Poésie crépusculaire et futuriste de Corrado Govoni

Corrado Govoni (1884-1965) est un poète italien associé au mouvement « crépusculaire » ainsi qu’au futurisme, mouvement également d’origine italienne mais ayant largement dépassé les frontières de l’Italie, sous l’impulsion notamment de son initiateur et principal théoricien, Tommaso Marinetti.

Les poèmes qui suivent sont tirés de deux recueils de Govoni ; je ne les ai pas trouvés dans les recueils eux-mêmes mais dans une anthologie de poésie et d’autres textes futuristes intitulée Per conoscere Marinetti e il futurismo (Pour connaître Marinetti et le futurisme), sous la direction de Luciano De Maria (Mondadori Editore, 1973).

À noter, avec les « violons électriques » du poème Nuit, un exemple d’anticipation à la Jules Verne, par le biais de l’image poétique plutôt que de l’imagination scientifique.

*

Poésies électriques
(Poesie elettriche, 1911)

.

À Venise électrique (A Venezia elettrica)

Pour Donna Giulia Matilde Valerio

Accoucheuse des rêves des poètes,
j’ai dans le sang le trouble sortilège
de l’eau de tes canaux fétides
verts comme la lie nauséabonde
qui reste dans les verres
où sont mortes des fleurs ;
j’ai dans l’âme la divine mélancolie
de ton visage de femme corrompue,
dévorée par l’insomnie de la fièvre,
sucée jusqu’à la moelle
par les bouches brûlantes
de toutes les luxures.
Tu me fais mal, je le sais ;
tu me distilles dans les nerfs une inquiétude obsédante,
m’irrites, m’empoisonnes : avec ton humidité
phosphorescente de sépulcre fermé,
tu suscites en moi mille anomalies douloureuses.
Pourtant tu me plais, éperdument.
Tu me plais : avec tes gondoles de papier mâché
qui glissent silencieuses sur tes voies d’eau
comme des pelotes funèbres en tissant
un labyrinthe inextricable ;
ou se balancent aux amarrages dans l’attente
agitant leur brillante queue de sirène ;
ou se réunissent mystérieusement
la nuit, sombres, en un traghetto solitaire,
veillées par le phare dentelé,
comme un noir cimetière flottant ;
ou bercent mollement
devant un hôtel voluptueux
une belle étrangère souriante
sur la tête de qui pèse sa perruque
calme serpent blond
enserré dans des cuirasses d’ambre et de nacre
et les yeux sans fond des diamants.
Tu me plais : avec tes palais sordides
qui muent comme les platanes,
impressionnables comme des caméléons,
portails de cathédrales en ruines
porches profonds et ténébreux
aux puits sonores comme des tambours
où l’on croit entendre encore
l’antique sanglot des Danaïdes ;
avec tes piliers semblables
à des pantins ridicules
aux vêtements décolorés à force de pleurer ;
avec tes miroirs d’argent
où affleurent
d’aguichantes barbes noires de morettas,
des masques roses comme des confitures ;
avec ta musique brûlant les cœurs
ainsi qu’un vitriol ineffable ;
avec tes murs vérolés
infectant l’eau de colorations électriques ;
avec ta lune exaltante
que la lagune avale
comme une pastille de quinine
pour guérir sa fièvre lancinante ;
avec tes hivers lents, silencieux
quand sur un pas de porte on voit
blanchoyer la neige
comme si de fantastiques Pierrots
y avaient amassé de la farine
pour jouer un de leurs tours à Colombine ;
avec tes peaux d’orange
flottant sur le canal
comme les babouches perdues
de quelque dogaresse ;
avec tes cloches de verre
noires comme tes gondoles,
vertes comme l’eau de tes canaux,
consumées comme tes marbres,
losangées comme tes piliers ;
avec tes longues cheminées,
pluviomètres des larmes du ciel,
clepsydres des verts crépuscules,
encensoirs de nuages violets ;
avec tes femmes languides
au visage éternellement pâle
comme par l’usage prolongé du masque,
comme si elles sortaient à peine d’une fête nocturne.

En un palais obscur,
un viride escalier ;
par-dessus un mur regardent
des roses à pommade.

Contre un pilier bleu,
sur un canal, l’eau clapote ;
au portillon d’un jardin,
une orange montre un mamelon doré.

Sur un toit, se pose la neige tranquille
de tourterelles amoureuses ;
une fenêtre distille
le vernis d’une fleur.

Moretta ou morettina : masque de femme à Venise.

*

Les saisons (Le stagioni)

Je te chante, ô douce saison du printemps,
jeunesse du monde ;
avec tes hirondelles qui arrivent de la mer
un matin de mars ;
avec ton timide redoux
de violettes le long des fossés ;
avec tes brefs crépuscules de pêchers
dans le verger floribond ;
avec ton coucou allant d’arbre en arbre
sans savoir où
suspendre son horloge moqueuse ;
avec tes roses qui rougissent
aux baisers ardents du soleil ;
avec tes lys purs
en procession
comme un blanc miracle ;
avec tes molles prairies
d’encens et de couleurs
où dansent en voiles vaporeux
de brume les Heures languides
et toi nue, échevelée
galopant sur la croupe du vent fougueux
que tu guides avec des rênes délicats
de primevères et de marguerites ;
avec ton pain vert
qui mûrit entre les arbres tranquilles ;
avec tes averses soudaines
semblables aux pleurs imprévisibles,
sans cause des enfants ;
avec ton magique arc-en-ciel divisionniste
qui est ta ceinture de bal ;
avec tes beaux nuages pompeux
qui sont tes divans moelleux ;
avec tes clairs canaux en méandres
qui reflètent dans leur cours
tant de choses douces et tristes :
la longue et pâle affliction
des saules pleureurs,
le refus des peupliers solitaires,
les mauves rouges dans leurs pots aux fenêtres
et les blanches façades des maisons ;
avec tes puits frais
épars à travers la campagne
semblables à d’étranges et blanches guillotines en hiver ;
avec tes placides couchers de soleil
où se dessinent les monts lointains
comme d’énormes chevaux ;
avec tes aubes d’or
quand tonnent les cloches
et que les coqs chantent dans les fermes
au loin l’ave maria.
Je te chante aussi, ô été ardent ;
avec ton froment blond
où brillent les pavots
comme des garibaldiens cachés ;
avec ton vert et odorant océan de chanvre ;
avec ta chaleur torride
qui fait rechercher avec volupté
l’eau fraîche des valats :
à la surface étonnés affleurent
les longs brochets, les couleuvres d’eau
poursuivent les rainettes craintives.
Oh dans les nuits languides
les vertes retraites aux flambeaux des lucioles
et les rossignols futuristes
qui se contentent des applaudissements des grenouilles !
Dans les prés les tas de foin
sont comme un campement d’odeurs.
Les hauts peupliers gardent la plaine.
Dans les cuves et les puits les crapauds
font entendre leur voix de basson.
Et la chouette au milieu des tombeaux
déclare orgueilleusement :
« Tout est à moi ! tout est à moi ! »
Je chante aussi pour toi, ô grave automne ;
avec tes fruits exquis
suspendus aux branches effeuillées
comme un bonheur accompli ;
avec tes tristesses finales :
les pluies monotones
qui arrosent de gouttes les fenêtres pâles
et engourdissent l’âme ;
les brouillards implacables
qui fument comme un encens inodore
et réduisent tout autour de nous le monde,
et les nobles corbeaux
toujours vêtus de deuil strict ;
les pauvres cimetières
pleins de couronnes multicolores,
tristes girouettes de fleurs sur les tombes.
Oh le long des haies dénudées
le triste carillon du rouge-gorge
comme si du matin au soir
on portait le viatique à quelqu’un !
C’est la fin, la douce fin prévue.
Sans nostalgie tombent les feuilles.
Le soleil somnole
sur les seuils déserts.
Mais pourquoi le cœur souffre-t-il ?
Pourquoi l’âme s’afflige-t-elle ?
Mais tu viens, ô hiver, père putatif
des saisons, célébrer
les noces blanches de la neige,
couvrir toutes les taches
de ta blancheur collective,
remplir les pauvres vitres
de fougères compliquées et de palmiers fragiles,
franger les gouttières
de stalactites plaintives,
emmitoufler les maigres cheminées,
remplir de sphynx les jardins,
et mettre sur tous les rebords
de blancs garde-corps,
comme lors d’une procession de communiants.
Les peupliers éparpillés dans la campagne
semblent d’énormes rochers couverts de neige.
Toutes les traces sur les chemins sont claires :
elles semblent faites par des anges légers ;
et chaque maison est belle comme une crèche.
Et dans une nuit radieuse où les étoiles
glissent le long du glacier du ciel
sur leurs patins d’argent,
du fond fantastique des villages,
du plus profond de l’enfance
innocente et crédule se réunit
dans notre trouble cœur, suave,
le divin conclave
des cloches de Noël.

*

Les cheminées (I camini)

Grises alliées des brouillards
les cheminées s’élèvent au-dessus des toits
naines géantes maigres
ventrues minces longues
semblables à d’étranges champignons
à des bonnets fantastiques
à des pipes chafouines
à des cafetières de sorciers
à des parapluies troués de mendiants
à des tours crénelées
à des clepsydres du ciel en forme d’entonnoir.
Sentinelles pacifiques,
rustiques tiares,
échalas où darde
ses yeux phosphorescents de chouette
la lune enceinte d’une étoile,
trônes des chats et des paons.
C’est seulement quand le vent
interrompt leur mutisme quotidien
que celui qui veille silencieux près du foyer
peut saisir un fragment fantastique
ruminé à voix basse
de leur entretien avec les nuages.

*

Les toits (I tetti)

Pentes douces des toits !
Les uns roses comme des coussins
où les nuages diaphanes
ont imprimé leurs tendres gouttes ;
d’autres sanglants comme des pressoirs
de couchers de soleil et d’aurores
comme un billot pour les vespérales
décapitations du soleil ;
d’autres noirâtres comme lits
de la nuit funèbre ;
d’autres nacrés comme si
l’escargot de la lune
y avait laissé sa traînée lumineuse.
Vieilles voiles teigneuses
tannées par le soleil et les intempéries,
en cale sèche dans un grand canal sans issue,
avalanches immobiles de neige en hiver,
livides égouttoirs
du sanglot fastidieux
de la pluie d’automne,
chiffons usés
des crépuscules violets.

Avec leurs girouettes en fer-blanc,
avec leurs coqs vernissés
montant la garde nuit et jour
aux côtés des baïonnettes dorées
et montées des paratonnerres,
avec leurs clochers blancs et gris
qui élancés sortent çà et là,
bornes des confins mystiques,
les toits sombres.
Une verte espérance de lierre
s’obstine sur une gouttière ;
une glycine arrange le long d’un mur
son fruit solitaire et serein.

Le soir sur les tuiles rouges,
deux à deux comme des sœurs
font leur promenade déchaussée
les colombes, nimbées de pâleur ;
tandis que sur les pupitres des lucarnes
les chats écorchent l’acrobatique
musique des étoiles
avec leurs violons épileptiques.

*

Chanson nimrèse (Nimresia canzone)

NdT. Le terme « nimresia » est un néologisme dont le sens m’échappe (un mot-valise ?) et qui semble donner aussi du fil à retordre aux commentateurs dont on trouve quelques analyses des Poésies électriques de Govoni sur internet sans la moindre tentative d’élucidation de ce terme ni des deux autres néologismes du vers final : « in un giardino ninfinino tricadnino ». Comme il s’agit d’un poème sur le carillon ou la boîte à musique d’un enfant, Aladino, je suppose que c’est en fait une façon pour le poète de recréer la fantaisie ou les maladresses de l’enfance ; peut-être des mots « inventés » par le petit Aladino lui-même.

Pour un petit carillon de mon Aladin

Petite bonbonnière de dragées musicales,
boîte à musique pour poupées,
moulin à poivre de gemmes colorées,
avec une manivelle en faïence blanche
pareille à l’isolateur du télégraphe
où se posent les hirondelles ;
hochet de la mélancolie,
oh fais entendre ta chansonnette ensorcelante
semblable à un bouquet de pauvres fleurs :
roses glaïeuls, bleuets bleus,
pâquerettes blanches,
pavots rouges, roses des chiens,
myosotis azurés !
Tambour pour lucioles et grillons.
Tamis d’étoiles pulvérulentes.
Compte-gouttes de joie.
Mélodie confite.
Tranche de pastèque de vanille.
Gousse verte d’un fruit de menthe.
Gorgées de rossolis bleu.
Poudre à pantin ta musique,
fard pour Colombine,
sanglot de Cendrillon.
Petite boîte à cheveux de marionnettes élégantes.
Fais entendre, fais entendre tes notes de cristal
et d’argent,
boîte d’allumettes pour les anges,
boîte de lucioles vertes ;
je veux rêver comme un enfant
aux poupées roses qui se promènent bras dessus, bras dessous
dans un jardin nymphin tricadnéen.

*

Nuit (Notte)

Le déluge bleu des cloches est terminé.
L’ultime roseur du crépuscule
colore de sa pudeur tardive
les fenêtres brouillées.
Le soleil est tombé
des vieux remparts
comme une tête guillotinée
éclaboussant la ville
de son sang de victime.
Et comme une marée souterraine,
l’ombre inéluctable
submerge la blancheur idyllique
des colombes roucoulant sur le toit.
Autour des fenêtres palpitent
les parapluies visqueux
des chauves-souris,
petits avions funèbres,
parachutes des lucioles.
Et voilà qu’au bout d’une rue
s’élève la lune rouge et ronde
comme l’enseigne incandescente
d’un marchand de pastèques.
Mais elle pâlit peu à peu
et devient sentimentale,
illumine un banc de marbre
dans un jardin qui attend
inutilement un couple d’amants ;
elle entre dans ma chambre pour cueillir
en tristesse flagrante
un bouquet de roses,
vient faire sa toilette nocturne
devant le miroir.
L’orchestre somnambule des chats élastiques
sur les gouttières déjà commence
à accorder ses maigres
violons électriques
aux cordes faites avec les nerfs
des suicidés les plus atroces :
musique de trapèze ;
saccage d’une quincaillerie ;
danse du ventre ;
chirurgie infernale.
Vos pauvres intestins
semblent être entre les mains d’un cordier fou
qui vous les tire et tord horriblement,
vertigineusement
au bord d’un précipice ;
vos os possédés
par un rémouleur diabolique
qui les aiguise sans pitié
sur une meule brûlante.
Le prolétariat hydropique des grenouilles
semble assiéger la ville,
roulant ses milliers de tambours infatigables.
Quelques nuages cendreux et sales
cherchent à cacher la lune.
Incertains apparaissent aux coins des rues
les lampadaires, jaunes croissants ;
ils éclairent à l’intérieur d’un tabernacle
une pauvre, grossière Madone en stuc
avec ses fleurs de papier colorées
dans une boîte de sauce tomate ;
à une fenêtre sans vitres
un œillet rouge
dans un pot de chambre blanc.
Mon Dieu, comme il fait sombre sur la terre,
tout est obscurité et peur !
Mais là-haut resplendissent les astres heureux et brillants…
Pour qui resplendissent toutes ces étoiles ?
Oh vivre la vie en rouge de Mars !
Oh vivre la vie polaire de la lune !
Oh vivre la vie apyre de ces soleils éblouissants !
Oh vivre la vie excentrique de Saturne
qui est le clown blanc du firmament
faisant ses exercices entre les anneaux !
La voie lactée trémule,
chaîne de montagnes de diamant,
échelle paradisiaque de mondes précieux,
immense ceinture
ceignant les flancs d’ébène de la nuit.
Ô voie lactée ! sur une comète automobile
à la longue queue nacrée
de paon éphémère,
se précipitant
le long de la voie,
soulevant des poussières de mondes…
Ô astres imperscrutables et lointains,
mers glacées d’émeraudes,
volcans de rubis,
cataractes d’opales ;
ô étoiles, quel est votre but ?
quelle est votre vie ?
Êtes-vous la preuve sublime
d’une richesse surnaturelle,
d’une joie supraterrestre ?
Ou au contraire le produit d’une grande misère,
d’une tristesse infinie ?
Qu’importe que vous brilliez tant ?
Les perles ne brillent-elles pas elles aussi ?
Pourtant elles sont le résultat d’une grave
maladie des huîtres !
Les hommes sur terre ne sont-ils pas comme les vers
une nécessité de la charogne ?
Obscurité et silence sur la terre : seul
s’élève d’une pauvre mansarde
le pathétique monologue
de rossignol
d’un violon :
alternance de joie et de tristesse
faisant penser à un enfant phtisique
qu’un compagnon cruel
chatouille sous les aisselles.
Puis, les ombres, longues, efflanquées,
se retirent comme les escargots dans leur coquille.
Et c’est l’aube : les grenouilles
battent en retraite dans le marécage.
Les coq victorieux chantent l’épinicie
tournés vers leur maréchal
qui s’avance purpurin à l’horizon.
Un ouvrier célèbre le sacrifice humain du travail
sur l’autel cornu de l’enclume.
Blancs et roses apparaissent les clochers :
stations de télégraphie sans fil
des âmes
qui reprennent leurs communications
interrompues avec le ciel.

*

L’inauguration du printemps
(L’inaugurazione della primavera, 1915)

.

La ville morte (La città morta)

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !
J’aime errer au loin avec les nuages.
Je hais le printemps.

Et ce soleil qui te fait
pâle comme un astre,
et toujours plus transparente
de jour en jour
si bien que je vois constamment
brûler ton âme
à travers ton corps innocent
comme une flamme à travers l’albâtre.

Oh tu es si fine et si légère
et si dévorée par la lumière
que je te perdrais presque,
n’était l’ombre profonde de tes yeux
qui me conduit vers toi !
Quand je tiens tes mains dans mes mains,
tes yeux me semblent si lointains :
sombre nuit ils deviennent sous mes baisers
comme des étoiles dans une eau que l’on touche.

Et ta bouche, oh ta bouche !

Quand je peigne tes cheveux noirs
je crois peigner tes pensées
les plus funèbres et les plus étranges.
Si je regarde ton corps
dans lequel se contemple mon amour,
je trouve ta nudité malsaine
brillante froide perverse
(puis-je savoir si tu rajeunis ou vieillis ?)
comme l’eau glacée dans les miroirs.

Oh ! partons, partons
de ces lieux de mélancolie
où notre vie se balance suspendue
à un fil d’araignée
au-dessus d’un abîme vertigineux ;
où peu à peu l’amour
s’empoisonne et devient un triste jeu
d’indifférence et de perfidie
où par des caresses sournoises s’insinue
nous burinant toujours plus la cervelle
avec ses ongles pointus la folie.

Oh ! partons,
là-bas, dans la ville morte
perdue sur une lande solitaire
où tombe interminablement la pluie
comme une froide guirlande.

Là-bas la gloire ne sera pas l’horrible pieuvre
ivre de sang et de larmes
qui nous détruit la chair et nous calcine les os ;
mais seulement un écho calme que de temps en temps
réveillent sur les remparts les clairons
des soldats à la manœuvre.

Et qui sait si cette existence avare
qui étanche notre soif au goutte à goutte
avec une cruauté inouïe,
là-bas à l’âme plus tranquille,
voilée par la distance,
n’apparaîtra pas désirable
éperdument : douce et chère
comme aux morts le rêve de la vie,
comme la liberté pour le prisonnier,
la santé au malade incurable ?

Peut-être, là-bas, l’horrible douleur
ne sera-t-elle plus pour notre cœur
qu’une légère oscillation de berceau
contre le désespoir de la mer ;
gouttes d’eau tombant
du seau plein au fond du puits,
nos larmes ; et notre sanglot,
notre inhumain sanglot
un timide bruissement de feuilles
dans la clameur de la tempête.

Nous ne verrons plus dans le faubourg s’allumer
le gaz lancinant des lucioles
qui semble à tout moment
s’éteindre aux souffles du vent ;
nous n’aurons plus sur notre tête
comme un gouffre irrésistible
le jardin de fièvre des étoiles ;
nous ne sentirons plus depuis la vallée
l’atroce chant du rossignol
goutter lentement dans notre sommeil,
sur notre âme brûlée,
comme un suintement de vitriol.

Là-bas nous ne sentirons jamais
le cri tournoyant des hirondelles
nous pénétrer le cœur comme une flèche
empoisonnée de printemps.

Assez de cieux d’un bleu de gendarme !
Assez de prés d’un vert de drapeau !

*

Les choses qui font le printemps (Le cose que fanno la primavera)

L’eau rebondissante des moineaux sur les toits.
La guirlande humide de violettes que les hirondelles
suspendent autour de la corniche de la maison,
à l’aube.
Le parapluie vert du vagabond des champs
qui va sa route d’aumône sous la pluie.
L’orgue de Barbarie qui joue dans le faubourg
les tristes valses de la Veuve joyeuse.
Les blancs nuages de poussière
courant derrière les automobiles.
Les lucioles dans le cimetière.
Le jardinier qui peint les bancs en bois de l’allée.
L’arrosoir rouge abandonné dans la cour.
La touffe d’herbe fraîche sur la gouttière.
Et les fontaines qui pissent
dans leur bassin,
tandis que passent les gendarmes, le bâton
sous le bras, sans infliger de contraventions.
L’âne du moine mendiant
qui s’obstine au milieu de la route
à ne plus vouloir faire un pas
malgré les coups de bâton de son maître,
parce qu’il a vu passer l’ânesse du maraîcher.
Une rose en toc dans les cheveux
d’une femme à croquer.
Et cette demoiselle de nuage
qui se dodeline là-bas
voluptueusement
rafraîchissant le ciel
du rose de ses jambes nues,
sur la balançoire de la double note
du coucou.

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