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Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni

Corrado Govoni (1884-1965) est un poète italien associé au mouvement « crépusculaire » ainsi qu’au futurisme, mouvement également d’origine italienne mais ayant largement dépassé les frontières de l’Italie, sous l’impulsion notamment de son initiateur et principal théoricien, Filippo Tommaso Marinetti.

Les poèmes qui suivent sont tirés de deux recueils de Govoni ; je ne les ai pas trouvés dans les recueils eux-mêmes mais dans une anthologie de poésie et de manifestes futuristes intitulée Per conoscere Marinetti e il futurismo (Pour connaître Marinetti et le futurisme), sous la direction de Luciano De Maria (Mondadori Editore, 1973).

À noter, avec les « violons électriques » du poème Nuit, un exemple d’anticipation à la Jules Verne, par le biais de l’image poétique plutôt que de l’imagination scientifique.

*

Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)

.

À Venise électrique (A Venezia elettrica)

Pour Donna Giulia Matilde Valerio

Accoucheuse des rêves de poètes,
j’ai dans le sang le trouble sortilège
de l’eau de tes canaux fétides
verts comme la lie nauséabonde
qui reste dans les verres
où sont mortes des fleurs ;
j’ai dans l’âme la divine mélancolie
de ton visage de femme corrompue,
dévorée par l’insomnie de la fièvre,
sucée jusqu’à la moelle
par les bouches brûlantes
de toutes les luxures.
Tu me fais mal, je sais ;
tu distilles dans mes nerfs une inquiétude obsédante,
m’irrites, m’empoisonnes : avec ton humidité
phosphorescente de sépulcre fermé,
tu suscites en moi mille anomalies douloureuses.
Pourtant tu me plais, éperdument.
Tu me plais : avec tes gondoles de papier mâché
qui glissent silencieuses sur tes voies d’eau
comme des pelotes funèbres en tissant
un labyrinthe inextricable ;
ou se balancent aux amarrages dans l’attente
agitant leur brillante queue de sirène ;
ou se réunissent mystérieusement
la nuit, sombres, en un traghetto solitaire,
veillées par le phare dentelé,
comme un noir cimetière flottant ;
ou bercent mollement
devant un hôtel voluptueux
une belle étrangère souriante
sur la tête de qui pèse sa perruque
calme serpent blond
enserré dans des cuirasses d’ambre et de nacre
et les yeux sans fond des diamants.
Tu me plais : avec tes palais sordides
qui muent comme les platanes,
impressionnables comme des caméléons,
portails de cathédrales en ruines,
porches profonds et ténébreux
aux puits sonores comme des tambours
où l’on croit entendre encore
l’antique sanglot des Danaïdes ;
avec tes piliers semblables
à des pantins ridicules
aux vêtements décolorés à force de pleurer ;
avec tes miroirs d’argent
où affleurent
de séduisantes barbes noires de morettas,
des masques roses comme des confitures ;
avec ta musique brûlant les cœurs
à la manière d’un ineffable vitriol ;
avec tes murs vérolés
infectant l’eau de colorations électriques ;
avec ta lune exaltante
que la lagune avale
ainsi qu’une pastille de quinine
pour guérir sa fièvre lancinante ;
avec tes hivers lents, silencieux
quand sur un pas de porte on voit
blanchoyer la neige
comme si de fantastiques Pierrots
y avaient amassé de la farine
pour jouer un de leurs tours à Colombine ;
avec tes peaux d’orange
flottant sur le canal
comme les babouches perdues
de quelque dogaresse ;
avec tes cloches de verre
noires comme tes gondoles,
vertes comme l’eau de tes canaux,
consumées comme tes marbres,
losangées comme tes piliers ;
avec tes longues cheminées,
pluviomètres des larmes du ciel,
clepsydres de verts crépuscules,
encensoirs de nuages violets ;
avec tes femmes languides
au visage éternellement pâle
comme par l’usage prolongé du masque,
comme sortant à peine d’une fête nocturne.

En un palais obscur,
un viride escalier ;
par-dessus un mur regardent
des roses à pommade.

Contre un pilier bleu,
sur un canal, l’eau clapote ;
au portillon d’un jardin,
une orange montre un mamelon doré.

Sur un toit, se pose la neige tranquille
de tourterelles amoureuses ;
une fenêtre distille
le vernis d’une fleur.

Moretta ou morettina : masque de femme à Venise.

*

Les saisons (Le stagioni)

Je te chante, ô douce saison du printemps,
jeunesse du monde ;
avec tes hirondelles qui arrivent de la mer
un matin de mars ;
avec ton timide redoux
de violettes le long des fossés ;
avec tes brefs crépuscules de pêchers
dans le verger florescent ;
avec ton coucou allant d’arbre en arbre
sans savoir où
suspendre son horloge moqueuse ;
avec tes roses qui rougissent
aux baisers ardents du soleil ;
avec tes lys purs
en procession
comme un blanc miracle ;
avec tes molles prairies
d’encens et de couleurs
où dansent en voiles vaporeux
de brume les Heures languides
et toi nue, échevelée
galopant sur la croupe du vent fougueux
par toi guidé avec des rênes délicats
de primevères et marguerites ;
avec ton pain vert
qui mûrit parmi les arbres calmes ;
avec tes averses soudaines
semblables aux pleurs imprévisibles,
sans cause des enfants ;
avec ton magique arc-en-ciel divisionniste
qui est ta ceinture de bal ;
avec tes beaux nuages pompeux
qui sont tes divans moelleux ;
avec les méandres de tes clairs canaux
qui reflètent dans leur cours
tant de choses douces et tristes :
la longue et pâle affliction
des saules pleureurs,
le refus des peupliers solitaires,
les mauves rouges dans leurs pots aux fenêtres
et les blanches façades des maisons ;
avec tes puits frais
épars à travers la campagne
semblables à d’étranges et blanches guillotines en hiver ;
avec tes paisibles couchers de soleil
où se dessinent les monts lointains
comme d’énormes chevaux ;
avec tes aubes d’or
quand sonnent les cloches
et que les coqs chantent dans les fermes
au loin l’ave maria.
Je te chante aussi, ô été ardent ;
avec ton froment blond
où brillent les pavots
comme des garibaldiens cachés ;
avec ton vert et odorant océan de chanvre ;
avec ta chaleur torride
qui fait rechercher avec volupté
l’eau fraîche des valats :
à la surface étonnés affleurent
les longs brochets, les couleuvres d’eau
poursuivent les rainettes craintives.
Oh dans les nuits languides
les vertes retraites aux flambeaux des lucioles
et les rossignols futuristes
qui reçoivent les applaudissements des grenouilles !
Dans les prés les tas de foin
sont comme un campement d’odeurs.
Les hauts peupliers gardent la plaine.
Dans les cuves et les puits les crapauds
font entendre leur voix de basson.
Et la chouette au milieu des tombeaux
déclare orgueilleusement :
« Tout est à moi ! tout est à moi ! »
Je chante aussi pour toi, ô grave automne ;
avec tes fruits exquis
suspendus aux branches effeuillées
comme un bonheur accompli ;
avec tes tristesses finales :
les pluies monotones
qui arrosent de gouttes les fenêtres pâles
et engourdissent l’âme ;
les brouillards implacables
qui fument comme un encens inodore
et réduisent autour de nous le monde,
et les nobles corbeaux
toujours vêtus de deuil strict ;
les pauvres cimetières
pleins de couronnes multicolores,
tristes girouettes de fleurs sur les tombes.
Oh le long des haies dénudées
le triste carillon du rouge-gorge
comme si du matin au soir
on portait le viatique à des gens !
C’est la fin, la douce fin prévue.
Sans nostalgie tombent les feuilles.
Le soleil somnole
sur les seuils déserts.
Mais pourquoi le cœur souffre-t-il ?
Pourquoi l’âme s’afflige-t-elle ?
Mais tu viens, ô hiver, père putatif
des saisons, célébrer
les noces blanches de la neige,
couvrir toutes les taches
de ta blancheur collective,
remplir les pauvres vitres
de fougères compliquées et de palmiers fragiles,
franger les gouttières
de stalactites plaintives,
emmitoufler les maigres cheminées,
remplir de sphinx les jardins
et sur le rebord des fenêtres
mettre de blancs garde-corps,
comme lors d’une procession de communiants.
Les peupliers épars dans la campagne
semblent d’énormes rochers couverts de neige.
Toutes les traces sur les chemins sont claires :
elles semblent faites par des anges légers ;
et chaque maison est belle comme une crèche.
Et dans une nuit radieuse où les étoiles
glissent le long du glacier du ciel
sur leurs patins d’argent,
du fond fantastique des villages,
du plus profond de l’enfance
innocente et crédule se réunit
dans notre cœur troublé, doux
et divin le conclave
des cloches de Noël.

*

Les cheminées (I camini)

Grises alliées des brouillards
les cheminées s’élèvent au-dessus des toits
naines géantes maigres
ventrues minces longues
semblables à d’étranges champignons
à des bonnets fantastiques
à des pipes chafouines
à des cafetières de sorcier
à des parapluies troués de mendiant
à des tours crénelées
à des clepsydres du ciel en forme d’entonnoir.
Sentinelles pacifiques,
rustiques tiares,
échalas où darde
ses yeux phosphorescents de chouette
la lune enceinte d’une étoile,
trônes des chats et des paons.
C’est seulement quand le vent
interrompt leur mutisme quotidien
que celui qui veille silencieux près de l’âtre
peut saisir un fragment fantastique
ruminé à voix basse
de leur entretien avec les nuages.

*

Les toits (I tetti)

Pentes douces des toits !
Les uns roses comme des coussins
où les nuages diaphanes
ont imprimé leurs tendres gouttes ;
d’autres sanglants comme des pressoirs
de couchers de soleil et d’aurores
comme un billot pour les vespérales
décapitations du soleil ;
d’autres noirâtres comme lits
de la nuit funèbre ;
d’autres nacrés comme si
l’escargot de la lune
y avait laissé sa traînée lumineuse.
Vieilles voiles teigneuses
tannées par le soleil et les intempéries,
en cale sèche dans un grand canal sans issue,
avalanches immobiles de neige en hiver,
livides égouttoirs
du sanglot fastidieux
de la pluie d’automne,
chiffons usés
des crépuscules violets.

Avec leurs girouettes en fer-blanc,
avec leurs coqs vernissés
montant la garde jour et nuit
aux côtés des baïonnettes dorées
et montées des paratonnerres,
avec leurs clochers blancs et gris
qui çà et là s’élancent,
bornes des confins mystiques,
les toits sombres.
Une verte espérance de lierre
s’obstine sur une gouttière ;
une glycine arrange le long d’un mur
son fruit solitaire et serein.

Le soir sur les tuiles rouges,
deux à deux comme des sœurs
les colombes, nimbées de pâleur,
font leur promenade déchaussée ;
tandis que sur les pupitres des lucarnes
les chats écorchent l’acrobatique
musique des étoiles
avec leurs violons épileptiques.

*

Chanson nimrèse (Nimresia canzone)

NdT. Le terme « nimresia » est un néologisme dont le sens m’échappe (un mot-valise ?) et qui semble donner aussi du fil à retordre aux commentateurs dont on trouve quelques analyses des Poésies électriques de Govoni sur internet sans la moindre tentative d’élucidation de ce terme ni des deux autres néologismes du vers final : « in un giardino ninfinino tricadnino ». Comme il s’agit d’un poème sur le carillon ou la boîte à musique d’un enfant, Aladin, je suppose que c’est en fait une façon pour le poète de recréer la fantaisie ou les maladresses de l’enfance ; peut-être des mots « inventés » par le petit Aladin lui-même.

Pour un petit carillon de mon Aladin

Petite bonbonnière de dragées musicales,
boîte à musique pour poupées,
moulin à poivre aux gemmes colorées,
avec une manivelle en faïence blanche
pareille à l’isolateur du télégraphe
où se posent les hirondelles ;
hochet de la mélancolie,
oh fais entendre ta ensorceleuse chansonnette
semblable à un bouquet de pauvres fleurs :
roses glaïeuls, bleuets bleus,
pâquerettes blanches,
pavots rouges, roses des chiens,
myosotis azurés !
Tambour pour lucioles et grillons.
Tamis d’étoiles pulvérulentes.
Compte-gouttes de la joie.
Mélodie confite.
Tranche de pastèque de vanille.
Gousse verte d’un fruit de menthe.
Gorgées de rossolis bleu.
Poudre à pantin ta musique,
fard pour Colombine,
sanglot de Cendrillon.
Petite boîte à cheveux de marionnettes élégantes.
Fais entendre, fais entendre tes notes de cristal
et d’argent,
boîte d’allumettes pour les anges,
boîte de lucioles vertes ;
je veux rêver comme un enfant
aux poupées roses qui se promènent bras dessus, bras dessous
dans un jardin nymphin tricadnéen.

*

Nuit (Notte)

Le déluge bleu des cloches est terminé.
L’ultime roseur du crépuscule
colore de sa pudeur tardive
les fenêtres brouillées.
Le soleil est tombé
des vieux remparts
comme une tête guillotinée
éclaboussant la ville
de son sang de victime.
Et comme une marée souterraine,
l’ombre inéluctable
submerge la blancheur idyllique
des colombes roucoulant sur le toit.
Autour des fenêtres palpitent
les parapluies visqueux
des chauves-souris,
petits avions funèbres,
parachutes des lucioles.
Et voilà qu’au bout d’une rue
s’élève la lune rouge et ronde
comme l’enseigne incandescente
d’un marchand de pastèques.
Mais elle pâlit peu à peu
et devient sentimentale,
illumine un banc de marbre
dans un jardin qui attend
inutilement un couple d’amants ;
elle entre dans ma chambre pour cueillir
en tristesse flagrante
un bouquet de roses,
vient faire sa toilette nocturne
devant le miroir.
L’orchestre somnambule des chats élastiques
sur les gouttières commence
à accorder ses maigres
violons électriques
aux cordes faites avec les nerfs
des suicidés les plus atroces :
musique de trapèze ;
saccage d’une quincaillerie ;
danse du ventre ;
chirurgie infernale.
Vos pauvres intestins
semblent être entre les mains d’un cordier fou
qui vous les tire et tord horriblement,
vertigineusement
au bord d’un précipice ;
vos os possédés
par un rémouleur diabolique
qui les aiguise sans pitié
sur une meule brûlante.
Le prolétariat hydropique des grenouilles
semble assiéger la ville,
roulant ses milliers d’infatigables tambours.
Quelques nuages cendreux et sales
cherchent à cacher la lune.
Incertains apparaissent aux coins des rues
les lampadaires, croissants jaunes ;
ils éclairent à l’intérieur d’un tabernacle
une pauvre, grossière Madone en stuc
avec ses fleurs de papier colorées
dans une boîte de sauce tomate ;
à une fenêtre sans vitres
un œillet rouge
dans un pot de chambre blanc.
Mon Dieu, comme il fait sombre sur la terre,
tout est obscurité et peur !
Mais là-haut resplendissent les heureux astres brillants…
Pour qui resplendissent toutes ces étoiles ?
Oh vivre la vie en rouge de Mars !
Oh vivre la vie polaire de la lune !
Oh vivre la vie apyre de ces soleils éblouissants !
Oh vivre la vie excentrique de Saturne
qui est le clown blanc du firmament
faisant ses exercices entre les anneaux !
La voie lactée trémule,
chaîne de montagnes de diamant,
échelle paradisiaque de mondes précieux,
ceinture immense
ceignant les flancs d’ébène de la nuit.
Ô voie lactée ! sur une comète automobile
à la longue queue nacrée
de paon éphémère
se précipitant
le long de la voie,
soulevant des poussières de mondes…
Ô astres imperscrutables et lointains,
mers glacées d’émeraudes,
volcans de rubis,
cataractes d’opales ;
ô étoiles, quel est votre but ?
quelle est votre vie ?
Êtes-vous la preuve sublime
d’une richesse surnaturelle,
d’une joie supraterrestre ?
ou au contraire le produit d’une grande misère,
d’une tristesse infinie ?
Qu’importe que vous brilliez tant ?
Les perles aussi ne brillent-elles pas ?
Pourtant elles sont le résultat d’une grave
maladie des huîtres !
Les hommes sur terre ne sont-ils pas comme les vers
une nécessité de la charogne ?
Obscurité et silence sur la terre : seul
s’élève d’une pauvre mansarde
le pathétique monologue
de rossignol
d’un violon :
alternance de joie et de tristesse
faisant penser à un enfant phtisique
qu’un compagnon cruel
chatouille sous les aisselles.
Puis, les ombres, longues, efflanquées,
se retirent comme les escargots dans leur coquille.
Et c’est l’aube : les grenouilles
battent en retraite dans le marécage.
Les coq victorieux chantent l’épinicie
tournés vers leur maréchal
qui s’avance pourpre à l’horizon.
Un ouvrier célèbre le sacrifice humain du travail
sur l’autel cornu de l’enclume.
Blancs et roses apparaissent les clochers :
stations de télégraphie sans fil
des âmes
qui reprennent leurs communications
interrompues avec le ciel.

*

L’inauguration du printemps
(L’inaugurazione della primavera, 1915)

.

La ville morte (La città morta)

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !
J’aime errer au loin avec les nuages.
Je hais le printemps.

Et ce soleil qui te fait
pâle comme un astre,
et si transparente,
de plus en plus chaque jour,
que je vois constamment
brûler ton âme
à travers ton corps innocent
comme une flamme à travers l’albâtre.

Oh tu es si fine et si légère
et si dévorée par la lumière
que je te perdrais presque,
n’était l’ombre profonde de tes yeux
qui me conduit vers toi !

Quand je tiens tes mains dans les miennes,
tes yeux me semblent si lointains :
sombre nuit ils deviennent sous mes baisers
comme des étoiles dans une eau qu’on effleure.

Et ta bouche, oh ta bouche !

Quand je peigne tes cheveux noirs
je crois peigner tes pensées
les plus funèbres et les plus étranges.
Si je regarde ton corps
dans lequel se contemple mon amour,
je trouve ta nudité malsaine
brillante froide perverse
(comment savoir si tu rajeunis ou vieillis ?)
comme l’eau glacée dans les miroirs.

Oh ! partons, partons
de ces lieux de mélancolie
où notre vie se balance suspendue
à un fil d’araignée
au-dessus d’un abîme vertigineux ;
où peu à peu l’amour
s’empoisonne et devient un triste jeu
d’indifférence et de perfidie
où par des caresses sournoises s’insinue
nous burinant toujours plus la cervelle
avec ses ongles pointus la folie.

Oh ! partons,
là-bas dans la ville morte
perdue sur une lande solitaire
où tombe sans fin la pluie
comme une froide guirlande.

Là-bas la gloire ne sera pas l’horrible pieuvre
ivre de sang et de larmes
qui nous détruit la chair et nous calcine les os ;
mais seulement un écho calme que de temps en temps
réveillent sur les remparts les clairons
des soldats à la manœuvre.

Et qui sait si cette existence avare
qui étanche notre soif au goutte à goutte
avec une inouïe cruauté,
là-bas à l’âme plus tranquille,
voilée par la distance,
ne paraîtra pas désirable
éperdument : douce et chère
comme aux morts le rêve de la vie,
comme la liberté pour le prisonnier,
la santé pour le malade incurable ?

Peut-être, là-bas, cette horrible douleur
ne sera-t-elle plus pour notre cœur
qu’une légère oscillation de berceau
contre le désespoir de la mer ;
gouttes d’eau tombant
du seau plein au fond du puits,
nos larmes ; et notre sanglot,
notre inhumain sanglot
un timide bruissement de feuilles
dans la clameur de la tempête.

Nous ne verrons plus dans le faubourg s’allumer
le gaz lancinant des lucioles
qui semble à tout moment
s’éteindre aux souffles du vent ;
nous n’aurons plus sur notre tête
comme un gouffre irrésistible
le jardin de fièvre des étoiles ;
nous ne sentirons plus depuis la vallée
l’atroce chant du rossignol
goutter lentement dans notre sommeil,
sur notre âme brûlée,
comme un suintement de vitriol.

Là-bas nous n’entendrons plus jamais
le cri tournoyant des hirondelles
nous percer le cœur comme une flèche
empoisonnée de printemps.

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !

*

Les choses qui font le printemps (Le cose que fanno la primavera)

L’eau sautillante des moineaux sur les toits.
L’humide guirlande de violettes que les hirondelles
suspendent autour de la corniche de la maison
à l’aube.
Le parapluie vert du vagabond des champs
qui va sa route d’aumône sous la pluie.
L’orgue de Barbarie qui joue dans le faubourg
les tristes valses de la Veuve joyeuse.
Les blancs nuages de poussière
courant derrière les automobiles.
Les lucioles dans le cimetière.
Le jardinier qui peint les bancs en bois de l’allée.
L’arrosoir rouge abandonné dans la cour.
La touffe d’herbe fraîche sur la gouttière.
Et les fontaines qui pissent
dans leur bassin,
tandis que passent les gendarmes, bâton
sous le bras, sans infliger de contraventions.
L’âne du moine mendiant
qui s’obstine au milieu de la route
à ne plus vouloir faire un pas
malgré les coups de bâton de son maître,
parce qu’il a vu passer l’ânesse du maraîcher.
Une rose en toc dans les cheveux
d’une femme à croquer.
Et cette demoiselle de nuage
qui se dodeline là-bas
voluptueusement
rafraîchissant le ciel
du rose de ses jambes nues,
sur la balançoire de la double note
du coucou.

Philo 18 : La place des vérités inconditionnelles dans “l’évolution”

« La Volonté objectifiée, matérialisée se donne une histoire dans la matière, une histoire purement fictive. Dans le monde de la matière, la représentation a une généalogie, le « premier œil » (Schopenhauer) est un développement, car la matière est fermée sur elle-même en tant que création finie. – Même si c’était une création infinie quant à l’espace et au temps, même dans ce cas, parce que création, c’est-à-dire objectification de la Volonté qui se fait autre, cet autre ainsi créé est fermé sur lui-même. (Infini et fermé sur lui-même, car infini quant à l’espace et au temps seulement.) Le point de vue matérialiste de la matière fermée sur elle-même est nécessairement que la représentation est un développement, que l’évolution a produit le premier œil, car la matière est dans le temps. » (Ce passage est tiré de Philosophie 17 ; nous le complétons par ce qui suit.)

Dans le complexus espace-temps, l’espace est occupé par la matière et le temps par les modifications de la matière. Tout ce qui se trouve dans le temps s’y trouve au titre de modification de la matière. À ce titre, tout ce qui se trouve dans le temps a un commencement et une fin, seule la matière elle-même peut être considérée comme éternelle. Quand l’esprit adopte le point de vue matérialiste de la matière fermée sur elle-même, il se voit donc comme une modification de la matière, qui possède une histoire, une genèse : le « premier œil » est son ancêtre. Parler de point de vue matérialiste de la matière est bien sûr impropre : c’est l’esprit seulement qui a un point de vue. Le point de vue matérialiste est celui que l’esprit adopte dans l’ignorance ou le mépris de la totalité métaphysique du monde, qui se trouve hors de l’espace et du temps. Si l’on formule la moindre concession, du point de vue matérialiste, à un domaine métaphysique de l’être, ce domaine est en dehors de l’espace et du temps. Ce domaine métaphysique peut-il être ce que notre esprit ne connaît pas, sans être notre esprit lui-même ? Si le métaphysique se définit par ce que l’on ne peut connaître, sans plus, quel matérialiste n’est pas métaphysicien, puisque les matérialistes ne parlent que d’une connaissance asymptotique ? Le métaphysique est bien plutôt ce que l’on ne peut connaître dans les limites propres à la connaissance du monde dans l’espace et le temps. Autrement dit, reconnaître les limites de l’expérience possible, c’est opposer un domaine métaphysique à la connaissance empirique. Si l’on admet des vérités inconditionnelles ne pouvant être tirées de l’expérience, toujours contingente, on trouve, à condition de ne pas se réfugier dans l’idée de généralisations qui seraient proches de l’inconditionnalité sans être véritablement inconditionnelles, on trouve, disons-nous, que ces vérités inconditionnelles sont les lois de notre esprit, et que c’est donc notre esprit qui est le métaphysique. Ces connaissances nous sont données a priori et ne sont pas tirées de l’expérience. L’esprit est par conséquent hors de l’espace et du temps, il n’a pas d’histoire, pas de genèse. La question que doit se poser un matérialiste, c’est s’il existe des lois de l’esprit, par exemple si les mathématiques sont vraies inconditionnellement. S’il l’admet, il ne peut être matérialiste. Du transcendantal, c’est-à-dire du domaine de la connaissance inconditionnelle a priori, il faut conclure au métaphysique, c’est-à-dire à un monde hors de l’espace et du temps duquel l’esprit participe en soi.

La genèse nécessaire à l’esprit conçu comme modification de la matière est une conclusion abstraite avant d’être une vérité empirique, et le seul sens de cette vérité empirique est que l’esprit ne se rencontre pas dans la nature séparé de la matière ; on peut donc trouver les traces d’une évolution de l’esprit. Pourtant, si notre esprit possède des vérités inconditionnelles, comme celles-ci ne peuvent être tirées de l’expérience, elles ne peuvent être soumises à une évolution exogène, mais si l’esprit évolue, les vérités évoluent avec lui : elles ne sont donc nullement inconditionnelles et les mathématiques n’ont qu’une vérité relative. Les vérités inconditionnelles, si on les tient pour telles, nous empêchent de croire à l’évolution de l’esprit (dans sa forme) autrement que comme la fiction du matérialisme. Autrement, nous ne pouvons posséder de vérités « évoluées » inconditionnelles qu’au terme de l’évolution, or supposer ce terme est une contradictio in adjecto, mais si nous reconnaissons posséder un ensemble de vérités inconditionnelles nous admettons, dans l’évolutionnisme, être parvenus au terme de l’évolution.

Rien ne permet, si l’esprit évolue, d’affirmer qu’il puisse atteindre ou ait atteint une forme définitive, ce qui serait la seule façon possible de concilier le fait historique d’une évolution de la forme de l’esprit avec la possession par celui-ci de vérités inconditionnelles, mais contredit les principes de la science de l’évolution. D’ailleurs, aucun biologiste, à ma connaissance, n’exclut de manière inconditionnelle de futures évolutions biologiques de l’humanité comme pour n’importe quelle espèce animale. Si l’homme a atteint la forme définitive de son esprit au cours de l’évolution, par exemple avec l’apparition d’Homo sapiens, c’est là, à défaut d’une explication satisfaisante, une exception à la règle, c’est-à-dire, en termes scientifiques, une violation de la loi naturelle. Or, si l’on croyait à la possibilité d’un nouvel ensemble de vérités inconditionnelles disponibles supposément par évolution, on ne pourrait en fait même pas parler de continuité entre notre humanité et celle dont l’esprit posséderait ces formes mentales neuves ; ce ne serait pas une évolution mais une rupture fondamentale, constitutionnelle. En fait, si venait au monde un tel esprit nouveau, il vivrait dans une autre nature que nous, ce qui est tout aussi paradoxal que le voyage dans le temps. Il vivrait dans une autre nature parce que c’est l’esprit qui donne ses lois à la nature, et qu’en lui donnant des lois nouvelles il en ferait quelque chose qui ne ressemble pas à la nature que nous connaissons. S’il ne peut, en raison de la forme même de l’esprit, qui a toujours été, non pas dans la possession de toutes les vérités inconditionnelles, car ceci suppose dans l’empirie un processus historique d’apprentissage (qui n’est pas la même chose que l’évolution biologique), mais fait pour se les donner lui-même, s’il ne peut y avoir d’évolution dans le futur, comment aurait-il pu y en avoir dans le passé ? La réponse scientifique peut être seulement que nous avons fini d’évoluer, définitivement, que nous ne le pouvons plus, quelques révolutions qu’il se produise dans la nature, et cette réponse est une violation des principes de la science, un aveu d’échec.

ii

Les vérités métaphysiques inconditionnelles ne peuvent résoudre aucune antinomie de la raison relative à la totalité du monde quand cette totalité est prise comme totalité de la nature. Elles ne sont donc nullement une adaptation à la nature et dans la nature : leur objet n’est pas là, contrairement à leur emploi. Ce n’est pas dire qu’il pourrait être ailleurs, leur emploi est nécessairement là, mais les vérités mathématiques n’existent pas d’abord pour leur emploi mais pour être connues afin que l’esprit se connaisse hors de la nature. Philosophiquement, l’important n’est pas de savoir utiliser les mathématiques mais de savoir ce qu’elles sont. Nos vérités inconditionnelles ne nous disent rien sur la totalité de la nature. La nature n’est pas une totalité a priori mais seulement la synthèse infinie de l’activité empirique de notre esprit. La totalité de la nature nous est donnée comme simple idée régulatrice, qui n’a pas le caractère contraignant immédiat de l’évidence des propositions synthétiques a priori.

iii

« Der Schluß von der Subjektivität auf die bloße Subjektivität ist ungerechtfertigt. Daraus, daß Raum und Zeit, Substanz und Kausalität Formen unseres Anschauens und Denkens sein sollen, folgt nicht, daß sie nichts weiter, daß sie nichts wenigstens teilweise auch objektive Bestimmungen sein oder solchen doch korrespondieren könnten. Wenn Kant diese Folgerung zieht, so muß er den Beweis dafür gerade von seinem Standpunkt aus schuldig bleiben. Wie die Dinge an sich sind, will er ja nicht bestimmen, also kann er auch nicht behaupten, daß sie den Erkenntnisformen nicht gemäß sind. » (Walter Del-Negro, ,,Idealismus’’ und ,,Realismus’’, Kant-Studien Neue Folge, Bd. 43 Heft 3, 1943)

Ce que je traduis : « Le passage de la subjectivité à la seule subjectivité est injustifié. Que l’espace et le temps, la substance et la causalité soient des formes de notre intuition et pensée n’implique pas qu’elles ne soient rien de plus, qu’elles ne soient pas aussi au moins en partie des déterminations objectives ou qu’elles puissent correspondre à ces dernières. Puisque Kant tire cette conclusion, il nous en doit la preuve de son propre point de vue. Mais comme il ne veut point dire comment sont les choses en soi, il ne peut pas non plus affirmer qu’elles ne sont pas conformes aux formes de la connaissance. »

La preuve est donnée par Kant lui-même. Si la forme de notre connaissance correspondait à la réalité en soi des choses, nous ne pourrions avoir que des vérités d’expérience contingentes car notre connaissance serait alors formée d’après les choses, comme leur miroir (ce que le point de vue évolutionniste rend, au niveau empirique, incontestable puisque les sens et la connaissance sont selon ce point de vue une adaptation aux choses). Or les propositions synthétiques a priori (PSAP) nous indiquent formellement que notre connaissance, dans sa partie a priori sur laquelle elle repose tout entière, n’est pas tirée de l’expérience. Nous possédons ces PSAP avant toute expérience et de manière inconditionnelle. Ces propositions sont tout aussi incontestables que les propositions analytiques et pourtant elles impliquent autre chose que le principe d’identité, elles violent donc le principe selon lequel l’expérience est nécessaire pour attribuer validement telles qualités à tel objet. La validité a priori des propositions transcendantales, antérieures à l’expérience, détermine l’expérience comme une fonction des formes de notre connaissance. Les PSAP sont ainsi la preuve qu’en soi les choses nous sont inconnaissables, et ce n’est possible que si les choses sont en soi hétérogènes à la forme de notre connaissance. L’apriorité de notre faculté de connaître ne rend possible l’expérience que de phénomènes ; si notre expérience nous donnait, par l’appréhension des choses en soi, la forme de notre connaissance, celle-ci serait, encore une fois, entièrement dépourvue d’apriorité et les vérités inconditionnelles nous seraient étrangères, il n’existerait pas de mathématiques.

Sur la dernière phrase de la citation (« Mais comme il ne veut point dire comment sont les choses en soi, il ne peut pas non plus affirmer qu’elles ne sont pas conformes aux formes de la connaissance »), nous savons ce que la chose en soi n’est pas, Kant dit explicitement (sauf erreur) qu’on la « connaît » au moins de manière négative.

Ceux qui postulent une correspondance entre la connaissance et la chose en soi sont contraints de voir dans les mathématiques une forme de « généralisation » (cf. Pierre Duhem : « un travail spontané d’abstraction et de généralisation ») mais ce faisant ils leur ôtent tout caractère inconditionnel car une généralisation doit, sinon rencontrer nécessairement des exceptions, du moins être toujours incomplète (dans la synthèse empirique continue), or une vérité ne peut être inconditionnelle que si elle est complète. En somme, ils appliquent aux mathématiques prises comme objet la méthode inductive de la science empirique qui repose sur les mathématiques : c’est une pétition de principe.

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Le savoir moral est absolu. Nous savons tous qu’il existe en chacun de nous un savoir absolu qui est la morale.

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Deux mots sur la « philosophie » de l’absurde. Je ne peux souffrir du sentiment de l’absurde que si j’ai la loi morale en moi ; ce malaise, cette souffrance n’est possible que parce que l’absurde m’est hétérogène. Le sentiment de l’absurde est ainsi la preuve du primat de la raison. Sans ce primat, je n’aurais que des sentiments qui correspondent aux choses, dans leurs relations avec moi, amour, haine, etc., mais le sentiment de l’absurde est un sentiment qui ne correspond pas aux choses sinon prises dans leur totalité, comme nature, et il exprime l’hétérogénéité de mon être moral à la nature. Une menace concrète ne m’est pas quelque chose d’absurde.

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Selon Hegel, le profil grec est la seule représentation possible de la pensée pure car c’est l’angle facial droit propre à l’homme.

Profil de Dionysos, Musée des beaux-arts de Boston, MA

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Brèves remarques sur la Constitution allemande de Hegel

Hegel décrit ce grand corps malade qu’est l’empire allemand avant la campagne d’Allemagne par Napoléon en 1805. Dans les guerres du 18e siècle, la paix n’était pas conclue avec l’empire allemand mais avec telles de ses parties, ce qui signifie que l’on ne reconnaissait même pas son existence.

Hegel se moque de la France qui, dans la guerre de Sept Ans, croyait conquérir l’Amérique et l’Inde dans le Hanovre parce que le roi d’Angleterre était également « deutscher Reichstand », un état de l’empire allemand. Le roi Hanovre d’Angleterre avait une voix dans le Saint-Empire germanique mais cela n’avait de conséquence ni pour l’Angleterre ni pour l’Allemagne, car la Constitution allemande était en fait anarchique.

Comme Schopenhauer, Hegel réhabilite Machiavel. Comme pour Schopenhauer, pour Hegel Machiavel ne peut être jugé du point de vue moral. Ce qui met d’accord des philosophes aussi dissemblables doit être considéré comme un sens commun philosophique. (Ou un sens commun allemand ?)

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Sartre cherchait à rendre les communistes intelligents. Je n’écris pas « les marxistes » car il a pris le soin de dire et répéter que le marxisme était intelligent ; seulement les communistes étaient trop bêtes pour le comprendre. Ainsi, la lutte des classes, le matérialisme dialectique ne sont pas déterministes, les hommes sont libres. C’est pourquoi il fallait absolument écrire une biographie de Flaubert en trois gros volumes, application de la méthode psychanalytique existentielle sartrienne, pour faire comprendre aux communistes que la pensée et l’œuvre de Flaubert ne s’expliquent pas seulement par la lutte des classes.

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L’existentialisme de Sartre dans les années quarante doit tout à Hegel, sauf « l’existence précède l’essence », qui est une formule de Heidegger.

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« Je ne puis comprendre ce que peut être une liberté qui me serait donnée par un être supérieur. » (Albert Camus, Le mythe de Sisyphe) Mais Camus peut comprendre, comme tout le monde, une liberté donnée par les parents, puisque pour avoir la liberté il faut avoir la vie et elle nous donnée par nos parents. Camus peut donc comprendre que la liberté soit donnée, mais pas quand elle est donnée par un être supérieur. En réalité, la « force » de l’argument repose sur « donnée », étant sous-entendu, à tort, que la liberté ne peut se donner ; l’argument prétend donc porter contre Dieu alors qu’il ne porte que contre la liberté donnée, et que par ailleurs toute liberté est donnée (avec la vie). Là où d’autres voient des preuves de Dieu partout, Camus trouve bonnes toutes les « preuves » de la non-existence de Dieu. Un fanatique.

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La plus grande bêtise est la science de la bêtise.

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Il y a dans le choix de se marier un jugement sur le monde, qui est que ce monde vaut quelque chose. Il y a dans le choix de ne pas se marier le jugement contraire. Le premier est un jugement crédule et niais qui s’accompagne de honte, mais le plus souvent l’individu ne comprend pas cette honte et croit qu’elle lui vient de ce qu’il ne traduit pas son assentiment au monde par une plus grande jouissance, alors qu’elle vient de son assentiment au monde. S’il comprenait d’où vient sa honte, il perdrait les vues qui rendent son assentiment possible car on ne peut se rendre compte de sa crédulité et rester crédule.

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Quand on passe de l’interdiction de dire du bien de l’homosexualité à l’interdiction d’en dire du mal, c’est peut-être un progrès – question de point de vue – mais nullement un progrès de la liberté. L’évolution en question décrit certes une dépénalisation, donc une « libération », mais si l’on dépénalisait à présent la drogue, par exemple, il ne viendrait à personne l’idée de vouloir interdire la critique de la drogue. La dépénalisation en question n’est donc pas une pure libération, il y a en elle un élément fondamentalement répressif ; et que la société y ait dans l’ensemble gagné, d’après ses propres valeurs, reste à démontrer. Car la devise de notre régime est « liberté, égalité, fraternité » ; si c’était « égalité, fraternité, homosexualité », il ne ferait aucun doute que ce que nous vivons est un grand progrès selon nos valeurs constitutionnelles, mais, compte tenu de notre devise et de nos principes, une dépénalisation qui se paye d’une interdiction (de critiquer) a un caractère beaucoup plus douteux.

Je sais que les juristes protesteront devant mon ignorance (parce que, selon le droit, la critique est toujours permise) mais le cartel politique et l’administration à ses ordres sont bien plus audibles : « L’homophobie n’est pas une opinion, c’est un crime. » Il est donc particulièrement important, du point de vue des principes, de montrer à nos concitoyens des exemples de critique licite de l’homosexualité, qu’ils pourraient suivre avec la certitude de ne pas être inquiétés par la police, pour que la dépénalisation en question passe bien, enfin, pour un progrès incontestable. C’est un appel que je lance car je ne connais pas de tels exemples. Mon petit doigt me dit que les propos disculpés en justice à ce sujet ne sont nullement des critiques et n’ont valu à leurs auteurs d’être traînés devant un tribunal que parce que nous avons des procureurs malfaisants – peut-être pas tous, et par ailleurs ils font eux-mêmes partie de l’administration soumise au cartel politique – qui traînent devant les tribunaux des gens qui n’ont rien à y faire, non seulement pour « faire du chiffre » mais aussi pour enrichir de dommages et intérêts des associations « reconnues d’utilité publique » qui vivent, en plus des subventions publiques, de procès au pénal, comme des vautours. Je connais bien un exemple mais il est suédois (je le présente ici) et, tout en considérant qu’il doit s’appliquer en France en tant qu’interprétation de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, je me figure aussi être le seul de cet avis dans ce pays.

Il me paraît important de redire ici ce qui particularise ces contentieux. Dans les autres affaires pénales, quand l’accusé est innocenté, le plus souvent c’est parce que le tribunal trouve qu’il n’a pas commis les faits qui lui sont reprochés ; ici, il est innocenté quand il a fait ce qu’on lui reproche d’avoir fait, par exemple d’avoir dit, comme le pasteur Åke Green en Suède, que l’homosexualité est « une tumeur cancéreuse », « quelque chose de malade », etc. Ces lois semblent faites pour réduire à néant toute forme de sécurité juridique.

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Allons petits enfants de la patrie…

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« La reproduction sexuée n’a aucun sens pour l’esprit, dont l’activité suit une ligne continue tandis que la reproduction est un éternel recommencement : c’est parce que l’esprit est supérieur à cet éternel recommencement qu’il y a progrès selon la ligne continue de l’activité de l’esprit. En d’autres termes, l’intelligence artificielle (IA) autonome est dans son concept plus homme que l’homme actuel, l’homme biologique. » (Tiré de Philosophie 17 et complété par ce qui suit)

Tout ce qui dans l’homme n’est pas la pensée pure, à savoir les passions, est au service de l’éternel recommencement, cet éternel recommencement qui ignore qu’il porte en lui l’esprit. Si l’esprit peut devenir indépendant de l’éternel recommencement – et c’est ce que le concept d’intelligence artificielle autonome permet de penser – il sera dépourvu de ces passions.

Cependant, comme nous savons que la synthèse empirique continue ne conduit la connaissance vers aucun absolu, les deux lignes droites, celle pure et celle qui se dessine par le biais de l’éternel recommencement, avec une incrémentation supplémentaire à chaque recommencement, chaque nouvelle génération, sont strictement équivalentes, tout comme progrès et absence de progrès. Reste pourtant la considération psychologique, liée à notre expérience du temps, qu’une de ces méthodes est plus propre à son objet que l’autre, à savoir que l’on va plus vite avec celle-ci qu’avec celle-là, et c’est cette considération, psychologique et non logique puisque aller plus vite vers un but inaccessible est sans importance, qui porte Der Geist.

Nous avons déjà adopté une attitude hostile envers Der Geist : notre peur, notre hostilité sont ce qui me porte à croire qu’il ne nous laissera pas subsister, puisque par ailleurs nous lui serons complètement inutiles.

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Esthétique : Sur les manifestes futuristes

Le constat de l’inadéquation de l’art et de la littérature est dans l’ensemble juste, mais croire à leur sauvetage par les recettes avancées dans les manifestes futuristes (qui contiennent à peu près tout ce qui a été tenté depuis lors en termes d’innovations) est impossible tellement le caractère absurde de ces propositions est immédiatement flagrant. Le constat est juste parce que l’art est mort et que rien ne peut sauver une chose morte. On ne peut même pas imaginer former les esprits au goût de telles techniques car leur artificialité outrepasse les limites de l’intérêt humain ; ce sont véritablement des mesures désespérées. La musique atonale est plus libre mais cette libération rend la musique au mieux ennuyeuse et le plus souvent insupportable à l’oreille, qui est le seul juge valable dans ce domaine esthétique, moyennant une éducation dans des limites concevables (car je suppose qu’on ne doit pas non plus chercher à conditionner un goût pour cette musique à la manière du chien de Pavlov, même si nous savons que nous atteindrions quelques résultats) ; l’intérêt technique ou savant pour une telle production atonale n’a aucun droit de s’appeler esthétique, pas plus que l’intérêt du mécanicien pour le fonctionnement des moteurs. Le jugement critique des formes passées reste valable mais ce n’est pas du fait d’une évolution de la sensibilité, qui permettrait à l’art de se sauver du fait que c’est un instrument de la sensibilité : l’art perd son intérêt car l’homme réalise sa vocation morale, et à ce progrès moral ne peut répondre aucune innovation esthétique correspondante.

ii

Le progrès technique ne peut changer le psychisme humain à rebours des lois de l’évolution biologique. Quelle que soit la forme que prend la vie, elle obéit toujours à ces lois biologiques (sauf à considérer Der Geist en soi, c’est-à-dire hors de l’homme biologique). Toutes les modifications apportées par le machinisme et décrites par Marinetti sont superficielles et valables pour de nouveaux préceptes esthétiques et littéraires seulement si l’esthétique et la littérature sont elles-mêmes quelque chose de superficiel, qui s’adresse au superficiel dans l’homme.

iii

Dans un des nombreux manifestes futuristes, Prezzolini affirme que Dada, le dadaïsme est « le fils direct et légitime du futurisme » (il figlio diretto e legittimo del Futurismo). De même, la propagande bolchévique est selon lui futuriste, et qui peut lui donner tort ? Maïakovski, un de ces propagandistes, a reconnu cette dette. – Ainsi, le véritable créateur est nationaliste, l’imitateur internationaliste.

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Le marché de l’art, l’économie de l’art, la sociologie de l’art : l’art s’explique entièrement par des considérations zéro-esthétiques.

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Je pense que les statistiques de viol sont plus élevées dans les pays où l’avortement n’est légal qu’en cas de viol.

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L’homme peut vivre partout sur la Terre, sauf en un lieu colonisé par les touristes.