la position subalterne de l’un par rapport à l’autre en y ajoutant un adjectif car cette qualification renchérirait cet en-soi par des lettres et des syllabes supplémentaires, et le subalterne prendrait par le fait même d’être qualifié de subalterne une valeur supérieure à ce qui lui est supérieur. C’est pourquoi le véritable philosophe refuse de qualifier les en-soi. Il existe ainsi deux raisons de repousser la suggestion d’ajouter à un en-soi dans une liste d’en-soi le qualificatif de « vide » en vue de subordonner cet en-soi au sein de la liste : d’une part, « vide » est un superlatif et non un restrictif (c’est même le contraire d’un restrictif), et, d’autre part, un qualificatif quel qu’il soit renchérit l’en-soi.

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En entrant dans une administration, je trouve une sorte d’antichambre occupée par plusieurs personnes et, au-delà, un grand espace vide au fond duquel se trouvent les bureaux d’accueil du public. Les gens présents dans l’antichambre discutent entre eux debout. Je reste derrière eux, pensant qu’il s’agit de la queue pour les bureaux. Au bout d’un moment, je comprends mon erreur : ces gens ne font nullement la queue et je décide donc d’entrer car d’autres personnes arrivées après moi font mine de passer. Je traverse le grand espace d’un pas rapide, talonné par un couple qui a sans doute l’intention de me dépasser et d’être reçu avant moi. Quand j’arrive devant les deux bureaux au fond du grand espace, je constate qu’ils ne sont pas occupés et m’immobilise ; l’homme et la femme que j’avais à mes semelles me dépassent et s’introduisent derrière les bureaux : ce sont les deux fonctionnaires qui doivent recevoir le public. Tandis qu’ils s’installent, je réalise que je n’ai aucune raison d’être là, aucune demande à formuler ni démarche à effectuer. Je fais semblant de regarder les titres de quelques livres dans une bibliothèque à ma droite puis rebrousse chemin le plus discrètement possible.

En sortant du bâtiment, je suis approché par une créature de petite taille que je ne parviens pas à bien percevoir en la regardant de face ; il faut que je trouve le bon angle, obliquement, pour réussir à en composer une image mentale complète. Entièrement couvert par un manteau et un chapeau de type occidental qui lui donnent cependant l’apparence, impossible à méconnaître, d’un « masque » des cérémonies magiques traditionnelles d’Afrique noire, c’est un enfant africain qui me dit collecter de l’argent pour les enfants d’un pays d’Afrique dont le nom, tel qu’il le prononce, m’est inconnu. Je lui demande s’il parle du Burkina Faso et il le confirme par un éclat de joie (sans doute simulé). Quand je dis alors que je vais lui donner de l’argent, en mettant la main à ma poche intérieure, il est aussitôt entouré par un groupe d’autres Africains, petits et grands, ce qui me fait craindre que tous me demandent de l’argent à leur tour. Je donne au « masque » un billet de dix euros. Il me remercie, les autres me remercient, d’autres passants africains dans la rue (une rue qui pourrait à présent passer pour une place de village africain, avec un sol en terre battue et des baobabs au large tronc), à l’instar d’une nounou conduisant une poussette devant elle, me remercient. Je suis rassuré quant à ma crainte, mais je me demande également si le petit « masque » n’est pas exploité, si ce n’est pas de la mendicité déguisée. Avec le sentiment honteux d’avoir été joué, mais aussi d’avoir ainsi permis à une indigne exploitation de prospérer, je retourne dans le bâtiment administratif dont je suis sorti, bien que je n’aie toujours rien à y faire.

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Le tarot de Lovecraft. Lorsqu’on place les cartes l’une à côté de l’autre pour former une surface rectangulaire selon des instructions précises, au centre de cette surface figure alors un cercle dont le périmètre est divisé par des nombres cabalistiques. Comme le bouton gradué d’un coffre-fort, ce dispositif permet, avec le bon code, d’ouvrir une porte sur des mondes parallèles d’où peuvent être invoquées des créatures surnaturelles.

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