Tagged: Kant
L’être et le néant : Notes d’un essai de lecture
Ajout 17/3/2021 le PDF : SartrePDF
C’est d’elle [la liberté] qu’il faudrait dire ce que Heidegger dit du Dasein en général : « En elle l’existence précède et commande l’essence. » (Sartre dans L’être et le néant)
« L’existence précède l’essence » étant, on le voit, une pensée de Heidegger, il est paradoxal qu’elle serve à résumer la pensée de Sartre (plutôt que celle de Heidegger), alors que Sartre présente sa pensée comme un dépassement de Heidegger. Où est le dépassement, si la phrase emblématique de la pensée dépassante est tirée de la pensée dépassée ? En outre, se pose un problème de paternité, cette phrase étant parfois tout ce que l’on connaît de Sartre alors qu’elle devrait être tout ce que l’on connaît parfois de Heidegger.
*
Docteur Tetris et Mister Sartre
« Le relatif-absolu »
[Le pour-soi] « qui est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est »
« Le rien substantialisé »
« Le rien individualisé »
« Ce rapport-d’absence-de-rapport »
« La négation affirmative »
« Nécessité contingente »
« Un monde qui est à la fois celui-ci et par-delà ce monde-ci »
« Présence-absence »
« Certaines grandeurs choisies – et subies à la fois »
« Le pour-soi est poursuivant-poursuivi »
« Le reflet-reflété »
« Le reflétant-reflété »
[L’objet] « totalement moi et totalement indépendant de moi »
En multipliant, dans son livre L’être et le néant : Essai d’ontologie phénoménologique, ce genre d’expressions antithétiques, Sartre se situe dans une pensée auto-nullificatrice A+(-A)=0, ou encore pensée Tetris, les tétraminos disparaissant en se combinant.
Certes, ceci n’est pas le fin mot de l’histoire, car cette auto-nullification pourrait n’être qu’une facilité de langage qui, bien qu’elle soit inexcusable, trouve sa résolution quelque part, par exemple si les grandeurs citées plus haut sont choisies à tel titre et subies à tel autre, ce qui n’empêche d’ailleurs pas que, même si de tels mouvements contradictoires existent, une conclusion s’impose par laquelle l’un de ces mouvements l’emporte sur l’autre, et il convient donc de déterminer, tout bien pesé, la grandeur soit comme choisie soit comme subie (étant entendu que si aucune conclusion n’est permise à cet égard, alors les grandeurs ne sont ni choisies ni subies). Mais que la résolution de ces contradictions se trouve quelque part dans la pensée de Sartre, c’est ce qui n’est pas clair. – Et peut-être Sartre ne cherche-t-il pas à les résoudre, mais, dans ce cas, il ne faut pas non plus supposer dans son livre une pensée (car la pensée Tetris n’est justement pas une pensée).
« Je sais que je ne sais rien » (parfois rendu, comme pour rendre le paradoxe moins apparent, par « Je sais seulement que je ne sais rien », bien que le paradoxe ne soit en réalité par là nullement atténué). La philosophie corrompue par son inventeur ! Si je sais que je ne sais rien, je sais quelque chose, mais si je ne sais rien, je ne sais pas quelque chose. L’histoire de la philosophie serait-elle celle de la pensée auto-nullificatrice, de la pensée Tetris ? – Depuis Socrate, le philosophe est, par opposition au sage, celui qui cherche la sagesse, au lieu de la détenir, car il est celui qui sait qu’il ne sait rien. Pourtant, avant de détenir la sagesse, les sages eux-mêmes ont bien dû la chercher, et c’est seulement parce que ceux qui cherchent la sagesse n’ont pas à recevoir un nom particulier dans la mesure où c’est la détention de la sagesse qui fait la différence, qu’on ne les appelait pas philosophes. Mais Socrate est convaincu quant à lui – c’est le fond de sa pensée – que l’on ne peut jamais atteindre la sagesse, car, autrement, il se serait situé comme ses prédécesseurs parmi ceux qui la cherchent et doivent ou peuvent l’atteindre, et il n’aurait pas inventé une nouvelle catégorie de penseurs, définie de manière formellement paradoxale comme « ceux qui savent qu’ils ne savent rien ». Le pire, c’est que nous croyons aujourd’hui (du moins ceux qui étudient la philosophie) savoir ce que signifie cette nullité de sens ; et rien n’empêche que les formules de Sartre listées ci-dessus soient demain le sens commun des esprits profonds ! C’est pourquoi Nietzsche est plus nécessaire que jamais.
*
Notes d’un essai de lecture
Il n’y a rien en effet derrière le phénomène puisque la chose en soi n’est pas autre chose que le phénomène mais sa modalité pour nous inconnue. Nul besoin d’être un adepte de la pensée moderne, non dualiste (11) [les numéros de page correspondent à l’édition Tel Gallimard], pour être d’accord avec cela.
La force, en physique, serait « l’ensemble de ces effets », « (accélérations, déviations, etc.) » (11), et c’est tout. C’est un effet sans cause ! (Par là je n’entends pas dire qu’une force a évidemment une cause, un point qui reste en dehors de la présente discussion, mais qu’en définissant une force par un ensemble, une somme d’effets, Satre la définit de fait comme un effet sans cause, contradictio in adjecto.) – Le courant électrique est « l’ensemble des actions … qui le manifestent » : une manifestation ne crée pas un nouvel objet, le manifesté, différent de ce qui se manifeste, certes, mais ce n’est là rien de moderne (au sens du paragraphe précédent) puisque le kantisme (non moderne au sens du paragraphe précédent) dit de même de la chose en soi et de son phénomène.
Dans la conception kantienne du noumène, l’apparence serait « un négatif pur » (12) : c’est là une erreur d’interprétation. L’apparence est la chose telle que les conditions formelles de notre connaissance nous la présentent ; elle n’est donc pas la chose en soi mais elle est la chose (la chose telle que je l’intuitionne, et je ne sais pas ce qu’est la chose en soi, c’est-à-dire sans la médiation de conditions formelles de connaissance). On ne peut donc parler dans ce cas d’illusion ou d’erreur puisque ces deux notions ne valent que par rapport à ces mêmes conditions formelles : pour ces conditions données au sujet, telle perception n’est qu’une apparence, car il faut la corriger par la raison, mais l’apparence du monde, au point de vue kantien, n’est ni une illusion ni une erreur car le monde ne peut être pour nous qu’une apparence (du fait que nous possédions des conditions formelles de la connaissance, dont une intuition sensible). Le négatif est entièrement résiduel ici.
Le « relatif-absolu » que Sartre fait sien est celui du phénomène de la phénoménologie (Husserl, Heidegger). Il s’agit d’indiquer qu’il n’y a pas de chose en soi derrière l’apparition du phénomène (apparition pour un sujet, donc relative). L’expression « tétrique » (A-A=0) relatif-absolu doit donc en fait s’entendre, bien qu’elle vise à affirmer absurdement que le relatif est l’absolu, comme désignant un relatif sans absolu, tout aussi absurde : n’est relatif que ce qui existe par rapport à un absolu.
« Il faudrait un procès infini pour inventorier le contenu total d’une chose. » (19) J’y vois une réminiscence de la pensée de Kant sur l’infinité de la synthèse empirique, pensée dont on n’a pas encore mesuré toute la portée, mais pour Sartre cela sert à dire qu’un objet ne peut exister dans la conscience même à titre de représentation, ce qui est une absurdité.
Sartre fait découler « son » l’existence précède l’essence (qui appartient en réalité à Heidegger : cf citation liminaire, et la remarque l’accompagnant) d’une description de la conscience qui est une pure et simple reformulation de l’unité synthétique de l’aperception kantienne (23) ; certes, il ne veut pas y voir le « sujet » kantien, mais plutôt « la subjectivité même, l’immanence de soi à soi », et nous voilà donc gratifiés à la place d’une formule particulièrement mauvaise. Sartre pourrait développer ici la différence de cette immanence avec le sujet kantien, au moins pour montrer qu’il l’a compris.
Quand des objets perçus sortent de mon champ d’attention pour replonger dans le « fond », S. parle de « néantisation » (50). C’est sa preuve de la réalité du non-être.
Puis, Sartre cite, forcément avec une certaine révérence, l’un des philosophes les plus furieux, j’ai nommé Hegel, qui a dit dans sa Petite Logique : « Cet Être pur est l’abstraction pure » (cit. 54). Or ce que dit à juste titre Kant de l’abstraction montre qu’une expression telle que « l’abstraction pure » est dénuée de sens : « On n’emploie pas toujours correctement en logique le terme : abstraction. Nous ne devons pas dire abstraire quelque chose (abstrahere aliquid), mais abstraire de quelque chose (abstrahere ab aliquo). Si par exemple dans un drap écarlate je pense uniquement la couleur rouge, je fais abstraction du drap ; si je fais en outre abstraction de ce dernier en me mettant à penser l’écarlate comme une substance matérielle en général, je fais abstraction d’encore plus de déterminations, et mon concept est devenu par là encore plus abstrait. Car plus on écarte d’un concept de caractères distinctifs des choses, c’est-à-dire plus on en abstrait de déterminations, plus le concept est abstrait. C’est donc abstrayants (conceptus abstrahentes) qu’on devrait nommer les concepts abstraits, c’est-à-dire ceux dans lesquels davantage d’abstractions ont eu lieu. » (Kant, Logique, I, ch. 1)
Pour que je puisse dire « ceci n’est pas rouge » (je prends l’exemple au hasard), « il faut que le néant soit donné en quelque façon » (65). En quelque façon pourrait inclure : donné sur le mode de n’être pas donné, car de la possibilité de propositions négatives on ne peut inférer que des propriétés de la forme logique de la pensée, et rien quant aux propriétés des choses ou de l’être, à savoir, il n’est pas du tout certain, à partir de cette possibilité, que le néant soit donné dans les choses, dans l’être. Si le néant est donné par une possibilité de dire, c’est seulement au titre de propriété logique, mais Sartre entend que le néant est donné dans l’être.
La réflexion sur l’horreur du gouffre (vertige, peur de la chute) qui n’est pas une détermination suffisante de l’action préventive mais seulement un motif, et qui ne se voit donc pas comme déterminante (76-7), montre que le sujet ne parvient pas à se concevoir comme participant de la causalité naturelle. Mais, contrairement à ce que pense S. (« aucun existant actuel ne peut déterminer rigoureusement ce que je vais être »), cela n’implique pas que cette impossibilité psychologique traduise une réalité ontologique : mon être peut être rigoureusement déterminé sans que ma conscience en soit rigoureusement informée. En réalité, dans les premières années de ma vie, j’ai agi selon le plus rigoureux déterminisme ; certes, c’était avant que la conscience me vienne (et je n’ai d’ailleurs aucun souvenir de cette période préconsciente), mais qu’est-ce qui prouve que la conscience qui m’est venue entre-temps remplace le déterminisme plutôt qu’elle ne me le voile ? Le déterminisme ne m’a jamais été perceptible puisque je n’avais pas de conscience, mais la conscience ne fait pas que je n’en ai pas moins agi sans recours à elle, dans les premières années de ma vie, et c’est peut-être ce que je continue de faire au jour présent, même en possédant une conscience. – Chez Schopenhauer, dans l’action, l’intellect attend le choix « passivement, avec une curiosité non moins éveillée que s’il s’agissait de la volonté d’un étranger » (Le monde comme volonté et comme représentation). C’est le même phénomène décrit par Sartre avec l’angoisse devant le gouffre : ici, je suis angoissé car ma résolution de ne pas me jeter dans le gouffre doit encore être confirmée par le choix de cet étranger qui est ma volonté se déterminant selon les motifs extérieurs. Or il semblerait que l’homme « libre », « condamné à être libre », selon Sartre, ne dût nullement ressentir une angoisse de cette nature, puisque s’il est assuré de sa liberté, il est assuré de son choix. Schopenhauer explique que c’est parce que le sujet de l’action n’est pas libre qu’il n’est pas assuré de son choix, et que, malgré une détermination consciente, la représentation d’un choix, les circonstances peuvent le conduire à un acte très différent de sa détermination la plus ferme.
L’origine de l’angoisse dans L’existentialisme est un humanisme (livre tiré d’une conférence de 1945) diffère de celle de L’être et le néant. Dans ce dernier (1943), elle naît, on vient de le voir, de l’incertitude résultant de la liberté (par exemple, devant le gouffre, où je peux tomber par liberté car il n’y a pas en moi de déterminisme). Dans le premier, elle résulte du fait que chacun de mes actes engage toute l’humanité (« l’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité »).
Pour Sartre, croire c’est savoir qu’on croit, et c’est donc une « croyance troublée ». Or savoir que, sur certaines questions fondamentales, je ne puis rien savoir et dois donc me fier à la croyance, dans une vue pratique, n’a rien qui doive troubler ma conscience (Kant).
Pour Sartre, « le néant n’est pas », puisque seul l’être est. Mais, on l’a vu, le néant peut n’être pas et nous être tout de même « donné en quelque façon », et il semblerait donc bien que sa façon de nous être donné est de nous être donné comme quelque chose qui n’est pas…
L’analyse du manque chez Sartre situe le problème au niveau de la connaissance plutôt que de l’être, ce qui est justement ce que Sartre reproche à Kant et Leibniz (139). « C’est la pleine lune qui confère au croissant de lune son être de croissant ; c’est ce qui n’est pas qui détermine ce qui est. » Ces « êtres » sont des êtres de perception et de connaissance plutôt que des êtres de l’être (le croissant de lune n’existe que dans mon intuition). (« L’existant et le manquant sont d’un même coup saisis et dépassés dans l’unité d’une même totalité » [148] : tout cela relève d’une théorie de la connaissance.) – Quant au désir, qui vient ensuite dans ce même passage, il n’a rien de spécifique à la « réalité-humaine » (c’est ainsi que Sartre traduit parfois le Dasein heideggerien : cf 341) : les animaux connaissent le désir humain à la lettre. Dès que l’on fait porter la thématique sur l’être, on doit confondre l’homme et l’animal, et non les distinguer ; c’est seulement quand le thème est la connaissance que l’on peut parler d’une « réalité humaine » spécifique, puisque c’est par leurs modes de connaissance que l’homme et l’animal se distinguent.
Sartre accuse Kant d’abstraction mais il confond sans cesse ce qui relève de l’être et ce qui relève de la connaissance. Dire que le possible « est une propriété concrète de réalités déjà existantes » (160) n’est pas une objection au fait que la possibilité (la proposition « il est possible qu’il pleuve ») est pour ma connaissance, à savoir selon mon application de la loi de causalité à la situation que j’observe. Qu’il pleuve finalement ou non ne dépend pas de la possibilité que j’ai considérée mais de la situation telle qu’elle s’est constituée selon ses chaînes causales, c’est-à-dire de déterminations inévitables. Ce qui est possible l’est pour ma connaissance (et, en fait, pour mon ignorance : cf Spinoza, cité p. 159 : le possible s’évanouit avec mon ignorance) mais non pour les phénomènes, où il n’existe aucune distinction entre un possible et ce qui doit arriver. – « La connaissance apparaît donc comme un mode d’être. (…) C’est l’être même du pour-soi en tant qu’il est présence à…, c’est-à-dire en tant qu’il a à être son être en se faisant ne pas être un certain être à qui il est présent. » (253) Pourquoi, dès lors (en passant sur le fait que je n’ai pas à ne pas être un être à qui je suis présent puisque être présent à un être n’est pas la même chose qu’être cet être), considérer qu’une théorie de la connaissance serait une approche abstraite du problème ?
« Le passé se caractérise comme passé de quelque chose ou de quelqu’un » (176). Or le passé de quelque chose ne peut être la même chose que le passé de quelqu’un, car une chose ne pense pas à son passé. Il n’y a de passé de quelque chose que pour une pensée. Donc le passé n’est pas tant de la chose que de la pensée : la chose ayant un passé est le phénomène, non la chose en soi, et le phénomène est une chose pour moi car je peux le penser dans le temps.
Sartre explique le possible par le temporel, mais en quoi cela peut-il être de la moindre portée, dès lors que le possible dont il est question, le possible dans l’étant, ne se conçoit pas sans le temporel ? C’est un pur jugement analytique (A=A). On pourrait presque dire que toute la philosophie existentialiste (celle de Heidegger comme celle de Sartre) est entièrement analytique, d’où ce sentiment de se trouver en présence de simples formules, de façons de dire les choses qui ne font nullement progresser la connaissance. – Et quand ce n’est pas le cas, c’est qu’on est devant des paradoxes. « L’être présent est donc le fondement de son propre passé » (179), parce que « Paul était fatigué … Paul présent est actuellement responsable d’avoir eu cette fatigue au passé » (ibid.). Une telle affirmation peut toujours se justifier, sur le mode : le point de vue présent domine la fatigue passée – car il m’est plus proche –, donc le présent « fonde » le passé. Mais c’est complètement trivial, plutôt même qu’étonnant (ce genre de renversement – le présent fonde le passé plutôt que le passé ne fonde le présent – vient à l’esprit de tout un chacun, ne serait-ce qu’en rêve). Et l’idée que l’on réinterprète sans cesse son passé en fonction de ce qui se produit par la suite et entre-temps, est elle-même une trivialité.
Une autre « analycité » de Sartre, le dépassement qu’est l’existence expliqué par le manque, est hypertrivial.
La spontanéité intemporelle est inconcevable mais pas contradictoire, chez Kant (221). Pour S., elle est contradictoire comme « éternel sujet qui n’est jamais prédicat ». Or, pour Kant, le sujet qui n’est jamais à son tour prédicat est la substance.
Il faut bien noter que pour S. l’en-soi est contingent (« la contingence de l’en-soi » 222) pour ne pas le confondre avec l’en-soi de la chose en soi kantienne.
Sartre parle d’action à distance des états psychiques les uns sur les autres, et affirme en conséquence que la psychologie produit des explications magiques irrationnelles (246-7). – C’est aussi le cas de la physique newtonienne : la gravitation est une action à distance. Or, c’est bien toute la science qui est pour S. une conception magique (416). La vie de la biologie, par exemple, est « une vision magique » (426).
L’en-soi ne peut être présence (251) (comme chose en soi, je le comprends, mais comme contingence [cf supra], je ne le comprends pas), et l’intuition n’est pas la présence de la chose à la conscience mais présence du pour-soi à l’être (la chose). Comme si toute présence n’était pas coprésence.
Pour faire « mieux saisir » le « rien substantialisé », « épaisseur non conductrice » (258), S. recourt à l’image de deux droites tangentes qui se confondent sur le segment AB. Mais quelle peut être la validité d’une construction géométrique (dans l’intuition pure) pour servir à faire saisir un concept non construit dans l’intuition ? Une telle illustration n’est pas recevable. Or elle est seule à pouvoir, par le subterfuge d’une image intuitive, susciter l’adhésion de l’entendement devant ce qui n’est qu’un abus de la pensée conceptuelle (« rien substantialisé »). – Du reste, tout la discussion « ontologique » de ce passage reposant en grande partie sur du vocabulaire du domaine de la physique, elle s’expose au même reproche, car l’être n’est pas l’étant, auquel seul peut s’appliquer rigoureusement le vocabulaire physique, conçu dans le domaine physique de l’étant et non pour l’être (métaphysique). On peut définir l’ontologie phénoménologique comme l’application illégitime du registre physique aux questions métaphysiques. – L’excuse de Heidegger, c’est la poésie.
« Lorsque l’extériorité d’indifférence est hypostasiée comme substance existant en et par soi – ce qui ne peut se produire qu’à un stade inférieur de la connaissance –, elle fait l’objet d’un type d’études particulier sous le nom de géométrie et devient une pure spécification de la théorie abstraite des multiplicités. » (266) – Que la géométrie soit classée à « un stade inférieur de la connaissance », et qu’elle passe en outre pour une spécification « abstraite », est doublement confondant. La géométrie procède par construction de concepts dans l’intuition (pure a priori) : c’est précisément ce qu’il est impossible de qualifier de spécification abstraite (si ce n’est dans une phénoménologie grossière et myope qui appellerait abstrait tout ce que l’on ne peut pas toucher). Par la même raison qu’elle construit ses concepts, le domaine de la géométrie est virtuellement infini, ne sera jamais épuisé, ce qui rend la qualification de « stade inférieur de la connaissance » complètement arbitraire ; a contrario, la philosophie, en tant qu’étude de ce qui peut être connu a priori, peut théoriquement faire le tour de son domaine, boucler la boucle ; l’une sera toujours ouverte quand l’autre sera fermée depuis longtemps.
« Par cela seul que ceci et cela se dévoilent comme n’ayant aucun rapport à moi qui suis mon propre rapport, l’espace et la quantité viennent au monde [etc.] » (274). Ainsi, l’espace et la quantité supposent les objets (ceci et cela) plutôt que les objets ne supposent l’espace ! Or il n’y aurait aucun objet, aucun ceci et cela, s’il n’y avait un espace qu’ils occupent, car la définition même de ceci et cela est qu’ils occupent un espace hors de moi. – « La définition même » : est-ce suffisant ? Par leur essence (la condition de leur possibilité). Le concept d’objet suppose a priori l’espace. Dès qu’il a commencé à parler de ceci et de ceci-cela, S. parlait à partir d’un fond de suppositions comportant l’espace : il ne lui est donc pas permis de faire venir l’espace au monde après ceci et cela, ou encore en même temps mais parce que ceci et cela. – Mais S. affirme implicitement que la définition est erronée et doit être révisée, que le concept d’objet ne suppose pas l’espace du simple fait que les objets nous apparaissent dans l’espace, car, dit-il, ce sont les objets qui font venir l’espace au monde. Or je peux concevoir un espace vide d’objets mais je ne peux concevoir un objet sans espace. C’est donc que l’objet suppose l’espace et non que l’espace suppose l’objet : l’espace est a priori. – Le caveat, tardif, de S. est le suivant (282) : « cet exposé successif ne correspond pas à une priorité réelle de certains de ces moments sur les autres … tout est donné d’un coup sans aucune primauté. » Or la primauté est celle de l’espace, en tant qu’il est a priori et que les objets sont a posteriori.
Le point de vue scientifique, selon lequel un objet, un ceci est soumis à la temporalité comme le pour-soi, alors que c’est un en-soi, est un point de vue « que rien ne justifie » et qui « est contredit par notre perception » (292). Donc la terre est plate, puisque là aussi le point de vue scientifique est contredit par notre perception ? Il est incroyable que la perception naïve serve à réfuter le point de vue scientifique qui devient, pour la phénoménologie, le point de vue naïf !
« Par le mouvement, l’espace s’engendre dans le temps » (301). C’est ici l’espace qui suppose le mouvement et non le mouvement qui suppose l’espace ! Or on peut concevoir un espace sans mouvement mais non un mouvement sans espace.
« Le mouvement est un vacillement d’être » (301). Le vacillement est un mouvement particulier : comment définir le mouvement par une de ces modalités, alors que la connaissance d’une modalité du mouvement suppose celle du mouvement et donc, virtuellement, de n’importe laquelle de ses modalités ?
Avant d’être un pour-soi, la réalité humaine a-t-elle été un singe ? Si oui, quel est le sens de ce temps sans pour-soi (qui est dit n’être qu’une modalité du pour-soi) ?
Comment « nous échappons au relativisme (?) kantien » ? Par une pensée Tetris : « Ce n’est pas dans sa qualité propre que l’être est relatif au pour-soi, ni dans son être, et par là nous échappons au relativisme kantien ; mais c’est dans son ‘il y a’, puisque dans sa négation interne le pour-soi affirme ce qui ne peut s’affirmer, connaît l’être tel qu’il est alors que le ‘tel qu’il est’ ne saurait appartenir à l’être. En ce sens, à la fois le pour-soi est présence immédiate à l’être et, à la fois, il se glisse comme une distance infinie entre lui-même et l’être. » (307) « À la fois » A et -A, avec, cependant, un « comme » (comme -A), quelque chose qui n’est pas exactement la négation, la suppression de A, mais tout comme…
Les sens (le corps) n’ont pas à être étudiés pour savoir ce qu’est « le connaître dans sa structure fondamentale », mais pour savoir ce qu’est le pour-autrui, car mon corps est d’abord pour autrui (308) !
« La séparation des consciences est imputable aux corps » est la présupposition fausse à la fois du réalisme et de l’idéalisme (323). La discussion par Sartre du concept d’autrui chez Kant est intéressante (autrui n’appartient pas à « l’expérience possible pour moi », ni comme concept constitutif ni comme concept régulateur). Mais il passe sous silence la raison pratique : la loi morale pose autrui pour moi. – La dialectique du maître et de l’esclave est, selon S., un progrès majeur du traitement philosophique du concept d’autrui (330), contre le solipsisme. Puis vient le Mit-Sein (l’être-avec) de Heidegger. Puis l’existentialisme sartrien.
Il ne sert à rien de donner une explication ontologique de phénomènes empiriques (tels que la jalousie : 378) car aucun phénomène empirique n’est spécifique à la réalité humaine. Les animaux sont jaloux, et ce non point par métaphore : ils sont jaloux exactement comme l’humanité empirique (même s’ils ne l’amplifient pas par la rumination incessante de la même idée, étant bien plus sujets aux impressions présentes). C’est pourquoi l’ontologie de la réalité-humaine est et doit être une philosophie de la connaissance du sujet. – Pour S., je ne suis jamais jaloux, c’est seulement mon être-pour-autrui qui peut l’être ; sans doute, parce que le moi empirique n’est pas mon moi véritable, mais au plan empirique animaux et humains ont la même jalousie. Les animaux ont les notions de moi et d’autrui (il est d’ailleurs étonnant que l’Anthropologie de Kant s’ouvre par une phrase déniant la conscience de soi aux animaux), le moi n’est pas spécifique à la réalité humaine, mais c’est une forme particulière de connaissance qui lui est spécifique. – La jalousie est une fonction biologique, chez l’homme comme chez les animaux : c’est en tant qu’être biologique que l’homme connaît la jalousie.
Le recours par S. à la « connaissance engagée » et au « monde hodologique » (419), pour pouvoir nager dans le courant quantique et relativiste (alors même que la science est une pensée magique : cf supra), manque complètement le fait que la connaissance humaine est engagée dans le monde avec une subjectivité formelle universelle, et que le seul point de vue subjectif possible est donc lui-même universel, c’est-à-dire toujours informé par sa forme a priori. Tout ce qui dans la connaissance est subjectif selon la forme a priori est scientifiquement objectif. – Quant au rejet de la notion de « connaissance pure », je ne vois pas à qui il s’adresse si ce n’est à Hegel (das absolute Wissen). – Du reste, comment ce point de vue peut-il se concilier avec l’affirmation selon laquelle « le monde est entièrement en dehors d’elle [la conscience] » (25) ? « Une connaissance pure, en effet, serait connaissance sans point de vue, donc connaissance du monde située par principe hors du monde. Mais cela n’a point de sens » (419). Le monde est entièrement en dehors de la conscience mais cela n’a point de sens de dire que la connaissance est située hors du monde : ce n’est donc pas ma conscience qui a une connaissance ?
La sensation, dans les sciences psychologiques et comportementales, est une notion qui s’applique identiquement aux animaux et aux humains. Nous observons les mêmes processus chez eux et chez nous. Si, donc, la sensation ainsi décrite par les scientifiques ne peut valablement s’appliquer à nous, comme le dit Sartre (427, qui ajoute que c’est une « pure rêverie de psychologue » [428]), elle ne peut pas non plus s’appliquer aux animaux. Elle décrit pourtant bien le comportement animal (et permet de faire des prédictions quant à ce comportement).
Nous pouvons établir des analogies, et même des homologies, entre les sens humains et les sens des animaux, et ceci rend la définition des sens par S. problématique, car ces homologies ne sont alors pas compréhensibles à moins de supposer aux animaux une conscience identique à celle de la réalité-humaine. – Au-delà des homologies des sens et de la perception chez les animaux et les humains, il y a une distinction dès ce niveau qui laisse toutefois compréhensibles les homologies empiriques : c’est l’universalité de la subjectivité. Mais l’animal-machine obéit lui aussi à des lois universelles. C’est mon entendement qui les lui prescrit, comme il me les prescrit à titre de phénomène. – Vu la définition des sens et du corps par S., les animaux n’ont ni sens ni corps à moins qu’ils ne soient eux aussi réalité-humaine.
« Certaines grandeurs choisies – et subies à la fois » (433). (J’ai déjà parlé plus haut de l’abondance de ce genre de formules, j’y reviens ici.) On me dira qu’il faut chercher à comprendre ce que ces formules d’apparence contradictoire veulent dire. Mais si ce que cherche à dire S. est compréhensible, la formule est de toute façon fausse. Alors on dira que la grandeur est choisie dans la mesure où… et subie dans la mesure où… Mais cela reste un abus de langage car je ne peux choisir et subir à la fois sous un même rapport, et un argument ne peut considérer qu’un seul et même rapport à la fois pour être discuté.
« Être pour soi c’est dépasser le monde et faire qu’il y ait un monde en le dépassant. » (448) Au moment où je dépasse le monde, il n’y a donc pas de monde puisque je fais le monde en le dépassant. En dépassant quelque chose appelé monde, je fais une autre chose également appelée monde, mais il ne peut y avoir identité des deux mondes car le second n’existe qu’au terme de l’action et le premier n’existe plus au terme de l’action (il est dépassé), alors que S. ne veut pas simplement dire que je « recrée » le monde, que je le transforme, non, il dit que je fais qu’il y ait un monde. Si je fais qu’il y ait un monde par une de mes actions, le monde ne précède pas cette action, et par conséquent cette action ne peut être de dépasser le monde ni ne peut être la moindre action relative le moins du monde au monde. Or S. ne parle que d’un seul et même monde. Donc vous avez raison de ne pas lire son livre. (Mais vous avez tort d’en parler sans l’avoir lu). – Cette boutade n’entend pas dire que toute la philosophie de S. soit fausse (pour que tout soit faux, il faudrait le faire exprès !), certains aperçus semblent au contraire très justes, et profonds, et sont exposés de manière irréprochable dans d’autres ouvrages plus accessibles ; mais s’ils sont plus accessibles, ce n’est pas parce qu’ils seraient une « vulgarisation » de la pensée qui serait exposée avec le plus de cohésion et jusque dans ses plus lointaines conséquences dans L’être et le néant, non, mais parce que ce dernier est un brouillon illisible.
La corruption de la pensée par la phénoménologie husserlienne : notre connaissance scientifique, exacte des phénomènes est délibérément ignorée, toute description qui s’en rapproche écartée, si bien que la philosophie prend une apparence paradoxale… et primitive. Cf la douleur des yeux, 450 : « douleur-yeux ou douleur-vision ». Cet exemple est particulièrement intéressant parce qu’il montre que la pensée « douleur des yeux » est sans doute aussi vieille que la langue française qui rend cette construction grammaticale « douleur des yeux » intuitive, et qu’elle ne repose donc pas sur le fond de scientificité secondaire qu’y cherche la phénoménologie. En indonésien, « douleur des yeux » se dit « douleur-yeux » ou, plus exactement, « douleur-œil » ; il faut croire que la culture indonésienne est plus avancée que la nôtre sur le chemin de l’ontologie phénoménologique, ce qui est cohérent avec le fait de qualifier le discours scientifique de construction secondaire et voilement du monde de la vie (Lebenswelt) (nonobstant la politique suprémaciste d’un Husserl). – Le langage traduit notre fausse conception du corps (477) : je viens de montrer que l’indonésien exprime une conception sartrienne.
La « réduction phénoménologique » nous fait passer de la pensée synthétique à de pures propositions analytiques A=A sur les phénomènes.
Sur les phénomènes il n’y a rien d’autre à dire que ce que la science en dit. Quand je parle des phénomènes, je dois en parler en scientifique (et non en phénoménologue).
À lire Sartre, on jurerait qu’il est impossible de simuler une émotion, puisqu’un poing levé n’exprime pas la colère mais est la colère (468). Quand je simule la colère, mon poing levé exprime pourtant la colère sans l’être (l’étant seulement pour les esprits manquant d’assez de sagacité pour me percer à jour). Bien sûr, S. doit forcément dire quelque part ce que c’est que simuler une émotion, mais il n’en reste pas moins que ce passage ici (et même l’idée que le corps n’exprime pas mais est le psychisme) est indéfendable. – Mon corps-pour-l’autre m’est insaisissable (476-7) : donc je ne peux pas simuler ?
Ma maladie m’est connue par autrui, sinon je n’en ai pas conscience comme maladie (480). Or je peux être mon propre médecin, et alors est-ce moi en tant qu’autrui qui connais ma maladie ? Il semble que, pour la phénoménologie sartrienne, tout ce que dise la science sur mon corps ne puisse être ma connaissance, parce qu’elle est fondée sur le corps d’autrui et le cadavre (l’anatomie procède par dissection de corps morts). C’est conforme au postulat husserlien : ce que je connais par la science est un voilement (du monde de la vie). Il faut poser une fois pour toutes que notre sens commun est scientifique, et la question est de savoir si, concernant notre expérience, ceci n’est pas légitime, et même si ce n’est pas un progrès, par rapport auquel la phénoménologie est, elle, une régression.
Le passage du synthétique à l’analytique dans la phénoménologie a l’aspect d’un contrepied. Mais le contrepied n’est qu’apparent car A=A ne peut être le contrepied d’aucune proposition synthétique.
Là où la science pose une relation synthétique, Sartre tend à vouloir la rendre analytique, sur le mode « A n’exprime pas B, mais bien plutôt A est B » (le poing levé n’exprime pas la colère, il est la colère, comme on l’a vu supra ; et infra : le mobile n’est pas cause de l’acte mais partie intégrante de l’acte). Plutôt qu’une relation, une identité.
« Ce ‘nous’ humaniste demeure un concept vide, une pure indication d’une extension possible de l’usage ordinaire du nous. Chaque fois que nous utilisons le nous en ce sens (pour désigner l’humanité souffrante, l’humanité pécheresse, pour déterminer un sens objectif de l’Histoire, en considérant l’homme comme un objet qui développe ses potentialités), nous nous bornons à indiquer une certaine épreuve concrète à subir en présence du tiers absolu, c’est-à-dire de Dieu. Ainsi le concept-limite d’humanité (comme la totalité du nous-objet) et le concept-limite de Dieu s’impliquent l’un l’autre et sont corrélatifs. » (562) – L’existentialisme un humanisme ? Ce passage montre le contraire : dans L’être et le néant, l’humanisme est rapporté à de la théologie stérile.
Tout acte a un mobile, ce qui n’est pas la même chose que « tout acte a une cause », car le mobile est, non pas cause de l’acte, mais partie intégrante de l’acte (583). Plus loin, S. écrit que l’acte décide de ses mobiles : l’acte décide donc de ses parties intégrantes ? Pour un tout, qu’il soit la somme de ses parties ou un effet émergent de celles-ci, ses parties sont un donné ; on ne voit donc pas comment un acte-tout pourrait décider de ses parties qui lui sont données en tant que parties du tout qu’il est. – « Le projet résolu vers un changement ne se distingue pas de l’acte » : c’est là une étrange myopie, car de toute évidence, dans l’acte intentionnel, le projet précède l’acte qui tend à le réaliser. La définition de la liberté par S. repose sur cette myopie qui est une confusion délibérée de termes prononçant nulle et non avenue une distinction absolument légitime qui ne se laisse pas écarter.
« La négation vient au monde » (585). La négation est une notion logique, et la logique, selon Heidegger, ne s’applique qu’à l’étant (d’où le recours, chez lui, à la poésie pour la connaissance de l’être). Parler du néant comme de la négation dans l’être, c’est abuser du logos. – La liberté humaine est dans le logos ; la poésie en est le domaine propre (à côté de la loi morale) : un usage non utilitaire du langage qui pourtant nous parle, parle à notre liberté, on aime ou on n’aime pas, il n’est pas question de savoir si l’on est d’accord ou non (alors que la philosophie se juge sur cette question).
« Dire que le pour-soi a à être ce qu’il est, dire qu’il est ce qu’il n’est pas en n’étant pas ce qu’il est, dire qu’en lui l’existence précède et conditionne l’essence ou inversement, selon la formule de Hegel, que pour lui ‘Wesen ist was gewesen ist’, c’est dire une seule et même chose, à savoir que l’homme est libre. » (585) – Selon cette définition, on peut dire d’une chenille qui devient papillon qu’elle est libre. En effet, la chenille-papillon a à être ce qu’elle est (un papillon), elle est ce qu’elle n’est pas (papillon) en n’étant pas ce qu’elle est (chenille), l’existence (chenille) précède et conditionne l’essence (papillon) ou inversement « Wesen ist was gewesen ist » (le papillon est la chenille).
« Nous ne sommes pas libres de cesser d’être libres » (585). À partir de quel âge ?
Il ne suffit pas de vouloir, il faut vouloir vouloir (592). Or vouloir vouloir est compris dans vouloir : je ne peux pas vouloir si je ne veux pas vouloir, car pour vouloir vouloir il faut vouloir. Il suffit donc de vouloir pour vouloir vouloir.
Sartre fait partie de ces philosophes pour qui l’homme ne descend pas du singe. Sa philosophie écarte cette possibilité. – Pas un mot sur Darwin dans L’être et le néant ; sans doute S. craignait-il de voir un peu trop rapidement reléguer son volume, tandis que les attaques contre la dévotion catholique sont peu dangereuses.
« L’intention se fait être en choisissant la fin qui l’annonce » (633). Ce qui annonce quelque chose présuppose cette chose (or S. dit, à la même page, que l’on ne peut conférer à cette fin un en-soi au sein de son néant [si on la considère comme donnée]). De même, ce qui choisit quelque chose présuppose cette chose. Cette définition présuppose donc deux « donnés », c’est-à-dire la fin de l’intention comme deux fois donnée, alors que S. vient d’expliquer qu’elle n’est pas un donné. Certes, elle n’est pas un donné au sens où elle précéderait son effet – or une telle conception, absurde, n’est celle de personne – mais elle est un donné en ce qu’elle est logiquement présupposée, non pas comme quelque chose d’existant avant son effet (l’intention), mais comme, par la définition même de S., quelque chose qui annonce l’intention et que l’intention choisit. Si donc on tient à dire en quoi consiste cette fin donnée mais non existante, il est permis d’y voir une représentation, aussi confuse soit-elle ; rien ne s’oppose à ce qu’une représentation soit un donné. – À ce compte, en effet, une figure géométrique ne serait un donné que lorsqu’elle serait tracée et présentée à mes sens, mais la conception de l’intuition a priori a fait litière de cette erreur (que l’on trouve par exemple chez Hobbes, Sur les principes de géométrie). L’existant (l’ontique) et le donné ne se recouvrent pas car il y a un donné non existant (non ontique) qui nous est donné par la forme a priori de notre intuition. Pour S., le donné « n’est que ce qu’il est » ; or cela ne s’applique à la lettre qu’au donné a priori, tandis que le donné phénoménal est soumis à l’ensemble des lois de la nature qui sont des lois du changement, ainsi d’ailleurs qu’à la propre action du sujet, qui revêt chez S. une importance centrale, alors qu’elle ne pourrait agir que sur ce qui n’est pas donné (c’est-à-dire le pour-soi).
Le langage présuppose « le libre projet concret de la phrase » (684). Et, j’ajoute, l’espèce humaine présuppose les techniques dont elle est l’ensemble.
« Le pour-soi est libre mais en condition » (685). C’est, je l’ai dit ailleurs, la même chose que les stratégies conditionnelles dans le monde animal, étudiées par l’éthologie. La liberté s’étend ainsi à l’ensemble du règne animal ! Or, pour S., la réalité-humaine ne saurait être confondue avec la vie biologique de l’homme : de même pour la « réalité-animale » ?
La fameuse phrase « L’homme est une passion inutile » (qui termine le dernier chapitre avant la conclusion) s’entend – le contexte ne laisse aucun doute à ce sujet – dans le sens de passion christique. Je viens de l’apprendre, bien que je connusse cette phrase. Combien de gens le savent-ils ? Le mot est-il même compréhensible autrement ?
L’existentialisme sartrien repose sur la notion de « choix fondamental ». Ce choix, qui est un choix de soi-même, est « injustifiable », et le changement de choix, « imprévisible et incompréhensible » (617), puisque ce choix crée tous les mobiles, « dispose le monde », « déploie le temps », etc. Dans ce contexte, S. parle d’« inefficacité profonde de l’acte volontaire dirigé sur soi » (626) : c’est forcé, puisque le changement est imprévisible et incompréhensible. – Or, si le changement de ce choix est imprévisible et incompréhensible, la psychanalyse existentielle dont S. trace les contours dans L’être et le néant peut néanmoins le produire… librement (630). – L’être et le néanmoins.
Pour la phénoménologie du ski, voir pp. 763 sq. Pour la phénoménologie du ski nautique : 765, le ski nautique est la limite vers laquelle tendent les sports nautiques. Mais le patin à glace a une mauvaise phénoménologie : « s’il se sauve malgré tout, c’est pour d’autres raisons » (766).
*
Compléments
i
« On doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? », « Et chaque homme doit se dire : suis-je bien celui qui a le droit d’agir de telle sorte que l’humanité se règle sur mes actes ? » (L’existentialisme est un humanisme) – Kant : Agis toujours de façon que la maxime de ton action etc.
Faire dépendre, comme dans L’existentialisme est un humanisme, l’existence d’une nature humaine de l’existence d’un Dieu créateur, est un peu léger. Le généticien le plus athée n’a aucun doute quant à l’existence d’une nature humaine. – Sartre précise qu’il parle d’une nature humaine « donnée et figée », mais qu’elle ne soit pas donnée et figée n’empêcherait pas qu’elle précède l’existence, car elle peut bien ne pas être figée tout en étant un état donné ; c’est le sens de la théorie de l’évolution. – Mais, plus loin, « l’existence de Dieu ne changerait rien ». Il faudrait savoir.
La conscience, « un plein d’existence » (dans la conférence), mais aussi, dans L’être et le néant, « un vide total » (25).
ii
Selon Schopenhauer, le caractère fait que l’homme qui a commis une mauvaise action la répétera (car la volonté qui s’exprime dans tel caractère donné est hors du temps) dans des conditions identiques. Or, précisément, ce qu’il est impossible de prévoir, c’est que les conditions seront identiques. Il se peut que le plus infime changement dans ces conditions, « causes occasionnelles », l’absence du plus infime élément des conditions dans lesquelles la mauvaise action s’est produite, suffise à ce qu’avec le même caractère l’homme agisse autrement. Par conséquent, au plan pratique, la sévérité de Schopenhauer, notamment dans sa philosophie pénale, ne se justifie pas. Certes, la répétition d’actions mauvaises dans des conditions même seulement semblables rend la prédiction plus sûre, et les conditions où l’action, de mauvaise deviendrait bonne, moins faciles à réaliser, et encore : peut-être – qui peut le dire ? – n’a-t-il manqué jusqu’à présent qu’une simple et petite circonstance, éventuellement banale, anodine, mais s’étant dérobée et que personne ne voit, pour que la conduite du même caractère change du tout au tout dans des conditions apparemment identiques. La causalité non linéaire, multifactorielle, « chaotique » à l’œuvre ici pourrait donner du sens à une « psychanalyse existentielle » telle que l’a envisagée Sartre, car elle serait ainsi la recherche des conditions externes, causes occasionnelles, qui feraient que tel caractère agit autrement, agit bien plutôt que mal. (C’est d’ailleurs le sens des Réflexions sur la question juive de 1946 sur le moyen de traiter la question de l’antisémitisme – à savoir que des conditions sociales peuvent être créées qui suppriment le choix antisémite –, même si ces réflexions reposent en réalité sur une nécessité philosophique schopenhauérienne et non sur la liberté philosophique de l’existentialisme). – Et l’on ne doit pas forcément imputer, comme Schopenhauer, les changements de conduite (qui n’indiquent pas pour autant un changement de caractère) à des progrès de la connaissance et de la réflexion chez le sujet, car ces changements de conduite peuvent, tout en nous laissant postuler l’immuabilité du caractère, résulter de changements dans les seules conditions externes, soumises à une causalité chaotique (effets papillons dans les actions morales).
iii
Je sais seulement que personne ne sait rien.
La conscience est un jeu de glaces avec un reflet-reflétant et un reflet-reflété, où l’un dit « Ta gueule » et l’autre dit « Ta gueule toi-même ».
L’« honnête homme » est aujourd’hui le plus grand égaré : il absorbe l’irrationnel pur dans la science, l’abstractionnisme dans la musique, l’hegelânerie dans la philosophie…
« Hegel wrote so abominably that I cannot understand him. » (William James, Some Problems of Philosophy) This means Hegel is a problem of philosophy, i.e.: A problem with philosophy is the presence of Hegel in its midst.
From dreamer to sleeper.
Des intérêts contradictoires ne sont pas une contradiction. Je peux sans contradiction penser des intérêts contradictoires.
On se fait des illusions sur le pouvoir prédictif de la science. Le paysan dénué de la moindre notion théorique est un excellent météorologue à son échelle.
L’homme ne sait pas qu’il meurt (il ne connaît que le phénomène de la mort) ; il croit qu’il meurt ou bien qu’il aura une vie éternelle.
Pour les empiristes, l’esprit n’est pas fait pour penser : il a des buts pratiques, que la pensée excède. Cet excédent est sans raison.
Il n’y a pas de jugements de goût dans les sciences (Critique de la faculté de juger). Les scientifiques qui parlent des beautés de leur science sont des buses.
Il n’y a de définition rigoureuse que par construction de concepts (willkürlich, arbitraire) (dans les mathématiques), tandis que l’usage des concepts donnés par l’intuition sensible n’établit que des analogues de définition, entièrement provisoires et le plus souvent impropres à servir de point de départ à la discussion (car cet analogue posé, au commencement, comme limite risque de faire perdre de vue des pans entiers de l’objet), c’est-à-dire qu’il ne faut pas chercher à commencer une discussion philosophique par des définitions. De là ce caractère pour nous irréel de tant de discussions antiques, par exemple sur les « éléments » de la matière (eau, feu…), qui reposent sur des définitions des structures de la matière ne pouvant plus aucunement nous servir en raison de l’approfondissement synthétique de ces concepts tirés de l’expérience.
Quand l’oiseau hennissait : Articles pour la revue du Bon Albert (2011-2016)
L’oiseau hennissant : La revue du Bon Albert est la revue des Éditions du Bon Albert (EdBA) animées par Michel et Nicole Lombard.
« L’oiseau hennissant », ce titre surréaliste est à la fois une allusion à Pégase, le cheval ailé qui sert de monture aux Muses de la poésie, et un oiseau mystérieux du Pré Célestine, chez les Lombard. Cet oiseau dont le chant ressemble au hennissement d’un cheval aurait d’ailleurs été identifié (l’espèce dont il s’agit) par un ami des Lombard : c’est dans un des numéros de la revue. Je possède l’intégralité des numéros 22, de mars 2011, à 54, de l’automne 2019, à la date d’aujourd’hui – une belle collection en libre consultation chez moi sur rendez-vous.
Je réunis ici les articles de ma plume qui y ont paru. Les recensions et notes de lecture y occupent une bonne place, notamment au sujet des livres de Nicole Lombard, de l’œuvre de qui le lecteur pourra se convaincre ainsi que je suis un bon connaisseur : je me tiens à la disposition des passionnés pour des conférences sur le sujet.
Le présent billet se divise en deux parties : tout d’abord, les articles parus dans la revue, ensuite les articles envoyés mais qui n’ont point paru dans la revue et sont restés inédits jusqu’à ce jour.
Si le titre de ce billet est au passé, c’est seulement en raison du fait que, après des années de fructueuse collaboration littéraire, mes liens avec le Bon Albert se sont quelque peu distendus en raison des nombreux aléas de la vie, mais cela ne signifie nullement que l’oiseau ne continue pas de hennir dans le Pré Célestine ni que le Bon Albert ne poursuit inlassablement ses activités, bon pied bon œil. Bon pied bon œil comme notre amitié.
.
1/ Les articles parus
.
L’oiseau hennissant n° 23, juin 2011
Florent Boucharel a découvert Étrangers sur l’Aubrac dans sa réédition du printemps 2011. Il a bien voulu nous faire part de ses impressions de lecture.
J’ai retrouvé avec plaisir le style Nicole Lombard à la lecture d’Étrangers sur l’Aubrac, premier opus de la trilogie dont les Affrontailles sont le dernier (et le premier que j’ai lu).
Il me semble constater, stylistiquement parlant, un affinement du premier au troisième : les images deviennent plus appuyées, mieux cernées, les dénonciations de Nicole portent plus loin, ses réflexions et ses sentiments y sont exposés avec une plus grande simplicité, qui est sans doute celle que donne le recul.
L’histoire de cette épreuve qui prend la forme d’un effort de réenracinement dans un pays qui, à bien des égards, ajoute à l’ordalie, cette histoire de pionniers, au fond, est des plus émouvantes.
Histoire de pionniers, en effet : pionniers d’un idéal de vie, d’une idée de ce que doit être l’intégrité de la vie de l’âme qui a reçu le dépôt de la culture, menacé par certaines tendances lourdes du monde moderne. Il n’y a pas déchéance tant que ce dépôt est sauvegardé, et c’est toujours aussi ce dépôt, quel que soit son véhicule, littérature ou art lyrique, qui console des moments les plus durs, en les justifiant.
Histoire de pionniers avérée dans ce besoin de préserver une liberté que la clochardisation « dans un carton » en ville rendrait impossible. C’est en maîtres, fût-ce d’un pré occupé par une ruine, que l’on maintient, perpétue et transmet l’idéal. Entre révolte et résignation, le livre témoigne de la nécessité supérieure qui conduit nos vies dès lors qu’elles ont été touchées par le mystérieux rayon.
Et, comme dans toutes les histoires de pionniers, les animaux sont des compagnons héroïques et le travail d’un coin de terre l’objet des plus grandes attentions comme si la nécessité de préserver la plus haute culture devait nous ramener toujours aux gestes antiques des fondateurs. Comme si le geste de planter contenait en soi le germe des plus hautes spéculations de la culture immatérielle.
*
L’oiseau hennissant n° 24, octobre 2011
Florent Boucharel est reparti de Nasbinals, après la fête du Bon Albert, avec des livres dans son sac de voyage. De retour à Paris, il nous a fait parvenir quelques notes de lecture.
Commençons par le commencement : Le cheval au bord du lac. Je ne me lasse pas de lire le récit de la vie de Nicole sur le « haut plateau ». J’ai retrouvé dans ce second opus tout le charme de sa plume poétique, qui mêle l’émerveillement devant la nature et les réminiscences littéraires à la description des faits et gestes de deux étrangers en ce pays d’étrangeté qu’est l’Aubrac, découvert de l’intérieur.
Avec, dans ce livre, l’élément dramatique particulièrement fort de l’incendie, plus dramatique, semble-t-il – c’est l’impression qui m’est laissée – que l’événement lui-même qui l’a conduite avec Michel au Pré Célestine et qu’Étrangers sur l’Aubrac ne présente pas, à ce que je crois, avec une telle acuité de désespoir. C’est comme si la perte de la tente avait été une épreuve plus dure que la perte d’une maison. (Sans doute à imputer à un effet d’accumulation.)
Le vrai-mentir d’Aragon : Aragon et la France de Rémi Soulié me semble être un ouvrage important, voire très important, de l’histoire des idées, exposant de manière scrupuleuse (l’essai est tiré d’une thèse de doctorat), avec une lucidité critique, chez un de ses représentants les plus saillants, ce temps fort de la pensée marxiste qu’est… le nationalisme.
De la promenade de Rémi Decazeville est un livre de jeunesse prometteur qui foisonne d’effusions lyriques et d’aphorismes profonds. En revanche, le moment où le promeneur sort un « petit cigare » me coupe la chique : j’ai du mal à imaginer une pure extase devant la nature pour un fumeur de cigare.
Enfin, Un long dialogue avec les H’Mongs de Cathou Quivy est un témoignage très intéressant. Je m’étonne que l’accueil, qui me paraît tout ce qu’il y a de plus expérimental, de populations « premières », montagnardes et sylvicoles, en vue de les adapter à la vie occidentale, ait été confié à des fonctionnaires locaux sans l’aide d’aucun ethnologue connaisseur de ces ethnies. Cela aurait évité bien des malentendus, que Cathou Quivy raconte.
Les H’Mongs du Laos ont fui une dictature qui les a pris pour cible d’un génocide, y compris par le recours à des gaz toxiques à grande échelle. Or, alors que les pays occidentaux, États-Unis en tête, qui sont indirectement la cause de cette entreprise génocidaire en raison de leur politique au Vietnam, ne cessent de dénoncer la junte birmane voisine, jamais la dictature laotienne ne fait l’objet de telles dénonciations. Au contraire, les États-Unis semblent même la soutenir : en 2007, des exilés laotiens aux États-Unis ont été arrêtés et accusés de préparer un coup d’État contre le Laos ! Allez comprendre.
*
L’oiseau hennissant n° 25, décembre 2011
La lecture de la nouvelle Où sont les âmes ? d’Hubert Calvet est un grand moment. Hubert Calvet a traité avec sensibilité les rapports complexes entre la foi et la vocation artistique, le devoir et l’amour, l’amour et la foi, les relations entre les âmes. La personnalité du narrateur, qui au dévouement et à l’élévation dans le monde du sentiment associe une réserve ironique, et humoristique, face aux conventions sociales, est très attachante. Le style, personnel et vivant, traduit bien les nuances de pensée et d’émotion qu’appelle la situation délicate, élement dramatique de la nouvelle, des personnages principaux. Enfin, il convient de citer ce – pardon pour le gros mot – trait de génie : « Dieu existe et il faut lui demander l’impossible. » (Je sais que le trait est là et je crois qu’il est dans « il faut ».)
*
L’oiseau hennissant n° 26, mars 2012
L’heure du khanfous de Dominique Merle est un beau livre. Ce n’est pas seulement l’intérêt documentaire de ces souvenirs écrits par « un des derniers méharistes » qui le recommandent au lecteur, bien que cet intérêt soit évident au point de vue historique. La narration du mode de vie et d’opération de ces combattants à dos de chameau, à l’ère de l’aviation et des hélicoptères, avec lesquels ils conduisent leur action, a quelque chose de magique, et nous rappelle que le désert a ses règles et que ce n’est pas forcément la technologie la plus avancée qui en tire le meilleur parti.
Ce livre se recommande aussi par l’écriture. La sobriété est une vertu, et Dominique Merle sait en peu de mots dire beaucoup de choses, il dit toujours plus qu’il ne paraîtrait à un esprit peu attentif ; cette sobriété est la plus belle illustration du fait qu’il a été à l’école du désert ! Elle est tout le contraire de l’aridité. Certains tableaux ne jureraient pas aux côtés des plus belles pages de notre littérature animalière : chameaux, bien sûr, mais aussi gazelles, fennecs, ou encore cette rencontre inopinée avec une araignée des sables, racontée avec tout l’art requis pour un récit à suspense. De même, le souvenir des légions romaines, en présence de vestiges antiques au cœur des dunes, et le rappel des légendes, comme celle de la « goule », lorsque le méhariste désensable, à la stupéfaction de ses hommes, le crâne d’un dinosaure fossile, sont profondément évocateurs.
À l’heure où les événements qui servent de cadre à ces récits suscitent encore les passions des partis opposés, Dominique Merle a su rendre hommage à ceux qui furent ses compagnons, et témoigne du respect mutuel qu’ils avaient les uns pour les autres.
*
L’oiseau hennissant n° 28, octobre 2012
Pour suivre un moment encore les pistes, que nous nous plaisons à conjuguer, du cheval et de l’écriture, Florent Boucharel nous a donné ce savoureux petit texte que nous sommes heureux de partager avec les lecteurs de l’Oiseau.
[Le texte s’appelait Le cheval et l’écrivain, mais le titre a sauté dans la revue.]
Dans le domaine des rapprochements entre le cheval et l’écriture, je trouve dans mon dictionnaire anglais Anandale la définition du mot hack, qui se rapporte à un cheval et à un écrivain. Un hack, en effet, peut être :
1.un cheval de louage (a horse kept for hire)
2.un cheval surmené (a horse much worked)
3.une personne surmenée (a person overworked)
4.et un écrivain employé aux basses tâches et au fignolage dans la production d’un livre (a writer employed in the drudgery and details of book-making).
Je ne sais pas trop ce que recouvre cette fonction du hack, mais j’entrevois que les Anglo-Saxons ont poussé loin et tôt (le dictionnaire en question est relativement ancien) l’application au livre des techniques industrielles.
J’avais déjà entendu parler du « carcassier », cet écrivain anonyme chargé d’écrire les scénarios, ou « carcasses », des pièces de théâtre. Ainsi, dans la production industrielle du livre, il y aurait l’auteur à proprement parler, qui ferait je ne sais trop quoi (dès lors qu’il n’aurait pas un nègre !), le carcassier, le hack writer, d’autres fonctions peut-être encore dont j’ignore les noms. Quel monde !
*
Et dans le même numéro :
Poursuivant son exploration du catalogue Bon Albert, Florent Boucharel vient de faire un bout de chemin en compagnie du Cheval au pied nu. Il nous a confié ses impressions de lecture.
J’ai de nouveau admiré le brio, la maestria, mots italiens que notre langue a recueillis tels quels et qui me viennent naturellement sous la plume, de Nicole Lombard dans Le cheval au pied nu.
Au rebours de l’approche des professeurs de lettres, souvent, trop souvent entachée de pédantisme, de futilité même, approche pompeuse qui passe à côté de l’essentiel, à laquelle elle fait une discrète allusion (en page 88), Nicole Lombard entre dans les livres de ses auteurs favoris, ici Stendhal et Giono, avec une humilité passionnée qui parvient à éclairer une œuvre de l’intérieur tout en lui rendant le vibrant hommage de la reconnaissance.
Son vécu de la littérature, elle le donne à connaître comme intrinsèquement lié aux événements de son existence, et c’est en cela qu’elle fait œuvre d’écrivain, plus que de critique ou de professeur. C’est le propre de son style incomparable, le même que dans la trilogie, que de nous transporter sur le théâtre de tribulations vécues et parmi les pages des grands écrivains en une sorte de rêve conscient où le romanesque se diffuse partout, dans les événements de l’Histoire et dans la vie elle-même. C’est le style d’une vie dans l’art et dans la beauté, la beauté de ce qui est devant soi, autour de soi, et à l’intérieur de soi.
*
L’oiseau hennissant n° 32, octobre 2013
Si Le printemps des petits chiens est un « livre un peu oublié », comme Nicole Lombard l’écrit dans la dédicace qu’elle a bien voulu m’adresser, il me semble que c’est injuste. Certes, par rapport aux livres qui ont suivi, elle concentre davantage la narration, en l’occurrence sur le monde assez spécial des éleveurs de « bêtes à concours », si je peux m’exprimer ainsi, un monde dont elle rend d’ailleurs le pittoresque à merveille, mais on reconnaît déjà son style, dont j’ai déjà dit le charme et l’élégance (elle l’a, depuis lors, encore affiné), la spontanéité et la justesse. On reconnaît déjà sa « patte », ou patoune, et même sa griffe, ou grifoune, pleine d’humour. Aussi même un total néophyte en cet univers, tel que moi, se laisse-t-il entraîner sans résistance dans les aventures et péripéties d’aspirants éleveurs, dans un monde pittoresque (je l’ai dit) mais aussi, compétition oblige, parfois dur (la scène des larmes cachées, au concours).
Par ailleurs, ce livre est le point de départ de l’œuvre, qui explicite ses choix, entre amour des animaux, de la nature et d’une vie libre, face à l’incompréhension souvent hostile de « Sainte-Cacochyme » et autres, et expose les dilemmes de la conciliation dans cet émouvant projet de reconstitution d’un Éden autour de soi.
Je n’entrerai pas dans un débat d’idées qui m’entraînerait trop loin, devant quelques-uns de ces animaux un peu « dénaturés » qui ne peuvent coucher à même le sol, écrasent leurs petits, ou pratiquent l’inceste (par l’entremise de Mme Greig), puisque Nicole l’a déjà tranché en soulignant que les dogues aquitains, par exemple, ne sont pas dans l’état de nature, et n’ont donc aucune excuse d’être des assassins de chats : certes, mais que ne ferait-on pour avoir tout son cœur, et, à défaut, quelle amertume !
Ce Printemps, c’est aussi déjà l’apparition de l’Aubrac, dans de rafraîchissantes hauteurs, alors, contrastant avec les chaleurs caniculaires de la Provence et du « village au nom de souris », et qui deviendront, pour les « étrangers », les rigueurs de l’hiver montagnard… Lesquelles auront requis la pleine mobilisation des lettres et de la culture (car, dans le Printemps, Stendhal et Giono ne sont encore qu’une lecture de jeunesse…) pour ne pas sombrer avec les conditions matérielles de l’existence.
Le Printemps est un passage obligé de qui a suivi Nicole Lombard dans l’Aubrac de ses aventures et méditations.
[Je m’en veux d’avoir écrit, trop rapidement, que « Stendhal et Giono n’étaient encore qu’une lecture de jeunesse », sur la foi d’une phrase, car j’ai l’impression d’avoir manqué par là-même à Nicole : les lectures de jeunesse sont les lectures de toute la vie !]
*
L’oiseau hennissant n° 34, avril 2014
[Sous le titre trouvé par le Bon Albert]
Un nouveau Soulié : Nietzche ou la sagesse dionysiaque
Le dialogue de Rémi Soulié avec le penseur allemand, en prenant pour fil conducteur la « sagesse dionysiaque », déclinée dans ses différentes facettes, dont, ce qui n’étonnera pas de la part du Félibre Soulié, lo gai saber, m’a permis de comprendre quelque chose d’important. Porté sur les études de sciences sociales, au détriment de mon activité poétique, laquelle ne souffre pas seulement du temps consacré à une activité professionnelle, j’ai récemment pris connaissance de diverses recherches contemporaines sur l’intelligence et sa mesure par des tests standardisés. Tout en admettant la validité de la pratique, je ne pouvais m’empêcher de penser, à la lecture de ces travaux, que quelque chose échappe à la mesure des tests, et des mots comme « pouvoir de l’imagination », « tempérament créatif », « art », « culture », me venaient à l’esprit. À présent, je comprends que c’est le terme « dionysiaque » qui décrirait le mieux ce qui n’est pas mesuré de cette façon.
Des pensées comme « Sans la musique la vie serait une erreur » (Le Crépuscule des idoles, in Soulié, p. 72) ou encore « Comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise » (La Volonté de puissance, Soulié, p. 71) témoignent d’une rationalité, d’une « sagesse », pour le moins étrangère à l’ensemble défini et mesuré par la psychologie factorielle. En même temps, cette sagesse semble assez fragile, et je n’en veux pour garant que Nietzsche lui-même. S’il est connu pour avoir dit que Dieu est mort, il a aussi écrit que l’art est mort. Car l’art repose sur l’illusion, et notre cerveau évolué est dans la démarche de déchirer tous les voiles des « mystères », de la religion, de la culture… Ce qui a fait déplorer au dionysiaque Oscar Wilde le « déclin du mensonge ».
Or, que l’art soit mort, que la sagesse dionysiaque soit confondue avec les élucubrations des aliénés ou qu’elle soit socialement circonscrite dans une « sphère de rationalité » esthétique (Max Weber), avec les bohèmes et les érotomanes, c’est ce que Nietzsche n’a jamais pu admettre, et sa philosophie est la tentative de sauver un type d’homme auquel, depuis des temps immémoriaux, mythologiques, l’attribut de grandeur fut conféré par une humanité reconnaissante. Je comprends, à la lecture du livre du dionysiaque Rémi Soulié, que l’alternative est aujourd’hui la suivante : ou bien se faire le thuriféraire du « mensonge » et de la Rome des Borgia, ou bien tuer le poète en soi ! Un choix impossible, tragique.
*
Enfin, dans le courrier des lecteurs, Si le Bon Albert s’appelait Élise…, j’ai témoigné, dans l’oiseau hennissant n° 40 (hiver 2016), de mon appréciation des passages de l’écrivain ardéchois Régis Sahuc (1920-2009) cités dans le précédent numéro, réagissant en particulier aux tourtos évoqués par lui (« Nous avons un certain sens de l’éternité, de la fidélité, de la nostalgie de la ‘tourto’ de pain, de la chaumière, le goût venu par vingt filiations de paysans : de cuber les arbres, apprécier les fourrages ou discuter sur les bestiaux ») :
« Au sujet de la ‘tourto’ de pain qu’il évoque, nous mangions parfois en Corrèze, chez mes grands-parents, des ‘tourtous’, qui sont une espèce de galette épaisse faisant office de pain. »
Ce qui fit réagir Marie Ferrand dans le numéro suivant. Je la cite, tout en la remerciant :
« Que d’émotion à l’évocation, par Florent Boucharel, des ‘tourtous’ de sa grand-mère corrézienne, délicieux nature, pour accompagner les sauces de civet. Il s’agit d’une pâte levée au sarrazin, sans œufs ni lait, que l’on cuit dans une grande poêle. Bons galetous et bounas favas garissem toutas las malaudias. »
.
2/ Textes non publiés
.
J’ai beaucoup aimé le beau texte de Nicole sur « le petit cheval nourri de vieux bois » [dans un numéro de L’oiseau hennissant à retrouver]. Cela m’a rappelé un souvenir de lecture, qui va tout à fait dans son sens, le roman norvégien-américain (c’est-à-dire écrit en norvégien et publié aux États-Unis, dans le Dakota, à une époque où les émigrés scandinaves n’avaient pas encore perdu leur langue, en l’occurrence en 1889) de H.A. Foss, Amerikanske Saloon, qui a d’ailleurs inspiré mon poème Prohibition. L’auteur évoque ces fermiers qui se rendent au bourg en carriole, donc à cheval, pour des courses ou d’autres affaires, et qui finissent au saloon, sans parfois pouvoir rentrer chez eux après cela. L’un des aspects du problème, c’est le sort du cheval qui attend à l’entrée, exposé au froid et aux intempéries. Un reproche souvent fait au fermier « saloonard » par ses proches. Dans un passage du livre, un fermier qui comprend qu’il va s’attarder au saloon malgré ses bonnes résolutions demande à son fils, qui l’accompagne ce jour-là, d’aller mettre une couverture sur le cheval ! Mais ce sont sans doute, compte tenu des propos d’experts que rappelle Nicole et selon lesquels le cheval peut rester dehors sans inconvénient par toutes températures, seulement des culs-terreux du Midwest. (Décembre 2011)
*
Avec Un Père que j’avais, Nicole Lombard atteint une élégance et une virtuosité de style extraordinaires, qui rendent la lecture des plus absorbantes ; il est bien difficile de se détacher du livre une fois commencé.
En ouverture de cette modeste note, je tiens à dire que je garderai le silence sur ce qui est politique dans ce livre. Il ne m’est en effet pas permis de rire au nom d’« André Vieux-Cabot », cette figure d’épouvantail en foin qui plane sur l’histoire du père, et qui remplit de « mouchards » les temples de la pensée, si bien que, la pensée ayant fui de tels parages, ces lieux ont mérité le nom de temples des mouchards… Il ne m’est malheureusement permis que de conseiller aux enfants et adolescents de se conformer en tout aux mouchards indélicats dont dépendent leurs notes en latin ou en dessin, donc un peu leur avenir, et de ne pas les récuser quand ceux-ci entreprennent de leur inculquer un « humanisme réalisé ».
Je me bornerai à relever la profondeur des notes psychologiques que Nicole nous présente sur les relations familiales au cours de différents âges de la vie, avec un final tout à fait spectaculaire ; je ne pense pas tant à Michel qui enlève la neige du toit et tombe et retombe dessus, qu’aux deux derniers paragraphes, inattendus, et roboratifs. Si la situation, la vie qu’elle décrit a des peines rares, elle prend, en conclusion, le parti d’en rire, et ce parti-pris m’a séduit car c’est la plus grande pudeur.
Pour ceux qui ont lu sa trilogie lozérienne, les présents souvenirs apportent un éclairage nouveau, essentiel à la compréhension de ce parcours si étonnant, et poétique. (Janvier 2012)
*
Du lamartinisme de Nicole Lombard
Nul, parmi les lecteurs de Nicole Lombard, ne peut nier que la contemplation de la nature tient dans son œuvre une place importante. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose de si courant dans la littérature contemporaine, et c’est pourquoi l’on peut rattacher cette tendance à une époque antérieure de notre histoire littéraire, aux romantiques et, en particulier, Lamartine.
La littérature, aujourd’hui, verrait plutôt dans cette expression contemplative un abus de la description. Ceci ne peut s’appliquer au style de Nicole ; ainsi peut-on très bien recourir à une telle forme d’expression, témoigner de son émerveillement devant la nature, sans l’abus en question.
Je voudrais, car je crois que cela peut faire mieux comprendre les livres de Nicole, citer le philosophe Emmanuel Kant. Même si son style est grandement dépourvu de lyrisme, il exprime ce que de nombreux poètes ont dû percevoir intuitivement. Voici ce qu’il écrit du sentiment de la nature (que je cite seulement de façon fragmentaire), et que je tiens pour vrai.
« J’accorderai volontiers que l’intérêt pour ce qui est beau dans l’art (j’y inclus également l’usage artificiel des beautés de la nature pour la parure, donc pour flatter la vanité) ne fournit aucune preuve d’une manière de penser attachée au bien moral, ou même qui n’y ferait qu’incliner. J’affirme en revanche qu’un intérêt immédiat pour la beauté de la nature (ce qui n’est pas simplement avoir du goût pour en juger) est toujours caractéristique d’une âme bonne, et que, si cet intérêt est habituel, il révèle au moins un état d’âme favorable au sentiment moral lorsque l’intérêt s’applique volontiers à la contemplation de la nature. »
« Celui qui dans la solitude contemple pour les admirer et les aimer la belle forme d’une fleur sauvage, celle d’un oiseau, d’un insecte, etc., et regretterait qu’elles manquassent dans la nature en général, car loin d’y voir miroiter quelque avantage pour lui, il en subirait quelque dommage – celui-là prend un intérêt immédiat, d’ordre intellectuel, à la beauté de la nature. C’est-à-dire que lui plaisent non seulement la forme des produits de la nature, mais aussi leur existence, sans qu’y eût part une excitation sensorielle ou qu’il liât une quelconque finalité à ce plaisir. »
« Le privilège de la beauté naturelle sur celle de l’art – même si cette dernière surpassait dans la forme la première –, qui en fait la seule à inspirer un intérêt immédiat, s’accorde avec la manière de penser éclairée et profonde de tous les hommes qui ont cultivé leur sentiment moral. Lorsqu’un homme, assez doué de goût pour juger les productions des beaux-arts avec la plus grande justesse et la plus grande finesse, quitte volontiers la pièce où se rencontrent ces beautés qui entretiennent la vanité et en tout cas des joies de société, et se tourne vers la beauté de la nature pour y trouver en quelque sorte une volupté d’esprit dans une méditation qu’il ne pourra jamais achever, nous considérerons avec respect son choix même, et nous lui supposerons une âme belle à laquelle ne peuvent prétendre aucun connaisseur d’art ni aucun amateur en raison de l’intérêt qu’ils portent à leurs objets. »
« Dans la mesure où la raison est aussi intéressée à ce que les idées (pour lesquelles, dans le sentiment moral, elle suscite un intérêt immédiat) aient également une réalité objective – c’est-à-dire à ce que la nature laisse une trace ou livre un indice témoignant qu’elle contient en soi un quelconque principe qui permette de supposer qu’il existe un accord, conforme à une loi, entre ses produits et notre satisfaction indépendante de tout intérêt (satisfaction que nous reconnaissons a priori comme loi contraignante pour tous, sans pouvoir la fonder sur des preuves) –, la raison doit avoir un intérêt pour toute manifestation naturelle d’un tel accord ; par conséquent, l’esprit ne peut réfléchir sur la beauté de la nature sans s’y trouver du même coup intéressé. Or, de par ses attaches, cet intérêt est d’ordre moral ; et celui qui prend intérêt à la beauté de la nature ne peut le faire que dans la mesure où c’est au préalable sur le bien moral que son intérêt a été dûment fondé. On a donc quelque raison de supposer chez celui que la beauté de la nature intéresse immédiatement au moins une disposition à orienter son esprit vers le bien moral. »
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger
C’est une manière, comme je l’ai dit, d’éclairer l’œuvre de Nicole Lombard. (Mai 2013)
*
Un mot pour évoquer le charmant livre de Sylvie Giono, Jean Giono à Manosque, qui m’a ramené au bon moment passé ensemble à la parlerie. J’ai relevé bien des anecdotes intéressantes et savoureuses. Les péripéties de l’Homme qui plantait des arbres sont très drôles, rétrospectivement. Les promenades au bord du canal, avec des fragments de phrases jetés sur des bouts de papier à l’aide d’une allumette calcinée, très significatives, et racontées avec beaucoup de charme. Enfin, une phrase à la fois spirituelle et profonde : « Il préfère marcher sur les pas de Stendhal plutôt que de découvrir ses racines. » La littérature est un vice ! (Septembre 2013)
*
C’est au cours d’une rentrée mouvementée que j’ai lu Pèlerinage au lac de Pont et Le Petit Livre des parleries, et la fatigue accumulée ne me permet pas d’écrire la note en bonne et due forme que j’envisageais. Ce seront donc quelques aperçus.
Toutes les qualités des autres livres sont présents dans ces deux-là, avec ce mariage si attachant de poésie, de culture, d’humour piquant et de pensée grave.
La ruralité : campagne technocratisée. « Plus on enlaidit le langage et plus on enlaidit la vie. » Oui, aux sous-préfets aux champs – c’était déjà quelque chose – ont succédé les ingénieurs dans les prés, et leur technique formation ne leur a pas enseigné les vertus du langage.
« Bonjour Nicole » et le portrait vivant de l’amie Danielle : je peux lui prêter quelques traités de Swedenborg, où elle découvrira peut-être que d’autres phénomènes, lors de ce pèlerinage, étaient autant de signes à elle adressés !
(N’étant point pratiquant, je ne peux pas vraiment en dire plus sur Swedenborg, qui parle de l’intervention des esprits en ce monde. Les parleries d’Aubrac ayant rendu hommage à Rilke, je me rappelle qu’il est question d’un serviteur swedenborgien dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge – ainsi d’ailleurs que des Gyldenlove que j’évoque dans mon poème Rosenborg. Strindberg prenait Swedenborg très au sérieux : il ramassait des bouts de papier dans la rue pour connaître, dit-il, les communications des esprits. Lorsque je vivais en Amérique, je suis parfois passé, à Cambridge, Massachusetts, non loin de l’Université d’Harvard, devant une église swedenborgienne, posée au milieu de son boulingrin d’herbe planté d’arbres ; le lieu possédait une atmosphère surnaturelle. Cependant, je ne suis pas absolument certain de ne pas envoyer Nicole sur une fausse piste, avec Swedenborg, d’autant plus qu’on trouve son nom cité dans Le Hussard sur le toit de manière péjorative, dans la bouche du vieux philosophe.)
J’aime la sensibilité de Nicole devant la condition du travailleur, en l’occurrence le conducteur de tracteur empoisonné par les pesticides pour avoir été forcé de vendre sa force de travail.
Les parleries ont été un lieu de rencontres rares, Michel et Nicole peuvent en être fiers. Dans l’introduction à ce « petit livre », Nicole se surpasse dans l’humour. (Septembre 2014)
*
Certains exégètes se feront peut-être prier pour accepter cette pierre, Les volets verts du Paraïs de Nicole Lombard, dans l’édifice des études gioniennes, mais sans aucun doute le point de vue de Nicole l’emportera-t-il au final, et ce que le temps gardera ce ne sont pas les révélations tabloïdes de la critique, mais l’œuvre, et l’hommage des écrivains profonds à celle-ci.
Que Nicole se départisse, pour mettre les points sur les i en réponse à ces universitaires et graves travaux, de son autrement toujours exacte élégance n’est pas sans saveur, comme l’ironie mordante du propos. Un propos d’ailleurs fort et raisonné.
(Le fond de ma pensée, je dois tout de même à la franchise de le dire, est un brin d’envie pour celui qui put tout à la fois être un « père spirituel » pour de beaux (et belles) esprits et – si je comprends bien la critique universitaire – un satyre, car cela heurte un sens inné de la justice distributive en moi.)
Le lecteur suit Nicole Lombard à l’ombre des micocouliers et des cerisaies, de Charles Maurras à Eugène TerreBlanche, deux poètes maudits, en passant par un vibrant hommage à Pierre Bergé, l’homme aux deux chapeaux par jour.
Je n’insiste pas sur le plaisir d’avoir des nouvelles de Sylvie et des Amis de Giono que j’ai eu l’honneur de rencontrer en Aubrac, mais je note l’insistance de Chantal Detcherry et de Nicole elle-même sur les yeux bleus des uns et des autres – ce serait une vraie franc-maçonnerie si le signe de reconnaissance ne se voyait comme le nez au milieu de la figure. Un signe distinctif que – il me revient de le souligner – Nicole partage avec éclat. (Avril 2017)
