Cours de philosophie 3 : Philosophie politique (Montesquieu, Tocqueville)

La liberté dans un grand État, que les Pères fondateurs américains voulaient établir par la Constitution américaine, est une réponse à Montesquieu. Le despotisme asiatique est dû, notamment par l’influence de la géographie et du climat, à l’existence de grands empires. La Constitution américaine se veut un talisman contre la malédiction du despotisme asiatique.

Or Montesquieu avait déjà vu que la « république fédérative » (IX, 1) supplée au défaut intrinsèque de toute république, qui est que son territoire doit nécessairement être petit. La résolution par les Pères Fondateurs américains du problème posé par Montesquieu se trouve donc en Montesquieu lui-même.

(Montesquieu connaissait l’œuvre de Locke, le chapitre 6 du Livre XI « De la Constitution d’Angleterre » est repris de l’ouvrage sur le gouvernement représentatif du philosophe anglais. Il convient dès lors d’examiner si les principes de Montesquieu relatifs au fédéralisme sont également tirés de Locke, auquel cas il n’est pas besoin d’introduire Montesquieu dans la filiation intellectuelle des Pères fondateurs américains, ou simplement de lui rendre l’hommage de l’antériorité, puisque alors les Pères fondateurs n’auraient pas eu besoin de tirer de Montesquieu ce que lui-même tirait de Locke.)

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L’égalité n’implique pas seulement un partage égal des terres et des biens, mais aussi la suppression des libertés de tester et de contracter, ces libertés étant de nature à détruire l’égalité.

Elle peut impliquer également le mariage avec la sœur consanguine (par le père) mais non avec la sœur utérine (par la mère), comme dans la loi d’Athènes – afin « de ne pas mettre sur la même tête deux portions de fonds de terre, et par conséquent deux hérédités. Quand un homme épousait sa sœur du côté du père, il ne pouvait avoir qu’une hérédité, qui était celle de son père : mais, quand il épousait sa sœur utérine, il pourrait arriver que le père de cette sœur, n’ayant pas d’enfants mâles, lui laissât sa succession : et que par conséquent son frère qui l’avait épousée, en eût deux » (V,5) –, ou le mariage avec la sœur utérine mais avec une dot de moitié que celle du frère, comme à Lacédémone. (Ces exemples et particulièrement celui de Sparte, qui devraient être bien connus d’auteurs ayant pratiqué les auteurs anciens et ne semblent pas l’être, relativisent singulièrement la « prohibition générale de l’inceste » posée en dogme des sciences sociales.) Ou bien encore il faut prévoir que l’héritage passe à un seul des fils, les autres étant donnés à des couples sans enfant, comme le propose Platon au livre V des Lois.

Ainsi, l’acte de partage en lui-même, par exemple à la suite d’une révolution politique, ne peut rien pour l’égalité de manière durable si la loi sur les héritages et les contrats n’est pas réformée de façon à prévenir tout retour des inégalités abolies par le partage initial.

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Montesquieu déclare (VI, 5, c) que Socrate refusa de se servir d’une loi d’Athènes qui permettait aux accusés de s’exiler avant le jugement. Socrate ayant été jugé, puis condamné, il est certain que, s’il avait le droit de s’exiler avant le jugement, il ne s’en prévalut point. Or, dans la prosopopée des lois, du Criton, se trouve expliqué pourquoi Socrate refusa de s’enfuir après son jugement, mais ce passage ne dit rien quant au refus d’user des libertés offertes par la loi pour éviter un jugement. La fameuse prosopopée ne peut d’ailleurs nullement être appliquée à ce dernier refus puisque Socrate n’aurait alors fait que se prévaloir d’un droit reconnu par les mêmes lois athéniennes qu’il refusa d’enfreindre en s’échappant de sa prison après son jugement. Le refus de s’exiler avant le jugement, conformément à la loi, jette une singulière lumière sur le refus de s’exiler après le jugement, en infraction à la loi, et sur la prosopopée servant de justification à ce dernier refus, car, puisque la loi donnait à Socrate la possibilité de s’exiler, comment peut-il justifier son refus de s’exiler par le nécessaire respect dû par chacun aux lois ?

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Montesquieu se désole (VI, 9) au nom de l’humanité de « la justice atroce des sultans », à une époque où la torture judiciaire était banale en France !

Certes, Montesquieu est contre « la question » : il souligne que l’Angleterre s’en passe à son époque déjà, que les Grecs anciens la réservaient au crime de lèse-majesté (pour les citoyens, non pour les esclaves), les Romains aussi (pour certains accusés), et loue les restrictions légales des Wisigoths d’Espagne en la matière.

Du temps de Montesquieu, la justice française y recourait systématiquement, ce qui fait dire à Marcel Rousselet, de l’Institut : « Devant toute cette barbare législation criminelle, on reste confondu de voir ces juges si souvent empreints de l’esprit de ce beau XVIIIe siècle plein de délicatesse et de douceur, n’avoir compris ni la cruauté, ni l’inutilité de ces souffrances. » (Histoire de la justice, PUF, 3e éd. 1968, p. 50)

Ces juges, ce sont les « grands magistrats », « ces nobles races de magistrats, ces grands hommes de robe, fermes, incorruptibles, esclaves du devoir et du travail, honorés de leur siècle autant que de la postérité » (p. 43), et Rousselet de citer Daguesseau, Pothier, Chartraire de Bourbonne, Hénault, De Brosses… Un dithyrambe pour de beaux parleurs, qui philosophaient en faisant appliquer la question ! (Je n’ose demander si Montesquieu, président à mortier du Parlement de Bordeaux, dont j’ignore tout des activités en tant que magistrat, ne la faisait pas lui-même appliquer dans les affaires dont il avait connaissance, tout en rédigeant dans son cabinet des pages contre la torture judiciaire.) Ces « nobles races de magistrats » sont jugées : la question n’existait plus en Angleterre quand ils la pratiquaient, ils restèrent aveugles à l’exemple d’humanité de nos voisins.

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Les républiques commerçantes, bien que n’étant pas égalitaires à la manière du communisme platonicien (un communisme aristocratique !), connaissent néanmoins peu de luxe, selon un argument qui, dans Montesquieu, pourrait rappeler l’éthique protestante de Max Weber mais la contredit en réalité – à savoir, que le commerce fait fond sur l’épargne. C’est le commerce en soi qui conduit à l’épargne, sans qu’il soit besoin d’invoquer une éthique religieuse. Ce n’est en effet pas l’éthique protestante qui conduit le commerçant à l’épargne mais les nécessités mêmes du commerce : pour investir, il faut épargner. Le commerçant a donc un train de vie modeste, aux antipodes de l’ostentation aristocratique.

Cela dit, et c’est conforme aux vues de Montesquieu, certaines religions peuvent être plus propices que d’autres au développement du commerce, mais cela reste un démenti formel à la thèse de Weber. En effet, que l’éthique protestante soit plus conforme que d’autres aux exigences intrinsèques du commerce ne permet pas d’imputer à cette dernière une valeur causale dans le développement du commerce, car on pourrait tout aussi bien dire que c’est le commerce qui, par ses nécessités intrinsèques, fut cause du développement d’une éthique protestante, en adoptant alors un point de vue strictement matérialiste.

Or, à l’époque de Montesquieu déjà, Mandeville s’inscrivait en faux contre l’idée que les républiques commerçantes sont de leur nature contraires au luxe. Mandeville affirmait justement le contraire. Les développements ultérieurs des républiques commerçantes ne lui donnent-ils pas raison ? On peut certes trouver dans la consommation des sociétés capitalistes contemporaines une forme de mesquinerie dans son ostentation même, qui laisse ces sociétés loin derrière leurs ancêtres aristocratiques en termes de luxe ; et l’on ne parlerait alors de surconsommation que parce que, très démocratiquement, chacun consomme, et que nous sommes nombreux, ce qui n’ôterait rien au fait que le luxe est un produit des inégalités de conditions matérielles qui se sont amenuisées au cours du temps, les sociétés passant d’aristocratiques à démocratiques.

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Les gouverneurs des provinces conquises par la république romaine réunissaient les trois pouvoirs dans leurs mains, c’étaient « les bachas de la république » (XI, ch. 19 « Du gouvernement des provinces romaines »). Cette structure du pouvoir dans les provinces conquises portait en soi des ferments de corruption. – Le raisonnement s’applique fort aisément au colonialisme des temps modernes. Nous dirigions nos colonies selon des principes contraires à ce que nous professions, en justifiant cela banalement par la nécessité, tout comme les Romains antiques. Mais en nous habituant à ces formules, nous érodions nos maximes politiques les plus hautes et nous nous préparions en quelque sorte à nous coloniser nous-mêmes, c’est-à-dire à nous percevoir comme un peuple où la séparation des pouvoirs n’avait pas non plus vocation à s’appliquer, comme un peuple appelant des bachas pour le gouverner à l’ottomane, car il paraît toujours plus commode de supprimer la liberté devant la force des choses.

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Montesquieu est pour la peine de mort (XII, 5), mais il faut croire qu’un Beccaria a plus de poids que Kant et lui réunis.

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« Il ne suffit pas, dans les tribunaux du royaume [d’Angleterre], qu’il y ait une preuve telle que les juges soient convaincus ; il faut encore que cette preuve soit formelle, c’est-à-dire légale : et la loi demande qu’il y ait deux témoins contre l’accusé ; une autre preuve ne suffirait pas. » (XII, 19, d)

Montesquieu balaie ainsi le système de l’intime conviction, avant même qu’il eût remplacé celui des preuves légales en France. Encore un travers de notre pays.

La justice anglo-saxonne, qui, nous l’avons dit, abolit la torture judiciaire bien avant nous, reste attachée au système des preuves légales, quand nous avons fait reposer la nôtre sur l’intime conviction du juge qui fluctue au gré des mouvements d’opinion, voire des mouvements de foule, ou bien au gré de l’intérêt des dirigeants dont dépend sa carrière. Mais rassurez-vous, cela n’a jamais dérangé les Français : il n’y a pas de sujet.

Le juge d’appel, à la chambre connue sous le nom de chambre d’enregistrement : « Mon collègue a l’intime conviction que vous êtes coupable. Que voulez-vous que je vous dise ? Son intime conviction n’est pas moins souveraine et respectable que la mienne. » (Ironie.)

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J’ouvre une parenthèse sur un point d’histoire qui fait déjà l’objet de quelques spéculations sur ce blog (voyez ici, « Ingeborg, A Viking Girl on the Blue Lagoon »).

Montesquieu parle des vents d’est de l’Atlantique qu’il faut éluder pour parvenir au Cap depuis les colonnes d’Hercule (XXI, 10, en particulier la note e). Rappelons-nous donc Cabral et la découverte du Brésil : Cabral voulait justement se rendre au Cap et fut emporté par les vents d’est jusque sur les côtes d’Amérique.

Compte tenu du point soulevé par Montesquieu, cette histoire de la découverte du Brésil ne serait-elle pas une invention destinée à détourner l’attention publique du fait que l’Amérique était déjà connue (par certains) avant Colomb ? Pour éluder sans difficulté les vents d’est, il fallait, si je comprends bien Montesquieu, parlant de la navigation antique, l’invention de la boussole (parce que, dit-il, c’est la boussole qui permit de se rendre au Cap sans suivre la côte de l’Afrique). Par conséquent, Cabral, qui connaissait la boussole, puisqu’elle fut introduite en Occident au XIVe siècle, ne pouvait guère se laisser prendre par les vents d’est et « découvrir » le Brésil, tandis que tous ceux qui tentaient de se rendre au Cap avant la boussole pouvaient se faire prendre par les vents d’est et parvenir, avec des navires permettant une telle traversée, jusqu’à la côte américaine.

Autrement dit, il est plus vraisemblable, compte tenu des conditions géographiques, qu’un navigateur européen découvrît l’Amérique par inadvertance avant la boussole qu’après.

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Les femmes « ingénues » (libres) ayant trois enfants étaient, aux termes des lois Juliennes, affranchies de la tutelle propre aux matrones romaines (XXIII, 21). Mais comment cela pouvait-il contribuer à la démographie, objet visé par cet affranchissement, puisque les maris perdaient ainsi des droits dans le mariage ?

Les Romains voulaient inciter par là les femmes à faire des enfants : celles qui donnaient trois fois la vie étaient affranchies de la tutelle. Ce faisant, la loi privait l’époux de l’exercice de cette tutelle. Or si l’époux, désincité quant à lui par les lois Juliennes à faire des enfants à son épouse, se restreignait dans les liens du mariage (ce qui pouvait être d’autant plus facile que le concubinage était plus répandu), ces lois ne pouvaient atteindre leur but ; le mari n’avait qu’à faire moins de trois enfants à son épouse pour conserver sa tutelle sur celle-ci. Or l’époux était vraisemblablement contraint, au titre des devoirs du mariage, de cohabiter sexuellement avec sa femme : il ne pouvait donc tout au plus que retarder la fin de la tutelle. De son côté, l’épouse pouvait accélérer cette délivrance en commettant l’adultère.

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Selon Montesquieu, dans le Nord « un homme de soixante ans a encore de la force » et surtout « les femmes de cinquante ans ne sont pas généralement stériles » (XXIII, 21).

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Le théâtre, l’occupation d’acteur était frappée d’infamie à Rome. Le Moyen Âge chrétien n’a là rien inventé, ni Rousseau.

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Montesquieu offre une justification rationnelle du combat judiciaire et de l’épreuve du feu et de l’eau bouillante (ou du fer chaud) : les ordalies. Bien qu’en soi ces épreuves ne prouvent rien quant aux cas d’espèce, on jugeait par elles la valeur sociale des individus, dans des sociétés guerrières ; la preuve de la valeur au combat était directement attestée par un combat singulier, et, dans les épreuves de l’eau bouillante et du fer chaud, indirectement, par la callosité des mains résultant l’exercice des armes (d’où s’ensuivait que le fer chaud saisi par le poing ou l’eau bouillante dans laquelle l’accusé plongeait la main ne provoquaient pas de blessures graves).

Ces explications sont ingénieuses (bien que, relativement aux callosités de la main d’un maître d’armes, elles ne dussent qu’imparfaitement protéger l’individu de l’eau bouillante pour peu qu’il dût y plonger la main entière, paume et dos) et pourraient s’appliquer à d’autres types connus d’ordalie dans diverses parties du monde primitif, telles que l’ingestion de poisons qui, si l’accusé n’en mourait pas, l’innocentait : un homme assez robuste pour survivre au poison est indéniablement un homme de valeur.

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On ne sait pas si les Douze Tables romaines parlent de couper en morceaux le débiteur insolvable ou bien d’en diviser le prix une fois vendu comme esclave. Montesquieu penche pour la seconde opinion (XXIX, 2).

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Sans citer sur ce point aucune source, Montesquieu impute aux Normands un esprit de revanche contre les moines, lesquels auraient, sous Charlemagne, détruit leurs idoles et les auraient contraints à se réfugier dans le Nord. Ce seraient donc des Saxons ayant émigré dans la Scandinavie.

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La pensée de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique (1835, 1840)

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Le « nivellement » démocratique dont parle Tocqueville n’est pas seulement légal (égalité devant la loi) mais également économique. Le nivellement économique – « l’égalité des conditions » – aurait atteint en Amérique « ses limites extrêmes ».

Partout où la démographie est de deux enfants par couple, le partage égal de l’héritage n’est pas un fractionnement de la propriété puisque chaque enfant reçoit ½ de 2 parts, soit une part chacun. Mais le partage égal dénature la richesse foncière, qui ne peut plus se transmettre. L’attachement à la terre, à la propriété terrienne n’est possible qu’avec le droit de primogéniture. C’est pourquoi Tocqueville parle d’égalité des conditions en Amérique, pays où les inégalités entre les fortunes immobilières sont toutefois très considérables aujourd’hui. À l’époque, l’Amérique était un pays de petits propriétaires et petits artisans. Tocqueville dit dans la seconde partie de l’ouvrage – p. 699 éd. de La Pléiade – qu’il n’y a pas pratiquement pas de fermiers en Amérique, que tous ou presque sont propriétaires de leurs terres.

C’est pourquoi une classe de loisir (Veblen) est impossible en Amérique. L’état social que décrit Tocqueville en doit forcément empêcher l’émergence, chaque Américain devant travailler pour subvenir à ses besoins et ne s’enrichissant, si cela se produit, que sur le tard, quand on n’a plus de goût pour l’étude. De même, les fils commencent leur carrière moins riches que leur père, qui ne peut à son tour leur transmettre qu’une partie de sa fortune à chacun. Ces faits s’opposent à l’existence d’une classe de loisir :

« Il n’existe donc point en Amérique de classe dans laquelle le penchant des plaisirs intellectuels se transmette avec une aisance et des loisirs héréditaires, et qui tienne en honneur les travaux de l’intelligence. Aussi la volonté de se livrer à ses travaux manque-t-elle aussi bien que le pouvoir. » (57)

L’idée de classe de loisir est impossible dans une démocratie telle que décrite par Tocqueville, car une classe de loisir est la pure et simple description d’une aristocratie. (Je suis donc bien en peine d’expliquer, si je m’en tiens à Tocqueville, de quoi parle Veblen, qui prétend avoir découvert une classe de loisir en Amérique.) En revanche, la consommation ostentatoire, cet autre objet de la sociologie de Veblen, peut s’expliquer par les vues de Tocqueville sur l’activité fiévreuse des démocraties : il faut que la fortune, comme marque du succès, se donne à voir à certains signes, quand le statut social ne se donne à connaître par aucune norme juridique (par l’inégalité des uns et des autres devant la loi). La consommation ostentatoire est d’ailleurs ce que Tocqueville appelle l’hypocrisie du luxe (p. 562) (formule peu précise, en raison de l’imprécision de la langue française : il s’agit d’un luxe trompeur, de la simple apparence du luxe). La consommation ostentatoire est rendue possible en démocratie par la piètre qualité de la plupart des produits mis sur le marché, qui permet d’acquérir des objets donnant l’illusion de la richesse et de la perfection artisanale aristocratiques à faible coût.

Les avertissements de Tocqueville contre les possibles effets de l’industrie et « l’aristocratie d’argent » sont assez vifs mais ramassés en peu de pages (704-5 et 855-6 respectivement), alors que ces effets se sont puissamment développés, devenant le fait saillant de toutes les sociétés industrielles, en Amérique et ailleurs, quelques années ou quelques décennies au plus après la parution du livre de Tocqueville. Sa défense de la liberté, du libéralisme contre les tendances possibles de l’égalité se répandant partout, était donc déjà presque anachronique au moment où il écrivait, car l’égalité des conditions matérielles ne s’est pas répandue comme il le croyait, l’industrie a produit au contraire des inégalités sans précédent, en tout cas une misère sans précédent parmi les prolétaires. Ferdinand Lundberg, auteur du livre America’s 60 Families (1937) est sans doute un peintre de l’Amérique plus réaliste aujourd’hui que Tocqueville.

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Chaque État d’Amérique a deux chambres législatives. Dans les États, le sénat n’a donc pas la même justification qu’au niveau fédéral, où il a pour fonction de représenter les États (ou bien pourrait-il s’agir de représenter les comtés ?) On en revient donc à l’argument du type « la qualité de la loi » (une seconde chambre améliore la qualité de la loi selon la justification classique des Parlements bicaméraux des États unitaires et non fédéraux).

Cette « division du pouvoir législatif » en deux chambres qui ne se justifie point par le fédéralisme, Tocqueville y voit un « axiome de la science politique », mais pour des raisons qu’il laisse dans une grande obscurité. Il relève que l’on en est venu aux deux chambres dans l’État de Pennsylvanie malgré l’avis de Franklin en la matière : la belle affaire, est-ce là ce qui prouve un axiome ? (I, I, V)

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L’argument de Tocqueville en faveur du contrôle de constitutionnalité des lois par le juge l’interdit dans le cas où la Constitution est « une œuvre immuable ou censée telle » (I, I, VI), comme en France. Comme ce n’est plus le cas en France de nos jours, l’argument tombe : notre Constitution est dans la même situation que la Constitution américaine – révisable – et le contrôle de constitutionnalité du juge doit donc en découler. Or nous n’avons toujours pas de contrôle de constitutionnalité par le juge ordinaire, ni même par le juge administratif, puisque ce contrôle est exercé par une juridiction ad hoc et byzantine composée en grande partie d’anciens membres de l’exécutif.

L’argument de Tocqueville pour refuser le contrôle de constitutionnalité par le juge dans le cas d’une Constitution immuable (un concept dont il ne daigne même pas souligner l’absurdité, autrement que par une brève allusion : « Ils [les Américains] n’ont point eu l’idée de fonder, avec des éléments qui changent tous les jours, des constitutions dont la durée fût éternelle »), est le suivant :

« Si, en France, les tribunaux pouvaient désobéir aux lois, sur le fondement qu’ils les trouvent inconstitutionnelles, le pouvoir constituant serait réellement dans leurs mains, puisque seuls ils auraient le droit d’interpréter une constitution dont nul ne pourrait changer les termes. Ils se mettraient donc à la place de la nation et domineraient la société, autant du moins que la faiblesse inhérente au pouvoir judiciaire leur permettrait de le faire. » (I, I, VI)

Est-il utile d’ajouter que Tocqueville voit dans le contrôle de constitutionnalité, inventé par les Américains, une garantie majeure contre la tyrannie ?

« Resserré dans ses limites, le pouvoir accordé aux tribunaux américains de prononcer sur l’inconstitutionnalité des lois forme encore une des plus puissantes barrières qu’on ait jamais élevées contre la tyrannie des Assemblées politiques. » (Ibid., 115)

Nous restons quant à nous, Français, des Byzantins, malgré nos réformes successives dans le sens américain, plus timides les unes que les autres.

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Les mandats courts des magistrats locaux en Amérique (la durée de la législature des États est d’un an !) permettent au peuple de les tenir plus étroitement dans sa dépendance (I, II, II). – C’est ce qu’il faut avoir à l’esprit contre l’idée que la place du marché est trop étendue en Amérique : l’État économique a besoin de mandats électifs longs pour mener à bien ses projets économiques, cet État économique est donc forcément moins démocratique, dès lors que plus le mandat est long, plus les élus s’émancipent des électeurs. Le marché s’impose donc ne serait-ce que pour permettre au peuple d’élire des magistrats aux mandats courts. Je ne sais si Hayek l’a vu.

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Traitement du président de la République américaine : 135.000 francs. Traitement du roi de France (Louis-Philippe) : 12 millions de francs ! (I, II, V n.)

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Dans l’ensemble, Tocqueville s’inscrit en faux contre le jugement d’un Stendhal opposant la naissance (l’aristocratie) au mérite (la démocratie). À bien des égards, l’aristocratie est selon lui plus compétente en matière politique, son personnel est supérieur « en capacité et en moralité » au personnel politique démocratique : il donne l’exemple de l’Angleterre aristocratique (I, II, VI). – Or c’est à l’aristocratie anglaise que Tocqueville impute l’inégalité extrême des conditions matérielles en Angleterre, tandis que l’Amérique montrerait à cet égard la plus extrême égalité.

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Il n’y a pas selon Tocqueville de prolétaires en Amérique (I, II, VI). Mais il précise également que « les esclaves, les domestiques et les indigents nourris par les communes » (pp. 275-6) n’ont pas le droit de vote !

Sur le nombre des indigents, Tocqueville ne dit rien, mais il montre par ailleurs que les budgets de la charité publique sont nettement supérieurs en Amérique qu’en France, entendant par là que, dans une nation démocratique comme l’Amérique, où le pauvre gouverne (sic), l’État prend naturellement en charge l’adoucissement de la condition du pauvre.

Dans la mesure où certaines catégories de la population n’ont pas le droit de vote, Tocqueville aurait dû dire qu’il n’y a pas de prolétaires dans l’électorat, ce qui revient à dire tout autre chose. En effet, si Tocqueville parle de l’égalité des conditions dans l’électorat, même si cette égalité se trouve être vraie elle ne décrit pas l’ensemble de la population américaine. (Et de quels droits n’étaient pas privés ces domestiques et ces indigents ?) « Le pauvre » prend donc un sens tout à fait particulier et pour nous inattendu : c’est la classe moyenne.

S’agissant de la charité publique, il faut donc voir que, si les Américains l’ont développée plus que tous les autres pays à l’époque parce que le pauvre y gouverne, ce n’est pas en vertu de l’égalité de condition entre les pauvres, puisque le pauvre qui gouverne n’est nullement celui qui bénéficie de cette charité publique, ce dernier étant l’indigent privé du droit de voter. Cette charité procède donc bien plus de la prudence de la classe moyenne, qui, dans un régime où nulle condition n’est stable selon Tocqueville, craindrait en permanence de sombrer dans l’indigence.

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Tocqueville affirme que les deux législations française et anglaise en Louisiane « s’amalgament peu à peu l’une avec l’autre » (I, II, VIII n.). Or on sait aujourd’hui – cela passe pour un axiome de la science du droit – que la common law évince systématiquement le droit romain, et c’est bien ce qui s’est produit en Louisiane, d’où le droit romain s’est fait évincer.

Ainsi, les « légistes », cet idéal-type décrit par Tocqueville, auraient, outre les différentes qualités décrites par notre auteur à leur sujet, une préférence marquée pour la common law contre le droit romaniste.

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L’Amérique, p. 320, pourrait périr par ses grandes villes, à moins de développer une armée nationale suffisamment forte et indépendante pour les contenir. Mais, p. 319, la « gloire militaire » est un fléau pire que tous les autres…

(Au moment où Tocqueville écrivait, l’Union n’avait pas d’armée permanente. C’était dix ans seulement avant la guerre américano-mexicaine de 1846-48, où le Mexique subit une défaite écrasante.)

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La loi des successions, exigeant un égal partage des biens dans la fratrie, fut cause dans les États esclavagistes du Sud que les anciens oisifs devinrent des ouvriers libres qui, en concurrençant le travail de l’esclave noir, « moins productif » (405), démontraient le désavantage économique de l’esclavage.

(La société du Sud esclavagiste possédait les qualités pour nourrir en son sein une classe de loisir, une classe d’oisifs. L’abolition de l’esclavage y mit fin.)

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Tocqueville anticipe, malgré le traité définissant la frontière entre les deux pays, l’incorporation au territoire de l’Union des territoires du Mexique alors à peu près déserts et où s’établissait déjà sa population, avant les Mexicains eux-mêmes (I, II, X).

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Tocqueville anticipe également que l’Amérique et la Russie se partageraient la domination du monde, c’est-à-dire la Guerre froide, la première au moyen de la liberté, la seconde au moyen de la servitude (le tsarisme au moment où Tocqueville écrivait, puis ses successeurs, les Soviets) (I, II, X).

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Tocqueville affirme que l’observation du dimanche chômé « est ce qui frappe le plus vivement l’étranger » en Amérique (notes finales DDA I : note à la page 43). Aujourd’hui, l’Amérique sert d’exemple aux autres pour le supprimer.

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Tocqueville affirme que l’émergence de nouvelles religions est impossible parmi les peuples démocratiques (II, I, II). En quoi le mormonisme lui donne tort.

Selon certains, les Mormons auraient été sur le point de fonder une théocratie en Amérique. Sans la découverte de l’or de Californie juste après l’établissement des Mormons dans l’Utah, en juillet 1847, et la ruée vers l’or qui s’ensuivit, faisant de l’Utah un lieu de passage, les Mormons isolés auraient pu suffisamment asseoir leur autonomie pour fonder un empire théocratique. De même si la guerre de Sécession avait balkanisé l’Union. (G.-H. Bousquet, Les Mormons, 1967)

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Le classicisme dans l’art et les lettres est dit par Tocqueville choisir des sujets lointains qui laissent libre cours à l’imagination des artistes, tandis que les artistes des sociétés démocratiques imitent ce qu’ils ont sous les yeux. – Baudelaire fait donc l’apologie du classicisme.

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Le style démocratique est abstrait : par exemple, « la force des choses veut que les capacités gouvernent » (II, I, XVI, p. 581). Tocqueville souligne avoir employé l’égalité, notion abstraite, comme agent à plusieurs reprises dans la première partie de son livre, ce que les auteurs du siècles de Louis XIV, dit-il, n’auraient jamais fait.

On ne peut manquer, en lisant ce passage, de penser à Hegel, dans le style confus duquel les abstractions sont souvent les agents des actions les plus concrètes.

« Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait particulier, agrandissent et voilent la pensée ; ils rendent l’expression plus rapide et l’idée moins nette. Mais, en fait de langage, les peuples démocratiques aiment mieux l’obscurité que le travail.

Je ne sais d’ailleurs si le vague n’a point un certain charme secret pour ceux qui parlent et qui écrivent chez ces peuples.

Les hommes qui y vivent étant souvent livrés aux efforts individuels de leur intelligence, sont presque toujours travaillés par le doute. De plus, comme leur situation change sans cesse, ils ne sont jamais tenus fermes à aucune de leurs opinions par l’immobilité même de leur fortune. » (p. 582)

Ainsi, le style vague est propre aux démocraties, où les idées sont vacillantes du fait de la mobilité des fortunes et des statuts. C’est pourquoi nous pouvons opposer un Schopenhauer aristocratique à l’Hegel plébéien. Le style « facile », épithète dont on se sert pour disqualifier Schopenhauer, comme si, selon certains, un philosophe ne pouvait ni ne devait se lire facilement, est aristocratique, tandis que la bouillie verbale plaît et convient aux esprits démocratiques, flottants par nécessité sociale.

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Avec l’idée que la littérature démocratique ne s’embarrasse pas des formes (car chaque nouvelle génération est comme un peuple nouveau), Tocqueville a-t-il prédit la disparition de la versification ?

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L’écriture démocratique de l’histoire, son explication par les seules causes générales, est une paresse de l’esprit (II, I, XX). Cela s’applique à merveille au marxisme.

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L’honneur et l’indépendance de la femme ne sont nulle part plus respectées qu’en Amérique, où le viol est même condamné de mort (p. 728), mais aussi c’est là que l’on trouve un grand nombre de courtisanes (ce devrait même être « le plus grand nombre », si je comprends bien la logique de Tocqueville) :

« Ce n’est pas que l’égalité des conditions puisse jamais parvenir à rendre l’homme chaste ; mais elle donne au désordre de ses mœurs un caractère moins dangereux. Comme personne n’a plus alors le loisir ni l’occasion d’attaquer les vertus qui veulent se défendre, on voit tout à la fois un grand nombre de courtisanes et une multitude de femmes honnêtes. » (p. 722)

C’est ce que Tocqueville appelle des mœurs « infiniment plus sévères que partout ailleurs » (718). Il précise également : « Aux yeux du législateur, la prostitution est bien moins à redouter que la galanterie. » (722) Il semblerait pourtant que la prostitution soit une plus grande cause d’infection vénérienne des femmes mariées – et des enfants – que la galanterie.

C’est comme pour les esclaves, les domestiques et les indigents (voyez supra) : pas plus qu’il n’inclut ces derniers dans ses analyses des droits politiques des Américains, Tocqueville n’inclut les prostituées dans ses analyses de la situation de la femme en Amérique. Ses analyses peuvent donc bien être on ne peut plus vraies, elles n’en sont pas moins une image partielle, peut-être extrêmement partielle, de la réalité. Car on n’osera tout de même pas affirmer que l’honneur et l’indépendance de la prostituée sont respectées en Amérique, alors qu’elles y mènent une existence de paria. (Schopenhauer a très bien dit que les prostituées étaient des « victimes sacrifiées sur l’autel de la monogamie » [Menschenopfer auf dem Altare der Monogamie].) Cette si belle démocratie se paye de la condition des invisibles qui l’habitent, comme les centaines de milliers d’esclaves d’Athènes servant quelque 20.000 citoyens athéniens. Aucune différence au fond, de ce point de vue, entre la démocratie antique et moderne. On est démocrate dès lors qu’on exclut par définition des pans entiers de la population du monde des humains. Aucune aristocratie n’a jamais été hypocrite à ce point. L’aristocratie est le point de vue réaliste qui s’attache à décrire la réalité telle qu’elle est dans son ensemble. Et l’idée du même Tocqueville que l’esprit aristocratique n’englobe pas dans sa charité l’ensemble des hommes contrairement à l’esprit démocratique, est fausse quant à la seconde partie : il faut dire « pas plus que l’esprit démocratique ». (De nos jours, l’étranger sans papiers, dépourvu des droits de la citoyenneté tout en étant un rouage de nos économies, joue à son tour ce rôle d’invisible, de même que les prostituées.)

La “Grande Bulgarie” et l’Italie fasciste

Nous publions ici deux documents relatifs aux relations entre la Bulgarie et l’Italie fasciste :

  1. Un large extrait de l’article de Carlo Picchio dans la Revue Albania-Shqipni de septembre-octobre 1942 (Rivista Albania-Shqipni, Settembre-Ottobre 1942-XXI)
  2. Le chapitre « Le drame de la Macédoine » (Il dramma de la Macedonia) du livre de V.A. Martini, Il Mondo inquieto, Milano 1934.

Je produis à la fin de chacun de ces documents un résumé en français.

Ces deux documents montrent que la notion de « Grande Bulgarie » était historiquement fondée du point de vue fasciste italien : le premier retrace la situation régionale après la dissolution de la Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale en insistant sur les relations d’amitié entre la Grande Bulgarie nouvellement constituée et l’Italie fasciste, le second, sur « le drame de la Macédoine », expose le point de vue fasciste italien sur les raisons historiques qui légitiment la constitution d’une Grande Bulgarie incluant la Macédoine.

Le présent billet fait suite à « La Grande Albanie et l’Italie fasciste » précédemment publié sur ce blog (ici).

King Boris III of Bulgaria saluting Macedonian women in Macedonia, ca. 1942 (source: LostBulgaria)

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Carlo Picchio, Rivista Albania-Shqipni, Settembre-Ottobre 1942-XXI.

(…)Per l’Italia e per l’Albania, il problema essenziale è quello dei collegamenti trasversali, nel senso dei paralleli, ed è problema che va acquistando di giorno in giorno maggiore importanza e più assoluto carattere d’urgenza. Il fatto principale che fissa i nuovi termini di questo problema è rappresentato dalle più recenti modificazioni alla carta politica della Balcania e in particolare dal contatto avveratosi, attraverso la regione albanese, fra la più grande Bulgaria e il sistema imperiale della nuova Italia.

Il dissolvimento della cessata Jugoslavia ha tolto precisamente di mezzo uno di quei grossi ostacoli innaturali che la storia ha, nei secoli, opposto all’affermazione dei logici diritti della geografia. La Jugoslavia, che pure pretendeva di rappresentare il cuore vivo della Balcania, si era costituita e aveva vissuto precisamente in antitesi alla funzione naturale del proprio suolo: si era collocata, scontrosa e arcigna, come un baluardo tra l’occidente e l’oriente, nemica all’uno e all’altro e tuttavia impotente a contrastare sia gli impulsi italiani onde tutto si commoveva lo Adriatico, sia l’anelito verso l’ovest che dalla sponda del Mar Nero e dalla riva settentrionale dell’Egeo si manifestava evidente attraverso la travagliata terra macedone.

L’Asse aveva porto alla ostinata Jugoslavia un’àncora di salvezza che questa non seppe afferrare. Forse contrastava troppo alla logicità dell’offerta dell’Asse la illogicità che era l’essenza stessa del regno balcanico. Il proposito di ricondurre il conglomerato serbo-croato-sloveno alla considerazione del compito storico della regione in cui esso aveva potuto sorgere era disperato perchè il riconoscimento di quel compito implicava rinunzia all’azione pertubatrice che i padrini della Jugoslavia le avevano imposto creandola. La soluzione venne perciò, netta e radicale, dalla forza inesorabile delle cose: l’assurdo jugoslavo cessò d’inquinare il centro della Balcania: l’Albania ebbe le terre che da secoli attendevano di esserle ricongiunte; la Bulgaria riaffermò i suoi diritti nazionali e storici sulla terra macedone ed una sola frontiera, destinata ad essere linea di contatto tra due potenze amiche, si sostituì alle frontiere precedenti che volevano essere, e difatto erano, superfici di attrito tra organismi malatti di secolare e recente risentimento e sempre agitati dalla perfida azione sobillatrice di estranei interessati.

Ormai il problema della massima communicazione trasversale transbalcanica è un problema italo-albanese e bulgaro semplificato non solo dalla eliminazione di malevoli terzi, ma dalla cordialità dei rapporti che intercedono tra Roma e Sofia e tra il popolo italiano e il popolo bulgaro. Chiunque ha pratica di cose balcaniche e chi ha seguito, da vicino ed in loco, lo sviluppo di tali rapporti, sa che questa cordialità non è una espressione convenzionale del linguaggio diplomatico, ma una realtà che ogni giorno diventa più viva e più fervida. Roma e Sofia hanno tra loro vincoli spirituali e culturali saldissimi, creati sopratutto dal movimento letterario bulgaro che si orientò, tra la fine dell’ottocento e il principio del secolo presente, risolutamente verso l’Italia dove anche vissero e crearono poeti come Slavejkof e Vazov.

Roma e Sofia hanno inoltre tra loro vincoli di carattere economico che vanno ogni giorno rafforzandosi e basterà, al riguardo, considerare la imponente cifra d’importazioni che l’Italia ha ormai raggiunto per alcuni generi di produzione bulgara, quali il tabacco e le uova.

Questi rapporti culturali ed economici, che si concretano in scambi intelletuali e di mezzi, sono, naturalmente, il presupposto migliore per un’intesa in materia di communicazioni. Strade, servizi aerei e linee telefoniche rappresentano i mezzi per l’attuazione di quegli scambi e il tracciato di quelle strade e di quelle linee interessa necessariamente l’Albania. Il tracciato albanese non soltanto abbrevia le distanze, ma elimina interferenze e controlli da parte di terzi. E’ pertanto comprensibile che questo tracciato abbia formato, e vada formando, oggetto di particolare attenzione da parte delle autorità italiane e bulgare che in questi ultimi tempi si sono occupate dei collegamenti tra i due paesi, discutendone, ormai sotto lo aspetto pratico e concreto, le modalità di attuazione.

Due grandi passi innanzi verso la soluzione del problema, o, più esattamente, dei problemi delle communicazioni italo-bulgare attraverso l’Albania, sono stati fatti in occasione della visita del ministro Riccardi a Sofia, nel maggio 1942 e in occasione della recente venuta del ministro bulgaro Zachariev a Roma. Altri accordi sono stati presi, a quanto ci risulta, sopratutto per le communicazioni telefoniche e per gli allacciamenti radiofonici, nelle conversazioni che hanno avuto luogo a Sofia, nell’ottobre di quest’anno, in seno alla commissione mista per la esecuzione degli accordi culturali fra l’Italia e la Bulgaria.(…)

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Carlo Picchio (1905-1967), écrivain, journaliste et traducteur, écrit cet article en 1942 dans la revue Albania-Shqipni consacrée aux affaires albanaises. Il montre que l’Italie fasciste a, contre la Yougoslavie –laquelle fut démembrée pendant la guerre avant de se reconstituer, après la défaite de l’Axe, sous l’hégémonie de Tito–, favorisé d’une part la Grande Albanie et d’autre part la Grande Bulgarie.

La dissolution de la Yougoslavie en avril 1941 mit fin, selon Picchio, à une aberration géographique. Créée en 1918, la Yougoslavie, qui prétendait être « le cœur vivant des Balkans », n’était en réalité constituée qu’en « antithèse des fonctions naturelles du sol », comme un rempart entre l’Occident et l’Orient ennemi de l’un et de l’autre. Sa disparition répondait à la nature des choses, (à la «forza inesorabile delle cose», la force inexorable des choses) en permettant la réunion des terres historiquement et culturellement albanaises, telles que le Kosovo, dans la Grande Albanie, membre de la Communauté impériale (Comunità Imperiale) fasciste, et la réunion de la Macédoine à la Grande Bulgarie. Une frontière entre puissances amies remplaçait désormais les précédentes lignes de friction entre organismes malades et travaillés par des puissances étrangères à la région.

Picchio rappelle que le royaume de Yougoslavie fut signataire du Pacte tripartite, c’est-à-dire fut un allié de l’Axe, mais qu’il « ne sut pas saisir cette chance de salut », sans doute, ajoute-t-il, parce que la survie de cette entité politique n’était pas compatible avec la stabilité régionale.

Dissoute la Yougoslavie, les communications transbalkaniques devenaient un problème italo-albano-bulgare simplifié grâce aux relations cordiales entre ces États. Picchio affirme que les relations entre l’Italie et la Bulgarie ont leurs bases intellectuelles dans l’orientation italianiste des lettres et de la culture bulgares à partir de la fin du dix-neuvième siècle sous l’impulsion de grands auteurs comme Pencho Slaveykov et Ivan Vazov, qui vécurent en Italie.

Dans le nouveau contexte, Picchio indique que les relations économiques entre Rome et Sofia ne cessent de croître.

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Il dramma della Macedonia
Vito A. Martini, Il Mondo inquieto, Milano 1934, pp. 210-226.

Non crediamo esista in nessuna parte del mondo un paese così travagliato e infelice come la Macedonia.

E’ stato appunto creato in questi ultimi tempi il neologismo «macedonizzare», per indicare un processo violento e pertubatore di colonizzazione nazionalistica che comporta tutti i pericoli attinenti ad una politica di tirannia e di irresponsabilità.

A questo processo di colonizzazione drastica soggiace la Macedonia dall’epoca di quel famoso trattato di Berlino del 1878, che segnò l’inizio più torbido e più turbolento della vita politica di tutta la penisola balcanica.

Oggi la Macedonia è una piattaforma serbo-ellenica di occupazione. Per comprendere in tutta la sua ampia e tragica portata quella che è ormai conosciuta internazionalmente come «la questione macedone», tratteggeremo gli aspetti storici della Macedonia, quegli aspetti così impunemente mistificati dagli scienziati serbi, che per servire la causa dell’imperialismo di Belgrado non si peritano di travisare con singolare disinvoltura quello che è rigorosamente acquisito alla scienza e alla storia.

E siccome una delle giustificazioni più frequenti date dai circoli politici di Belgrado per leggitimare tutte le azioni illegali svolte in Macedonia, consiste appunto nel voler far credere all’opinione internazionale che la Macedonia sia sempre passata come una regione slava etnicamente amorfa, poi diventata bulgara per opportunismo politico anti-ottomano, ma serba di sostanza, assolveremo il compito di analizzare e confutare con ogni obiettività queste asserzioni tutt’affatto strabilianti.

Tutti gli esploratori e geografi e missionari hanno sempre riconosciuto come Macedonia il territorio compreso fra il Mar Egeo ed il Lago d’Ochrida, la Bistrizza, lo Sciar e la Mesta; e come bulgari gli slavi macedoni autoctoni, viventi in quella zona insieme con una minoranza di albanesi, greci, valacchi, turchi ed ebrei, che diverse correnti migratorie portarono ad abitare nei paesi macedoni.

Su questo punto non è possibile mistificare. Su di esso si trovano d’accordo missionari, viaggiatori, storici e sapienti imparziali.

E che i macedoni siano bulgari lo dimostra lampantemente il fatto che essi lottarono tenacemente insieme coi bulgari per l’emancipazione nazionale e politica, etica e religiosa, che sopportarono uniti inauditi sforzi per resistere all’opera di assimilazione del patriarchismo greco, dell’oppressione ottomana, della propaganda panserba (ultima arrivata nei riguardi della Macedonia), che doveva poi rovesciare con singolare semplicismo i termini della storia e dell’etnografia.

Ma vediamo un poco quali origini ha questa propaganda panserba sulla Macedonia, e su quanta verità si sia appoggiata sin dal suo nascere.

Cominciamo anzitutto con una messa a punto: l’antica simpatia veramente disinteressata di Belgrado verso la Macedonia. Nessuno può contestare che la stampa serba, anche quella ufficiosa, della fine del secolo scorso (Jédinstvo, Srbski, Dnevnik, ecc.) non faceva alcuna differenza fra macedoni e bulgari, e diceva che la Macedonia costituiva una compattezza etnografica dallo Sciar all’Egeo, e giungeva persino a stigmatizzare violentemente l’opera tortuosa ed insistente del patriarchismo greco che mirava ad ellenizzare tutta quanta la Macedonia e la Tracia, avendo di mira l’abbaglio risorgente della «magna Grecia».

Queste opinioni che furono generali nelle masse serbe vengono d’altronde riscontrate nelle opere storiche etnografiche linguistiche folkloristiche degli stessi scienziati serbi d’allora.

Se la base scientifica d’una conoscenza integrale e obiettiva sulla Macedonia, subì poi presso la cultura serba un altro orientamento, e fu mistificata tout court, con quel semplicismo facilone che caratterizza in parte quello strano miscuglio di romanticismo e di misticismo, di fatalismo e di ambizione che costituisce la mentalità serba, ciò si deve al fatto che a Belgrado si cercò e si insistette di subordinare la scienza alla politica, modificandola e falsificandola in quei punti in aperta contraddizione coi programmi prestabiliti di espansione.

Non vogliamo soffermarci a lungo sulla constatazione che anche la popolazione serba considera la Macedonia come un paese a sè, etnograficamente compatto, geograficamente distinto, storicamente ed eticamente legato alla popolazione bulgara, ma basterebbe un’altra circostanza per stabilire una volta per sempre quanta falsità cosciente vi sia nelle pubblicazioni serbe sulla Macedonia.

E’ noto che lo storico serbo Milajevic, per aver sollevato alla seconda metà del secolo scorso l’idea del «serbismo macedone», per poco non minacciò di essere esiliato o di essere chiuso in un frenocomio.

Perchè dunque questo voltafaccia della cultura serba sulla Macedonia? questo affannoso creare dei sapienti di Belgrado, nei laboratorii dei loro sofismi, le basi su cui fondare con «giustificazioni storiche» le pretese serbe sulla Macedonia?

Ecco. Con l’occupazione della Bosnia-Erzegovina compiuta violentemente dall’Austria-Ungheria nel 1876 e sanzionata dal trattato di Berlino il 1878, i serbi si videro preclusa l’espansione verso l’Adriatico, alla cui attuazione cominciavano già a lavorare le loro organizzazioni nazionalistiche segrete.

Vienna nel contempo, per tacitare i malumori serbi su quella occupazione e per stornare dall’Adriatico lo sguardo cupido di Belgrado, convinse Re Milan di trovare uno sbocco al suo espansionismo verso sud, verso le zone calde e doviziose della Macedonia che avrebbe così separato per sempre i serbi dai bulgari, effettuando quel principio del divide et impera che fu la base e la ragione di vita di tutta la politica balcanica del Ballplatz.

Una dimostrazione di questo nuovo orientamento dell’azione belgradese, è data intanto da questa dichiarazione che il Ministro serbo degli Affari Esteri d’allora Jovan Ristic, fece in una seduta segreta della Scupcina tenuta a Kragujevaz: che «era tempo che la Serbia cominciasse a pensare ad un ingrandimento al sud dello Sciar Planino» (frontiera settentrionale macedone confinante con la Serbia).

Fu così che si cominciò nei circoli politici e intellettuali a creare con acrobatiche e sofistiche ricerche pseudo-scientifiche una base storica su cui poter fondare validamente i piani d’espansione verso l’Egeo, ed a spendere quasi i tre quarti dei fondi del Dicastero degli Esteri per sovvenzionare emissari e propagandisti incaricati di svolgere in Macedonia un’azione di preparazione ai programmi di colonizzazione serba.

A voler giudicare la deficiente serietà, il carattere antiscientifico e sedicentemente rigoroso di quei «motivi storici» adotatti con strabiliante disinvoltura dagli scienziati serbi, accenneremo ad un periodo, che è uno fra i più sbalorditivi che mai siano stati commessi dal più superficiale e semplicistico e unilaterale cultore di scienze positive.

Nella brochure «bulgari e jugoslavi» edita dalla Associazone jugoslava per la Società delle Nazioni, si riscontra un corollario filologico che tocca il non plus ultra di un cervellotico e risibile sillogisma. Il corollario deriva da una strana ed involuta ricerca etimologica della parola «bulgaro». Si legge infatti: «… e la parola «bulgaro» che designa in Macedonia la parte della popolazione dedicata ai più penosi lavori dei campi, è divenuta quindi un sinonimo di «rustico», donde la parole francese «bougre», dai cui deriverebbe quella di «bulgaro».

A parte la enorme contraddizione in termini che diventa paradossale, ci sembra, questa, una maniera cabalistica e meandrica di ragionare che dispensa da ogni serio commentare.

La storia, quella vera e imparziale, è a portata di mano di chiunque, e sta a dire quanta affinità, anze quanta identità vi sia fra gli slavi autoctoni della Macedonia ed i bulgari, stretti dai vincoli di un medesimo ideale nazionale, da una stessa cultura e religione, dai legami storici di lotte comuni sostenute contro tutte le prevalenze egemoniche mediterraneo-orientali che giuocavano sull’Egeo il ruolo principale delle loro azioni.

E se dovesse occorrere una dimostrazione a tutto questo, basterebbe la sola circostanza che la Bulgaria ha fatto tutte le sue guerre per la Macedonia, come la Francia per l’Alsazia-Lorena e l’Italia per le sue provincie del Nord, e che fu proprio in Macedonia ch’ebbe la prima origine il movimento per l’emancipazione religiosa dei bulgari, movimento che finì per essere accolto a Costantinopoli, dove si riunì un concilio di vescovi bulgari e macedoni per la costituzione di quell’Esarcato che rappresentò nel 1870 un valido punto di appoggio e di riferimento per l’emancipazione integrale del nazionalismo bulgaro.

L’indole di questo studio rapido e sommario non ci consente di approfondire delle indagini erudite per affermare con ogni rigorosità scientifica la personalità etnica, storica e geografica della Macedonia, ma ciò del resto ci sembra fatica superflua come tutte le analisi dirette a dimostrare delle cose evidenti.

Non si può negare il carattere draconiano dell’imperialismo turco concretato attraverso vari secoli sulla piattaforma balcanica, nè la funzione islamica, quindi anticristiana, di cui era investito quell’imperialismo; e se nonostante ciò si continuò sempre presso i turchi a considerare come bulgari gli slavi della Macedonia aggiogata, segno è che la individualità etnografica dei bulgaro-macedoni è cosa assolutamente inconfondibile.

Dall’atteggiamento viennese di sostegno alle mire serbe sulla Macedonia, risultò l’intesa segreta del 1881, in vigore della quale la Serbia si impegnava di astenersi da ogni agitazione in Bosnia-Erzegovina, e l’Austria dal canto suo si adoperava di sostenere Belgrado nelle «rivencazioni sulla Serbia del sud».

Durante la visita di Re Alessandro Obrènovic a Sofia nel 1897, si cercò intanto di arrivare ad una intesa con la Bulgaria sulla base di una amichevole ripartizione del territorio macedone. Ma la politica macedone del Governo sofiota si concentrava in una parola: autonomia. Era appunto in vista del conseguimento del self-government che i macedoni avevano formato nel 1893 l’Organizzazione Rivoluzionaria Segreta, che continua oggi la sua azione antiserba sotto la sigla O.R.I.M., e che fu il terrore di bey turchi, i quali mantenevano la Macedonia sotto un regime di drastica oppressione.

Questa organizzazione irredentistica, sorta per salvaguardare l’esistenza della popolazione e per liberare il Paese da tutti gli oppressori, estese subito la sua rete di proseliti nei vialayeti di Salonico, Monastir, Scopliè, riuscendo a far esplodere nell’agosto 1903 una grave insurrezione popolare, che fu subito represa, ma che provocò nondimeno l’intervento delle Potenze straniere, la cui azione riformatrice e tutelatrice andò però attenuandosi, fino a svanire del tutto nell’epoca in cui la rivoluzione dei «giovani turchi» avrebbe richiesto una maggiore tutela di fronte all’aggressione anticristiana di questo nuovo nazionalismo ottomano sorto impetuoso sulle rovine inaspettate della decadenza sultaniale e califfale.

La Bulgaria, più direttamente minacciata da questo movimento invadente della giovinezza turca risollevatasi nel 1908, dovette allora acconsentire a trovare un aiuto nella Serbia, rinunziando alla sua intransigente politica macedone dell’autonomismo, e piegandosi a negoziare con Belgrado il 13 marzo 1912 un trattato di amicizia e di alleanza, in cui i serbi riuscirono ad includere questa clausola: «In quanto al territorio compreso fra lo Sciar, il Rhodope, il Mar Egeo ed il lago d’Ochrida (cioè quasi tutta la Macedonia), se le due parti contraenti arrivano alla convinzione che una organizzazione in province autonome distinte è impossibile, visto gli interessi comuni della nazionalità serba e bulgara ecc…».

Con questa clausola Belgrado cominciava dunque a parlare ufficialmente di «nazionalità serba» in Macedonia. Il governo belgradese riconosceva intanto come «spettante alla Bulgaria la zona situata all’est di una linea che, partendo dall’antica frontiera turco-bulgara al nord di Kriva Palanka, seguiva la direzione generale di sud-est, fino ad arrivare alla riva nord del lago d’Ochrida; e per regolare la sorte del territorio compreso fra questa linea, il monte Sciar ed il fiume Drina, esso s’impegnava insieme col Governo sofiota di ricorrere all’arbitrato di Pietroburgo e di accettare la sua decisione.

Senonchè, in seguito alla vittoria conseguita contro i Turchi della Lega balcanica (Serbia, Montenegro, Grecia, Bulgaria), Belgrado richiese a Sofia la revisione dell’accordo sulla Macedonia, mirando ad ottenere il massimo delle concessioni su quel territorio; ma come la Bulgaria aveva già fatto delle gravi e dolorose rinunzie col trattato del marzo 1912, rigettò la richiesta di Belgrado, e dal conflitto diplomatico che ne sorse, scoppiò la seconda guerra interbalcanica, da cui la Bulgaria uscì disfatta e spogliata.

Col trattato di Bucarest del 10 agosto 1913 la Serbia s’impossessò di gran parte della Macedonia, dividendola con la Grecia, ai termini d’un trattato segreto concluso con essa a Salonico il 2 giugno 1913.

Dall’«Inchiesta nei Balcani» eseguita da una commissione della Dotazione Carnegie per la pace internazionale, risulta che la Macedonia fu considerata a Belgrado «une sorte de colonie conquise que les conquérants pouvaient administrer à leur gré».

Con l’occupazione serba della Macedonia, avvenuta secondo il principio contemplato nell’art. 3 del patto segreto serbo-greco del 2 giugno 1913, cioè sulla base di operazioni militari, la Macedonia entrò nella fase più angosciosa della sua storia.

Il panserbismo, ch’era deciso a tutto per seguire ed effetuare i suoi plani di pressione su Salonico, si dette allora ad un’opera vandalica e terroristica di distruzione di tutto ciò che costituiva una nota di bulgarismo, appunto perchè si perdesse in Macedonia ogni traccia bulgara che potesse ritardare od ingombrare il processo serbo di colonizzazione.

Ancora nel 1912, sotto il dominio ottomano, la Macedonia contava 5 vescovi, 647 preti, 677 chiese, 54 capelle e 48 conventi, 556 scuole primarie con 847 insegnanti e 32.155 scolari, 24 «proginnasi» con 106 professori e 1.955 allievi, 5 ginnasi con 25 professori e 875 discenti.

Tutti questi gangli vivi del sentimento religioso e dell’idea nazionale dei bulgaro-macedoni, furono distrutti non appena Belgrado estese su quel territorio il suo dominio, facendo funzionare le dispotiche e sadiche gendarmerie, l’insidia dei comitagi, l’oppressione autoritaria dei jupan.

Questo processo draconiano di violenta colonizzazione serba, che dibattezzava tutto ciò ch’era bulgaro, non fece intanto che esasperare il nazionalismo dei bulgari, i quali erano riusciti col trattato di Santo Stefano ad incorporare nelle frontiere della madrepatria tutto il territorio macedone, e s’erano battere le due guerre balcaniche del 1912 e 1913, per salvare quel territorio dall’oppressione ottomana prima, e dopo dalla ambizione espansionistica dei serbi.

Noi siamo convinti, nonostante si sia detto da più parti che Re Ferdinando di Bulgaria fu di tendenza germanofila e si preparava quindi durante il conflitto europeo a scendere in campo a fianco delle truppe prussiane, che se le Potenze alleate avessero fatto al Governo di Sofia un’offerta precisa nei riguardi della Macedonia, la Bulgaria sarebbe intervenuta nel conflitto a fianco dell’Intesa. Ma questa offerta non fu mai avanzata, prima per la esitazione degli Alleati e poi perchè Belgrado riuscì validamente ad opporsi ad ogni tentativo di questo genere.

Non doveva quindi stupire nessuno l’atteggiamento di Sofia, quando partecipò alla guerra nel blocco degl Imperi Centrali, appunto perchè la Bulgaria non sa e non può disgiungere il suo ideale nazionale dalle sorti della Macedonia, che costituisce cellula viva, parte integrante della sua storia.

La Bulgaria combatteva per la Macedonia come l’Italia per il Brennero e l’Adriatico. Essa non faceva una guerra di conquista, sosteneva una lotta ch’era considerata sacra e giusta, perchè illuminata da un sentimento di umana giustizia e dalla fede incrollabile di poter liberare una popolazione ch’era diventata nei Balcani doloroso elemento sperimentale di pratica imperialistica di quanti intendevano assicurarsi una posizione di predominio nelle penisola.

Ma la guerra mondiale si risolse in un vero disastro per la Bulgaria; e se essa, mutilata e avvilita, non ebbe più il modo di occuparsi della Macedonia, i macedoni non cessarono di pensarvi.

Poi vennero i trattati di pace, gli accordi internazionali conclusi per sanzionare il frusto e menzognero principio della «guerra alla guerra»; e le diplomazie delle Potenze alleate e associate, invece di dare alla Macedonia una risoluzione che corrispondesse allo spirito e alle vedute dei 14 punti di Wilson, mistificati e falsati, preferirono concludere la penosa questione macedone con la soluzione generica che si credette dare alla esistenza dei diritti delle minoranze nazionali.

La questione macedone diventava quindi semplicemente una questione di minoranza etnica. Un cinquantennio di storia ardente e sanguinosa si concludeva semplicisticamente a San Germano, dove la Serbia e la Grecia firmavano rispettivamente con le Potenze alleate e associate degli accordi relativi alle minoranze dei loro Stati, stipulazioni messe sotto garanzia della Società delle Nazioni il 29 novembre 1920.

E con ciò?

L’umanitarismo wilsoniano e lo spirito di pace e di serena collaborazione internazionale tenuto solennemente a battesimo nel Palazzo di Versailles non si riduceva che a poche clausole di contratti diplomatici eluse e inosservate poi dagli egoismi megalomaniaci degli Stati maggioritari.

Gli articoli 51 e 60 del Trattato di San Germano concluso il 10 settembre 1919 stabilivano che «le minoranze etniche sono quelle che differiscono dalla maggioranza delle popolazioni, per la razza, la lingua o la religione».

Per eludere quindi gli obblighi di cui s’erano impegnati la Serbia e la Grecia nei riguardi delle loro minoranze nazionali, s’incominciò a Belgrado a rimettere in auge tutta quella falsa letteratura storica e scientifica sulla Macedonia, la quale pretenderebbe di affermare il principio che quella regione costituisce geograficamente ed etnicamente una appendice naturale della Serbia del Sud; ed a Atene a proclamare con maggiore semplicismo che le popolazioni macedoni sono dei «greci bulgarofoni».

Da queste premesse pseudo-scientifiche dovevano poi procedere quei sistemi violenti di serbizzazione ed ellenizzazione di tutta la Macedonia.

Intanto oggi l’opinione pubblica europea è scarsamente o falsamente informata della dolorosa condizione in cui versa un popolo onesto e laborioso, fiero e tenace, che sente vigoroso e caldo il sentimento nazionale e religioso, e non può dimenticare le lotte sanguinose sostenute dagli avi per la liberazione dai dominatori.

Le continue petizioni e proteste inviate a Ginevra dalle diverse delegazioni macedoni attestano chiaramente la brutalità dei sistemi disumani adotatti da Belgrado in vista della totale assimilazione della Macedonia. Esse ci informano che sono state chiuse sino ad oggi 541 scuole bulgare con 37 mila scolari, espulsi 1013 insegnanti, confiscate e trasformate in chiese ortodosse serbe 761 chiese bulgare, cacciati sei vescovi, perseguitati e sterminati 833 sacerdoti; distrutte tutte le biblioteche e sale di lettura; proibite le pubblicazioni di periodici bulgari in Macedonia; interdetto l’uso della lingua bulgara in tutte le manifestazioni pubbliche e private della vita; cambiati i nomi patronimici cui si è attribuita la desidenza serba caratteristica in «ic»; proibita l’assegnazione di nomi nazionali ai neonati, che vengono inveci scelti da una lista preparata dalle autorità ecclesiastiche serbe; imposto dei matrimoni fra giovinette e donne macedoni con gendarmi serbi inviati in Macedonia; precluso l’accesso a tutti gli uffici e a tutte le pubbliche funzioni agli intellettuali macedoni…

A completare l’abominevole quadro vi ha poi una elencazione di delitti che i serbi hanno perpretato in Macedonia dal 1 gennaio 1919 al 1 gennaio 1926: 263 assassinii, 178 violazioni carnali di cui 43 su ragazze minore di 13 anni, 1342 case incendiate, 4850 arresti arbitrarii, 12 millioni e mezzo di dinari estorti sotto minaccia di morte, 5445 persone di tutte le età crudelmente maltrattate…

Per sfuggire a questa furia sadica di devastazione sono intanto emigrati più di 300 mila macedoni. E da Belgrado non si accenna nullamente ad attenuare queste persecuzioni, anzi, il premiare i gendarmi che commettono atti di iconoclastica e sanguinaria brutalità, aizza ed incoraggia questa campagna di destruzione.

Si è tentato diverse volte a Belgrado di inorbitare nella propria azione balcanica la politica di Sofia, mirando magari a preparare quell’annessione della Bulgaria che i panserbisti più infervorati definiscono «la Jugoslavia orientale», e che le sfere della massoneria balcanica pretenderebbero di propiziare secondo un falso concetto della parola «jugoslavo» come ce l’aveva il dittatore serbofilo Stambolisky; ma fra Sofia e Belgrado c’è il grande abisso della Macedonia, nonostante si sia riusciti a firmare le convenzioni del Pirot e ad includere nei programmi dei congressi balcanici di Atene e di Salonico l’intenzione più platonica che reale di voler risolvere il problema minoritario, vero ed unico ostacolo ad ogni avviamento d’una politica d’intesa.

Noi abbiamo la indubbia e ferma convinzione che l’unico ostacolo che si possa opporre a tutti i tentativi di pace compiuti dagli Stati balcanici, sia costituito dalla Macedonia; come siamo convinti che la penisola balcanica avrà sempre una esistenza precaria ed oscillante fino al giorno in cui non si saranno riconosciuti alla tribolata Macedonia tutti i suoi giusti ed incontrovertibili diritti.

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Vito Augusto Martini est un auteur italien spécialiste des questions de géopolitique, collaborateur de la revue fasciste Gerarchia.

Son ouvrage Il mondo inquieto de 1934 comporte un chapitre sur « Le drame de la Macédoine », reproduit ci-dessus et que je résume.

Les maux de la Macédoine moderne commencèrent, selon Martini, avec le traité de Berlin de 1878 entérinant l’occupation de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire austro-hongrois, lequel traité conduisit en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale, à la création de la Yougoslavie, incluant une large partie de la Macédoine, l’autre revenant à la Grèce. Celle-ci devint alors, selon Martini, « une plateforme d’occupation serbo-hellénique », une terre de colonisation étrangère.

Cette occupation et cette colonisation furent justifiées par les nouveaux intellectuels serbes de Yougoslavie au nom d’un « serbisme macédonien », dont le père, l’historien serbe « Milajevic » (sic : Milos Milojevic), à contre-courant de toutes les idées établies sur la question dans la moitié du dix-neuvième siècle, fut menacé dans son propre pays pour ses idées. À l’époque, il semblait évident aux Serbes eux-mêmes, dit Martini, que les Macédoniens sont des Bulgares, et l’intelligentsia serbe de l’époque, partant de ce fait, dénonçait d’ailleurs les activités panhelléniques dans la région.

Une volte-face se produisit sur ces questions après l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Empire des Habsbourg. Cette annexion fermait aux Serbes la voie de la mer Adriatique, à laquelle travaillaient leurs organisations secrètes, et Milan IV de Serbie en vint donc à tourner ses regards vers la Macédoine, utilisant pour cela les théories jusqu’alors réputées sans fondement de Milojevic.

Un compromis secret (intesa segreta) fut conclu entre l’Empire austro-hongrois et la Serbie, selon lequel la seconde s’engageait à renoncer à toute agitation en Bosnie-Herzégovine en échange du soutien de l’Empire aux visées de la Serbie sur la Macédoine, qui fut alors dénommée « Serbie du Sud ». Dans le même temps, la Serbie se heurtait, dans ses démarches diplomatiques vis-à-vis de la Bulgarie, à la position intransigeante de cette dernière en faveur de l’autonomie de la Macédoine.

La Bulgarie fut cependant conduite à des compromis avec la Serbie dans le cadre de la Ligue balkanique en lutte pour l’indépendance des Balkans contre l’Empire ottoman. Le refus de la Serbie de revenir sur ces compromis conduisit à la guerre interbalkanique de 1912, où la Bulgarie fut battue, la Macédoine passant par le traité de Bucarest de 1913 entre les mains de la Serbie et de la Grèce. Dans la partie de Macédoine qu’ils occupèrent, les Serbes se livrèrent à la destruction systématique de toutes les traces culturelles de « bulgarité », perçus comme autant d’obstacles à la politique de colonisation serbe projetée par le gouvernement.

C’est là, selon Martini, la raison pour laquelle la Bulgarie entra dans le premier conflit mondial aux côtés des Empires centraux, la Triple Entente soutenant Belgrade et ne semblant nullement disposée à revenir sur le statut de la Macédoine : la Bulgarie combattait pour la Macédoine contre un nouvel impérialisme serbe dans les Balkans.

Les suites de la Première Guerre mondiale furent désastreuses pour la Bulgarie. La question macédonienne, loin d’être traitée au chapitre des quatorze points du président Wilson, fut abordée comme une question de minorités nationales de la Yougoslavie nouvellement créée et de la Grèce, solution que ces deux États s’empressèrent de ratifier. Pour éluder ces clauses elles-mêmes, les Grecs ne parlaient plus des Macédoniens de leur territoire que comme de « Grecs bulgarophones », et les Serbes de Yougoslavie continuaient d’exploiter la littérature pseudoscientifique relative à leur hypothétique « Serbie du Sud », sur laquelle s’appuyèrent les progrès subséquents de serbisation de la Macédoine, malgré les multiples délégations envoyées par les populations de Macédoine à la Société des Nations à Genève, dénonçant les fermetures d’écoles bulgares, les expulsions et assassinats d’enseignants, la confiscation d’églises bulgares et leur transformation en églises orthodoxes serbes, les expulsions et assassinats de prêtres, l’interdiction des publications en langue bulgare, de même que l’interdiction de la langue dans toutes les manifestations de la vie publiques et privées, l’interdiction des patronymes bulgares, les mariages forcés des jeunes filles macédoniennes avec des soldats serbes, l’exclusion des intellectuels macédoniens de tous emplois publics, etc. Pour fuir ces persécutions et les autres formes de violence exercées contre la population, 300.000 Macédoniens fuirent leurs foyers.

Pendant ce temps, les intellectuels panserbes se mettaient à parler de la Bulgarie elle-même comme d’une « Yougoslavie orientale ».

C’est ainsi que Martini décrit la question macédonienne en 1934.

Nous avons vu dans la première partie de ce billet que la dissolution de la Yougoslavie à la suite de son occupation par les forces de l’Axe était décrite par la diplomatie fasciste italienne comme un événement favorable à la Grande Bulgarie. C’est bien le cas puisque, après la capitulation du gouvernement yougoslave, la Bulgarie annexa la plus grande partie de la Macédoine, jusqu’à la frontière de la Grande Albanie (à savoir, toute la Macédoine serbe et l’est de la Macédoine grecque). Les historiens s’accordent à dire que la population macédonienne fit bon accueil aux Bulgares (John R. Lampe, Yugoslavia as History, 2000). Le gouvernement de Sofia gouverna sur la Macédoine jusqu’à la « libération » et la reconstitution de la Yougoslavie sous le dictateur Tito.

Comme dans le cas de l’Albanie, dont le Kosovo est à ce jour indépendant, la Macédoine est aujourd’hui, après bien des vicissitudes, un État indépendant de la Bulgarie nommé République de Macédoine du Nord ; dans les deux cas, les avocats des concepts de Grande Albanie et de Grande Bulgarie affirment que cette fragmentation, cette « balkanisation » de leurs territoires est un compromis que les grandes puissances occidentales concèdent à leurs ennemis.

La langue officielle de la Macédoine du Nord est le macédonien, dont voici ce que dit Wikipédia : « La langue la plus proche du macédonien est le bulgare, qui possède le plus haut niveau d’intelligibilité. Avant leur codification en 1945, les dialectes macédoniens étaient d’ailleurs considérés pour la plupart comme faisant partie du bulgare. Certains linguistes le pensent encore, mais un tel point de vue est connoté et politiquement sujet à controverse » (avec renvoi à : Hugh Poulton, Who Are the Macedonians? 2000). La politique des Anglo-Saxons ayant de longue date soutenu le panserbisme dans les Balkans, avant d’ouvrir les yeux sur la nature de leur protégé dans les années 1990, qu’une source anglo-saxonne donne le dernier mot aux opposants de la connexion linguistique entre bulgare et macédonien n’est nullement étonnant. (Et qu’une source en français la reprenne sans le moindre examen critique, n’est malheureusement que trop conforme à la qualité de l’intelligence française.)